Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
“La Révolution française a fait plus de morts en un mois au nom de l’athéisme que l’Inquisition au nom de Dieu pendant tout le Moyen-Âge et dans toute l’Europe”
Cette citation est d’un historien sérieux : Pierre Chaunu. On la retrouve dans le quatrième numéro hors-série de L’Homme Nouveau sur quelques mythes de l’histoire antichrétienne, dont l’Inquisition. Un extrait de cet article documenté est ici. Il permettra de répondre à ceux qui croient encore aux fariboles colportées par de mauvaises séries télévisées, financées par nos impôts.
“La création de l’Inquisition au XIIIe siècle marque de réels progrès en matière de justice.
D’abord en confiant à un tribunal, c’est-à-dire une institution de justice, des hérétiques dont l’impopularité était telle qu’ils étaient l’objet de la violence aveugle des foules ou des autorités politiques : ils étaient ainsi soustraits au lynchage.
Ensuite cette institution de justice, même si elle n’offre pas aux prévenus toutes les garanties de nos procédures modernes et démocratiques, comporte bien des éléments originaux qui la diffèrent des justices ordinaires de l’époque : l’instruction est inquisitoire et secrète (recherche par voie d’enquêtes et de questionnements). Le tribunal de l’Inquisition cherche avant tout à établir la vérité au nom de l’intérêt de la société (comme le ministère public). Il s’écarte de la procédure accusatoire du droit romain où le juge arbitrait les litiges entre deux parties argumentant chacune en sa faveur. De plus le dénonciateur calomnieux subit la peine encourue par celui qu’il a dénoncé. Pour l’historien Bartolomé Bennassar, « l’Inquisition, par ses méthodes d’investigation et le fonctionnement de son tribunal, a contribué à inventer les règles d’une procédure nouvelle », débouchant à terme sur le système juridique contemporain, à cette nuance près que l’accusé y était présumé coupable.
Les enquêtes scrupuleuses offrent cependant des garanties aux prévenus. L’accusé peut réfuter les accusations de l’inquisiteur et récuser certains témoins. Il peut aussi produire des documents ou exposer des faits tendant à prouver l’inanité des charges portées contre lui.
Enfin cette institution est confiée à des professionnels dotés de manuels très codifiés et soucieux du droit. En 1246, le concile régional de Narbonne demande que la condamnation soit portée exclusivement après un aveu formel, ou au vu de preuves irréfutables. Mieux vaut, estime l’assemblée, relâcher un coupable que condamner un innocent. Pour obtenir cet aveu, la contrainte peut être utilisée : soit par la prolongation de l’emprisonnement, soit par la privation de nourriture, soit enfin par la torture. Le recours à la torture est rare et contesté. Longtemps l’Église y a été hostile. En 866, le pape Nicolas Ier déclare que ce moyen « n’était admis ni par les lois humaines ni par les lois divines, car l’aveu doit être spontané ». [...]”
Source: Le Salon Beige
http://fr.altermedia.info
Cette citation est d’un historien sérieux : Pierre Chaunu. On la retrouve dans le quatrième numéro hors-série de L’Homme Nouveau sur quelques mythes de l’histoire antichrétienne, dont l’Inquisition. Un extrait de cet article documenté est ici. Il permettra de répondre à ceux qui croient encore aux fariboles colportées par de mauvaises séries télévisées, financées par nos impôts.
“La création de l’Inquisition au XIIIe siècle marque de réels progrès en matière de justice.
D’abord en confiant à un tribunal, c’est-à-dire une institution de justice, des hérétiques dont l’impopularité était telle qu’ils étaient l’objet de la violence aveugle des foules ou des autorités politiques : ils étaient ainsi soustraits au lynchage.
Ensuite cette institution de justice, même si elle n’offre pas aux prévenus toutes les garanties de nos procédures modernes et démocratiques, comporte bien des éléments originaux qui la diffèrent des justices ordinaires de l’époque : l’instruction est inquisitoire et secrète (recherche par voie d’enquêtes et de questionnements). Le tribunal de l’Inquisition cherche avant tout à établir la vérité au nom de l’intérêt de la société (comme le ministère public). Il s’écarte de la procédure accusatoire du droit romain où le juge arbitrait les litiges entre deux parties argumentant chacune en sa faveur. De plus le dénonciateur calomnieux subit la peine encourue par celui qu’il a dénoncé. Pour l’historien Bartolomé Bennassar, « l’Inquisition, par ses méthodes d’investigation et le fonctionnement de son tribunal, a contribué à inventer les règles d’une procédure nouvelle », débouchant à terme sur le système juridique contemporain, à cette nuance près que l’accusé y était présumé coupable.
Les enquêtes scrupuleuses offrent cependant des garanties aux prévenus. L’accusé peut réfuter les accusations de l’inquisiteur et récuser certains témoins. Il peut aussi produire des documents ou exposer des faits tendant à prouver l’inanité des charges portées contre lui.
Enfin cette institution est confiée à des professionnels dotés de manuels très codifiés et soucieux du droit. En 1246, le concile régional de Narbonne demande que la condamnation soit portée exclusivement après un aveu formel, ou au vu de preuves irréfutables. Mieux vaut, estime l’assemblée, relâcher un coupable que condamner un innocent. Pour obtenir cet aveu, la contrainte peut être utilisée : soit par la prolongation de l’emprisonnement, soit par la privation de nourriture, soit enfin par la torture. Le recours à la torture est rare et contesté. Longtemps l’Église y a été hostile. En 866, le pape Nicolas Ier déclare que ce moyen « n’était admis ni par les lois humaines ni par les lois divines, car l’aveu doit être spontané ». [...]”
Source: Le Salon Beige
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
La Révolution en question
Au grand fracas du bicentenaire, qui devait magnifier la gloire révolutionnaire, a succédé un certain silence. La Révolution ne ferait-elle plus recette ? Réponse à travers la présentation de quelques ouvrages.
Mais, au fait, quelle révolution ? La lecture des Mémoires secrets de Bachaumont permet de cerner le malentendu initial qui jeta les Français dans une tourmente qu'ils n'avaient ni prévue, ni voulue. Bien connu des spécialistes de la fin du XVIIIe siècle, Bachaumont reste cependant un mystère. L'homme qui portait ce nom, proche des milieux parlementaires, à ce titre très remonté contre Louis XV qui avait renvoyé ces Messieurs de longue robe, était mort quand parurent sous son nom des écrits dont il ne pouvait être l'auteur, puisqu'il s'agissait d'annales retraçant les événements des douze mois écoulés, politiques, religieux, juridiques, économiques, scientifiques, littéraires, artistiques, musicaux, sans oublier scandales et faits divers.
Foyer d'opposition
Ce journal rétrospectif, parfois remarquablement informé, parfois moins s'agissant de la Cour car Bachaumont, ou plutôt l'équipe qui se cachait sous ce pseudonyme, n'y était pas introduit, constitua, entre 1762 et 1787, un foyer d'opposition, même après que Louis XVI, erreur incommensurable, eût rappelé les parlements. Foncièrement hostiles au catholicisme, voire athées pour certains rédacteurs, les Mémoires secrets étaient aussi, paradoxalement, ennemis jurés de Voltaire, coupable d'avoir dénoncé, avec les affaires Calas ou La Bare, les dérives des magistrats. Pendant vingt-cinq ans, ils déversèrent leur fiel contre la monarchie, sans comprendre qu'ils tomberaient avec elle. Quand ils cessèrent de paraître, à la veille de l'assemblée des notables, les collaborateurs s'imaginaient, en toute bonne foi, la Révolution faite ! Cet aveuglement, s'agissant de gens intelligents, cultivés, de jugement rassis, donne une idée de l'irresponsabilité des boutefeux.
Jean Sgard en présente des morceaux choisis, parce qu'il est impossible aujourd'hui d'en envisager la réédition intégrale. Il les a classés thématiquement, ce qui oblige à des va-et-vient pour redonner à l'ensemble sa cohésion chronologique. Principal défaut de ce travail utile.
Sgard s'arrête peu aux faits et gestes de la famille royale, que Bachaumont évoque d'abondance. Les Mémoires secrets ont pourtant contribué à caricaturer le roi, et surtout la reine. Le drame de Marie-Antoinette fut longtemps une affaire d'image et c'est de son entourage immédiat, du salon de Mesdames, filles de Louis XV, égéries du parti dévot, farouches opposantes à l'alliance autrichienne, que partirent les pires attaques, jusqu'aux accusations d'adultère et rumeurs de bâtardise des enfants royaux. La très jeune femme qu'était alors la reine ne mesura pas la portée d'attaques qui la blessaient sans qu'elle en comprît le sens politique. Dépopularisée, Marie-Antoinette ne sut pas reconquérir une opinion qui avait adhéré à la vision fantasmatique de l'Autrichienne, monstre criminel sur lequel se focalisaient les haines de la nation... Philippe Delorme le dit très bien dans sa biographie de la reine martyre, ouvrage récemment réédité qui parvient, tout en conservant ce qu'il faut d'indispensable empathie et de sens du drame, à renouveler un sujet mille fois traité.
Vocabulaire
La France de la Révolution d'Antoine de Baecque s'inscrit dans une collection de Dictionnaires de curiosités, au sens où l'honnête homme entendait ce mot. Il s'agit d'aborder des événements, personnages, usages, expressions méconnus du grand public et de l'historiographie mais révélateurs de l'ambiance d'une époque, de ses passions, de ses enthousiasmes et de ses peurs. Spécialiste de la caricature et du vocabulaire politiques, l'auteur fait la part belle au détournement de la langue française par les révolutionnaires, dans un étonnant prélude à la langue de bois moderne. Cet "abus des mots" en fait entrer certains dans l'usage courant, les substituant à d'autres pour des raisons idéologiques que nous avons oubliées : tel "se suicider" en place de "s'homicider" qui possédait une nuance morale liée à la condamnation du suicide par le catholicisme. Antoine de Baecque démontre qu'un excès de popularité peut se retourner contre son objet : en 1789, tout était "à la royale", jusqu'aux plats, ce qui contribua à désacraliser un roi qu'il ne convenait pas de mettre à toutes les sauces... Ce sont les ridicules, aberrations, monstruosités qu'il traque et dénonce. Lui reprochera-t-on de reléguer au rang de détail de la petite histoire les colonnes infernales et les noyades de Nantes dont il minimise l'horreur, d'affirmer que Robespierre ne porta point de culottes en peau humaine, sans nier que cette industrie effarante se pratiqua ? Non car ce qui importe, c'est de dire à temps et contretemps que la Révolution, ce fut aussi et d'abord cela.
Destins croisés
Évidence impensable à exprimer hors les milieux contre-révolutionnaires voilà quelques décennies. La réédition, pour le centenaire de la naissance de Robert Margerit en 1910, de sa tétralogie laconiquement titrée La Révolution le rappelle à bon escient. À travers les destins croisés de deux Limougeauds amoureux de la même jeune fille, l'un attiré par la politique, l'autre par l'armée, Margerit entendait raconter la tourmente, de la convocation des états généraux à la Restauration. Au vrai, l'intrigue romanesque et les personnages ne servaient qu'à donner l'occasion de dire les grands moments révolutionnaires, vus côté républicain, avec un souffle digne de Michelet ou Lamartine. Nulle remise en cause de l'idéal de 89 dans ces pages, nul recul, mais une adhésion sincère à ce bouleversement en dépit de ses dérapages sanglants que le romancier déplorait sans les juger ni les condamner. Que cette somme, après son premier succès, ait peiné à retrouver un public tient sans doute à cela : les générations actuelles ne croient plus au mythe et les taches de sang sur les mains des "grands ancêtres" y restent aussi indélébiles que pour lady Macbeth...
C'est au fond le constat désabusé que dresse à demi-mot Jean-Clément Martin, directeur d'un récent Dictionnaire de la Contre- Révolution. Le temps des enthousiasmes révolutionnaires nés de 89, relayés par le bolchevisme et le maoïsme, est fini. Reste un bilan de meurtres et d'atrocités de plus en plus dénoncé à la fureur des ultimes thuriféraires. En parallèle, le courant contre-révolutionnaire, celui du « passéisme » et du « refus de la modernité, des intégristes et des réactionnaires » connaît un renouveau incompréhensible à ses détracteurs. Telle est d'ailleurs la cause de ce travail. Si la Contre-Révolution ne représentait qu'une poignée de marginaux, à quoi bon perdre son temps à en évoquer aigrement les courants, les penseurs, les héros, les tragédies et les gloires ? Pourquoi, comme le souligne le professeur Martin, ce qui laisse rêveur lorsque l'on songe à son irréprochable parcours, prendre le risque d'être soupçonné de sympathies pour ces idées honnies et maléfiques ? Pourquoi, sinon parce que le phénomène est plus vivant qu'on l'aimerait ?
Dictionnaire incomplet
Semblable dictionnaire, qui prétend couvrir deux siècles de résistances aux révolutions dans tous les domaines et sur tous les continents, se devrait d'être exhaustif. Il ne l'est pas ; le choix des rubriques est subjectif. Par ailleurs, et par principe, il écarte, sauf rares oublis, de sa bibliographie tout auteur et ouvrage qui ne soit hostile à la Contre-Révolution, en traitant à travers ses seuls adversaires. De sorte que ces analystes glosent sans jamais rien comprendre. C'est évident dans le domaine religieux : rejeter avec des ricanements de pitié la vision eschatologique d'un combat entre le Bien et le Mal, assimilé à la Révolution, dans la perspective de la Parousie, c'est s'interdire de déchiffrer pensées et comportements. Et cela souligne cette rupture révolutionnaire qui empêche tout rapprochement entre deux conceptions inconciliables de l'histoire et des destinées humaines.
Il manque une grande biographie du prince de Talmont ; elle rendrait justice à un homme qui comprit parmi les premiers les enjeux exacts du combat contre-révolutionnaire et le mena, sur tous les fronts, politiques et militaires. Sa mort fut l'un des coups les plus rudes portés à la cause. Cette biographie n'existant pas, les mensongers ragots de Mme de La Rochejaquelein s'imposent encore, et fournissent à Gilles de Becdelièvre motif à un roman historique, La Croix au coeur. Pourquoi prendre Talmont, qu'il n'aime pas, pour héros ? Peut-être parce que cela permet de démarquer le cher Chiappe... Peut-être pour le plaisir de donner un roman vaguement licencieux sur fond de guerres de Vendée... On ferme le livre avec un sentiment de regret, comme devant une mauvaise action inutile.
On s'en consolera avec une plaquette de vers, genre devenu rare, signé du docteur d'Hocquincourt, À notre chère Vendée, à ses héros et martyrs. Il y a là des passages dignes de Victor Hugo qui rappellent, appuyés sur un solide argumentaire historique, ce que fut la guerre des Géants, et la répression génocidaire qui la suivit.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 19 janvier au 1er février 2012
✓ Bachaumont, Mémoires secrets, Tallandier, 330 p., 20,90 € ; Philippe Delorme, Marie-Antoinette, Pygmalion, 325 p., 21,90 € ; Antoine de Baecque, La France de la Révolution, Tallandier, 270 p., 17,90 € ; Robert Margerit, La Révolution, deux tomes, Phébus, 1 120 et 1 000 pages, 25 € le volume ; sous la direction de Jean-Clément Martin, Dictionnaire de la contrerévolution, Perrin, 220 p., 27 € ; Gilles de Becdelièvre, La Croix au coeur, L'A Part Buissonniere, 385 p., 22 €; I. d'Hocquincourt, À notre Vendée, à ses héros, ses martyrs, éditions Velours (95 rue La Boétie, 75008 Paris), 130 p., 16,50 €.
Au grand fracas du bicentenaire, qui devait magnifier la gloire révolutionnaire, a succédé un certain silence. La Révolution ne ferait-elle plus recette ? Réponse à travers la présentation de quelques ouvrages.
Mais, au fait, quelle révolution ? La lecture des Mémoires secrets de Bachaumont permet de cerner le malentendu initial qui jeta les Français dans une tourmente qu'ils n'avaient ni prévue, ni voulue. Bien connu des spécialistes de la fin du XVIIIe siècle, Bachaumont reste cependant un mystère. L'homme qui portait ce nom, proche des milieux parlementaires, à ce titre très remonté contre Louis XV qui avait renvoyé ces Messieurs de longue robe, était mort quand parurent sous son nom des écrits dont il ne pouvait être l'auteur, puisqu'il s'agissait d'annales retraçant les événements des douze mois écoulés, politiques, religieux, juridiques, économiques, scientifiques, littéraires, artistiques, musicaux, sans oublier scandales et faits divers.
Foyer d'opposition
Ce journal rétrospectif, parfois remarquablement informé, parfois moins s'agissant de la Cour car Bachaumont, ou plutôt l'équipe qui se cachait sous ce pseudonyme, n'y était pas introduit, constitua, entre 1762 et 1787, un foyer d'opposition, même après que Louis XVI, erreur incommensurable, eût rappelé les parlements. Foncièrement hostiles au catholicisme, voire athées pour certains rédacteurs, les Mémoires secrets étaient aussi, paradoxalement, ennemis jurés de Voltaire, coupable d'avoir dénoncé, avec les affaires Calas ou La Bare, les dérives des magistrats. Pendant vingt-cinq ans, ils déversèrent leur fiel contre la monarchie, sans comprendre qu'ils tomberaient avec elle. Quand ils cessèrent de paraître, à la veille de l'assemblée des notables, les collaborateurs s'imaginaient, en toute bonne foi, la Révolution faite ! Cet aveuglement, s'agissant de gens intelligents, cultivés, de jugement rassis, donne une idée de l'irresponsabilité des boutefeux.
Jean Sgard en présente des morceaux choisis, parce qu'il est impossible aujourd'hui d'en envisager la réédition intégrale. Il les a classés thématiquement, ce qui oblige à des va-et-vient pour redonner à l'ensemble sa cohésion chronologique. Principal défaut de ce travail utile.
Sgard s'arrête peu aux faits et gestes de la famille royale, que Bachaumont évoque d'abondance. Les Mémoires secrets ont pourtant contribué à caricaturer le roi, et surtout la reine. Le drame de Marie-Antoinette fut longtemps une affaire d'image et c'est de son entourage immédiat, du salon de Mesdames, filles de Louis XV, égéries du parti dévot, farouches opposantes à l'alliance autrichienne, que partirent les pires attaques, jusqu'aux accusations d'adultère et rumeurs de bâtardise des enfants royaux. La très jeune femme qu'était alors la reine ne mesura pas la portée d'attaques qui la blessaient sans qu'elle en comprît le sens politique. Dépopularisée, Marie-Antoinette ne sut pas reconquérir une opinion qui avait adhéré à la vision fantasmatique de l'Autrichienne, monstre criminel sur lequel se focalisaient les haines de la nation... Philippe Delorme le dit très bien dans sa biographie de la reine martyre, ouvrage récemment réédité qui parvient, tout en conservant ce qu'il faut d'indispensable empathie et de sens du drame, à renouveler un sujet mille fois traité.
Vocabulaire
La France de la Révolution d'Antoine de Baecque s'inscrit dans une collection de Dictionnaires de curiosités, au sens où l'honnête homme entendait ce mot. Il s'agit d'aborder des événements, personnages, usages, expressions méconnus du grand public et de l'historiographie mais révélateurs de l'ambiance d'une époque, de ses passions, de ses enthousiasmes et de ses peurs. Spécialiste de la caricature et du vocabulaire politiques, l'auteur fait la part belle au détournement de la langue française par les révolutionnaires, dans un étonnant prélude à la langue de bois moderne. Cet "abus des mots" en fait entrer certains dans l'usage courant, les substituant à d'autres pour des raisons idéologiques que nous avons oubliées : tel "se suicider" en place de "s'homicider" qui possédait une nuance morale liée à la condamnation du suicide par le catholicisme. Antoine de Baecque démontre qu'un excès de popularité peut se retourner contre son objet : en 1789, tout était "à la royale", jusqu'aux plats, ce qui contribua à désacraliser un roi qu'il ne convenait pas de mettre à toutes les sauces... Ce sont les ridicules, aberrations, monstruosités qu'il traque et dénonce. Lui reprochera-t-on de reléguer au rang de détail de la petite histoire les colonnes infernales et les noyades de Nantes dont il minimise l'horreur, d'affirmer que Robespierre ne porta point de culottes en peau humaine, sans nier que cette industrie effarante se pratiqua ? Non car ce qui importe, c'est de dire à temps et contretemps que la Révolution, ce fut aussi et d'abord cela.
Destins croisés
Évidence impensable à exprimer hors les milieux contre-révolutionnaires voilà quelques décennies. La réédition, pour le centenaire de la naissance de Robert Margerit en 1910, de sa tétralogie laconiquement titrée La Révolution le rappelle à bon escient. À travers les destins croisés de deux Limougeauds amoureux de la même jeune fille, l'un attiré par la politique, l'autre par l'armée, Margerit entendait raconter la tourmente, de la convocation des états généraux à la Restauration. Au vrai, l'intrigue romanesque et les personnages ne servaient qu'à donner l'occasion de dire les grands moments révolutionnaires, vus côté républicain, avec un souffle digne de Michelet ou Lamartine. Nulle remise en cause de l'idéal de 89 dans ces pages, nul recul, mais une adhésion sincère à ce bouleversement en dépit de ses dérapages sanglants que le romancier déplorait sans les juger ni les condamner. Que cette somme, après son premier succès, ait peiné à retrouver un public tient sans doute à cela : les générations actuelles ne croient plus au mythe et les taches de sang sur les mains des "grands ancêtres" y restent aussi indélébiles que pour lady Macbeth...
C'est au fond le constat désabusé que dresse à demi-mot Jean-Clément Martin, directeur d'un récent Dictionnaire de la Contre- Révolution. Le temps des enthousiasmes révolutionnaires nés de 89, relayés par le bolchevisme et le maoïsme, est fini. Reste un bilan de meurtres et d'atrocités de plus en plus dénoncé à la fureur des ultimes thuriféraires. En parallèle, le courant contre-révolutionnaire, celui du « passéisme » et du « refus de la modernité, des intégristes et des réactionnaires » connaît un renouveau incompréhensible à ses détracteurs. Telle est d'ailleurs la cause de ce travail. Si la Contre-Révolution ne représentait qu'une poignée de marginaux, à quoi bon perdre son temps à en évoquer aigrement les courants, les penseurs, les héros, les tragédies et les gloires ? Pourquoi, comme le souligne le professeur Martin, ce qui laisse rêveur lorsque l'on songe à son irréprochable parcours, prendre le risque d'être soupçonné de sympathies pour ces idées honnies et maléfiques ? Pourquoi, sinon parce que le phénomène est plus vivant qu'on l'aimerait ?
Dictionnaire incomplet
Semblable dictionnaire, qui prétend couvrir deux siècles de résistances aux révolutions dans tous les domaines et sur tous les continents, se devrait d'être exhaustif. Il ne l'est pas ; le choix des rubriques est subjectif. Par ailleurs, et par principe, il écarte, sauf rares oublis, de sa bibliographie tout auteur et ouvrage qui ne soit hostile à la Contre-Révolution, en traitant à travers ses seuls adversaires. De sorte que ces analystes glosent sans jamais rien comprendre. C'est évident dans le domaine religieux : rejeter avec des ricanements de pitié la vision eschatologique d'un combat entre le Bien et le Mal, assimilé à la Révolution, dans la perspective de la Parousie, c'est s'interdire de déchiffrer pensées et comportements. Et cela souligne cette rupture révolutionnaire qui empêche tout rapprochement entre deux conceptions inconciliables de l'histoire et des destinées humaines.
Il manque une grande biographie du prince de Talmont ; elle rendrait justice à un homme qui comprit parmi les premiers les enjeux exacts du combat contre-révolutionnaire et le mena, sur tous les fronts, politiques et militaires. Sa mort fut l'un des coups les plus rudes portés à la cause. Cette biographie n'existant pas, les mensongers ragots de Mme de La Rochejaquelein s'imposent encore, et fournissent à Gilles de Becdelièvre motif à un roman historique, La Croix au coeur. Pourquoi prendre Talmont, qu'il n'aime pas, pour héros ? Peut-être parce que cela permet de démarquer le cher Chiappe... Peut-être pour le plaisir de donner un roman vaguement licencieux sur fond de guerres de Vendée... On ferme le livre avec un sentiment de regret, comme devant une mauvaise action inutile.
On s'en consolera avec une plaquette de vers, genre devenu rare, signé du docteur d'Hocquincourt, À notre chère Vendée, à ses héros et martyrs. Il y a là des passages dignes de Victor Hugo qui rappellent, appuyés sur un solide argumentaire historique, ce que fut la guerre des Géants, et la répression génocidaire qui la suivit.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 19 janvier au 1er février 2012
✓ Bachaumont, Mémoires secrets, Tallandier, 330 p., 20,90 € ; Philippe Delorme, Marie-Antoinette, Pygmalion, 325 p., 21,90 € ; Antoine de Baecque, La France de la Révolution, Tallandier, 270 p., 17,90 € ; Robert Margerit, La Révolution, deux tomes, Phébus, 1 120 et 1 000 pages, 25 € le volume ; sous la direction de Jean-Clément Martin, Dictionnaire de la contrerévolution, Perrin, 220 p., 27 € ; Gilles de Becdelièvre, La Croix au coeur, L'A Part Buissonniere, 385 p., 22 €; I. d'Hocquincourt, À notre Vendée, à ses héros, ses martyrs, éditions Velours (95 rue La Boétie, 75008 Paris), 130 p., 16,50 €.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Vendée : du génocide au mémoricide
Dans un ouvrage à paraître le 6 octobre (Vendée : du génocide au mémoricide, éditions du Cerf, 448 p., 24 euros, à commander à nos bureaux), Reynald Secher démonte de façon inédite les massacres perpétrés en Vendée. Retour sur le parcours d'un historien hors normes.
o L'Action Française 2000 – Le monde pense que vous êtes l'élève de Pierre Chaunu, mais n'êtes-vous pas celui de Jean Meyer ?
o Reynald Secher – En effet. Jean Meyer était un homme exceptionnel. Il s'est vite rendu compte qu'il y avait un vide sur la Vendée. Quand je l'ai eu comme professeur à l'université de Haute-Bretagne, j'ai été impressionné par son avidité de connaissances. Il était spécialiste du Régent, de la noblesse bretonne, de la Marine. Je suis allé le voir pour qu'il soit mon directeur de maîtrise. Il avait remarqué que j'étais de la rive gauche de la Loire, Breton et Vendéen. Il m'a proposé un sujet sur la Vendée et j'ai refusé pour des raisons personnelles, inconscientes, familiales. Je n'avais cessé d'entendre les noms de mes ancêtres martyrs, assassinés ici, violés là... Mais en dehors de la Vendée militaire, je n'en parlais pas. Personne n'en parlait. Jean Meyer m'a convaincu. Alsacien, il a été un Malgré-Nous, il a servi dans l'armée allemande, comme capitaine de l'Armée Rouge, officier chez les Anglais, chez les Américains. Il me parle du "vide" sur la Vendée. C'était le domaine des historiens amateurs. Des récits, pas de réflexion. Meyer insiste pour dire qu'il faut au préalable trouver des archives.
La Chapelle-Basse-Mer
Là, il est génial. Il avait fait des recherches sur la noblesse bretonne à la Chapelle-Basse-Mer, constaté la qualité des archives, et il s'aperçoit que j'appartiens par ma famille aux notables de la Chapelle-Basse-Mer. Il me propose un carrotage de mon village en jouant de ma connaissance du terrain et des gens qui m'ouvrirent leurs greniers avec une facilité déconcertante. Rien n'était classé, mais je n'avais aucun souci pour faire le lien entre les archives, car je connaissais les lieux-dits, les noms de famille. Ce fut le travail de maîtrise. Meyer me propose de ramasser cette documentation et de reconstituer l'histoire de cette commune avant et après le fracas. Nous sommes en 1981-1983, avant le rouleau compresseur du Bicentenaire. Cela donne ma thèse de troisième cycle sur la Chapelle-Basse-Mer. Pour constituer le jury, Meyer a choisi le remarquable André Corvisier et Chaunu, qui a d'abord refusé en arguant du fait qu'on ne pouvait soutenir une monographie locale en thèse de troisième cycle (au nom de l'École des Annales). Meyer lui démontre l'intérêt des découvertes et le caractère répétitif du massacre au-delà de la Chapelle-Basse-Mer.
J'avais relevé deux lois qui, à l'époque, n'étaient pas connues. Il y avait une loi le 1er août 1793 et une seconde le 1er octobre. C'était étrange... Je soutiens donc ma thèse, thèse terminale pour moi, je ne devais pas aller plus loin. J'avais un travail qui m'attendais aux États-Unis comme directeur d'une chocolaterie. Mais Chaunu perçoit le procédé génocidaire à travers mes recherches. Dans Juifs et Vendéens, j'ai montré comment, dans ma famille sous l'Occupation, on avait caché des juifs par réflexe devant la souffrance. Chaunu me harcèle et je finis par m'entendre dire : « OK, je vous fais ce travail en deux ans, et ensuite je m'en vais. »
Un travail de juriste
C'est un travail de juriste que j'entreprends. Je mets en évidence des lois et démontre le plan. J'ai tous les documents, les lettres de Turreau... Je suis cambriolé quinze jours avant de soutenir à la Sorbonne. On m'a volé ma thèse. Chaunu m'assure que j'ai soulevé un gros sujet. Il m'invite à être prudent. Le lendemain, je reçois un appel téléphonique soi-disant du rectorat. On veut me rencontrer dans un café de Rennes. Un homme m'assure qu'il a connaissance de ma thèse, que je ne peux pas soutenir, à la veille du Bicentenaire, on a tout prévu. « On vous donne 500 000 francs et un poste à l'Université et vous ne soutenez pas. Si vous refusez, vous serez emmerdé toute votre vie. » J'appelle Chaunu : « Veux-tu vraiment soutenir. C'est dangereux. » Je soutiens. Tout va bien. Mais arrive l'émission de Pivot, Apostrophe, l'année suivante, juillet 1986. Il y a là Martinet, fondateur du PSU, Michel Winock, Jean Daniel, et ils me tombent dessus mais obtiennent l'effet inverse de celui escompté. Mon livre devient un best-seller.
On me reprochait de parler rétroactivement du génocide. On me l'interdisait. En réalité, la notion de génocide a toujours été rétroactive. C'est une notion de 1946. Cette logique interdirait donc la notion de génocide pour les juifs, et donc pas de génocide arménien non plus. On m'accusait également d'appartenir à l'extrême droite et de vouloir minimiser le génocide juif. Je découvre ensuite un texte de Grachus Baboeuf qui dit la même chose que moi avec ses mots à lui, à la médiathèque de Nantes, que l'on ne pouvait pas consulter publiquement. Le bibliothécaire coopéra volontiers avec moi. Ce livre sera publié avec la collaboration de Jean-Joël Brégeon.
L'horreur commence
L'horreur commence pour moi. J'ai dû démissionner de l'enseignement secondaire ; on n'a pas reconduit mes contrats à l'université. Je me suis retrouvé dans une situation très difficile. Mais ils ont été très embêtés par la Vendée pour le Bicentenaire. Ils ont tout concentré sur un an, toutes les cérémonies sur une année... J 'ai fait ma vie ailleurs, mais en quittant l'enseignement j'avais conçu un mot, celui de « mémoricide ». J'ai des amis arméniens et juifs qui ont trouvé le mot intéressant, qui m'ont poussé à réfléchir sur la négation d'un fait objectif. Je ne voulais pas revenir sur la Vendée. On me pousse, je parle à Stéphane Courtois de ma notion de mémoricide, qui m'assure que cela pourrait aider tous les historiens. On a un souci sur le traitement de l'histoire qui n'a pas été traité par la Convention de Nuremberg... J'avais pensé mémoricide juridiquement, mais pas historiquement. Ce travail m'a demandé quatre ans et il est voué à la mémoire de tous les génocides.
o Vous rendez compte dans votre dernier livre de la découverte d'éléments nouveaux. Pouvez-vous nous en parler ?
o Le hasard a voulu que je me rende aux Archives nationales avec mon fils, un samedi. On commande, en dilettantes, quelques côtes, on ourle quelques dossiers, mais sans but particulier. Le soir, en partant, je ne conserve pas mes documents pour la prochaine visite et les remets en archivage. Le lendemain, j'ai des remords, insiste auprès du personnel pour pouvoir consulter, malgré tout, ces documents. Je fais jouer la carte sensible, je suis breton, je viens de loin, j'insiste poliment. Ma courtoisie me sert. J'ouvre une pile de lettres, de brouillons, mélangés pêle-mêle, mais où se dégage quelques lignes signées par Barrère de Vieuzac, par Robespierre, des lettres au nom du Salut public, adressées à la Convention. J'appelle Stéphane Courtois, lui fais part de ma trouvaille, qui me rappelle que mon livre sur le mémoricide paraît le 6 octobre, dans trois mois. Je lui affirme avoir le pressentiment d'avoir trouvé quelque chose d'important. J'ai mis un mois et demi à comprendre : j'étais devant le plan original de l'extermination de la Vendée.
o Pouvez-vous nous retracer les grandes lignes de ce processus d'extermination ?
o Le soulèvement commence en mars. Le 1er août 1793 est votée une première loi d'extermination, de déportation et d'anéantissement. On séparait en deux la population. On déportait la moitié et exterminait l'autre partie. La Convention vote cela et, le 1er octobre, l'extermination de tous les habitants et la nomination de Turreau fin novembre 1793. Il se rendra en Vendée courant janvier 1794 jusqu'en mai 1794, avant la chute de Robespierre. Je m'aperçois que c'est le Comité de Salut public, le 27 juillet 1793, qui l'impose à la Convention. Le 1er août, le plan d'extermination de la Vendée militaire est parfaitement défini. Il est très simple. On décide de mettre un mur de soldats pour noyer les Vendéens dans la Loire et dans l'océan. Le hic, c'est que les officiers, tous d'Ancien Régime, refusent cette extermination. Épuration de l'armée qui dure jusqu'en septembre, d'où la loi d'octobre, mais qui est votée au moment où les Vendéens traversent la Loire après Cholet et, qui plus est, font grâce aux prisonniers républicains sur la demande de Bonchamp. On demande aux soldats républicains de se taire sur ce geste, d'affirmer au contraire qu'ils ont été maltraités. Vous allez réparer la faute d'avoir été graciés comme des esclaves par les Vendéens en exterminant toutes les familles. Cela donne l'énorme charnier de Babilais, à côté du lieu où ils ont été graciés. On se méfie des militaires. On leur adjoint des conventionnels ou ce sont les conventionnels eux-mêmes qui prennent les choses en main, comme Carrier à Nantes ou Francastel. À partir du 27 juillet 1793, il n'y a pas de guerre civile, il n'y a qu'un génocide. On occupe les Vendéens le temps de réunir une armée de masse. Les Vendéens s'épuisent le long d'un mur à l'Est qui va de la Normandie à la Loire. On se réunit le 11 novembre 1793 au Pavillon de Flore.
Comité de Salut public
J'ai découvert les originaux du Comité de Salut public qui décident de l'extermination programmée des Vendéens. On va leur tomber dessus. Pour le moment, laissez-les agir dans des combats sans portée, et Turreau va à Paris chercher les ordres fin novembre. La fameuse lettre de Turreau du 24 novembre 1793 ne demande pas l'autorisation d'exterminer, mais l'ordre de changer de plan. Passer du plan masse aux colonnes mobiles. D'où la réponse du Comité du Salut public qui lui laisse carte blanche, du moment qu'il extermine. Turreau prend ses responsabilités, mais ce sont les députés qui sont sur le terrain. Carrier n'est pas fou. Il est député. Il agit au nom des députés, il a les ordres. Il va être amnistié. Il est lavé. On a tous les textes. Il faut juste la volonté de les voir, de les étudier, de les comprendre. Ils sont photographiés dans le livre. Mais, on fond on oublie les souffrance des victimes. Que deviennent les souffrances ? C'est aussi le sujet de mon livre.
o Au temps du Bicentenaire, on se demandait s'il fallait tout prendre de la Révolution française, un bloc pour Clemenceau et un verre de sang pour Edgar Quinet, en référence au verre de sang bu par Madame de Sombreuil lors des massacres de septembre pour sauver son père. Buvez-vous ce verre de sang ?
o Mais je suis le verre de sang. En moi résonne la mémoire des victimes.
Propos recueillis par Marc Savina L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 6 au 19 octobre 2011
Dans un ouvrage à paraître le 6 octobre (Vendée : du génocide au mémoricide, éditions du Cerf, 448 p., 24 euros, à commander à nos bureaux), Reynald Secher démonte de façon inédite les massacres perpétrés en Vendée. Retour sur le parcours d'un historien hors normes.
o L'Action Française 2000 – Le monde pense que vous êtes l'élève de Pierre Chaunu, mais n'êtes-vous pas celui de Jean Meyer ?
o Reynald Secher – En effet. Jean Meyer était un homme exceptionnel. Il s'est vite rendu compte qu'il y avait un vide sur la Vendée. Quand je l'ai eu comme professeur à l'université de Haute-Bretagne, j'ai été impressionné par son avidité de connaissances. Il était spécialiste du Régent, de la noblesse bretonne, de la Marine. Je suis allé le voir pour qu'il soit mon directeur de maîtrise. Il avait remarqué que j'étais de la rive gauche de la Loire, Breton et Vendéen. Il m'a proposé un sujet sur la Vendée et j'ai refusé pour des raisons personnelles, inconscientes, familiales. Je n'avais cessé d'entendre les noms de mes ancêtres martyrs, assassinés ici, violés là... Mais en dehors de la Vendée militaire, je n'en parlais pas. Personne n'en parlait. Jean Meyer m'a convaincu. Alsacien, il a été un Malgré-Nous, il a servi dans l'armée allemande, comme capitaine de l'Armée Rouge, officier chez les Anglais, chez les Américains. Il me parle du "vide" sur la Vendée. C'était le domaine des historiens amateurs. Des récits, pas de réflexion. Meyer insiste pour dire qu'il faut au préalable trouver des archives.
La Chapelle-Basse-Mer
Là, il est génial. Il avait fait des recherches sur la noblesse bretonne à la Chapelle-Basse-Mer, constaté la qualité des archives, et il s'aperçoit que j'appartiens par ma famille aux notables de la Chapelle-Basse-Mer. Il me propose un carrotage de mon village en jouant de ma connaissance du terrain et des gens qui m'ouvrirent leurs greniers avec une facilité déconcertante. Rien n'était classé, mais je n'avais aucun souci pour faire le lien entre les archives, car je connaissais les lieux-dits, les noms de famille. Ce fut le travail de maîtrise. Meyer me propose de ramasser cette documentation et de reconstituer l'histoire de cette commune avant et après le fracas. Nous sommes en 1981-1983, avant le rouleau compresseur du Bicentenaire. Cela donne ma thèse de troisième cycle sur la Chapelle-Basse-Mer. Pour constituer le jury, Meyer a choisi le remarquable André Corvisier et Chaunu, qui a d'abord refusé en arguant du fait qu'on ne pouvait soutenir une monographie locale en thèse de troisième cycle (au nom de l'École des Annales). Meyer lui démontre l'intérêt des découvertes et le caractère répétitif du massacre au-delà de la Chapelle-Basse-Mer.
J'avais relevé deux lois qui, à l'époque, n'étaient pas connues. Il y avait une loi le 1er août 1793 et une seconde le 1er octobre. C'était étrange... Je soutiens donc ma thèse, thèse terminale pour moi, je ne devais pas aller plus loin. J'avais un travail qui m'attendais aux États-Unis comme directeur d'une chocolaterie. Mais Chaunu perçoit le procédé génocidaire à travers mes recherches. Dans Juifs et Vendéens, j'ai montré comment, dans ma famille sous l'Occupation, on avait caché des juifs par réflexe devant la souffrance. Chaunu me harcèle et je finis par m'entendre dire : « OK, je vous fais ce travail en deux ans, et ensuite je m'en vais. »
Un travail de juriste
C'est un travail de juriste que j'entreprends. Je mets en évidence des lois et démontre le plan. J'ai tous les documents, les lettres de Turreau... Je suis cambriolé quinze jours avant de soutenir à la Sorbonne. On m'a volé ma thèse. Chaunu m'assure que j'ai soulevé un gros sujet. Il m'invite à être prudent. Le lendemain, je reçois un appel téléphonique soi-disant du rectorat. On veut me rencontrer dans un café de Rennes. Un homme m'assure qu'il a connaissance de ma thèse, que je ne peux pas soutenir, à la veille du Bicentenaire, on a tout prévu. « On vous donne 500 000 francs et un poste à l'Université et vous ne soutenez pas. Si vous refusez, vous serez emmerdé toute votre vie. » J'appelle Chaunu : « Veux-tu vraiment soutenir. C'est dangereux. » Je soutiens. Tout va bien. Mais arrive l'émission de Pivot, Apostrophe, l'année suivante, juillet 1986. Il y a là Martinet, fondateur du PSU, Michel Winock, Jean Daniel, et ils me tombent dessus mais obtiennent l'effet inverse de celui escompté. Mon livre devient un best-seller.
On me reprochait de parler rétroactivement du génocide. On me l'interdisait. En réalité, la notion de génocide a toujours été rétroactive. C'est une notion de 1946. Cette logique interdirait donc la notion de génocide pour les juifs, et donc pas de génocide arménien non plus. On m'accusait également d'appartenir à l'extrême droite et de vouloir minimiser le génocide juif. Je découvre ensuite un texte de Grachus Baboeuf qui dit la même chose que moi avec ses mots à lui, à la médiathèque de Nantes, que l'on ne pouvait pas consulter publiquement. Le bibliothécaire coopéra volontiers avec moi. Ce livre sera publié avec la collaboration de Jean-Joël Brégeon.
L'horreur commence
L'horreur commence pour moi. J'ai dû démissionner de l'enseignement secondaire ; on n'a pas reconduit mes contrats à l'université. Je me suis retrouvé dans une situation très difficile. Mais ils ont été très embêtés par la Vendée pour le Bicentenaire. Ils ont tout concentré sur un an, toutes les cérémonies sur une année... J 'ai fait ma vie ailleurs, mais en quittant l'enseignement j'avais conçu un mot, celui de « mémoricide ». J'ai des amis arméniens et juifs qui ont trouvé le mot intéressant, qui m'ont poussé à réfléchir sur la négation d'un fait objectif. Je ne voulais pas revenir sur la Vendée. On me pousse, je parle à Stéphane Courtois de ma notion de mémoricide, qui m'assure que cela pourrait aider tous les historiens. On a un souci sur le traitement de l'histoire qui n'a pas été traité par la Convention de Nuremberg... J'avais pensé mémoricide juridiquement, mais pas historiquement. Ce travail m'a demandé quatre ans et il est voué à la mémoire de tous les génocides.
o Vous rendez compte dans votre dernier livre de la découverte d'éléments nouveaux. Pouvez-vous nous en parler ?
o Le hasard a voulu que je me rende aux Archives nationales avec mon fils, un samedi. On commande, en dilettantes, quelques côtes, on ourle quelques dossiers, mais sans but particulier. Le soir, en partant, je ne conserve pas mes documents pour la prochaine visite et les remets en archivage. Le lendemain, j'ai des remords, insiste auprès du personnel pour pouvoir consulter, malgré tout, ces documents. Je fais jouer la carte sensible, je suis breton, je viens de loin, j'insiste poliment. Ma courtoisie me sert. J'ouvre une pile de lettres, de brouillons, mélangés pêle-mêle, mais où se dégage quelques lignes signées par Barrère de Vieuzac, par Robespierre, des lettres au nom du Salut public, adressées à la Convention. J'appelle Stéphane Courtois, lui fais part de ma trouvaille, qui me rappelle que mon livre sur le mémoricide paraît le 6 octobre, dans trois mois. Je lui affirme avoir le pressentiment d'avoir trouvé quelque chose d'important. J'ai mis un mois et demi à comprendre : j'étais devant le plan original de l'extermination de la Vendée.
o Pouvez-vous nous retracer les grandes lignes de ce processus d'extermination ?
o Le soulèvement commence en mars. Le 1er août 1793 est votée une première loi d'extermination, de déportation et d'anéantissement. On séparait en deux la population. On déportait la moitié et exterminait l'autre partie. La Convention vote cela et, le 1er octobre, l'extermination de tous les habitants et la nomination de Turreau fin novembre 1793. Il se rendra en Vendée courant janvier 1794 jusqu'en mai 1794, avant la chute de Robespierre. Je m'aperçois que c'est le Comité de Salut public, le 27 juillet 1793, qui l'impose à la Convention. Le 1er août, le plan d'extermination de la Vendée militaire est parfaitement défini. Il est très simple. On décide de mettre un mur de soldats pour noyer les Vendéens dans la Loire et dans l'océan. Le hic, c'est que les officiers, tous d'Ancien Régime, refusent cette extermination. Épuration de l'armée qui dure jusqu'en septembre, d'où la loi d'octobre, mais qui est votée au moment où les Vendéens traversent la Loire après Cholet et, qui plus est, font grâce aux prisonniers républicains sur la demande de Bonchamp. On demande aux soldats républicains de se taire sur ce geste, d'affirmer au contraire qu'ils ont été maltraités. Vous allez réparer la faute d'avoir été graciés comme des esclaves par les Vendéens en exterminant toutes les familles. Cela donne l'énorme charnier de Babilais, à côté du lieu où ils ont été graciés. On se méfie des militaires. On leur adjoint des conventionnels ou ce sont les conventionnels eux-mêmes qui prennent les choses en main, comme Carrier à Nantes ou Francastel. À partir du 27 juillet 1793, il n'y a pas de guerre civile, il n'y a qu'un génocide. On occupe les Vendéens le temps de réunir une armée de masse. Les Vendéens s'épuisent le long d'un mur à l'Est qui va de la Normandie à la Loire. On se réunit le 11 novembre 1793 au Pavillon de Flore.
Comité de Salut public
J'ai découvert les originaux du Comité de Salut public qui décident de l'extermination programmée des Vendéens. On va leur tomber dessus. Pour le moment, laissez-les agir dans des combats sans portée, et Turreau va à Paris chercher les ordres fin novembre. La fameuse lettre de Turreau du 24 novembre 1793 ne demande pas l'autorisation d'exterminer, mais l'ordre de changer de plan. Passer du plan masse aux colonnes mobiles. D'où la réponse du Comité du Salut public qui lui laisse carte blanche, du moment qu'il extermine. Turreau prend ses responsabilités, mais ce sont les députés qui sont sur le terrain. Carrier n'est pas fou. Il est député. Il agit au nom des députés, il a les ordres. Il va être amnistié. Il est lavé. On a tous les textes. Il faut juste la volonté de les voir, de les étudier, de les comprendre. Ils sont photographiés dans le livre. Mais, on fond on oublie les souffrance des victimes. Que deviennent les souffrances ? C'est aussi le sujet de mon livre.
o Au temps du Bicentenaire, on se demandait s'il fallait tout prendre de la Révolution française, un bloc pour Clemenceau et un verre de sang pour Edgar Quinet, en référence au verre de sang bu par Madame de Sombreuil lors des massacres de septembre pour sauver son père. Buvez-vous ce verre de sang ?
o Mais je suis le verre de sang. En moi résonne la mémoire des victimes.
Propos recueillis par Marc Savina L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 6 au 19 octobre 2011
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Quand France Culture évoque la Révolution française
Tout le monde n'a pas la chance d'être entièrement autodidacte. Aussi, quand un responsable d'émission sur France Culture évoque la Révolution française on lui saurait gré de respecter l'auditeur. Son devoir, service public oblige, lui impose ne pas trop heurter de contre-vérités ceux qui, sur les bancs de l'école, même laïque, même gratuite, même obligatoire avaient cru recevoir quelques connaissances élémentaires du sujet.
Cette observation s'adresse en particulier à un long enregistrement diffusé le 28 septembre 2012. Consacré à M. Éric Hazan, il ne présentait pas seulement son livre "Une Histoire de la Révolution française". On avait intitulé ce jour-là son entretien "Que peut-on transmettre de la Révolution française ?" Bonne question. Merci de l'avoir posée, mais ni l'auteur lui-même, ni le présentateur n'ont manifesté l'intention d'y répondre. Tromperie flagrante sur la marchandise.
Certes l'ouvrage présenté vient d'être publié aux éditions de La Fabrique, petite maison d'extrême gauche fondée par lui en 1998. Militant de la cause palestinienne, aujourd'hui âgé de 76 ans, son fabricant a rédigé à ce jour une douzaine d'ouvrages sur divers sujets, dont le conflit du Proche Orient, l'antisémitisme, Paris ou plutôt "L'Invention de Paris", etc. Quoique tout ceci suppose[rait] une certaine connaissance de l'Histoire, au moins l'auteur ne revendique aucunement le titre d'historien.
Bien volontiers, on lui en donne acte ici. Ce qu'il énonça tout au cours de l'entretien ne se révèle en effet qu'un long habillage des faits les plus connus au bénéfice anachronique des opinions courantes de ses amis politiques. Et tout cela conduit à un travestissement que l'auditeur averti repère sans difficulté. Mais au fond, après quelques décennies d'enseignement post soixante huitard, il se peut que l'ignorance de tous faits antérieurs à la mort de John Fitzgerald Kennedy ait submergé la population des gens de France Culture.
Plus surprenante aura été, en effet, l'attitude de son interlocuteur, Philippe Petit, supposé meneur de jeu.
Puisque le principe de l'émission se veut, au départ, philosophique, "on" aurait pu s'interroger par exemple sur
1° "qui" est le sujet, cet "on" supposé "transmettre".
2° On aurait pu se demander aussi sur la nature et les vecteurs de cette transmission, etc.
L'antenne se réclame du service public. Elle est entièrement financée par conséquent par la redevance audiovisuelle. On notera que celle-ci a été annexée à des impôts locaux bien que les productions en demeurent strictement parisiennes.
Ainsi, son émission quotidienne de philosophie est désormais produite par Adèle Van Reeth et Philippe Petit. Voici comment on nous la présente : "Pour leur sixième année consécutive, les Nouveaux chemins de la connaissance continuent à faire jouer ensemble philosophie, musique et littérature. Le but : s’adresser aux curieux sans ennuyer les experts, satisfaire les plus exigeants sans exclure les distraits. C’est en créant des rencontres entre les textes classiques et la vie quotidienne, le savoir précis et l’intuition diffuse, la discipline et l’improvisation, que, tous les jours, nous tentons d’aborder des sujets aussi divers que Dostoïevski, la caresse, Maurice Merleau-Ponty, la corrida, la vérité, le cinéma… À la fois érudites, stimulantes et ludiques, ces promenades quotidiennes réconcilient le savoir avec le plaisir et la connaissance avec la vie."
Le fondateur de ces Nouveaux Chemins, personnalité très parisienne, les anima jusqu'en 2011. L'illustrissime Raphaël Enthoven avait la fausse pudeur, agrégé de philosophie à 20 ans, de ne se présenter que comme un "un animateur de radio et de télévision."
Souvent très agaçant par son propre savoir, étalé comme une interminable confiture sur la pauvre tartine de l'invité, au moins laissait-il la place au moins à quelques vérités.
Rien de pareil avec Philippe Petit qui se contenta que de questionner son auteur, comme s'il s'agissait d'un sachant d'extraction supérieure.
Or, du point de vue de l'information ordinaire, les énormités ont foisonné sans contradiction. Éric Hazan l'a d'ailleurs reconnu : il n'entendait pas faire œuvre d'historien mais en toute impunité "s'emparer du souvenir".
Cette définition recouvre très exactement ce qu'on appelle "le travail de Mémoire" qui revient purement et simplement à entraver pratiquement, à censurer psychologiquement, en attendant d'interdire légalement la recherche historique. De la belle ouvrage quand on voit le résultat : un jeune journaliste du soi-disant "service public" tétanisé devant son interlocuteur.
Mais que prétend donc nous faire avaler Éric Hazan ? Oh, du bout des lèvres on l'entendra dire à la sauvette, vers la 54e minute d'une émission qui en durait 58 qu'il s'est "passé des choses abominables, les noyades de Nantes, les massacres de Lyon", mais aucune information éclairante. Il s'agissait sans doute de moyens justifiés par la fin.
En revanche on a pu apprendre que "la Terreur est une invention des Thermidoriens".
Il a été affirmé sans débat ni contradiction que le comité de salut public ne se réclamait pas de la Terreur, alors eu les citations abondent dès le printemps 1793, décrets de la Convention, discours de Robespierre, de Saint-Just et de leurs amis.
Òn a découvert aussi que le jacobinisme doit être considéré comme un concept dépourvu de sens puisque le fameux club disposait de plus de mille filiales en Province.
M. Hazan fait évidemment fi travaux par Gérard Walter sur l'Histoire du club, d'où il aurait pu trouver des arguments pour étayer au moins superficiellement sa thèse (puisque le club des Jacobins ne devient républicain qu'en 1791 par exemple et que ses premiers présidents sont essentiellement des modérés).
Il se réfère encore moins à Augustin Cochin. L'expression "sociétés de pensée" n'a pas été prononcée. Celle de "loges maçonniques" fait figure de gros mot. Mais en une heure de temps, on n'a entendu parler ni de Vendée, bien sûr, ni des réactions de l'Europe chrétienne, ni de l'existence de royalistes français.
La Révolution coupe les têtes des traîtres.
Elle fait la guerre mais on ne sait pas contre qui.
Une fois encore le mot assignat reste mystérieux pour nos "philosophes", etc.
Donc voilà ce qu'on a entendu dans "Les Nouveaux Chemins de la Connaissance" en date du 28 septembre: la Terreur n'a pas existé, et même ai-je entendu que "Robespierre aimait beaucoup Danton".
Évidemment "Marat est magnifique", etc.
Ayant modestement édité quelques livres sur le sujet
(1)⇓, travaillant en ce moment sur les épreuves du tome deux de "l'Histoire de la Vendée militaire" de Crétineau-Joly (1)⇓je ne puis que frémir à cette négation du réel le plus affreux, et malheureusement le plus avéré. À cet égard, la lecture du chapitre "Carrier à Nantes" me semble en effet à la Terreur, elle-même bien réelle du printemps 1793 jusqu'à l'été 1794, ce que les Khmers rouges sont au Goulag : une différence d'intensité et de durée.
La Terreur n'existe pas ?
Voici quelques éclairages de Crétineau-Joly, tirés du chapitre "Carrier à Nantes" dans le volume II de son Hsitoire de la Vendée militaire:
"La Convention et les comités locaux organisaient la Terreur. Le peuple fit de ce mot une époque. Ce ne fut plus le règne de tel ou tel despote. On nomma cette épouvantable année la Terreur." [page 46]
"Pendant plus d'un an il n'y eut pas de cité dans l'Ouest où la guillotine ne fût en permanence, pas d'heure où il ne tombât une tête, pas de Conventionnel qui n'eût à sa suite une escorte de bourreaux. Il n'y a pas un village qui ne garde dans son registre municipal la trace officielle de tant d'incompréhensibles forfaits." [page 91]
Quant à Carrier: "Parti de Nantes le 26 pluviôse an II (14 février 1794), le noyeur est mis en jugement après le 9 thermidor. Il se défendit. Ne devait-il pas se sentir fort des crimes de tous ses collègues ? Ceux qui avaient panthéonisé Marat condamnèrent Carrier. En face de la Convention, il n'eut pour légitimer ses cruautés qu'un mot, mais un mot sublime d'horreur et de vérité : « Vous êtes tous aussi coupables que moi, s'écria-t-il, et jusqu'à la sonnette du président.» [page 78]
Je constate ici que le mensonge, le bourrage de crânes, et ce discours pro-révolutionnaire sans nuances, tout cela s'opère avec nos impôts.
JG Malliarakis http://www.insolent.fr/
Apostilles
1 Ouvrage évidemment incorrects cf. la page Révolution française du catalogue des Éditions du Trident.⇑
2 Le tome Ier est paru, tome II à paraître début novembre. ⇑
Tout le monde n'a pas la chance d'être entièrement autodidacte. Aussi, quand un responsable d'émission sur France Culture évoque la Révolution française on lui saurait gré de respecter l'auditeur. Son devoir, service public oblige, lui impose ne pas trop heurter de contre-vérités ceux qui, sur les bancs de l'école, même laïque, même gratuite, même obligatoire avaient cru recevoir quelques connaissances élémentaires du sujet.
Cette observation s'adresse en particulier à un long enregistrement diffusé le 28 septembre 2012. Consacré à M. Éric Hazan, il ne présentait pas seulement son livre "Une Histoire de la Révolution française". On avait intitulé ce jour-là son entretien "Que peut-on transmettre de la Révolution française ?" Bonne question. Merci de l'avoir posée, mais ni l'auteur lui-même, ni le présentateur n'ont manifesté l'intention d'y répondre. Tromperie flagrante sur la marchandise.
Certes l'ouvrage présenté vient d'être publié aux éditions de La Fabrique, petite maison d'extrême gauche fondée par lui en 1998. Militant de la cause palestinienne, aujourd'hui âgé de 76 ans, son fabricant a rédigé à ce jour une douzaine d'ouvrages sur divers sujets, dont le conflit du Proche Orient, l'antisémitisme, Paris ou plutôt "L'Invention de Paris", etc. Quoique tout ceci suppose[rait] une certaine connaissance de l'Histoire, au moins l'auteur ne revendique aucunement le titre d'historien.
Bien volontiers, on lui en donne acte ici. Ce qu'il énonça tout au cours de l'entretien ne se révèle en effet qu'un long habillage des faits les plus connus au bénéfice anachronique des opinions courantes de ses amis politiques. Et tout cela conduit à un travestissement que l'auditeur averti repère sans difficulté. Mais au fond, après quelques décennies d'enseignement post soixante huitard, il se peut que l'ignorance de tous faits antérieurs à la mort de John Fitzgerald Kennedy ait submergé la population des gens de France Culture.
Plus surprenante aura été, en effet, l'attitude de son interlocuteur, Philippe Petit, supposé meneur de jeu.
Puisque le principe de l'émission se veut, au départ, philosophique, "on" aurait pu s'interroger par exemple sur
1° "qui" est le sujet, cet "on" supposé "transmettre".
2° On aurait pu se demander aussi sur la nature et les vecteurs de cette transmission, etc.
L'antenne se réclame du service public. Elle est entièrement financée par conséquent par la redevance audiovisuelle. On notera que celle-ci a été annexée à des impôts locaux bien que les productions en demeurent strictement parisiennes.
Ainsi, son émission quotidienne de philosophie est désormais produite par Adèle Van Reeth et Philippe Petit. Voici comment on nous la présente : "Pour leur sixième année consécutive, les Nouveaux chemins de la connaissance continuent à faire jouer ensemble philosophie, musique et littérature. Le but : s’adresser aux curieux sans ennuyer les experts, satisfaire les plus exigeants sans exclure les distraits. C’est en créant des rencontres entre les textes classiques et la vie quotidienne, le savoir précis et l’intuition diffuse, la discipline et l’improvisation, que, tous les jours, nous tentons d’aborder des sujets aussi divers que Dostoïevski, la caresse, Maurice Merleau-Ponty, la corrida, la vérité, le cinéma… À la fois érudites, stimulantes et ludiques, ces promenades quotidiennes réconcilient le savoir avec le plaisir et la connaissance avec la vie."
Le fondateur de ces Nouveaux Chemins, personnalité très parisienne, les anima jusqu'en 2011. L'illustrissime Raphaël Enthoven avait la fausse pudeur, agrégé de philosophie à 20 ans, de ne se présenter que comme un "un animateur de radio et de télévision."
Souvent très agaçant par son propre savoir, étalé comme une interminable confiture sur la pauvre tartine de l'invité, au moins laissait-il la place au moins à quelques vérités.
Rien de pareil avec Philippe Petit qui se contenta que de questionner son auteur, comme s'il s'agissait d'un sachant d'extraction supérieure.
Or, du point de vue de l'information ordinaire, les énormités ont foisonné sans contradiction. Éric Hazan l'a d'ailleurs reconnu : il n'entendait pas faire œuvre d'historien mais en toute impunité "s'emparer du souvenir".
Cette définition recouvre très exactement ce qu'on appelle "le travail de Mémoire" qui revient purement et simplement à entraver pratiquement, à censurer psychologiquement, en attendant d'interdire légalement la recherche historique. De la belle ouvrage quand on voit le résultat : un jeune journaliste du soi-disant "service public" tétanisé devant son interlocuteur.
Mais que prétend donc nous faire avaler Éric Hazan ? Oh, du bout des lèvres on l'entendra dire à la sauvette, vers la 54e minute d'une émission qui en durait 58 qu'il s'est "passé des choses abominables, les noyades de Nantes, les massacres de Lyon", mais aucune information éclairante. Il s'agissait sans doute de moyens justifiés par la fin.
En revanche on a pu apprendre que "la Terreur est une invention des Thermidoriens".
Il a été affirmé sans débat ni contradiction que le comité de salut public ne se réclamait pas de la Terreur, alors eu les citations abondent dès le printemps 1793, décrets de la Convention, discours de Robespierre, de Saint-Just et de leurs amis.
Òn a découvert aussi que le jacobinisme doit être considéré comme un concept dépourvu de sens puisque le fameux club disposait de plus de mille filiales en Province.
M. Hazan fait évidemment fi travaux par Gérard Walter sur l'Histoire du club, d'où il aurait pu trouver des arguments pour étayer au moins superficiellement sa thèse (puisque le club des Jacobins ne devient républicain qu'en 1791 par exemple et que ses premiers présidents sont essentiellement des modérés).
Il se réfère encore moins à Augustin Cochin. L'expression "sociétés de pensée" n'a pas été prononcée. Celle de "loges maçonniques" fait figure de gros mot. Mais en une heure de temps, on n'a entendu parler ni de Vendée, bien sûr, ni des réactions de l'Europe chrétienne, ni de l'existence de royalistes français.
La Révolution coupe les têtes des traîtres.
Elle fait la guerre mais on ne sait pas contre qui.
Une fois encore le mot assignat reste mystérieux pour nos "philosophes", etc.
Donc voilà ce qu'on a entendu dans "Les Nouveaux Chemins de la Connaissance" en date du 28 septembre: la Terreur n'a pas existé, et même ai-je entendu que "Robespierre aimait beaucoup Danton".
Évidemment "Marat est magnifique", etc.
Ayant modestement édité quelques livres sur le sujet
(1)⇓, travaillant en ce moment sur les épreuves du tome deux de "l'Histoire de la Vendée militaire" de Crétineau-Joly (1)⇓je ne puis que frémir à cette négation du réel le plus affreux, et malheureusement le plus avéré. À cet égard, la lecture du chapitre "Carrier à Nantes" me semble en effet à la Terreur, elle-même bien réelle du printemps 1793 jusqu'à l'été 1794, ce que les Khmers rouges sont au Goulag : une différence d'intensité et de durée.
La Terreur n'existe pas ?
Voici quelques éclairages de Crétineau-Joly, tirés du chapitre "Carrier à Nantes" dans le volume II de son Hsitoire de la Vendée militaire:
"La Convention et les comités locaux organisaient la Terreur. Le peuple fit de ce mot une époque. Ce ne fut plus le règne de tel ou tel despote. On nomma cette épouvantable année la Terreur." [page 46]
"Pendant plus d'un an il n'y eut pas de cité dans l'Ouest où la guillotine ne fût en permanence, pas d'heure où il ne tombât une tête, pas de Conventionnel qui n'eût à sa suite une escorte de bourreaux. Il n'y a pas un village qui ne garde dans son registre municipal la trace officielle de tant d'incompréhensibles forfaits." [page 91]
Quant à Carrier: "Parti de Nantes le 26 pluviôse an II (14 février 1794), le noyeur est mis en jugement après le 9 thermidor. Il se défendit. Ne devait-il pas se sentir fort des crimes de tous ses collègues ? Ceux qui avaient panthéonisé Marat condamnèrent Carrier. En face de la Convention, il n'eut pour légitimer ses cruautés qu'un mot, mais un mot sublime d'horreur et de vérité : « Vous êtes tous aussi coupables que moi, s'écria-t-il, et jusqu'à la sonnette du président.» [page 78]
Je constate ici que le mensonge, le bourrage de crânes, et ce discours pro-révolutionnaire sans nuances, tout cela s'opère avec nos impôts.
JG Malliarakis http://www.insolent.fr/
Apostilles
1 Ouvrage évidemment incorrects cf. la page Révolution française du catalogue des Éditions du Trident.⇑
2 Le tome Ier est paru, tome II à paraître début novembre. ⇑
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
La véritable histoire de la Révolution par Ortega y Gasset
Qu’on se souvienne de ce qu’était l’État à la fin du XVIII° siècle dans toutes les nations européennes. Bien peu de chose ! Le premier capitalisme et ses organisations industrielles, où, pour la première fois triomphe la technique, la technique nouvelle, rationnelle, avait produit un élargissement de la société. Une classe sociale apparut ; plus puissante en nombre et en force que les précédentes : la bourgeoisie. Cette entreprenante bourgeoisie possédait, avant tout et surtout, une chose : le talent pratique. Elle savait organiser, discipliner, persévérer dans ses efforts et les coordonner. Au milieu d’elle, comme sur un océan, flottait aventureusement « le navire de l’État ». « Le navire de l’État est une métaphore réinventée par la bourgeoisie qui se sentait elle même océanique, omnipotente et grosse de tourmentes.
Ce navire était chose de rien, ou guère plus. C’est à peine s’il avait des soldats des bureaucrates, de l’argent. Il avait été fabriqué au moyen âge par une classe d’homme très différente des bourgeois : les nobles, race admirable par son courage, son don du commandement, son sens de la responsabilité. Sans eux , les nations européennes n’existeraient pas. Mais avec toutes ces vertus du cœur les nobles avaient et ont toujours eu la tête brouillonne. Ils vivaient de l’autre viscère. D’intelligence très limités, sentimentaux, instinctifs, intuitifs ; en somme « irrationnels ». C’est pourquoi ils ne purent développer aucune technique, chose qui oblige à penser des organisations rationnelles. Ils n’inventèrent pas la poudre. Et ce fut tant pis pour eux. Incapables d’inventer de nouvelles armes, ils laissèrent les bourgeois – qui la firent venir d’Orient ou d’ailleurs - utiliser la poudre et avec elle, automatiquement, gagner des batailles contre le guerrier noble, contre le « chevalier » stupidement bardé d’une inutile ferraille, qui l’empêchait de se mouvoir pendant la lutte, et qui n’avait jamais compris que le secret éternel de la guerre ne consiste pas tellement dans les moyens de défense que dans les moyens d’agression (secret que Napoléon devait redécouvrir).
Comme l’État est une technique – d’ordre public et administratif – l’ « ancien régime » arrive à la fin du XVIII° siècle avec un État très faible, fouetté de tous côtés par une société vaste et bouillonnante. La disproportion entre le pouvoir de l’État et le pouvoir social est si grande à cette époque que si l’on compare sa situation avec celle des temps de Charlemagne, l’État du XVIII° siècle semble dégénéré. L’État carolingien était évidemment beaucoup moins puissant que celui de Louis XVI ; mais, par contre, la société qui l’entourait n’avait aucune force. L’énorme différence de niveau entre la force sociale et la force du pouvoir public a rendu possible la Révolution, les révolutions (jusqu’à celle de 1848).
Mais par la Révolution, la bourgeoisie s’empara du pouvoir public et appliqua à l’État ses indéniables vertus. En un peu plus d’une génération, elle créa un État puissant qui en finit avec les révolutions. En effet depuis 1848, c’est à dire dès que commence la seconde génération des gouvernements bourgeois , il n’y a pas en Europe de vraies révolutions. Non pas que les motifs aient manqué ; mais il n’y avait plus les moyens de les réaliser
Ortega y Gasset La Révolte des masses http://www.actionfrancaise.net
Qu’on se souvienne de ce qu’était l’État à la fin du XVIII° siècle dans toutes les nations européennes. Bien peu de chose ! Le premier capitalisme et ses organisations industrielles, où, pour la première fois triomphe la technique, la technique nouvelle, rationnelle, avait produit un élargissement de la société. Une classe sociale apparut ; plus puissante en nombre et en force que les précédentes : la bourgeoisie. Cette entreprenante bourgeoisie possédait, avant tout et surtout, une chose : le talent pratique. Elle savait organiser, discipliner, persévérer dans ses efforts et les coordonner. Au milieu d’elle, comme sur un océan, flottait aventureusement « le navire de l’État ». « Le navire de l’État est une métaphore réinventée par la bourgeoisie qui se sentait elle même océanique, omnipotente et grosse de tourmentes.
Ce navire était chose de rien, ou guère plus. C’est à peine s’il avait des soldats des bureaucrates, de l’argent. Il avait été fabriqué au moyen âge par une classe d’homme très différente des bourgeois : les nobles, race admirable par son courage, son don du commandement, son sens de la responsabilité. Sans eux , les nations européennes n’existeraient pas. Mais avec toutes ces vertus du cœur les nobles avaient et ont toujours eu la tête brouillonne. Ils vivaient de l’autre viscère. D’intelligence très limités, sentimentaux, instinctifs, intuitifs ; en somme « irrationnels ». C’est pourquoi ils ne purent développer aucune technique, chose qui oblige à penser des organisations rationnelles. Ils n’inventèrent pas la poudre. Et ce fut tant pis pour eux. Incapables d’inventer de nouvelles armes, ils laissèrent les bourgeois – qui la firent venir d’Orient ou d’ailleurs - utiliser la poudre et avec elle, automatiquement, gagner des batailles contre le guerrier noble, contre le « chevalier » stupidement bardé d’une inutile ferraille, qui l’empêchait de se mouvoir pendant la lutte, et qui n’avait jamais compris que le secret éternel de la guerre ne consiste pas tellement dans les moyens de défense que dans les moyens d’agression (secret que Napoléon devait redécouvrir).
Comme l’État est une technique – d’ordre public et administratif – l’ « ancien régime » arrive à la fin du XVIII° siècle avec un État très faible, fouetté de tous côtés par une société vaste et bouillonnante. La disproportion entre le pouvoir de l’État et le pouvoir social est si grande à cette époque que si l’on compare sa situation avec celle des temps de Charlemagne, l’État du XVIII° siècle semble dégénéré. L’État carolingien était évidemment beaucoup moins puissant que celui de Louis XVI ; mais, par contre, la société qui l’entourait n’avait aucune force. L’énorme différence de niveau entre la force sociale et la force du pouvoir public a rendu possible la Révolution, les révolutions (jusqu’à celle de 1848).
Mais par la Révolution, la bourgeoisie s’empara du pouvoir public et appliqua à l’État ses indéniables vertus. En un peu plus d’une génération, elle créa un État puissant qui en finit avec les révolutions. En effet depuis 1848, c’est à dire dès que commence la seconde génération des gouvernements bourgeois , il n’y a pas en Europe de vraies révolutions. Non pas que les motifs aient manqué ; mais il n’y avait plus les moyens de les réaliser
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Les tanneries de peau humaine sous la Révolution
De Jean Sévillia dans Le Figaro Histoire :
"[...] En 1986, les Presses universitaires France publiaient une thèse de doctorat d’Etat soutenue, à la Sorbonne, par un chercheur de 30 ans, Reynald Secher : le Génocide franco-français. Irréfutable par les faits exposés – la genèse et le déroulement des guerres de Vendée – l’ouvrage allait déclencher une violente polémique en raison de son titre, retenu à l’instigation de Pierre Chaunu, qui avait fait partie du jury de thèse de Secher. Le mot « génocide » étant principalement associé à la Shoah, l’utiliser au sujet de la Vendée revenait à établir une comparaison entre les armées de la Convention opérant dans l’Ouest en 1793-1794 et les bourreaux nazis du peuple juif, rapprochement jugé intolérable aux yeux de ceux pour qui la Révolution française reste un événement sacré. Ils faisaient valoir, non sans raison, que les Vendéens révoltés et les révolutionnaires appartenaient à un même peuple, ce qui rend problématique, en l’occurrence, l’utilisation du mot « génocide ». A quoi Secher rétorque, également avec raison, notamment dans son dernier livre, Vendée, du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité (Cerf, 2011), que Hitler a tué les juifs allemands, de même que les Khmers rouges ont massacré le tiers de leurs compatriotes cambodgiens, et que le terme de « génocide » ne suscite alors aucune réserve. Interminable débat... Génocide ou populicide (l’expression est de Babeuf), il y a une certitude : 170 000 Vendéens ont été tués pendant la Révolution.
Spécialiste de la Révolution française, professeur émérite à Paris I – Sorbonne, Jean-Clément Martin a souvent abordé, dans des livres ou des articles, les guerres de Vendée, y attaquant à chaque fois Reynald Secher, cherchant à décrédibiliser sa méthode de travail comme ses conclusions, l’accusant de partialité antirévolutionnaire. A quoi Secher réplique en incriminant les présupposés idéologiques qui conduiraient Jean-Clément Martin, qui est membre de la Société des études robespierristes, à relativiser le drame vendéen.
De fait, la lecture du dernier ouvrage de Jean-Clément Martin, Un détail inutile ? Le dossier des peaux tannées, Vendée, 1794, laisse un sentiment de malaise. En décembre 1793, près d’Angers, aux Ponts-de-Cé, plusieurs milliers de prisonniers vendéens furent tués par leurs gardiens ; sur ordre d’un officier de santé, 32 de ces corps furent écorchés, leurs peaux étant confiées à un tanneur d’Angers. Le fait est avéré, et Jean-Clément Martin ne le conteste pas. Cependant, la tradition contre-révolutionnaire ou simplement critique à l’égard de la Révolution s’étant emparée de cet épisode pour en faire un emblème des horreurs commises en Vendée, au point, chez certains, d’interpréter comme une entreprise d’Etat ce qui n’était peut-être qu’une initiative particulière, Jean-Clément Martin en tire prétexte, a contrario, pour traiter cette affaire comme un accident non significatif, la replaçant dans la perspective plus large de l’histoire de l’écorchement, de l’Antiquité à nos jours. Or les seules questions qui vaillent est de savoir si, en France, vers 1780, le fait de tanner une peau humaine était considéré comme normal, et la réponse est non, et de se demander par quel mécanisme idéologique ou psychologique un acte aussi barbare a pu s’accomplir.
[...] Rappelons la chronologie. En 1789, la Révolution est reçue avec espoir en Vendée. En 1790, les habitants du département achètent des biens de l’Eglise, vendus comme biens nationaux. Mais en 1791, l’obligation faite aux prêtres de se soumettre à la Constitution civile du clergé (condamnée par le pape) suscite un mécontentement qui culmine, en 1792, quand les réfractaires sont pourchassés. En 1793, la conscription met le feu aux poudres. Les insurgés commencent par aligner les victoires, échouant devant Nantes, mais prenant Saumur et Angers. « Détruisez la Vendée », lance Barère à la Convention. Pendant l’été 1793, le Comité de salut public fait converger plusieurs armées sur la région. Franchissant la Loire, les familles vendéennes fuient vers Le Mans et jusqu’en Normandie, exode appelé la Virée de Galerne, avant de refluer sous les coups de leurs adversaires. Le 23 décembre 1793, les débris de l’Armée catholique et royale sont anéantis à Savenay. « Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher, j’ai tout exterminé », annonce le général Westermann à la Convention.
Mais ce n’est que le premier acte de la tragédie. Pendant qu’à Nantes, Carrier multiplie les atrocités, noyant 10 000 innocents dans la Loire, les colonnes infernales de Turreau sillonnent la Vendée, au prétexte de prévenir un nouveau soulèvement. De décembre 1793 à juin 1794, elles massacrent la population, incendient fermes et villages, détruisent récoltes et troupeaux. Or, au plus fort de la répression, en 1794, il n’y a plus de danger pour la République. Ni intérieur, dans la mesure où l’armée vendéenne a déjà été écrasée, ni extérieur, puisque les armées françaises ont accumulé les victoires entre octobre et décembre 1793. Impossible d’expliquer donc la violence des « Bleus » par le poids des circonstances : c’est bien pour des raisons idéologiques que le peuple vendéen a subi l’assaut des armées de la Convention. Des représentants en mission l’écrivirent au général Haxo : « Il faut que la Vendée soit anéantie parce qu’elle a osé douter des bienfaits de la liberté ».
Fondé en 1994, le Centre vendéen de recherches historiques, parrainé, à sa naissance, par Pierre Chaunu et François Furet, est un institut de recherche sur les guerres de Vendée lié aux meilleures universités. Alain Gérard, son directeur scientifique, chercheur à l’université de Paris IV- Sorbonne, avait publié, en 1999, un remarquable livre, "Par principe d’humanité… ", la Terreur et la Vendée (Fayard), dans lequel il analysait la guerre de Vendée en tant que point focal de la Terreur. « C’est par principe d’humanité que je purge la terre de la Liberté de ces monstres », affirmait Carrier à propos des Vendéens. Massacrer la population civile, c’était répudier le monde ancien pour régénérer l’humanité. [...]"
http://www.lesalonbeige.blogs.com/
De Jean Sévillia dans Le Figaro Histoire :
"[...] En 1986, les Presses universitaires France publiaient une thèse de doctorat d’Etat soutenue, à la Sorbonne, par un chercheur de 30 ans, Reynald Secher : le Génocide franco-français. Irréfutable par les faits exposés – la genèse et le déroulement des guerres de Vendée – l’ouvrage allait déclencher une violente polémique en raison de son titre, retenu à l’instigation de Pierre Chaunu, qui avait fait partie du jury de thèse de Secher. Le mot « génocide » étant principalement associé à la Shoah, l’utiliser au sujet de la Vendée revenait à établir une comparaison entre les armées de la Convention opérant dans l’Ouest en 1793-1794 et les bourreaux nazis du peuple juif, rapprochement jugé intolérable aux yeux de ceux pour qui la Révolution française reste un événement sacré. Ils faisaient valoir, non sans raison, que les Vendéens révoltés et les révolutionnaires appartenaient à un même peuple, ce qui rend problématique, en l’occurrence, l’utilisation du mot « génocide ». A quoi Secher rétorque, également avec raison, notamment dans son dernier livre, Vendée, du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité (Cerf, 2011), que Hitler a tué les juifs allemands, de même que les Khmers rouges ont massacré le tiers de leurs compatriotes cambodgiens, et que le terme de « génocide » ne suscite alors aucune réserve. Interminable débat... Génocide ou populicide (l’expression est de Babeuf), il y a une certitude : 170 000 Vendéens ont été tués pendant la Révolution.
Spécialiste de la Révolution française, professeur émérite à Paris I – Sorbonne, Jean-Clément Martin a souvent abordé, dans des livres ou des articles, les guerres de Vendée, y attaquant à chaque fois Reynald Secher, cherchant à décrédibiliser sa méthode de travail comme ses conclusions, l’accusant de partialité antirévolutionnaire. A quoi Secher réplique en incriminant les présupposés idéologiques qui conduiraient Jean-Clément Martin, qui est membre de la Société des études robespierristes, à relativiser le drame vendéen.
De fait, la lecture du dernier ouvrage de Jean-Clément Martin, Un détail inutile ? Le dossier des peaux tannées, Vendée, 1794, laisse un sentiment de malaise. En décembre 1793, près d’Angers, aux Ponts-de-Cé, plusieurs milliers de prisonniers vendéens furent tués par leurs gardiens ; sur ordre d’un officier de santé, 32 de ces corps furent écorchés, leurs peaux étant confiées à un tanneur d’Angers. Le fait est avéré, et Jean-Clément Martin ne le conteste pas. Cependant, la tradition contre-révolutionnaire ou simplement critique à l’égard de la Révolution s’étant emparée de cet épisode pour en faire un emblème des horreurs commises en Vendée, au point, chez certains, d’interpréter comme une entreprise d’Etat ce qui n’était peut-être qu’une initiative particulière, Jean-Clément Martin en tire prétexte, a contrario, pour traiter cette affaire comme un accident non significatif, la replaçant dans la perspective plus large de l’histoire de l’écorchement, de l’Antiquité à nos jours. Or les seules questions qui vaillent est de savoir si, en France, vers 1780, le fait de tanner une peau humaine était considéré comme normal, et la réponse est non, et de se demander par quel mécanisme idéologique ou psychologique un acte aussi barbare a pu s’accomplir.
[...] Rappelons la chronologie. En 1789, la Révolution est reçue avec espoir en Vendée. En 1790, les habitants du département achètent des biens de l’Eglise, vendus comme biens nationaux. Mais en 1791, l’obligation faite aux prêtres de se soumettre à la Constitution civile du clergé (condamnée par le pape) suscite un mécontentement qui culmine, en 1792, quand les réfractaires sont pourchassés. En 1793, la conscription met le feu aux poudres. Les insurgés commencent par aligner les victoires, échouant devant Nantes, mais prenant Saumur et Angers. « Détruisez la Vendée », lance Barère à la Convention. Pendant l’été 1793, le Comité de salut public fait converger plusieurs armées sur la région. Franchissant la Loire, les familles vendéennes fuient vers Le Mans et jusqu’en Normandie, exode appelé la Virée de Galerne, avant de refluer sous les coups de leurs adversaires. Le 23 décembre 1793, les débris de l’Armée catholique et royale sont anéantis à Savenay. « Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher, j’ai tout exterminé », annonce le général Westermann à la Convention.
Mais ce n’est que le premier acte de la tragédie. Pendant qu’à Nantes, Carrier multiplie les atrocités, noyant 10 000 innocents dans la Loire, les colonnes infernales de Turreau sillonnent la Vendée, au prétexte de prévenir un nouveau soulèvement. De décembre 1793 à juin 1794, elles massacrent la population, incendient fermes et villages, détruisent récoltes et troupeaux. Or, au plus fort de la répression, en 1794, il n’y a plus de danger pour la République. Ni intérieur, dans la mesure où l’armée vendéenne a déjà été écrasée, ni extérieur, puisque les armées françaises ont accumulé les victoires entre octobre et décembre 1793. Impossible d’expliquer donc la violence des « Bleus » par le poids des circonstances : c’est bien pour des raisons idéologiques que le peuple vendéen a subi l’assaut des armées de la Convention. Des représentants en mission l’écrivirent au général Haxo : « Il faut que la Vendée soit anéantie parce qu’elle a osé douter des bienfaits de la liberté ».
Fondé en 1994, le Centre vendéen de recherches historiques, parrainé, à sa naissance, par Pierre Chaunu et François Furet, est un institut de recherche sur les guerres de Vendée lié aux meilleures universités. Alain Gérard, son directeur scientifique, chercheur à l’université de Paris IV- Sorbonne, avait publié, en 1999, un remarquable livre, "Par principe d’humanité… ", la Terreur et la Vendée (Fayard), dans lequel il analysait la guerre de Vendée en tant que point focal de la Terreur. « C’est par principe d’humanité que je purge la terre de la Liberté de ces monstres », affirmait Carrier à propos des Vendéens. Massacrer la population civile, c’était répudier le monde ancien pour régénérer l’humanité. [...]"
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Le mythe de la Révolution égalitaire : les biens nationaux
Avec une très grande lucidité, Napoléon déclarait : « À l’origine de la Révolution il y a la vanité. La liberté n’a été qu’un prétexte. » La vanité et donc l’envie... La Révolution a donné lieu à un énorme transfert de propriétés, le plus important de notre histoire. La confiscation des biens du clergé (10 octobre 1789) puis celle des biens d’émigrés, qui fut de moindre ampleur, ont créé une nouvelle catégorie de propriétaires : les acquéreurs de biens nationaux.
La finalité de la « nationalisation »
La confiscation – improprement appelée « nationalisation » car aucune indemnité ne fut versée à l’Église – des biens du clergé visait à combler le déficit des finances de l’État. Ces biens, mis à la disposition de la nation, devaient être vendus et l’argent rentrerait dans les caisses publiques.
Mais, ce trésor n’était pas immédiatement disponible. Il était formé de forêts, de terres, de bâtiments et non de liquidités. C’est parce que les besoins de l’État étaient pressants et que l’on ne pouvait mettre sur le marché tous ces biens en même temps sous peine de dépréciation, que l’on a émis un papier, l’assignat, gagé sur ces biens et permettant d’anticiper les rentrées prévues.
Les ventes se sont faites aux enchères. Rien n’a été prévu pour les pauvres : pas de « loi agraire », pas de morcellement à l’origine. Le texte fondamental est du 14 mai 1790. Il classe les biens d’Église en quatre catégories et fixe les évaluations pour la mise à prix : 22 fois le revenu net, d’après les baux en usage pour une terre ou un bois ; pour les immeubles urbains, des estimations par des experts sont prévues.
Mais, ce qu’il faut surtout retenir, ce sont les longs délais accordés pour le paiement. La vente est au comptant jusqu’à posting.php?mode=reply&f=42&t=21424#12% pour les champs. Le surplus est prévu en douze annuités égales, avec un intérêt de 5%. L’achat est dispensé du droit de mutation et soumis à un simple droit fixe peu élevé. Ces délais de paiement ont transformé la vente en une opération extrêmement avantageuse. Car le remboursement s’est fait en assignats ; ceux-ci se dévaluant, l’acquéreur a remboursé en papier sans valeur.
Les acquéreurs des biens nationaux furent de plusieurs catégories. Il y eut des spéculateurs, comme la fameuse « bande noire » qui enlève des enchères à bas prix par la menace : telle abbaye des environs de Périgueux fut vendue 560 000 livres au lieu des 12 millions de l’évaluation ! Viennent ensuite des bourgeois, hommes de loi, négociants, architectes, entrepreneurs, etc. Notons, au passage, que la noblesse et le clergé lui-même n’ont pas boudé ces ventes : le comte de Valence, par exemple, n’hésite pas à se porter acquéreur du château de l’évêque du Mans. En Île-de-France, toutefois, les acquéreurs sont à une écrasante majorité, des bourgeois.
Les paysans devraient être les premiers intéressés. Mais, ces achats étaient impossibles pour un journalier, sauf s’il s’agissait d’un petit lot. En dehors de gros fermiers, de métayers aisés (il y en a), ce sont plutôt des représentants de catégories les plus élevées du monde rural, aubergistes, marchands, artisans, qui achètent.
Un instrument politique de fidélisation au régime
Les biens nationaux ont été un facteur puissant d’enrichissement. Leur succès s’explique par la fureur, la passion de posséder des terres, qui a toujours caractérisé la société française. Grâce à la Révolution, on devient propriétaire. Et ces nouveaux propriétaires ne pourront qu’être attachés à la Révolution. C’était le calcul secret des auteurs de ces confiscations. Secret tout relatif cependant, car Mirabeau vendit la mèche à la Constituante.
Tout acquéreur de bien national ne peut qu’être hostile à un retour de l’Ancien Régime qui remettait en cause sa propriété. Il ne peut également qu’être hostile aux idées des révolutionnaires extrémistes comme Babeuf. Sous la Révolution, les comportements sont dictés par cet instinct de propriété. C’est ce que comprit Saint-Just quand il fit voter les décrets de Ventôse (février-mars 1793), qui n’eurent cependant qu’une application très limitée, visant la distribution gratuite de terres aux indigents : il fallait atténuer les amertumes, s’attacher les paysans qui n’avaient pu profiter de ces ventes.
Par la suite, Bonaparte fut porté au pouvoir par les acquéreurs de biens nationaux. Il était leur rempart. Et ils lui furent reconnaissants de faire figurer en bonne place dans les négociations du Concordat de 1801 la reconnaissance par le pape de la vente des biens d’Église. Quant aux acquéreurs des biens des émigrés, il les garantissait contre un retour des Bourbon. Ce « pacte » n’est pas secret. Lorsque Napoléon fut sacré empereur, la cérémonie religieuse expédiée et le pape s’étant retiré, Napoléon 1er assis, la couronne sur la tête, prononça un serment où il jurait de maintenir notamment « l’égalité des droits, la liberté politique et civile et l’irrévocabilité des ventes des biens nationaux ».
À son tour, Louis XVIII, pour pouvoir succéder à Napoléon, dut s’engager à ne pas revenir sur ces ventes. L’article 9 de la Charte de 1814 énonçait que « toutes les propriétés » étaient « inviolables, sans aucune exception », y compris celles qui étaient appelées « nationales ».
Jean Tulard, Jean-Pierre Deschodt, Mythes et polémiques de l’histoire
http://www.oragesdacier.info/2014/03/le ... taire.html
Avec une très grande lucidité, Napoléon déclarait : « À l’origine de la Révolution il y a la vanité. La liberté n’a été qu’un prétexte. » La vanité et donc l’envie... La Révolution a donné lieu à un énorme transfert de propriétés, le plus important de notre histoire. La confiscation des biens du clergé (10 octobre 1789) puis celle des biens d’émigrés, qui fut de moindre ampleur, ont créé une nouvelle catégorie de propriétaires : les acquéreurs de biens nationaux.
La finalité de la « nationalisation »
La confiscation – improprement appelée « nationalisation » car aucune indemnité ne fut versée à l’Église – des biens du clergé visait à combler le déficit des finances de l’État. Ces biens, mis à la disposition de la nation, devaient être vendus et l’argent rentrerait dans les caisses publiques.
Mais, ce trésor n’était pas immédiatement disponible. Il était formé de forêts, de terres, de bâtiments et non de liquidités. C’est parce que les besoins de l’État étaient pressants et que l’on ne pouvait mettre sur le marché tous ces biens en même temps sous peine de dépréciation, que l’on a émis un papier, l’assignat, gagé sur ces biens et permettant d’anticiper les rentrées prévues.
Les ventes se sont faites aux enchères. Rien n’a été prévu pour les pauvres : pas de « loi agraire », pas de morcellement à l’origine. Le texte fondamental est du 14 mai 1790. Il classe les biens d’Église en quatre catégories et fixe les évaluations pour la mise à prix : 22 fois le revenu net, d’après les baux en usage pour une terre ou un bois ; pour les immeubles urbains, des estimations par des experts sont prévues.
Mais, ce qu’il faut surtout retenir, ce sont les longs délais accordés pour le paiement. La vente est au comptant jusqu’à posting.php?mode=reply&f=42&t=21424#12% pour les champs. Le surplus est prévu en douze annuités égales, avec un intérêt de 5%. L’achat est dispensé du droit de mutation et soumis à un simple droit fixe peu élevé. Ces délais de paiement ont transformé la vente en une opération extrêmement avantageuse. Car le remboursement s’est fait en assignats ; ceux-ci se dévaluant, l’acquéreur a remboursé en papier sans valeur.
Les acquéreurs des biens nationaux furent de plusieurs catégories. Il y eut des spéculateurs, comme la fameuse « bande noire » qui enlève des enchères à bas prix par la menace : telle abbaye des environs de Périgueux fut vendue 560 000 livres au lieu des 12 millions de l’évaluation ! Viennent ensuite des bourgeois, hommes de loi, négociants, architectes, entrepreneurs, etc. Notons, au passage, que la noblesse et le clergé lui-même n’ont pas boudé ces ventes : le comte de Valence, par exemple, n’hésite pas à se porter acquéreur du château de l’évêque du Mans. En Île-de-France, toutefois, les acquéreurs sont à une écrasante majorité, des bourgeois.
Les paysans devraient être les premiers intéressés. Mais, ces achats étaient impossibles pour un journalier, sauf s’il s’agissait d’un petit lot. En dehors de gros fermiers, de métayers aisés (il y en a), ce sont plutôt des représentants de catégories les plus élevées du monde rural, aubergistes, marchands, artisans, qui achètent.
Un instrument politique de fidélisation au régime
Les biens nationaux ont été un facteur puissant d’enrichissement. Leur succès s’explique par la fureur, la passion de posséder des terres, qui a toujours caractérisé la société française. Grâce à la Révolution, on devient propriétaire. Et ces nouveaux propriétaires ne pourront qu’être attachés à la Révolution. C’était le calcul secret des auteurs de ces confiscations. Secret tout relatif cependant, car Mirabeau vendit la mèche à la Constituante.
Tout acquéreur de bien national ne peut qu’être hostile à un retour de l’Ancien Régime qui remettait en cause sa propriété. Il ne peut également qu’être hostile aux idées des révolutionnaires extrémistes comme Babeuf. Sous la Révolution, les comportements sont dictés par cet instinct de propriété. C’est ce que comprit Saint-Just quand il fit voter les décrets de Ventôse (février-mars 1793), qui n’eurent cependant qu’une application très limitée, visant la distribution gratuite de terres aux indigents : il fallait atténuer les amertumes, s’attacher les paysans qui n’avaient pu profiter de ces ventes.
Par la suite, Bonaparte fut porté au pouvoir par les acquéreurs de biens nationaux. Il était leur rempart. Et ils lui furent reconnaissants de faire figurer en bonne place dans les négociations du Concordat de 1801 la reconnaissance par le pape de la vente des biens d’Église. Quant aux acquéreurs des biens des émigrés, il les garantissait contre un retour des Bourbon. Ce « pacte » n’est pas secret. Lorsque Napoléon fut sacré empereur, la cérémonie religieuse expédiée et le pape s’étant retiré, Napoléon 1er assis, la couronne sur la tête, prononça un serment où il jurait de maintenir notamment « l’égalité des droits, la liberté politique et civile et l’irrévocabilité des ventes des biens nationaux ».
À son tour, Louis XVIII, pour pouvoir succéder à Napoléon, dut s’engager à ne pas revenir sur ces ventes. L’article 9 de la Charte de 1814 énonçait que « toutes les propriétés » étaient « inviolables, sans aucune exception », y compris celles qui étaient appelées « nationales ».
Jean Tulard, Jean-Pierre Deschodt, Mythes et polémiques de l’histoire
http://www.oragesdacier.info/2014/03/le ... taire.html
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
14 juillet 1789 - L'An I du Veau d'or :
Mgr GAUME, p. 18-193
LA RÉVOLUTION, RECHERCHES HISTORIQUES
…"Si, arrachant le masque à la Révolution, vous lui demandez : Qui es-tu ? Elle vous dira :
"Je ne suis pas ce que l'on croit. Beaucoup parlent de moi, et bien peu me connaissent. Je ne suis ni le carbonarisme qui conspire dans l'ombre, ni l'émeute qui gronde dans la rue, ni le changement de la monarchie en république, ni la substitution d'une dynastie à une autre, ni le trouble momentané de l'ordre public. Je ne suis ni les hurlements des Jacobins ni les fureurs de la Montagne, ni le combat des barricades ni le pillage, ni l'incendie ni la loi agraire, ni la guillotine ni les noyades. Je ne suis ni Marat ni Robespierre, ni Babeuf ni Mazzini, ni Kossuth. Ces hommes sont mes fils, ils ne sont pas moi. Ces choses sont mes oeuvres, elles ne sont pas moi. Ces hommes et ces choses sont des faits passagers, et moi je suis un état permanent.
"Je suis la HAINE de tout ordre religieux et social que l'homme n'a pas établi et dans lequel il n'est pas roi et DIEU tout ensemble ; je suis la proclamation des droits de l'Homme contre les droits de DIEU ; je suis la philosophie de la REVOLTE, la politique de la REVOLTE, la religion de la REVOLTE ; je suis la négation armée ; je suis la fondation de l'état religieux et social sur la volonté de l'homme au lieu de la volonté de DIEU ! en un mot, je suis l'anarchie ; car JE SUIS DIEU DÉTRÔNÉ ET L'HOMME A SA PLACE. Voilà pourquoi je m'appelle REVOLUTION ; c'est-à-dire renversement, parce que je mets en haut ce qui, selon les lois éternelles, doit être en bas, et en bas ce qui doit être en haut".
Les Martyres des Lucs sur Boulogne :
Le 28 février 1794, aux Lucs sur Boulogne, 110 enfants âgés de moins de 7 ans sont massacrés. Ils sont proposés pour la béatification- (Extrait de l’ouvrage du Père Marie Auguste Huchet de 1983 intitulé : "Le massacre des Lucs-sur-Boulogne et le martyrologue du curé Barbedette".)
Lire la suite=> http://www.actionroyaliste.com/articles ... -veau-dor-
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
Mgr GAUME, p. 18-193
LA RÉVOLUTION, RECHERCHES HISTORIQUES
…"Si, arrachant le masque à la Révolution, vous lui demandez : Qui es-tu ? Elle vous dira :
"Je ne suis pas ce que l'on croit. Beaucoup parlent de moi, et bien peu me connaissent. Je ne suis ni le carbonarisme qui conspire dans l'ombre, ni l'émeute qui gronde dans la rue, ni le changement de la monarchie en république, ni la substitution d'une dynastie à une autre, ni le trouble momentané de l'ordre public. Je ne suis ni les hurlements des Jacobins ni les fureurs de la Montagne, ni le combat des barricades ni le pillage, ni l'incendie ni la loi agraire, ni la guillotine ni les noyades. Je ne suis ni Marat ni Robespierre, ni Babeuf ni Mazzini, ni Kossuth. Ces hommes sont mes fils, ils ne sont pas moi. Ces choses sont mes oeuvres, elles ne sont pas moi. Ces hommes et ces choses sont des faits passagers, et moi je suis un état permanent.
"Je suis la HAINE de tout ordre religieux et social que l'homme n'a pas établi et dans lequel il n'est pas roi et DIEU tout ensemble ; je suis la proclamation des droits de l'Homme contre les droits de DIEU ; je suis la philosophie de la REVOLTE, la politique de la REVOLTE, la religion de la REVOLTE ; je suis la négation armée ; je suis la fondation de l'état religieux et social sur la volonté de l'homme au lieu de la volonté de DIEU ! en un mot, je suis l'anarchie ; car JE SUIS DIEU DÉTRÔNÉ ET L'HOMME A SA PLACE. Voilà pourquoi je m'appelle REVOLUTION ; c'est-à-dire renversement, parce que je mets en haut ce qui, selon les lois éternelles, doit être en bas, et en bas ce qui doit être en haut".
Les Martyres des Lucs sur Boulogne :
Le 28 février 1794, aux Lucs sur Boulogne, 110 enfants âgés de moins de 7 ans sont massacrés. Ils sont proposés pour la béatification- (Extrait de l’ouvrage du Père Marie Auguste Huchet de 1983 intitulé : "Le massacre des Lucs-sur-Boulogne et le martyrologue du curé Barbedette".)
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
1793 : L’Août sanglant
La période révolutionnaire fait l’objet de mémoires et d’analyses contradictoires. Le discours dominant, l’historiographie républicaine, produit évidemment un récit hagiographique de cette période, à tel point que certains de nos contemporains en viennent à considérer, consciemment ou non, que la France est née en 1789. Les épisodes les plus sanglants, les fautes, et les crimes de la Révolution étaient jusqu’à peu traités soit par euphémismes soit attribués à la seule Convention. Ainsi, la troisième république s’est-elle affirmée comme l’héritière de 1789, en rejetant l’héritage de 1793 comme si l’esprit de la première était dissociable de celui de la seconde. Si les études universitaires ont permis de prendre un recul croissant vis-à-vis des évènements révolutionnaires, la Révolution reste cependant l’objet de débats passionnels et idéologiques. Le cas de la Vendée est dans ce domaine significatif. La mémoire vendéenne dérange, fait tâche, jure avec l’enthousiasme qui entoure généralement les commémorations de la prise de la Bastille, épiphénomène devenu fête nationale… Elle reste malgré tout vivace dans les milieux catholiques et nationaux, et en Vendée même évidemment. Les soulèvements vendéens symbolisent la révolte d’un bon sens populaire, une union des ordres de la société d’Ancien Régime face à la subversion républicaine, face à l’Etat parisien, pour la défense d’un mode de vie. Malgré tout, la mémoire vendéenne parvient à égaler en excès la mémoire républicaine. En ce mois d’Août, mois au cours duquel, en 1793, la Convention a proclamé la destruction de la Vendée en rébellion face à la levée en masse de 300 000 hommes par le gouvernement révolutionnaire, il nous a paru opportun d’effectuer un retour sur ce qui apparait avoir été avant toutes choses une effroyable guerre civile dont les lignes de fractures se prolongent jusqu’à nous.
Le contexte : la Convention et sa politique de Terreur/La Vendée avant la guerre civile
Le 10 Mars 1793, la Convention décrète la levée en masse de 300 000 hommes, afin de lutter contre les armées de l’Europe coalisée contre la République française. Dès le lendemain ont lieu les premiers heurts entre les gardes nationaux et des paysans réfractaires à cette levée en masse (en Bretagne, dans les Mauges). Jusqu’ici indifférents à l’agitation parisienne, ces paysans refusent de verser leur sang, et de priver leurs communautés des bras nécessaires aux travaux des champs, pour une cause qu’ils estiment ne pas être la leur.
La Vendée, quant à elle encore désignée sous le nom de « Bas Poitou » est une terre à part. Les paysans s’y caractérisent en effet par une religiosité pieuse et observant strictement le dogme catholique. Cette religiosité est héritée des disciples du père Louis-Marie Grignion de Monfort (mort en 1716), qui ont donné un nouvel élan aux pratiques religieuses dans ces régions quand celles-ci régressaient dans une bonne partie de la France.
Ce sont ces mêmes paysans, agités suite à l’exécution du roi Louis XVI et aux mesures antireligieuses des révolutionnaires parisiens, qui s’en prennent, le 10 mars 1793, jour de la levée en masse, aux autorités municipales. Ce soulèvement spontané couvre toute la zone du sud de la Loire qui sera connue par la suite comme la « Vendée militaire ». Le lendemain, le 11 mars, les insurgés marchent sur Machecoul, le plus gros bourg de l’endroit, où se trouvent la garde nationale et la commission de recrutement. Une altercation se produit à l’entrée de Machecoul : la foule, armée de fourches fait face à plusieurs centaines de gendarmes et de gardes nationaux. Ces derniers reculent malgré tout et refluent dans l’intérieur du bourg poursuivis par la foule. Plusieurs sont massacrés avec quelques bourgeois républicains notoires et un curé jureur (c’est-à-dire ayant approuvé la constitution civile du clergé).
Le 12 mars, les autorités nantaises exigent que les coupables se rendent. Les insurgés constituent un Comité royal et proclament : « Le peuple du Pays de Retz […] déclare […] qu’il ne reconnaît et ne reconnaîtra jamais que le Roy de France pour son seul et légitime souverain [...] qu’il ne reconnaît plus la prétendue Convention nationale, ni les départements, ni les districts» (1).
Dès le 11 Mars, la Convention créé un tribunal révolutionnaire, flanqué de « comités de surveillance » destinés à l’alimenter. Le 19 Mars 1793, la convention décrète la peine de mort pour les rebelles pris les armes à la main. Ces mesures précèdent l’ouverture de la politique de la Terreur par la Convention, le 5 septembre 1793. Cette politique se met en place progressivement par la suite. Elle vise, selon l’historien François Furet, à « organiser, systématiser et accélérer la répression des adversaires intérieurs de la République, entreprendre la punition expéditive de ‘tous les traitres’ ». Il s’agit donc de la mise en place d’une répression légale, institutionnelle, contre les ennemis de la république naissante. Elle répond à la pression intérieure mais aussi au sentiment d’encerclement provoqué par le déclenchement de la guerre européenne le 20 avril 1792. La façade ouest du territoire est soumise au blocus des anglais, les Autrichiens, Prussiens, Italiens et Espagnols progressent aux frontières, les fédéralistes Girondins voient leur rébellion prendre de l’ampleur, et le soulèvement vendéen fini par atteindre la Loire et Nantes. Les procédures de condamnation sont facilitées et accélérées par la loi du 22 prairial an II (10 Juin 1794) (l’acte d’accusation peut être fondé sur de simples dénonciations, et peut aller de l’incivisme à complot avec les ennemis de la république).
Une guerre civile
La constitution d’un comité royaliste marque le début des guerres de Vendée. Les insurgés sont en grande majorité des paysans, des artisans pour la moitié, les autres étant des laboureurs ou des travailleurs de la terre. Ils se choisissent des chefs issus de leurs rangs : Jacques Cathelineau (colporteur voiturier), Stofflet (garde-chasse). Ils manquent malgré tout d’expérience militaire. Ainsi ont-ils cherché des chefs plus expérimentés : d’Elbée, lieutenant de cavalerie, Charette, ancien officier de marine, Bonchamps, d’Autichamp, Lescure, Sapinaud, Talmond… Ces aristocrates se montrent dans un premier temps assez réticents à prendre la tête d’une armée de paysans. Ils prennent toutefois assez vite leurs responsabilités. Parmi ces nobles, Henri du Vergier, comte de La Roche Jaquelein, âgé de seulement 20 ans, est le plus hardi : «Allons chercher l’ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi» (2).
Les insurgés, armés de faux et de fourches, chassent les «Bleus» (soldats de la république) et rétablissent le culte catholique dans leurs villages. S’en suit une guerre civile extrêmement brutale. Le 19 mars, une colonne républicaine de 3000 hommes commandée par le général Marcé est mise en déroute par les insurgés à Pont-Charrault. La Convention prend dans la foulée un décret punissant de mort le port la cocarde blanche du roi. Le 23 mars, une bande d’insurgés vendéens tentent d’investir Pornic mais est repoussée par les républicains et 300 d’entre eux sont faits prisonniers et exécutés sans procès. Apprenant la nouvelle, les insurgés de Machecoul exécutent leurs propres prisonniers. Le 27 mars, Pornic est prise par les Vendéens conduits par Charrette. 30 prisonniers capturés lors des combats passent devant un tribunal «royaliste» à Machecoul et sont condamnés à mort, avec quelques dizaines de républicains locaux. Les condamnés sont liés deux à deux par une corde, agenouillés près d’une fosse et fusillés. Cet épisode prendra le nom des «chapelets de Machecoul». La guerre civile s’étend. Le 22 avril, Pornic est reprise par les républicains.
Les insurgés parviennent à se fournir en fusils et en canons dans les villes de la région (Bressuire, Cholet, Saumur…). Ils finissent par constituer une «armée catholique et royale» d’environ 40.000 hommes indisciplinés et sans expérience militaire à l’exception d’une dizaine de milliers d’anciens soldats. C’est de plus une armée instable, la plupart de ses membres n’hésite pas à rentrer chez elle sans avoir reçu d’ordre. Néanmoins, elle parvient à remporter un certain nombre de succès, et à conquérir Angers le 18 juin. L’armée des « bleus » qui lui fait face est composée de 40.000 à 70.000 volontaires n’ayant dans l’ensemble pas plus d’expérience militaire. Le 29 Juin, le général en chef vendéen Cathelineau échoue devant Nantes, blessé, il meurt le 14 juillet 1793 et D’Elbée le remplace comme généralissime.
Aout 1793 : la destruction systématique
Le 1er Aout, suite au rapport effectué par Barère, appelant à la destruction de « l’inexplicable Vendée », la Convention décide d’adopter une motion qui frappe de destruction et de déportation les populations insurgées (3). La mise en œuvre de ce plan est confiée au général François Westermann. Dans les faits, les exécutants (Carrier, Francastel, Hertz, Merlin de Thionville), généraux, et commissions militaires procèdent de manière brutale et expéditive : fusillades en masse, noyades (les fameuses noyades de Nantes). Gracchus Babeuf déclarera que ce « système de dépopulation » fut la volonté et l’œuvre de Robespierre (ce qui est très simpliste et permet de dédouaner certains autres responsables).
Le 14 août, les insurgés vendéens défont les républicains à Luçon, entrainant le soulèvement de plus de cent villages de l’Ouest. A la fin du mois d’Août, 20.000 insurgés prennent le contrôle de la région en excluant ou massacrant les républicains et menacent la capitale. Devant la menace, la Convention envoie 100.000 hommes en Vendée sous les ordres de Kléber et Haxo. Parmi eux se trouvent les «Mayençais», des soldats d’élite ayant combattu sur le Rhin. Entre le 19 et le 22 septembre, les vendéens remportent encore cinq victoires en cinq jours (Torfou, le Pont-Barré, Montaigu, Clisson et Saint-Fulgent). Les républicains sont en déroute. Des dissensions entre les chefs vendéens provoquent toutefois la première défaite grave de la révolte, le 17 octobre 1793 à Cholet.
Le 19 janvier 1794, le général Louis-Marie Turreau présente devant les députés de la Convention un plan d’extermination de la Vendée. La «Grande Armée Catholique et Royale» est finalement écrasée à Savenay. Au début de l’année, Henri de La Roche Jaquelein est tué lors d’une embuscade, et d’Elbée est exécuté. Alors que l’insurrection vendéenne semble vaincue pour de bon, la Convention poursuit ses représailles. Le plan de Turreau est le suivant : 24 colonnes pénétreront en Vendée avec la consigne de tout brûler et de tout massacrer. 2.000 Vendéens sont massacrés à Angers, 1.500 à Noirmoutier, 1.800 aux carrières de Gigant près de Nantes. Le représentant en mission Carrier fait noyer 4.000 personnes dans la Loire. Les horreurs perpétrées par ces colonnes leur vaudront dans l’Histoire le qualificatif d’ « infernales ».
Le plan de Turreau échoue malgré tout. Il a eu l’effet inverse de ce qui était escompté : la Vendée est prête à reprendre les armes. Il est destitué le 13 Mai. Les besoins de la guerre extérieure font que la Convention évacue la Vendée, laissant le temps à la région insurgée de respirer. À Paris, Robespierre est tombé, la politique de Terreur touche à sa fin. Fatiguée de la guerre civile, la Convention envoie des émissaires à Charette pour lui proposer la paix. Les pourparlers ont lieu à la Jaunaye, près de Nantes. Lazare Hoche prend la tête de l’armée républicaine de Vendée. Il proscrit les pillages et les représailles, ordonne à ses troupes de respecter la liberté religieuse, selon les stipulations de la Jaunaye. On dira de lui qu’il fut le «pacificateur de la Vendée». Dans le même temps, les paysans, dans la mesure où le culte catholique n’était plus menacé, ne voient plus de raisons pour se battre. La paix est finalement signée le 17 février 1795. Charette exige et obtient la liberté religieuse pour la Vendée contre sa soumission à la république.
Cependant, un ancien chef vendéen, François Charette de la Contrie, tente de reprendre le combat. Le 25 juin 1795, il passe une alliance à Belleville avec des émigrés royalistes et organise un débarquement en Vendée avec le soutien des anglais, en guerre contre le gouvernement de Paris. Ce débarquement, prévus sur la presqu’île de Quiberon échoue lamentablement. Charrette, isolé dans le bocage avec quelques partisans, traqué, est finalement pris le 23 mars à Saint-Sulpice-le-Verdon et fusillé le 29 mars 1796. Un autre chef vendéen, Stofflet, rentre en guerre en janvier 1796 sur ordre des princes émigrés. Il est cependant capturé et fusillé à Angers le 25 février 1796.
Une question mémorielle
Au gré des circonstances, comme le souligne Daniel Linderberg (4), la mémoire de la guerre civile a été interprétée, réinterprétée selon les besoins du moment et ce dès le XIXe siècle. Toujours est-il que « depuis 1793, la France est malade de la Vendée » (5). La Vendée reste une « région mémoire » (6), dont les paysages sont marqués par le souvenir de la guerre civile. Il y a quelques dizaines d’années encore, des charniers datant de cette période étaient découverts. La question vendéenne revint sur le devant de la scène à l’approche du bicentenaire de la révolution (1989). En effet, en 1986 la thèse très médiatisée de Reynald Seycher « Le génocide franco-français, la Vendée-Vengée » (préfacée par Pierre Chaunu) a fait l’effet d’une bombe. Deux enjeux majeurs gravitent autour de la question vendéenne : le nombre des victimes et la qualification du phénomène (s’agit-il d’un génocide ?).
L’estimation du nombre des victimes des guerres de Vendée a longtemps oscillé entre 50 000 et 500 000 morts, voir Six cent mille pour les estimations les plus hautes. Ce dernier chiffre vient du pacificateur de la Vendée, Hoche lui-même. Ce dernier affirme ce chiffre dans une correspondance avec le ministre de l’intérieur dans laquelle il se plaint de certaines critiques estimant sa gestion de la répression trop modérée : « Qu’ils aillent à Beaulieu,, aux Quatre-Chemins, à La Baffière, dans toutes les forêts qui couvrent leur pays, ils y verront la terre couverte de leurs concitoyens ! Six cent mille Français ont péri dans la Vendée. Veut-on encore du sang … ? » (7). Ce chiffre est cependant sans doute surévalué. Il convient en effet de rappeler que « Hoche n’avance aucun élément précis pour appuyer ce chiffre et qu’il partage avec ses contemporains une incapacité à évaluer correctement des grands nombres et une volonté évidente sous le Directoire de « charger » les responsables de la période jacobine » (8). Les ambiguïtés de ce chiffre ne l’ont pas empêché d’avoir une grande postérité. Rien ne précise s’il vise la seule Vendée, ou l’Ouest de la France dans son entier, ou s’il prend en compte les victimes d’un seul camp ou des deux camps. La mémoire commune vendéenne, d’après la Revue du Souvenir vendéen, s’en tient quant à elle au chiffre de 300 000 morts vendéens. En réalité, il est extrêmement difficile de définir précisément le nombre de morts : « Comme François Lebrun l’a opportunément rappelé, les historiens ne disposent d’aucun moyen direct pour évaluer le nombre des morts, une fois qu’ils se sont entendus sur ceux qu’il faut prendre en compte. » (9) Les recherches menées depuis une vingtaine d’années, en histoire démographique, permettent cependant de mieux approcher ce qui a été la réalité du nombre de victime.
Enfin, la méthode qu’a utilisée R. Sécher pour quantifier le nombre des victimes n’est pas exempte de reproches. Ne pouvant pas compter commune par commune il a cherché une méthode de remplacement. Cette méthode, selon Claude Langlois, « inclut des approximations fâcheuses […] dégage des résultats ambigus » (10). A titre d’exemple, Sécher surévalue la population de la Vendée militaire en incluant la population des villes (quand la majorité des combattants était des ruraux). Par conséquent, le chiffre de 600 000 morts reste une évaluation peu vraisemblable, d’autant plus qu’il s’agit de la population approximative de la Vendée insurgée.
Cette question est liée à celle de la dénomination génocidaire des guerres de Vendée. Nous venons de voir que la thèse du « génocide » s’appuie sur un chiffre surévalué des victimes. L’utilisation du terme « génocide » pour qualifier la guerre de Vendée n’est pas un fait nouveau. La perception des évènements, autrefois religieuse, a fini par prendre un autre tour. La cruauté, la brutalité, le sadisme des tortionnaires des colonnes infernales est finalement apparu digne de comparaison avec les grands génocides du XXe siècle (notamment en ce qui concerne le massacre de civils, notamment les enfants). La perspective de Pierre Chaunu apporte néanmoins une idée importante : la Révolution serait la matrice des pratiques génocidaires modernes (même si la forme de répression utilisée en Vendée présente des similitudes avec celles utilisées sous la monarchie, par exemple, le sac du Palatinat) (11).
Selon nous, l’idée de considérer la guerre de Vendée comme un génocide est cependant critiquable. Premièrement, le peuple vendéen ne représentait pas un groupe ethnique à part, dont on aurait voulu se débarrasser. Le vocable utilisé par la Convention pour désigner les insurgés vendéens (« sauvage », « barbare ») ne diffère pas de celui utilisé précédemment par l’Etat royal moderne pour désigner les émeutiers ou les révoltés. De plus, tout lecteur fréquentant nos milieux sait à quel point le terme de « génocide » est fluctuant. Il est de même paradoxal de fustiger les revendications victimaires chez nos adversaires (antiracisme institutionnel, shoah buisness, chantage à l’antisémitisme) et de soutenir indument le même type de revendications quand cela nous renvoie à notre combat. Enfin cela ne fige-t-il pas l’image d’une partie de la lutte nationale et catholique sous les traits d’un martyr sans fin, et donc dans une posture d’infériorité permanente face à la République ? Ne s’agit-il pas d’un autre mythe incapacitant ?
Ce qui nous semble important de souligner concernant cet épisode de notre histoire est qu’il s’agit avant tout d’une guerre civile aux atrocités initiales partagées, coûteuse autant pour les troupes de la République envoyées sur place que pour les combattants de la Vendée. L’opposition entre les deux camps est avant tout culturel, politique, civilisationnel. Il est toutefois clair que la Révolution ouvre un nouveau cycle dans l’histoire de la violence en politique. La Terreur est-elle le fruit d’une minorité fanatique, ou était-elle imposée par les circonstances ? N’est-elle pas le fruit de l’idéologie révolutionnaire elle-même ? L’idéologie des droits de l’homme promue depuis le 26 Août 1789 rend inhumain quiconque ne va pas dans le sens de ceux qui la prônent. Par conséquent, tout adversaire du camp des droits de l’homme, peut aussi devenir un adversaire du genre humain, et par conséquent, perdre son humanité, ce qui autorise la mise en place de tous les moyens, y compris les plus extrêmes, pour en venir à bout.
En conclusion, malgré une occultation quasi-opaque en dehors des milieux universitaires, nationaux-catholiques et de la Vendée elle-même, les évènements tragiques des guerres de Vendée posent de nombreuses questions centrales. Celle notamment des crimes de la République, dont l’horreur semble inversement proportionnelle à l’humanisme autoproclamé des coupables. La répression de la Vendée est sans doute une première dans la mesure où pour la première fois que des individus se soulevaient contre la République, la réponse de celle-ci sera celle de tous les autres régimes démocratiques ou républicains modernes : la destruction systématique, au nom des droits de l’Homme. Ces épisodes rentrent aussi dans la longue et sanglante histoire des guerres civiles en France. Conflits civils qui en France comme ailleurs sont souvent les plus brutaux, les plus atroces, les plus mortels (Fabienne Manière rapproche d’ailleurs les guerres de Vendée à la Guerre de Sécession Américaine pour ce qui est de la violence). Conflits civils dont le spectre n’est jamais très loin. Enfin, ces évènements posent la question des mythes incapacitants produits par l’histoire. Paradoxalement, la revendication d’une reconnaissance du caractère génocidaire de la répression de la Vendée (ce qui a finalement peu d’importance compte tenu du fait que cela ne changera rien), si elle laisserait espérer, en cas de victoire, le changement des regards du plus grand nombre sur ces évènements, pourrait constituer un mythe purement incapacitant, en fixant l’attention sur l’horreur de la violence subie plus que sur l’héroïsme des combats menés.
Notes
1. Cité par Fabienne Manière, « 1793-1795, Les guerres de Vendée», pour hérodote.net.
2. Idem.
3. Les forêts seront abattues, les repaires de rebelles seront détruits, les récoltes seront coupées […] les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits à l’intérieur ». Cité par Jean-Joël Brégeon, « La Révolution et la Terreur », dans La Nouvelle Revue d’Histoire, numéro 44, septembre-octobre 2009. Ou encore « Le ministre de la guerre donnera sur-le-champ les ordres nécessaires pour que la garnison de Mayence soit transportée en poste dans la Vendée ; Il sera envoyé par le ministre de la guerre des matières combustibles de toute espèce, pour incendier les bois, les taillis et les genêts… Les femmes, les enfants et les vieillards, seront conduits dans l’intérieur ; il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l’humanité… Les biens des rebelles de la Vendée sont déclarés appartenir à la république. » (Extrait du décret de la convention nationale du 1er août 1793, A.D.V., 52J4). Cité par Fabienne Manière, « 1793-1795, Les guerres de Vendée», pour hérodote.net.
4. Daniel Lindenberg, « Guerres de mémoire en France », dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°42, avril-juin 1994. pp. 77-96.
5. Jean Huguet, Un cœur d’étoffe rouge. France et Vendée, 1793. Le mythe et l’histoire, Paris, R. Laffont, 1985.
6. Titre de la contribution de J.-C. Martin à l’ouvrage de P. Nora, Les lieux de mémoire, tome 1, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. 595-617.
7. E. Cuneo d’Ornano, Hoche, sa vie, sa correspondance, Paris, 1892, p. 227. Lettre du 13 pluviôse an IV – 2 février 1796, au ministre de l’Intérieur. Dans la même lettre, il estime que les quatre cinquièmes de la population mâle ont péri.
8. Langlois Claude. « La révolution malade de la Vendée ». Dans: Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°14, avril-juin 1987. pp. 63-78.
9. Idem.
10. Idem.
11. Selon François Lebrun, la Révolution a usé de la vieille pratique du « dégât », destruction systématique des habitations comme avaient fait un siècle plus tôt les armées françaises dans le Palatinat.
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La période révolutionnaire fait l’objet de mémoires et d’analyses contradictoires. Le discours dominant, l’historiographie républicaine, produit évidemment un récit hagiographique de cette période, à tel point que certains de nos contemporains en viennent à considérer, consciemment ou non, que la France est née en 1789. Les épisodes les plus sanglants, les fautes, et les crimes de la Révolution étaient jusqu’à peu traités soit par euphémismes soit attribués à la seule Convention. Ainsi, la troisième république s’est-elle affirmée comme l’héritière de 1789, en rejetant l’héritage de 1793 comme si l’esprit de la première était dissociable de celui de la seconde. Si les études universitaires ont permis de prendre un recul croissant vis-à-vis des évènements révolutionnaires, la Révolution reste cependant l’objet de débats passionnels et idéologiques. Le cas de la Vendée est dans ce domaine significatif. La mémoire vendéenne dérange, fait tâche, jure avec l’enthousiasme qui entoure généralement les commémorations de la prise de la Bastille, épiphénomène devenu fête nationale… Elle reste malgré tout vivace dans les milieux catholiques et nationaux, et en Vendée même évidemment. Les soulèvements vendéens symbolisent la révolte d’un bon sens populaire, une union des ordres de la société d’Ancien Régime face à la subversion républicaine, face à l’Etat parisien, pour la défense d’un mode de vie. Malgré tout, la mémoire vendéenne parvient à égaler en excès la mémoire républicaine. En ce mois d’Août, mois au cours duquel, en 1793, la Convention a proclamé la destruction de la Vendée en rébellion face à la levée en masse de 300 000 hommes par le gouvernement révolutionnaire, il nous a paru opportun d’effectuer un retour sur ce qui apparait avoir été avant toutes choses une effroyable guerre civile dont les lignes de fractures se prolongent jusqu’à nous.
Le contexte : la Convention et sa politique de Terreur/La Vendée avant la guerre civile
Le 10 Mars 1793, la Convention décrète la levée en masse de 300 000 hommes, afin de lutter contre les armées de l’Europe coalisée contre la République française. Dès le lendemain ont lieu les premiers heurts entre les gardes nationaux et des paysans réfractaires à cette levée en masse (en Bretagne, dans les Mauges). Jusqu’ici indifférents à l’agitation parisienne, ces paysans refusent de verser leur sang, et de priver leurs communautés des bras nécessaires aux travaux des champs, pour une cause qu’ils estiment ne pas être la leur.
La Vendée, quant à elle encore désignée sous le nom de « Bas Poitou » est une terre à part. Les paysans s’y caractérisent en effet par une religiosité pieuse et observant strictement le dogme catholique. Cette religiosité est héritée des disciples du père Louis-Marie Grignion de Monfort (mort en 1716), qui ont donné un nouvel élan aux pratiques religieuses dans ces régions quand celles-ci régressaient dans une bonne partie de la France.
Ce sont ces mêmes paysans, agités suite à l’exécution du roi Louis XVI et aux mesures antireligieuses des révolutionnaires parisiens, qui s’en prennent, le 10 mars 1793, jour de la levée en masse, aux autorités municipales. Ce soulèvement spontané couvre toute la zone du sud de la Loire qui sera connue par la suite comme la « Vendée militaire ». Le lendemain, le 11 mars, les insurgés marchent sur Machecoul, le plus gros bourg de l’endroit, où se trouvent la garde nationale et la commission de recrutement. Une altercation se produit à l’entrée de Machecoul : la foule, armée de fourches fait face à plusieurs centaines de gendarmes et de gardes nationaux. Ces derniers reculent malgré tout et refluent dans l’intérieur du bourg poursuivis par la foule. Plusieurs sont massacrés avec quelques bourgeois républicains notoires et un curé jureur (c’est-à-dire ayant approuvé la constitution civile du clergé).
Le 12 mars, les autorités nantaises exigent que les coupables se rendent. Les insurgés constituent un Comité royal et proclament : « Le peuple du Pays de Retz […] déclare […] qu’il ne reconnaît et ne reconnaîtra jamais que le Roy de France pour son seul et légitime souverain [...] qu’il ne reconnaît plus la prétendue Convention nationale, ni les départements, ni les districts» (1).
Dès le 11 Mars, la Convention créé un tribunal révolutionnaire, flanqué de « comités de surveillance » destinés à l’alimenter. Le 19 Mars 1793, la convention décrète la peine de mort pour les rebelles pris les armes à la main. Ces mesures précèdent l’ouverture de la politique de la Terreur par la Convention, le 5 septembre 1793. Cette politique se met en place progressivement par la suite. Elle vise, selon l’historien François Furet, à « organiser, systématiser et accélérer la répression des adversaires intérieurs de la République, entreprendre la punition expéditive de ‘tous les traitres’ ». Il s’agit donc de la mise en place d’une répression légale, institutionnelle, contre les ennemis de la république naissante. Elle répond à la pression intérieure mais aussi au sentiment d’encerclement provoqué par le déclenchement de la guerre européenne le 20 avril 1792. La façade ouest du territoire est soumise au blocus des anglais, les Autrichiens, Prussiens, Italiens et Espagnols progressent aux frontières, les fédéralistes Girondins voient leur rébellion prendre de l’ampleur, et le soulèvement vendéen fini par atteindre la Loire et Nantes. Les procédures de condamnation sont facilitées et accélérées par la loi du 22 prairial an II (10 Juin 1794) (l’acte d’accusation peut être fondé sur de simples dénonciations, et peut aller de l’incivisme à complot avec les ennemis de la république).
Une guerre civile
La constitution d’un comité royaliste marque le début des guerres de Vendée. Les insurgés sont en grande majorité des paysans, des artisans pour la moitié, les autres étant des laboureurs ou des travailleurs de la terre. Ils se choisissent des chefs issus de leurs rangs : Jacques Cathelineau (colporteur voiturier), Stofflet (garde-chasse). Ils manquent malgré tout d’expérience militaire. Ainsi ont-ils cherché des chefs plus expérimentés : d’Elbée, lieutenant de cavalerie, Charette, ancien officier de marine, Bonchamps, d’Autichamp, Lescure, Sapinaud, Talmond… Ces aristocrates se montrent dans un premier temps assez réticents à prendre la tête d’une armée de paysans. Ils prennent toutefois assez vite leurs responsabilités. Parmi ces nobles, Henri du Vergier, comte de La Roche Jaquelein, âgé de seulement 20 ans, est le plus hardi : «Allons chercher l’ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi» (2).
Les insurgés, armés de faux et de fourches, chassent les «Bleus» (soldats de la république) et rétablissent le culte catholique dans leurs villages. S’en suit une guerre civile extrêmement brutale. Le 19 mars, une colonne républicaine de 3000 hommes commandée par le général Marcé est mise en déroute par les insurgés à Pont-Charrault. La Convention prend dans la foulée un décret punissant de mort le port la cocarde blanche du roi. Le 23 mars, une bande d’insurgés vendéens tentent d’investir Pornic mais est repoussée par les républicains et 300 d’entre eux sont faits prisonniers et exécutés sans procès. Apprenant la nouvelle, les insurgés de Machecoul exécutent leurs propres prisonniers. Le 27 mars, Pornic est prise par les Vendéens conduits par Charrette. 30 prisonniers capturés lors des combats passent devant un tribunal «royaliste» à Machecoul et sont condamnés à mort, avec quelques dizaines de républicains locaux. Les condamnés sont liés deux à deux par une corde, agenouillés près d’une fosse et fusillés. Cet épisode prendra le nom des «chapelets de Machecoul». La guerre civile s’étend. Le 22 avril, Pornic est reprise par les républicains.
Les insurgés parviennent à se fournir en fusils et en canons dans les villes de la région (Bressuire, Cholet, Saumur…). Ils finissent par constituer une «armée catholique et royale» d’environ 40.000 hommes indisciplinés et sans expérience militaire à l’exception d’une dizaine de milliers d’anciens soldats. C’est de plus une armée instable, la plupart de ses membres n’hésite pas à rentrer chez elle sans avoir reçu d’ordre. Néanmoins, elle parvient à remporter un certain nombre de succès, et à conquérir Angers le 18 juin. L’armée des « bleus » qui lui fait face est composée de 40.000 à 70.000 volontaires n’ayant dans l’ensemble pas plus d’expérience militaire. Le 29 Juin, le général en chef vendéen Cathelineau échoue devant Nantes, blessé, il meurt le 14 juillet 1793 et D’Elbée le remplace comme généralissime.
Aout 1793 : la destruction systématique
Le 1er Aout, suite au rapport effectué par Barère, appelant à la destruction de « l’inexplicable Vendée », la Convention décide d’adopter une motion qui frappe de destruction et de déportation les populations insurgées (3). La mise en œuvre de ce plan est confiée au général François Westermann. Dans les faits, les exécutants (Carrier, Francastel, Hertz, Merlin de Thionville), généraux, et commissions militaires procèdent de manière brutale et expéditive : fusillades en masse, noyades (les fameuses noyades de Nantes). Gracchus Babeuf déclarera que ce « système de dépopulation » fut la volonté et l’œuvre de Robespierre (ce qui est très simpliste et permet de dédouaner certains autres responsables).
Le 14 août, les insurgés vendéens défont les républicains à Luçon, entrainant le soulèvement de plus de cent villages de l’Ouest. A la fin du mois d’Août, 20.000 insurgés prennent le contrôle de la région en excluant ou massacrant les républicains et menacent la capitale. Devant la menace, la Convention envoie 100.000 hommes en Vendée sous les ordres de Kléber et Haxo. Parmi eux se trouvent les «Mayençais», des soldats d’élite ayant combattu sur le Rhin. Entre le 19 et le 22 septembre, les vendéens remportent encore cinq victoires en cinq jours (Torfou, le Pont-Barré, Montaigu, Clisson et Saint-Fulgent). Les républicains sont en déroute. Des dissensions entre les chefs vendéens provoquent toutefois la première défaite grave de la révolte, le 17 octobre 1793 à Cholet.
Le 19 janvier 1794, le général Louis-Marie Turreau présente devant les députés de la Convention un plan d’extermination de la Vendée. La «Grande Armée Catholique et Royale» est finalement écrasée à Savenay. Au début de l’année, Henri de La Roche Jaquelein est tué lors d’une embuscade, et d’Elbée est exécuté. Alors que l’insurrection vendéenne semble vaincue pour de bon, la Convention poursuit ses représailles. Le plan de Turreau est le suivant : 24 colonnes pénétreront en Vendée avec la consigne de tout brûler et de tout massacrer. 2.000 Vendéens sont massacrés à Angers, 1.500 à Noirmoutier, 1.800 aux carrières de Gigant près de Nantes. Le représentant en mission Carrier fait noyer 4.000 personnes dans la Loire. Les horreurs perpétrées par ces colonnes leur vaudront dans l’Histoire le qualificatif d’ « infernales ».
Le plan de Turreau échoue malgré tout. Il a eu l’effet inverse de ce qui était escompté : la Vendée est prête à reprendre les armes. Il est destitué le 13 Mai. Les besoins de la guerre extérieure font que la Convention évacue la Vendée, laissant le temps à la région insurgée de respirer. À Paris, Robespierre est tombé, la politique de Terreur touche à sa fin. Fatiguée de la guerre civile, la Convention envoie des émissaires à Charette pour lui proposer la paix. Les pourparlers ont lieu à la Jaunaye, près de Nantes. Lazare Hoche prend la tête de l’armée républicaine de Vendée. Il proscrit les pillages et les représailles, ordonne à ses troupes de respecter la liberté religieuse, selon les stipulations de la Jaunaye. On dira de lui qu’il fut le «pacificateur de la Vendée». Dans le même temps, les paysans, dans la mesure où le culte catholique n’était plus menacé, ne voient plus de raisons pour se battre. La paix est finalement signée le 17 février 1795. Charette exige et obtient la liberté religieuse pour la Vendée contre sa soumission à la république.
Cependant, un ancien chef vendéen, François Charette de la Contrie, tente de reprendre le combat. Le 25 juin 1795, il passe une alliance à Belleville avec des émigrés royalistes et organise un débarquement en Vendée avec le soutien des anglais, en guerre contre le gouvernement de Paris. Ce débarquement, prévus sur la presqu’île de Quiberon échoue lamentablement. Charrette, isolé dans le bocage avec quelques partisans, traqué, est finalement pris le 23 mars à Saint-Sulpice-le-Verdon et fusillé le 29 mars 1796. Un autre chef vendéen, Stofflet, rentre en guerre en janvier 1796 sur ordre des princes émigrés. Il est cependant capturé et fusillé à Angers le 25 février 1796.
Une question mémorielle
Au gré des circonstances, comme le souligne Daniel Linderberg (4), la mémoire de la guerre civile a été interprétée, réinterprétée selon les besoins du moment et ce dès le XIXe siècle. Toujours est-il que « depuis 1793, la France est malade de la Vendée » (5). La Vendée reste une « région mémoire » (6), dont les paysages sont marqués par le souvenir de la guerre civile. Il y a quelques dizaines d’années encore, des charniers datant de cette période étaient découverts. La question vendéenne revint sur le devant de la scène à l’approche du bicentenaire de la révolution (1989). En effet, en 1986 la thèse très médiatisée de Reynald Seycher « Le génocide franco-français, la Vendée-Vengée » (préfacée par Pierre Chaunu) a fait l’effet d’une bombe. Deux enjeux majeurs gravitent autour de la question vendéenne : le nombre des victimes et la qualification du phénomène (s’agit-il d’un génocide ?).
L’estimation du nombre des victimes des guerres de Vendée a longtemps oscillé entre 50 000 et 500 000 morts, voir Six cent mille pour les estimations les plus hautes. Ce dernier chiffre vient du pacificateur de la Vendée, Hoche lui-même. Ce dernier affirme ce chiffre dans une correspondance avec le ministre de l’intérieur dans laquelle il se plaint de certaines critiques estimant sa gestion de la répression trop modérée : « Qu’ils aillent à Beaulieu,, aux Quatre-Chemins, à La Baffière, dans toutes les forêts qui couvrent leur pays, ils y verront la terre couverte de leurs concitoyens ! Six cent mille Français ont péri dans la Vendée. Veut-on encore du sang … ? » (7). Ce chiffre est cependant sans doute surévalué. Il convient en effet de rappeler que « Hoche n’avance aucun élément précis pour appuyer ce chiffre et qu’il partage avec ses contemporains une incapacité à évaluer correctement des grands nombres et une volonté évidente sous le Directoire de « charger » les responsables de la période jacobine » (8). Les ambiguïtés de ce chiffre ne l’ont pas empêché d’avoir une grande postérité. Rien ne précise s’il vise la seule Vendée, ou l’Ouest de la France dans son entier, ou s’il prend en compte les victimes d’un seul camp ou des deux camps. La mémoire commune vendéenne, d’après la Revue du Souvenir vendéen, s’en tient quant à elle au chiffre de 300 000 morts vendéens. En réalité, il est extrêmement difficile de définir précisément le nombre de morts : « Comme François Lebrun l’a opportunément rappelé, les historiens ne disposent d’aucun moyen direct pour évaluer le nombre des morts, une fois qu’ils se sont entendus sur ceux qu’il faut prendre en compte. » (9) Les recherches menées depuis une vingtaine d’années, en histoire démographique, permettent cependant de mieux approcher ce qui a été la réalité du nombre de victime.
Enfin, la méthode qu’a utilisée R. Sécher pour quantifier le nombre des victimes n’est pas exempte de reproches. Ne pouvant pas compter commune par commune il a cherché une méthode de remplacement. Cette méthode, selon Claude Langlois, « inclut des approximations fâcheuses […] dégage des résultats ambigus » (10). A titre d’exemple, Sécher surévalue la population de la Vendée militaire en incluant la population des villes (quand la majorité des combattants était des ruraux). Par conséquent, le chiffre de 600 000 morts reste une évaluation peu vraisemblable, d’autant plus qu’il s’agit de la population approximative de la Vendée insurgée.
Cette question est liée à celle de la dénomination génocidaire des guerres de Vendée. Nous venons de voir que la thèse du « génocide » s’appuie sur un chiffre surévalué des victimes. L’utilisation du terme « génocide » pour qualifier la guerre de Vendée n’est pas un fait nouveau. La perception des évènements, autrefois religieuse, a fini par prendre un autre tour. La cruauté, la brutalité, le sadisme des tortionnaires des colonnes infernales est finalement apparu digne de comparaison avec les grands génocides du XXe siècle (notamment en ce qui concerne le massacre de civils, notamment les enfants). La perspective de Pierre Chaunu apporte néanmoins une idée importante : la Révolution serait la matrice des pratiques génocidaires modernes (même si la forme de répression utilisée en Vendée présente des similitudes avec celles utilisées sous la monarchie, par exemple, le sac du Palatinat) (11).
Selon nous, l’idée de considérer la guerre de Vendée comme un génocide est cependant critiquable. Premièrement, le peuple vendéen ne représentait pas un groupe ethnique à part, dont on aurait voulu se débarrasser. Le vocable utilisé par la Convention pour désigner les insurgés vendéens (« sauvage », « barbare ») ne diffère pas de celui utilisé précédemment par l’Etat royal moderne pour désigner les émeutiers ou les révoltés. De plus, tout lecteur fréquentant nos milieux sait à quel point le terme de « génocide » est fluctuant. Il est de même paradoxal de fustiger les revendications victimaires chez nos adversaires (antiracisme institutionnel, shoah buisness, chantage à l’antisémitisme) et de soutenir indument le même type de revendications quand cela nous renvoie à notre combat. Enfin cela ne fige-t-il pas l’image d’une partie de la lutte nationale et catholique sous les traits d’un martyr sans fin, et donc dans une posture d’infériorité permanente face à la République ? Ne s’agit-il pas d’un autre mythe incapacitant ?
Ce qui nous semble important de souligner concernant cet épisode de notre histoire est qu’il s’agit avant tout d’une guerre civile aux atrocités initiales partagées, coûteuse autant pour les troupes de la République envoyées sur place que pour les combattants de la Vendée. L’opposition entre les deux camps est avant tout culturel, politique, civilisationnel. Il est toutefois clair que la Révolution ouvre un nouveau cycle dans l’histoire de la violence en politique. La Terreur est-elle le fruit d’une minorité fanatique, ou était-elle imposée par les circonstances ? N’est-elle pas le fruit de l’idéologie révolutionnaire elle-même ? L’idéologie des droits de l’homme promue depuis le 26 Août 1789 rend inhumain quiconque ne va pas dans le sens de ceux qui la prônent. Par conséquent, tout adversaire du camp des droits de l’homme, peut aussi devenir un adversaire du genre humain, et par conséquent, perdre son humanité, ce qui autorise la mise en place de tous les moyens, y compris les plus extrêmes, pour en venir à bout.
En conclusion, malgré une occultation quasi-opaque en dehors des milieux universitaires, nationaux-catholiques et de la Vendée elle-même, les évènements tragiques des guerres de Vendée posent de nombreuses questions centrales. Celle notamment des crimes de la République, dont l’horreur semble inversement proportionnelle à l’humanisme autoproclamé des coupables. La répression de la Vendée est sans doute une première dans la mesure où pour la première fois que des individus se soulevaient contre la République, la réponse de celle-ci sera celle de tous les autres régimes démocratiques ou républicains modernes : la destruction systématique, au nom des droits de l’Homme. Ces épisodes rentrent aussi dans la longue et sanglante histoire des guerres civiles en France. Conflits civils qui en France comme ailleurs sont souvent les plus brutaux, les plus atroces, les plus mortels (Fabienne Manière rapproche d’ailleurs les guerres de Vendée à la Guerre de Sécession Américaine pour ce qui est de la violence). Conflits civils dont le spectre n’est jamais très loin. Enfin, ces évènements posent la question des mythes incapacitants produits par l’histoire. Paradoxalement, la revendication d’une reconnaissance du caractère génocidaire de la répression de la Vendée (ce qui a finalement peu d’importance compte tenu du fait que cela ne changera rien), si elle laisserait espérer, en cas de victoire, le changement des regards du plus grand nombre sur ces évènements, pourrait constituer un mythe purement incapacitant, en fixant l’attention sur l’horreur de la violence subie plus que sur l’héroïsme des combats menés.
Notes
1. Cité par Fabienne Manière, « 1793-1795, Les guerres de Vendée», pour hérodote.net.
2. Idem.
3. Les forêts seront abattues, les repaires de rebelles seront détruits, les récoltes seront coupées […] les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits à l’intérieur ». Cité par Jean-Joël Brégeon, « La Révolution et la Terreur », dans La Nouvelle Revue d’Histoire, numéro 44, septembre-octobre 2009. Ou encore « Le ministre de la guerre donnera sur-le-champ les ordres nécessaires pour que la garnison de Mayence soit transportée en poste dans la Vendée ; Il sera envoyé par le ministre de la guerre des matières combustibles de toute espèce, pour incendier les bois, les taillis et les genêts… Les femmes, les enfants et les vieillards, seront conduits dans l’intérieur ; il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l’humanité… Les biens des rebelles de la Vendée sont déclarés appartenir à la république. » (Extrait du décret de la convention nationale du 1er août 1793, A.D.V., 52J4). Cité par Fabienne Manière, « 1793-1795, Les guerres de Vendée», pour hérodote.net.
4. Daniel Lindenberg, « Guerres de mémoire en France », dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°42, avril-juin 1994. pp. 77-96.
5. Jean Huguet, Un cœur d’étoffe rouge. France et Vendée, 1793. Le mythe et l’histoire, Paris, R. Laffont, 1985.
6. Titre de la contribution de J.-C. Martin à l’ouvrage de P. Nora, Les lieux de mémoire, tome 1, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. 595-617.
7. E. Cuneo d’Ornano, Hoche, sa vie, sa correspondance, Paris, 1892, p. 227. Lettre du 13 pluviôse an IV – 2 février 1796, au ministre de l’Intérieur. Dans la même lettre, il estime que les quatre cinquièmes de la population mâle ont péri.
8. Langlois Claude. « La révolution malade de la Vendée ». Dans: Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°14, avril-juin 1987. pp. 63-78.
9. Idem.
10. Idem.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Révolution française : pas touche au dogme !
Quand on sait que l’élu du peuple Alexis Corbière est auteur d’un hallucinant ouvrage intitulé Robespierre, reviens !, et qu’il nie à ce point les faits historiques, on craint le pire…
La société Ubisoft sortait hier un jeu vidéo nommé Assassin’s Creed Unity. Une saga mettant en scène un assassin à la solde de ses clients, à des moments historiques (croisades, guerre d’indépendance américaine, etc.), et qui connaît un immense succès. Le jeu, graphiquement superbe (il a fallu, par exemple, quatorze mois de travail intensif pour reconstituer Notre-Dame), propose au joueur d’accomplir des missions dans les rues du Paris révolutionnaire, en 1789.
Certains, sur les réseaux sociaux, demandent la tête (sans jeu de mots) des concepteurs du jeu vidéo… D’autres lancent des anathèmes : on ne touche pas au dogme.
Car il y en a qui pensent – c’est leur névrose personnelle – et qui affirment encore publiquement – c’est plus grave – que la Révolution française s’est déroulée sous une pluie de roses dans une ambiance aussi sympathique que la création du monde en sept jours… Qui ? Des idéologues de l’ancien temps, ceux qui pensent, comme l’ex-ministre Vincent Peillon, que la Révolution française « n’est pas terminée », qu’elle est l’an 0 de l’Histoire de France et qu’à ce titre, elle est un dogme qu’il est impossible de critiquer.
Toujours parmi les premiers à lancer des anathèmes, Jean-Luc Mélenchon dénonce carrément une « propagande contre le peuple » et n’hésite pas à présenter l’ignoble Robespierre comme « celui qui est notre libérateur ». Quant à Alexis Corbière, élu communiste de Paris, ce jeu vidéo est pour lui une « caricature bestiale » de l’idole Robespierre, ce dernier étant présenté comme « bien plus dangereux que n’importe quel roi » (sic) et étant la cause « de centaines de milliers de morts et de rues entières remplies de sang ». Ce rappel à la réalité est intolérable ! Le communiste ose même mettre en garde les futurs joueurs : « Le joueur peu averti en tirera la conclusion que la Révolution française fut finalement une monstruosité, un bain de sang incompréhensible, conduite par des brutes, qu’il aurait fallu éviter. » Quand on sait que l’élu du peuple Alexis Corbière est auteur d’un hallucinant ouvrage intitulé Robespierre, reviens !, et qu’il nie à ce point les faits historiques, on craint le pire… Je ne m’abaisserai pas à décrire ce qui s’est réellement passé sous la Terreur. Mais ce qu’on en connaît pourrait faire passer les « décapiteurs » de l’État islamique pour des apprentis…
Vivien Hoch
La suite sur Boulevard Voltaire
http://www.actionfrancaise.net/craf/?Re ... -touche-au
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Certains, sur les réseaux sociaux, demandent la tête (sans jeu de mots) des concepteurs du jeu vidéo… D’autres lancent des anathèmes : on ne touche pas au dogme.
Car il y en a qui pensent – c’est leur névrose personnelle – et qui affirment encore publiquement – c’est plus grave – que la Révolution française s’est déroulée sous une pluie de roses dans une ambiance aussi sympathique que la création du monde en sept jours… Qui ? Des idéologues de l’ancien temps, ceux qui pensent, comme l’ex-ministre Vincent Peillon, que la Révolution française « n’est pas terminée », qu’elle est l’an 0 de l’Histoire de France et qu’à ce titre, elle est un dogme qu’il est impossible de critiquer.
Toujours parmi les premiers à lancer des anathèmes, Jean-Luc Mélenchon dénonce carrément une « propagande contre le peuple » et n’hésite pas à présenter l’ignoble Robespierre comme « celui qui est notre libérateur ». Quant à Alexis Corbière, élu communiste de Paris, ce jeu vidéo est pour lui une « caricature bestiale » de l’idole Robespierre, ce dernier étant présenté comme « bien plus dangereux que n’importe quel roi » (sic) et étant la cause « de centaines de milliers de morts et de rues entières remplies de sang ». Ce rappel à la réalité est intolérable ! Le communiste ose même mettre en garde les futurs joueurs : « Le joueur peu averti en tirera la conclusion que la Révolution française fut finalement une monstruosité, un bain de sang incompréhensible, conduite par des brutes, qu’il aurait fallu éviter. » Quand on sait que l’élu du peuple Alexis Corbière est auteur d’un hallucinant ouvrage intitulé Robespierre, reviens !, et qu’il nie à ce point les faits historiques, on craint le pire… Je ne m’abaisserai pas à décrire ce qui s’est réellement passé sous la Terreur. Mais ce qu’on en connaît pourrait faire passer les « décapiteurs » de l’État islamique pour des apprentis…
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Histoire : Quand le terrorisme était une valeur républicaine
Par Gérard-Michel Thermeau
Si la réalité du terrorisme est ancienne, le mot français est un héritage de la Révolution française. La Première République est née dans et par la Terreur.
La monarchie à peine renversée, une première Terreur pousse les révolutionnaires à massacrer dans les prisons de Paris plus de 1000 détenus considérés comme des « ennemis de l’intérieur »prêts à égorger les « patriotes » en septembre 1792. La plupart des victimes étaient de banals détenus de droit commun. Les éléments radicaux ne cessent de faire pression sur les organismes officiels, contraints ainsi d’adopter une politique visant à faire peur aux ennemis de la Révolution, ces comploteurs, ces traîtres, ces puissances étrangères qui veulent, dans l’esprit des révolutionnaires, « terroriser » les partisans de la Révolution. La Terreur réelle répond à une menace terroriste contre-révolutionnaire fantasmée. [...]
La suite sur Contrepoints
http://www.fdesouche.com/555551-histoir ... publicaine
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Si la réalité du terrorisme est ancienne, le mot français est un héritage de la Révolution française. La Première République est née dans et par la Terreur.
La monarchie à peine renversée, une première Terreur pousse les révolutionnaires à massacrer dans les prisons de Paris plus de 1000 détenus considérés comme des « ennemis de l’intérieur »prêts à égorger les « patriotes » en septembre 1792. La plupart des victimes étaient de banals détenus de droit commun. Les éléments radicaux ne cessent de faire pression sur les organismes officiels, contraints ainsi d’adopter une politique visant à faire peur aux ennemis de la Révolution, ces comploteurs, ces traîtres, ces puissances étrangères qui veulent, dans l’esprit des révolutionnaires, « terroriser » les partisans de la Révolution. La Terreur réelle répond à une menace terroriste contre-révolutionnaire fantasmée. [...]
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Les valeurs républicaines, le mythe et la réalité
François-Georges Dreyfus, historien, chercheur et universitaire (1928 – 2011).
♦ L’évocation des valeurs républicaines est le pont aux ânes des discours politiques, et souvent le meilleur moyen d’imposer le politiquement correct à coups d’interdits.
Mais il ne s’agit que d’une construction idéologique artificielle imposée à coups d’ukases médiatiques et au mépris de toute réalité historique. C’est l’inculture au service de la propagande. Car qu’en a-t-il été dans la réalité historique ? Evoquer les valeurs républicaines c’est renvoyer à l’histoire des quatre premières Républiques : une histoire que François-Georges Dreyfus, aujourd’hui disparu, a revisitée avec clarté et brio dans le numéro de printemps 2010 de la Revue universelle (7 rue Constance, 75018 Paris). Plutôt que le bégaiement incantatoire l’histoire devrait nourrir la réflexion des politiques.
Polémia
Les valeurs républicaines, le mythe et la réalité.
A tout bout de champ, on ne cesse de mettre en avant les valeurs républicaines. Qu’est-ce à dire ? Honorer les valeurs républicaines, c’est évidemment honorer les républiques qui ont précédé la Ve. Se rend-on compte que cela signifie mettre à l’honneur les Ire, IIe, IIIe et IVe Républiques. Il n’est pas sûr que les défenseurs des valeurs républicaines aient songé à cela. La Ire République, 1792-1799, c’est la Convention et le Directoire, c’est-à-dire, d’abord, un régime totalitaire et génocidaire, puis, avec le Directoire, un régime aux coups d’Etat successifs, où règnent désordre, corruption et impuissance. Bonaparte y mettra fin avec le Consulat.
La IIe République : une République sans républicains.
La IIe République est une République sans républicains, puisque les élections de 1848 donneront la majorité aux monarchistes et que le peuple français, au suffrage universel, élira président de la République Louis Napoléon Bonaparte. Certes, ladite République dont la Constitution est rédigée « en présence de Dieu et au nom du peuple français », proclame pour principes « la liberté, la fraternité et l’égalité » ; mais elle a pour base « la famille, la propriété et l’ordre public », lesquels – soit dit en passant – ont largement inspiré la doctrine du régime de Vichy. De toute manière, les Français, au milieu du XIXe siècle, sont si peu républicains que le régime est renversé par le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Je ne pense donc pas que ce soit à la IIe République que songe la gauche aujourd’hui quand elle vante les « valeurs républicaines » – même si Victor Hugo l’a glorifiée, après coup ! Restent les IIIe et la IVe Républiques. Sont-elles sources des « valeurs républicaines » ? Examinons la question.
La IIIe République, école laïque et ascenseur social républicain.
La IIIe République, dans la mémoire française, c’est l’Age d’or. Est-ce si vrai ? On met à l’honneur de cette République d’avoir renforcé la liberté politique. C’est assez exact, mais il faut quand même nuancer. Accepterait-on aujourd’hui qu’un ministre mute dans un arrondissement voisin un instituteur qui le gêne ? C’est ce que fit Louis Barthou dans les Basses-Pyrénées. Surtout, sous la IIIe République, l’essor de l’anticléricalisme fait de l’intolérance un des éléments clés de la politique républicaine. Cet anticléricalisme conduit à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ce qui n’est pas aussi scandaleux qu’on le dit. La loi de 1905 libère l’Eglise. Gambetta, homme politique intelligent, était hostile à cette séparation ; l’Etat concordataire intervenait dans la nomination des évêques – prêtant parfois une oreille attentive aux suggestions du Grand Orient de France ! Mais la laïcité républicaine n’est pas « laïque » ; elle est véritablement « laïciste ». A titre de saine comparaison, voyez comment le canton de Genève, un des rares cantons suisses où les Eglises sont séparées de l’Etat, gère les problèmes religieux. L’anticléricalisme laïciste français, soutenu d’ailleurs par les milieux réformés, entraînera une intolérance généralisée qui perdure dans certains milieux aujourd’hui. De cet anticléricalisme va naître, il est vrai, une politique scolaire de grande qualité. Jules Ferry, un des très grands ministres de la IIIe République, mit en place un régime éducatif qui durera jusqu’en 1962. L’école laïque, gratuite et obligatoire ne sera pas aussi laïciste qu’on a bien voulu le dire. C’est grâce à cette politique que va naître l’ascenseur social républicain, permettant aux fils d’ouvriers ou de paysans de sortir de leur condition et d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat ou de l’économie. Il est vrai que le système n’était pas égalitariste, comme il l’est aujourd’hui. Les bourses étaient attribuées, à condition sociale égale, à ceux qui les méritaient, par leur travail et leurs résultats. C’était peut-être élitiste, mais c’était efficace.
La IIIe République, une république jacobine.
La IIIe République est le modèle d’une république jacobine : elle rejettera, de 1875 à 1940, toute politique de décentralisation que défendait, depuis 1850, la droite monarchiste ou libérale. Si l’on regarde les manuels d’histoire d’avant 1980, il est fait gloire à la IIIe République de sa politique coloniale. Il n’était point question alors de repentance. A l’actif de la IIIeRépublique, l’intégration dans l’ensemble français de la Tunisie et du Maroc, de la plus grande partie de l’AOF sauf le Sénégal, de la plus grande partie de l’AEF sauf le Gabon, de Madagascar, du Cambodge, du Laos, de l’Annam et du Tonkin, territoires pour lesquels la Chine reconnut notre souveraineté par le Traité de Tianjin en 1885. Il est vrai, d’ailleurs, que la colonisation française, si elle fut généralement fort humaine, était fondée sur les principes définis par Jules Ferry. Pour lui, « les colonies sont le moyen de permettre l’accès à la civilisation de peuples étrangers à nos valeurs ». Pour lui encore « les colonies sont le moyen de placement des capitaux le plus avantageux… La fondation d’une colonie, c’est la fondation d’un débouché ». Malheureusement, la colonisation française ne fut guère efficace. Les investissements furent limités, et les infrastructures (routes et voies ferrées) de médiocre qualité. Au reste, en 1914 comme en 1938, le total des voies ferrées construites en AOF et en AEF représente un kilométrage plus faible que celui du seul Nigeria. Si la politique marocaine de Lyautey et de ses successeurs fut un grand succès, ce fut assez largement le cas en Indochine aussi et en Algérie. En Indochine, il faudrait souligner les efforts considérables faits (entre 1940 et 1945) par l’amiral Jean Decoux. En Algérie, le gouvernement de la République ne saura pas favoriser l’essor de l’agriculture et n’aura pas le courage de résister tant aux mollahs qu’aux colons, et n’instituera pas l’enseignement laïc et obligatoire que prévoyaient les lois Ferry. De surcroît l’anticléricalisme gouvernemental freina les efforts d’évangélisation des Pères Blancs, notamment en Kabylie.
La IIIe République, malthusianisme démographique et sous-industrialisation.
Peut-être faut-il mettre tout cela sur le compte du malthusianisme démographique, économique et social et le considérer comme une « valeur républicaine » ? De 1870 à 1913, la population française passa de 39 à 41 millions d’âmes, quand le Reich allemand passait pour sa part de 39 à 62 millions. Même constat peut être dressé pour la production industrielle : tandis que celle de l’Allemagne a quintuplé, la nôtre n’a fait que doubler. Rejetant la politique économique libérale de Napoléon III, les gouvernements ont eu une attitude frileuse devant l’économie qui aboutira à la loi douanière de Méline, de 1892. La France préfère exporter son fer plutôt que de faire de l’acier, avec un résultat extraordinaire : en 1913, elle exporte quatre fois moins de produits industriels vers son allié russe que le Reich allemand !
La Grande Guerre entraînera un renouveau d’industrialisation en France. Essor de l’industrie de l’aviation, de l’automobile, de l’industrie chimique ; cet essor sera sans lendemain. Dès la fin des années 1920, l’industrie aéronautique française, la première en 1918, perd du terrain : en 1930, elle est dépassée par les industries allemande, italienne, anglo-saxonne et même japonaise. En 1938, la production industrielle française, malgré le retour de l’Alsace et de la Lorraine, est plus faible qu’en 1913. Il est vrai que durant cette période la France a mal géré ses énormes capitaux. C’est ainsi qu’elle refuse de s’intéresser au canal de Panama (inauguré en 1914). Tout cela s’explique par le goût du « petit » mis en avant par Gambetta (mort pourtant en 1882) et qui caractérise la pensée économique de la France républicaine. En 1940, aucune entreprise française n’est comparable à Krupp, à IG-Farben, à la General Electric, à Dupont-De-Nemours ou à Ford. Il est significatif qu’à la veille de la Seconde guerre mondiale, aucun fabricant de téléphone n’est français : tous sont filiales de Siemens, Eriksson ou ATT. La France est un pays sous-industrialisé, et c’est en 1940 la raison de sa défaite ; car il lui a été impossible de mettre en place, entre 1935 et 1940, une industrie d’armement digne de ce nom, les nationalisations de 1936 n’ayant, bien sûr, rien réglé. Au reste, le 31 décembre 1939 la France possède 12 kilomètres d’autoroute, quand, de 1933 à 1939, le Reich en a construit près de 2.000 !
En cette France sous-industrialisée, on peut penser que l’agriculture est de qualité. Au recensement de 1936, 53% des Français vivent dans des communes de moins de 2.000 habitants ; les paysans sont le premier groupe professionnel – soit 39% de la population active. Mais, comme le souligne dans les années 1930 le syndicaliste agricole Jacques Le Roy Ladurie, le monde agricole est marginalisé par rapport au monde urbain. Sans doute parce qu’ils sont jugés « réactionnaires », les milieux ruraux sont dédaignés par la République. La meilleure preuve en est l’absence de tout enseignement rural professionnel public. Certes, il existe, à côté de l’Institut agronomique (« l’Agro »), quatre écoles supérieures d’agriculture, mais l’Etat n’a créé aucun collège agricole au profit des fils d’exploitants. Le monde catholique seul s’intéresse à ces problèmes. Conséquence ? Les résultats obtenus par l’agriculture française sont médiocres ; les rendements sont faibles. En 1870, le rendement moyen en blé à l’hectare est le même (12 quintaux) en France et dans le Zollverein. En 1914, les rendements français et allemand sont respectivement de 14 et 17 quintaux. En 1939, pour la période 1935-1939, ils sont de 19 pour le Reich et de 15 pour la France. Il en va de même pour nos vaches laitières dont le rendement est de 30% inférieur à ce qu’il est en Allemagne, aux Pays-Bas et au Danemark. Au Danemark on sent l’influence des communautés religieuses qui derrière le pasteur Grundtvik insistaient sur une formation agricole concomitante de la formation religieuse. En France, l’Eglise catholique persécutée par la République ne put jamais atteindre à telle influence. Pourtant, seule, elle met en place un début d’enseignement agricole et crée trois écoles supérieures d’agriculture de grande qualité.
Le désastre de quarante, une illustration des fausses valeurs de la République.
Il est vrai que le système républicain se fonde sur un fonctionnement aberrant des institutions. Pourtant les textes constitutionnels de 1875 donnent à la France une des meilleures constitutions qu’elle ait eues : un président de la République qui a la plénitude du pouvoir exécutif, nomme et révoque les ministres et ne connaît pas de « président du Conseil ». Les chambres siègent quelques mois par an et, pour éviter la démagogie, un quart des sénateurs est inamovible. Ce beau système ne fonctionnera jamais, en sorte que de 1870 à 1914, la France aura soixante gouvernements, puis quarante-deux de 1920 à 1940. Nous sommes loin d’un régime parlementaire à l’anglaise. Il est vrai que le scrutin à deux tours est aussi pernicieux que la représentation proportionnelle, avec les mêmes effets. On le voit, il est difficile de dégager des « valeurs républicaines » à partir de l’évolution de la IIIe République. Il y eut, certes, de grands principes, sitôt foulés au pied que proclamés, ou tout simplement oubliés par les « vedettes » républicaines, à quelques rares exceptions près. Cette instabilité ministérielle entraîne l’absence de toute politique extérieure solide. Le « grand ministère » Gambetta (73 jours, du 14 novembre 1881 au 26 janvier 1882) en est la meilleure preuve : il échoue sur la mise en place d’un condominium franco-anglais sur l’Egypte en raison de l’opposition des chambres. Naturellement, le président de la République aurait pu jouer un rôle, mais Jules Grévy était hostile à Gambetta ; il laissa faire le Parlement ! Le désastre de 1940 est l’illustration tragique de toutes les fausses valeurs de la République. Les politiques (les politiciens ?) des années 1930 sont presque tous « antifascistes », mais peu d’entre eux comprennent que pour lutter contre le Troisième Reich il faut réarmer, se trouver des alliés solides. Au nom des grands principes, on refuse l’alliance, préparée par Pierre Laval, contre le régime hitlérien avec l’Italie de Mussolini, alors demandeur. On est profondément attaché à l’alliance anglaise, puisque l’Angleterre est une grande démocratie ; mais on oublie complètement que depuis le 11 novembre 1918, à 11 heures 01, l’Entente cordiale a fait place à la mésentente cordiale. De 1918 à mars 1939, personne n’a compris que l’Angleterre était notre adversaire en Europe. Chaque fois qu’elle aurait pu nous soutenir, elle s’est opposée à nous, ayant trop peur d’une hypothétique prépondérance française en Europe centrale. Elle interdit toute réaction à la remilitarisation du Reich, en 1935, à la réoccupation de la Rhénanie, à l’Anschluss de 1938 et se refuse à soutenir la Tchécoslovaquie au moment de Munich. A Paris, les efforts d’autonomie militaire de certains politiques sont d’ailleurs rejetés par un Parlement essentiellement pacifiste. Jusqu’en 1937, le budget de la défense française est largement inférieur à ses besoins. La Chambre refuse, en 1934 et 1935, la mise en place de divisions blindées, car elle attache une importance excessive à la Ligne Maginot. Pour comprendre cet état d’esprit et la situation qui s’ensuit, il suffit de relire le compte rendu des débats à la Chambre des députés de 1935. Reproche y est fait, à juste titre, des négligences et des erreurs de l’état-major général, mais quand, en 1938, le général Gamelin réclame la création de quatre divisions cuirassées d’active, le président (du Conseil) Daladier n’accepte que la formation de divisions de réserve qui ne seront mises en œuvre qu’en cas de déclaration de guerre. En mai 1940, ces divisions étaient en cours de formation ; elles ne pourront tenir le rôle que l’on attendait d’elles. Autre question, mais de même essence, la non-militarisation de l’Afrique du Nord, si intelligemment combattue par Georges Mandel, ministre des Colonies en 1938-1940. Pas un mot n’en est dit lorsque l’on débat de l’armistice, en 1940…
En définitive la IIIe République, par son action, ne saurait avoir été source de ce que l’on appelle aujourd’hui les « valeurs républicaines ». On le voit dans les événements européens ; c’est particulièrement sensible en matière sociale. Dès 1870, les milieux catholiques ont eu conscience des difficultés du prolétariat. Ils sont alors les seuls à avoir une pensée sociale, mais leurs propositions de loi sont systématiquement refusées par une Chambre anticléricale. La IIIe République, ce sont « les couches moyennes au pouvoir » (Gambetta). Or, elles ont des visions socio-économiques étriquées, sont très largement adeptes de ce que Jean Touchard appelait « le goût du petit »; leurs visions socio-économiques sont étriquées et elles ne nourrissent guère de considération pour leur personnel. Peu à peu, syndicats et partis socialistes se marxisent et voient la solution de leurs problèmes dans la lutte des classes, fondement de la charte d’Amiens de 1906. A l’époque même où, en Allemagne, dans les pays scandinaves, se développe un mouvement socialiste « révisionniste », se constitue en France un socialisme marxiste et internationaliste, au point que, lorsque le germaniste Charles Andler informe Jaurès de la montée du nationalisme dans la gauche allemande, il est exclu de la SFIO (1912) ! Ainsi la IIIe République sera-t-elle le dernier Etat de l’Europe occidentale à se doter d’une vraie politique de protection sociale. On a souvent dit que la IIIe République a été un âge d’or ; tout au plus peut-on dire qu’elle a été un régime trop aimé ! Au reste il suffit de regarder le Code pénal de 1938 pour se rendre compte qu’il y a une distance profonde entre les valeurs de la IIIe République et ce que l’on appelle aujourd’hui les « valeurs républicaines ». Des textes terribles sont promulgués par Daladier, en 1938, qui prévoient la mise en place de véritables camps de concentration pour les étrangers en situation irrégulière. Citons pour mémoire les camps des Milles, de Rivesaltes ou de Gurs. La loi du 10 août 1932 « protégeant la main-d’œuvre nationale » est préparée par Edouard Herriot et Albert Sarraut sur la proposition de… la CGT. Tous les textes depuis la loi de 1893 spécifient que tout étranger en situation irrégulière doit être immédiatement reconduit à la frontière. La mendicité est interdite, et la situation des femmes fait d’elles des citoyennes de seconde zone.
On comprend en conséquence qu’après le désastre de 1940 les chambres réunies à Vichy, se sentant responsables, aient appelé à une profonde transformation de la vie politique française. La IIIe République laisse donc la place au régime de Vichy, régime décrié, mais où commence un renouveau de certaines valeurs mises en avant en 1848 et développées dans les années 1930 par ceux que l’on a appelés les « non-conformistes des années Trente »; et c’est à Uriage, sous la direction de Pierre Dunoyer de Segonzac, que se mettra en place une pensée politique dont personne n’ose rappeler qu’elle inspirera autant Vichy que la Résistance, et donnera ses marques au mouvement gaulliste. Choquons-nous, en soulignant les liens existant entre Révolution Nationale et valeurs de la IVe République ? Pourtant, la IVe République se construit sur la pensée de la Résistance fondée, comme la Révolution Nationale, sur les idées développées par Plan, de Philippe Lamour, Esprit, d’Emmanuel Mounier, ou Ordre Nouveau, qui rassemble Arnaud Dandieu, Alexandre Marc, Robert Aron, Daniel-Rops, Jean Jardin et Denis de Rougemont, pour ne citer que les plus fameux. Certes, il y a le poids des communistes et la volonté des socialistes de ne leur faire aucune peine, mais l’influence de la pensée résistante est essentielle. Si la première constitution de la IVe République est marxiste (ce qui explique son rejet en avril 1946), la Constitution adoptée en novembre suivant avait des qualités que l’on ne peut oublier. Malheureusement, elle ne sera jamais appliquée à la lettre, détournée qu’elle fut dès le départ par le comportement du président Ramadier qui instituera une double investiture, non prévue par les textes. Si le président de la République est condamné à inaugurer les chrysanthèmes, des pouvoirs considérables sont conférés au président du Conseil ! Or, ces pouvoirs font peur aux premiers présidents du Conseil – des socialistes qui refusent d’en user. Très significative de cette peur, la manière dont sera appliqué le Titre VIII de la Constitution sur l’Union française. Ce Titre prévoit des « territoires associés », à côté des DOM et des TOM, et les ministres qui en ont la charge sont souvent socialistes ou MRP. Il ne leur viendra pas à l’idée de proposer immédiatement (dès 1947) au Maroc, à la Tunisie, aux Etats indochinois le statut d’Etat associé. Il faudra trois ans pour qu’on y songe ; il sera trop tard. Les gauches demandent aujourd’hui à la France de faire repentance de sa politique coloniale. Doit-on rappeler que de janvier 1946 à la fin 1948, les ministres de l’outre-mer sont tous socialistes ? Le seul Marius Moutet en occupe le ministère dans les gouvernements Félix Gouin (du 26 janvier au 24 juin 1946), Georges Bidault (du 24 juin au 16 décembre 1946), Léon Blum (du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947) et Paul Ramadier (du 22 janvier au 22 octobre 1947). La Guerre d’Indochine a débuté, Léon Blum étant président du gouvernement provisoire de la République. De même faudra-t-il attendre la loi Defferre (largement préparée par Pierre Messmer), de 1956, pour qu’une grande autonomie soit accordée aux territoires d’outre-mer. Au reste, la Guerre d’Algérie, jusqu’en 1958, est gérée par la gauche, de Pierre Mendès-France à Guy Mollet, en passant par François Mitterrand. Les grandes proclamations de la gauche actuelle ne changent malheureusement rien à ces faits !
La IVe République une vraie réussite économique due aux technocrates.
La IVe République a connu, à bien des égards, une vraie réussite économique. C’est l’aspect positif de l’instabilité ministérielle qui avait le gros avantage de laisser à des technocrates de haute qualité le soin de reconstruire la France et de l’industrialiser. A ma connaissance, il n’y eut jamais de débat à l’Assemblée nationale sur la politique nucléaire de notre pays. Or, elle débuta dès la fin des années 1940 ! La IVe République conserve encore un sens certain de la Nation, qui conduira, par exemple, au rejet de la CED. Et il convient de se souvenir que PCF et RPF n’avaient pas ensemble la majorité absolue et que ce sont radicaux et droite modérée à qui le pays doit cet échec ! En fait, tout au long de ces années, le sentiment national est maintenu, même à gauche, par une bonne partie de la classe politique. Il ne s’agit pas de faire l’éloge de la IVe dont les défauts sont patents, mais de rappeler que quelques actions peuvent être portées à son crédit, du fait, c’est vrai d’une administration de qualité et non de ministres qui – la plupart du temps – ne « règnent » que six mois. En ce temps, les valeurs de travail, d’effort sont à l’ordre du jour, comme le sens de la hiérarchie. Au crédit aussi de la IVe République, il faut placer la politique familiale : il n’est pas inintéressant de se rappeler qu’en 1970, il y a moins de 35.000 divorces chaque année, quand nous en sommes aujourd’hui à 150.000. Les valeurs familiales, au sens traditionnel du terme, sont une caractéristique de la IVe République, comme elles l’étaient d’ailleurs sous la IIIe qui punissait l’avortement avec la sévérité qu’on a dite. La IVe République, hélas ! c’est l’époque aussi où, sous l’influence du plan Langevin-Wallon, commence la déliquescence du système éducatif français qui, d’ailleurs, se révèle incapable de faire face à l’explosion scolaire…
Travail, famille, patrie des valeurs républicaines ?
Achevons. Si lamentables à bien des égards ont été ces régimes, ils avaient maintenu des valeurs qui ne sont pas les « valeurs républicaines » d’aujourd’hui. Travail, Famille, Patrie, ces trois termes caractérisent au fond assez bien ce que l’on peut appeler « valeurs républicaines », quoi qu’en pensent la gauche et nombre des intellectuels d’aujourd’hui. Il est vrai, comme le disait le général De Gaulle, que les principes dits de Vichy ne sont que « le prolongement normal de la devise républicaine ». C’est bien ce que pensaient les monarchistes qui, en 1848, rédigèrent la constitution de la IIe République. Au juste, les vraies valeurs nationales « modernes », républicaines ou non, se fondent sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, approuvée en août 1789 par S. M. le roi Louis XVI.
François-Georges Dreyfus
Revue universelle
Printemps 2010
http://www.polemia.com/les-valeurs-repu ... a-realite/
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
François-Georges Dreyfus, historien, chercheur et universitaire (1928 – 2011).
♦ L’évocation des valeurs républicaines est le pont aux ânes des discours politiques, et souvent le meilleur moyen d’imposer le politiquement correct à coups d’interdits.
Mais il ne s’agit que d’une construction idéologique artificielle imposée à coups d’ukases médiatiques et au mépris de toute réalité historique. C’est l’inculture au service de la propagande. Car qu’en a-t-il été dans la réalité historique ? Evoquer les valeurs républicaines c’est renvoyer à l’histoire des quatre premières Républiques : une histoire que François-Georges Dreyfus, aujourd’hui disparu, a revisitée avec clarté et brio dans le numéro de printemps 2010 de la Revue universelle (7 rue Constance, 75018 Paris). Plutôt que le bégaiement incantatoire l’histoire devrait nourrir la réflexion des politiques.
Polémia
Les valeurs républicaines, le mythe et la réalité.
A tout bout de champ, on ne cesse de mettre en avant les valeurs républicaines. Qu’est-ce à dire ? Honorer les valeurs républicaines, c’est évidemment honorer les républiques qui ont précédé la Ve. Se rend-on compte que cela signifie mettre à l’honneur les Ire, IIe, IIIe et IVe Républiques. Il n’est pas sûr que les défenseurs des valeurs républicaines aient songé à cela. La Ire République, 1792-1799, c’est la Convention et le Directoire, c’est-à-dire, d’abord, un régime totalitaire et génocidaire, puis, avec le Directoire, un régime aux coups d’Etat successifs, où règnent désordre, corruption et impuissance. Bonaparte y mettra fin avec le Consulat.
La IIe République : une République sans républicains.
La IIe République est une République sans républicains, puisque les élections de 1848 donneront la majorité aux monarchistes et que le peuple français, au suffrage universel, élira président de la République Louis Napoléon Bonaparte. Certes, ladite République dont la Constitution est rédigée « en présence de Dieu et au nom du peuple français », proclame pour principes « la liberté, la fraternité et l’égalité » ; mais elle a pour base « la famille, la propriété et l’ordre public », lesquels – soit dit en passant – ont largement inspiré la doctrine du régime de Vichy. De toute manière, les Français, au milieu du XIXe siècle, sont si peu républicains que le régime est renversé par le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Je ne pense donc pas que ce soit à la IIe République que songe la gauche aujourd’hui quand elle vante les « valeurs républicaines » – même si Victor Hugo l’a glorifiée, après coup ! Restent les IIIe et la IVe Républiques. Sont-elles sources des « valeurs républicaines » ? Examinons la question.
La IIIe République, école laïque et ascenseur social républicain.
La IIIe République, dans la mémoire française, c’est l’Age d’or. Est-ce si vrai ? On met à l’honneur de cette République d’avoir renforcé la liberté politique. C’est assez exact, mais il faut quand même nuancer. Accepterait-on aujourd’hui qu’un ministre mute dans un arrondissement voisin un instituteur qui le gêne ? C’est ce que fit Louis Barthou dans les Basses-Pyrénées. Surtout, sous la IIIe République, l’essor de l’anticléricalisme fait de l’intolérance un des éléments clés de la politique républicaine. Cet anticléricalisme conduit à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ce qui n’est pas aussi scandaleux qu’on le dit. La loi de 1905 libère l’Eglise. Gambetta, homme politique intelligent, était hostile à cette séparation ; l’Etat concordataire intervenait dans la nomination des évêques – prêtant parfois une oreille attentive aux suggestions du Grand Orient de France ! Mais la laïcité républicaine n’est pas « laïque » ; elle est véritablement « laïciste ». A titre de saine comparaison, voyez comment le canton de Genève, un des rares cantons suisses où les Eglises sont séparées de l’Etat, gère les problèmes religieux. L’anticléricalisme laïciste français, soutenu d’ailleurs par les milieux réformés, entraînera une intolérance généralisée qui perdure dans certains milieux aujourd’hui. De cet anticléricalisme va naître, il est vrai, une politique scolaire de grande qualité. Jules Ferry, un des très grands ministres de la IIIe République, mit en place un régime éducatif qui durera jusqu’en 1962. L’école laïque, gratuite et obligatoire ne sera pas aussi laïciste qu’on a bien voulu le dire. C’est grâce à cette politique que va naître l’ascenseur social républicain, permettant aux fils d’ouvriers ou de paysans de sortir de leur condition et d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat ou de l’économie. Il est vrai que le système n’était pas égalitariste, comme il l’est aujourd’hui. Les bourses étaient attribuées, à condition sociale égale, à ceux qui les méritaient, par leur travail et leurs résultats. C’était peut-être élitiste, mais c’était efficace.
La IIIe République, une république jacobine.
La IIIe République est le modèle d’une république jacobine : elle rejettera, de 1875 à 1940, toute politique de décentralisation que défendait, depuis 1850, la droite monarchiste ou libérale. Si l’on regarde les manuels d’histoire d’avant 1980, il est fait gloire à la IIIe République de sa politique coloniale. Il n’était point question alors de repentance. A l’actif de la IIIeRépublique, l’intégration dans l’ensemble français de la Tunisie et du Maroc, de la plus grande partie de l’AOF sauf le Sénégal, de la plus grande partie de l’AEF sauf le Gabon, de Madagascar, du Cambodge, du Laos, de l’Annam et du Tonkin, territoires pour lesquels la Chine reconnut notre souveraineté par le Traité de Tianjin en 1885. Il est vrai, d’ailleurs, que la colonisation française, si elle fut généralement fort humaine, était fondée sur les principes définis par Jules Ferry. Pour lui, « les colonies sont le moyen de permettre l’accès à la civilisation de peuples étrangers à nos valeurs ». Pour lui encore « les colonies sont le moyen de placement des capitaux le plus avantageux… La fondation d’une colonie, c’est la fondation d’un débouché ». Malheureusement, la colonisation française ne fut guère efficace. Les investissements furent limités, et les infrastructures (routes et voies ferrées) de médiocre qualité. Au reste, en 1914 comme en 1938, le total des voies ferrées construites en AOF et en AEF représente un kilométrage plus faible que celui du seul Nigeria. Si la politique marocaine de Lyautey et de ses successeurs fut un grand succès, ce fut assez largement le cas en Indochine aussi et en Algérie. En Indochine, il faudrait souligner les efforts considérables faits (entre 1940 et 1945) par l’amiral Jean Decoux. En Algérie, le gouvernement de la République ne saura pas favoriser l’essor de l’agriculture et n’aura pas le courage de résister tant aux mollahs qu’aux colons, et n’instituera pas l’enseignement laïc et obligatoire que prévoyaient les lois Ferry. De surcroît l’anticléricalisme gouvernemental freina les efforts d’évangélisation des Pères Blancs, notamment en Kabylie.
La IIIe République, malthusianisme démographique et sous-industrialisation.
Peut-être faut-il mettre tout cela sur le compte du malthusianisme démographique, économique et social et le considérer comme une « valeur républicaine » ? De 1870 à 1913, la population française passa de 39 à 41 millions d’âmes, quand le Reich allemand passait pour sa part de 39 à 62 millions. Même constat peut être dressé pour la production industrielle : tandis que celle de l’Allemagne a quintuplé, la nôtre n’a fait que doubler. Rejetant la politique économique libérale de Napoléon III, les gouvernements ont eu une attitude frileuse devant l’économie qui aboutira à la loi douanière de Méline, de 1892. La France préfère exporter son fer plutôt que de faire de l’acier, avec un résultat extraordinaire : en 1913, elle exporte quatre fois moins de produits industriels vers son allié russe que le Reich allemand !
La Grande Guerre entraînera un renouveau d’industrialisation en France. Essor de l’industrie de l’aviation, de l’automobile, de l’industrie chimique ; cet essor sera sans lendemain. Dès la fin des années 1920, l’industrie aéronautique française, la première en 1918, perd du terrain : en 1930, elle est dépassée par les industries allemande, italienne, anglo-saxonne et même japonaise. En 1938, la production industrielle française, malgré le retour de l’Alsace et de la Lorraine, est plus faible qu’en 1913. Il est vrai que durant cette période la France a mal géré ses énormes capitaux. C’est ainsi qu’elle refuse de s’intéresser au canal de Panama (inauguré en 1914). Tout cela s’explique par le goût du « petit » mis en avant par Gambetta (mort pourtant en 1882) et qui caractérise la pensée économique de la France républicaine. En 1940, aucune entreprise française n’est comparable à Krupp, à IG-Farben, à la General Electric, à Dupont-De-Nemours ou à Ford. Il est significatif qu’à la veille de la Seconde guerre mondiale, aucun fabricant de téléphone n’est français : tous sont filiales de Siemens, Eriksson ou ATT. La France est un pays sous-industrialisé, et c’est en 1940 la raison de sa défaite ; car il lui a été impossible de mettre en place, entre 1935 et 1940, une industrie d’armement digne de ce nom, les nationalisations de 1936 n’ayant, bien sûr, rien réglé. Au reste, le 31 décembre 1939 la France possède 12 kilomètres d’autoroute, quand, de 1933 à 1939, le Reich en a construit près de 2.000 !
En cette France sous-industrialisée, on peut penser que l’agriculture est de qualité. Au recensement de 1936, 53% des Français vivent dans des communes de moins de 2.000 habitants ; les paysans sont le premier groupe professionnel – soit 39% de la population active. Mais, comme le souligne dans les années 1930 le syndicaliste agricole Jacques Le Roy Ladurie, le monde agricole est marginalisé par rapport au monde urbain. Sans doute parce qu’ils sont jugés « réactionnaires », les milieux ruraux sont dédaignés par la République. La meilleure preuve en est l’absence de tout enseignement rural professionnel public. Certes, il existe, à côté de l’Institut agronomique (« l’Agro »), quatre écoles supérieures d’agriculture, mais l’Etat n’a créé aucun collège agricole au profit des fils d’exploitants. Le monde catholique seul s’intéresse à ces problèmes. Conséquence ? Les résultats obtenus par l’agriculture française sont médiocres ; les rendements sont faibles. En 1870, le rendement moyen en blé à l’hectare est le même (12 quintaux) en France et dans le Zollverein. En 1914, les rendements français et allemand sont respectivement de 14 et 17 quintaux. En 1939, pour la période 1935-1939, ils sont de 19 pour le Reich et de 15 pour la France. Il en va de même pour nos vaches laitières dont le rendement est de 30% inférieur à ce qu’il est en Allemagne, aux Pays-Bas et au Danemark. Au Danemark on sent l’influence des communautés religieuses qui derrière le pasteur Grundtvik insistaient sur une formation agricole concomitante de la formation religieuse. En France, l’Eglise catholique persécutée par la République ne put jamais atteindre à telle influence. Pourtant, seule, elle met en place un début d’enseignement agricole et crée trois écoles supérieures d’agriculture de grande qualité.
Le désastre de quarante, une illustration des fausses valeurs de la République.
Il est vrai que le système républicain se fonde sur un fonctionnement aberrant des institutions. Pourtant les textes constitutionnels de 1875 donnent à la France une des meilleures constitutions qu’elle ait eues : un président de la République qui a la plénitude du pouvoir exécutif, nomme et révoque les ministres et ne connaît pas de « président du Conseil ». Les chambres siègent quelques mois par an et, pour éviter la démagogie, un quart des sénateurs est inamovible. Ce beau système ne fonctionnera jamais, en sorte que de 1870 à 1914, la France aura soixante gouvernements, puis quarante-deux de 1920 à 1940. Nous sommes loin d’un régime parlementaire à l’anglaise. Il est vrai que le scrutin à deux tours est aussi pernicieux que la représentation proportionnelle, avec les mêmes effets. On le voit, il est difficile de dégager des « valeurs républicaines » à partir de l’évolution de la IIIe République. Il y eut, certes, de grands principes, sitôt foulés au pied que proclamés, ou tout simplement oubliés par les « vedettes » républicaines, à quelques rares exceptions près. Cette instabilité ministérielle entraîne l’absence de toute politique extérieure solide. Le « grand ministère » Gambetta (73 jours, du 14 novembre 1881 au 26 janvier 1882) en est la meilleure preuve : il échoue sur la mise en place d’un condominium franco-anglais sur l’Egypte en raison de l’opposition des chambres. Naturellement, le président de la République aurait pu jouer un rôle, mais Jules Grévy était hostile à Gambetta ; il laissa faire le Parlement ! Le désastre de 1940 est l’illustration tragique de toutes les fausses valeurs de la République. Les politiques (les politiciens ?) des années 1930 sont presque tous « antifascistes », mais peu d’entre eux comprennent que pour lutter contre le Troisième Reich il faut réarmer, se trouver des alliés solides. Au nom des grands principes, on refuse l’alliance, préparée par Pierre Laval, contre le régime hitlérien avec l’Italie de Mussolini, alors demandeur. On est profondément attaché à l’alliance anglaise, puisque l’Angleterre est une grande démocratie ; mais on oublie complètement que depuis le 11 novembre 1918, à 11 heures 01, l’Entente cordiale a fait place à la mésentente cordiale. De 1918 à mars 1939, personne n’a compris que l’Angleterre était notre adversaire en Europe. Chaque fois qu’elle aurait pu nous soutenir, elle s’est opposée à nous, ayant trop peur d’une hypothétique prépondérance française en Europe centrale. Elle interdit toute réaction à la remilitarisation du Reich, en 1935, à la réoccupation de la Rhénanie, à l’Anschluss de 1938 et se refuse à soutenir la Tchécoslovaquie au moment de Munich. A Paris, les efforts d’autonomie militaire de certains politiques sont d’ailleurs rejetés par un Parlement essentiellement pacifiste. Jusqu’en 1937, le budget de la défense française est largement inférieur à ses besoins. La Chambre refuse, en 1934 et 1935, la mise en place de divisions blindées, car elle attache une importance excessive à la Ligne Maginot. Pour comprendre cet état d’esprit et la situation qui s’ensuit, il suffit de relire le compte rendu des débats à la Chambre des députés de 1935. Reproche y est fait, à juste titre, des négligences et des erreurs de l’état-major général, mais quand, en 1938, le général Gamelin réclame la création de quatre divisions cuirassées d’active, le président (du Conseil) Daladier n’accepte que la formation de divisions de réserve qui ne seront mises en œuvre qu’en cas de déclaration de guerre. En mai 1940, ces divisions étaient en cours de formation ; elles ne pourront tenir le rôle que l’on attendait d’elles. Autre question, mais de même essence, la non-militarisation de l’Afrique du Nord, si intelligemment combattue par Georges Mandel, ministre des Colonies en 1938-1940. Pas un mot n’en est dit lorsque l’on débat de l’armistice, en 1940…
En définitive la IIIe République, par son action, ne saurait avoir été source de ce que l’on appelle aujourd’hui les « valeurs républicaines ». On le voit dans les événements européens ; c’est particulièrement sensible en matière sociale. Dès 1870, les milieux catholiques ont eu conscience des difficultés du prolétariat. Ils sont alors les seuls à avoir une pensée sociale, mais leurs propositions de loi sont systématiquement refusées par une Chambre anticléricale. La IIIe République, ce sont « les couches moyennes au pouvoir » (Gambetta). Or, elles ont des visions socio-économiques étriquées, sont très largement adeptes de ce que Jean Touchard appelait « le goût du petit »; leurs visions socio-économiques sont étriquées et elles ne nourrissent guère de considération pour leur personnel. Peu à peu, syndicats et partis socialistes se marxisent et voient la solution de leurs problèmes dans la lutte des classes, fondement de la charte d’Amiens de 1906. A l’époque même où, en Allemagne, dans les pays scandinaves, se développe un mouvement socialiste « révisionniste », se constitue en France un socialisme marxiste et internationaliste, au point que, lorsque le germaniste Charles Andler informe Jaurès de la montée du nationalisme dans la gauche allemande, il est exclu de la SFIO (1912) ! Ainsi la IIIe République sera-t-elle le dernier Etat de l’Europe occidentale à se doter d’une vraie politique de protection sociale. On a souvent dit que la IIIe République a été un âge d’or ; tout au plus peut-on dire qu’elle a été un régime trop aimé ! Au reste il suffit de regarder le Code pénal de 1938 pour se rendre compte qu’il y a une distance profonde entre les valeurs de la IIIe République et ce que l’on appelle aujourd’hui les « valeurs républicaines ». Des textes terribles sont promulgués par Daladier, en 1938, qui prévoient la mise en place de véritables camps de concentration pour les étrangers en situation irrégulière. Citons pour mémoire les camps des Milles, de Rivesaltes ou de Gurs. La loi du 10 août 1932 « protégeant la main-d’œuvre nationale » est préparée par Edouard Herriot et Albert Sarraut sur la proposition de… la CGT. Tous les textes depuis la loi de 1893 spécifient que tout étranger en situation irrégulière doit être immédiatement reconduit à la frontière. La mendicité est interdite, et la situation des femmes fait d’elles des citoyennes de seconde zone.
On comprend en conséquence qu’après le désastre de 1940 les chambres réunies à Vichy, se sentant responsables, aient appelé à une profonde transformation de la vie politique française. La IIIe République laisse donc la place au régime de Vichy, régime décrié, mais où commence un renouveau de certaines valeurs mises en avant en 1848 et développées dans les années 1930 par ceux que l’on a appelés les « non-conformistes des années Trente »; et c’est à Uriage, sous la direction de Pierre Dunoyer de Segonzac, que se mettra en place une pensée politique dont personne n’ose rappeler qu’elle inspirera autant Vichy que la Résistance, et donnera ses marques au mouvement gaulliste. Choquons-nous, en soulignant les liens existant entre Révolution Nationale et valeurs de la IVe République ? Pourtant, la IVe République se construit sur la pensée de la Résistance fondée, comme la Révolution Nationale, sur les idées développées par Plan, de Philippe Lamour, Esprit, d’Emmanuel Mounier, ou Ordre Nouveau, qui rassemble Arnaud Dandieu, Alexandre Marc, Robert Aron, Daniel-Rops, Jean Jardin et Denis de Rougemont, pour ne citer que les plus fameux. Certes, il y a le poids des communistes et la volonté des socialistes de ne leur faire aucune peine, mais l’influence de la pensée résistante est essentielle. Si la première constitution de la IVe République est marxiste (ce qui explique son rejet en avril 1946), la Constitution adoptée en novembre suivant avait des qualités que l’on ne peut oublier. Malheureusement, elle ne sera jamais appliquée à la lettre, détournée qu’elle fut dès le départ par le comportement du président Ramadier qui instituera une double investiture, non prévue par les textes. Si le président de la République est condamné à inaugurer les chrysanthèmes, des pouvoirs considérables sont conférés au président du Conseil ! Or, ces pouvoirs font peur aux premiers présidents du Conseil – des socialistes qui refusent d’en user. Très significative de cette peur, la manière dont sera appliqué le Titre VIII de la Constitution sur l’Union française. Ce Titre prévoit des « territoires associés », à côté des DOM et des TOM, et les ministres qui en ont la charge sont souvent socialistes ou MRP. Il ne leur viendra pas à l’idée de proposer immédiatement (dès 1947) au Maroc, à la Tunisie, aux Etats indochinois le statut d’Etat associé. Il faudra trois ans pour qu’on y songe ; il sera trop tard. Les gauches demandent aujourd’hui à la France de faire repentance de sa politique coloniale. Doit-on rappeler que de janvier 1946 à la fin 1948, les ministres de l’outre-mer sont tous socialistes ? Le seul Marius Moutet en occupe le ministère dans les gouvernements Félix Gouin (du 26 janvier au 24 juin 1946), Georges Bidault (du 24 juin au 16 décembre 1946), Léon Blum (du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947) et Paul Ramadier (du 22 janvier au 22 octobre 1947). La Guerre d’Indochine a débuté, Léon Blum étant président du gouvernement provisoire de la République. De même faudra-t-il attendre la loi Defferre (largement préparée par Pierre Messmer), de 1956, pour qu’une grande autonomie soit accordée aux territoires d’outre-mer. Au reste, la Guerre d’Algérie, jusqu’en 1958, est gérée par la gauche, de Pierre Mendès-France à Guy Mollet, en passant par François Mitterrand. Les grandes proclamations de la gauche actuelle ne changent malheureusement rien à ces faits !
La IVe République une vraie réussite économique due aux technocrates.
La IVe République a connu, à bien des égards, une vraie réussite économique. C’est l’aspect positif de l’instabilité ministérielle qui avait le gros avantage de laisser à des technocrates de haute qualité le soin de reconstruire la France et de l’industrialiser. A ma connaissance, il n’y eut jamais de débat à l’Assemblée nationale sur la politique nucléaire de notre pays. Or, elle débuta dès la fin des années 1940 ! La IVe République conserve encore un sens certain de la Nation, qui conduira, par exemple, au rejet de la CED. Et il convient de se souvenir que PCF et RPF n’avaient pas ensemble la majorité absolue et que ce sont radicaux et droite modérée à qui le pays doit cet échec ! En fait, tout au long de ces années, le sentiment national est maintenu, même à gauche, par une bonne partie de la classe politique. Il ne s’agit pas de faire l’éloge de la IVe dont les défauts sont patents, mais de rappeler que quelques actions peuvent être portées à son crédit, du fait, c’est vrai d’une administration de qualité et non de ministres qui – la plupart du temps – ne « règnent » que six mois. En ce temps, les valeurs de travail, d’effort sont à l’ordre du jour, comme le sens de la hiérarchie. Au crédit aussi de la IVe République, il faut placer la politique familiale : il n’est pas inintéressant de se rappeler qu’en 1970, il y a moins de 35.000 divorces chaque année, quand nous en sommes aujourd’hui à 150.000. Les valeurs familiales, au sens traditionnel du terme, sont une caractéristique de la IVe République, comme elles l’étaient d’ailleurs sous la IIIe qui punissait l’avortement avec la sévérité qu’on a dite. La IVe République, hélas ! c’est l’époque aussi où, sous l’influence du plan Langevin-Wallon, commence la déliquescence du système éducatif français qui, d’ailleurs, se révèle incapable de faire face à l’explosion scolaire…
Travail, famille, patrie des valeurs républicaines ?
Achevons. Si lamentables à bien des égards ont été ces régimes, ils avaient maintenu des valeurs qui ne sont pas les « valeurs républicaines » d’aujourd’hui. Travail, Famille, Patrie, ces trois termes caractérisent au fond assez bien ce que l’on peut appeler « valeurs républicaines », quoi qu’en pensent la gauche et nombre des intellectuels d’aujourd’hui. Il est vrai, comme le disait le général De Gaulle, que les principes dits de Vichy ne sont que « le prolongement normal de la devise républicaine ». C’est bien ce que pensaient les monarchistes qui, en 1848, rédigèrent la constitution de la IIe République. Au juste, les vraies valeurs nationales « modernes », républicaines ou non, se fondent sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, approuvée en août 1789 par S. M. le roi Louis XVI.
François-Georges Dreyfus
Revue universelle
Printemps 2010
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Turreau et les colonnes infernales
Malgré les préparatifs fébriles en vue de commémorer le 200ème anniversaire de la Révolution Française, malgré l'unanimisme des partis politiques français autour des "acquis" de 1789, un certain nombre de travaux tentent encore et toujours de cerner l'histoire de cette révolution, non d'une point de vue républicain, partisan et politicien mais d'un point de vue analytique, objectif et historique. L'ouvrage d'Elie FOURNIER, que nous évoquons ici, tente de nous expliquer ce que fut réellement, sur le plan du vécu, la Révolution française, après les brèches ouvertes ces dernières années par des historiens comme François FURET ou Pierre CHAUNU. Il ne s'agit pas de la Révolution de Paris ni de celle des membres du Club des Jacobins ni celle des "représentants du peuple" à la Convention, mais celle des peuples qui constituaient alors l'ancien royaume de France, présentement transformé en "République une et indivisible".
Le cas de la Vendée est exemplaire. Mais il n'est pas unique. D'autres provinces connurent alors des mouvements de révoltes populaires face aux exigences et à la tyrannie des comités de gouvernement. La révolution fut en effet transformée en révolte sous-tendue par les intérêts d'une certaine classe, la bourgeoisie. Et le pouvoir parisien, appuyé sur des forces armées recrutées dans les grandes capitales (Paris mais aussi Marseille, Grenoble, Lyon, Toulouse, etc...) exerça une répression féroce contre des citoyens qui refusaient le vieux principe jacobin de la "République ou la mort!".
Des hommes et des femmes, pour la plupart attachés à leurs prêtres, mais aussi aux premières réformes de la révolution (notamment la suppression d'un certain nombre de privilèges) furent massacrés au nom des valeurs neuves de la "Liberté" et de "l'Egalité". FOURNIER prend ici comme exemple le véritable génocide (le mot n'est pas trop fort!) perpétré par les généraux républicains au nom du pouvoir central sur les populations de la Vendée et des territoires limitrophes. Le décor est planté: 23 décembre 1793, juste après la défaite des troupes royalistes, accompagnée de 100.000 morts sur les routes de Normandie et de Bretagne. Pour réduire définitivement les séditions royalistes, la Convention prend la décision, sur la proposition des "patriotes" vendéens représentés à cette même Conven- tion, de supprimer froidement et systémati- quement tous les "brigands" vendéens. D'ailleurs, pour mieux marquer cette volonté d'en finir, on modifie le nom de cette région en "Vengé"...
Effacement des gens, effacement des souvenirs. Il faut extirper toute trace de vie sur ces terres, interdire par la terreur toute révolte contre la République. De fait, la République peut puiser dans le passé récent: l'exemple est là, celui des grandes répressions opérées par les troupes de l'Ancien Régime en Corse. Dans une lettre écrite le 14 juin 1794 par le Général VIMEUX au Comité de Salut Public, on peut lire à propos de la campagne de Vendée: "La guerre et le brigandage de Vendée finiront, mais comment et avec quels moyens? Avec ceux qu'on employa en Corse, après de grosses dépenses et bien des années d'erreur"... Déclaration qui rejoint par ailleurs celle du Général HUCHE, l'un des organisateurs les plus "consciencieux" et les plus patriotes de la guerre de Vendée.
Et cette terreur que connut la Vendée, terreur dont les pouvoirs centraux furent les inspirateurs, déléguant par décrets et proclamations (le plus célèbre de ces décrets étant celui du 1er août 1793) aux généraux et aux représentants du peuple le soin d'accomplir "l'extermination" (mot utilisé dans les textes légaux) des "brigands" vendéens (entendez non seulement les combattants chouans sous les ordres des chefs royalistes Charette, Stofflet, de la Rochejacquelain, etc. mais aussi tous les habitants de la Vendée sans considération d'âge ou de sexe). Cette "extermination" fut une réédition de celle qu'avait appliquée un MARBEUF à la république paoline corse quelques décennies auparavant. La tactique était simple: détruire systématiquement tous les "repaires" des habitants de la région révoltée. Autrement dit, la politique de la terre brûlée, pratiquée à une échelle collective.
Un arrêté du Général Louis Marie TURREAU donne d'ailleurs la liste, non exhaustive, des communes proscrites. Les deux "colonnes agissantes" seront responsables du massacre de plusieurs dizaines de milliers de paysans, de citoyens des villes accusés de mollesse ou de modération patriotique et même d'élus communaux pourtant favorables à la République. Ainsi, le 28 février 1794 eut lieu le massacre des Lucs, au cours duquel furent assassinés 110 enfants âgés de 7 ans et moins!
Le livre de FOURNIER nous dévoile d'autre part les causes réelles de cette politique de génocide perpétrée par les comités parisiens. Le règne de la Terreur est moins une période républicaine au sens politique du terme qu'une période morale, celle du règne de la vertu robespierriste!
Les personnages de ROBESPIERRE et de SAINT JUST, relayés en province par les délégués CARRIER à Nantes ou TALLIEN à Bordeaux symbolisent ce passage de la révolution à la construction d'une cité vertueuse. Il s'agit ici d'une nouvelle guerre de religion, au cours de laquelle s'opposent les partisans minoritaires du culte de l'Etre Suprême, ersatz de l'ancien culte catholique accomodé aux valeurs nouvelles de 1789 et les anciens tenants du culte chrétien, catholique apostolique et romain. D'ailleurs le levier des révoltes populaires paysannes en Vendée fut beaucoup moins la défense du trône que celle de l'autel. Le royalisme militant resta le fait d'une minorité consciente et l'attachement aux rites catholiques le principe de la dynamique chouanne.
Une fois de plus, il était utile de rappeler une certaine réalité de la révolution française. L'image idyllique colportée par les institutions républicaines d'éducation nationa- le, appuyée sur les travaux de MICHELET, est aujourd'hui de plus en plus remise en cause. Moins par des historiens partisans de l'Ancien Régime que par des universitaires désireux de mieux reconnaître, derrière les masques de la propagande et des idées toutes faites, la réalité historique. Au total, le livre de FOURNIER est un excellent ouvrage. A lire pour apprendre que l'histoire ne se déroule pas selon un mécanisme manichéen mais consiste en un choc perpétuel de contradictions.
Ange SAMPIERU.
Elie FOURNIER, Turreau et les colonnes infernales, Albin Michel, Paris, 1985, 89 FF.
http://vouloir.hautetfort.com/archive/2 ... 93614.html
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Malgré les préparatifs fébriles en vue de commémorer le 200ème anniversaire de la Révolution Française, malgré l'unanimisme des partis politiques français autour des "acquis" de 1789, un certain nombre de travaux tentent encore et toujours de cerner l'histoire de cette révolution, non d'une point de vue républicain, partisan et politicien mais d'un point de vue analytique, objectif et historique. L'ouvrage d'Elie FOURNIER, que nous évoquons ici, tente de nous expliquer ce que fut réellement, sur le plan du vécu, la Révolution française, après les brèches ouvertes ces dernières années par des historiens comme François FURET ou Pierre CHAUNU. Il ne s'agit pas de la Révolution de Paris ni de celle des membres du Club des Jacobins ni celle des "représentants du peuple" à la Convention, mais celle des peuples qui constituaient alors l'ancien royaume de France, présentement transformé en "République une et indivisible".
Le cas de la Vendée est exemplaire. Mais il n'est pas unique. D'autres provinces connurent alors des mouvements de révoltes populaires face aux exigences et à la tyrannie des comités de gouvernement. La révolution fut en effet transformée en révolte sous-tendue par les intérêts d'une certaine classe, la bourgeoisie. Et le pouvoir parisien, appuyé sur des forces armées recrutées dans les grandes capitales (Paris mais aussi Marseille, Grenoble, Lyon, Toulouse, etc...) exerça une répression féroce contre des citoyens qui refusaient le vieux principe jacobin de la "République ou la mort!".
Des hommes et des femmes, pour la plupart attachés à leurs prêtres, mais aussi aux premières réformes de la révolution (notamment la suppression d'un certain nombre de privilèges) furent massacrés au nom des valeurs neuves de la "Liberté" et de "l'Egalité". FOURNIER prend ici comme exemple le véritable génocide (le mot n'est pas trop fort!) perpétré par les généraux républicains au nom du pouvoir central sur les populations de la Vendée et des territoires limitrophes. Le décor est planté: 23 décembre 1793, juste après la défaite des troupes royalistes, accompagnée de 100.000 morts sur les routes de Normandie et de Bretagne. Pour réduire définitivement les séditions royalistes, la Convention prend la décision, sur la proposition des "patriotes" vendéens représentés à cette même Conven- tion, de supprimer froidement et systémati- quement tous les "brigands" vendéens. D'ailleurs, pour mieux marquer cette volonté d'en finir, on modifie le nom de cette région en "Vengé"...
Effacement des gens, effacement des souvenirs. Il faut extirper toute trace de vie sur ces terres, interdire par la terreur toute révolte contre la République. De fait, la République peut puiser dans le passé récent: l'exemple est là, celui des grandes répressions opérées par les troupes de l'Ancien Régime en Corse. Dans une lettre écrite le 14 juin 1794 par le Général VIMEUX au Comité de Salut Public, on peut lire à propos de la campagne de Vendée: "La guerre et le brigandage de Vendée finiront, mais comment et avec quels moyens? Avec ceux qu'on employa en Corse, après de grosses dépenses et bien des années d'erreur"... Déclaration qui rejoint par ailleurs celle du Général HUCHE, l'un des organisateurs les plus "consciencieux" et les plus patriotes de la guerre de Vendée.
Et cette terreur que connut la Vendée, terreur dont les pouvoirs centraux furent les inspirateurs, déléguant par décrets et proclamations (le plus célèbre de ces décrets étant celui du 1er août 1793) aux généraux et aux représentants du peuple le soin d'accomplir "l'extermination" (mot utilisé dans les textes légaux) des "brigands" vendéens (entendez non seulement les combattants chouans sous les ordres des chefs royalistes Charette, Stofflet, de la Rochejacquelain, etc. mais aussi tous les habitants de la Vendée sans considération d'âge ou de sexe). Cette "extermination" fut une réédition de celle qu'avait appliquée un MARBEUF à la république paoline corse quelques décennies auparavant. La tactique était simple: détruire systématiquement tous les "repaires" des habitants de la région révoltée. Autrement dit, la politique de la terre brûlée, pratiquée à une échelle collective.
Un arrêté du Général Louis Marie TURREAU donne d'ailleurs la liste, non exhaustive, des communes proscrites. Les deux "colonnes agissantes" seront responsables du massacre de plusieurs dizaines de milliers de paysans, de citoyens des villes accusés de mollesse ou de modération patriotique et même d'élus communaux pourtant favorables à la République. Ainsi, le 28 février 1794 eut lieu le massacre des Lucs, au cours duquel furent assassinés 110 enfants âgés de 7 ans et moins!
Le livre de FOURNIER nous dévoile d'autre part les causes réelles de cette politique de génocide perpétrée par les comités parisiens. Le règne de la Terreur est moins une période républicaine au sens politique du terme qu'une période morale, celle du règne de la vertu robespierriste!
Les personnages de ROBESPIERRE et de SAINT JUST, relayés en province par les délégués CARRIER à Nantes ou TALLIEN à Bordeaux symbolisent ce passage de la révolution à la construction d'une cité vertueuse. Il s'agit ici d'une nouvelle guerre de religion, au cours de laquelle s'opposent les partisans minoritaires du culte de l'Etre Suprême, ersatz de l'ancien culte catholique accomodé aux valeurs nouvelles de 1789 et les anciens tenants du culte chrétien, catholique apostolique et romain. D'ailleurs le levier des révoltes populaires paysannes en Vendée fut beaucoup moins la défense du trône que celle de l'autel. Le royalisme militant resta le fait d'une minorité consciente et l'attachement aux rites catholiques le principe de la dynamique chouanne.
Une fois de plus, il était utile de rappeler une certaine réalité de la révolution française. L'image idyllique colportée par les institutions républicaines d'éducation nationa- le, appuyée sur les travaux de MICHELET, est aujourd'hui de plus en plus remise en cause. Moins par des historiens partisans de l'Ancien Régime que par des universitaires désireux de mieux reconnaître, derrière les masques de la propagande et des idées toutes faites, la réalité historique. Au total, le livre de FOURNIER est un excellent ouvrage. A lire pour apprendre que l'histoire ne se déroule pas selon un mécanisme manichéen mais consiste en un choc perpétuel de contradictions.
Ange SAMPIERU.
Elie FOURNIER, Turreau et les colonnes infernales, Albin Michel, Paris, 1985, 89 FF.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Aspects économiques de la Révolution Française
«La Révolution fut provoquée par les abus d'une classe revenue de tout, même de ses privilèges, auxquels elle s'agrippait par automatisme, sans passion ni acharnement, car elle avait un faible ostensible pour les idées de ceux qui allaient l'anéantir. La complaisance pour l'adversaire est le signe distinctif de la débilité, c'est à dire de la tolérance, laquelle n'est en dernier ressort qu'une coquetterie d'agonisants».
Cioran, Ecartèlement, Gallimard, 1979, p. 30.
Tout découpage dans le déroulement continu du temps global peut paraître arbitraire, et plus arbitraire encore celui qui se désintéresse des dates "historiques". Le mouvement de la pensée nous offre l'ensemble du XVIIIième siècle pour comprendre la formation économique des révolutionnaires. La périodisation des faits ne peut s'appuyer sur le commencement de la Révolution, mais plutôt sur 1778, date à laquelle interviennent d'une part la guerre d'Amérique et les dépenses qu'elle occasionne, d'autre part la fermeture de certains marchés (surtout pour les vins), l'ouverture de la plupart des ports espagnols au commerce d'Amérique, ce qui vivifie l'activité économique de la péninsule ibérique. Tout cela contribue à expliquer la gêne économique française à la veille de 1789. De plus, les figures de proue disparaissent dans ce laps de temps: Rousseau (1712-1778), Voltaire (1694-1778), Diderot (1884). Après que la pièce eut été écrite, le spectacle pouvait commencer. On est aussi tenté de se référer à une trinité solide. Avant la Révolution, l'agriculture périclite: c'est une période de stagnation et de baisse des prix qui dure jusqu'en 1787. Le marasme unit les difficultés des rentiers et des entrepreneurs, des bourgeois et des petits propriétaires, aux misères de la masse (1). Ensuite, la Révolution qui perturbe les conditions générales de l'activité économique. Enfin, les lendemains qui chantent ou déchantent: ruine du grand commerce, stagnation du secteur agricole et... première phase de la révolution industrielle. La Révolution crée aussi un lien entre ceux qui ont traversé la même tourmente et rapproche la pensée d'hommes assez différents. La distance semble très grande entre les scolastiques, les mercantilistes, la "secte" physiocratique. Or, ce triple sceau marquera les consensus et dissensus économiques des révolutionnaires.
Le modèle newtonien
La Révolution, au sens le plus large, est d'abord dans l'esprit: elle est dans l'intelligibilité du monde à partir du modèle Newtonien et dans la méthode d'analyse des faits socio-économiques. Elle est aussi l'irruption et l'éruption de forces souterraines obscurément en travail, rassemblées dans la formule du "double corps" de l'Etat. Enfin, de près comme de loin, car c'est la même chose, le bilan matériel s'inscrira tout en nuance. Comme Fabrice del Dongo, nous n'y verrons ni victoire, ni défaite, mais, contrairement à lui, des laissés pour compte et des profiteurs.
I. Les principes de la pensée économique
Au milieu du XVIIIième siècle a été atteint un seuil critique: des idées qui flottaient dans l'espace mental atterrissent et s'imposent. La pensée théorique s'incarne de plus en plus dans la réalité concrète des hommes. L'originalité du siècle tient à cette tentative de faire déboucher la réflexion dans l'action, sous la direction de monarques "éclairés" par la lumière philosophique. Louis XVI en était lorsqu'il confia le pouvoir à Turgot, imbibé d'encyclopédie et de physiocratie. Les essais de réforme se heurtent aux privilégiés qui évoluent cependant au sein du même univers mental, le paradigme newtonien: les divergences ne s'étaleront qu'au moment d'articuler contenu politique et fonctionnement économique.
L'Europe des Lumières rassemble sans distinction de frontières un grand nombre d'esprits autour d'idées communes: l'invocation de Newton. G. Gusdorf insiste sur l'absence de Descartes qui ne compte que "quelques défenseurs au XVIIIième siècle, le plus souvent en dehors de monde scientifique" (2). Le développement du savoir privilégie la physique et la biologie car les mathématiques sont en retrait pour deux raisons: elles ne paraissent pas ouvrir la voie à la connaissance expérimentale et détournent des recherches sur l'origine de nos idées, traitées comme des évidences intrinsèques. Sur ce socle physico-biologique germera une nouvelle approche de la société, accordant à l'économie un grand rôle. Les intérêts sont rehaussés au niveau des passions et, ensemble, préoccupent le siècle, puis partagent les révolutionnaires selon une ligne inspirée de Quesnay d'un côté et de Rousseau et Necker d'autre part.
Consensus newtonien
La science newtonienne a été diffusée en France par Voltaire. L'Anglais John Locke, dont l'œuvre a si fortement influencé les révolutionnaires, était un ami de Newton. L'Ecossais David Hume, en 1739, dans son Traité de la nature humaine, affirmait que la science de l'homme serait une science au sens newtonien du terme. Or, Hume a eu un ascendant sur Condillac, Adam Smith, les "Idéologues" (ceux-ci traduiront l'œuvre d'Adam Smith excellemment résumée par Condorcet) (3). James Bentham (1748-1832) se proposait de devenir le Newton du monde moral. Tout ce petit monde, essentiel pour comprendre la formation intellectuelle des révolutionnaires, est donc newtonien. Il semble que ce dernier ait ouvert la voie au progrès de la connaissance en dégageant la physique de la simple imagination. Surtout, il a affirmé l'existence d'un monde composé de matière et de mouvement. Par l'attraction, une intelligibilité unique embrasse l'ensemble de réel. L'autorité de cette synthèse lui vaudra d'être utilisée à tout propos. Bon nombre d'auteurs en retiennent la distinction entre causes et lois, et la possibilité d'une expression mathématique sans fondements métaphysico-théologiques. Newton rend possible la recherche de formes d'intelligibilité hors de la transcendance et permet de fonder les sciences de l'homme sur le modèle de la science des choses. De manière très générale, la compréhension doit passer par les stades successifs de l'observation, de l'expérimentation, et de la théorie mathématique. La science expérimentale trouve ici droit de cité, jusqu'à devenir un véritable phénomène d'époque et à servir d'amusement à la veille de la Révolution. Le désir d'enseigner la physique expérimentale une fois les jésuites expulsés (1762), sera décisif dans la création des écoles techniques, où se formera une élite de la compétence, qui trouvera dans la Révolution un moyen d'exprimer ses capacités. Saint-Simon, prophète de l'aristocratie scientifique, fut un grand admirateur de Newton. En cette seconde partie du XVIIIième siècle, la cause est entendue: les règles de la vraie méthode ont été formulées une fois pour toutes. La question est alors de savoir s'il faut interpréter cette certitude au seul niveau de la connaissance du monde ou si elle s'étend à la réalité elle-même. Y-a-t-il dualité ou unité des causes physiques et des causes morales? Si Turgot admet la dualité, c'est parce que le domaine humain est soumis au progrès. Mais les physiocrates cherchent à déduire toute l'organisation économique et sociale d'un principe unique et A. Smith étudie et enseigne la "philosophie morale", véritable science des mœurs conçue sur le modèle de celle de la nature. Il n'est pas jusqu'à la franc-maçonnerie qui, pour se donner l'illusion de penser, publie sous la plume de son réformateur le plus illustre, Désaguliers (1683-1742), un dithyrambe newtonien en 1728. La philosophie de la nature (qui désigne alors la science) s'infiltrera aussi dans le rêve d'une "philosophie" de l'histoire, connaissance susceptible de permettre aux hommes la maîtrise de leur destinée. Les têtes pensantes de la Révolution en étaient imbibées.
Priorité des faits sur les idées
La conversion générale à la science incite, en tous domaines, à donner priorité aux faits sur les idées. La conséquence en est un découragement spéculatif et une priorité reconnue à l'analyse sur la synthèse. La notion de système doit donc subir une reformulation pour ne pas se discréditer. Turgot fournira les moyens lors de l'éloge de V. de Gournay, précurseur des physiocrates. Il existe un mauvais sens du mot système, "suppositions arbitraires par lesquelles on s'efforce d'expliquer tous les phénomènes, et qui, effectivement, les explique tous également, parce qu'ils n'en expliquent aucun" (4). Il y oppose un sens plus favorable, où "un système signifie une opinion adoptée mûrement, appuyée sur des preuves et suivie de ses conséquences". De contemplative, la science se fait opérative et technique: elle doit servir les utilités de l'homme et regrouper, pour être effective, les énergies. Peu à peu, la civilisation traditionnelle incarnée par la pensée scolastique et l'autorité royale tournée vers la puissance et la gloire se disloque, le paradigme newtonien œuvrant pour transformer le milieu. Pendant des siècles, l'univers mental avait reposé sur la subordination de l'Eglise à Dieu, du fidèle à l'Eglise, du citoyen au service de l'Etat. A la fin du XVIIIième siècle, cette perspective se trouve inversée. Les révolutionnaires légitimeront en droit un ordre social qui s'installe au cours du siècle, et dont la dimension économique ne prend de relief que dans le contexte global d'une nouvelle morale, d'une autre spiritualité, d'une anthropologie différente.
La triade pré-révolutionnaire
L'attitude caractéristique des philosophes du XVIIIième siècle est de traiter tous les docteurs scolastiques de "casuistes" avec le plus profond mépris. R. de Roover (5) précise que la doctrine de l'usure, en particulier, est fortement attaquée par Turgot, Condillac, les physiocrates. En France, la loi qui légalisera les clauses contractuelles autorisant le versement d'intérêts ne verra le jour que le 12 octobre 1789: la Révolution marquait la fin d'un monde.
Les scolastiques ne diabolisaient pas le commerce, mais lui préféraient l'agriculture car la tentation de succomber à l'usure y était moindre. Les mercantilistes avaient adopté le point de vue inverse: le commerce est la plus noble des professions. Alors que l'économie scolastique s'affirmait universelle en ce qu'elle cherchait les lois assurant la justice, les mercantilistes ne disposèrent jamais d'une doctrine ou d'une méthode unifiées. En France, le terme de colbertisme résume correctement la politique économique inspirée par l'idée d'une plus grande responsabilité du pouvoir dans la gestion du pays. Pourtant, cette action fut fermement critiquée par Vauban (1646-1714) et surtout son cousin Boisguillebert (1646-1714) dont la réflexion fiscale et la conception de l'économie comme système annoncent les physiocrates et la nouvelle perception de l'Etat. Boisguillebert écrit du point de vue souverain tout en critiquant les idées mercantilistes. Il existe donc, en ce début du XVIIIième, une possibilité de réflexion économique sans référence ni à l'univers scolastique ni au libre-échange et qui s'infiltrera dans les mentalités jusqu'à la fin du siècle.
L'idée d'ordre naturel relie la pensée scolastique aux hommes de la Révolution. "De concept éthico-juridique, la loi naturelle devient progressivement concept analytique" (6).
L'essor de la science expérimentale et de l'intelligibilité analytique autorise les physiocrates à proposer un schéma conforme à la nature. En même temps, l'économie acquiert une autonomie que lui déniait les docteurs scolastiques: elle cesse d'être partie d'un ensemble plus vaste pour devenir, avec les mercantilistes, une collection de règles pratiques d'enrichissement. Les fondements de l'intervention sur les prix, les critiques fiscales, s'inspirent tout autant de l'héritage intellectuel scolastique que d'une volonté de servir l'Etat. Incarné par son souverain depuis que la pensée politique s'est émancipée du religieux, promouvant dans le mouvement un nouveau concept de pouvoir. Selon Louis Dumont (7), il en est résulté l'idée d'une consistance des activités productives et commerciales, de sorte que la formation des équilibres et des déséquilibres de quantités ne devait plus s'expliquer par la volonté d'en haut, divine ou étatique, ni par le hasard, mais par des mécanismes qu'il fallait observer et analyser. Il a fallu la réunion de deux conditions: la dissociation du politique et de l'économique et la transition d'une attitude normative à une attitude positive. Au XVIIIième siècle, l'individu a suffisamment droit de cité pour rendre possible la théorie économique, mais à condition de rester subsumé dans un ensemble. On décèle dans la pensée économique l'émancipation de l'individu "tandis que réapparaît, sous une forme souvent anodine et déguisée, le point de vue de la totalité sociale" (8).
Cosmopolitisme contre tradition scolastique
Ce tout réapparaît dans le débat sur la citoyenneté au cours duquel s'affrontent la version cosmopolite (des idées communes suffisent) et la tradition scolastique qui, à travers Thomas d'Aquin, perpétue l'univers latin: la religion est un patriotisme car elle n'appartient pas à la vertu théologale de la foi, mais à la vertu morale de la justice qui consiste à rendre à l'autre ce qui lui est dû. La religion est la justice si la dette ne peut être rendue, ce qui concerne les ancêtres et Dieu. Ainsi Thomas d'Aquin enseignait que le patriotisme est le culte des morts, c'est-à-dire une forme de la religion.
La présence simultanée d'individualisme et de holisme est frappante chez Quesnay, inspirateur de réformes fiscales, mais surtout figure exemplaire des futurs débats sur les fondements de l'intervention étatique en économie. Vincent de Gournay avait proposé de "laissez faire, laissez passer" affirmant l'autonomie économique. Quesnay, négligeant les sommes de réflexion sur la valeur développées dans deux directions, le travail ou l'utilité, s'en remet à la terre pour engendrer toute richesse. Un tel privilège ne s'explique, selon Dumont, que par la forme spéciale de propriété qui s'attache à la terre. La propriété immobilière subordonne l'économie à d'autres instances (politique, morale, religieuse) et ne sépare pas la relation aux choses de relations entre hommes. Quesnay appartient encore à l'idéologie holiste lorsqu'il confie le pouvoir politique aux propriétaires immobiliers qui payeront seuls les impôts, mais il récuse l'intervention de l'Etat dans l'activité économique, s'affirme anti-mercantiliste en défendant la liberté des échanges et la propriété privée. Soulignons aussi, en reprenant le commentaire de G. Haarscher (9), que Quesnay met l'accent sur la production, la création des valeurs, alors que les mercantilistes s'intéressaient à la circulation, au commerce. La préoccupation productive est en effet un trait général de l'époque: Condillac (1714-1780) accordait une attention particulière au travail, principale source de valeur car l'idéal d'une ascèse contemplative a cédé la place au désir d'affronter le monde pour le mettre en valeur. Le travail créateur à la façon de R. Crusoé est mis en honneur, même s'il en résulte des incompatibilités avec d'autres vertus.
La Fable des Abeilles de Mandeville
Le succès de la Fable des Abeilles (1705) de Bernard de Mandeville (1670-1733) fut lié au scandale et aux protestations qu'elle suscita. L'humanité est comparée à une ruche dans laquelle chaque homme a le droit et le devoir de poursuivre son intérêt car il contribuera le plus efficacement au bien commun, les "vices privés" devenant des "bienfaits publics". La pensée de Mandeville développe une psychologie qui sera celle des morales fondées sur l'intérêt, mais insiste surtout sur l'activité tout en opposant la simple diligence à l'esprit d'industrie défini par la soif de gagner et le désir infatigable d'améliorer notre condition. L'accent mis sur l'activité, de Mandeville à Quesnay, puis A. Smith instillera le discours révolutionnaire sur la pauvreté.
Dernière caractéristique des principes fondateurs de la pensée économiques pour l'époque révolutionnaire: le traitement de la composition des intérêts privés. Lorsque l'individu devient le sujet élémentaire, l'atome de la réflexion, la pensée économique doit réfléchir sur l'harmonisation des actes. La conscience d'une désagrégation se traduit chez Quesnay par un recours à l'ordre naturel qui soumet l'homme à la nature. Mais la notion d'individu ou d'agent (terme ultérieur) se spécifie au moyen d'attributs: les intérêts et les passions. La Révolution française, en effaçant les statuts d'une société d'ordres, définit la Nation comme l'ensemble des individus identiques sous l'angle du dénombrable et du législatif et résoud le problème d'agrégation par la volonté générale. G. Haarscher affirme que Necker et Rousseau sont les deux figures de l'opposition à Quesnay en ce qu'ils brident l'économie, à laquelle Quesnay aurait conféré une trop grande liberté pour la soumettre aux règles du pacte social, à la "volonté générale". Les deux instances (politique et économique), libérées de l'ordre religieux peuvent entrer en conflit virulent: l'économie autonomisée proteste contre l'interventionnisme étatique, tandis que le politique du contrat social récuse le mouvement autonome de l'économie.
Ainsi, le débat se situe-t-il tout entier à la charnière de deux mondes sur la ligne de partage du holisme et de l'individualisme. Les tenants de la théorie du contrat social plaident en faveur de l'individualisme politique et critiquent tout ce qu'il entrave: l'ordre naturel de Quesnay, élément traditionnel, mais aussi l'économie émancipée susceptible de déstabiliser l'univers contractuel. La position de Locke, dans la perspective de Dumont, est essentielle pour comprendre la suite. Locke affirme que la relation entretenue par l'individu avec les choses passe simplement par la propriété à condition d'être légitimée par le travail. En conséquence, le point de vue holiste pourra déclarer illégitime certaines formes de propriété: les révolutionnaires useront de l'argument. Dire que le travail doit constituer le critère de la propriété, c'est aussi affirmer que sa qualité mesure la valeur des biens et poursuivre avec Grotius, Hobbes, Pufendorf, une réflexion sur la valeur "objective". L'oubli des débouchés est révélateur: la marchandise doit trouver acheteur, répondre à une demande, quelle que soit la nature de cette dernière. Il appartiendra à Galiani (1728-1787), Condillac (1715-1780), Turgot, de développer la théorie "subjective" de la valeur empruntée aux scolastiques de l'école de Salamanque.
A l'aube de la Révolution, un creuset culturel avait façonné les acteurs, leur suggérant des interprétations et des solutions aux questions économiques. Ils disposaient de trois repères: la démarche de la physique et la méthode analytique, la nécessité d'agréger et de réguler les intérêts privés, la dévalorisation du passé, inutile lorsque tout repose sur le travail ou l'ordre naturel. Il faut donc soit en revenir à l'antique, soit créer des schémas abstraits dans lesquels la logique des origines se substitue à l'histoire des origines. Munis de ce bagage, ils s'efforceront de traiter deux questions fondamentales: le prix des subsistances et son corollaire, la pauvreté; le budget de la république qui suppose de choisir les dépenses et de justifier les ressources.
II. Le double corps de l'Etat
Empruntée à P. Rosanvallon qui désigne ainsi l'œuvre de Boisguillebert, l'appelation décrit parfaitement le dilemme dans lequel nagera la Révolution: le tout et la partie. L'Etat, assimilé au Souverain, n'est qu'une partie du corps social et politique, ayant une fonction spécifique: défense et sûreté. En contre-partie, il perçoit l'impôt dont les caractéristiques sont à débattre. En même temps, l'Etat est l'ensemble du corps social; le souverain se confond avec ses peuples: il est le tout. L'Etat doit donc remplir un double rôle. En tant que simple partie, il offre la sécurité "extérieure". En tant que tout, il a deux devoirs: maintenir le corps social en bonne santé (la circulation des biens ou consommation), assurer la concorde intérieure ou paix sociale (maintenir le "corps uni"). En particulier "les pauvres, dans le corps de l'Etat sont les yeux et le crâne, et par conséquent les parties délicates et faibles"(9). La question des subsistances et de la pauvreté était donc à traiter en priorité.
La menace de l'indigence
La question sociale en 1789 renvoyait au problème de la pauvreté. La mauvaise récolte de 1788 avait fait bondir le prix du grain dans des proportions oubliées depuis 1709. Les premières enquêtes de la Révolution constatent que onze millions de Français sont dans l'indigence, souvent contraints d'errer à la recherche d'un moyen d'existence (12). De mai à juillet 1789, les émeutes de chômeurs se conjuguent aux pillages des convois de grains. Comment analyser la cherté du blé et que faire? La question est ancienne: depuis 1764, les économistes polémiquent sur le sujet. Convient-il de laisser agir vendeurs et acheteurs? Faut-il intervenir pour améliorer le ravitaillement? Le débat n'est pas futile car les milieux populaires consacrent en moyenne la moitié de leurs revenus à l'achat de pain, base de l'alimentation. F. Aftalion (13) cite les travaux de G. Rudé qui fixe à huit livres quotidiennes (de pain), la quantité nécessaire (en moyenne) à une famille de quatre personnes. Pour des rémunérations journalières de 20 à 50 sous, selon les activités, il ne fallait pas que le prix du pain de quatre livres montât au dessus de huit ou neuf sous. Necker avait publié en 1775 un ouvrage (Essai sur la législation et le commerce des grains) dans lequel il montrait une claire compréhension du phénomène, sans qu'il nous soit possible de préciser s'il connaissait l'étude de Gregory King (1648-1714), premier auteur à avoir relié les fluctuations du prix du blé au volume des récoltes. Turgot aussi préconisait la libre circulation des grains comme moyen d'assurer la compensation régionale des surplus et déficits. Condorcet, enfin, dans ses Réflexions sur le commerce des blés (1776) prend parti pour Turgot. Il existait donc de bonnes analyses des mouvements de prix, susceptibles de fonder une politique d'approvisionnement.
La politique de l'Ancien Régime reposait sur une réglementation des marchés, le stockage, et un système d'approvisionnement pour Paris. Une mauvaise récolte, en poussant les prix à la hausse, enrichit les producteurs qui peuvent attendre et spéculer: mais le résultat est le même en cas de stockage préventif. Les révolutionnaires n'ont pas su trancher: Robespierre utilise l'édit du maximum et adhère à la thèse des saboteurs et des accapareurs... Mais le débat économique était soumis aux pressions des sans-culottes, ensemble de salariés et de propriétaires dont les maîtres et compagnons formaient l'ossature: ils ont joué un grand rôle de l'été 1791 à l'été 1794. Leurs préoccupations, en matière d'économie, n'allaient pas au-delà d'une revendication en faveur d'un niveau de vie décent. Il existe plusieurs méthodes pour en arriver là. Or, les sans-culottes préféraient le contrôle des salaires, car ils raisonnaient dans le cadre d'une nature, en bute aux méchants riches: "Les pauvres étaient naturellement patriotes et vertueux, tandis que les riches, qui avaient été trop longtemps habitués à ne considérer que leurs propres intérêts, étaient incapables de générosité républicaine" (14). La nature fournit des aliments dont les prix ne montent qu'après spéculation. Cette perversion de la nature justifie un châtiment que les circonstances rendront exemplaire.
Que faire, alors, vis-à-vis des indigents? L'Assemblée Constituante a formulé des principes élaborés en projets de décrets par le comité de mendicité, qui sera transformé en Comité des Secours publics, par la Législative et la Convention. Ce comité de mendicité rassemble de nobles âmes: le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt, le Comte de Virieu, Boncerf (auteur d'une brochure sur les inconvénients des droits féodaux), Barère, Guillotin. Il affirme le droit de chacun à sa subsistance et propose de substituer le secours public à l'aumône par des versements forfaitaires des départements.
«Les secours publics sont une dette sacrée»
Dans le préambule de la Constitution de 1793, Robespierre réaffirme: «Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler» (15). Les lois qui se succèdent de mars 1793 à Floréal An II traitent des pauvres hors d'état de travailler et des pauvres sans travail, chômeurs ou "fainéants". Pour ces derniers, la Révolution se coulera dans l'esprit de l'Ancien Régime, ne changeant que les modalités. Adieu fouets, galères et vieux dépôts, place à l'incarcération dans une maison d'arrêt pour toute personne demandant de l'argent ou du pain sur la voie publique. Dans ce "lieu de vie", le travail est obligatoire, le salaire retenu aux 2/3 pour les frais de séjour. Ce n'est rien de plus que le traditionnel "renfermement". Une innovation cependant: les récidivistes «de niveau trois» partent peupler, huit années au moins, une colonie. Dans le même temps, la législation ne peut ignorer les anciens ateliers de charité. Elle les transforme en travaux publics ou grands travaux, payés les trois quarts du prix moyen de la journée de travail. La quintessence de la pensée révolutionnaire charitable s'exprime dans un texte de Barère, au moment de présenter la nouvelle loi sur proposition du Comité de salut public (22 floréal an II): «La mendicité est... une dénonciation vivante contre le gouvernement... Le tableau de la mendicité n'a été jusqu'à présent sur la terre que l'histoire de la conspiration des propriétaires contre les non-propriétaires... Si l'agriculture est la première et la véritable richesse d'un Etat, nous devons prouver aujourd'hui que l'intérêt du législateur est de favoriser les cultivateurs avant toutes les classes de la Société...». Responsabilité du gouvernement, dichotomie propriétaires/non-propriétaires, priorité à la pauvreté campagnarde: tous les ingrédients révolutionnaires sont rassemblés sans qu'une analyse nouvelle rompe avec les pratiques de l'Ancien Régime.
Recettes et dépenses
L'historiogaphie des finances à la fin du XVIIIième siècle met l'accent sur deux dimensions complémentaires: le point de vue budgétaire strict qui évalue les revenus et les dépenses, le rapport entre l'Etat et les milieux financiers. De façon générale, l'Etat doit satisfaire les besoins et désirs publics par opposition aux besoins personnels. Dans un article publié en 1918 (La crise de l'Etat fiscal), Joseph Schumpeter indiquait que «les finances publiques constituent l'un des meilleurs points de départ pour une étude approfondie de la société» (16). L'Etat fiscal apparut au XVIième siècle pour payer les dépenses de guerre. Le sociologue N. Elias affirme que la période axiale se situe au cours de la Guerre de Cent Ans, lorsque des prélèvements occasionnels destinés à des usages précis et bien déterminés se sont transformés en une institution permanente, puisque le Roi a toujours besoin d'argent pour mener à bien les conflits (17). En toutes hypothèses, il apparait que les dépenses passèrent avant les recettes puis, après que l'Etat eut acquis une solide structure, on leva des impôts pour des raisons qui étaient autres que la raison initiale. Jusqu'en 1788, où un édit crée le Trésor royal (naissance du principe d'un trésor public), les finances du Roi ne sont pas vraiment des finances publiques. Alain Guéry rappelle: «Les financiers qui sont chargés de leur gestion sont des officiers. Leurs revenus sont des gages et non des salaires. Ils ne gèrent pas des caisses publiques, mais leurs caisses privées, dans lesquelles les fonds qui appartiennent au Roi sont en compte, avec d'autres fonds d'origines diverses» (18). Les dépenses sont d'abord militaires quoiqu'il soit impossible de mener de longs conflits par insuffisance de ressources. L'endettement considérable limite l'effort qui, nécessairement, retombe. Les dépenses consacrées directement au commerce et à l'économie ne dépassent pas 1% du total des dépenses. Le dernier budget pour 1788 est assez bien connu et n'est pas considéré comme atypique: la dette absorbe plus de la moitié (50,5%), la guerre et la diplomatie 26,3% (guerre: 16,8%; marine et colonies: 7,2%; affaires étrangères: 2,3%), les dépenses civiles 23,2% (la cour: 5,7%; administration générale: 3%; secours: 2,8%; économie: 3,7%; instruction et assistance: 1,9%). La politique budgétaire est tournée exclusivement vers la recherche de l'argent nécessaire pour couvrir les dépenses engagées et "l'idée que les dépenses et les revenus de la cour puissent être utilisés dans le sens d'une action sur la vie économique et sociale du pays, échappe aux habitudes, aux attitudes et aux mentalités, non seulement des responsables de l'administration royale des finances, mais aussi des publicistes et économistes du temps" (19). Les révolutionnaires se préoccupèrent aussi de trouver des recettes, mais après qu'ils eurent mis à bas le système fiscal sans étudier sérieusement les effets du financement sur l'économie. Après les décisions et les débats théoriques, le personnel et ses réseaux.
La structure du financement
Le système fiscal jusqu'à la Révolution s'organisait autour de quatre prélèvements (20). Les droits d'origine féodale, qui n'étaient pas les plus insupportables: Alfred Cobban (21) a montré que l'attaque contre les droits seigneuriaux devaient s'interpréter comme une contestation de leur commercialisation croissante et que la révolte paysanne était tournée contre la bourgeoisie propriétaire de ces droits. La dîme d'Eglise, second prélèvement, était bien vivante: 10%. Les impôts indirects, perçus par la ferme générale, regroupaient la gabelle, les aides (frappant surtout les boissons), les traites (droits de douane). Enfin, les impôts directs: taille, capitation.
Ce système fiscal souffrait d'au moins deux tares: il était anti-économique et son recouvrement coûtait cher. Les états généraux, convoqués pour résoudre le problème financier, le contestèrent rapidement (13 juin), car il n'était point fondé sur le consentement national. Lorsque s'ouvre le grand débat, en mars 1790, les positions de l'assemblée oscillent, d'après R. Schnerb (22), entre la condamnation sans réserve des droits de consommation (chef de file: Roederer), et le compromis nécessaire à l'alimentation des caisses publiques. Dupont de Nemours, rapporteur du comité des impositions, s'inscrit dans le second courant. Le 11 mars 1790, il propose de supprimer la gabelle et les droits de marque sur les cuirs, les fers, les amidons, et suggère de relever les droits de douane, de maintenir le produit du tabac, ainsi que les droits sur les boissons. Il justifie ses propositions par la pensée physiocratique et affirme vouloir créer en faveur des propriétaires les conditions d'une meilleure rentabilité. Ultérieurement, pense-t-il, il sera possible de supprimer tous les impôts indirects.
Les adversaires sont "infatigables à rappeler que l'impôt indirect, volontaire, convient à l'homme libre" (23). En vain. Les impôts indirects succombèrent... temporairement. La Révolution n'est en fait qu'un accident au milieu d'une tendance à l'aménagement des impôts indirects. Calonne et Necker s'en étaient déjà préoccupés: les droits indirects comblaient 43 % des ressources budgétaires en 1788. En les supprimant, on posait le problème du fonctionnement normal de l'Etat. La béance budgétaire paniqua le groupe de la Montagne dont l'obsession devint la quête de ressources: les assignats y pourvoieront. La tentation pour les constituants était d'autant plus grande qu'ils raisonnaient selon la causalité angélique: un bon régime lève de bons impôts (i.e.: équitables) dont s'acquitteront avec allégresse tous les citoyens. "C'est pourquoi le système fiscal de la constituante est caractérisé par l'absence à peu près totale de moyens de contrainte (24). Les constituants ont créé trois contributions directes: la "foncière" sur le revenu de la terre; la "mobilière" sur les revenus industriels et les rentes; la "patente" pour le commerce. La contribution foncière, impôt de répartition, fut votée le 17 mars 1791 pour être perçue la même année. Pas de cadastre, des responsables départementaux sans formation, le résultat ne fut pas à la hauteur des besoins, alors que tout paraissait réglé depuis qu'une Trésorerie Nationale complétait le dispositif. Bilan de 1791, 100 millions de déficit. Augmenter les impôts? La pression fiscale épousait la norme pré-révolutionnaire. L'innovation financière s'imposait. Assignats... vous voilà...
Le personnel des finances
De l'Ancien Régime à l'Empire, le même personnel gère les finances (25). L'assemblée constituante avait innové sur trois points: réduire au maximum les fonctionnaires des finances et confier aux contribuables la collecte des impôts; cependant, il fallait du personnel pour centraliser les sommes, payer les dépenses, répartir les fonds. Trois catégories de fonctionnaires en naquirent: receveurs (par districts), payeurs généraux (un par département), commissaires du Trésor. Au nombre de six (recette, liste civile, dette publique, guerre, marine, comptabilité), ils examinaient les demandes des ministères et rendaient compte à un bureau de comptabilité composé de quinze membres nommés par le roi. Cette belle architecture va fonctionner selon une double logique: montée en puissance du pouvoir administratif d'un côté, affairisme de l'autre. L'instabilité ministérielle et l'obsession des réformes facilitent l'exercice du pouvoir par les hommes des bureaux. Citons pour l'exemple la situation de la trésorerie. Dans ces cadres, elle ressemble comme une sœur à l'ancien trésor royal. La diversité des attributions et la partition en six secteurs justifiaient une coordination minimale assurée par un secrétaire. Ce poste essentiel conserva le même titulaire de fin 1792 à... 1822. Les intitulés du poste changèrent, les régimes passèrent, le sieur Lefèvre demeura, trente années durant, inamovible.
La dimension affairiste décourage les tentatives de compréhension globale. Pour M. Bruguière, l'extrême complication de ces opérations variées rend illusoire un tel projet. Pourtant, "les activités financières conduites sous la convention avant et après le 9 thermidor représentent une expérience fort exceptionnelle de contrôle universel par l'Etat. Elles contiennent en outre la clé de nombreux destins individuels... C'est là, si l'on ose s'exprimer en termes peu élégants, que gît le "placard aux cadavres" de notre histoire contemporaine (26). La trésorerie, dès sa création en 1791, récupère une partie du personnel de l'Ancien Régime, puis une partie des commissaires nommés par Louis XVI resteront en place après sa disparition. En 1795, à la chute de Robespierre, quatre d'entre eux sont toujours en fonction. La Convention laissa carte blanche aux commissaires de la Trésorerie pour réaliser deux objectifs: approvisionner les armées; nourrir les populations civiles. La fonction remplie mettait à l'abri des vicissitudes politiques le personnel administratif. Le Directoire n'eut qu'un responsable financier: Ramel, qui, en conflit avec la trésorerie pour l'extinction des mandats territoriaux, sortit vainqueur à l'occasion du coup d'Etat du 4 septembre 1797 (18 fructidor). La Trésorerie nationale rentra alors dans le rang en obéissant mieux au responsable politique.
Par delà ce phénomène bureaucratique, la vraie Révolution, pour Sédillot (27), est dans le domaine financier: le passage de la primauté du sang à la primauté de l'argent. Aux nobles succèdent les notables et «les droits de la naissance ne pourront rien contre ceux de la finance» (28). Cette explosion du capitalisme se traduit par une promotion du banquier et du spéculateur. Les grands financiers de l'Ancien Régime n'étaient pas très populaires et certains payèrent même leur gloire passée de leur vie. Ils furent remplacés par de nouveaux spéculateurs, entretenant des liens étroits avec des nobles cupides et des responsables révolutionnaires. Pour Cobban, "les financiers constituaient le secteur de la société le moins engagé politiquement. Toutes les politiques et tous les gouvernements apportaient du grain à leur moulin" (29). Cela vaut certainement pour une classe de spéculateurs "modestes" car les circonstances sont propices à toutes sortes de trafics: "On monnaye l'élargissement d'un détenu, la délivrance de certificats de civisme, la mise aux enchères privilégiée des biens nationaux, le vote de certains décrets" (30). Mais l'appartenance à un réseau caractérise les plus grands corrupteurs et des corrompus: l'occultisme et la franc-maçonnerie émergent pour la première fois à côté d'autres réseaux plus traditionnels d'ordre géopolitique.
Robert Darnton a retracé l'ambiance intellectuelle de la fin du XVIIIième. Dans La fin des lumières (31), il expose le rôle du mesmérisme, frontière entre science et pseudo-science ou occultisme. Avant la Révolution, Marat se consacre à l'étude de la lumière, de la chaleur et rédige des traités complètement farfelus. La première apparition de Robespierre sur la scène nationale date de ses écrits sur la science et le paratonnerre en particulier. Mesmer recrute ses partisans chez les futurs chefs révolutionnaires: La Fayette, Brissot, Bergasse, Roland... Par l'intermédiaire de la "société de l'harmonie universelle", les esprits éclairés rencontrent les âmes sensibles et les hommes d'affaires. Bergasse est membre d'une riche famille de commerçants lyonnais. Kornmann vient des milieux bancaires strasbourgeois. Cette société, insiste Darnton, n'est pas une cellule révolutionnaire, mais un cercle pour gens riches et distingués où se côtoient bourgeoisie et aristocratie. Cet occultisme est compatible avec le thème du "pur amour", diffusé par le piétisme et les sociétés franc-maçonnes dont le développement fut très rapide à partir de 1773.
Le pouvoir financier, après le déclenchement de la Révolution, a été exercé pendant trente mois par des praticiens issus de l'administration précédente (ex.: Lambert). Les vingt-sept mois suivants sont dominés par les figures des banquiers protestants: Necker et Clavière. Pendant cinq ans et quatre mois, le groupe principal est lié au commerce, au bois, aux étoffes. C'est l'époque de Clavière, Ramel. Le Directoire remet en selle des spécialistes: Gaudin, Mollien, en vérifiant qu'ils entretiennent des accointances utiles (Mollien est lié à des agents de change). Durant onze années, un point commun transcende ces personnes: leur appartenance à la maçonnerie, seule association à s'étendre sur toute la France. Solidarités personnelles et géographiques renforcées par cette appartenance, voire carte de visite facilitant des contacts en Angleterre, en Belgique, on ne peut parler de complot "explicite". Mais nous suivrons l'appréciation de Bruguière qui conclut au triple rôle de ce mouvement: cadre commode et discret de filet protecteur ou d'échelle de corde. Le tout dans une atmosphère d'exaspération de l'occultisme qui déboucha, à la Révolution, sur "la transmutation du papier en or, ou de l'argent en domaines nationaux, bien plus sûrement que ne l'eût permis le Grand Œuvre" (32).
III. Décollage du capitalisme en France
Au sortir de l'épopée napoléonienne se répand le sentiment de l'existence d'un retard français par rapport à l'Angleterre. F. Caron ouvre son histoire économique de la France (33) en rappelant que la traversée de la Manche était nécessaire pour s'initier aux techniques nouvelles, pour y embaucher des ouvriers. Le retard a donc un sens précis: l'écart technologique qui s'est creusé pendant la Révolution et l'Empire, "catastrophe nationale" d'après M. Lévy-Leboyer. Mais l'économie française a finalement progressé au XIXième siècle avant les Etats-Unis et l'Allemagne. Ne faut-il pas alors nuancer le qualificatif et en réévaluer d'autres aspects? D'abord parce que les démarrages sont inimitables; l'obsession du retard oublie que le comparatisme est un art délicat. Nous en montrerons les embûches. Ensuite, les transformations importantes ne sont pas souvent le résultat d'une action précise, mais résultent d'effets pervers. Nous relèverons ceux dont le rôle est incontestable.
Des démarrages inimitables
Le capitalisme n'est pas universel et n'émerge pas automatiquement par simple accumulation de capital. A. Caillé (34) insiste sur l'aplanissement nécessaire de trois disjonctions pour former le capitalisme indissociable du marché. La disjonction spatiale: le prix d'une denrée doit être identique sur les marchés villageois; disjonction temporelle: refus du crédit généralisé (avec le crédit apparait la dépendance des communautés par rapport à l'échange); disjonction entre grand commerce (réservé à l'Etat et aux groupes dominants) et commerce local. Le grand commerce (d'aventure, à longue distance) existe de tous temps un peu partout. Il procure des profits élevés, mais incertains. Par contraste, le capitalisme suppose un commerce de marchés, portant sur des biens courants reproductibles en grande quantité. Les prix se fixent alors sur ces marchés qui intéressent les classes moyennes, regroupement hétéroclite d'artisans, marchands, fonctionnaires, laboureurs à l'aise.
Dans l'histoire du développement, l'Angleterre a ouvert la voie par la réunion d'un ensemble de conditions non programmables a priori (35). Au début du XVIIième siècle, elle se tailla un empire dans le nouveau monde. La Révolution anglaise donna le pouvoir au parlement après 1688 et le Roi n'eut plus l'initiative fiscale. Les victoires contre les Hollandais lui ouvrirent le marché mondial. Enfin, les enclosures dégonflèrent peu à peu les actifs du secteur primaire qui, affluant dans les villes, engendrèrent des relations nouvelles entre producteurs ruraux et centres urbains. Tout cela n'était pas original et ne garantissait aucune supériorité définitive. Le basculement se produisit après 1780: l'innovation technique matérialisée par la machine à vapeur appliquée à l'industrie textile et à la métallurgie. L'accroissement de puissance fut tel que Manchester fabriqua des cotonnades à meilleur prix que les artisans de l'Inde (Madras, Calcutta). Les Français, comme les autres, ont été surpris par ce changement qui mettait le monde à la portée des Anglais, aptes à ruiner, à pastoraliser quelque pays que ce soit... Il fallait que ces marchés fussent libres d'accès, ce que la Révolution française, involontairement, a favorisé. Les auteurs français, frappés par l'industrilisation, négligent les éléments complémentaires. Pourtant, la technique est insuffisante à assurer un développement cumulatif. Il faut tout d'abord une structure de la population active, liée à l'organisation sociale et aux rendements agricoles, or il n'y a pas de "Révolution alimentaire" en France jusqu'en 1840, moment où les rendements des céréales s'accroissent sans retour (36). La Révolution de 1789 a provoqué une dégradation du niveau alimentaire, comme toutes crises de subsistance depuis des siècles. Rien d'original donc, si ce n'est, d'après Morineau, que les mauvaises récoltes ne donnent plus lieu à des envolées de prix aussi spectaculaires qu'au siècle précédent car l'approvisionnement s'est fluidifié. Deuxième ingrédient: les marchés extérieurs, dans plusieurs branches du commerce international.
La France avait su conquérir ou garder une excellente position. Domination des marchés d'Italie et du Levant; premier fournisseur de l'Espagne en articles manufacturés, extension du commerce d'entrepôt des denrées coloniales par Saint-Domingue (où la productivité des cultures de la canne et du café en autorisait la vente à vil prix). La France ne concurrençait pas réellement la Grande-Bretagne, car la part de l'industrie y était faible (2/5). L'essentiel portait sur le café, le sucre, le vin et, point faible que la Révolution balaiera, il dépendait étroitement de Saint-Domingue. Enfin, l'industrie; elle a montré beaucoup de vitalité au XVIIIième siècle, en particulier: la laine, les toiles, le coton, la soie. L'industrie minière a démarré (charbon) et, avec elle, la production de fonte.
Résumons encore, si cela est possible sans caricaturer. La Grande-Bretagne a moins de main-d'œuvre agricole, domine des marchés et a, la première, utilisé la technique pour produire des biens destinés à des classes moyennes. Elle n'est pas organisée selon le modèle royal français. La comparaison selon le seul critère industriel est insuffisante. L'appréciation doit porter sur une configuration de structures (sociales et économiques) dans un environnement où la guerre impose ses contraintes matérielles, ce que nous montrerons ci-dessous, après que les éléments peu liés au conflit eurent été envisagés.
Une main-d'œuvre surabondante qu'il faut orienter vers l'industrie et qui, vivant en ville, doit acquérir peu à peu de nouvelles normes de consommation. Ce premier passage obligé (dans le contexte socio-historique du XVIIIième siècle) dans la longue marche du développement s'était ouvert au milieu du siècle dans le grand mouvement en faveur de l'éducation. Le despotisme éclairé avait reçu l'assentiment de tous les penseurs français, à l'exception de Rousseau, pour mettre en œuvre une politique de réformes inspirées par la raison, en vue de bien commun. Il y eut donc des tentatives pour créer des établissements pilotes: école des Ponts et Chaussées (1744), école royale militaire (1751). De plus, certaines régions disposaient d'une population alphabétisée. Alors qu'en 1790, le taux moyen n'atteignait pas 50%, le Nord-Est de la France était alphabétisé à 68%. Enfin, il existait une tradition corporatiste qui formait des artisans dans les écoles techniques. La Révolution a accéléré l'introduction des sciences dans les études, œuvre couronnée par l'université napoléonienne. Mais l'idée d'instruction publique ou d'éducation nationale n'est pas "révolutionnaire" et la Révolution ne se dote pas des moyens nécessaires à la réalisation concrète de son slogan: l'instruction gratuite pour tous. Le développement économique de la France, fondé en partie sur une main-d'œuvre relativement qualifiée, ne sera pas affecté par la Révolution.
La montée des classes moyennes, deuxième verrou à débloquer pour permettre le capitalisme, est à l'évidence une conséquence du nouvel ordre des valeurs quoique la temporalité du processus soit très étalée. Tous les économistes s'accordent à reconnaître les nocivités d'une fiscalité trop lourde. La redistribution de la charge fiscale et les transferts de richesse engendrés par l'inflation des assignats ont modifié le jeu et favorisé ces classes moyennes. L'organisation d'Ancien Régime recelait aussi deux moyens efficaces pour étouffer l'esprit d'entreprise: la vente de charges, la hiérarchie de corps. Rappelons que "la monarchie absolue des XVIIième et XVIIIième siècles ne se différencie pas tellement de l'empire romain, dont l'essentiel des dépenses était militaire. L'Etat est incapable de mener une guerre longue sans s'endetter outre-mesure. Cette situatiion est celle de tous les pays européens (38). Ces difficultés financières incitent à vendre des charges pour éviter les remboursements ultérieurs massifs. Les "riches" les achètent et souscrivent aux emprunts d'Etat. Une fois la charge acquise, ils ne demandaient plus qu'à en jouir en toute tranquilité: les entreprises capitalistes étaient étouffées par cette pratique. Plus généralement, la montée en puissance de l'économie de marché a été possible en incitant les hommes de profit à investir ailleurs que dans les charges. Perception certes à nuancer car la mise en vente de multiples patrimoines (biens communaux, d'Eglises et de certains émigrés) a mobilisé des capitaux détournés ainsi de l'industrie; donc la Révolution, au lieu de régler le problème agraire, accéléra la tendance de l'histoire française à la conquête bourgeoise de la terre.
La disparition de la hiérarchie des corps eut d'autres conséquences plus fondamentales à moyen terme. La Révolution a affirmé que la souveraineté résidait dans les citoyens dont le travail sur la nature justifiait la propriété. Or, à cette époque, on désignait par le mot "industrie" la diligence ou l'assiduité (i.e.: le travail sur la nature). Avec la Révolution française, "le travail ou l'industrie n'était plus que cette vile activité reléguée exclusivement à ces groupes de la population jugés indignes de plus hautes fonctions; il représentait au contraire la substance même de l'existence humaine et se trouvait à l'origine de tout ordre social" (39). Une telle réévaluation de l'activité humaine signifiait que produire ou distribuer des richesses devenait un acte exemplaire pour la Nation. La nouvelle vertu attachée à la production couvrait aussi les formes d'organisation. Il n'était pas convenable, avant la Révolution, d'enfreindre à grande échelle les réglementations qui fixaient l'organisation du travail. Par exemple: la productivité de biens standardisés et de médiocre qualité, ou d'emploi d'ouvriers non qualifiés dans le métier, voire recourir à des sous-traitants, était interdit, ce qui en limitait la portée pratique. La fin des corporations et la redéfinition des droits de propriété ont autorisé ce qui avait été prohibé. Donc, au début du XIXième siècle, "l'organisation de la production artisanale fut autant la conséquence des changements de statuts juridique que connut l'industrie au cours de la révolution que d'un développement du marché" (40).
En définitive, aucun progrès spectaculaire n'a été accompli dans la formation de la main-d'œuvre ou dans l'émergence d'une classe moyenne. Inversément, rien n'a été entrepris qui put dissuader les nouveaux entrepreneurs. Les facteurs décisifs, industrie et commerce, ne prennent leur dimension que dans le contexte des conflits qui, vingt années durant, marquant l'histoire des pays européens.
Guerre et blocus
"Les guerres de la Révolution et de l'Empire (...) sont la plus longue période d'hostilités que l'Europe ait connue depuis le début du XVIIIième siècle; comme elles coïncidèrent avec une étape importante de son développement économique, alors que la Révolution industrielle venait de commencer en Angleterre et que ses premiers symptômes se manifestaient dans plusieurs régions du continent, leur facteurs principaux ont perturbé les économistes: le blocus maritime des Britanniques, l'autoblocus imposé au continent par Napoléon, le bouleversement de la carte politique de l'Europe.
Le traité de commerce franco-anglais de 1786, à vocation libre-échangiste, est rendu caduc fin 1792, par la prise d'Anvers. Une fois la guerre commencée, les navires marchands et le commerce maritime français ne sont plus protégés. La marine de guerre avait été inférieure à la Royal Navy au cours du siècle et la Révolution désorganise totalement l'institution. Des officiers émigrent et la discipline se relache. Comme après une première décision draconnienne, prescrivant de capturer les navires neutres en relations avec les colonies françaises, la Grande-Bretagne, sous l'influence américaine, se contente d'interdire le commerce des neutres en ligne directe France-Colonies, jusqu'en novembre 1807; le commerce colonial s'effondre en moins de quinze ans. On ne sait pas très bien ce que souhaitaient les révolutionnaires dans le domaine du commerce international. A. Cobban soutient que les factions proposaient des politiques différentes. La première vague, dite girondine (Brissot, Clavière) souhaitait une législation très ouverte, "libérale". La seconde vague, montagnarde, fit voter en octobre 1793, une loi sur la navigation. Le facteur décisif est donc la guerre qui produisit un effondrement irréversible et transforma durablement la géographie économique de la France. Les zones industrielles portuaires déclinèrent aussi et l'activité industrielle démarra sur le continent. Le type de produit qui enrichissait les ports atlantiques correspondait à la tradition du grand commerce, sans probabilité élevée de se transformer en commerce de biens de production ou de consommation pour un vaste marché. Ce déclin a été certainement bénéfique au développement de l'économie de marché en France.
L'effet sur l'industrie n'est pas dissociable de l'autoblocus imposé par l'Empereur. Les révolutionnaires étaient plutôt tournés vers la terre, apte à engendrer de bons citoyens, ou vers l'austérité du modèle spartiate, mais peu versés dans la technique ; et les hommes éclairés pratiquaient la physique amusante. La relève de l'élite traditionnelle par la nouvelle élite des promoteurs de la civilisation industrielle (que Saint-Simon appelle de ses vœux) sensibilise surtout Sieyès qui distingue nettement deux catégories de citoyens: les passifs, les actifs, car il assimile la nation à un groupement de producteurs. Mais les révolutionnaires, peu motivés, n'ont pas mis en place de politique spécifique. Les conséquences industrielles de la Révolution se ramènent à un effet de tenaille décrit dans un texte présenté et commenté par François Crouzet (42). La première pièce soude une forte rentabilité agricole (baisse du prix des terres) et une hausse des matières premières et des salaires à prix de vente bloqué. Ce "manche" joue le rôle d'une pompe à finances au détriment de l'industrie. La seconde pièce écrase les profits ou pousse les prix à la hausse réduisant la demande. Mais l'histoire ne s'arrête pas là et H. Bonn affirme, par exemple, que l'esprit d'entreprise n'en fut qu'anesthésié car les fournitures aux armées donneront une impulsion à ceux qui avaient compris la nouvelle règle du jeu: être classé dans le groupe des travailleurs pour éviter les exactions. Si, en 1800, le niveau d'activité reste en deça de celui atteint en 1789, la poussée industrielle démarrera peu après avec l'auto-blocus du continent face aux Anglais, mesure protectionniste visant à remplacer les importations par des produits continentaux. Le résultat est probant dans le textile, principale filière industrialisante, où la filature mécanique connaît un essor spectaculaire. Ce dynamisme, suggère François Crouzet, s'apprécie par rapport aux deux données de base de l'Europe: la guerre et ses multiples contraintes (prix élevés des matières premières, taux d'intérêt élevés, pénurie de capital); la suprématie absolue de l'Angleterre qui pastoralisait les pays situés dans son orbite. Si l'Empire est une conséquence directe de la Révolution, l'industrialisation de la France en recevra une aide imprévue.
Les révolutions sont interminables. Quand s'arrête la Révolution française ? En 1791, comme le croyait Barnave? A la chute de Robespierre, selon les lamentations du léniniste moyen? Au Directoire, installation de la clique bourgeoise et des penseurs «troisième république»? Ne serait-ce pas plutôt Bonaparte qui y mit un terme, puisqu'il le dit? Ou la restauration au bourgeoisisme tonitruant? L'économie française en a finalement ressenti des effets tout au long du XIXième siècle, car la Révolution a rendu honorable le commerce et les affaires, a encouragé l'acquisition des richesses et enclenché, en liaison étroite avec les contraintes militaires, l'industrialisaton du continent.
Bernard NOTIN.
(1) Schéma d'Ernest Labrousse, résumé par Pierre Vilar, Or et monnaies dans l'histoire, Flammarion, champs, 1974, P.375.
(2) Georges Gusdorf, Les principes de la pensée au siècle des lumières, Payot, 1971, p.152.
(3) François Hincker, «Les révolutionnaires et l'économie», Les cahiers de Decta III, N° 4, 1989, pp. 43-61.
(4) Georges Gusdorf, op. cit. p. 266.
(5) Raymond de Roover, «Scolastic Economics: Survival and lasting influence from the sixteenth Century to Adam Smith», Quarterly Journal of Economics, mai 1955, 161-190.
(6) Gérard Cazenave-Gabriel, «Population, Mercantilisme et libre-échange: note sur un paradoxe apparent», Revue d'économie politique, N° 5, 1979, 606-622.
(7) Louis Dumont, Homo aequalis, Gallimard, 1977.
(8) Vincent Descombes, «Pour elle un Français doit mourir», Revue européenne des sciences sociales, XXII, 1984, N° 68, 67-94.
(9) Guy Haarscher, «Louis Dumont et la genèse de l'iudéologie moderne», Revue européenne des sciences sociales, XXI, 1984, N° 68, 127-148.
(10) Pierre Rosanvallon, «Boisguillebert et la genèse de l'Etat moderne», Esprit, janvier 1982, 32-52.
(11) Cité par Pierre Rosanvallon, op. cit., p.51, note 40.
(12) Cité par Pierre Vilar, Or et monnaies dans l'histoire, p. 375.
(13) Florin Aftalion, L'économie de la Révolution française, Hachette pluriel, 1987.
(14) William H. Sewell, Gens de métier et Révolutions, Aubier, 1983, p. 151.
(15) Cité par Ernest Labrousse, «Garantisme de la Révolution française et garantisme de Sismondi», dans Croissance, échange et monnaie en économie internationale. Mélanges en l'honneur de Jean Weiller, Economica, 1985, pp. 69-80.
(16) Cité par Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, Presses Universitaires de Rrance, 1979, p. 237.
(17) Norbert Elias, La dynamique de l'Occident, Calmann-Lévy, 1975 p. 160.
(18) Alain Guéry, «Les finances de la monarchie française sous l'ancien régime», in Les Annales, 1977, pp. 216-239.
(19) Alain Guéry, op.cit, 231.
(20) René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Perrin, 1987.
(21) Alfred Cobban, Le sens de la Révolution française, Julliard, 1984.
(22) Robert Schnerb, «Les vicissitudes de l'impôt direct de la constituante à Napoléon», dans Jean Bouvier, Jacques Wolff (éd.), Deux siècles de fiscalité française, 19e-20e, histoire, économie, politique, Mouton, 1973, PP. 57-70.
(23) Robert Schnerb, op.cit, 63.
(24) Jacques Godechot, Les institutions de la France sous la Révolution et l'Empire, Presses Universitaires de France, 1985, p.163.
(25) Michel Bruguière, Gestionnaires et profiteurs de la Révolution, Olivier Orban, 1986.
(26) Michel Bruguière, op.cit, 74.
(27) René Sédillot, op.cit, 242.
(28) René Sédillot, op.cit, 243.
(29) Alfred Cobban, op.cit, 93.
(30) René Sédillot, op.cit, pp. 248-249.
(31) Robert Darnton, La fin des lumières: le mesmérisme et la Révolution, Perrin, 1984.
(32) Michel Bruguière, op.cit, 170.
(33) François Caron, Histoire économique de la France: XIXe-XXe siècles, Armand Colin, 1981.
(34) Alain Caillé, Splendeurs et misères des sciences sociales, Droz, 1986, chapitre 4, 2eme partie, pp. 172-200.
(35) Michel Morineau, «Des origines de l'inégalité de développement», dans Pour une histoire économique vraie, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp.391-411.
(36) Michel Morineau, «Révolution agricole, révolution alimentaire, révolution démographique», dans Pour une histoire économique vraie, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp.241-276.
(37) François Crouzet, De la supériorité de l'Angleterre sur la France, Perrin, 1985 chapitre 2, pp. 22-49.
(38) Jean Meyer, Le poids de l'Etat, Presses Universitaires de France, 1983, p.50.
(39) William H. Sewell, op.cit, 201.
(40) William H Sewell, op.cit, 219.
(41) François Crouzet, op. cit, 280.
(42) François Crouzet, op. cit, chapitre 10, «Les conséquences économiques de la Révolution française, vues de Londres».
http://vouloir.hautetfort.com/archive/2 ... 19443.html
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
«La Révolution fut provoquée par les abus d'une classe revenue de tout, même de ses privilèges, auxquels elle s'agrippait par automatisme, sans passion ni acharnement, car elle avait un faible ostensible pour les idées de ceux qui allaient l'anéantir. La complaisance pour l'adversaire est le signe distinctif de la débilité, c'est à dire de la tolérance, laquelle n'est en dernier ressort qu'une coquetterie d'agonisants».
Cioran, Ecartèlement, Gallimard, 1979, p. 30.
Tout découpage dans le déroulement continu du temps global peut paraître arbitraire, et plus arbitraire encore celui qui se désintéresse des dates "historiques". Le mouvement de la pensée nous offre l'ensemble du XVIIIième siècle pour comprendre la formation économique des révolutionnaires. La périodisation des faits ne peut s'appuyer sur le commencement de la Révolution, mais plutôt sur 1778, date à laquelle interviennent d'une part la guerre d'Amérique et les dépenses qu'elle occasionne, d'autre part la fermeture de certains marchés (surtout pour les vins), l'ouverture de la plupart des ports espagnols au commerce d'Amérique, ce qui vivifie l'activité économique de la péninsule ibérique. Tout cela contribue à expliquer la gêne économique française à la veille de 1789. De plus, les figures de proue disparaissent dans ce laps de temps: Rousseau (1712-1778), Voltaire (1694-1778), Diderot (1884). Après que la pièce eut été écrite, le spectacle pouvait commencer. On est aussi tenté de se référer à une trinité solide. Avant la Révolution, l'agriculture périclite: c'est une période de stagnation et de baisse des prix qui dure jusqu'en 1787. Le marasme unit les difficultés des rentiers et des entrepreneurs, des bourgeois et des petits propriétaires, aux misères de la masse (1). Ensuite, la Révolution qui perturbe les conditions générales de l'activité économique. Enfin, les lendemains qui chantent ou déchantent: ruine du grand commerce, stagnation du secteur agricole et... première phase de la révolution industrielle. La Révolution crée aussi un lien entre ceux qui ont traversé la même tourmente et rapproche la pensée d'hommes assez différents. La distance semble très grande entre les scolastiques, les mercantilistes, la "secte" physiocratique. Or, ce triple sceau marquera les consensus et dissensus économiques des révolutionnaires.
Le modèle newtonien
La Révolution, au sens le plus large, est d'abord dans l'esprit: elle est dans l'intelligibilité du monde à partir du modèle Newtonien et dans la méthode d'analyse des faits socio-économiques. Elle est aussi l'irruption et l'éruption de forces souterraines obscurément en travail, rassemblées dans la formule du "double corps" de l'Etat. Enfin, de près comme de loin, car c'est la même chose, le bilan matériel s'inscrira tout en nuance. Comme Fabrice del Dongo, nous n'y verrons ni victoire, ni défaite, mais, contrairement à lui, des laissés pour compte et des profiteurs.
I. Les principes de la pensée économique
Au milieu du XVIIIième siècle a été atteint un seuil critique: des idées qui flottaient dans l'espace mental atterrissent et s'imposent. La pensée théorique s'incarne de plus en plus dans la réalité concrète des hommes. L'originalité du siècle tient à cette tentative de faire déboucher la réflexion dans l'action, sous la direction de monarques "éclairés" par la lumière philosophique. Louis XVI en était lorsqu'il confia le pouvoir à Turgot, imbibé d'encyclopédie et de physiocratie. Les essais de réforme se heurtent aux privilégiés qui évoluent cependant au sein du même univers mental, le paradigme newtonien: les divergences ne s'étaleront qu'au moment d'articuler contenu politique et fonctionnement économique.
L'Europe des Lumières rassemble sans distinction de frontières un grand nombre d'esprits autour d'idées communes: l'invocation de Newton. G. Gusdorf insiste sur l'absence de Descartes qui ne compte que "quelques défenseurs au XVIIIième siècle, le plus souvent en dehors de monde scientifique" (2). Le développement du savoir privilégie la physique et la biologie car les mathématiques sont en retrait pour deux raisons: elles ne paraissent pas ouvrir la voie à la connaissance expérimentale et détournent des recherches sur l'origine de nos idées, traitées comme des évidences intrinsèques. Sur ce socle physico-biologique germera une nouvelle approche de la société, accordant à l'économie un grand rôle. Les intérêts sont rehaussés au niveau des passions et, ensemble, préoccupent le siècle, puis partagent les révolutionnaires selon une ligne inspirée de Quesnay d'un côté et de Rousseau et Necker d'autre part.
Consensus newtonien
La science newtonienne a été diffusée en France par Voltaire. L'Anglais John Locke, dont l'œuvre a si fortement influencé les révolutionnaires, était un ami de Newton. L'Ecossais David Hume, en 1739, dans son Traité de la nature humaine, affirmait que la science de l'homme serait une science au sens newtonien du terme. Or, Hume a eu un ascendant sur Condillac, Adam Smith, les "Idéologues" (ceux-ci traduiront l'œuvre d'Adam Smith excellemment résumée par Condorcet) (3). James Bentham (1748-1832) se proposait de devenir le Newton du monde moral. Tout ce petit monde, essentiel pour comprendre la formation intellectuelle des révolutionnaires, est donc newtonien. Il semble que ce dernier ait ouvert la voie au progrès de la connaissance en dégageant la physique de la simple imagination. Surtout, il a affirmé l'existence d'un monde composé de matière et de mouvement. Par l'attraction, une intelligibilité unique embrasse l'ensemble de réel. L'autorité de cette synthèse lui vaudra d'être utilisée à tout propos. Bon nombre d'auteurs en retiennent la distinction entre causes et lois, et la possibilité d'une expression mathématique sans fondements métaphysico-théologiques. Newton rend possible la recherche de formes d'intelligibilité hors de la transcendance et permet de fonder les sciences de l'homme sur le modèle de la science des choses. De manière très générale, la compréhension doit passer par les stades successifs de l'observation, de l'expérimentation, et de la théorie mathématique. La science expérimentale trouve ici droit de cité, jusqu'à devenir un véritable phénomène d'époque et à servir d'amusement à la veille de la Révolution. Le désir d'enseigner la physique expérimentale une fois les jésuites expulsés (1762), sera décisif dans la création des écoles techniques, où se formera une élite de la compétence, qui trouvera dans la Révolution un moyen d'exprimer ses capacités. Saint-Simon, prophète de l'aristocratie scientifique, fut un grand admirateur de Newton. En cette seconde partie du XVIIIième siècle, la cause est entendue: les règles de la vraie méthode ont été formulées une fois pour toutes. La question est alors de savoir s'il faut interpréter cette certitude au seul niveau de la connaissance du monde ou si elle s'étend à la réalité elle-même. Y-a-t-il dualité ou unité des causes physiques et des causes morales? Si Turgot admet la dualité, c'est parce que le domaine humain est soumis au progrès. Mais les physiocrates cherchent à déduire toute l'organisation économique et sociale d'un principe unique et A. Smith étudie et enseigne la "philosophie morale", véritable science des mœurs conçue sur le modèle de celle de la nature. Il n'est pas jusqu'à la franc-maçonnerie qui, pour se donner l'illusion de penser, publie sous la plume de son réformateur le plus illustre, Désaguliers (1683-1742), un dithyrambe newtonien en 1728. La philosophie de la nature (qui désigne alors la science) s'infiltrera aussi dans le rêve d'une "philosophie" de l'histoire, connaissance susceptible de permettre aux hommes la maîtrise de leur destinée. Les têtes pensantes de la Révolution en étaient imbibées.
Priorité des faits sur les idées
La conversion générale à la science incite, en tous domaines, à donner priorité aux faits sur les idées. La conséquence en est un découragement spéculatif et une priorité reconnue à l'analyse sur la synthèse. La notion de système doit donc subir une reformulation pour ne pas se discréditer. Turgot fournira les moyens lors de l'éloge de V. de Gournay, précurseur des physiocrates. Il existe un mauvais sens du mot système, "suppositions arbitraires par lesquelles on s'efforce d'expliquer tous les phénomènes, et qui, effectivement, les explique tous également, parce qu'ils n'en expliquent aucun" (4). Il y oppose un sens plus favorable, où "un système signifie une opinion adoptée mûrement, appuyée sur des preuves et suivie de ses conséquences". De contemplative, la science se fait opérative et technique: elle doit servir les utilités de l'homme et regrouper, pour être effective, les énergies. Peu à peu, la civilisation traditionnelle incarnée par la pensée scolastique et l'autorité royale tournée vers la puissance et la gloire se disloque, le paradigme newtonien œuvrant pour transformer le milieu. Pendant des siècles, l'univers mental avait reposé sur la subordination de l'Eglise à Dieu, du fidèle à l'Eglise, du citoyen au service de l'Etat. A la fin du XVIIIième siècle, cette perspective se trouve inversée. Les révolutionnaires légitimeront en droit un ordre social qui s'installe au cours du siècle, et dont la dimension économique ne prend de relief que dans le contexte global d'une nouvelle morale, d'une autre spiritualité, d'une anthropologie différente.
La triade pré-révolutionnaire
L'attitude caractéristique des philosophes du XVIIIième siècle est de traiter tous les docteurs scolastiques de "casuistes" avec le plus profond mépris. R. de Roover (5) précise que la doctrine de l'usure, en particulier, est fortement attaquée par Turgot, Condillac, les physiocrates. En France, la loi qui légalisera les clauses contractuelles autorisant le versement d'intérêts ne verra le jour que le 12 octobre 1789: la Révolution marquait la fin d'un monde.
Les scolastiques ne diabolisaient pas le commerce, mais lui préféraient l'agriculture car la tentation de succomber à l'usure y était moindre. Les mercantilistes avaient adopté le point de vue inverse: le commerce est la plus noble des professions. Alors que l'économie scolastique s'affirmait universelle en ce qu'elle cherchait les lois assurant la justice, les mercantilistes ne disposèrent jamais d'une doctrine ou d'une méthode unifiées. En France, le terme de colbertisme résume correctement la politique économique inspirée par l'idée d'une plus grande responsabilité du pouvoir dans la gestion du pays. Pourtant, cette action fut fermement critiquée par Vauban (1646-1714) et surtout son cousin Boisguillebert (1646-1714) dont la réflexion fiscale et la conception de l'économie comme système annoncent les physiocrates et la nouvelle perception de l'Etat. Boisguillebert écrit du point de vue souverain tout en critiquant les idées mercantilistes. Il existe donc, en ce début du XVIIIième, une possibilité de réflexion économique sans référence ni à l'univers scolastique ni au libre-échange et qui s'infiltrera dans les mentalités jusqu'à la fin du siècle.
L'idée d'ordre naturel relie la pensée scolastique aux hommes de la Révolution. "De concept éthico-juridique, la loi naturelle devient progressivement concept analytique" (6).
L'essor de la science expérimentale et de l'intelligibilité analytique autorise les physiocrates à proposer un schéma conforme à la nature. En même temps, l'économie acquiert une autonomie que lui déniait les docteurs scolastiques: elle cesse d'être partie d'un ensemble plus vaste pour devenir, avec les mercantilistes, une collection de règles pratiques d'enrichissement. Les fondements de l'intervention sur les prix, les critiques fiscales, s'inspirent tout autant de l'héritage intellectuel scolastique que d'une volonté de servir l'Etat. Incarné par son souverain depuis que la pensée politique s'est émancipée du religieux, promouvant dans le mouvement un nouveau concept de pouvoir. Selon Louis Dumont (7), il en est résulté l'idée d'une consistance des activités productives et commerciales, de sorte que la formation des équilibres et des déséquilibres de quantités ne devait plus s'expliquer par la volonté d'en haut, divine ou étatique, ni par le hasard, mais par des mécanismes qu'il fallait observer et analyser. Il a fallu la réunion de deux conditions: la dissociation du politique et de l'économique et la transition d'une attitude normative à une attitude positive. Au XVIIIième siècle, l'individu a suffisamment droit de cité pour rendre possible la théorie économique, mais à condition de rester subsumé dans un ensemble. On décèle dans la pensée économique l'émancipation de l'individu "tandis que réapparaît, sous une forme souvent anodine et déguisée, le point de vue de la totalité sociale" (8).
Cosmopolitisme contre tradition scolastique
Ce tout réapparaît dans le débat sur la citoyenneté au cours duquel s'affrontent la version cosmopolite (des idées communes suffisent) et la tradition scolastique qui, à travers Thomas d'Aquin, perpétue l'univers latin: la religion est un patriotisme car elle n'appartient pas à la vertu théologale de la foi, mais à la vertu morale de la justice qui consiste à rendre à l'autre ce qui lui est dû. La religion est la justice si la dette ne peut être rendue, ce qui concerne les ancêtres et Dieu. Ainsi Thomas d'Aquin enseignait que le patriotisme est le culte des morts, c'est-à-dire une forme de la religion.
La présence simultanée d'individualisme et de holisme est frappante chez Quesnay, inspirateur de réformes fiscales, mais surtout figure exemplaire des futurs débats sur les fondements de l'intervention étatique en économie. Vincent de Gournay avait proposé de "laissez faire, laissez passer" affirmant l'autonomie économique. Quesnay, négligeant les sommes de réflexion sur la valeur développées dans deux directions, le travail ou l'utilité, s'en remet à la terre pour engendrer toute richesse. Un tel privilège ne s'explique, selon Dumont, que par la forme spéciale de propriété qui s'attache à la terre. La propriété immobilière subordonne l'économie à d'autres instances (politique, morale, religieuse) et ne sépare pas la relation aux choses de relations entre hommes. Quesnay appartient encore à l'idéologie holiste lorsqu'il confie le pouvoir politique aux propriétaires immobiliers qui payeront seuls les impôts, mais il récuse l'intervention de l'Etat dans l'activité économique, s'affirme anti-mercantiliste en défendant la liberté des échanges et la propriété privée. Soulignons aussi, en reprenant le commentaire de G. Haarscher (9), que Quesnay met l'accent sur la production, la création des valeurs, alors que les mercantilistes s'intéressaient à la circulation, au commerce. La préoccupation productive est en effet un trait général de l'époque: Condillac (1714-1780) accordait une attention particulière au travail, principale source de valeur car l'idéal d'une ascèse contemplative a cédé la place au désir d'affronter le monde pour le mettre en valeur. Le travail créateur à la façon de R. Crusoé est mis en honneur, même s'il en résulte des incompatibilités avec d'autres vertus.
La Fable des Abeilles de Mandeville
Le succès de la Fable des Abeilles (1705) de Bernard de Mandeville (1670-1733) fut lié au scandale et aux protestations qu'elle suscita. L'humanité est comparée à une ruche dans laquelle chaque homme a le droit et le devoir de poursuivre son intérêt car il contribuera le plus efficacement au bien commun, les "vices privés" devenant des "bienfaits publics". La pensée de Mandeville développe une psychologie qui sera celle des morales fondées sur l'intérêt, mais insiste surtout sur l'activité tout en opposant la simple diligence à l'esprit d'industrie défini par la soif de gagner et le désir infatigable d'améliorer notre condition. L'accent mis sur l'activité, de Mandeville à Quesnay, puis A. Smith instillera le discours révolutionnaire sur la pauvreté.
Dernière caractéristique des principes fondateurs de la pensée économiques pour l'époque révolutionnaire: le traitement de la composition des intérêts privés. Lorsque l'individu devient le sujet élémentaire, l'atome de la réflexion, la pensée économique doit réfléchir sur l'harmonisation des actes. La conscience d'une désagrégation se traduit chez Quesnay par un recours à l'ordre naturel qui soumet l'homme à la nature. Mais la notion d'individu ou d'agent (terme ultérieur) se spécifie au moyen d'attributs: les intérêts et les passions. La Révolution française, en effaçant les statuts d'une société d'ordres, définit la Nation comme l'ensemble des individus identiques sous l'angle du dénombrable et du législatif et résoud le problème d'agrégation par la volonté générale. G. Haarscher affirme que Necker et Rousseau sont les deux figures de l'opposition à Quesnay en ce qu'ils brident l'économie, à laquelle Quesnay aurait conféré une trop grande liberté pour la soumettre aux règles du pacte social, à la "volonté générale". Les deux instances (politique et économique), libérées de l'ordre religieux peuvent entrer en conflit virulent: l'économie autonomisée proteste contre l'interventionnisme étatique, tandis que le politique du contrat social récuse le mouvement autonome de l'économie.
Ainsi, le débat se situe-t-il tout entier à la charnière de deux mondes sur la ligne de partage du holisme et de l'individualisme. Les tenants de la théorie du contrat social plaident en faveur de l'individualisme politique et critiquent tout ce qu'il entrave: l'ordre naturel de Quesnay, élément traditionnel, mais aussi l'économie émancipée susceptible de déstabiliser l'univers contractuel. La position de Locke, dans la perspective de Dumont, est essentielle pour comprendre la suite. Locke affirme que la relation entretenue par l'individu avec les choses passe simplement par la propriété à condition d'être légitimée par le travail. En conséquence, le point de vue holiste pourra déclarer illégitime certaines formes de propriété: les révolutionnaires useront de l'argument. Dire que le travail doit constituer le critère de la propriété, c'est aussi affirmer que sa qualité mesure la valeur des biens et poursuivre avec Grotius, Hobbes, Pufendorf, une réflexion sur la valeur "objective". L'oubli des débouchés est révélateur: la marchandise doit trouver acheteur, répondre à une demande, quelle que soit la nature de cette dernière. Il appartiendra à Galiani (1728-1787), Condillac (1715-1780), Turgot, de développer la théorie "subjective" de la valeur empruntée aux scolastiques de l'école de Salamanque.
A l'aube de la Révolution, un creuset culturel avait façonné les acteurs, leur suggérant des interprétations et des solutions aux questions économiques. Ils disposaient de trois repères: la démarche de la physique et la méthode analytique, la nécessité d'agréger et de réguler les intérêts privés, la dévalorisation du passé, inutile lorsque tout repose sur le travail ou l'ordre naturel. Il faut donc soit en revenir à l'antique, soit créer des schémas abstraits dans lesquels la logique des origines se substitue à l'histoire des origines. Munis de ce bagage, ils s'efforceront de traiter deux questions fondamentales: le prix des subsistances et son corollaire, la pauvreté; le budget de la république qui suppose de choisir les dépenses et de justifier les ressources.
II. Le double corps de l'Etat
Empruntée à P. Rosanvallon qui désigne ainsi l'œuvre de Boisguillebert, l'appelation décrit parfaitement le dilemme dans lequel nagera la Révolution: le tout et la partie. L'Etat, assimilé au Souverain, n'est qu'une partie du corps social et politique, ayant une fonction spécifique: défense et sûreté. En contre-partie, il perçoit l'impôt dont les caractéristiques sont à débattre. En même temps, l'Etat est l'ensemble du corps social; le souverain se confond avec ses peuples: il est le tout. L'Etat doit donc remplir un double rôle. En tant que simple partie, il offre la sécurité "extérieure". En tant que tout, il a deux devoirs: maintenir le corps social en bonne santé (la circulation des biens ou consommation), assurer la concorde intérieure ou paix sociale (maintenir le "corps uni"). En particulier "les pauvres, dans le corps de l'Etat sont les yeux et le crâne, et par conséquent les parties délicates et faibles"(9). La question des subsistances et de la pauvreté était donc à traiter en priorité.
La menace de l'indigence
La question sociale en 1789 renvoyait au problème de la pauvreté. La mauvaise récolte de 1788 avait fait bondir le prix du grain dans des proportions oubliées depuis 1709. Les premières enquêtes de la Révolution constatent que onze millions de Français sont dans l'indigence, souvent contraints d'errer à la recherche d'un moyen d'existence (12). De mai à juillet 1789, les émeutes de chômeurs se conjuguent aux pillages des convois de grains. Comment analyser la cherté du blé et que faire? La question est ancienne: depuis 1764, les économistes polémiquent sur le sujet. Convient-il de laisser agir vendeurs et acheteurs? Faut-il intervenir pour améliorer le ravitaillement? Le débat n'est pas futile car les milieux populaires consacrent en moyenne la moitié de leurs revenus à l'achat de pain, base de l'alimentation. F. Aftalion (13) cite les travaux de G. Rudé qui fixe à huit livres quotidiennes (de pain), la quantité nécessaire (en moyenne) à une famille de quatre personnes. Pour des rémunérations journalières de 20 à 50 sous, selon les activités, il ne fallait pas que le prix du pain de quatre livres montât au dessus de huit ou neuf sous. Necker avait publié en 1775 un ouvrage (Essai sur la législation et le commerce des grains) dans lequel il montrait une claire compréhension du phénomène, sans qu'il nous soit possible de préciser s'il connaissait l'étude de Gregory King (1648-1714), premier auteur à avoir relié les fluctuations du prix du blé au volume des récoltes. Turgot aussi préconisait la libre circulation des grains comme moyen d'assurer la compensation régionale des surplus et déficits. Condorcet, enfin, dans ses Réflexions sur le commerce des blés (1776) prend parti pour Turgot. Il existait donc de bonnes analyses des mouvements de prix, susceptibles de fonder une politique d'approvisionnement.
La politique de l'Ancien Régime reposait sur une réglementation des marchés, le stockage, et un système d'approvisionnement pour Paris. Une mauvaise récolte, en poussant les prix à la hausse, enrichit les producteurs qui peuvent attendre et spéculer: mais le résultat est le même en cas de stockage préventif. Les révolutionnaires n'ont pas su trancher: Robespierre utilise l'édit du maximum et adhère à la thèse des saboteurs et des accapareurs... Mais le débat économique était soumis aux pressions des sans-culottes, ensemble de salariés et de propriétaires dont les maîtres et compagnons formaient l'ossature: ils ont joué un grand rôle de l'été 1791 à l'été 1794. Leurs préoccupations, en matière d'économie, n'allaient pas au-delà d'une revendication en faveur d'un niveau de vie décent. Il existe plusieurs méthodes pour en arriver là. Or, les sans-culottes préféraient le contrôle des salaires, car ils raisonnaient dans le cadre d'une nature, en bute aux méchants riches: "Les pauvres étaient naturellement patriotes et vertueux, tandis que les riches, qui avaient été trop longtemps habitués à ne considérer que leurs propres intérêts, étaient incapables de générosité républicaine" (14). La nature fournit des aliments dont les prix ne montent qu'après spéculation. Cette perversion de la nature justifie un châtiment que les circonstances rendront exemplaire.
Que faire, alors, vis-à-vis des indigents? L'Assemblée Constituante a formulé des principes élaborés en projets de décrets par le comité de mendicité, qui sera transformé en Comité des Secours publics, par la Législative et la Convention. Ce comité de mendicité rassemble de nobles âmes: le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt, le Comte de Virieu, Boncerf (auteur d'une brochure sur les inconvénients des droits féodaux), Barère, Guillotin. Il affirme le droit de chacun à sa subsistance et propose de substituer le secours public à l'aumône par des versements forfaitaires des départements.
«Les secours publics sont une dette sacrée»
Dans le préambule de la Constitution de 1793, Robespierre réaffirme: «Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler» (15). Les lois qui se succèdent de mars 1793 à Floréal An II traitent des pauvres hors d'état de travailler et des pauvres sans travail, chômeurs ou "fainéants". Pour ces derniers, la Révolution se coulera dans l'esprit de l'Ancien Régime, ne changeant que les modalités. Adieu fouets, galères et vieux dépôts, place à l'incarcération dans une maison d'arrêt pour toute personne demandant de l'argent ou du pain sur la voie publique. Dans ce "lieu de vie", le travail est obligatoire, le salaire retenu aux 2/3 pour les frais de séjour. Ce n'est rien de plus que le traditionnel "renfermement". Une innovation cependant: les récidivistes «de niveau trois» partent peupler, huit années au moins, une colonie. Dans le même temps, la législation ne peut ignorer les anciens ateliers de charité. Elle les transforme en travaux publics ou grands travaux, payés les trois quarts du prix moyen de la journée de travail. La quintessence de la pensée révolutionnaire charitable s'exprime dans un texte de Barère, au moment de présenter la nouvelle loi sur proposition du Comité de salut public (22 floréal an II): «La mendicité est... une dénonciation vivante contre le gouvernement... Le tableau de la mendicité n'a été jusqu'à présent sur la terre que l'histoire de la conspiration des propriétaires contre les non-propriétaires... Si l'agriculture est la première et la véritable richesse d'un Etat, nous devons prouver aujourd'hui que l'intérêt du législateur est de favoriser les cultivateurs avant toutes les classes de la Société...». Responsabilité du gouvernement, dichotomie propriétaires/non-propriétaires, priorité à la pauvreté campagnarde: tous les ingrédients révolutionnaires sont rassemblés sans qu'une analyse nouvelle rompe avec les pratiques de l'Ancien Régime.
Recettes et dépenses
L'historiogaphie des finances à la fin du XVIIIième siècle met l'accent sur deux dimensions complémentaires: le point de vue budgétaire strict qui évalue les revenus et les dépenses, le rapport entre l'Etat et les milieux financiers. De façon générale, l'Etat doit satisfaire les besoins et désirs publics par opposition aux besoins personnels. Dans un article publié en 1918 (La crise de l'Etat fiscal), Joseph Schumpeter indiquait que «les finances publiques constituent l'un des meilleurs points de départ pour une étude approfondie de la société» (16). L'Etat fiscal apparut au XVIième siècle pour payer les dépenses de guerre. Le sociologue N. Elias affirme que la période axiale se situe au cours de la Guerre de Cent Ans, lorsque des prélèvements occasionnels destinés à des usages précis et bien déterminés se sont transformés en une institution permanente, puisque le Roi a toujours besoin d'argent pour mener à bien les conflits (17). En toutes hypothèses, il apparait que les dépenses passèrent avant les recettes puis, après que l'Etat eut acquis une solide structure, on leva des impôts pour des raisons qui étaient autres que la raison initiale. Jusqu'en 1788, où un édit crée le Trésor royal (naissance du principe d'un trésor public), les finances du Roi ne sont pas vraiment des finances publiques. Alain Guéry rappelle: «Les financiers qui sont chargés de leur gestion sont des officiers. Leurs revenus sont des gages et non des salaires. Ils ne gèrent pas des caisses publiques, mais leurs caisses privées, dans lesquelles les fonds qui appartiennent au Roi sont en compte, avec d'autres fonds d'origines diverses» (18). Les dépenses sont d'abord militaires quoiqu'il soit impossible de mener de longs conflits par insuffisance de ressources. L'endettement considérable limite l'effort qui, nécessairement, retombe. Les dépenses consacrées directement au commerce et à l'économie ne dépassent pas 1% du total des dépenses. Le dernier budget pour 1788 est assez bien connu et n'est pas considéré comme atypique: la dette absorbe plus de la moitié (50,5%), la guerre et la diplomatie 26,3% (guerre: 16,8%; marine et colonies: 7,2%; affaires étrangères: 2,3%), les dépenses civiles 23,2% (la cour: 5,7%; administration générale: 3%; secours: 2,8%; économie: 3,7%; instruction et assistance: 1,9%). La politique budgétaire est tournée exclusivement vers la recherche de l'argent nécessaire pour couvrir les dépenses engagées et "l'idée que les dépenses et les revenus de la cour puissent être utilisés dans le sens d'une action sur la vie économique et sociale du pays, échappe aux habitudes, aux attitudes et aux mentalités, non seulement des responsables de l'administration royale des finances, mais aussi des publicistes et économistes du temps" (19). Les révolutionnaires se préoccupèrent aussi de trouver des recettes, mais après qu'ils eurent mis à bas le système fiscal sans étudier sérieusement les effets du financement sur l'économie. Après les décisions et les débats théoriques, le personnel et ses réseaux.
La structure du financement
Le système fiscal jusqu'à la Révolution s'organisait autour de quatre prélèvements (20). Les droits d'origine féodale, qui n'étaient pas les plus insupportables: Alfred Cobban (21) a montré que l'attaque contre les droits seigneuriaux devaient s'interpréter comme une contestation de leur commercialisation croissante et que la révolte paysanne était tournée contre la bourgeoisie propriétaire de ces droits. La dîme d'Eglise, second prélèvement, était bien vivante: 10%. Les impôts indirects, perçus par la ferme générale, regroupaient la gabelle, les aides (frappant surtout les boissons), les traites (droits de douane). Enfin, les impôts directs: taille, capitation.
Ce système fiscal souffrait d'au moins deux tares: il était anti-économique et son recouvrement coûtait cher. Les états généraux, convoqués pour résoudre le problème financier, le contestèrent rapidement (13 juin), car il n'était point fondé sur le consentement national. Lorsque s'ouvre le grand débat, en mars 1790, les positions de l'assemblée oscillent, d'après R. Schnerb (22), entre la condamnation sans réserve des droits de consommation (chef de file: Roederer), et le compromis nécessaire à l'alimentation des caisses publiques. Dupont de Nemours, rapporteur du comité des impositions, s'inscrit dans le second courant. Le 11 mars 1790, il propose de supprimer la gabelle et les droits de marque sur les cuirs, les fers, les amidons, et suggère de relever les droits de douane, de maintenir le produit du tabac, ainsi que les droits sur les boissons. Il justifie ses propositions par la pensée physiocratique et affirme vouloir créer en faveur des propriétaires les conditions d'une meilleure rentabilité. Ultérieurement, pense-t-il, il sera possible de supprimer tous les impôts indirects.
Les adversaires sont "infatigables à rappeler que l'impôt indirect, volontaire, convient à l'homme libre" (23). En vain. Les impôts indirects succombèrent... temporairement. La Révolution n'est en fait qu'un accident au milieu d'une tendance à l'aménagement des impôts indirects. Calonne et Necker s'en étaient déjà préoccupés: les droits indirects comblaient 43 % des ressources budgétaires en 1788. En les supprimant, on posait le problème du fonctionnement normal de l'Etat. La béance budgétaire paniqua le groupe de la Montagne dont l'obsession devint la quête de ressources: les assignats y pourvoieront. La tentation pour les constituants était d'autant plus grande qu'ils raisonnaient selon la causalité angélique: un bon régime lève de bons impôts (i.e.: équitables) dont s'acquitteront avec allégresse tous les citoyens. "C'est pourquoi le système fiscal de la constituante est caractérisé par l'absence à peu près totale de moyens de contrainte (24). Les constituants ont créé trois contributions directes: la "foncière" sur le revenu de la terre; la "mobilière" sur les revenus industriels et les rentes; la "patente" pour le commerce. La contribution foncière, impôt de répartition, fut votée le 17 mars 1791 pour être perçue la même année. Pas de cadastre, des responsables départementaux sans formation, le résultat ne fut pas à la hauteur des besoins, alors que tout paraissait réglé depuis qu'une Trésorerie Nationale complétait le dispositif. Bilan de 1791, 100 millions de déficit. Augmenter les impôts? La pression fiscale épousait la norme pré-révolutionnaire. L'innovation financière s'imposait. Assignats... vous voilà...
Le personnel des finances
De l'Ancien Régime à l'Empire, le même personnel gère les finances (25). L'assemblée constituante avait innové sur trois points: réduire au maximum les fonctionnaires des finances et confier aux contribuables la collecte des impôts; cependant, il fallait du personnel pour centraliser les sommes, payer les dépenses, répartir les fonds. Trois catégories de fonctionnaires en naquirent: receveurs (par districts), payeurs généraux (un par département), commissaires du Trésor. Au nombre de six (recette, liste civile, dette publique, guerre, marine, comptabilité), ils examinaient les demandes des ministères et rendaient compte à un bureau de comptabilité composé de quinze membres nommés par le roi. Cette belle architecture va fonctionner selon une double logique: montée en puissance du pouvoir administratif d'un côté, affairisme de l'autre. L'instabilité ministérielle et l'obsession des réformes facilitent l'exercice du pouvoir par les hommes des bureaux. Citons pour l'exemple la situation de la trésorerie. Dans ces cadres, elle ressemble comme une sœur à l'ancien trésor royal. La diversité des attributions et la partition en six secteurs justifiaient une coordination minimale assurée par un secrétaire. Ce poste essentiel conserva le même titulaire de fin 1792 à... 1822. Les intitulés du poste changèrent, les régimes passèrent, le sieur Lefèvre demeura, trente années durant, inamovible.
La dimension affairiste décourage les tentatives de compréhension globale. Pour M. Bruguière, l'extrême complication de ces opérations variées rend illusoire un tel projet. Pourtant, "les activités financières conduites sous la convention avant et après le 9 thermidor représentent une expérience fort exceptionnelle de contrôle universel par l'Etat. Elles contiennent en outre la clé de nombreux destins individuels... C'est là, si l'on ose s'exprimer en termes peu élégants, que gît le "placard aux cadavres" de notre histoire contemporaine (26). La trésorerie, dès sa création en 1791, récupère une partie du personnel de l'Ancien Régime, puis une partie des commissaires nommés par Louis XVI resteront en place après sa disparition. En 1795, à la chute de Robespierre, quatre d'entre eux sont toujours en fonction. La Convention laissa carte blanche aux commissaires de la Trésorerie pour réaliser deux objectifs: approvisionner les armées; nourrir les populations civiles. La fonction remplie mettait à l'abri des vicissitudes politiques le personnel administratif. Le Directoire n'eut qu'un responsable financier: Ramel, qui, en conflit avec la trésorerie pour l'extinction des mandats territoriaux, sortit vainqueur à l'occasion du coup d'Etat du 4 septembre 1797 (18 fructidor). La Trésorerie nationale rentra alors dans le rang en obéissant mieux au responsable politique.
Par delà ce phénomène bureaucratique, la vraie Révolution, pour Sédillot (27), est dans le domaine financier: le passage de la primauté du sang à la primauté de l'argent. Aux nobles succèdent les notables et «les droits de la naissance ne pourront rien contre ceux de la finance» (28). Cette explosion du capitalisme se traduit par une promotion du banquier et du spéculateur. Les grands financiers de l'Ancien Régime n'étaient pas très populaires et certains payèrent même leur gloire passée de leur vie. Ils furent remplacés par de nouveaux spéculateurs, entretenant des liens étroits avec des nobles cupides et des responsables révolutionnaires. Pour Cobban, "les financiers constituaient le secteur de la société le moins engagé politiquement. Toutes les politiques et tous les gouvernements apportaient du grain à leur moulin" (29). Cela vaut certainement pour une classe de spéculateurs "modestes" car les circonstances sont propices à toutes sortes de trafics: "On monnaye l'élargissement d'un détenu, la délivrance de certificats de civisme, la mise aux enchères privilégiée des biens nationaux, le vote de certains décrets" (30). Mais l'appartenance à un réseau caractérise les plus grands corrupteurs et des corrompus: l'occultisme et la franc-maçonnerie émergent pour la première fois à côté d'autres réseaux plus traditionnels d'ordre géopolitique.
Robert Darnton a retracé l'ambiance intellectuelle de la fin du XVIIIième. Dans La fin des lumières (31), il expose le rôle du mesmérisme, frontière entre science et pseudo-science ou occultisme. Avant la Révolution, Marat se consacre à l'étude de la lumière, de la chaleur et rédige des traités complètement farfelus. La première apparition de Robespierre sur la scène nationale date de ses écrits sur la science et le paratonnerre en particulier. Mesmer recrute ses partisans chez les futurs chefs révolutionnaires: La Fayette, Brissot, Bergasse, Roland... Par l'intermédiaire de la "société de l'harmonie universelle", les esprits éclairés rencontrent les âmes sensibles et les hommes d'affaires. Bergasse est membre d'une riche famille de commerçants lyonnais. Kornmann vient des milieux bancaires strasbourgeois. Cette société, insiste Darnton, n'est pas une cellule révolutionnaire, mais un cercle pour gens riches et distingués où se côtoient bourgeoisie et aristocratie. Cet occultisme est compatible avec le thème du "pur amour", diffusé par le piétisme et les sociétés franc-maçonnes dont le développement fut très rapide à partir de 1773.
Le pouvoir financier, après le déclenchement de la Révolution, a été exercé pendant trente mois par des praticiens issus de l'administration précédente (ex.: Lambert). Les vingt-sept mois suivants sont dominés par les figures des banquiers protestants: Necker et Clavière. Pendant cinq ans et quatre mois, le groupe principal est lié au commerce, au bois, aux étoffes. C'est l'époque de Clavière, Ramel. Le Directoire remet en selle des spécialistes: Gaudin, Mollien, en vérifiant qu'ils entretiennent des accointances utiles (Mollien est lié à des agents de change). Durant onze années, un point commun transcende ces personnes: leur appartenance à la maçonnerie, seule association à s'étendre sur toute la France. Solidarités personnelles et géographiques renforcées par cette appartenance, voire carte de visite facilitant des contacts en Angleterre, en Belgique, on ne peut parler de complot "explicite". Mais nous suivrons l'appréciation de Bruguière qui conclut au triple rôle de ce mouvement: cadre commode et discret de filet protecteur ou d'échelle de corde. Le tout dans une atmosphère d'exaspération de l'occultisme qui déboucha, à la Révolution, sur "la transmutation du papier en or, ou de l'argent en domaines nationaux, bien plus sûrement que ne l'eût permis le Grand Œuvre" (32).
III. Décollage du capitalisme en France
Au sortir de l'épopée napoléonienne se répand le sentiment de l'existence d'un retard français par rapport à l'Angleterre. F. Caron ouvre son histoire économique de la France (33) en rappelant que la traversée de la Manche était nécessaire pour s'initier aux techniques nouvelles, pour y embaucher des ouvriers. Le retard a donc un sens précis: l'écart technologique qui s'est creusé pendant la Révolution et l'Empire, "catastrophe nationale" d'après M. Lévy-Leboyer. Mais l'économie française a finalement progressé au XIXième siècle avant les Etats-Unis et l'Allemagne. Ne faut-il pas alors nuancer le qualificatif et en réévaluer d'autres aspects? D'abord parce que les démarrages sont inimitables; l'obsession du retard oublie que le comparatisme est un art délicat. Nous en montrerons les embûches. Ensuite, les transformations importantes ne sont pas souvent le résultat d'une action précise, mais résultent d'effets pervers. Nous relèverons ceux dont le rôle est incontestable.
Des démarrages inimitables
Le capitalisme n'est pas universel et n'émerge pas automatiquement par simple accumulation de capital. A. Caillé (34) insiste sur l'aplanissement nécessaire de trois disjonctions pour former le capitalisme indissociable du marché. La disjonction spatiale: le prix d'une denrée doit être identique sur les marchés villageois; disjonction temporelle: refus du crédit généralisé (avec le crédit apparait la dépendance des communautés par rapport à l'échange); disjonction entre grand commerce (réservé à l'Etat et aux groupes dominants) et commerce local. Le grand commerce (d'aventure, à longue distance) existe de tous temps un peu partout. Il procure des profits élevés, mais incertains. Par contraste, le capitalisme suppose un commerce de marchés, portant sur des biens courants reproductibles en grande quantité. Les prix se fixent alors sur ces marchés qui intéressent les classes moyennes, regroupement hétéroclite d'artisans, marchands, fonctionnaires, laboureurs à l'aise.
Dans l'histoire du développement, l'Angleterre a ouvert la voie par la réunion d'un ensemble de conditions non programmables a priori (35). Au début du XVIIième siècle, elle se tailla un empire dans le nouveau monde. La Révolution anglaise donna le pouvoir au parlement après 1688 et le Roi n'eut plus l'initiative fiscale. Les victoires contre les Hollandais lui ouvrirent le marché mondial. Enfin, les enclosures dégonflèrent peu à peu les actifs du secteur primaire qui, affluant dans les villes, engendrèrent des relations nouvelles entre producteurs ruraux et centres urbains. Tout cela n'était pas original et ne garantissait aucune supériorité définitive. Le basculement se produisit après 1780: l'innovation technique matérialisée par la machine à vapeur appliquée à l'industrie textile et à la métallurgie. L'accroissement de puissance fut tel que Manchester fabriqua des cotonnades à meilleur prix que les artisans de l'Inde (Madras, Calcutta). Les Français, comme les autres, ont été surpris par ce changement qui mettait le monde à la portée des Anglais, aptes à ruiner, à pastoraliser quelque pays que ce soit... Il fallait que ces marchés fussent libres d'accès, ce que la Révolution française, involontairement, a favorisé. Les auteurs français, frappés par l'industrilisation, négligent les éléments complémentaires. Pourtant, la technique est insuffisante à assurer un développement cumulatif. Il faut tout d'abord une structure de la population active, liée à l'organisation sociale et aux rendements agricoles, or il n'y a pas de "Révolution alimentaire" en France jusqu'en 1840, moment où les rendements des céréales s'accroissent sans retour (36). La Révolution de 1789 a provoqué une dégradation du niveau alimentaire, comme toutes crises de subsistance depuis des siècles. Rien d'original donc, si ce n'est, d'après Morineau, que les mauvaises récoltes ne donnent plus lieu à des envolées de prix aussi spectaculaires qu'au siècle précédent car l'approvisionnement s'est fluidifié. Deuxième ingrédient: les marchés extérieurs, dans plusieurs branches du commerce international.
La France avait su conquérir ou garder une excellente position. Domination des marchés d'Italie et du Levant; premier fournisseur de l'Espagne en articles manufacturés, extension du commerce d'entrepôt des denrées coloniales par Saint-Domingue (où la productivité des cultures de la canne et du café en autorisait la vente à vil prix). La France ne concurrençait pas réellement la Grande-Bretagne, car la part de l'industrie y était faible (2/5). L'essentiel portait sur le café, le sucre, le vin et, point faible que la Révolution balaiera, il dépendait étroitement de Saint-Domingue. Enfin, l'industrie; elle a montré beaucoup de vitalité au XVIIIième siècle, en particulier: la laine, les toiles, le coton, la soie. L'industrie minière a démarré (charbon) et, avec elle, la production de fonte.
Résumons encore, si cela est possible sans caricaturer. La Grande-Bretagne a moins de main-d'œuvre agricole, domine des marchés et a, la première, utilisé la technique pour produire des biens destinés à des classes moyennes. Elle n'est pas organisée selon le modèle royal français. La comparaison selon le seul critère industriel est insuffisante. L'appréciation doit porter sur une configuration de structures (sociales et économiques) dans un environnement où la guerre impose ses contraintes matérielles, ce que nous montrerons ci-dessous, après que les éléments peu liés au conflit eurent été envisagés.
Une main-d'œuvre surabondante qu'il faut orienter vers l'industrie et qui, vivant en ville, doit acquérir peu à peu de nouvelles normes de consommation. Ce premier passage obligé (dans le contexte socio-historique du XVIIIième siècle) dans la longue marche du développement s'était ouvert au milieu du siècle dans le grand mouvement en faveur de l'éducation. Le despotisme éclairé avait reçu l'assentiment de tous les penseurs français, à l'exception de Rousseau, pour mettre en œuvre une politique de réformes inspirées par la raison, en vue de bien commun. Il y eut donc des tentatives pour créer des établissements pilotes: école des Ponts et Chaussées (1744), école royale militaire (1751). De plus, certaines régions disposaient d'une population alphabétisée. Alors qu'en 1790, le taux moyen n'atteignait pas 50%, le Nord-Est de la France était alphabétisé à 68%. Enfin, il existait une tradition corporatiste qui formait des artisans dans les écoles techniques. La Révolution a accéléré l'introduction des sciences dans les études, œuvre couronnée par l'université napoléonienne. Mais l'idée d'instruction publique ou d'éducation nationale n'est pas "révolutionnaire" et la Révolution ne se dote pas des moyens nécessaires à la réalisation concrète de son slogan: l'instruction gratuite pour tous. Le développement économique de la France, fondé en partie sur une main-d'œuvre relativement qualifiée, ne sera pas affecté par la Révolution.
La montée des classes moyennes, deuxième verrou à débloquer pour permettre le capitalisme, est à l'évidence une conséquence du nouvel ordre des valeurs quoique la temporalité du processus soit très étalée. Tous les économistes s'accordent à reconnaître les nocivités d'une fiscalité trop lourde. La redistribution de la charge fiscale et les transferts de richesse engendrés par l'inflation des assignats ont modifié le jeu et favorisé ces classes moyennes. L'organisation d'Ancien Régime recelait aussi deux moyens efficaces pour étouffer l'esprit d'entreprise: la vente de charges, la hiérarchie de corps. Rappelons que "la monarchie absolue des XVIIième et XVIIIième siècles ne se différencie pas tellement de l'empire romain, dont l'essentiel des dépenses était militaire. L'Etat est incapable de mener une guerre longue sans s'endetter outre-mesure. Cette situatiion est celle de tous les pays européens (38). Ces difficultés financières incitent à vendre des charges pour éviter les remboursements ultérieurs massifs. Les "riches" les achètent et souscrivent aux emprunts d'Etat. Une fois la charge acquise, ils ne demandaient plus qu'à en jouir en toute tranquilité: les entreprises capitalistes étaient étouffées par cette pratique. Plus généralement, la montée en puissance de l'économie de marché a été possible en incitant les hommes de profit à investir ailleurs que dans les charges. Perception certes à nuancer car la mise en vente de multiples patrimoines (biens communaux, d'Eglises et de certains émigrés) a mobilisé des capitaux détournés ainsi de l'industrie; donc la Révolution, au lieu de régler le problème agraire, accéléra la tendance de l'histoire française à la conquête bourgeoise de la terre.
La disparition de la hiérarchie des corps eut d'autres conséquences plus fondamentales à moyen terme. La Révolution a affirmé que la souveraineté résidait dans les citoyens dont le travail sur la nature justifiait la propriété. Or, à cette époque, on désignait par le mot "industrie" la diligence ou l'assiduité (i.e.: le travail sur la nature). Avec la Révolution française, "le travail ou l'industrie n'était plus que cette vile activité reléguée exclusivement à ces groupes de la population jugés indignes de plus hautes fonctions; il représentait au contraire la substance même de l'existence humaine et se trouvait à l'origine de tout ordre social" (39). Une telle réévaluation de l'activité humaine signifiait que produire ou distribuer des richesses devenait un acte exemplaire pour la Nation. La nouvelle vertu attachée à la production couvrait aussi les formes d'organisation. Il n'était pas convenable, avant la Révolution, d'enfreindre à grande échelle les réglementations qui fixaient l'organisation du travail. Par exemple: la productivité de biens standardisés et de médiocre qualité, ou d'emploi d'ouvriers non qualifiés dans le métier, voire recourir à des sous-traitants, était interdit, ce qui en limitait la portée pratique. La fin des corporations et la redéfinition des droits de propriété ont autorisé ce qui avait été prohibé. Donc, au début du XIXième siècle, "l'organisation de la production artisanale fut autant la conséquence des changements de statuts juridique que connut l'industrie au cours de la révolution que d'un développement du marché" (40).
En définitive, aucun progrès spectaculaire n'a été accompli dans la formation de la main-d'œuvre ou dans l'émergence d'une classe moyenne. Inversément, rien n'a été entrepris qui put dissuader les nouveaux entrepreneurs. Les facteurs décisifs, industrie et commerce, ne prennent leur dimension que dans le contexte des conflits qui, vingt années durant, marquant l'histoire des pays européens.
Guerre et blocus
"Les guerres de la Révolution et de l'Empire (...) sont la plus longue période d'hostilités que l'Europe ait connue depuis le début du XVIIIième siècle; comme elles coïncidèrent avec une étape importante de son développement économique, alors que la Révolution industrielle venait de commencer en Angleterre et que ses premiers symptômes se manifestaient dans plusieurs régions du continent, leur facteurs principaux ont perturbé les économistes: le blocus maritime des Britanniques, l'autoblocus imposé au continent par Napoléon, le bouleversement de la carte politique de l'Europe.
Le traité de commerce franco-anglais de 1786, à vocation libre-échangiste, est rendu caduc fin 1792, par la prise d'Anvers. Une fois la guerre commencée, les navires marchands et le commerce maritime français ne sont plus protégés. La marine de guerre avait été inférieure à la Royal Navy au cours du siècle et la Révolution désorganise totalement l'institution. Des officiers émigrent et la discipline se relache. Comme après une première décision draconnienne, prescrivant de capturer les navires neutres en relations avec les colonies françaises, la Grande-Bretagne, sous l'influence américaine, se contente d'interdire le commerce des neutres en ligne directe France-Colonies, jusqu'en novembre 1807; le commerce colonial s'effondre en moins de quinze ans. On ne sait pas très bien ce que souhaitaient les révolutionnaires dans le domaine du commerce international. A. Cobban soutient que les factions proposaient des politiques différentes. La première vague, dite girondine (Brissot, Clavière) souhaitait une législation très ouverte, "libérale". La seconde vague, montagnarde, fit voter en octobre 1793, une loi sur la navigation. Le facteur décisif est donc la guerre qui produisit un effondrement irréversible et transforma durablement la géographie économique de la France. Les zones industrielles portuaires déclinèrent aussi et l'activité industrielle démarra sur le continent. Le type de produit qui enrichissait les ports atlantiques correspondait à la tradition du grand commerce, sans probabilité élevée de se transformer en commerce de biens de production ou de consommation pour un vaste marché. Ce déclin a été certainement bénéfique au développement de l'économie de marché en France.
L'effet sur l'industrie n'est pas dissociable de l'autoblocus imposé par l'Empereur. Les révolutionnaires étaient plutôt tournés vers la terre, apte à engendrer de bons citoyens, ou vers l'austérité du modèle spartiate, mais peu versés dans la technique ; et les hommes éclairés pratiquaient la physique amusante. La relève de l'élite traditionnelle par la nouvelle élite des promoteurs de la civilisation industrielle (que Saint-Simon appelle de ses vœux) sensibilise surtout Sieyès qui distingue nettement deux catégories de citoyens: les passifs, les actifs, car il assimile la nation à un groupement de producteurs. Mais les révolutionnaires, peu motivés, n'ont pas mis en place de politique spécifique. Les conséquences industrielles de la Révolution se ramènent à un effet de tenaille décrit dans un texte présenté et commenté par François Crouzet (42). La première pièce soude une forte rentabilité agricole (baisse du prix des terres) et une hausse des matières premières et des salaires à prix de vente bloqué. Ce "manche" joue le rôle d'une pompe à finances au détriment de l'industrie. La seconde pièce écrase les profits ou pousse les prix à la hausse réduisant la demande. Mais l'histoire ne s'arrête pas là et H. Bonn affirme, par exemple, que l'esprit d'entreprise n'en fut qu'anesthésié car les fournitures aux armées donneront une impulsion à ceux qui avaient compris la nouvelle règle du jeu: être classé dans le groupe des travailleurs pour éviter les exactions. Si, en 1800, le niveau d'activité reste en deça de celui atteint en 1789, la poussée industrielle démarrera peu après avec l'auto-blocus du continent face aux Anglais, mesure protectionniste visant à remplacer les importations par des produits continentaux. Le résultat est probant dans le textile, principale filière industrialisante, où la filature mécanique connaît un essor spectaculaire. Ce dynamisme, suggère François Crouzet, s'apprécie par rapport aux deux données de base de l'Europe: la guerre et ses multiples contraintes (prix élevés des matières premières, taux d'intérêt élevés, pénurie de capital); la suprématie absolue de l'Angleterre qui pastoralisait les pays situés dans son orbite. Si l'Empire est une conséquence directe de la Révolution, l'industrialisation de la France en recevra une aide imprévue.
Les révolutions sont interminables. Quand s'arrête la Révolution française ? En 1791, comme le croyait Barnave? A la chute de Robespierre, selon les lamentations du léniniste moyen? Au Directoire, installation de la clique bourgeoise et des penseurs «troisième république»? Ne serait-ce pas plutôt Bonaparte qui y mit un terme, puisqu'il le dit? Ou la restauration au bourgeoisisme tonitruant? L'économie française en a finalement ressenti des effets tout au long du XIXième siècle, car la Révolution a rendu honorable le commerce et les affaires, a encouragé l'acquisition des richesses et enclenché, en liaison étroite avec les contraintes militaires, l'industrialisaton du continent.
Bernard NOTIN.
(1) Schéma d'Ernest Labrousse, résumé par Pierre Vilar, Or et monnaies dans l'histoire, Flammarion, champs, 1974, P.375.
(2) Georges Gusdorf, Les principes de la pensée au siècle des lumières, Payot, 1971, p.152.
(3) François Hincker, «Les révolutionnaires et l'économie», Les cahiers de Decta III, N° 4, 1989, pp. 43-61.
(4) Georges Gusdorf, op. cit. p. 266.
(5) Raymond de Roover, «Scolastic Economics: Survival and lasting influence from the sixteenth Century to Adam Smith», Quarterly Journal of Economics, mai 1955, 161-190.
(6) Gérard Cazenave-Gabriel, «Population, Mercantilisme et libre-échange: note sur un paradoxe apparent», Revue d'économie politique, N° 5, 1979, 606-622.
(7) Louis Dumont, Homo aequalis, Gallimard, 1977.
(8) Vincent Descombes, «Pour elle un Français doit mourir», Revue européenne des sciences sociales, XXII, 1984, N° 68, 67-94.
(9) Guy Haarscher, «Louis Dumont et la genèse de l'iudéologie moderne», Revue européenne des sciences sociales, XXI, 1984, N° 68, 127-148.
(10) Pierre Rosanvallon, «Boisguillebert et la genèse de l'Etat moderne», Esprit, janvier 1982, 32-52.
(11) Cité par Pierre Rosanvallon, op. cit., p.51, note 40.
(12) Cité par Pierre Vilar, Or et monnaies dans l'histoire, p. 375.
(13) Florin Aftalion, L'économie de la Révolution française, Hachette pluriel, 1987.
(14) William H. Sewell, Gens de métier et Révolutions, Aubier, 1983, p. 151.
(15) Cité par Ernest Labrousse, «Garantisme de la Révolution française et garantisme de Sismondi», dans Croissance, échange et monnaie en économie internationale. Mélanges en l'honneur de Jean Weiller, Economica, 1985, pp. 69-80.
(16) Cité par Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, Presses Universitaires de Rrance, 1979, p. 237.
(17) Norbert Elias, La dynamique de l'Occident, Calmann-Lévy, 1975 p. 160.
(18) Alain Guéry, «Les finances de la monarchie française sous l'ancien régime», in Les Annales, 1977, pp. 216-239.
(19) Alain Guéry, op.cit, 231.
(20) René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Perrin, 1987.
(21) Alfred Cobban, Le sens de la Révolution française, Julliard, 1984.
(22) Robert Schnerb, «Les vicissitudes de l'impôt direct de la constituante à Napoléon», dans Jean Bouvier, Jacques Wolff (éd.), Deux siècles de fiscalité française, 19e-20e, histoire, économie, politique, Mouton, 1973, PP. 57-70.
(23) Robert Schnerb, op.cit, 63.
(24) Jacques Godechot, Les institutions de la France sous la Révolution et l'Empire, Presses Universitaires de France, 1985, p.163.
(25) Michel Bruguière, Gestionnaires et profiteurs de la Révolution, Olivier Orban, 1986.
(26) Michel Bruguière, op.cit, 74.
(27) René Sédillot, op.cit, 242.
(28) René Sédillot, op.cit, 243.
(29) Alfred Cobban, op.cit, 93.
(30) René Sédillot, op.cit, pp. 248-249.
(31) Robert Darnton, La fin des lumières: le mesmérisme et la Révolution, Perrin, 1984.
(32) Michel Bruguière, op.cit, 170.
(33) François Caron, Histoire économique de la France: XIXe-XXe siècles, Armand Colin, 1981.
(34) Alain Caillé, Splendeurs et misères des sciences sociales, Droz, 1986, chapitre 4, 2eme partie, pp. 172-200.
(35) Michel Morineau, «Des origines de l'inégalité de développement», dans Pour une histoire économique vraie, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp.391-411.
(36) Michel Morineau, «Révolution agricole, révolution alimentaire, révolution démographique», dans Pour une histoire économique vraie, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp.241-276.
(37) François Crouzet, De la supériorité de l'Angleterre sur la France, Perrin, 1985 chapitre 2, pp. 22-49.
(38) Jean Meyer, Le poids de l'Etat, Presses Universitaires de France, 1983, p.50.
(39) William H. Sewell, op.cit, 201.
(40) William H Sewell, op.cit, 219.
(41) François Crouzet, op. cit, 280.
(42) François Crouzet, op. cit, chapitre 10, «Les conséquences économiques de la Révolution française, vues de Londres».
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
C’était un 27 août 1793 : l’insurrection contre-révolutionnaire de Toulon
Les Fédéralistes, qui avaient pris le pouvoir local aux Jacobins lors d’une insurrection, sont supplantés par les royalistes, bénéficiant du soutien de la flotte toulonnaise (restée majoritairement fidèle au roi).
Les insurgés se sont rebellés à l’annonce de la reprise de Marseille par les Républicains et de la répression sanglante qui s’en est suivie, et seront soutenus par les Britanniques et d’autres.
Ils feront proclamer Louis XVII (le très jeune fils de Louis XVI) roi de France et hisser le drapeau blanc à fleur de lys.
Les Républicains feront le siège de la ville, et le jeune Napoléon s’y illustrera contre les royalistes…
Le 17 décembre, après des mois de siège, d’attaques et de contre-attaques, les Bleus lanceront une grande offensive. Après d’âpres et longs combats, ils l’emporteront et entreront définitivement dans Toulon le 19 décembre.
Comme d’habitude avec les « humanistes », une répression sanguinaire sera instaurée : on estime qu’au moins huit cents personnes (10% de la population restante) seront fusillées sommairement. Par la suite, la commission révolutionnaire prononcera 290 autres condamnations…
Source : T. de Chassey
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Les Fédéralistes, qui avaient pris le pouvoir local aux Jacobins lors d’une insurrection, sont supplantés par les royalistes, bénéficiant du soutien de la flotte toulonnaise (restée majoritairement fidèle au roi).
Les insurgés se sont rebellés à l’annonce de la reprise de Marseille par les Républicains et de la répression sanglante qui s’en est suivie, et seront soutenus par les Britanniques et d’autres.
Ils feront proclamer Louis XVII (le très jeune fils de Louis XVI) roi de France et hisser le drapeau blanc à fleur de lys.
Les Républicains feront le siège de la ville, et le jeune Napoléon s’y illustrera contre les royalistes…
Le 17 décembre, après des mois de siège, d’attaques et de contre-attaques, les Bleus lanceront une grande offensive. Après d’âpres et longs combats, ils l’emporteront et entreront définitivement dans Toulon le 19 décembre.
Comme d’habitude avec les « humanistes », une répression sanguinaire sera instaurée : on estime qu’au moins huit cents personnes (10% de la population restante) seront fusillées sommairement. Par la suite, la commission révolutionnaire prononcera 290 autres condamnations…
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
La révolution et le Travail :
Le document suivant est tiré du livre de Mgr Freppel : La Révolution française, à propos du centenaire de 1789, A.Roger et F.Chernoviz éditeurs, 7 rue des grands-augustins, Paris 1889. 23e édition.
Le chapitre original a pour titre : La Révolution française et le travail.
Les corporations, expression du droit naturel
L’idée fondamentale de la Révolution française en matière économique est contenue dans cette maxime économique de Turgot, tant applaudie à la fin du siècle dernier : « La source du mal est dans la faculté même accordée aux artisans d’un même métier de s’assembler et de se réunir en corps » [1]. On croit rêver en lisant aujourd’hui de pareilles inepties tombées de la plume d’un homme d’esprit. Ce que Turgot, fidèle interprète des opinions de son temps, appelait la source du mal n’est autre chose qu’un principe rigoureux de droit naturel. Car il est dans la nature des choses que les artisans d’un même métier et les ouvriers d’une même profession aient la faculté de s’assembler pour débattre et sauvegarder leurs intérêts ; ou bien il faut renoncer à toutes les notions de la solidarité et de la sociabilité humaines. C’est ce qu’on avait parfaitement compris jusqu’à la veille de 1789. Après avoir proclamé les principes qui devaient amener graduellement l’esclavage au colonat et au servage, puis enfin à l’affranchissement complet du travailleur, l’Église avait fini par faire triompher dans la classe ouvrière, comme ailleurs, la loi si éminemment féconde de l’association.
Les corporations, solidarité et honneur des hommes de métier
Sous l’influence des idées de rapprochement et de charité fraternelle qu’elle répandait dans le monde, il s’était opéré pour chaque métier, pour chaque profession, un groupement des forces et des volontés individuelles autour d’un seul et même centre d’action. L’on avait senti que pour être fort, il fallait s’unir, et que, dans cette union morale des travailleurs d’un même ordre, il y avait une garantie et une protection pour tous : Vincit Concordia Fratrum, selon l’antique devise des arts et métiers de Paris. Sans absorber l’individu dans le corps social et tout en lui laissant la liberté de se mouvoir et d’agir à son gré, le travail devenait plus ou moins une chose commune à laquelle chacun apportait son énergie propre, en même temps qu’il y trouvait sa fortune et son honneur. Des hommes aussi étroitement unis par les liens professionnels ne pouvaient qu’être solidaires les uns des autres, soit que leur intérêt fût en jeu ou leur réputation. Dans un tel état de choses, il y avait place pour les faibles à côté des forts ; et la richesse ou l’intelligence, au lieu d’être une cause de ruine pour personne, tournait au profit de tout le monde. Bref, le même métier était dans une même ville, pour ceux qui l’exerçaient, un signe de ralliement et le principe d’une association où tous se rencontraient, se respectaient et s’aimaient. Tel a été, six siècles durant l’aspect de cette grande et belle institution qui s’est appelée, dans l’histoire de l’économie politique et sociale, la corporation ouvrière.
Réformer les corporations et non les détruire
Que des abus s’y soient glissés à la longue, qu’il y ait eu nécessité d’introduire plus d’air, plus de jour, plus de mouvement, dans ces institutions devenues trop étroites, et faire une plus large part à la liberté du travail, personne ne le conteste. Là encore, il s’agissait d’opérer l’une de ces réformes justifiées par la marche du temps et par les progrès de l’industrie. Car nous ne cesserons de distinguer sur tous les points, — c’est l’idée mère de cet opuscule, — le mouvement réformateur et le mouvement révolutionnaire de 1789. Améliorer, à la bonne heure ; mais détruire sans rien mettre à la place, c’est de la folie. On ne déracine pas un arbre encore vigoureux uniquement pour le débarrasser d’une branche morte. On ne renverse pas une maison à cause de quelques mauvaises herbes qui croissent le long de ses murs. On ne démolit pas une cathédrale parce qu’avec le temps il s’est amassé sous ses voûtes de la poussière et des toiles d’araignées. C’est le bon sens qui dit cela, et le bon sens est le maître de la vie humaine pour les peuples comme pour les individus. Mais les hommes de 1789, — car c’est d’eux qu’il s’agit et non pas des énergumènes de 1793, — ne comprenaient pas ce langage ; détruire, détruire encore, détruire toujours, c’était leur devise. Sur ce point, comme sur toutes choses, ils n’avaient qu’une idée, qu’une passion, ne rien laisser debout de ce qu’une existait jusqu’alors. Cette organisation du travail, qui était l’œuvre du temps, de l’expérience et de la raison ; qui avait valu au pays de longs siècles de paix et de prospérité ; qui avait réussi à maintenir la concorde entre les travailleurs d’un même ordre ; qui avait tant contribué au bon renom et à la gloire de l’industrie française ; cette organisation, qu’il eût fallu rajeunir, améliorer, mettre en rapport avec les besoins et les intérêts de l’époque, les disciples de Turgot et de Rousseau la brisèrent en un jour d’aveugle fureur, au risque de léguer à l’âge suivant, sans aucun élément de solution, le plus redoutable des problèmes.
Les corporations sacrifiées sur l’autel de l’égalité
À vrai dire, — et c’est la condamnation la plus formelle des doctrines économiques de la Révolution française, — ils ne pouvaient agir autrement sans renoncer à tout ce qui fait le fond du système. Appliquant avec une rigueur de logique que je suis loin de méconnaître, les idées du Contrat social de Rousseau, la Révolution française ne conçoit que deux facteurs dans l’ordre économique comme dans tout le reste : l’individu et l’État. Pas de corps intermédiaires entre l’un et l’autre, pas de groupes particuliers possédant leur autonomie, pas d’organismes sociaux vivant de leur vie propre, pas d’associations autres que celles qui émanent de la volonté générale envisagée comme la source de tout droit et de tout pouvoir, en d’autres termes, une masse d’individus ayant des droits absolument égaux, en dehors de toute hiérarchie naturelle ou sociale, et l’État leur imposant à tous sa volonté ; voilà toute la théorie imaginée et formulée en 1789 et en 1791.
La Révolution crée l’oppression de la classe ouvrière
Les conséquences allaient en découler d’elles-mêmes ; et nous les avons sous les yeux. Oubliant que le principe de la liberté du travail, appliqué d’une façon absolue, sans le complément et le correctif de l’association, dans laquelle Turgot plaçait « toute la source du mal », ne saurait avoir d’autre résultat que de mettre, les pauvres et les faibles à la discrétion des riches et des forts, les théoriciens de 1789 s’étaient absolument mépris sur les conditions du problème social. Sous une apparence de liberté, c’est l’isolement qu’on apportait à l’ouvrier, et, avec l’isolement, la faiblesse. L’individu seul restait en face de lui-même, n’ayant plus aucune des ressources matérielles ou morales qu’il tirait auparavant d’un corps dont il était le membre. Dès lors, plus une ombre de hiérarchie ; plus de paternité sociale ; plus de charge d’âmes ; plus de fraternité professionnelle ; plus de règles communes ; plus de solidarité d’intérêt, plus d’honneur et de réputation plus de rapprochement entre les maîtres, les ouvriers et les apprentis ; plus de garanties pour les faibles contre les forts ; plus de protection des grands à l’égard des plus petits. Une concurrence effrénée, une lutte pour la vie où chacun, réduit à ses seules forces, cherche à l’emporter sur les autres, au risque d’entraîner leur ruine ; une mêlée où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se foule aux pieds, c’est-à-dire, en résumé, l’oppression en haut, la servitude en bas, l’antagonisme partout et l’union nulle part : telle est la situation que la Révolution française est venue créer à la classe ouvrière.
Des tentatives de résistance
Sans doute, on a cherché depuis lors à réagir contre un pareil état de choses ; et cette réaction a été couronnée de succès sur plus d’un point. Mais la question est de savoir si, pour obtenir ces résultats encore très incomplets, il n’a pas fallu rompre en visière avec la Révolution française. Oui, malgré les anathèmes de Turgot et des autres économistes de 1789 contre le régime corporatif, nous avons vu se former successivement des sociétés de secours mutuels, des caisses de pension de retraite, des banques populaires, des associations coopératives, et même des syndicats professionnels, forçant, pour ainsi dire, la tolérance des pouvoirs publics en attendant la sanction légale. Puis, enfin, nous avons vu un parlement obligé, sous la pression de l’opinion, d’abroger la loi du 27 juin 1791 et de rétablir le principe de l’association dans la loi du 21 mars 1884. Mais toutes ces réactions en faveur du principe d’association si étrangement méconnu en 1789 sont autant de conquêtes sur la Révolution française dont c’est l’erreur fondamentale de ne concevoir et de n’admettre aucun organisme intermédiaire entre l’individu et l’État.
Le sophisme de l’amélioration des conditions matérielles
Et que l’on ne vienne pas se rabattre sur un sophisme grossier pour attribuer au mouvement révolutionnaire la moindre part d’influence dans les progrès économiques qui ont pu s’accomplir depuis cent ans. Ce sophisme qui ne tient pas contre une minute de réflexion, nous nous attendons bien à l’entendre sous peu répéter à l’envi par les panégyristes de la Révolution. Voyez, nous dira-t-on, quel progrès économique s’est réalisé depuis la fin progrès du siècle dernier : l’ouvrier est mieux vêtu, mieux nourri, mieux logé que par le passé : pur bienfait de la Révolution française. Pur sophisme, dirons-nous à notre tour ! Si les conditions économiques, du temps actuel sont meilleures à certains égards que celles de l’âge précédent : cela est dû à des causes toutes différentes : cela est dû au progrès des sciences naturelles, physiques et chimiques, aux inventions et aux découvertes de l’industrie, à l’application de la vapeur et de l’électricité aux diverses catégories du travail humain, à une plus grande facilité dans les moyens de communication, à la multiplication des relations commerciales, à l’amélioration des routes, à la création des chemins de fer, au mouvement général de l’art et de la pensée. Mais tout cela n’a rien de commun avec les doctrines ni avec les pratiques de la Révolution française. Autant, vaudrait faire bénéficier des recherches du docteur Jenner la révolution anglaise de 1688, ou bien mettre au profit de la constitution française de 1875 la découverte de la vaccination antirabique par M. Pasteur. Il n’y a aucune espèce de rapport entre des choses d’ordre si différent. Et la preuve que la Révolution française n’est absolument pour rien dans les améliorations dont je viens de parler, c’est que dans les pays les plus réfractaires à ses doctrines, comme l’Angleterre par exemple, le progrès économique est à tout le moins aussi considérable que dans le nôtre. Par conséquent, une pareille déduction ne serait pas légitime, alors même qu’on l’agrémenterait la phrase si connue de La Bruyère, à laquelle l’auteur de Germinal n’a pas eu de peine à trouver un pendant bien autrement pittoresque, en décrivant la condition des mineurs de nos jours.
La calamité révolutionnaire de l’antagonisme Capital-Travail
Laissons donc là ce sophisme et disons ce qui est l’évidence même : la Révolution française n’a rien fait pour améliorer la condition des classes laborieuses ; bien au contraire, - elle a jeté le trouble et la confusion dans le monde du travail ; - elle a détruit, sans y rien substituer, ces corporations ouvrières, ces groupes sociaux si bien organisés, où petits et grands, faibles et forts, pauvres et riches étaient unis entre eux par les mêmes liens professionnels, dans une vaste hiérarchie de services et de fonctions ; - elle n’a pas su donner à la liberté du travail, dans la liberté d’association, un correctif et un complément indispensables ; - elle a désagrégé les masses ouvrières, en les soustrayant à la direction de leurs chefs naturels, pour les livrer sans défense à l’action des sociétés secrètes, de ces ligues ténébreuses où elles deviennent la proie de politiciens sans aveu et sans scrupule ; - elle a créé l’antagonisme du capital et du travail, cette grande plaie des temps modernes ; et chaque fois qu’il est question de remédier à un état de choses si lamentable, on est obligé de remonter le courant de la Révolution, pour reprendre une à une les œuvres qu’elle a détruites, et pour corriger les erreurs de son symbole économique et social.
[1] Édit du 12 mars 1776.
http://www.royalismesocial.com/index.ph ... &Itemid=72
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
Le document suivant est tiré du livre de Mgr Freppel : La Révolution française, à propos du centenaire de 1789, A.Roger et F.Chernoviz éditeurs, 7 rue des grands-augustins, Paris 1889. 23e édition.
Le chapitre original a pour titre : La Révolution française et le travail.
Les corporations, expression du droit naturel
L’idée fondamentale de la Révolution française en matière économique est contenue dans cette maxime économique de Turgot, tant applaudie à la fin du siècle dernier : « La source du mal est dans la faculté même accordée aux artisans d’un même métier de s’assembler et de se réunir en corps » [1]. On croit rêver en lisant aujourd’hui de pareilles inepties tombées de la plume d’un homme d’esprit. Ce que Turgot, fidèle interprète des opinions de son temps, appelait la source du mal n’est autre chose qu’un principe rigoureux de droit naturel. Car il est dans la nature des choses que les artisans d’un même métier et les ouvriers d’une même profession aient la faculté de s’assembler pour débattre et sauvegarder leurs intérêts ; ou bien il faut renoncer à toutes les notions de la solidarité et de la sociabilité humaines. C’est ce qu’on avait parfaitement compris jusqu’à la veille de 1789. Après avoir proclamé les principes qui devaient amener graduellement l’esclavage au colonat et au servage, puis enfin à l’affranchissement complet du travailleur, l’Église avait fini par faire triompher dans la classe ouvrière, comme ailleurs, la loi si éminemment féconde de l’association.
Les corporations, solidarité et honneur des hommes de métier
Sous l’influence des idées de rapprochement et de charité fraternelle qu’elle répandait dans le monde, il s’était opéré pour chaque métier, pour chaque profession, un groupement des forces et des volontés individuelles autour d’un seul et même centre d’action. L’on avait senti que pour être fort, il fallait s’unir, et que, dans cette union morale des travailleurs d’un même ordre, il y avait une garantie et une protection pour tous : Vincit Concordia Fratrum, selon l’antique devise des arts et métiers de Paris. Sans absorber l’individu dans le corps social et tout en lui laissant la liberté de se mouvoir et d’agir à son gré, le travail devenait plus ou moins une chose commune à laquelle chacun apportait son énergie propre, en même temps qu’il y trouvait sa fortune et son honneur. Des hommes aussi étroitement unis par les liens professionnels ne pouvaient qu’être solidaires les uns des autres, soit que leur intérêt fût en jeu ou leur réputation. Dans un tel état de choses, il y avait place pour les faibles à côté des forts ; et la richesse ou l’intelligence, au lieu d’être une cause de ruine pour personne, tournait au profit de tout le monde. Bref, le même métier était dans une même ville, pour ceux qui l’exerçaient, un signe de ralliement et le principe d’une association où tous se rencontraient, se respectaient et s’aimaient. Tel a été, six siècles durant l’aspect de cette grande et belle institution qui s’est appelée, dans l’histoire de l’économie politique et sociale, la corporation ouvrière.
Réformer les corporations et non les détruire
Que des abus s’y soient glissés à la longue, qu’il y ait eu nécessité d’introduire plus d’air, plus de jour, plus de mouvement, dans ces institutions devenues trop étroites, et faire une plus large part à la liberté du travail, personne ne le conteste. Là encore, il s’agissait d’opérer l’une de ces réformes justifiées par la marche du temps et par les progrès de l’industrie. Car nous ne cesserons de distinguer sur tous les points, — c’est l’idée mère de cet opuscule, — le mouvement réformateur et le mouvement révolutionnaire de 1789. Améliorer, à la bonne heure ; mais détruire sans rien mettre à la place, c’est de la folie. On ne déracine pas un arbre encore vigoureux uniquement pour le débarrasser d’une branche morte. On ne renverse pas une maison à cause de quelques mauvaises herbes qui croissent le long de ses murs. On ne démolit pas une cathédrale parce qu’avec le temps il s’est amassé sous ses voûtes de la poussière et des toiles d’araignées. C’est le bon sens qui dit cela, et le bon sens est le maître de la vie humaine pour les peuples comme pour les individus. Mais les hommes de 1789, — car c’est d’eux qu’il s’agit et non pas des énergumènes de 1793, — ne comprenaient pas ce langage ; détruire, détruire encore, détruire toujours, c’était leur devise. Sur ce point, comme sur toutes choses, ils n’avaient qu’une idée, qu’une passion, ne rien laisser debout de ce qu’une existait jusqu’alors. Cette organisation du travail, qui était l’œuvre du temps, de l’expérience et de la raison ; qui avait valu au pays de longs siècles de paix et de prospérité ; qui avait réussi à maintenir la concorde entre les travailleurs d’un même ordre ; qui avait tant contribué au bon renom et à la gloire de l’industrie française ; cette organisation, qu’il eût fallu rajeunir, améliorer, mettre en rapport avec les besoins et les intérêts de l’époque, les disciples de Turgot et de Rousseau la brisèrent en un jour d’aveugle fureur, au risque de léguer à l’âge suivant, sans aucun élément de solution, le plus redoutable des problèmes.
Les corporations sacrifiées sur l’autel de l’égalité
À vrai dire, — et c’est la condamnation la plus formelle des doctrines économiques de la Révolution française, — ils ne pouvaient agir autrement sans renoncer à tout ce qui fait le fond du système. Appliquant avec une rigueur de logique que je suis loin de méconnaître, les idées du Contrat social de Rousseau, la Révolution française ne conçoit que deux facteurs dans l’ordre économique comme dans tout le reste : l’individu et l’État. Pas de corps intermédiaires entre l’un et l’autre, pas de groupes particuliers possédant leur autonomie, pas d’organismes sociaux vivant de leur vie propre, pas d’associations autres que celles qui émanent de la volonté générale envisagée comme la source de tout droit et de tout pouvoir, en d’autres termes, une masse d’individus ayant des droits absolument égaux, en dehors de toute hiérarchie naturelle ou sociale, et l’État leur imposant à tous sa volonté ; voilà toute la théorie imaginée et formulée en 1789 et en 1791.
La Révolution crée l’oppression de la classe ouvrière
Les conséquences allaient en découler d’elles-mêmes ; et nous les avons sous les yeux. Oubliant que le principe de la liberté du travail, appliqué d’une façon absolue, sans le complément et le correctif de l’association, dans laquelle Turgot plaçait « toute la source du mal », ne saurait avoir d’autre résultat que de mettre, les pauvres et les faibles à la discrétion des riches et des forts, les théoriciens de 1789 s’étaient absolument mépris sur les conditions du problème social. Sous une apparence de liberté, c’est l’isolement qu’on apportait à l’ouvrier, et, avec l’isolement, la faiblesse. L’individu seul restait en face de lui-même, n’ayant plus aucune des ressources matérielles ou morales qu’il tirait auparavant d’un corps dont il était le membre. Dès lors, plus une ombre de hiérarchie ; plus de paternité sociale ; plus de charge d’âmes ; plus de fraternité professionnelle ; plus de règles communes ; plus de solidarité d’intérêt, plus d’honneur et de réputation plus de rapprochement entre les maîtres, les ouvriers et les apprentis ; plus de garanties pour les faibles contre les forts ; plus de protection des grands à l’égard des plus petits. Une concurrence effrénée, une lutte pour la vie où chacun, réduit à ses seules forces, cherche à l’emporter sur les autres, au risque d’entraîner leur ruine ; une mêlée où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se foule aux pieds, c’est-à-dire, en résumé, l’oppression en haut, la servitude en bas, l’antagonisme partout et l’union nulle part : telle est la situation que la Révolution française est venue créer à la classe ouvrière.
Des tentatives de résistance
Sans doute, on a cherché depuis lors à réagir contre un pareil état de choses ; et cette réaction a été couronnée de succès sur plus d’un point. Mais la question est de savoir si, pour obtenir ces résultats encore très incomplets, il n’a pas fallu rompre en visière avec la Révolution française. Oui, malgré les anathèmes de Turgot et des autres économistes de 1789 contre le régime corporatif, nous avons vu se former successivement des sociétés de secours mutuels, des caisses de pension de retraite, des banques populaires, des associations coopératives, et même des syndicats professionnels, forçant, pour ainsi dire, la tolérance des pouvoirs publics en attendant la sanction légale. Puis, enfin, nous avons vu un parlement obligé, sous la pression de l’opinion, d’abroger la loi du 27 juin 1791 et de rétablir le principe de l’association dans la loi du 21 mars 1884. Mais toutes ces réactions en faveur du principe d’association si étrangement méconnu en 1789 sont autant de conquêtes sur la Révolution française dont c’est l’erreur fondamentale de ne concevoir et de n’admettre aucun organisme intermédiaire entre l’individu et l’État.
Le sophisme de l’amélioration des conditions matérielles
Et que l’on ne vienne pas se rabattre sur un sophisme grossier pour attribuer au mouvement révolutionnaire la moindre part d’influence dans les progrès économiques qui ont pu s’accomplir depuis cent ans. Ce sophisme qui ne tient pas contre une minute de réflexion, nous nous attendons bien à l’entendre sous peu répéter à l’envi par les panégyristes de la Révolution. Voyez, nous dira-t-on, quel progrès économique s’est réalisé depuis la fin progrès du siècle dernier : l’ouvrier est mieux vêtu, mieux nourri, mieux logé que par le passé : pur bienfait de la Révolution française. Pur sophisme, dirons-nous à notre tour ! Si les conditions économiques, du temps actuel sont meilleures à certains égards que celles de l’âge précédent : cela est dû à des causes toutes différentes : cela est dû au progrès des sciences naturelles, physiques et chimiques, aux inventions et aux découvertes de l’industrie, à l’application de la vapeur et de l’électricité aux diverses catégories du travail humain, à une plus grande facilité dans les moyens de communication, à la multiplication des relations commerciales, à l’amélioration des routes, à la création des chemins de fer, au mouvement général de l’art et de la pensée. Mais tout cela n’a rien de commun avec les doctrines ni avec les pratiques de la Révolution française. Autant, vaudrait faire bénéficier des recherches du docteur Jenner la révolution anglaise de 1688, ou bien mettre au profit de la constitution française de 1875 la découverte de la vaccination antirabique par M. Pasteur. Il n’y a aucune espèce de rapport entre des choses d’ordre si différent. Et la preuve que la Révolution française n’est absolument pour rien dans les améliorations dont je viens de parler, c’est que dans les pays les plus réfractaires à ses doctrines, comme l’Angleterre par exemple, le progrès économique est à tout le moins aussi considérable que dans le nôtre. Par conséquent, une pareille déduction ne serait pas légitime, alors même qu’on l’agrémenterait la phrase si connue de La Bruyère, à laquelle l’auteur de Germinal n’a pas eu de peine à trouver un pendant bien autrement pittoresque, en décrivant la condition des mineurs de nos jours.
La calamité révolutionnaire de l’antagonisme Capital-Travail
Laissons donc là ce sophisme et disons ce qui est l’évidence même : la Révolution française n’a rien fait pour améliorer la condition des classes laborieuses ; bien au contraire, - elle a jeté le trouble et la confusion dans le monde du travail ; - elle a détruit, sans y rien substituer, ces corporations ouvrières, ces groupes sociaux si bien organisés, où petits et grands, faibles et forts, pauvres et riches étaient unis entre eux par les mêmes liens professionnels, dans une vaste hiérarchie de services et de fonctions ; - elle n’a pas su donner à la liberté du travail, dans la liberté d’association, un correctif et un complément indispensables ; - elle a désagrégé les masses ouvrières, en les soustrayant à la direction de leurs chefs naturels, pour les livrer sans défense à l’action des sociétés secrètes, de ces ligues ténébreuses où elles deviennent la proie de politiciens sans aveu et sans scrupule ; - elle a créé l’antagonisme du capital et du travail, cette grande plaie des temps modernes ; et chaque fois qu’il est question de remédier à un état de choses si lamentable, on est obligé de remonter le courant de la Révolution, pour reprendre une à une les œuvres qu’elle a détruites, et pour corriger les erreurs de son symbole économique et social.
[1] Édit du 12 mars 1776.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
8 juin 1795 : Louis XVII meurt au Temple ... N'oublions pas les crimes de la Révolution
Le site historique herodote.net a publié le 8 juin l'intéressant billet repris ci-dessous. Sur l'horreur presque ontologique des révolutions - la nôtre en particulier - Soljenitsyne a tout dit. Il reste que le régime sous lequel nous vivons aujourd'hui est fondé sur un double régicide, dont celui, injustifiable, d'un enfant. Ne pas oublier ! LFAR
Le 8 juin 1795, Louis XVII meurt à la prison du Temple, à Paris, dans l'anonymat et la détresse. Fin tragique d'un enfant né sous les plus heureux auspices.
Né dix ans plus tôt, le 27 mars 1785, Louis-Charles, fils cadet de Louis XVI et Marie-Antoinette, était devenu l'héritier du trône à la mort de son frère aîné, le 4 juin 1789.
Le 13 août 1792, après la chute de la royauté, il est enfermé avec ses parents, sa tante, Madame Elisabeth, et sa sœur aînée Marie-Thérèse, dite Madame Royale, dans l'enclos du Temple.
Le 21 janvier 1793, à la mort de Louis XVI, la reine Marie-Antoinette s’agenouille devant son fils devenu Louis XVII ! Les grandes puissances européennes le reconnaissent comme tel.
Mais l'enfant du Temple n'a pas le loisir de jouir de son titre. Il est enlevé quelques mois plus tard à sa mère Marie-Antoinette et élevé à la dure, dans l'enceinte de la prison, par le cordonnier Simon et sa femme.
Lors d’une confrontation avec Marie-Antoinette, le 7 octobre 1793, la dernière fois qu’il verra sa mère, on le force à l’accuser d’attouchements. Ces fausses déclarations sont présentées au procès de Marie-Antoinette.
Après la chute de Robespierre et la fin de la gauche jacobine, les Conventionnels modérés songent à le remettre aux Autrichiens en échange de prisonniers français.
Paul Barras, président de la Convention thermidorienne qui a renversé Robespierre, rend visite à l'enfant dans sa prison. Il est trop tard pour envisager une libération. Au début de mai 1795, un médecin, Pierre Joseph Desault, le décrit : « mourant, victime de la misère la plus abjecte, de l’abandon le plus complet, un être abruti par les traitements les plus cruels ».
Marie-Thérèse Charlotte, dite Madame Royale, a plus de chance que son frère. Elle est livrée à l'Autriche le jour de ses 17 ans, le 19 décembre 1795, contre des prisonniers français. L'« Orpheline du Temple » se marie en 1799 avec son cousin, Louis d'Artois, duc d'Angoulême.
Le coeur momifié de Louis XVII ayant été par miracle conservé, grâce au médecin légiste Philippe-Jean Pelletan qui l'avait examiné, des experts ont pu l'authentifier en comparant son ADN (acide désoxyribonucléique) à celui de la reine Marie-Antoinette. Les conclusions de leurs recherches ont été présentés à la presse le 19 avril 2000 et exposées dans un livre de l'historien Philippe Delorme,Louis XVII, la vérité.
Depuis le 8 juin 2004, les restes de l'enfant royal - Louis XVII pour les royalistes-reposent dans l'ancienne nécropole royale de Saint-Denis.
herodote.net
http://lafautearousseau.hautetfort.com/ ... 13797.html
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
Le site historique herodote.net a publié le 8 juin l'intéressant billet repris ci-dessous. Sur l'horreur presque ontologique des révolutions - la nôtre en particulier - Soljenitsyne a tout dit. Il reste que le régime sous lequel nous vivons aujourd'hui est fondé sur un double régicide, dont celui, injustifiable, d'un enfant. Ne pas oublier ! LFAR
Le 8 juin 1795, Louis XVII meurt à la prison du Temple, à Paris, dans l'anonymat et la détresse. Fin tragique d'un enfant né sous les plus heureux auspices.
Né dix ans plus tôt, le 27 mars 1785, Louis-Charles, fils cadet de Louis XVI et Marie-Antoinette, était devenu l'héritier du trône à la mort de son frère aîné, le 4 juin 1789.
Le 13 août 1792, après la chute de la royauté, il est enfermé avec ses parents, sa tante, Madame Elisabeth, et sa sœur aînée Marie-Thérèse, dite Madame Royale, dans l'enclos du Temple.
Le 21 janvier 1793, à la mort de Louis XVI, la reine Marie-Antoinette s’agenouille devant son fils devenu Louis XVII ! Les grandes puissances européennes le reconnaissent comme tel.
Mais l'enfant du Temple n'a pas le loisir de jouir de son titre. Il est enlevé quelques mois plus tard à sa mère Marie-Antoinette et élevé à la dure, dans l'enceinte de la prison, par le cordonnier Simon et sa femme.
Lors d’une confrontation avec Marie-Antoinette, le 7 octobre 1793, la dernière fois qu’il verra sa mère, on le force à l’accuser d’attouchements. Ces fausses déclarations sont présentées au procès de Marie-Antoinette.
Après la chute de Robespierre et la fin de la gauche jacobine, les Conventionnels modérés songent à le remettre aux Autrichiens en échange de prisonniers français.
Paul Barras, président de la Convention thermidorienne qui a renversé Robespierre, rend visite à l'enfant dans sa prison. Il est trop tard pour envisager une libération. Au début de mai 1795, un médecin, Pierre Joseph Desault, le décrit : « mourant, victime de la misère la plus abjecte, de l’abandon le plus complet, un être abruti par les traitements les plus cruels ».
Marie-Thérèse Charlotte, dite Madame Royale, a plus de chance que son frère. Elle est livrée à l'Autriche le jour de ses 17 ans, le 19 décembre 1795, contre des prisonniers français. L'« Orpheline du Temple » se marie en 1799 avec son cousin, Louis d'Artois, duc d'Angoulême.
Le coeur momifié de Louis XVII ayant été par miracle conservé, grâce au médecin légiste Philippe-Jean Pelletan qui l'avait examiné, des experts ont pu l'authentifier en comparant son ADN (acide désoxyribonucléique) à celui de la reine Marie-Antoinette. Les conclusions de leurs recherches ont été présentés à la presse le 19 avril 2000 et exposées dans un livre de l'historien Philippe Delorme,Louis XVII, la vérité.
Depuis le 8 juin 2004, les restes de l'enfant royal - Louis XVII pour les royalistes-reposent dans l'ancienne nécropole royale de Saint-Denis.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
Gueniffey : « Robespierre incarne de façon chimiquement pure l'idée de la table rase »
Nous l'avons déjà évoqué, dans Lafautearousseau : Danielle Simonnet, coordinatrice du Parti de gauche, a récemment formulé le vœu qu'une rue de Paris porte le nom de Maximilien de Robespierre. Mais qui était-il ? Dans un intéressant entretien donné à Figarovox [20.06], l'historien Patrice Gueniffey souligne, notamment, la responsabilité que le révolutionnaire porte dans la Terreur. LFAR
Quelle place Robespierre occupe-t-il dans la mémoire républicaine ?
Le consensus républicain sur la Révolution française, au début de la IIIe République, s'est fondé sur l'exclusion de Robespierre du Panthéon des grands hommes de la décennie 1789-1799. Cette interprétation, forgée par les Thermidoriens dès le lendemain de la chute de Robespierre, a été popularisée par les manuels scolaires canoniques (Lavisse, Malet et Isaac) de la Belle Epoque. La IIIe République acceptait tout de 1789 à la chute des Girondins (juin 1793), et triait dans la période qui commence en juin 1793. Elle acceptait Danton et Carnot, qui représentaient la défense nationale, et refusait Robespierre, qui incarnait la guerre civile et la Terreur. Par ailleurs, le culte de l'Etre suprême cher à l'Incorruptible était suspect aux yeux de ces anticléricaux. C'est à l'occasion du centenaire de la Révolution, en 1889, qu'est érigée la statue de Danton place de l'Odéon à Paris. Le représentant de cette sensibilité parmi les historiens de l'époque, c'est Alphonse Aulard.
Pourtant, Clemenceau et Jaurès revendiquaient « l'Incorruptible » ?
Oui, mais l'un était radical et l'autre socialiste, donc beaucoup plus à gauche que les « pères fondateurs » de la IIIe République (Jules Ferry, Jules Grévy, Jules Simon, etc.). Après eux, le PCF va batailler pour réintégrer Robespierre dans la mémoire glorieuse de la Révolution. L'historien Albert Mathiez est l'interprète de cette thèse à l'université. Il célèbre l'Incorruptible en raison même de la Terreur, instrument, à ses yeux, de l'égalité sociale projetée par Robespierre. Et il est vrai que celui-ci préconisait un impôt progressif sur le revenu, idée qui révulsait jusqu'aux Montagnards respectueux de la propriété privée.
Les pétitionnaires qui demandent une rue Robespierre à Paris reprennent donc une revendication classique des communistes ?
En effet, mais sans l'assumer. Le PCF, du temps de sa puissance, réclamait une rue Robespierre à Paris (il y en a, et même une station de métro, dans les anciens bastions communistes) en se fondant sur son action, laquelle incluait la Terreur. Aujourd'hui, leurs épigones demandent une rue Robespierre en alléguant qu'il n'était pour rien dans la Terreur. C'est le paradoxe: ces pétitionnaires rabaissent le rôle historique de l'Incorruptible afin de le défendre. Ils le rapetissent pour le rendre plus présentable. En somme, c'est une réhabilitation de la Terreur qui n'ose pas se revendiquer comme telle, avec des arguments sommaires. Une sorte de Nuit Debout appliquée à l'interprétation de la Révolution.
Sur le fond, Robespierre était-il responsable de la Terreur ?
Robespierre est l'un des responsables, parmi d'autres, de la Terreur qui a débuté en 1793. A l'époque, d'autres (Fouché, Tallien, Barras), envoyés en mission en province, sont beaucoup plus directement responsables de massacres. En revanche, Robespierre est le principal responsable de la Terreur pendant la période qui va de l'exécution de Danton en avril 1794 à sa propre chute en juillet. La loi du 22 Prairial (10 juin 1794), la plus terroriste de la Révolution, est son œuvre et inaugure la Grande Terreur. Elle supprime les rares garanties procédurales encore accordées aux accusés. Et le tribunal révolutionnaire n'a qu'une alternative: l'acquittement ou la mort. Dès lors, la guillotine fonctionne à une cadence exponentielle. Jusqu'alors, les partisans de la Terreur l'avaient justifiée par les circonstances exceptionnelles (la nécessité de punir les ennemis intérieurs et extérieurs). A partir de Prairial, et par la volonté directe de Robespierre, la Terreur devient consubstantielle à la Révolution. La Terreur n'a plus d'objectif précis ni de fin assignée. Son objectif est de paralyser toute opposition, mais elle multiplie aussi les adversaires de Robespierre, qui ont peur pour leur tête. C'est une période où il n'y a plus ni lois ni règles. Le seul enjeu, pour les conventionnels, c'était de rester en vie.
Diriez-vous que la Grande Terreur a été une expérience proto-totalitaire ?
Oui, cette période a vu l'invention du phénomène idéologique tel qu'on le verra ensuite dans d'autres révolutions. Du reste, Lénine s'en est inspiré pour élaborer sa théorie de la conquête du pouvoir et de la terreur comme instrument au service de la révolution. Pour que l'hécatombe se transforme en un massacre sans exemple dans l'histoire, il ne manquait rien: il y avait une idéologie, une rhétorique du bouc émissaire, la paranoïa révolutionnaire, le culte du chef (l'Incorruptible), des comités, des tribunaux d'exception, un système de surveillance et de délation généralisé. Il ne manquait qu'une chose: le parti. Les jacobins, malgré leurs efforts, n'ont jamais réussi à former un parti homogène et centralisé. Heureusement. Ce qui fait le grand intérêt de Robespierre, c'est précisément la responsabilité, en grande partie, de la Terreur. Il incarne, d'une façon presque «chimiquement» pure, l'idée moderne de la révolution et de la table rase.
Grand historien de la Révolution française et de l'Empire, Patrice Gueniffey, ancien élève de François Furet, est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Parmi ses ouvrages qui ont le plus marqué figure « La Politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire, 1789-1794 » (Fayard, 2000) . Son dernier livre, « Bonaparte » (Gallimard, 862 p., 30€), a reçu le grand prix de la biographie historique 2013.
Guillaume Perrault
http://lafautearousseau.hautetfort.com/
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
Nous l'avons déjà évoqué, dans Lafautearousseau : Danielle Simonnet, coordinatrice du Parti de gauche, a récemment formulé le vœu qu'une rue de Paris porte le nom de Maximilien de Robespierre. Mais qui était-il ? Dans un intéressant entretien donné à Figarovox [20.06], l'historien Patrice Gueniffey souligne, notamment, la responsabilité que le révolutionnaire porte dans la Terreur. LFAR
Quelle place Robespierre occupe-t-il dans la mémoire républicaine ?
Le consensus républicain sur la Révolution française, au début de la IIIe République, s'est fondé sur l'exclusion de Robespierre du Panthéon des grands hommes de la décennie 1789-1799. Cette interprétation, forgée par les Thermidoriens dès le lendemain de la chute de Robespierre, a été popularisée par les manuels scolaires canoniques (Lavisse, Malet et Isaac) de la Belle Epoque. La IIIe République acceptait tout de 1789 à la chute des Girondins (juin 1793), et triait dans la période qui commence en juin 1793. Elle acceptait Danton et Carnot, qui représentaient la défense nationale, et refusait Robespierre, qui incarnait la guerre civile et la Terreur. Par ailleurs, le culte de l'Etre suprême cher à l'Incorruptible était suspect aux yeux de ces anticléricaux. C'est à l'occasion du centenaire de la Révolution, en 1889, qu'est érigée la statue de Danton place de l'Odéon à Paris. Le représentant de cette sensibilité parmi les historiens de l'époque, c'est Alphonse Aulard.
Pourtant, Clemenceau et Jaurès revendiquaient « l'Incorruptible » ?
Oui, mais l'un était radical et l'autre socialiste, donc beaucoup plus à gauche que les « pères fondateurs » de la IIIe République (Jules Ferry, Jules Grévy, Jules Simon, etc.). Après eux, le PCF va batailler pour réintégrer Robespierre dans la mémoire glorieuse de la Révolution. L'historien Albert Mathiez est l'interprète de cette thèse à l'université. Il célèbre l'Incorruptible en raison même de la Terreur, instrument, à ses yeux, de l'égalité sociale projetée par Robespierre. Et il est vrai que celui-ci préconisait un impôt progressif sur le revenu, idée qui révulsait jusqu'aux Montagnards respectueux de la propriété privée.
Les pétitionnaires qui demandent une rue Robespierre à Paris reprennent donc une revendication classique des communistes ?
En effet, mais sans l'assumer. Le PCF, du temps de sa puissance, réclamait une rue Robespierre à Paris (il y en a, et même une station de métro, dans les anciens bastions communistes) en se fondant sur son action, laquelle incluait la Terreur. Aujourd'hui, leurs épigones demandent une rue Robespierre en alléguant qu'il n'était pour rien dans la Terreur. C'est le paradoxe: ces pétitionnaires rabaissent le rôle historique de l'Incorruptible afin de le défendre. Ils le rapetissent pour le rendre plus présentable. En somme, c'est une réhabilitation de la Terreur qui n'ose pas se revendiquer comme telle, avec des arguments sommaires. Une sorte de Nuit Debout appliquée à l'interprétation de la Révolution.
Sur le fond, Robespierre était-il responsable de la Terreur ?
Robespierre est l'un des responsables, parmi d'autres, de la Terreur qui a débuté en 1793. A l'époque, d'autres (Fouché, Tallien, Barras), envoyés en mission en province, sont beaucoup plus directement responsables de massacres. En revanche, Robespierre est le principal responsable de la Terreur pendant la période qui va de l'exécution de Danton en avril 1794 à sa propre chute en juillet. La loi du 22 Prairial (10 juin 1794), la plus terroriste de la Révolution, est son œuvre et inaugure la Grande Terreur. Elle supprime les rares garanties procédurales encore accordées aux accusés. Et le tribunal révolutionnaire n'a qu'une alternative: l'acquittement ou la mort. Dès lors, la guillotine fonctionne à une cadence exponentielle. Jusqu'alors, les partisans de la Terreur l'avaient justifiée par les circonstances exceptionnelles (la nécessité de punir les ennemis intérieurs et extérieurs). A partir de Prairial, et par la volonté directe de Robespierre, la Terreur devient consubstantielle à la Révolution. La Terreur n'a plus d'objectif précis ni de fin assignée. Son objectif est de paralyser toute opposition, mais elle multiplie aussi les adversaires de Robespierre, qui ont peur pour leur tête. C'est une période où il n'y a plus ni lois ni règles. Le seul enjeu, pour les conventionnels, c'était de rester en vie.
Diriez-vous que la Grande Terreur a été une expérience proto-totalitaire ?
Oui, cette période a vu l'invention du phénomène idéologique tel qu'on le verra ensuite dans d'autres révolutions. Du reste, Lénine s'en est inspiré pour élaborer sa théorie de la conquête du pouvoir et de la terreur comme instrument au service de la révolution. Pour que l'hécatombe se transforme en un massacre sans exemple dans l'histoire, il ne manquait rien: il y avait une idéologie, une rhétorique du bouc émissaire, la paranoïa révolutionnaire, le culte du chef (l'Incorruptible), des comités, des tribunaux d'exception, un système de surveillance et de délation généralisé. Il ne manquait qu'une chose: le parti. Les jacobins, malgré leurs efforts, n'ont jamais réussi à former un parti homogène et centralisé. Heureusement. Ce qui fait le grand intérêt de Robespierre, c'est précisément la responsabilité, en grande partie, de la Terreur. Il incarne, d'une façon presque «chimiquement» pure, l'idée moderne de la révolution et de la table rase.
Grand historien de la Révolution française et de l'Empire, Patrice Gueniffey, ancien élève de François Furet, est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Parmi ses ouvrages qui ont le plus marqué figure « La Politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire, 1789-1794 » (Fayard, 2000) . Son dernier livre, « Bonaparte » (Gallimard, 862 p., 30€), a reçu le grand prix de la biographie historique 2013.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
LOUIS XVI : L’enfer des bonnes intentions
Deux cent dix-huit ans après sa mort, Louis XVI demeure présent dans nos mémoires. Les interrogations persistent : comment un roi vertueux et "bienfaisant" a-t-il pu perdre la monarchie ? Éléments de réponse…
Aujourd'hui regardée comme un fait divers, minime comparé aux scandales à répétition de la république, l'Affaire du collier prit, en 1785, une dimension qui dépassait, de loin, celle d'une banale escroquerie. Elle constitua la vengeance de parlementaires qui, rappelés par Louis XVI en 1774, - erreur fatale... -, le détestaient de ne pas se plier à leurs exigences, quand ils se posaient, sans droits, en défenseurs du peuple et des libertés. Les ressorts de ce désastre, cependant, demeurent curieusement obscurs, comme le souligne Évelyne Lever.
Rohan était-il un parfait pigeon ?
Certes, chacun en connaît les grandes lignes : une parure de diamants d'un million six cents mille livres, œuvre des joailliers Böhmer et Bassenge, conçue dans l'espoir de séduire la reine, procédé courant parmi les artisans du luxe, lui parut trop chère ; elle la refusa. Un an plus tard, Böhmer se représentait, réclamant son argent, prétendant lui avoir vendu le bijou par l'intermédiaire du cardinal de Rohan, grand aumônier de France. Or, de notoriété publique, la reine haïssait le cardinal...
Depuis, deux versions s'affrontent : la reine ignorait tout et Rohan, parfait pigeon, avait été dupe d'un couple de malfrats ; Marie-Antoinette, qui n'en était pas à sa première imprudence, avait pu s'acoquiner avec le cardinal et Mme de La Motte, comptant éponger ses dettes. Thèses pareillement insatisfaisantes, Rohan n'étant pas aussi stupide qu'on le prétendît, et la police ayant tardé à interpeller Mme de La Motte, qui ne sut pas en profiter, comme si on redoutait ses révélations. Son évasion en 1787 renforça les soupçons.
Évelyne Lever ne tranche pas. Quoique spécialiste de Marie-Antoinette, elle ne l'estime guère, et il lui manque le sens de la mystique royale qui interdit de soupçonner la reine, si frivole fût-elle alors, de certains actes et certaines pensées. Peut-être faudrait-il poser d'autres questions : quel rôle joua Cagliostro, charlatan et maçon de haut rang ? L'Angleterre, qui accueillit Mme de La Motte et diffusa ses libelles ? Les parlementaires "éclairés", jubilant de traîner dans la boue l'Église et le Roi ? Ce qui apparaît, c'est le poids d'une opinion prête à croire aux horreurs concernant la reine, d'une justice qui fit le procès de Marie-Antoinette, des forces conjurées pour saper l‘édifice capétien. Et l'insigne, la désespérante maladresse du roi dont l'autorité malvenue fut ici plus tragique que la faiblesse.
L'achat du collier eût été sans conséquence ; Louis XVI l'avait proposé à sa femme, qu‘il préférait occupée de coquetterie plutôt que de politique. Ce choix explique l'importance conférée à Mlle Bertin. On a vu en Marie-Jeanne Bertin, dite Rose, Abbevilloise établie marchande de modes à Paris, l'inventrice de la haute couture française. Il suffit pour assurer sa fortune et sa gloire d'une robe de mariée confectionnée pour Mlle de Penthièvre qui épousait le duc de Chartres. Toute la cour, la reine la première, ne jura plus que par elle ; sa boutique du Palais Royal, le Grand Moghol, fut bientôt plus courue que les monuments de la capitale.
Haute couture
Le génie de Bertin fut de faire bouger la mode, non chaque saison, mais chaque semaine, obligeant sa clientèle à suivre, quitte à se ruiner. Si l'on considère le nombre d'artisans et producteurs que ce commerce de luxe faisait vivre, la nécessité de représentation de la Cour, ces achats somptuaires n'étaient évidemment pas dénués d'utilité. Là où Mlle Bertin s'avéra dangereuse, c'est, contre toute attente, en participant au besoin de changement ambiant. Marie-Antoinette voulait en finir avec les robes à la française, monuments de splendeur et gêne intolérable pour celles qui les portaient. Bertin fit des vêtements faciles à vivre, élégants, mais qui ramenaient la Reine au rang du commun des mortelles. Marie-Antoinette lui accorda des attentions qu'elle refusait à de très grandes dames, dont la fureur se déchaîna en attaques sordides. Ces bagatelles pesèrent plus lourds que les mémoires de la couturière dans le discrédit jeté sur la souveraine. Michelle Sapori offre la première biographie de cette femme d'affaires avisée, à la clientèle internationale, au talent remarquable, bizarrement oubliée des historiens. Un peu de légèreté dans le propos eût toutefois rendu le livre plus plaisant.
Étrange folie
Ce ne sont pas les chiffons de la reine, ni ses bijoux, ni Trianon et Fontainebleau qui creusèrent le déficit de l‘État, insignifiant comparé au nôtre, mais la guerre d'Amérique. Pourtant, c'est sur ces détails que focalisa la malveillance publique, sur eux que se concentrent les reproches de Malesherbes dans ses Mémoires au Roi. On eût voulu sacrifier les grandes écuries et voir le souverain courir la poste... Malesherbes était trop intelligent pour croire que ces économies-là éviteraient la banqueroute. Il avait compris, en revanche, qu'il fallait satisfaire le monstre de l'opinion en semblant céder à ses caprices. Publiés pour la première fois, ces Avertissements de Cassandre vinrent trop tard, couronnant l'extraordinaire aveuglement d'un magistrat intègre, d'une loyauté à son roi si parfaite qu'elle le conduisit avec les siens à l'échafaud. À le lire, on mesure l'étrange folie de ces parlementaires qui sapèrent leur univers avec la certitude d'œuvrer au bien commun et les ravages opérés dans les consciences par l'esprit des Lumières.
Le premier atteint...
Faut-il l'avouer ? Louis XVI était le premier atteint et Fénelon lui avait fait un mal irréparable. Jean de Viguerie l'a admirablement expliqué dans sa biographie du « roi bienfaisant » ; Gérard Bedel le dit à son tour de manière plus concise en publiant le texte d'une remarquable conférence prononcée l'an dernier à l'occasion du 21 janvier, Louis XVI ou la tragédie de la vertu. S'appuyant sur un inédit de Bainville, lequel affirmait qu'il fallait être un bien grand prince et l'avoir fait exprès pour défaire en quinze ans l'œuvre de quinze cents années, il décrypte les erreurs commises, les fautes, fruits d'un défaut de formation, et de caractère, liés, qui interdirent au roi, capable de penser clair, de prendre les décisions qui s'imposaient. Hanté par l'exemple de Charles I er, qui n'avait pas voulu céder à la Révolution, le malheureux Louis XVI crut bon d'opter pour le parti contraire. Nous savons, hélas, où ce mauvais choix le conduisit, et la France, et nous, en même temps...
Confrontés au désastre que provoqua l'incertitude royale, les raidissements tardifs succédant aux complaisances trop grandes envers les idées du temps, il est difficile, quelle que soit la pitié et le respect suscités par la tragédie du 21 janvier, de ne pas éprouver quelque rancune envers le roi. Marguerite Castillon du Perron a choisi de revisiter ce drame à la lumière divine, et, pour ambitieux que soit ce projet, il aboutit à une œuvre théâtrale, Le Sang du Roi, d'une hauteur, d'une profondeur, d'une grandeur oubliées depuis Bernanos et le Dialogue des Carmélites. Mme Castillon du Perron fut, il y a cinquante ans, la biographe du jeune Louis-Philippe et s'intéressa à ce titre à son père. Réhabiliter Philippe Égalité est un exercice auquel on s'est rarement attaqué, la cause paraissant perdue. À tort, comme le démontre l'historienne devenue dramaturge.
Repentir au théâtre
Nous sommes le 6 novembre 1793. Transféré de Marseille à Paris, le duc d'Orléans vient, incrédule, de s'entendre condamner à mort. On lui envoie un prêtre, assermenté mais honnête homme qui regrette de n'être plus en règle avec Dieu et Rome. Cet abbé Lothringer témoignera que son pénitent était mort réconcilié avec le Ciel et plein d'un repentir sincère. Comment, en quelques instants, la grâce a-t-elle pu opérer dans l'âme du Prince et le ramener à la foi de son enfance, effaçant tout par le sacrement et le supplice ?
Un à un vont défiler sur la scène, et dans le souvenir du duc d'Orléans, ceux qui jouèrent un rôle dans ses choix et ses errements : le vieux domestique fervent et fidèle, Mme de Buffon, sa maîtresse, Grace Elliot, l'Anglaise qui chercha à le retenir sur la mauvaise pente, Choderlos de Loclos, qui prend là une dimension quasi démoniaque. Il va se confronter à eux, au mal qu'il fit. Mais Philippe refuse obstinément d'affronter l'ombre de son cousin, envers lequel il se croit toujours empli de haine et de jalousie. Seul un miracle pourrait jeter une ultime clarté dans cette âme orgueilleuse et tourmentée.
Il est impossible de résumer une oeuvre conçue pour être jouée, et qui ne le sera sans doute jamais, certains sentiments n'étant pas accessibles à ceux qui font désormais l'opinion. Il faut la lire, s'en pénétrer, la méditer. Et remettre, une fois pour toutes, nos querelles, nos rancoeurs, nos sottises, nos incompréhensions dans cette Lumière-là, la seule qui vaille, qui transcende tout, au cœur de laquelle cet impensable, ce monstrueux gâchis que furent la révolution et ses suites sanglantes, revêt, ne devrions-nous le comprendre que de l'Autre Côté, un sens, et même une valeur, humainement inimaginables.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 20 janvier au 2 février 2011
✓ Évelyne Lever : L'Affaire du collier, Fayard, 435 p., 24 €.
✓ Michelle Sapori : Rose Bertin, couturière de Marie-Antoinette, Perrin, 175 p., 19,90 €.
✓ Chrétien-Guillaume de Malesherbes : À Louis XVI ou les avertissements de Cassandre, Tallandier, 300 p., 19,90 €.
✓ Gérard Bedel : Louis XVI ou la tragédie de la vertu, Via Romana, 90 p., 10 €.
✓ Marguerite Castillon du Perron : Le Sang du Roi, François-Xavier de Guibert, 150 p., 16 €.
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
Deux cent dix-huit ans après sa mort, Louis XVI demeure présent dans nos mémoires. Les interrogations persistent : comment un roi vertueux et "bienfaisant" a-t-il pu perdre la monarchie ? Éléments de réponse…
Aujourd'hui regardée comme un fait divers, minime comparé aux scandales à répétition de la république, l'Affaire du collier prit, en 1785, une dimension qui dépassait, de loin, celle d'une banale escroquerie. Elle constitua la vengeance de parlementaires qui, rappelés par Louis XVI en 1774, - erreur fatale... -, le détestaient de ne pas se plier à leurs exigences, quand ils se posaient, sans droits, en défenseurs du peuple et des libertés. Les ressorts de ce désastre, cependant, demeurent curieusement obscurs, comme le souligne Évelyne Lever.
Rohan était-il un parfait pigeon ?
Certes, chacun en connaît les grandes lignes : une parure de diamants d'un million six cents mille livres, œuvre des joailliers Böhmer et Bassenge, conçue dans l'espoir de séduire la reine, procédé courant parmi les artisans du luxe, lui parut trop chère ; elle la refusa. Un an plus tard, Böhmer se représentait, réclamant son argent, prétendant lui avoir vendu le bijou par l'intermédiaire du cardinal de Rohan, grand aumônier de France. Or, de notoriété publique, la reine haïssait le cardinal...
Depuis, deux versions s'affrontent : la reine ignorait tout et Rohan, parfait pigeon, avait été dupe d'un couple de malfrats ; Marie-Antoinette, qui n'en était pas à sa première imprudence, avait pu s'acoquiner avec le cardinal et Mme de La Motte, comptant éponger ses dettes. Thèses pareillement insatisfaisantes, Rohan n'étant pas aussi stupide qu'on le prétendît, et la police ayant tardé à interpeller Mme de La Motte, qui ne sut pas en profiter, comme si on redoutait ses révélations. Son évasion en 1787 renforça les soupçons.
Évelyne Lever ne tranche pas. Quoique spécialiste de Marie-Antoinette, elle ne l'estime guère, et il lui manque le sens de la mystique royale qui interdit de soupçonner la reine, si frivole fût-elle alors, de certains actes et certaines pensées. Peut-être faudrait-il poser d'autres questions : quel rôle joua Cagliostro, charlatan et maçon de haut rang ? L'Angleterre, qui accueillit Mme de La Motte et diffusa ses libelles ? Les parlementaires "éclairés", jubilant de traîner dans la boue l'Église et le Roi ? Ce qui apparaît, c'est le poids d'une opinion prête à croire aux horreurs concernant la reine, d'une justice qui fit le procès de Marie-Antoinette, des forces conjurées pour saper l‘édifice capétien. Et l'insigne, la désespérante maladresse du roi dont l'autorité malvenue fut ici plus tragique que la faiblesse.
L'achat du collier eût été sans conséquence ; Louis XVI l'avait proposé à sa femme, qu‘il préférait occupée de coquetterie plutôt que de politique. Ce choix explique l'importance conférée à Mlle Bertin. On a vu en Marie-Jeanne Bertin, dite Rose, Abbevilloise établie marchande de modes à Paris, l'inventrice de la haute couture française. Il suffit pour assurer sa fortune et sa gloire d'une robe de mariée confectionnée pour Mlle de Penthièvre qui épousait le duc de Chartres. Toute la cour, la reine la première, ne jura plus que par elle ; sa boutique du Palais Royal, le Grand Moghol, fut bientôt plus courue que les monuments de la capitale.
Haute couture
Le génie de Bertin fut de faire bouger la mode, non chaque saison, mais chaque semaine, obligeant sa clientèle à suivre, quitte à se ruiner. Si l'on considère le nombre d'artisans et producteurs que ce commerce de luxe faisait vivre, la nécessité de représentation de la Cour, ces achats somptuaires n'étaient évidemment pas dénués d'utilité. Là où Mlle Bertin s'avéra dangereuse, c'est, contre toute attente, en participant au besoin de changement ambiant. Marie-Antoinette voulait en finir avec les robes à la française, monuments de splendeur et gêne intolérable pour celles qui les portaient. Bertin fit des vêtements faciles à vivre, élégants, mais qui ramenaient la Reine au rang du commun des mortelles. Marie-Antoinette lui accorda des attentions qu'elle refusait à de très grandes dames, dont la fureur se déchaîna en attaques sordides. Ces bagatelles pesèrent plus lourds que les mémoires de la couturière dans le discrédit jeté sur la souveraine. Michelle Sapori offre la première biographie de cette femme d'affaires avisée, à la clientèle internationale, au talent remarquable, bizarrement oubliée des historiens. Un peu de légèreté dans le propos eût toutefois rendu le livre plus plaisant.
Étrange folie
Ce ne sont pas les chiffons de la reine, ni ses bijoux, ni Trianon et Fontainebleau qui creusèrent le déficit de l‘État, insignifiant comparé au nôtre, mais la guerre d'Amérique. Pourtant, c'est sur ces détails que focalisa la malveillance publique, sur eux que se concentrent les reproches de Malesherbes dans ses Mémoires au Roi. On eût voulu sacrifier les grandes écuries et voir le souverain courir la poste... Malesherbes était trop intelligent pour croire que ces économies-là éviteraient la banqueroute. Il avait compris, en revanche, qu'il fallait satisfaire le monstre de l'opinion en semblant céder à ses caprices. Publiés pour la première fois, ces Avertissements de Cassandre vinrent trop tard, couronnant l'extraordinaire aveuglement d'un magistrat intègre, d'une loyauté à son roi si parfaite qu'elle le conduisit avec les siens à l'échafaud. À le lire, on mesure l'étrange folie de ces parlementaires qui sapèrent leur univers avec la certitude d'œuvrer au bien commun et les ravages opérés dans les consciences par l'esprit des Lumières.
Le premier atteint...
Faut-il l'avouer ? Louis XVI était le premier atteint et Fénelon lui avait fait un mal irréparable. Jean de Viguerie l'a admirablement expliqué dans sa biographie du « roi bienfaisant » ; Gérard Bedel le dit à son tour de manière plus concise en publiant le texte d'une remarquable conférence prononcée l'an dernier à l'occasion du 21 janvier, Louis XVI ou la tragédie de la vertu. S'appuyant sur un inédit de Bainville, lequel affirmait qu'il fallait être un bien grand prince et l'avoir fait exprès pour défaire en quinze ans l'œuvre de quinze cents années, il décrypte les erreurs commises, les fautes, fruits d'un défaut de formation, et de caractère, liés, qui interdirent au roi, capable de penser clair, de prendre les décisions qui s'imposaient. Hanté par l'exemple de Charles I er, qui n'avait pas voulu céder à la Révolution, le malheureux Louis XVI crut bon d'opter pour le parti contraire. Nous savons, hélas, où ce mauvais choix le conduisit, et la France, et nous, en même temps...
Confrontés au désastre que provoqua l'incertitude royale, les raidissements tardifs succédant aux complaisances trop grandes envers les idées du temps, il est difficile, quelle que soit la pitié et le respect suscités par la tragédie du 21 janvier, de ne pas éprouver quelque rancune envers le roi. Marguerite Castillon du Perron a choisi de revisiter ce drame à la lumière divine, et, pour ambitieux que soit ce projet, il aboutit à une œuvre théâtrale, Le Sang du Roi, d'une hauteur, d'une profondeur, d'une grandeur oubliées depuis Bernanos et le Dialogue des Carmélites. Mme Castillon du Perron fut, il y a cinquante ans, la biographe du jeune Louis-Philippe et s'intéressa à ce titre à son père. Réhabiliter Philippe Égalité est un exercice auquel on s'est rarement attaqué, la cause paraissant perdue. À tort, comme le démontre l'historienne devenue dramaturge.
Repentir au théâtre
Nous sommes le 6 novembre 1793. Transféré de Marseille à Paris, le duc d'Orléans vient, incrédule, de s'entendre condamner à mort. On lui envoie un prêtre, assermenté mais honnête homme qui regrette de n'être plus en règle avec Dieu et Rome. Cet abbé Lothringer témoignera que son pénitent était mort réconcilié avec le Ciel et plein d'un repentir sincère. Comment, en quelques instants, la grâce a-t-elle pu opérer dans l'âme du Prince et le ramener à la foi de son enfance, effaçant tout par le sacrement et le supplice ?
Un à un vont défiler sur la scène, et dans le souvenir du duc d'Orléans, ceux qui jouèrent un rôle dans ses choix et ses errements : le vieux domestique fervent et fidèle, Mme de Buffon, sa maîtresse, Grace Elliot, l'Anglaise qui chercha à le retenir sur la mauvaise pente, Choderlos de Loclos, qui prend là une dimension quasi démoniaque. Il va se confronter à eux, au mal qu'il fit. Mais Philippe refuse obstinément d'affronter l'ombre de son cousin, envers lequel il se croit toujours empli de haine et de jalousie. Seul un miracle pourrait jeter une ultime clarté dans cette âme orgueilleuse et tourmentée.
Il est impossible de résumer une oeuvre conçue pour être jouée, et qui ne le sera sans doute jamais, certains sentiments n'étant pas accessibles à ceux qui font désormais l'opinion. Il faut la lire, s'en pénétrer, la méditer. Et remettre, une fois pour toutes, nos querelles, nos rancoeurs, nos sottises, nos incompréhensions dans cette Lumière-là, la seule qui vaille, qui transcende tout, au cœur de laquelle cet impensable, ce monstrueux gâchis que furent la révolution et ses suites sanglantes, revêt, ne devrions-nous le comprendre que de l'Autre Côté, un sens, et même une valeur, humainement inimaginables.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 20 janvier au 2 février 2011
✓ Évelyne Lever : L'Affaire du collier, Fayard, 435 p., 24 €.
✓ Michelle Sapori : Rose Bertin, couturière de Marie-Antoinette, Perrin, 175 p., 19,90 €.
✓ Chrétien-Guillaume de Malesherbes : À Louis XVI ou les avertissements de Cassandre, Tallandier, 300 p., 19,90 €.
✓ Gérard Bedel : Louis XVI ou la tragédie de la vertu, Via Romana, 90 p., 10 €.
✓ Marguerite Castillon du Perron : Le Sang du Roi, François-Xavier de Guibert, 150 p., 16 €.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
RÉVOLUTION : La France s'en relèvera-elle un jour ?
Xavier Martin signe son sixième livre : une confrontation avec les idées, les sentiments, les réactions de ceux qui ont provoqué, conduit ou subi la Révolution française. L'ensemble constitue déjà une somme sans équivalent.
Xavier Martin, professeur émérite des Facultés de droit et historien, va recevoir le prix Renaissance ce mercredi 9 février des mains de notre confrère Philippe Maxence, rédacteur en chef de L'Homme Nouveau. C'est un événement, car le destinataire d'une aussi éminente distinction n'est pas "politiquement correct". Xavier Martin a déjà consacré huit livres à reconsidérer la Révolution et l'esprit des Lumières : sa documentation est gigantesque, ses connaissances juridiques prodigieuses et son sens de la psychologie très affiné, comme nous avons pu à maintes reprises le constater à l'Institut d'Action française où il nous a honoré de brillantes conférences.
Forcés d'être libres
Son dernier ouvrage, La France abîmée, sous-titré Essai historique sur un sentiment révolutionnaire (1789-1820), définit le sentiment à partir de 1789 d'une détérioration institutionnelle mais plus encore mentale et morale. Il s'agit d'un avilissement, d'une dégradation, d'une flétrissure, qui a marqué tous les acteurs, victimes et témoins directs, qu'il laisse abondamment parler, et que le mot démoralisation apparu justement en 1796 rend exactement. Deux ans avant d'être supplicié, le girondin Brissot demandait : « Croyez-vous que le peuple, la masse de la nation soit véritablement aussi dégradée et férocisée qu'elle le paraît ? » Le mythe exalté par Diderot du bon sauvage avait donc fait son temps.
Xavier Martin dit bien que les intentions étaient pures. « Il nous est permis d'espérer que nous commençons l'histoire des hommes », clamait sans rire l'Assemblée constituante. C'était la fuite hors du réel, donc dans l'utopie, qui recomposait le réel en fabrique de bonheur... Ce qui justifiait toutes les violences : du Contrat social où Rousseau disaitde l'individu : « On le forcera d'être libre », à Tureau, exterminateur de la Vendée, qui voulait faire « le bien du peuple malgré le peuple », le contraignant à « savoir être libre », et à Saint-Just se flattant de « ramener tout un chacun sous le joug de la liberté publique », il y a continuité, avec pour seule différence que les hommes de la Révolution payaient bien souvent de leur personne, car il se trouvait toujours d'autres assoiffés de bonheur conçu encore mieux... Qu'importe ! On « régénérait » le peuple, l'extermination de quelques-uns était une nécessité technique.
Vivant plus de dix ans de cette ambiance, on comprend que les esprits fussent profondément marqués. On traquait les pensées et les arrière-pensées, tout le monde soupçonnait tout le monde, l'autosurveillance fonctionnait sans cesse, on avait honte « de paraître soi », « de se ressembler à soi-même », l'oeil de Paris était partout, comme plus tard l'oeil de Moscou..., on vivait sous le règne de la « pensée unique » et de « l'applaudissement obligatoire ». Dès le 20 juin 1789, Martin Dauch, député de Castelnaudary, déclencha la fureur de l'assemblée en refusant de signer le Serment du Jeu de Paume, la liberté commençait plutôt mal... On n'avait pas la conscience tranquille quand l'on croisait, sur une charrette, un condamné à l'échafaud, que l'on faisait semblant de ne pas connaître...
Le bien et le mal confondus
« Tout ce mélange, écrit Xavier Martin, de désarroi, de jouissance frelatée, d'effroi encore mal dissipé, voire sujet tous les jours à renaître, de frivolité, d'une impression d'avilissement, etc, participe d'un brouillage des valeurs, on dirait aujourd'hui d'une perte des repères, perte et brouillage que la violence presque insolite du traumatisme a contribué à perpétrer. » Tous les principes du bien et du mal, d'honneur et de déshonneur, étaient confondus, « et c'est là le tréfonds de la thématique d'une France abîmée » qui s'accompagne d'une « pathologie du langage » qui a frappé les contemporains. Tous les mots de la langue française, à commencer par le mot révolution, furent subvertis : vertu, liberté, vérité, justice, probité, humanité..., plus une foule de mots nouveaux, de dénominations pour désigner les choses et les hommes à la haine du peuple dans des discours de « cannibales en délire ». Quand on pense que c'est dans cette atmosphère encore imprégnée de confusion que l'on entreprit d'écrire en 1804 le code civil...
Le retour du roi
Dans des libres propos publiés par le bulletin de Renaissance des Hommes et des Idées, Xavier Martin demande : « Mais la France même en pouvait-elle sortir indemne ? Aujourd'hui encore il en est qui doutent qu'elle en soit remise. » Oui, nous, entre autres. 200 ans après, les habitudes de falsifier la vérité n'ont point cessé et ce qui est dit dans l'ouvrage de la perte des notions de vérité et de d'erreur, de juste et de faux, de pensée unique..., n'a pas cessé de brouiller les esprits.
La France sera moins abîmée le jour où elle sera remise à l'endroit avec le retour du roi qu'aucun politiquement correct n'empêchera de rétablir une plus grande liberté de la pensée. D'ailleurs sous la Révolution, l'Ancien Régime apparaissait à tous comme « le bon temps », qui possédait assez de défenses naturelles pour permettre la plainte (comme le reconnaissait Marat lui-même) et qui s'éteignit uniquement par un « déficit d'autorité »...
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 3 au 16 février 2011
Ed. Dominique Martin Morin,264 pages, 21 euros.
http://aucoeurdunationalisme.blogspot.fr/
Xavier Martin signe son sixième livre : une confrontation avec les idées, les sentiments, les réactions de ceux qui ont provoqué, conduit ou subi la Révolution française. L'ensemble constitue déjà une somme sans équivalent.
Xavier Martin, professeur émérite des Facultés de droit et historien, va recevoir le prix Renaissance ce mercredi 9 février des mains de notre confrère Philippe Maxence, rédacteur en chef de L'Homme Nouveau. C'est un événement, car le destinataire d'une aussi éminente distinction n'est pas "politiquement correct". Xavier Martin a déjà consacré huit livres à reconsidérer la Révolution et l'esprit des Lumières : sa documentation est gigantesque, ses connaissances juridiques prodigieuses et son sens de la psychologie très affiné, comme nous avons pu à maintes reprises le constater à l'Institut d'Action française où il nous a honoré de brillantes conférences.
Forcés d'être libres
Son dernier ouvrage, La France abîmée, sous-titré Essai historique sur un sentiment révolutionnaire (1789-1820), définit le sentiment à partir de 1789 d'une détérioration institutionnelle mais plus encore mentale et morale. Il s'agit d'un avilissement, d'une dégradation, d'une flétrissure, qui a marqué tous les acteurs, victimes et témoins directs, qu'il laisse abondamment parler, et que le mot démoralisation apparu justement en 1796 rend exactement. Deux ans avant d'être supplicié, le girondin Brissot demandait : « Croyez-vous que le peuple, la masse de la nation soit véritablement aussi dégradée et férocisée qu'elle le paraît ? » Le mythe exalté par Diderot du bon sauvage avait donc fait son temps.
Xavier Martin dit bien que les intentions étaient pures. « Il nous est permis d'espérer que nous commençons l'histoire des hommes », clamait sans rire l'Assemblée constituante. C'était la fuite hors du réel, donc dans l'utopie, qui recomposait le réel en fabrique de bonheur... Ce qui justifiait toutes les violences : du Contrat social où Rousseau disaitde l'individu : « On le forcera d'être libre », à Tureau, exterminateur de la Vendée, qui voulait faire « le bien du peuple malgré le peuple », le contraignant à « savoir être libre », et à Saint-Just se flattant de « ramener tout un chacun sous le joug de la liberté publique », il y a continuité, avec pour seule différence que les hommes de la Révolution payaient bien souvent de leur personne, car il se trouvait toujours d'autres assoiffés de bonheur conçu encore mieux... Qu'importe ! On « régénérait » le peuple, l'extermination de quelques-uns était une nécessité technique.
Vivant plus de dix ans de cette ambiance, on comprend que les esprits fussent profondément marqués. On traquait les pensées et les arrière-pensées, tout le monde soupçonnait tout le monde, l'autosurveillance fonctionnait sans cesse, on avait honte « de paraître soi », « de se ressembler à soi-même », l'oeil de Paris était partout, comme plus tard l'oeil de Moscou..., on vivait sous le règne de la « pensée unique » et de « l'applaudissement obligatoire ». Dès le 20 juin 1789, Martin Dauch, député de Castelnaudary, déclencha la fureur de l'assemblée en refusant de signer le Serment du Jeu de Paume, la liberté commençait plutôt mal... On n'avait pas la conscience tranquille quand l'on croisait, sur une charrette, un condamné à l'échafaud, que l'on faisait semblant de ne pas connaître...
Le bien et le mal confondus
« Tout ce mélange, écrit Xavier Martin, de désarroi, de jouissance frelatée, d'effroi encore mal dissipé, voire sujet tous les jours à renaître, de frivolité, d'une impression d'avilissement, etc, participe d'un brouillage des valeurs, on dirait aujourd'hui d'une perte des repères, perte et brouillage que la violence presque insolite du traumatisme a contribué à perpétrer. » Tous les principes du bien et du mal, d'honneur et de déshonneur, étaient confondus, « et c'est là le tréfonds de la thématique d'une France abîmée » qui s'accompagne d'une « pathologie du langage » qui a frappé les contemporains. Tous les mots de la langue française, à commencer par le mot révolution, furent subvertis : vertu, liberté, vérité, justice, probité, humanité..., plus une foule de mots nouveaux, de dénominations pour désigner les choses et les hommes à la haine du peuple dans des discours de « cannibales en délire ». Quand on pense que c'est dans cette atmosphère encore imprégnée de confusion que l'on entreprit d'écrire en 1804 le code civil...
Le retour du roi
Dans des libres propos publiés par le bulletin de Renaissance des Hommes et des Idées, Xavier Martin demande : « Mais la France même en pouvait-elle sortir indemne ? Aujourd'hui encore il en est qui doutent qu'elle en soit remise. » Oui, nous, entre autres. 200 ans après, les habitudes de falsifier la vérité n'ont point cessé et ce qui est dit dans l'ouvrage de la perte des notions de vérité et de d'erreur, de juste et de faux, de pensée unique..., n'a pas cessé de brouiller les esprits.
La France sera moins abîmée le jour où elle sera remise à l'endroit avec le retour du roi qu'aucun politiquement correct n'empêchera de rétablir une plus grande liberté de la pensée. D'ailleurs sous la Révolution, l'Ancien Régime apparaissait à tous comme « le bon temps », qui possédait assez de défenses naturelles pour permettre la plainte (comme le reconnaissait Marat lui-même) et qui s'éteignit uniquement par un « déficit d'autorité »...
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 3 au 16 février 2011
Ed. Dominique Martin Morin,264 pages, 21 euros.
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Re: Un Livre noir sur une période rouge: la Révolution française
La destruction des livres sous la Révolution française.
Je prépare actuellement une nouvelle série de cours sur la Révolution française pour mes classes de Seconde mais sous des angles différents de ceux qui sont généralement abordés par l’Éducation nationale : sous l'angle social, sous l'angle environnemental, sous l'angle « sociétal » et familial, sous l'angle patrimonial, entre autres. Ainsi, je m'intéresse en ce moment au sort des livres et des bibliothèques, thème assez méconnu et pourtant très révélateur, non seulement des excès, mais de la nature même de la Révolution.
Dans son ouvrage « Livres en feu », Lucien X. Polastron signale que « le déclenchement de l'hécatombe de livres remonte au 2 novembre 1789, lorsque toutes les possessions ecclésiastiques et religieuses passent « sous la main de la Nation », laquelle a un vrai besoin de se renflouer sans les moyens structurels d'organiser la spoliation. Pour les terrains, les immeubles et les ciboires incrustés de rubis, l'affaire est simple et la capital quantifiable. Mais les bibliothèques ? (…) Qu'est-ce donc ? Pour la nation un poids mort indéchiffrable, pour les fonctionnaires une directive empoisonnée, mais avant tout le symbole de la tyrannie aux yeux des agités. » Il est tout de même étonnant que les intellectuels qui se targuent continuellement de prôner la liberté d'expression la plus large ne s'émeuvent pas de cette « biblioclastie » qui a ravagé notre pays et livré aux flammes et aux artificiers fabricants de balles des millions d'incunables, de manuscrits anciens et enluminurés, de livres reliés et des collections de correspondances diplomatiques ou philosophiques...
Les pertes furent immenses et une partie de l'héritage livresque et intellectuel du Moyen âge et de la Renaissance, mais aussi du temps des Lumières en France, fut irrémédiablement perdu alors. Malgré les appels de l'abbé Grégoire à préserver ce capital, le pillage, la dispersion et la destruction continuèrent, « la Révolution hésite entre vengeance et « régénération ». A un Boissy d'Anglas, qui dit dans Quelques idées sur les arts : les Français, « il ne s'agit donc pas de leur enseigner à se passer [se priver], mais à jouir », répond un Urbain Domergue, puriste d'Aubagne propulsé chef de la Bibliographie : « Portons le scalpel dans nos vastes dépôts de livres et coupons tous les membres gangrenés du corps bibliographique. » Cet ardent visionnaire ne propose pas de brûler les ouvrages mais de les envoyer se faire acheter par les ennemis du pays pour causer chez eux « le vertige et le délire ». » Cela explique que certains ouvrages publiés en France avant la Révolution se retrouvent aujourd'hui en Russie ou en Angleterre, et qu'une partie importante de ce patrimoine sauvé des flammes et de la bêtise républicaine continue sa vie loin de la métropole et de ses lecteurs...
Nombre de livres finiront en charpie pour... faire la guerre : « Non, la République de ces quelques années n'avait nul besoin de savants. En revanche, il lui fallait des livres, de plus en plus : la guerre contre l'Europe consomme des quantités industrielles de gargousses et la pénurie de papier est chronique. On tire donc du dépôt des Cordeliers 15 000 in-folio en l'an VI et VII, car les grands formats sont préférés des artificiers. » Il est difficile après cela d'évoquer la Révolution comme une période culturellement heureuse et libre : si la destruction n'empêche pas la production, nombre d’œuvres nées de ces années-là n'en finissent pas moins aussi au feu car ne convenant pas aux maîtres du jour, et leurs auteurs sous l'acier de la guillotine...
Et aujourd'hui ? En fait, nos sociétés sont-elles moins destructrices ? Il est permis d'en douter quelque peu au regard des « désherbages » souvent anarchiques des bibliothèques et des CDI français, sans négliger ceux qui ont des motivations plus explicites, au nom d'un « politiquement correct » de mauvais aloi quand il s'agit de littérature et d'idées : j'avais, il y a une vingtaine d'années, dénoncé (comme d'autres) l'épuration d'une bibliothèque de lycée accomplie par une documentaliste visiblement politisée qui avait mis au rebut quelques dizaines de livres qui n'avaient pas eu l'heur de lui plaire, y compris un ouvrage de Soljenitsyne... Mais, sans doute, n'était-ce là que la partie émergée de l'iceberg, et il est difficile de trouver un écrit de Jacques Bainville ou de Reynald Secher dans les universités et établissements scolaires, sauf rares exceptions : cette terrible sélection « éducative », qui écarte tant d'auteurs considérés comme « mal-pensants », est aussi un moyen de cantonner la réflexion à un cadre qui, s'il convient à l’Éducation nationale, n'est guère satisfaisant pour l'intelligence et le libre débat intellectuel et historique.
Faut-il, pour autant, désespérer ? En fait, malgré la tendance actuelle à la dématérialisation et l'apparent désintérêt des jeunes générations pour le livre papier, ce dernier ne disparaît pas et, il faut le souhaiter, ne disparaîtra pas parce qu'il reste et restera, pour nombre de nos contemporains et de ceux à venir, ce nécessaire écrin de feuilles qu'il est possible de tourner pour découvrir de nouvelles sensations, de nouveaux champs de réflexion, et d'imaginer, à l'autre bout du monde, parfois dans une autre langue, lu par d'autres lecteurs. C'est aussi un petit carré de résistance, que l'on se passe parfois sous le manteau, et dont quelques pages permettent l'évasion intellectuelle qui favorise l'action, y compris politique. Bien sûr, les livres peuvent aussi receler des fruits empoisonnés, et provoquer des désastres : mais leur absence serait bien plus grave encore, car elle signifierait la fin d'une transmission des savoirs et des polémiques à travers les âges et les générations, et l'asséchement des esprits et des âmes...
Jean-Philippe Chauvin
http://nouvelle-chouannerie.com/
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Je prépare actuellement une nouvelle série de cours sur la Révolution française pour mes classes de Seconde mais sous des angles différents de ceux qui sont généralement abordés par l’Éducation nationale : sous l'angle social, sous l'angle environnemental, sous l'angle « sociétal » et familial, sous l'angle patrimonial, entre autres. Ainsi, je m'intéresse en ce moment au sort des livres et des bibliothèques, thème assez méconnu et pourtant très révélateur, non seulement des excès, mais de la nature même de la Révolution.
Dans son ouvrage « Livres en feu », Lucien X. Polastron signale que « le déclenchement de l'hécatombe de livres remonte au 2 novembre 1789, lorsque toutes les possessions ecclésiastiques et religieuses passent « sous la main de la Nation », laquelle a un vrai besoin de se renflouer sans les moyens structurels d'organiser la spoliation. Pour les terrains, les immeubles et les ciboires incrustés de rubis, l'affaire est simple et la capital quantifiable. Mais les bibliothèques ? (…) Qu'est-ce donc ? Pour la nation un poids mort indéchiffrable, pour les fonctionnaires une directive empoisonnée, mais avant tout le symbole de la tyrannie aux yeux des agités. » Il est tout de même étonnant que les intellectuels qui se targuent continuellement de prôner la liberté d'expression la plus large ne s'émeuvent pas de cette « biblioclastie » qui a ravagé notre pays et livré aux flammes et aux artificiers fabricants de balles des millions d'incunables, de manuscrits anciens et enluminurés, de livres reliés et des collections de correspondances diplomatiques ou philosophiques...
Les pertes furent immenses et une partie de l'héritage livresque et intellectuel du Moyen âge et de la Renaissance, mais aussi du temps des Lumières en France, fut irrémédiablement perdu alors. Malgré les appels de l'abbé Grégoire à préserver ce capital, le pillage, la dispersion et la destruction continuèrent, « la Révolution hésite entre vengeance et « régénération ». A un Boissy d'Anglas, qui dit dans Quelques idées sur les arts : les Français, « il ne s'agit donc pas de leur enseigner à se passer [se priver], mais à jouir », répond un Urbain Domergue, puriste d'Aubagne propulsé chef de la Bibliographie : « Portons le scalpel dans nos vastes dépôts de livres et coupons tous les membres gangrenés du corps bibliographique. » Cet ardent visionnaire ne propose pas de brûler les ouvrages mais de les envoyer se faire acheter par les ennemis du pays pour causer chez eux « le vertige et le délire ». » Cela explique que certains ouvrages publiés en France avant la Révolution se retrouvent aujourd'hui en Russie ou en Angleterre, et qu'une partie importante de ce patrimoine sauvé des flammes et de la bêtise républicaine continue sa vie loin de la métropole et de ses lecteurs...
Nombre de livres finiront en charpie pour... faire la guerre : « Non, la République de ces quelques années n'avait nul besoin de savants. En revanche, il lui fallait des livres, de plus en plus : la guerre contre l'Europe consomme des quantités industrielles de gargousses et la pénurie de papier est chronique. On tire donc du dépôt des Cordeliers 15 000 in-folio en l'an VI et VII, car les grands formats sont préférés des artificiers. » Il est difficile après cela d'évoquer la Révolution comme une période culturellement heureuse et libre : si la destruction n'empêche pas la production, nombre d’œuvres nées de ces années-là n'en finissent pas moins aussi au feu car ne convenant pas aux maîtres du jour, et leurs auteurs sous l'acier de la guillotine...
Et aujourd'hui ? En fait, nos sociétés sont-elles moins destructrices ? Il est permis d'en douter quelque peu au regard des « désherbages » souvent anarchiques des bibliothèques et des CDI français, sans négliger ceux qui ont des motivations plus explicites, au nom d'un « politiquement correct » de mauvais aloi quand il s'agit de littérature et d'idées : j'avais, il y a une vingtaine d'années, dénoncé (comme d'autres) l'épuration d'une bibliothèque de lycée accomplie par une documentaliste visiblement politisée qui avait mis au rebut quelques dizaines de livres qui n'avaient pas eu l'heur de lui plaire, y compris un ouvrage de Soljenitsyne... Mais, sans doute, n'était-ce là que la partie émergée de l'iceberg, et il est difficile de trouver un écrit de Jacques Bainville ou de Reynald Secher dans les universités et établissements scolaires, sauf rares exceptions : cette terrible sélection « éducative », qui écarte tant d'auteurs considérés comme « mal-pensants », est aussi un moyen de cantonner la réflexion à un cadre qui, s'il convient à l’Éducation nationale, n'est guère satisfaisant pour l'intelligence et le libre débat intellectuel et historique.
Faut-il, pour autant, désespérer ? En fait, malgré la tendance actuelle à la dématérialisation et l'apparent désintérêt des jeunes générations pour le livre papier, ce dernier ne disparaît pas et, il faut le souhaiter, ne disparaîtra pas parce qu'il reste et restera, pour nombre de nos contemporains et de ceux à venir, ce nécessaire écrin de feuilles qu'il est possible de tourner pour découvrir de nouvelles sensations, de nouveaux champs de réflexion, et d'imaginer, à l'autre bout du monde, parfois dans une autre langue, lu par d'autres lecteurs. C'est aussi un petit carré de résistance, que l'on se passe parfois sous le manteau, et dont quelques pages permettent l'évasion intellectuelle qui favorise l'action, y compris politique. Bien sûr, les livres peuvent aussi receler des fruits empoisonnés, et provoquer des désastres : mais leur absence serait bien plus grave encore, car elle signifierait la fin d'une transmission des savoirs et des polémiques à travers les âges et les générations, et l'asséchement des esprits et des âmes...
Jean-Philippe Chauvin
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