En oubliant simplement d'exhumer ses propres textes et de battre sa coulpe.
Pour gagner des lecteurs, tous les médias ne peuvent pas, comme Le Figaro, distribuer matinalement - gratuitement - un exemplaire du journal avec des croissants, aux habitants du XVIe ...
Il leur suffit, plus simplement, d'exploiter à fond le sensationnel - surtout lorsqu'il va dans le sens du pouvoir - et puis, plus tard, quand l'émotion retombe parce que les faits reprennent leur vraie dimension, de se refaire une virginité en expliquant que seuls les autres étaient responsables.
Ainsi pour les fausses exécutions de Tîmisoara. Ainsi, plus près de nous, de la profanation du cimetière juif de Carpentras, voilà six mois.
Celle-ci fut commise huit jours après le vote en première lecture de la scélérate loi Gayssot, et cinq jours avant la publication du rapport du député socialiste Marchand, préconisant la naturalisation en masse des étrangers, et qui devait servir de base au débat parlementaire sur l'immigration, prévu pour la fin mai.
L'affaire de Carpentras tombait à pic, comme une sorte de divine surprise. Le pouvoir n'allait pas se priver de l'exploiter, et de quelle manière ! Avec la complicité franche et massive de la grande presse, particulièrement ... empressée.
Aujourd'hui. la manœuvre spécialement dirigée contre le Front national (dont la montée inquiétait) ayant échoué, cette même presse tente sans vergogne de récupérer les sympathies lepénistes. Après la calomnie, les sourires. La ficelle est bien grosse !
Jean Daniel peut bien reconnaître, six mois plus tard, dans le Nouvel Observateur, qu'à Carpentras « on s'est fait une fantasmagorie de l'atroce »; dans la revue Le Débat de septembre-octobre 1990, le sociologue de gauche Paul Yonnet peut bien dénoncer « la profonde erreur qui a consisté à vouloir faire de Le Pen et du Front national en bloc le bouc émissaire de la profanation ». Il est bien temps!
Mais que penser du cynisme du Point qui, le 5 novembre dernier, barrait sa couverture d'un énorme titre Carpentras, l'exigence de vérité, et consacrait un gros dossier à l'affaire ? Toujours pour vendre du papier, sans doute.
Le 14 mai, au lendemain de Carpentras, fonçant tête baissée dans le sillage de Pierre Joxe, Le Point n'avait-il donc pas écrit, hurlant avec les loups : « La barbarie raciste et antisémite a choisi un lieu symbolique pour découvrir son visage de haine et d'horreur [...] Les criminels de l'indicible savaient ce qu'ils faisaient. Une volonté monstrueuse les guidait, autant que l'ignominie et la folie » ?
Et, le 21 mai :
« La profanation de Carpentras est un événement important, révélateur de l'état de notre société [...] Comment en est-on arrivé là ? À travers le glissement calculé du discours lepéniste, la progression des idées révisionnistes, l'érosion de la mémoire collective, c'est la crise de toute une société. »
Et voilà que six mois plus tard, dans le numéro racoleur du 5 novembre, on pouvait lire (il est vrai sous d'autres signatures qu'en mai) : « Que reste-t-il aujourd'hui de Carpentras ? Malheureusement pas grand-chose, et surtout pas de coupable. Et, plus encore que l'absence de coupable, on commence à redouter la découverte d'un «mauvais» coupable, qui ne correspondrait pas du tout (1) à l'énorme exorcisme collectif contre l'antisémitisme. 0n parle de plus en plus fort de récupération. Manipulation médiatique ? Manipulation politique ? »
Mais les deux, cher monsieur ! Et vous y participâtes ...
BONS ET MAUVAIS COUPABLES
Et Claude Imbert d'y aller de son éditorial «Clip et Zap» (où il s'efforce de se défausser sur la télévision. C'est une manie, au Point !) : « Pour apprécier les effets pervers que provoque autour d'un sordide fait divers l'excitation instantanée d'images porteuses d'émotion, souvent d'irréflexion parfois d'hypnose collective, nous vous mettons sous les yeux l'affaire dite "de Carpentras". La découverte des réactions de prime saut n'aura fait lever, à terme, dans l'opinion, que le pénible sentiment d'avoir été roulée dans la farine. La tentative précipitée d'exploiter un fait divers à des fins morales ou politiques, se retournera, six mois plus tard, contre les apprentis-sorciers de la surchauffe médiatique. »
Quels apprentis-sorciers ? Ceux du Point ? Voilà donc tout ce qui reste de « l'abomination raciste », selon l'expression de Pierre Joxe.
Quant au « mauvais coupable » auquel Le Point fait allusion, on dit aujourd'hui qu'il s'agirait du fils d'un notable carpentrassien, juif de surcroît, un moment désigné comme l'initiateur de la profanation, dans le délire d'une fête macabre, une. nuit de pleine lune.
On croira plus volontiers Jean-Marie Le Pen qui, dans une récente interview à Minute, affirmait qu'il n'y avait rien de positif dans les dossiers de la police :
« Je puis vous dire, puisqu'une Carpentrassienne militante du Front national, de confession israélite. y a eu accès en tant que plaignante (la sépulture de son grand-père a été profanée) que le dossier de l'instruction est vide. Désespérément vide. »
Pierre Joxe, questionné un mercredi à l'Assemblée, sur l'état de l'enquête, ne disait pratiquement pas autre chose, dans une réponse embarrassée et dilatoire, comme d'habitude.
AUTANT NE PAS FAIRE MENTIR LES MÉDIAS
Allait-on en savoir davantage sur le fond de l'affaire avec la nouvelle et récente émission de Patrick Poivre d'Arvor sur la Une : « Le droit de savoir » ? Hélas non ! Mais les téléspectateurs étonnés ont pu y voir une veuve Germon très diserte et enjouée, assurer avec son délicieux accent du midi que puisque, de toute façon, les gens disaient qu'on touche de l'argent des médias pour leur faire des déclarations, autant ne pas les faire mentir ! Sans doute ses mots dépassaient-ils sa pensée...
Ainsi, au fil des jours, la réalité de Carpentras, remodelée par Joxe, reprend ses vraies dimensions. Mais l'opinion s'interroge : pourquoi le ministre de l'Intérieur, responsable hiérarchique des étranges agissements des RG dans d'autres affaires, incapable de faire neutraliser par des milliers de policiers quelques centaines de casseurs à Montparnasse (« Noirs ou Maghrébins », précisait Le Figaro du 13 novembre), incapable aussi d'identifier en six mois les auteurs de Carpentras. pourquoi ne démissionne-t-il pas ?
Dès le mois de juin, le 7, dans Le Parisien Libéré, Pierre Méhaignerie, peu suspect de sympathie pour la vraie droite, avait jugé que « s'il s'avérait que Carpentras était une affaire de droit commun, une profanation commise par des malades, ou des drogués, ou des ivrognes, sans objectif antisémite ou politique, Pierre Joxe devrait, illico presto, donner sa démission. »
Eh bien, Pierre Joxe, qui va de mensonge en mensonge et d'échec en échec, refuse de rendre son tablier !
« Chez ces gens-là, aurait pu chanter Brel, on ne démissionne pas, monsieur, on ne démissionne pas. »
(1) Souligné par nous.
Jacques Bernard Le Choc du mois. Décembre 1990

La vérité exige, précisément, de dire que le Point n'a pas été le dernier, dans son numéro du 21 mai, à se livrer à la " manipulation" qu'il critique aujourd'hui






