Ci-dessous l'analyse de l'ouvrage d'Edmond Burke, trouvée sur le forum la Cité Catholique (avec l'autorisation de son auteur) - Cette analyse me semble si lumineuse et l'ouvrage de Burke tellement prémonitoire que je m'en voudrais de vous en priver.
Fiche de lecture :
Réflexions sur la Révolution de France (Edmund Burke)
L'auteur
Edmund Burke, député whig (libéral) au Parlement britannique depuis 1765, a rédigé les Réflexions sur la Révolution de France pour répondre à une lettre écrite le 4 novembre 1789 par un de ses correspondants français, Charles-Jean-François Depont, conseiller au Parlement de Paris, lui demandant son opinion sur les évènements survenus en France. Burke mena des recherches approfondies sur le sujet avant de publier en novembre 1790 ces Réflexions qui conservèrent la forme épistolaire. Cette décision prise par Burke de publier sa réponse trouve son explication dans la volonté de l’auteur de donner la réplique à un arrêté de la Société des Amis de la Révolution appelant à propager en Angleterre les principes révolutionnaires de l’Assemblée nationale française.
Dans son ouvrage, Burke s’emploie à distinguer la « bonne » révolution, la « glorious revolution » qui a eu lieu en Angleterre en 1688, de la « mauvaise » révolution, la révolution française de 1789. Cette attaque de la révolution française s’effectue en trois temps : Burke commence tout d’abord par opposer les droits des Anglais aux faux « droits de l’homme » proclamés le 26 août 1789 (I) ; Burke entreprend ensuite de réhabiliter « l’esprit de noblesse » et de « l’esprit de religion » face au rationalisme et à l’athéisme ambiants (II) ; enfin, dans un troisième temps, Burke explique pourquoi le régime mis en place par les révolutionnaires n’a aucune chance de s’établir dans la durée (III).
I/ Faux et vrais « droits de l’homme »
Burke commence par récuser les arguments tenus par la Société des Amis de la Révolution tendant à mettre sur le même plan les révolutions anglaise de 1688 et française de 1789. La Déclaration des Droits de 1688, loin de greffer des nouveautés sur l’héritage des lois fondamentales du royaume, n’a selon Burke fait que réaffirmer des libertés antiques (déjà en vigueur en 1215, lors de la rédaction de la Magna Carta), qui avaient été violées par Jacques II. Les Français auraient pu, en suivant l’exemple de leurs voisins outre-Manche, se fonder sur l’organisation traditionnelle des états généraux pour assurer la défense de leurs libertés, mais ils ont préféré agir comme s’il fallait tout refaire à neuf. Cette subversion des institutions du pays tient selon Burke, qui estime que la représentation d’un pays doit « faire place au talent aussi bien qu’à la propriété » (qui sont le propre d’une aristocratie ouverte), à la composition de l’Assemblée nationale, principalement composée d’hommes d’extraction modeste (obscurs praticiens du droit, vicaires de village), qui n’ont pas suffisamment d’expérience des affaires publiques. Or c’est bien l’expérience qui à ses yeux constitue le critère par lequel on reconnaît les personnes aptes à gouverner.
Le gouvernement des hommes n’est en effet « pas établi en vertu de droits naturels qui peuvent exister (…) indépendamment de lui », mais « pour pourvoir aux besoins des hommes ». Le premier besoin auquel il est appelé à pourvoir est le besoin de sécurité, qui implique de contrecarrer les passions humaines (individuelles ou de masse). Burke critique ici la conception rousseauiste qui veut faire reconnaître au peuple un droit à une part de pouvoir dans la conduite des affaires de l’Etat, alors que selon Burke les seuls véritables « droits de l’homme » sont les droits sociaux ou civils (droit à la justice, droit aux fruits de son industrie, droit à la transmission de l’héritage, droit à l’instruction, etc.), qui ont été développés, non par la loi et la codification, mais par la coutume et la jurisprudence.
La Constitution d’un Etat ne peut par conséquent se fonder sur des principes métaphysiques abstraits tels que ceux dégagés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, car la science de composer un Etat est une science expérimentale, qui « ne s’apprend pas a priori » et qui « exige une connaissance profonde de la nature et des besoins des hommes ».
En réalité, les principes proclamés en 1789, en plus d’être abstraits, sont un leurre aux yeux de Burke. En effet, les « droits de l’homme » pompeusement proclamés peuvent se retrouver violés du jour au lendemain : ainsi, en dépossédant le clergé et la noblesse de leurs droits, on subvertit la propriété sous toutes ses formes ; l’introduction du suffrage censitaire à degrés, quant à lui, « détruit l’égalité » figurant pourtant comme un des principes phares de la Déclaration ; enfin, derrière la parodie d’un pouvoir délibératif des représentants du peuple, c’est la tyrannie d’une minorité agissante qui s’exerce, celle des clubs et des cafés parisiens.
II/ « Le malheur de ce siècle est que chaque chose est mise en discussion »
Evoquant la figure jadis glorieuse et aujourd’hui outragée (en particulier lors du retour forcé de la famille royale à Paris, le 6 octobre 1789) de la reine Marie-Antoinette, Burke observe avec tristesse le déclin de « l’esprit féodal et chevaleresque de loyauté » qui était parvenu, sans recourir à la violence, « à plier l’autorité rigide aux règles de l’élégance » et à inventer des « plaisantes fictions qui allégeaient l’autorité et assouplissaient l’obéissance ». Dès lors que les voiles de la décence sont brutalement arrachés, « les lois n’auront plus d’autre gardien que la terreur qu’elles inspirent ».
Burke voit dans ce bouleversement l’œuvre d’une « cabale philosophique » (Burke incrimine en particulier les écrits de Voltaire, de Rousseau et d’Helvétius) qui aurait pour postulats un rationalisme abstrait et la volonté de détruire la religion chrétienne. Or les vieux préjugés et l’esprit de religion sont nécessaires à la société civile : le préjugé parce qu’il « fait de la vertu une habitude » (un tel éloge du préjugé avait déjà été effectué en 1774 par Herder dans Une autre philosophie de l’histoire), la religion parce qu’« une religion liée à l’Etat et qui rappelle le citoyen à ses devoirs est encore plus nécessaire là où les citoyens sont libres ». A l’appui de l’accusation lancée contre le « parti littéraire », Burke donne en exemple la mise à disposition de l’Etat des biens du clergé, qui aurait été selon lui le résultat d’une coalition entre « gens d’argent et gens de lettres ». En effet, cette nationalisation, qui n’a rien rapporté à l’Etat mais a amplement profité à la bourgeoisie d’argent qui s’est enrichie en rachetant à crédit les biens ecclésiastiques (gagés sur une monnaie-papier sans aucune valeur, les assignats), a surtout réduit à néant la marge de manœuvre de l’Eglise, comblant ainsi les vœux de la « cabale philosophique ». Comme l’écrit Burke, « le service de l’Etat n’était qu’un prétexte pour détruire l’Eglise » .
III/ « Il faudra que le sang coule »
Selon Burke, il sera impossible d’assurer la cohésion du système mis en place crée car ce système repose sur des méthodes plus que douteuses :
Cette Assemblée, qui ne dispose d’aucun contre-pouvoir (la création d’une seconde Chambre ayant été rejetée par les Constituants), risque d’autant plus de se laisser entraîner par les factions parisiennes que seuls des députés novices pourront y siéger (les Constituants étant exclus de la législature à venir).
La justice pourrait également se retrouver prisonnière de cet esprit de faction avec la suppression des anciens Parlements, dont les magistrats voyaient leur indépendance garantie par le système de la vénalité des charges, et leur remplacement par des juges électifs, temporaires, locaux.
Conclusion
On ne peut qu’admirer Burke pour la clairvoyance avec laquelle il a annoncé ce que l’historien François Furet appelait le « dérapage » de la Révolution française : la crise de régime de 1791/1792 née du déséquilibre dans les rapports entre exécutif et législatif, la pénurie de 1792 causée par la dépréciation des assignats, la Terreur et la révolte de la province contre Paris (l’insurrection « fédéraliste ») en 1793 et l’arrivée au pouvoir d’un général populaire (avec le coup d’Etat du général Bonaparte le 18 brumaire an VIII) étaient déjà entrevues dans ces Réflexions qui datent de 1790. L’œuvre de Burke développe par ailleurs des idées (la critique du rationalisme et une tendance au mysticisme) qui annoncent en partie les grands thèmes développés par les conservateurs allemands (Hegel, Novalis) et les contre-révolutionnaires français (De Maistre, Bonald) au XIXème siècle.
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. Les forçats du gosier : 







