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FRANCE - ALGERIE
L'accès aux archives sur la guerre d'Algérie reste sensible
Lundi 05 mai 2008
Par Clea Caulcutt / FRANCE 24
Après la reconnaissance par l’ambassadeur français en Algérie des “épouvantables massacres” commis par l’armée française en mai 1945, historiens et parlementaires s’affrontent sur la question de l’accès aux archives.
Le 27 avril 2008, Bernard Bajolet, ambassadeur de France en Algérie, évoquait dans un discours prononcé à l’Université du 8 mai 1945 de Guelma, ville située à l’est de l’Algérie, les “épouvantables massacres” commis en Algérie par l’armée française. Pour la première fois, un haut représentant de la France employait ces termes pour décrire l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de la colonisation française.
Cet aveu, redoublé par la déclaration selon laquelle pour la France, “le temps de la dénégation est terminé", a aussitôt fait les gros titres de la presse en France et en Algérie.
Mais quelques jours après ces déclarations, les députés français ont eu à examiner un projet de loi relatif aux archives, qui pourrait retirer certaines archives de la consultation publique pour au moins cinquante ans.
Dans le but de protéger le droit à l’intimité de la personne, ce projet de loi stipule que les documents susceptibles de "porter atteinte à la vie privée", de donner des "jugements de valeurs" ou de ternir la réputation des personnes seront soustraits à la consultation pour 50 ans. Les sénateurs voulaient porter ce délai à 75 ans lors d’un premier vote, le 8 janvier, mais les députés sont revenus le 29 avril au texte original du gouvernement qui prévoyait un délai de 50 ans.
L’historien français Gilles Morin est scandalisé par ces critères. "Il ne s’agit pas seulement de vie privée", précise-t-il à France 24. "Une telle loi limiterait l’accès à la plupart des documents administratifs, comme ceux des préfectures ou les rapports de police."
En tant que président de l’Association des usagers de service public des Archives nationales (Auspan), Gilles Morin fait partie des historiens français qui ont alerté l'opinion publique sur ce projet de loi.
Historiens et chercheurs ont donc lancé une pétition où ils déclarent que ce texte “contient des dispositions qui portent gravement atteinte à la liberté d’écriture et à la recherche historique."
La Guerre d’Algérie au cœur du problème
La guerre d’Algérie (1954-1962) est à l’évidence dans la ligne de mire de cette controverse. La répression des mouvements indépendantistes par la France en 1945, de même que son rapport avec les harkis – soldats algériens ayant combattu aux côtés des troupes françaises –, restent des sujets particulièrement sensibles.
Coïncidence, l’ambassadeur Bajolet, dans son allocution devant les étudiants de Guelma, en appelait donc au travail des historiens : "Il faut que les tabous sautent, des deux côtés, et que les vérités révélées fassent place aux faits avérés."
Benjamin Stora, spécialiste reconnu de l’histoire d’Algérie, pense que les hommes politiques français essaient de protéger les personnes impliquées dans ces événements. Ouvrir les archives sur la guerre d’Algérie pourrait, selon cet historien, "concerner des personnes toujours vivantes, que ce soient des officiers ou encore des hommes politiques".
Benjamin Stora défend donc la possibilité pour les historiens de consulter les archives d’Etat, de police, et de sécurité. Sans cet accès aux archives, "nous n’aurions pas pu étudier les massacres de harkis", précise-t-il encore.
Selon ce chercheur, le projet de loi relatif aux archives est "en contradiction" avec les déclarations de l’ambassadeur Bajolet portant sur les massacres commis en 1945 en Algérie. Néanmoins, il ne voit pas de corrélation directe. Pour que les hommes politiques fassent un travail "de reconnaissance des faits passés", remarque-t-il enfin, les historiens doivent être en mesure "d’écrire librement l’Histoire."
Bronca chez les historiens
Le nouveau projet de loi vise avant tout à redéfinir les modalités d’accès aux archives. Avec ces mesures, il est vrai, les historiens ne devront attendre que 25 ans – au lieu des 30 ans actuellement – avant de pouvoir consulter la plupart de ces informations.
Mais certaines catégories de dossiers seraient soumises à des restrictions plus importantes. C’est cette disposition qui a conduit nombre d’historiens à signer une pétition réclamant plus de transparence. Actuellement, les chercheurs doivent remplir des formulaires spéciaux afin de se procurer des dossiers à accès restreint.
Denis Peschanski, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, estime que cette loi place la France sur des standards en cours dans d’autres pays en Europe.
Quelques historiens français ont fait remarquer que, quand il s’agit de l’accès aux archives, l’Hexagone est à la traîne par rapport à des pays comme l’Allemagne ou la Suède.
Pour illustrer cette question, Denis Peschanski rappelle qu’à la fin des années 1980, il a pu accéder à certains rapports de police sur la Résistance rédigés en France pendant la Seconde Guerre mondiale, parce que les traductions étaient disponibles en Allemagne.
“Les plus grandes œuvres sur l’occupation de la France ont été écrites grâce à des archives allemandes", ajoute le chercheur.
Les rapports de police, analyse Peschanski, contiennent toujours des “appréciations personnelles” et risquent, par conséquent, de tomber sous le coup d’une lecture stricte de la loi sur ce caractère "privé".
Aujourd’hui, la plupart des dossiers portant sur la Seconde Guerre mondiale ont déjà été ouverts. C’est pourquoi Gilles Morin ne pense pas que le Sénat puisse restreindre encore l’accès à des documents portant sur cette période lors de sa deuxième lecture du texte, le 14 mai. Mais pour les événements plus récents, particulièrement pour ceux qui concernent la Ve République (créée en 1958), l’enjeu est considérable.
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