Messagepar Pat » 09/10/2007 - 14:37
Le 27 et le 28 mai 1917, le Conseil national à l'unanimité décide d'expédier à la Conférence internationale de Stockholm une délégation de socialistes français. L'échec de l'offensive Nivelle, les mutineries sur le front, la lassitude de l'opinion n'ont pas peu contribué à cette décision. En fait, le gouvernement français refuse d'accorder des passeports et la délégation prévue ne pourra se rendre à Stockholm. Par contre, en septembre, le groupe parlementaire et la commission administrative décident d'interdire à tout socialiste de continuer à participer au gouvernement. C'est bel et bien le décès officiel de l'Union Sacrée ...
Cette rupture d'avec la participation ministérielle sauve momentanément les majoritaires. D'autant que socialistes et syndicalistes ne tiennent pas à cautionner l'effondrement du front russe qui apparaît de plus en probable. Aussi, en février 1918, les trois députés socialistes nommés par Clémenceau hauts-commissaires du gouvernement sont autorisés à rester en fonction.
La prise du pouvoir par les bolchevistes, la signature du traité de Brest-Litovsk profitent pourtant pas aux majoritaires. Ils songent en effet à soutenir l'idée intervention militaire à l'Est... Le Conseil national du 28 juillet 1918, par 1544 contre 1172, approuve un texte de J. Longuet qui exige du gouvernement la définition de ses conditions de paix sur la base des principes de la Révolution russe et des quatorze points de Wilson; qui condamne en outre toute intervention contre les Soviets.
Lors du Congrès du Parti, qui se tient en octobre 1918, la majorité passe définitivement entre les mains des ex-minoritaires Frossard prend le secrétariat général du Parti et Marcel Cachin la direction de l'Humanité. Sans attendre le Congrès de Tour, la Révolution russe est donc la pierre de touche qui départage les socialistes français (19) . Ainsi, tout au long du conflit, le socialisme français (comme la sociale-démocratie allemande ou le Labour Party britannique) n'a cessé d'être écartelé entre " nationalistes" et " pacifistes ".
VERS LE SCHISME
La fin du conflit permet aux travailleurs d'exposer sans plus attendre leurs revendications. Mais la lutte s'annonce sévère. Que peuvent en effet penser les 100000 manifestants parisiens qui envahissent la chaussée le 29 mars 1919 pour clamer leur indignation après l'acquittement de Raoul Villain, l'assassin de Jaurès? .. Et, dans ce Parti socialiste de 1919 " où 97534 membres (près de trois sur quatre) ont adhéré dans l'année, de quel poids pèse sur l'orientation du parti la génération du feu (20)?"
Ce n'est pas, semble-t-il, l'afflux des nouveaux adhérents qui a donné au parti socialiste un caractère plus nettement révolutionnaire et qui peut expliquer d'une manière décisive la scission survenue à Tours.
Là encore, on ressent les répercussions de la Révolution russe. L'attitude d'expectative prise par le Parti (« Il ne faut pas sacrifier Jaurès à Lénine «) est discutée par deux groupes importants situés à gauche du parti socialiste.
" L'ultra-gauche " tout d'abord. Elle découle des « Comités de Défense syndicale» de tendance anarchiste. Entraînée par Péricat avec pour journal L'Internationale, elle voit dans les soviets d'ouvriers et de soldats les moyens d'expression de la démocratie postrévolutionnaire. Péricat dirige alors un Parti communiste composé d'éléments disparates: anarchistes décentralisateurs, socialistes autoritaires.
Ces communistes de 1919 veulent donner aux grèves qui se développent, un contenu politique. Le 23 avril Clémenceau concède la journée de 8 heures; mais les violentes échauffourées du 1er mai 1919 entraînent la mort de deux manifestants, cependant que Jouhaux est matraqué par la police. Malgré les grèves de la métallurgie, des mines, des produits chimiques, le Parti communiste de Péricat se désagrège rapidement.
Deuxième groupe d'opposition: " l'extrême-gauche ", incarnée dans le Comité de la IIIe Internationale, fondé par Monatte. Ce courant, qui compte des militants comme Lefebvre, Vaillant-Couturier, et dont le secrétaire est Loriot, rassemble des membres du P.S. et de la C.G.T .. Lénine voit en lui le plus proche comité du mouvement bolchevique, même si Monatte rêve d'une société " syndicaliste " et non « soviétique ».
Ces deux tendances ne sont pas cependant assez représentatives pour engager le parti socialiste dans la voie d'une transformation radicale. Deux événements survenus fin 1919 et début 1920 ont permis en effet aux éléments radicaux de l'emporter: l'élection du Bloc National en novembre 1919, l'échec de la grève des cheminots en mai 1920.
Les élections législatives de novembre 1919 ont amené le Parti socialiste à rédiger en avril un programme électoral complet présenté par son rapporteur Léon Blum. Dans son préambule, il affirme la vocation révolutionnaire du Parti. Puis, il expose les deux grands chapitres de l'activité future: la rénovation politique et la restauration économique. Enfin, on prévoit des réformes sociales immédiates et on appelle la création d'une Société des Nations entre les peuples égaux en droits et en devoirs.
«LE COUTEAU ENTRE LES DENTS»
Les résultats confirment l'audience du socialisme dans le pays: 1 700000 voix contre 1400000 en 1914. Pourtant, dans 17 départements, le Parti enregistre des pertes importantes, tandis qu'il piétine dans ses fiefs habituels (Seine, Bouches-du-Rhône, Rhône). Il est vrai que la loi électorale (scrutin de liste départementale avec représentation des minorités) ne s'avère guère favorable au Parti dont le nombre des députés tombe de 100 à 68.
Vrai également que la Droite, unie dans le Bloc National qu'entraîne Alexandre Millerand (l'ancien socialiste " indépendant " de Saint-Mandé) a déployé l'inquiétante silhouette de l'" homme au couteau entre les dents ". Et cette affiche célèbre arrive précisément au moment où les succès de l'Armée Rouge sur les Blancs semblent d'autant plus inquiétants que la contagion bolcheviste s: répand dans la flotte française de la Mer Noire.
Devant cet échec électoral, nombre L' sont les socialistes qui concluent à l'insuffisance d'un programme réformiste. Aussi les sections favorables à un programme révolutionnaire et à l'adhésion à la IIIe Internationale gagnent-ils du terrain (21). C'est pourquoi le Congrès du Parti, réuni à Strasbourg en février 1920, entraîné par Loriot et ses amis, votre l'abandon de la IIe Internationale par 4333 voix contre 337. L'adhésion immédiate à la IIIe Internationale est néanmoins repoussée: 3031 voix contre, 1620 pour. On décide seulement d'entrer en négociation avec elle.
Le Parti est désormais aux mains des « Reconstructeurs», ainsi nommés puisqu'ils estiment devoir édifier sur de nouvelles bases le mouvement socialiste.
L'échec de la grève de mai 1920 accélère précisément ce processus. Les minoritaires de la C.G.T. pensent avec Monatte et Loriot que le manient est venu de « faire payer au capitalisme ses crimes». Le moyen: l'insurrection révolutionnaire. La puissante fédération des Cheminots n'est pas hostile à pareil processus. De janvier à mai 1920, partie du dépôt des machines de Périgueux, se propage ainsi la paralysie des chemins de fer. A partir de mai, la C.G.T. lance en vagues d'assaut successives d'autres grèves professionnelles, pour épauler les cheminots: transports, mines, dockers, marins, métallurgistes ...
Depuis des mois, le patronat a prévu pareille manifestation et mis sur pied un dispositif apte à suppléer l'absence des grévistes. En même temps, les sanctions pleuvent sur ces derniers: révocations, mises à pied. Le gouvernement fait même ouvrir une instruction contre la C.G.T.; les dirigeants de la fédération des cheminots sont inculpés et quelques membres de la IIIe Internationale comme Loriot mis en prison.
Tandis qu'une immense lassitude s'empare du monde ouvrier, les minoritaires socialistes estiment qu'il n'y a plus rien à attendre du socialisme français et qu'il faut donc sans plus tergiverser se tourner vers le bolchevisme.
Or, les bolcheviques, dans la perspective d'une stratégie révolutionnaire à long terme la Révolution n'a pas conquis l'Europe) sont à présent disposés à prendre langue tout autant avec le Parti socialiste français qu'avec le Comité de la IIIe Internationale. Une invitation est donc transmise aux socialistes français pour participer au 2e Congrès de l'Internationale communiste. Marcel Cachin et Frossard partent alors pour Moscou.
LE CONGRES DE TOURS.
Estimant que l'exemple russe pouvait être fructueux, impressionnés par le dynamisme de la Révolution bolchevique, les deux dirigeants adhèrent personnellement à la IIIe Internationale et, munis de documents sur lesquels ils doivent inviter leur Parti à se prononcer, quittent Moscou le 31 juillet 1920.
Dès leur retour à Paris, les deux « pèlerins» mènent campagne en faveur de l'adhésion. Jusqu'en décembre, de vifs débats et de violentes discussions animent les sections socialistes.
A la veille du Congrès de Tours, les positions sont les suivantes: veulent le rattachement à l'I.C. les membres du Comité de la 3e Internationale avec Vaillant-Couturier, et ceux qui acceptent les motifs exposés par Frossard et Cachin. Refusent l'adhésion, les socialistes qui n'ont cessé de prôner les mérites de l'Union sacrée (A. Thomas, P. Renaudel); ceux qui, avec Mistral, affirment: « Nous n'avons point l'âme d'un moujik et nous ne croyons pas plus à l'infaillibilité des popes qu'à celle des papes»; ceux qui, derrière L. Blum veulent concilier patriotisme et socialisme, en restant fidèle à Jaurès. Tous ces opposants ont formé un « Comité de résistance socialiste à l'adhésion.»
Le «oui... mais», c'est-à-dire l'adhésion avec réserves, est représenté par les partisans de J. Longuet, les longuettistes ou « reconstructeurs de droite».
Au milieu des débats passionnés, deux événements, sans modifier d'une manière décisive la conclusion des débats, frappent les congressistes. Le 28 décembre, le président de séance, Le Troquer, donne lecture d'une dépêche de Zinoviev, chef de la IIIe Internationale, qui accuse avec vigueur Longuet, Paul Faure et leurs amis « d'un esprit de réformisme et de diplomatie mesquine et chicanière ». Le Comité exécutif de l'Internationale communiste somme donc le Congrès de s'écarter d'influences aussi néfastes: « Nous sommes profondément convaincus, chers Camarades, que la majorité des ouvriers conscients de France n'admettra pas un compromis aussi ruineux avec les réformistes et qu'elle créera enfin à Tours le vrai Parti communiste un et puissant, libéré des éléments réformistes et semi-réformistes. C'est en ce sens que nous saluons votre Congrès et que nous lui souhaitons le succès. »
La dépêche de Zinoviev, contrairement à ce que beaucoup de socialistes espéraient, réclame une véritable intervention chirurgicale. Le nouveau parti sera pur et dur ou bien il ne sera plus. Jusqu'alors on pensait que les amis de Longuet et Faure donneraient leur adhésion au nouveau -Parti Communiste tout en continuant à défendre leurs propres positions. De la sorte, seule l'aile droite, groupée autour de Blum, Renaudel et Sembat, ferait sécession, Il apparaît à présent que la scission sera plus importante puisqu'à la droite opposante s'ajouteront ceux que les hiérarques de l'Internationale ne veulent accueillir à aucun prix.
La deuxième surprise du Congrès est l'apparition impromptue de Clara Zetkin, le 28 décembre, tandis que Frossard est à la tribune. « La lumière s'éteint, et brusquement, surgit à la tribune, venue on ne sait comment, on ne sait d'où, une vieille femme aux cheveux gris qu'aussitôt dans un élan formidable, le Congrès reconnaît et acclame; Clara Zetkin, 40 ans de lutte au sein du glorieux parti social-démocrate allemand, secrétaire internationale, avant 1914, des femmes socialistes, camarade de combat de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, aujourd'hui député au Reichstag et membre de l'Exécutif de la IIIe Internationale. Le discours de Clara Zetkin est émouvant, noble, éloquent; mais il ne contient rien qu'on ne sache déjà sur ce qui peut conduire un militant révolutionnaire au communisme.
LEON BLUM S'OPPOSE AU CENTRALISME
Cependant quand, superbe, la vieille révolutionnaire allemande jette son dernier cri; « Vive la Révolution prolétarienne, qui va détruire le monde capitaliste et donner libre accès à la venue de notre communisme! », le congrès debout lui fait ovation et chante l'internationale» (22)
Mais les jeux sont déjà faits et Léon Blum a développé les motifs de sa résistance, « Croyez-vous, dit-il, qu'un vote de majorité va changer l'état de ma conscience? Parce que tant de voix se seront prononcées pour et tant de voix contre, croyez-vous que l'état de ma raison et de mon coeur vis-à-vis d'un problème comme celui-là va se transformer. Croyez-vous que des chiffres aient cette vertu? Allons donc! pas un de vous ne peut le croire,»
Blum s'efforce de démontrer que la conception socialiste présentée est entièrement nouvelle. Au Parti socialiste, parti de liberté, parti de la classe ouvrière tout entière, va s'opposer un régime de centralisation comportant « la subordination de chaque organisme à l'organisme qui lui est hiérarchiquement supérieur» avec au sommet « un comité directeur de qui tout doit dépendre, c'est une sorte de commandement militaire formulé d'en haut et se transmettant de grade en grade, jusqu'aux simples militants, jusqu'aux simples sections. »
Blum est par ailleurs persuadé qu'à bref délai les syndicats seront soumis au Parti. Enfin, ni la Révolution axée sur la seule prise du pouvoir et faite par des « bandes qui courent derrière tous les chevaux», ni la dictature du prolétariat exercée par un parti centralisé ne sont admissibles.
Dès lors, conclut Blum, « nous sommes convaincus, jusqu'au fond de nous-mêmes que, pendant que vous irez courir l'aventure, il faut que quelqu'un reste garder la vieille maison. »
Le vote sur l'adhésion à Moscou donne 3 208 mandats à la motion Cachin-Frossard concluant à l'adhésion pure et simple. Le texte Longuet-Faure, démontrant que certaines des 21 conditions sont de nature à rendre impossible l'adhésion, recueille 1022 mandats, tandis que 397 se réfugient dans l'abstention.
Quant à la réponse à faire au Comité exécutif de la IIIe Internationale à propos de l'exclusion des réformistes, le texte Longuet préconisant le maintien de l'unité du parti rassemble 1 398 mandats contre 3247 à la motion Daniel Renoult qui accepte l'éventualité d'une scission.
A 2 h 30 du matin, le 30 décembre 1920, le schisme est consommé. " Alors, écrit P. Louis, les deux fractions mises en minorité sortirent de la salle, La minute fut émouvante et beaucoup de délégués, dans toutes les tendances, en perçurent la gravité et en éprouvèrent la tristesse." C'était en effet la fin de l'Unité établie en 1905 à Paris ...
Tandis que le congrès « communiste» poursuit ses travaux dans la salle du Manège, la fraction « socialiste» s'en va siéger dans la salle du Démophile, rue de Lariche.
Dans cette Europe toute meurtrie au lendemain du conflit mondial, aucun militant ne pouvait prévoir ce qu'il adviendrait du mouvement socialiste français, à présent tronçonné. « La vieille maison», dont Léon Blum s'intitule le gardien, ne va-t-elle pas s'écrouler ? Le tout nouveau Parti Communiste, appuyé sur l'exemple soviétique, semble avoir pour lui le nombre, le dynamisme, la foi messianique. Une ère nouvelle commence au souffle du vent de l'Est.
(19) Dernière conséquence: en octobre 1919, des dissidents socialistes récusés par la Fédération de la Seine pour leurs prises de position antérieure créent un Parti socialiste français Qui présente des candidats contre ceux de la S.F.I.O. aux élections de novembre 1919.
(20) A. Kriegel, Le Congrès de Tours. Le Parti socialiste compte en 1919 un total de 133000 membres.
(21) C'est en mars 1919 que la Conférence communiste «, internationale réunie à l'instigation de Lénine décide de se constituer en Ille Internationale et adopte le nom d'Internationale Communiste. Durant l'été 1920, le consolidation du régime bolchevique permet à Lénine d'imposer les 21 conditions aux divers partis socialistes désireux de rallier cette nouvelle Internationale.
(22) A. Kriegel, Le congrès de Tours, p. 183.
Dernière édition par
Pat le 24/04/2008 - 16:25, édité 1 fois.

Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.