La repentance, vision cognitive d'une époque contemporaine qui fait oublié à ceux qui l'apprennent que leurs ancêtres aussi ont subi le même sort (1) sans avoir eu, eux, un quelconque droit de repentance.
Je vous propose de lire ce texte que je poste ici parce qu'il y a toute sa place, et qu'il est vraiment intéressant.
Il permettra à ceux qui ne s'étaient peu ou jamais intéressés d'apprendre quelque chose sur 300 ans d'une histoire occultée des manuels scolaires ecrits par une caste non occidentale mais la dirigeant et aux autres plus cultivés d'apporter un complément historique sur cette période.
En tous cas je l'espère.
Quoi que l'on puisse en dire nous retrouvons sur le fond la même lueur de vengeance que nous connaissons chez nous et protégée par des lois insidieuses. Autrefois cantonnée sur de lointains territoires, elle est désormais importée au cœur même de notre société Européenne par des individus disons le, qui ont pris le temps d'organiser politiquement cette agonie afin de scléroser une, mais pas moins conquérante, des 3 principales religions pour son bénéfice impérial d'une partie de la terre sainte en promulguant celle vaincue jadis aux portes d'une Europe qu'elle a toujours convoitée par la propagation religieuse, culturelle, et prégnante.
(1) Puissance imaginaire à laquelle est prêtée le pouvoir de présider au destin des hommes et de déterminer le déroulement de leur vie lorsque certains événements semblent dus au hasard
Présenté par Thomas Jackson
Dans son exposé instructif sur l'esclavage barbaresque, Robert C. Davis remarque que les historiens américains ont étudié tous les aspects de l'esclavage des Africains par les Blancs mais ont largement ignoré l'esclavage des Blancs par les Nord-Africains. Christian Slaves, Muslim Masters [Esclaves chrétiens, maîtres musulmans] est un récit soigneusement documenté et clairement écrit de ce que le Prof. Davis nomme «l'autre esclavage», qui s'épanouit durant approximativement la même période que le trafic trans-atlantique, et qui dévasta des centaines de communautés côtières européennes. Dans la pensée des Blancs d'aujourd'hui, l'esclavage ne joue pas du tout le rôle central qu'il joue chez les Noirs, mais pas parce qu'il fut un problème de courte durée ou sans importance. L'histoire de l'esclavage méditerranéen est, en fait, aussi sombre que les descriptions les plus tendancieuses de l'esclavage américain. Le Prof. Davis, qui enseigne l'histoire sociale italienne à l'Université d'Etat de l'Ohio, projette une lumière perçante sur ce coin fascinant mais négligé de l'histoire.
Un commerce en gros
La côte barbaresque, qui s'étend du Maroc à la Libye moderne, fut le foyer d'une industrie florissante de rapt d'êtres humains depuis 1500 jusqu'à 1800 environ. Les grandes capitales esclavagistes étaient Salé au Maroc, Tunis, Alger et Tripoli, et pendant la plus grande partie de cette période les marines européennes étaient trop faibles pour opposer plus qu'une résistance symbolique.
Le trafic trans-atlantique des Noirs était strictement commercial, mais pour les Arabes, les souvenirs des Croisades et la fureur d'avoir été expulsés d'Espagne en 1492 semblent avoir motivé une campagne de rapt de chrétiens, ressemblant presque à un djihad. «Ce fut peut-être cet aiguillon de la vengeance, opposé aux marchandages affables de la place du marché, qui rendit les esclavagistes islamiques tellement plus agressifs et initialement (pourrait-on dire) plus prospères dans leur travail que leurs homologues chrétiens», écrit le Prof. Davis. Pendant les XVIe et XVIIe siècles, plus d'esclaves furent emmenés vers le sud à travers la Méditerranée que vers l'ouest à travers l'Atlantique. Certains furent rendus à leurs familles contre une rançon, certains furent utilisés pour le travail forcé en Afrique du Nord, et les moins chanceux moururent à la tâche comme esclaves sur les galères.
Ce qui est le plus frappant concernant les raids esclavagistes barbaresques est leur ampleur et leur portée. Les pirates kidnappaient la plupart de leurs esclaves en interceptant des bateaux, mais ils organisaient aussi d'énormes assauts amphibies qui dépeuplèrent pratiquement des parties de la côte italienne. L'Italie était la cible la plus appréciée, en partie parce que la Sicile n'est qu'à 200 km de Tunis, mais aussi parce qu'elle n'avait pas de gouvernement central fort qui aurait pu résister à l'invasion.
De grands raids ne rencontraient souvent aucune résistance. Quand les pirates mirent à sac Vieste dans le sud de l'Italie en 1554, par exemple, ils enlevèrent un total stupéfiant de 6.000 captifs. Les Algériens enlevèrent 7.000 esclaves dans la baie de Naples en 1544, un raid qui fit tellement chuter le prix des esclaves qu'on disait pouvoir «troquer un chrétien pour un oignon». L'Espagne aussi subit des attaques de grande ampleur. Après un raid sur Grenade en 1556 qui rapporta 4.000 hommes, femmes et enfants, on disait qu'il «pleuvait des chrétiens sur Alger». Pour chaque grand raid de ce genre, il a dû y en avoir des douzaines de plus petits.
L'apparition d'une grande flotte pouvait faire fuir toute la population à l'intérieur des terres, vidant les régions côtières. En 1566, un groupe de 6.000 Turcs et corsaires traversa l'Adriatique et débarqua à Fracaville. Les autorités ne purent rien faire, et recommandèrent l'évacuation complète, laissant aux Turcs le contrôle de plus de 1300 kilomètres carrés de villages abandonnés jusqu'à Serracapriola.
Quand les pirates apparaissaient, les gens fuyaient souvent la côte pour aller dans la ville la plus proche, mais le Prof. Davis explique que ce n'était pas toujours une bonne stratégie: «Plus d'une ville de taille moyenne, bondée de réfugiés, fut incapable de soutenir un assaut frontal par plusieurs centaines de corsaires, et le reis [capitaine des corsaires] qui aurait dû autrement chercher les esclaves par quelques douzaines à la fois le long des plages et dans les collines, pouvait trouver un millier ou plus de captifs opportunément rassemblés en un seul endroit pour être pris.»
Les pirates revenaient encore et encore pour piller le même territoire. En plus d'un bien plus grand nombre de petits raids, la côte calabraise subit les déprédations suivantes, de plus en plus graves, en moins de dix ans: 700 personnes capturées en un seul raid en 1636, un millier en 1639 et 4.000 en 1644. Durant les XVIe et XVIIe siècles, les pirates installèrent des bases semi-permanentes sur les îles d'Ischia et de Procida, presque dans l'embouchure de la baie de Naples, d'où ils faisaient leur choix de trafic commercial.
Quand ils débarquaient sur le rivage, les corsaires musulmans ne manquaient pas de profaner les églises. Ils dérobaient souvent les cloches, pas seulement parce que le métal avait de la valeur mais aussi pour réduire au silence la voix distinctive du christianisme.
Dans les petits raids plus fréquents, un petit nombre de bateaux opéraient furtivement, tombant sur les établissements côtiers au milieu de la nuit de manière à attraper les gens «paisibles et encore nus dans leur lit». Cette pratique donna naissance à l'expression sicilienne moderne, pigliato dai turchi, «pris par les Turcs», ce qui veut dire être attrapé par surprise en étant endormi ou affolé.
La prédation constante faisait un terrible nombre de victimes. Les femmes étaient plus faciles à attraper que les hommes, et les régions côtières pouvaient rapidement perdre toutes leurs femmes en âge d'avoir des enfants. Les pêcheurs avaient peur de sortir, ou ne prenaient la mer qu'en convois. Finalement, les Italiens abandonnèrent une grande partie de leurs côtes. Comme l'explique le Prof. Davis, à la fin du XVIIe siècle «la péninsule italienne avait alors été la proie des corsaires barbaresques depuis deux siècles ou plus, et ses populations côtières s'étaient alors en grande partie retirées dans des villages fortifiés sur des collines ou dans des villes plus grandes comme Rimini, abandonnant des kilomètres de rivages autrefois peuplés aux vagabonds et aux flibustiers».
C'est seulement vers 1700 que les Italiens purent empêcher les raids terrestres spectaculaires, bien que la piraterie sur les mers continua sans obstacles. Le Prof. Davis pense que la piraterie conduisit l'Espagne et surtout l'Italie à se détourner de la mer et à perdre leurs traditions de commerce et de navigation, avec des effets dévastateurs: «Du moins pour l'Ibérie et l'Italie, le XVIIe siècle représenta une période sombre dont les sociétés espagnole et italienne émergèrent comme de simples ombres de ce qu'elles avaient été durant les époques dorées antérieures.»
Certains pirates arabes étaient d'habiles navigateurs de haute mer, et terrorisèrent les chrétiens jusqu'à une distance de 1600 km. Un raid spectaculaire jusqu'en Islande en 1627 rapporta près de 400 captifs. Nous pensons que l'Angleterre était une redoutable puissance maritime dès l'époque de Francis Drake, mais pendant tout le XVIIe siècle, les pirates arabes opérèrent librement dans les eaux britanniques, pénétrant même dans l'estuaire de la Tamise pour faire des prises et des raids sur les villes côtières. En seulement trois ans, de 1606 à 1609, la marine britannique reconnut avoir perdu pas moins de 466 navires marchands britanniques et écossais du fait des corsaires algériens. Au milieu des années 1600, les Britanniques se livraient à un actif trafic trans-atlantique de Noirs, mais beaucoup des équipages britanniques eux-mêmes devenaient la propriété des pirates arabes.
La vie sous le fouet
Les attaques terrestres pouvaient être très fructueuses, mais elles étaient plus risquées que les prises en mer. Les navires étaient par conséquent la principale source d'esclaves blancs. A la différence de leurs victimes, les navires corsaires avaient deux moyens de propulsion: les esclaves des galères en plus des voiles. Cela signifiait qu'ils pouvaient avancer à la rame vers un bateau encalminé et l'attaquer quand ils le voulaient. Ils portaient de nombreux drapeaux différents, donc quand ils naviguaient ils pouvaient arborer le pavillon qui avait le plus de chances de tromper une proie.
Un navire marchand de bonne taille pouvait porter environ 20 marins en assez bonne santé pour durer quelques années dans les galères, et les passagers étaient habituellement bons pour en tirer une rançon. Les nobles et les riches marchands étaient des prises attractives, de même que les Juifs, qui pouvaient généralement rapporter une forte rançon de la part de leurs coreligionnaires. Les hauts dignitaires du clergé étaient aussi précieux parce que le Vatican payait habituellement n'importe quel prix pour les tirer des mains des infidèles.
A l'approche des pirates, les passagers enlevaient souvent leurs beaux vêtements et tentaient de s'habiller aussi pauvrement que possible, dans l'espoir que leurs ravisseurs les rendraient à leur famille contre une rançon modeste. Cet effort était inutile si les pirates torturaient le capitaine pour avoir des informations sur les passagers. Il était aussi courant de faire déshabiller les hommes, à la fois pour rechercher des objets de valeur cousus dans leurs vêtements et pour voir si des Juifs circoncis ne s'étaient pas déguisés en chrétiens.
Si les pirates étaient à court d'esclaves pour les galères, ils pouvaient mettre certains de leurs captifs au travail immédiatement, mais les prisonniers étaient généralement mis dans la cale pour le voyage de retour. Ils étaient entassés, pouvant à peine bouger dans la saleté, la puanteur et la vermine, et beaucoup mouraient avant d'atteindre le port.
Dès l'arrivée en Afrique du Nord, c'était la tradition de faire défiler les chrétiens récemment capturés dans les rues, pour que les gens puissent se moquer d'eux et que les enfants puissent les couvrir d'ordures. Au marché aux esclaves, les hommes étaient obligés de sautiller pour prouver qu'ils n'étaient pas boiteux, et les acheteurs voulaient souvent les faire mettre nus pour voir s'ils étaient en bonne santé. Cela permettait aussi d'évaluer la valeur sexuelle des hommes comme des femmes; les concubines blanches avaient une valeur élevée, et toutes les capitales esclavagistes avaient un réseau homosexuel florissant. Les acheteurs qui espéraient faire un profit rapide avec une forte rançon examinaient les lobes d'oreilles pour repérer des marques de piercing, ce qui était une indication de richesse. Il était aussi habituel de regarder les dents d'un captif pour voir s'il pourrait survivre à un dur régime d'esclave.
Le pacha ou souverain de la région recevait un certain pourcentage d'esclaves comme une forme d'impôt sur le revenu. Ceux-ci étaient presque toujours des hommes, et devenaient propriété du gouvernement plutôt que propriété privée. A la différence des esclaves privés, qui embarquaient habituellement avec leur maître, ils vivaient dans les bagnos ou «bains», ainsi que les magasins d'esclaves du pacha étaient appelés. Il était habituel de raser la tête et la barbe des esclaves publics comme une humiliation supplémentaire, dans une période où la tête et la pilosité faciale étaient une part importante de l'identité masculine.
La plupart de ces esclaves publics passaient le reste de leur vie comme esclaves sur les galères, et il est difficile d'imaginer une existence plus misérable. Les hommes étaient enchaînés trois, quatre ou cinq par aviron, leurs chevilles enchaînées ensemble aussi. Les rameurs ne quittaient jamais leur rame, et quand on les laissait dormir, ils dormaient sur leur banc. Les esclaves pouvaient se pousser les uns les autres pour se soulager dans une ouverture de la coque, mais ils étaient souvent trop épuisés ou découragés pour bouger, et se souillaient là où ils étaient assis. Ils n'avaient aucune protection contre le brûlant soleil méditerranéen, et leur maître écorchait leur dos déjà à vif avec l'instrument d'encouragement favori du conducteur d'esclaves, un pénis de bouf allongé ou «nerf de bouf». Il n'y avait presque aucun espoir d'évasion ou de secours; le travail d'un esclave de galère était de se tuer à la tâche -- principalement dans des raids pour capturer encore plus de malheureux comme lui -- et son maître le jetait par-dessus bord au premier signe de maladie grave.
Quand la flotte pirate était au port, les esclaves de galères vivaient dans le bagno et faisaient tout le travail sale, dangereux ou épuisant que le pacha leur ordonnait de faire. C'était habituellement tailler et traîner des pierres, draguer le port, ou les ouvrages pénibles. Les esclaves se trouvant dans la flotte du Sultan turc n'avaient même pas ce choix. Ils étaient souvent en mer pendant des mois d'affilée, et restaient enchaînés à leurs rames même au port. Leurs bateaux étaient des prisons à vie.
D'autres esclaves sur la côte barbaresque avaient des travaux plus variés. Souvent ils faisaient du travail de propriétaire ou agricole du genre que nous associons à l'esclavage en Amérique, mais ceux qui avaient des compétences étaient souvent loués par leurs propriétaire. Certains maîtres relâchaient simplement leurs esclaves pendant la journée avec l'ordre de revenir avec une certaine quantité d'argent le soir sous peine d'être sévèrement battus. Les maîtres semblaient attendre un bénéfice d'environ 20% sur le prix d'achat. Quoi qu'ils faisaient, à Tunis et à Tripoli, les esclaves portaient habituellement un anneau de fer autour d'une cheville, et étaient chargés d'une chaîne pesant 11 ou 14 kg.
Certains maîtres mettaient leurs esclaves blancs au travail dans des fermes loin à l'intérieur des terres, où ils affrontaient encore un autre péril: la capture et un nouvel esclavage par des raids de Berbères. Ces infortunés ne verraient probablement plus jamais un autre Européen pendant le reste de leur courte vie.
Le Prof. Davis remarque qu'il n'y avait aucun obstacle à la cruauté: «Il n'y avait pas de force équivalente pour protéger l'esclave de la violence de son maître: pas de lois locales contre la cruauté, pas d'opinion publique bienveillante, et rarement de pression efficace de la part des Etats étrangers». Les esclaves n'étaient pas seulement des marchandises, ils étaient des infidèles, et méritaient toutes les souffrances qu'un maître leur infligeait.
Le Prof. Davis note que «tous les esclaves qui vécurent dans les bagnos et qui survécurent pour écrire leurs expériences soulignèrent la cruauté et la violence endémiques pratiquées ici». La punition favorite était la bastonnade, par lequel un homme était mis sur le dos et ses chevilles attachées et suspendu par la taille pour être battu longuement sur la plante des pieds. Un esclave pouvait recevoir jusqu'à 150 ou 200 coups, qui pouvaient le laisser estropié. La violence systématique transformait beaucoup d'hommes en automates. Les esclaves chrétiens étaient souvent si abondants et si bon marché qu'il n'y avait aucun intérêt à s'en occuper; beaucoup de propriétaires les faisaient travailler jusqu'à la mort et achetaient des remplaçants.
Le système d'esclavage n'était cependant pas entièrement sans humanité. Les esclaves recevaient habituellement congé le vendredi. De même, quand les hommes du bagno étaient au port, ils avaient une heure ou deux de temps libre chaque jour entre la fin du travail et avant que les portes du bagno ne soient fermées pour la nuit. Durant ce temps, les esclaves pouvaient travailler pour une paie, mais ils ne pouvaient pas garder tout l'argent qu'ils gagnaient. Même les esclaves du bagno étaient taxés d'une somme pour leurs logements sales et leur nourriture rance.
Les esclaves publics contribuaient aussi à un fonds pour entretenir les prêtres du bagno. C'était une époque très religieuse, et même dans les plus horribles conditions, les hommes voulaient avoir une chance de se confesser et -- plus important -- de recevoir l'extrême-onction. Il y avait presque toujours un prêtre captif ou deux dans le bagno, mais pour qu'il reste disponible pour ses devoirs religieux, les autres esclaves devaient contribuer et racheter son temps au pacha. Certains esclaves de galères n'avaient donc plus rien pour acheter de la nourriture ou des vêtements, bien que durant certaines périodes des Européens libres vivant dans les villes barbaresques contribuaient aux frais d'entretien des prêtres des bagnos.
Pour quelques-uns, l'esclavage devenait plus que supportable. Certains métiers -- en particulier celui de constructeur de navire -- étaient si recherchés qu'un propriétaire pouvait récompenser son esclave avec une villa privée et des maîtresses. Même quelques résidents du bagno réussirent à exploiter l'hypocrisie de la société islamique et à améliorer leur condition. La loi interdisait strictement aux musulmans de faire le commerce de l'alcool, mais était plus indulgente avec les musulmans qui le consommaient seulement. Des esclaves entreprenants établirent des tavernes dans les bagnos et certains eurent la belle vie en servant les buveurs musulmans.
Une manière d'alléger le poids de l'esclavage était de «prendre le turban» et de se convertir à l'islam. Cela exemptait un homme du service dans les galères, des ouvrages pénibles, et de quelques autres brimades indignes d'un fils du Prophète, mais ne le faisait pas sortir de la condition d'esclave. L'un des travaux des prêtres des bagnos était d'empêcher les hommes désespérés de se convertir, mais la plupart des esclaves semblent ne pas avoir eu besoin de conseil religieux. Les chrétiens pensaient que la conversion mettrait leur âme en danger, et elle signifiait aussi le déplaisant rituel de la circoncision adulte. Beaucoup d'esclaves semblent avoir enduré les horreurs de l'esclavage en les considérant comme une punition pour leurs péchés et comme une épreuve pour leur foi. Les maîtres décourageaient les conversions parce qu'elles limitaient le recours aux mauvais traitements et abaissaient la valeur de revente d'un esclave.
Rançon et rachat
Pour les esclaves, l'évasion était impossible. Ils étaient trop loin de chez eux, étaient souvent enchaînés, et pouvaient être immédiatement identifiés par leurs traits européens. Le seul espoir était la rançon.
Parfois, la chance venait rapidement. Si un groupe de pirates avait déjà capturé tant d'hommes qu'il n'avait plus assez d'espace sous le pont, il pouvait faire un raid sur une ville et ensuite revenir quelques jours plus tard pour revendre les captifs à leurs familles. C'était généralement à un prix bien plus faible que celui du rançonnement de quelqu'un à partir de l'Afrique du Nord, mais c'était encore bien plus que des paysans pouvaient se le permettre. Les fermiers n'avaient généralement pas d'argent liquide, et pas de biens à part la maison et la terre. Un marchand était généralement prêt à les acquérir pour un prix modique, mais cela signifiait qu'un captif revenait dans une famille qui était complètement ruinée.
La plupart des esclaves ne rachetaient leur retour qu'après être passés par l'épreuve du passage en pays barbaresque et de la vente à un spéculateur. Les riches captifs pouvaient généralement trouver une rançon suffisante, mais la plupart des esclaves ne le pouvaient pas. Les paysans illettrés ne pouvaient pas écrire à la maison et même s'ils le faisaient, il n'y avait pas d'argent pour une rançon.
La majorité des esclaves dépendait donc de l'ouvre charitable des Trinitaires (fondé en Italie en 1193) et de celle des Mercedariens (fondé en Espagne en 1203). Ceux-ci étaient des ordres religieux établis pour libérer les Croisés détenus par les musulmans, mais ils transférèrent bientôt leur ouvre au rachat des esclaves détenus par les Barbaresques, collectant de l'argent spécifiquement dans ce but. Souvent ils plaçaient des boîtes à serrure devant les églises avec l'inscription «Pour la récupération des pauvres esclaves», et le clergé appelait les riches chrétiens à laisser de l'argent dans leurs voux de rédemption. Les deux ordres devinrent des négociateurs habiles, et réussissaient habituellement à racheter les esclaves à des meilleurs prix que ceux obtenus par des libérateurs inexpérimentés. Cependant, il n'y avait jamais assez d'argent pour libérer beaucoup de captifs, et le Prof. Davis estime que pas plus de 3 ou 4% des esclaves étaient rançonnés en une seule année. Cela signifie que la plupart laissèrent leurs os dans les tombes chrétiennes sans marque en-dehors des murs des villes.
Les ordres religieux conservaient des comptes précis de leurs succès. Les Trinitaires espagnols, par exemple, menèrent 72 expéditions de rachats dans les années 1600, comptant en moyenne 220 libérations chacune. Il était habituel de ramener les esclaves libérés chez eux et de les faire marcher dans les rues des villes dans de grandes célébrations. Ces défilés devinrent l'un des spectacles urbains les plus caractéristiques de l'époque, et avaient une forte orientation religieuse. Parfois les esclaves marchaient dans leurs vieux haillons d'esclaves pour souligner les tourments qu'ils avaient subis; parfois ils portaient des costumes blancs spéciaux pour symboliser la renaissance. D'après les archives de l'époque, beaucoup d'esclaves libérés ne se rétablissaient jamais complètement après leurs épreuves, particulièrement s'ils avaient passé beaucoup d'années en captivité.
Combien d'esclaves?
Le Prof. Davis remarque que des recherches énormes ont été faites pour évaluer aussi exactement que possible le nombre de Noirs emmenés à travers l'Atlantique, mais qu'il n'y a pas eu d'effort semblable pour connaître l'ampleur de l'esclavage en Méditerranée. Il n'est pas facile d'obtenir un compte fiable -- les Arabes eux-mêmes ne conservaient généralement pas d'archives -- mais au cours de dix années de recherches le Prof. Davis a développé une méthode d'estimation.
Par exemple, les archives suggèrent que de 1580 à 1680 il y a eu une moyenne de quelques 35.000 esclaves en pays barbaresque. Il y avait une perte régulière du fait des morts et des rachats, donc si la population restait constante, le taux de capture de nouveaux esclaves par les pirates devait égaler le taux d'usure. Il y a de bonnes bases pour estimer les taux de décès. Par exemple, on sait que sur les près de 400 Islandais capturés en 1627, il ne restait que 70 survivants huit ans plus tard. En plus de la malnutrition, de la surpopulation, de l'excès de travail et des punitions brutales, les esclaves subissaient des épidémies de peste, qui éliminaient généralement 20 ou 30% des esclaves blancs.
Par un certain nombre de sources, le Prof. Davis estime donc que le taux de décès était d'environ 20% par an. Les esclaves n'avaient pas accès aux femmes, donc le remplacement se faisait exclusivement par des captures. Sa conclusion: «Entre 1530 et 1780, il y eut presque certainement un million et peut-être bien jusqu'à un million et un quart de chrétiens européens blancs asservis par les musulmans de la côte barbaresque». Cela dépasse considérablement le chiffre généralement accepté de 800.000 Africains transportés dans les colonies d'Amérique du Nord et, plus tard, dans les Etats-Unis.
Les puissances européennes furent incapables de mettre fin à ce trafic. Le Prof. Davis explique qu'à la fin des années 1700, elles contrôlaient mieux ce commerce, mais qu'il y eut une reprise de l'esclavage des Blancs pendant le chaos des guerres napoléoniennes.
La navigation américaine ne fut pas exempte non plus de la prédation. C'est seulement en 1815, après deux guerres contre eux, que les marins américains furent débarrassés des pirates barbaresques. Ces guerres furent des opérations importantes pour la jeune république; une campagne est rappelée par les paroles «vers les rivages de Tripoli» dans l'hymne de la marine. Quand les Français prirent Alger en 1830, il y avait encore 120 esclaves blancs dans le bagno.
Pourquoi y a-t-il si peu d'intérêt pour l'esclavage en Méditerranée alors que l'érudition et la réflexion sur l'esclavage des Noirs ne finit jamais? Comme l'explique le Prof. Davis, des esclaves blancs avec des maîtres non-blancs ne cadrent simplement pas avec «le récit maître de l'impérialisme européen». Les schémas de victimisation si chers aux intellectuels requièrent de la méchanceté blanche, pas des souffrances blanches.
Le Prof. Davis remarque aussi que l'expérience européenne de l'asservissement à grande échelle fait apparaître le mensonge d'un autre thème gauchiste favori: que l'esclavage des Noirs aurait été un pas crucial dans l'établissement des concepts européens de race et de hiérarchie raciale. Ce n'est pas le cas; pendant des siècles, les Européens vécurent eux-mêmes dans la peur du fouet, et un grand nombre assista aux défilés de rachat des esclaves libérés, qui étaient tous blancs. L'esclavage était un sort plus facilement imaginable pour eux-mêmes que pour les lointains Africains.
Avec un peu d'efforts, il est possible d'imaginer les Européens se préoccupant de l'esclavage autant que les Noirs. Si les Européens nourrissaient des griefs concernant les esclaves des galères de la même manière que les Noirs font pour les travailleurs des champs, la politique européenne serait certainement différente. Il n'y aurait pas d'excuses rampantes pour les Croisades, peu d'immigration musulmane en Europe, les minarets ne pousseraient pas dans toute l'Europe, et la Turquie ne rêverait pas de rejoindre l'Union Européenne. Le passé ne peut pas être changé, et les regrets peuvent être pris à l'excès, mais ceux qui oublient paient aussi un prix élevé.
L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage.......
- JCL31
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L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage.......
Le vice inhérent au capitalisme consiste en une répartition inégale des richesses.
La vertu inhérente au socialisme consiste en une égale répartition de la misère
Argumentum ad nauseam

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Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage......
A quand une repentance pour les « captifs en Barbarie » ?
Des centaines de livres sont consacrés chaque année aux Africains vendus (généralement par leurs compatriotes) aux négriers fournissant les colonies d’outre-Atlantique. Un calvaire également détaillé dans de multiples films et émissions de télévision et solennellement évoqué chaque 10 mai par la « Journée commémorative des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition » instituée (sans crainte de la redondance !) par Jacques Chirac en 2005 avant que Nicolas Sarkozy n’y aille de sa larme le 8 janvier dernier lors de son hommage antillais à Aimé Césaire. Mais qui rappelle le martyre des esclaves blancs, plus d’un million selon l’historien anglais Giles Milton ?
Dans son roman policier Le Phare, paru en 2008 à LGF/Livre de Poche et qu’elle situe à Combe Island, au large de la Cornouailles, l’Anglaise P. D. James signale à plusieurs reprises la terreur exercée par les pirates maghrébins, surtout ceux de Rabat-Salé, sur les côtes sud de l’Angleterre où ils s’étaient emparés de plusieurs îles, transformées en bastions. Le sort tragique et « l’histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d’islam », c’est justement ce qu’a étudié l’historien Giles Milton, anglais lui aussi, dans Captifs en Barbarie.
Plus d’un million d’esclaves blancs
On sait quelle ampleur avait prise la piraterie barbaresque en Méditerranée et le péril qu’elle faisait courir aux populations riveraines, au point que la prise de la Régence d’Alger par la France, en 1830, fut approuvée et accueillie avec soulagement par toute l’Europe. Même si une cousine de la future impératrice Joséphine, la Créole Aimée Dubuc de Rivery, qui avait pris place sur un bateau pour la Métropole, vit le navire arraisonné et ses passagers vendus en esclavage, elle-même étant destinée au harem du sultan de Stamboul, on sait moins que cette piraterie fut presque aussi active dans l’Atlantique. A partir des côtes marocaines furent ainsi razziés aux XVIIe et XVIIe siècle non seulement des Britanniques mais aussi des Scandinaves, des Islandais, des colons du Groenland et même des Américains.
Après de longs recoupements, Giles Milton estime à plus de un million le nombre des esclaves occidentaux dont une infirme minorité put recouvrer la liberté, grâce au versement d’une rançon ou par évasion — cas du Cornouaillais Thomas Pellow, enlevé en 1715 à l’âge de onze ans, enfin libre vint ans plus tard et dont l’autobiographie publiée en 1740, après son miraculeux retour en Angleterre, sert à l’auteur de fil conducteur.
A l’époque comme aujourd’hui en Afghanistan et surtout en Afrique (qu’on pense à la Somalie, au Mali où croupissent plusieurs Français), la prise d’otages occidentaux était pratiquée à grande échelle pour obtenir d’abord d’extravagantes rançons, surtout quand ces otages étaient de hauts personnages, mais aussi pour obtenir aussi des appuis politiques et des retournements d’alliances. Ainsi le Maroc multiplia-t-il au début du XVIIe siècle les razzias d’Anglais dans le dessein d’obliger le roi Jacques 1er Stuart à attaquer l’Espagne.
Une main-d’œuvre à bon marché
Mais la cause principale était évidemment de se procurer au moindre coût une énorme main-d’œuvre. Celle-ci étant par exemple nécessaire à la réalisation des projets pharaoniques du sultan alaouite Moulay Ismaïl qui régna de 1672 à 1727 et dont l’obsession était de surpasser Louis XIV, qu’il sommait d’ailleurs de se convertir à l’islam… Ce qui n’empêchait d’ailleurs pas ce fervent musulman de se saouler rituellement à mort pour fêter la fin du ramadan ! Pour que son ensemble palatial de Meknès, avec notamment le Dar el-Mansour, « haut de plus de cinquante mètres », fût infiniment plus vaste et plus imposant que Versailles, le monarque avait donc besoin d’une masse d’ouvriers mais aussi d’artisans, de contremaîtres et d’architectes que seuls pouvaient lui procurer les pirates écumant les côtes européennes. Selon l’historien arabe Ahmad al-Zayyani cité par Milton, il y eut simultanément à Meknès jusqu’à 25 000 esclaves européens, soit une population « à peu près égale à celle d’Alger ».
Certes, il y avait un moyen pour les captifs d’adoucir leur servitude : embrasser l’islam, comme l’avait fait le renégat hollandais Jan Janszoon, devenus l’un des plus redoutables et des plus riches chefs pirates sous le nom de Mourad Raïs. Mais la foi étant encore si grande et si profonde à l’époque, bien peu s’y résolurent, préférant l’enfer sur terre à l’Enfer au Ciel.
Car c’est bien la géhenne que ces malheureux subissaient sous la férule d’une sanguinaire Garde noire, qui terrorisait autant qu’elle surveillait. Ces Noirs, « d’une hauteur prodigieuse, d’un regard épouvantable et d’une voix aussi terrible que l’aboiement de Cerbère » selon l’ancien esclave français Germain Moüette, n’hésitaient pas à recourir aux châtiments les plus extrêmes, voire à la peine capitale, à l’encontre des prisonniers rétifs, ou simplement trop malades et donc incapable de fournir le labeur exigé d’eux malgré les rations de vin et d’eau-de-vie procurées par les juifs, courtiers habituels entre les pirates et Moulay Ismaïl.
Non content de procéder aux pires profanations — après la prise de la place-forte espagnole de la Memora en 1688, le souverain alaouite se fit apporter les statues de la Vierge et des saints afin qu’il puisse « cracher sur elles » avant de les faire briser— Moulay Ismaïl prenait grand plaisir au spectacle de la torture. Selon le récit de Harrison, ambassadeur anglais venu négocier le rachat de ses compatriotes et surtout des femmes, le sultan, qui se déplaçait volontiers sur un « char doré, tiré non par des chevaux mais par un attelage d’épouses et d’eunuques », pour la plupart européens, « faisait battre les hommes presque à mort en sa présence, certains sous la plante des pieds et il les forçait ensuite à courir sur des cailloux et des épines. Certains des esclaves avaient été traînés par des chevaux jusqu’à être mis en pièces. D’autres avaient même été démembrés alors qu’ils étaient encore vivants, leurs doigts et orteils coupés aux articulations ; bras et jambes, tête, etc. »
L’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité
Un traitement sadique que ne subirent jamais les victimes de la traite triangulaire. « Etre esclave en Géorgie, voilà le vœu d’un ouvrier lyonnais », devait d’ailleurs écrire l’humoriste français Alphonse Karr à la veille de la guerre de Sécession. Certes, tous les « captifs en Barbarie », et notamment au Maroc, pays dont on nous dit être de haute civilisation et profondément humaniste, ne furent pas traités de manière aussi inhumaine. Comme dans d’autres camps, plus récents, beaucoup succombèrent non sous les coups ou la question, mais du fait d’épidémies décimant des organismes affaiblis par la faim, le froid des nuits d’hiver et surtout une promiscuité immonde, les esclaves regroupés dans des cellules surpeuplées vivant dans leurs immondices.
Nul ne saurait bien sûr, et surtout pas notre Nomenklatura politique (Nicolas et Carla Sarkozy, Jacques et Bernadette Chirac, Dominique et Anne Strauss-Kahn, Béatrice et Jean-Louis Borloo, Patrick et Isabelle Balkany, Ségolène Royal, Jean-Paul Huchon et quelques autres) qui vient de passer Noël au Maroc, exiger une repentance en bonne et due forme de la part de « notre ami le roi » Mohamed VI, actuel descendant de l’Alaouite Moulay Ismaïl. Mais l’Ecole de la République, si prolixe sur le sort des esclaves noirs, ne pourrait-elle du moins renseigner nos chères têtes blondes, et autres, sur ce que fut de l’autre côté de la Méditerranée le sort des esclaves blancs ? Cette ordalie subie par plus d’un million d’Européens constitue, Giles Milton est formel sur ce point, « l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité ». Pourquoi en est-elle aussi le chapitre le plus systématiquement occulté ?
Claude Lorne 08/01/2011
Giles. Milton, Captifs en Barbarie / L’histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d’Islam, traduction de l’anglais de Florence Bertrand, Payot coll. Petite Bibliothèque, 2008, 343 pages, 9,50€
Correspondance Polémia – 09/01/2011
Des centaines de livres sont consacrés chaque année aux Africains vendus (généralement par leurs compatriotes) aux négriers fournissant les colonies d’outre-Atlantique. Un calvaire également détaillé dans de multiples films et émissions de télévision et solennellement évoqué chaque 10 mai par la « Journée commémorative des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition » instituée (sans crainte de la redondance !) par Jacques Chirac en 2005 avant que Nicolas Sarkozy n’y aille de sa larme le 8 janvier dernier lors de son hommage antillais à Aimé Césaire. Mais qui rappelle le martyre des esclaves blancs, plus d’un million selon l’historien anglais Giles Milton ?
Dans son roman policier Le Phare, paru en 2008 à LGF/Livre de Poche et qu’elle situe à Combe Island, au large de la Cornouailles, l’Anglaise P. D. James signale à plusieurs reprises la terreur exercée par les pirates maghrébins, surtout ceux de Rabat-Salé, sur les côtes sud de l’Angleterre où ils s’étaient emparés de plusieurs îles, transformées en bastions. Le sort tragique et « l’histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d’islam », c’est justement ce qu’a étudié l’historien Giles Milton, anglais lui aussi, dans Captifs en Barbarie.
Plus d’un million d’esclaves blancs
On sait quelle ampleur avait prise la piraterie barbaresque en Méditerranée et le péril qu’elle faisait courir aux populations riveraines, au point que la prise de la Régence d’Alger par la France, en 1830, fut approuvée et accueillie avec soulagement par toute l’Europe. Même si une cousine de la future impératrice Joséphine, la Créole Aimée Dubuc de Rivery, qui avait pris place sur un bateau pour la Métropole, vit le navire arraisonné et ses passagers vendus en esclavage, elle-même étant destinée au harem du sultan de Stamboul, on sait moins que cette piraterie fut presque aussi active dans l’Atlantique. A partir des côtes marocaines furent ainsi razziés aux XVIIe et XVIIe siècle non seulement des Britanniques mais aussi des Scandinaves, des Islandais, des colons du Groenland et même des Américains.
Après de longs recoupements, Giles Milton estime à plus de un million le nombre des esclaves occidentaux dont une infirme minorité put recouvrer la liberté, grâce au versement d’une rançon ou par évasion — cas du Cornouaillais Thomas Pellow, enlevé en 1715 à l’âge de onze ans, enfin libre vint ans plus tard et dont l’autobiographie publiée en 1740, après son miraculeux retour en Angleterre, sert à l’auteur de fil conducteur.
A l’époque comme aujourd’hui en Afghanistan et surtout en Afrique (qu’on pense à la Somalie, au Mali où croupissent plusieurs Français), la prise d’otages occidentaux était pratiquée à grande échelle pour obtenir d’abord d’extravagantes rançons, surtout quand ces otages étaient de hauts personnages, mais aussi pour obtenir aussi des appuis politiques et des retournements d’alliances. Ainsi le Maroc multiplia-t-il au début du XVIIe siècle les razzias d’Anglais dans le dessein d’obliger le roi Jacques 1er Stuart à attaquer l’Espagne.
Une main-d’œuvre à bon marché
Mais la cause principale était évidemment de se procurer au moindre coût une énorme main-d’œuvre. Celle-ci étant par exemple nécessaire à la réalisation des projets pharaoniques du sultan alaouite Moulay Ismaïl qui régna de 1672 à 1727 et dont l’obsession était de surpasser Louis XIV, qu’il sommait d’ailleurs de se convertir à l’islam… Ce qui n’empêchait d’ailleurs pas ce fervent musulman de se saouler rituellement à mort pour fêter la fin du ramadan ! Pour que son ensemble palatial de Meknès, avec notamment le Dar el-Mansour, « haut de plus de cinquante mètres », fût infiniment plus vaste et plus imposant que Versailles, le monarque avait donc besoin d’une masse d’ouvriers mais aussi d’artisans, de contremaîtres et d’architectes que seuls pouvaient lui procurer les pirates écumant les côtes européennes. Selon l’historien arabe Ahmad al-Zayyani cité par Milton, il y eut simultanément à Meknès jusqu’à 25 000 esclaves européens, soit une population « à peu près égale à celle d’Alger ».
Certes, il y avait un moyen pour les captifs d’adoucir leur servitude : embrasser l’islam, comme l’avait fait le renégat hollandais Jan Janszoon, devenus l’un des plus redoutables et des plus riches chefs pirates sous le nom de Mourad Raïs. Mais la foi étant encore si grande et si profonde à l’époque, bien peu s’y résolurent, préférant l’enfer sur terre à l’Enfer au Ciel.
Car c’est bien la géhenne que ces malheureux subissaient sous la férule d’une sanguinaire Garde noire, qui terrorisait autant qu’elle surveillait. Ces Noirs, « d’une hauteur prodigieuse, d’un regard épouvantable et d’une voix aussi terrible que l’aboiement de Cerbère » selon l’ancien esclave français Germain Moüette, n’hésitaient pas à recourir aux châtiments les plus extrêmes, voire à la peine capitale, à l’encontre des prisonniers rétifs, ou simplement trop malades et donc incapable de fournir le labeur exigé d’eux malgré les rations de vin et d’eau-de-vie procurées par les juifs, courtiers habituels entre les pirates et Moulay Ismaïl.
Non content de procéder aux pires profanations — après la prise de la place-forte espagnole de la Memora en 1688, le souverain alaouite se fit apporter les statues de la Vierge et des saints afin qu’il puisse « cracher sur elles » avant de les faire briser— Moulay Ismaïl prenait grand plaisir au spectacle de la torture. Selon le récit de Harrison, ambassadeur anglais venu négocier le rachat de ses compatriotes et surtout des femmes, le sultan, qui se déplaçait volontiers sur un « char doré, tiré non par des chevaux mais par un attelage d’épouses et d’eunuques », pour la plupart européens, « faisait battre les hommes presque à mort en sa présence, certains sous la plante des pieds et il les forçait ensuite à courir sur des cailloux et des épines. Certains des esclaves avaient été traînés par des chevaux jusqu’à être mis en pièces. D’autres avaient même été démembrés alors qu’ils étaient encore vivants, leurs doigts et orteils coupés aux articulations ; bras et jambes, tête, etc. »
L’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité
Un traitement sadique que ne subirent jamais les victimes de la traite triangulaire. « Etre esclave en Géorgie, voilà le vœu d’un ouvrier lyonnais », devait d’ailleurs écrire l’humoriste français Alphonse Karr à la veille de la guerre de Sécession. Certes, tous les « captifs en Barbarie », et notamment au Maroc, pays dont on nous dit être de haute civilisation et profondément humaniste, ne furent pas traités de manière aussi inhumaine. Comme dans d’autres camps, plus récents, beaucoup succombèrent non sous les coups ou la question, mais du fait d’épidémies décimant des organismes affaiblis par la faim, le froid des nuits d’hiver et surtout une promiscuité immonde, les esclaves regroupés dans des cellules surpeuplées vivant dans leurs immondices.
Nul ne saurait bien sûr, et surtout pas notre Nomenklatura politique (Nicolas et Carla Sarkozy, Jacques et Bernadette Chirac, Dominique et Anne Strauss-Kahn, Béatrice et Jean-Louis Borloo, Patrick et Isabelle Balkany, Ségolène Royal, Jean-Paul Huchon et quelques autres) qui vient de passer Noël au Maroc, exiger une repentance en bonne et due forme de la part de « notre ami le roi » Mohamed VI, actuel descendant de l’Alaouite Moulay Ismaïl. Mais l’Ecole de la République, si prolixe sur le sort des esclaves noirs, ne pourrait-elle du moins renseigner nos chères têtes blondes, et autres, sur ce que fut de l’autre côté de la Méditerranée le sort des esclaves blancs ? Cette ordalie subie par plus d’un million d’Européens constitue, Giles Milton est formel sur ce point, « l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité ». Pourquoi en est-elle aussi le chapitre le plus systématiquement occulté ?
Claude Lorne 08/01/2011
Giles. Milton, Captifs en Barbarie / L’histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d’Islam, traduction de l’anglais de Florence Bertrand, Payot coll. Petite Bibliothèque, 2008, 343 pages, 9,50€
Correspondance Polémia – 09/01/2011
- skincharlemagne
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Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage......
il ne faut pas oublier non plus la traite des blanches ;)
Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage......
Synthétique et clair, merci Cléo
Je rajoute juste ceci:
http://pyepimanla.blogspot.com/2009/11/ ... tribu.html
Je rajoute juste ceci:
http://pyepimanla.blogspot.com/2009/11/ ... tribu.html
http://www.gollnisch.com/
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Et pendant que dans la cage rats blancs et rats noirs s'entre-déchirent, le laborantin observe et modifie les conditions de l'expérience selon sa volonté, prêt à modifier l'équilibre des forces lorsque ça l'arrange. L'important est que tant que les rats se battent entre eux ils ne risquent pas de sortir de la cage pour s'en prendre à leur bourreau.
Miroir
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Et pendant que dans la cage rats blancs et rats noirs s'entre-déchirent, le laborantin observe et modifie les conditions de l'expérience selon sa volonté, prêt à modifier l'équilibre des forces lorsque ça l'arrange. L'important est que tant que les rats se battent entre eux ils ne risquent pas de sortir de la cage pour s'en prendre à leur bourreau.
Miroir
Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage......
Cleo a écrit :http://www.cleomede.com/article-7025398.html
Très bon article
Il est temps, sans que cela excuse nos propres erreurs, de montrer que la barbarie n'est pas le monopole des européens blancs et chrétiens (houuuu qu'il est mal le gars comme ça dans un livre d'histoire
)Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage......
FN-vite a écrit :Maxou a écrit :Cleo a écrit :http://www.cleomede.com/article-7025398.html
Très bon article![]()
Il est temps, sans que cela excuse nos propres erreurs, de montrer que la barbarie n'est pas le monopole des européens blancs et chrétiens (houuuu qu'il est mal le gars comme ça dans un livre d'histoire)
Le résultat si l'on cumul dans l'histoire, "nos erreurs" et ce que l'on a pu apporter à l'Afrique en évolution et modernisme, je pense qu'on reste dans le positif, très largement.
Quand par exemple, la France colonise et finalement décolonise un pays, qui est gagnant au final ?
Relevons la tête et arrêtons de nous excuser. Les lâches et les pleutres l'ont suffisamment fait en notre nom.
A la limite, on s'en fou de qui a été "le plus méchant" dans l'Histoire. Ce qui compte c'est le présent et l'avenir, y a déjà tellement à dire...
Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage......
Je connaissais ce point occulté de l'histoire par l'intermédiaire d'un film La folie des grandeurs avec Louis De Funès et Yves Montand, où certains personnages sont envoyés chez les barbaresques et traités comme esclaves ! C'est tout con mais à l'époque j'étais gamine ça m'avait choqué, je ne pense pas que les manuels d'histoire en faisait beaucoup l'écho !
Dans le cochon tout est bon

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Re: L'histoire oubliée des Blancs réduits en esclavage.......
Récit : L’histoire (occultée) des esclaves européens en terre d’Islam
Le bruit métallique d’un char rompit le silence. Dissimulé aux regards par les énormes remparts, il annonçait son arrivée avec force cliquetis et grincements à travers les jardins du palais, et franchit la porte des Vents dans un grondement sourd de pas et de roues.
Sur le champ de manœuvres, personne ne bougea. Les gardes impériaux se tenaient au garde-à-vous, rigides, leurs cimeterres damasquinés étincelant au soleil. Les courtisans étaient prosternés à côté d’eux, leurs robes théâtralement étalées sur le marbre. Seul le vizir, qui transpirait sous sa peau de léopard, osa essuyer la sueur qui perlait à son front.
Le silence s’intensifia à l’approche du char. Un cri furieux s’éleva, suivi par le claquement d’un fouet. Le vacarme redoubla soudain, se répercutant dans les couloirs et les cours du palais. Quelques secondes plus tard, Moulay Ismaïl, sultan du Maroc, pénétrait sur le champ de manoeuvres sur son char doré, tiré non par des chevaux mais par un attelage d’épouses et d’eunuques.
Ces malheureux avancèrent en titubant jusqu’au groupe de courtisans avant de relâcher leur pression sur les rênes. Le sultan sauta à terre, et deux Noirs superbement bâtis entrèrent en action. Le premier, tout en murmurant des obséquiosités, chassait les mouches qui s’approchaient de la personne sacrée de Moulay Ismaïl. L’autre, un jeune garçon âgé de 14 ou 15 ans, protégeait le sultan du soleil en faisant tournoyer au-dessus de lui un parasol de chintz.
Tel était le rituel accompagnant d’ordinaire une audience avec le grand Moulay Ismaïl, qui exigeait de ses sujets une déférence absolue et un respect pointilleux de l’étiquette. Cependant, en ce matin étouffant de 1716, le sultan remarqua à peine les courtisans à plat ventre dans la poussière, car son regard était attiré par un groupe d’Européens en haillons qui se tassaient les uns contre les autres dans un coin de la cour. 52 Anglais, pieds nus et meurtris, se tenaient là, dans une stupéfaction muette. Enlevés en mer par les corsaires de Barbarie et forcés de marcher jusqu’à la capitale impériale, ils étaient sur le point d’être vendus comme esclaves.
Leur histoire allait soulever l’indignation et l’horreur dans leur pays natal ; elle témoignerait de l’impuissance totale du gouvernement et de la marine britanniques. Pourtant la capture de ces hommes n’était ni unique ni inhabituelle ; depuis plus d’un siècle, le commerce des esclaves blancs venus de toute l’Europe et des colonies nord-américaines détruisait des familles et des vies innocentes.
L’un des hommes récemment capturés, le capitaine John Pellow, du Francis, avait été averti des périls de son voyage en Méditerranée. Pourtant, avec une audace caractéristique, il avait fait fi du danger et quitté la Cornouailles à destination de Gênes pendant l’été 1715. Son équipage de six hommes comprenait son jeune neveu, Thomas Pellow, qui n’avait que onze ans quand il avait fait ses adieux à ses parents et à ses sœurs. Bien des années devaient s’écouler avant que les parents reçoivent des nouvelles de leur malheureux fils.
Deux autres navires furent capturés le même jour.
Le capitaine Richard Ferris du Southwark avait tenté de venir en aide à l’équipage du Francis, mais avait été lui aussi la proie des corsaires, de même que le George, qui rentrait en Angleterre. Les équipages terrifiés de ces trois navires étaient à présent rassemblés dans la cour du palais.
« Bono, bono », s’écria le jovial sultan en inspectant ses esclaves. Il passa devant la rangée d’hommes, palpant leurs muscles et jaugeant leurs forces. Les captifs étaient encore choqués par le traitement auquel ils avaient été soumis en arrivant dans la ville impériale de Meknès. Une foule d’habitants s’étaient bousculés aux portes du palais pour les insulter, les « abreuvant des plus viles injures [...] et de coups violents ».
Le sultan, indifférent à leurs craintes et anxiétés, fut satisfait de voir que ces marins aguerris étaient en bonne forme physique, et qu’il pouvait espérer tirer d’eux de nombreuses années de servitude. Il s’arrêta un instant devant Thomas Pellow, intrigué par l’attitude digne du garçon. Il marmonna quelques mots à ses gardes, et le jeune Pellow fut sorti des rangs et mis à l’écart.
Tandis que ses compagnons étaient emmenés par un meneur d’esclaves noir, Pellow pria pour que son cauchemar prenne fin bientôt. En réalité, il était devenu un des esclaves blancs oubliés d’Afrique du Nord. Pour lui, vingt-trois ans de captivité commençaient.
Je me rendis à Meknès au printemps 1992, alors que la vallée de la Boufekrane était tapissée de menthe sauvage et que la petite rivière débordait d’eau glacée. Mon compagnon de voyage appartenait à un autre monde : c’était un religieux du XVIIIe siècle, dont le récit coloré décrivait la cité à son apogée. Le minuscule volume — relié, comme il convenait, en maroquin façonné — évoquait une ville d’une grandeur sans pareille, mais révélait aussi une histoire infiniment plus sombre.
À l’époque du voyage de cet homme, le palais impérial de Meknès était l’édifice le plus vaste de l’hémisphère nord. Ses remparts crénelés s’étendaient sur des kilomètres, renfermant collines et prairies, vergers et jardins d’agrément, et ses fortifications dominaient la vallée. Cette imprenable forteresse était conçue pour résister à l’armée la plus puissante de la terre. Chacune de ses portes était protégée par une division d’élite de la garde noire impériale.
Les proportions du palais étaient telles qu’il finit par être désigné tout simplement comme Dar Kbira, Le Grand. Pourtant Dar Kbira ne constituait qu’un élément d’un immense complexe. Cinquante autres palais, tous reliés les uns aux autres, abritaient les deux mille concubines du sultan. Il y avait des mosquées et des minarets, des cours et des pavillons. Les écuries du palais étaient de la taille d’une ville moyenne ; les casernes logeaient plus de dix mille fantassins. Dans le vaste Dar el-Makhzen — une autre ville-palais — vizirs et eunuques tenaient leur cour et fomentaient des intrigues. Les célèbres jardins suspendus, toujours en fleurs, rivalisaient avec la folie de Nabuchodonosor à Babylone.
Le père Jean de la Faye n’avait jamais rien vu de pareil, et il décrit avec émerveillement les portes de bronze moulé en fantastiques arabesques, les colonnes de porphyre étincelant au soleil, la perfection géométrique des mosaïques ornant les cours — un clair-obscur étourdissant de cobalt et de blanc. Il y avait des dalles de jaspe et de marbre de Carrare, des damas coûteux et des chevaux richement caparaçonnés. Le stuc mauresque était le plus extraordinaire ; sculpté et façonné en nid d’abeille, il semblait dégouliner des coupoles en stalactites d’une blancheur immaculée.
Chaque centimètre carré de mur, chaque niche, et chaque ouverture était magnifiquement ornée. Les vitraux azur, vermillon et vert d’eau étaient d’une beauté époustouflante, conçus pour saisir et refléter le resplendissant soleil d’Afrique. Dans les heures qui précédaient le crépuscule, ils projetaient des hexagones multicolores sur le marbre des dalles.
Les portes du palais arboraient l’emblème du soleil, poussant les visiteurs à se demander si le sultan essayait de rivaliser avec son contemporain, Louis XIV, le Roi-Soleil. En réalité, le sultan mégalomane nourrissait un rêve bien plus ambitieux que le château de Versailles récemment édifié. Sa vision était celle d’un palais qui s’étendrait de Meknès à Marrakech — une distance de quatre cent cinquante kilomètres.
Trois siècles de soleil et de pluie ont laissé leurs marques sur cet immense édifice construit en pisé, un mélange de terre et de chaux. Les vents de l’Atlas ont balayé les murs roses, les réduisant par endroits en tas de poussière. Des arches brisées gisent sur le sol, et des tours décapitées s’élèvent çà et là. Le tremblement de terre de 1755 provoqua les plus grands dégâts, détruisant en l’espace de quelques minutes ce qu’on avait mis des décennies à construire. Des plafonds en cèdre furent arrachés à leurs poutres, le stuc s’effrita et s’effondra. Des pans entiers du palais s’écroulèrent, écrasant meubles et antiquités. La cour, prise de panique, s’enfuit pour ne jamais revenir. Les ruines impériales, réduites à un pitoyable méli-mélo d’appartements à ciel ouvert, furent rapidement colonisées par les pauvres et les déshérités de Meknès.
J’entrai dans la cité par Bab Mansour, la plus impressionnante des portes de cérémonie de Meknès. Elle s’ouvrait sur un univers de géants, où les remparts dominaient les palmiers et où les cours étaient aussi vastes que le ciel. Une deuxième arche menait à une troisième, qui débouchait sur une série de ruelles. Ces passages labyrinthiques, tapissés de câbles et de fils de téléphone, me plongèrent au cœur du palais. Encore aujourd’hui, des gens — à vrai dire, des familles entières — vivent dans les décombres de Dar Kbira. Des portes d’entrée ont été creusées dans les remparts, et des fenêtres ouvertes dans le pisé. D’anciens appartements sont devenus des chambres à coucher ; des cours sont jonchées de fragments de marbre.
Je me glissai à travers une brèche dans la muraille et me trouvai dans un nouvel enchevêtrement de ruines. Une colonne de porphyre fracassée, jetée là comme du vulgaire bric-à-brac, était à demi recouverte de détritus. Un motif d’acanthe trahissait son origine romaine. Sans doute avait-elle été pillée dans la cité voisine de Volubilis.
Je me demandai si ce quartier perdu avait été autrefois le sérail interdit, dont le plafond en verre avait justement été soutenu par de telles colonnes. Des chroniqueurs arabes parlent de ruisseaux de cristal et de fontaines chantantes, de bassins en marbre sculpté où nageaient des poissons de couleur vive. M’arrêtant un moment dans cette pièce sans toit, je ramassai une poignée de terre fraîche. La poussière glissa entre mes doigts, laissant derrière elle un résidu précieux : une multitude de fragments de mosaïque — étoilés, oblongs, carrés et en losange.
D’après le religieux qui était mon guide, ces éclats minuscules témoignaient de l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Dans ce palais monumental, toutes ces mosaïques vernissées à la main, toutes ces colonnes aujourd’hui fracassées, tous ces pans de rempart étaient le fruit du labeur d’une armée d’esclaves chrétiens. Fouettés par des gardes noirs, détenus dans d’affreuses conditions, ces captifs misérables étaient forcés de travailler à ce qui devait être le plus ambitieux projet de construction au monde. Les hommes s’échinaient quinze heures par jour et souvent la nuit aussi. Quant aux femmes, leur sort était plus affreux encore. Enfermées au sérail et converties de force à l’islam, elles avaient le douteux honneur de satisfaire les caprices sexuels du sultan.
Le Maroc n’était pas le seul endroit en Afrique du Nord où des Blancs étaient esclaves. Alger, Tunis et Tripoli possédaient eux aussi des marchés aux esclaves florissants, où des milliers d’hommes, femmes et enfants étaient humiliés avant d’être vendus au plus offrant. Ces malheureux venaient de toute l’Europe — d’aussi loin que le Groenland et la Grèce, la Suède et l’Espagne. Beaucoup avaient été capturés en mer par les tristement célèbres corsaires de Barbarie. Beaucoup d’autres avaient été arrachés à leurs foyers lors d’attaques-surprises.
Près de six ans devaient s’écouler avant que je commence à chercher des documents écrits sur les corsaires de Barbarie. J’avais imaginé que de telles archives — à supposer qu’elles aient jamais existé — avaient disparu depuis longtemps. Mais il s’avéra peu à peu que beaucoup de lettres et de journaux avaient survécu. Il y avait des descriptions poignantes relatant l’horreur des travaux forcés, et des récits terrifiants d’audiences avec le sultan du Maroc. Il y avait des évocations angoissées de l’humour macabre des marchands d’esclaves et des pétitions de «veuves d’esclaves » qui suppliaient qu’on leur accorde pitié et réconfort. Je trouvai même des missives rédigées par le sultan lui-même — des tracts grandiloquents exigeant que les rois d’Angleterre et de France se convertissent à l’islam.
Beaucoup de ces récits n’existent que dans des manuscrits. L’extraordinaire journal de John Whitehead, esclave britannique à Meknès, n’a jamais été publié. D’autres furent imprimés en quantité si faible que seuls quelques exemplaires ont survécu. Un très rare volume par le père français Jean de la Faye se trouve au St Anthony’s College d’Oxford.
Les témoignages les plus fascinants sont ceux qui ont été écrits par les esclaves eux-mêmes. L’histoire de l’esclavage blanc est celle d’individus happés par un cauchemar qui les dépasse. Le plus souvent, ils terminaient leur vie dans une atroce captivité, mais certains eurent la chance d’échapper aux griffes de leurs propriétaires. Pour ceux qui parvinrent à regagner leur pays natal, traumatisés par leurs épreuves et sans ressources, écrire et publier leur histoire les aidait à surmonter le passé, à se réintégrer dans une société dont ils s’étaient crus à jamais exclus, et leur donnait un moyen de subsister. Tous avaient connu des expériences affreuses, et ils laissèrent des récits qui sont toujours aussi émouvants aujourd’hui. La lecture en est rarement agréable, pourtant ils sont parfois éclairés par des actes d’héroïsme et de générosité. Un geste de gentillesse de la part d’un garde ; l’étreinte chaleureuse d’un prêtre. De tels gestes rappelaient aux captifs qu’ils faisaient encore partie de l’humanité.
Un des récits les plus remarquables de l’esclavage blanc concerne Thomas Pellow et ses camarades du Francis. Pellow fut le témoin des splendeurs barbares de la cour impériale du sultan Moulay Ismaïl et fit personnellement l’expérience de la cruauté de ce monarque rusé et terrifiant. Mais son histoire allait s’avérer bien plus extraordinaire que celle d’un simple observateur. En tant qu’esclave personnel du sultan, Pellow se trouva bien malgré lui au coeur des intrigues de la cour. Nommé gardien du sérail impérial, il mena aussi des soldats-esclaves sur le champ de bataille et prit part à une périlleuse expédition de chasse aux esclaves en Afrique équatoriale. Il fut torturé et converti de force à l’islam. Par trois fois, il tenta de s’évader ; deux fois il fut condamné à mort.
Le récit de Pellow est truffé de personnages hauts en couleur, eunuques arrogants, surveillants d’esclaves brutaux, bourreaux impériaux et vils pirates. Au centre de l’histoire se trouve la figure dominante de Moulay Ismaïl, qui, au fil de son long règne, devint de plus en plus obsédé par son opulent palais.
On crut longtemps que les Adventures de Pellow — remaniées pour la publication par un éditeur de Grub Street — n’avaient qu’un lien ténu avec la réalité. Il est maintenant clair que tel n’est pas le cas. Les premiers chapitres sont corroborés par les lettres écrites par ses camarades du Francis, tandis que les derniers concordent avec les témoignages des consuls européens qui le rencontrèrent au Maroc. Les chroniques de Muhammad al-Qadiri révèlent que le récit fait par Pellow de la guerre civile marocaine est remarquable de précision. Ses révélations sur la vie à Meknès sont également confirmées par les sources marocaines. Ahmad al-Zayyani et Ahmad ben Khalid al-Nasari peignent un tableau similaire de la vie dans la capitale impériale.
À l’époque où Thomas Pellow et ses camarades furent capturés, la population esclave d’Afrique du Nord avait diminué, mais les conditions étaient toujours aussi épouvantables. Presque tous les pays d’Europe étaient affectés par ce qui devait être une des dernières grandes vagues de l’esclavage blanc, dont l’histoire avait commencé presque quatre-vingt-dix ans plus tôt, par une série de raids spectaculaires des corsaires de Barbarie au cœur même de la chrétienté.
Giles MILTON http://www.theatrum-belli.com
In Captifs en Barbarie, éditions Petite Bibliothèque Payot, 9,50 €
Spécialiste de l’histoire des voyages, Giles Milton aborde un chapitre méconnu des relations entre l’Europe et l’Afrique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles : le cruel destin des Occidentaux capturés en mer par les corsaires de Barbarie puis vendus comme esclaves sur les grands marchés d’Alger, Tunis ou Salé. Pour se faire, Milton narre les incroyables aventures de Thomas Pellow qui à l’âge de onze ans, en 1715, quitte sa Cornouailles natale afin de sillonner la Méditerranée comme mousse. Son navire investi, il devient l’esclave de Moulay Ismaïl, terrible souverain marocain, et doit se convertir à l’islam. Mais son ingéniosité attire l’attention du sultan, qui va lui confier la garde de son harem ainsi que des missions militaires. Plus de 20 ans après sa capture, Pellow parviendra à s’évader et sera l’un des rares esclaves européens survivants à pouvoir raconter son histoire.
Le bruit métallique d’un char rompit le silence. Dissimulé aux regards par les énormes remparts, il annonçait son arrivée avec force cliquetis et grincements à travers les jardins du palais, et franchit la porte des Vents dans un grondement sourd de pas et de roues.
Sur le champ de manœuvres, personne ne bougea. Les gardes impériaux se tenaient au garde-à-vous, rigides, leurs cimeterres damasquinés étincelant au soleil. Les courtisans étaient prosternés à côté d’eux, leurs robes théâtralement étalées sur le marbre. Seul le vizir, qui transpirait sous sa peau de léopard, osa essuyer la sueur qui perlait à son front.
Le silence s’intensifia à l’approche du char. Un cri furieux s’éleva, suivi par le claquement d’un fouet. Le vacarme redoubla soudain, se répercutant dans les couloirs et les cours du palais. Quelques secondes plus tard, Moulay Ismaïl, sultan du Maroc, pénétrait sur le champ de manoeuvres sur son char doré, tiré non par des chevaux mais par un attelage d’épouses et d’eunuques.
Ces malheureux avancèrent en titubant jusqu’au groupe de courtisans avant de relâcher leur pression sur les rênes. Le sultan sauta à terre, et deux Noirs superbement bâtis entrèrent en action. Le premier, tout en murmurant des obséquiosités, chassait les mouches qui s’approchaient de la personne sacrée de Moulay Ismaïl. L’autre, un jeune garçon âgé de 14 ou 15 ans, protégeait le sultan du soleil en faisant tournoyer au-dessus de lui un parasol de chintz.
Tel était le rituel accompagnant d’ordinaire une audience avec le grand Moulay Ismaïl, qui exigeait de ses sujets une déférence absolue et un respect pointilleux de l’étiquette. Cependant, en ce matin étouffant de 1716, le sultan remarqua à peine les courtisans à plat ventre dans la poussière, car son regard était attiré par un groupe d’Européens en haillons qui se tassaient les uns contre les autres dans un coin de la cour. 52 Anglais, pieds nus et meurtris, se tenaient là, dans une stupéfaction muette. Enlevés en mer par les corsaires de Barbarie et forcés de marcher jusqu’à la capitale impériale, ils étaient sur le point d’être vendus comme esclaves.
Leur histoire allait soulever l’indignation et l’horreur dans leur pays natal ; elle témoignerait de l’impuissance totale du gouvernement et de la marine britanniques. Pourtant la capture de ces hommes n’était ni unique ni inhabituelle ; depuis plus d’un siècle, le commerce des esclaves blancs venus de toute l’Europe et des colonies nord-américaines détruisait des familles et des vies innocentes.
L’un des hommes récemment capturés, le capitaine John Pellow, du Francis, avait été averti des périls de son voyage en Méditerranée. Pourtant, avec une audace caractéristique, il avait fait fi du danger et quitté la Cornouailles à destination de Gênes pendant l’été 1715. Son équipage de six hommes comprenait son jeune neveu, Thomas Pellow, qui n’avait que onze ans quand il avait fait ses adieux à ses parents et à ses sœurs. Bien des années devaient s’écouler avant que les parents reçoivent des nouvelles de leur malheureux fils.
Deux autres navires furent capturés le même jour.
Le capitaine Richard Ferris du Southwark avait tenté de venir en aide à l’équipage du Francis, mais avait été lui aussi la proie des corsaires, de même que le George, qui rentrait en Angleterre. Les équipages terrifiés de ces trois navires étaient à présent rassemblés dans la cour du palais.
« Bono, bono », s’écria le jovial sultan en inspectant ses esclaves. Il passa devant la rangée d’hommes, palpant leurs muscles et jaugeant leurs forces. Les captifs étaient encore choqués par le traitement auquel ils avaient été soumis en arrivant dans la ville impériale de Meknès. Une foule d’habitants s’étaient bousculés aux portes du palais pour les insulter, les « abreuvant des plus viles injures [...] et de coups violents ».
Le sultan, indifférent à leurs craintes et anxiétés, fut satisfait de voir que ces marins aguerris étaient en bonne forme physique, et qu’il pouvait espérer tirer d’eux de nombreuses années de servitude. Il s’arrêta un instant devant Thomas Pellow, intrigué par l’attitude digne du garçon. Il marmonna quelques mots à ses gardes, et le jeune Pellow fut sorti des rangs et mis à l’écart.
Tandis que ses compagnons étaient emmenés par un meneur d’esclaves noir, Pellow pria pour que son cauchemar prenne fin bientôt. En réalité, il était devenu un des esclaves blancs oubliés d’Afrique du Nord. Pour lui, vingt-trois ans de captivité commençaient.
Je me rendis à Meknès au printemps 1992, alors que la vallée de la Boufekrane était tapissée de menthe sauvage et que la petite rivière débordait d’eau glacée. Mon compagnon de voyage appartenait à un autre monde : c’était un religieux du XVIIIe siècle, dont le récit coloré décrivait la cité à son apogée. Le minuscule volume — relié, comme il convenait, en maroquin façonné — évoquait une ville d’une grandeur sans pareille, mais révélait aussi une histoire infiniment plus sombre.
À l’époque du voyage de cet homme, le palais impérial de Meknès était l’édifice le plus vaste de l’hémisphère nord. Ses remparts crénelés s’étendaient sur des kilomètres, renfermant collines et prairies, vergers et jardins d’agrément, et ses fortifications dominaient la vallée. Cette imprenable forteresse était conçue pour résister à l’armée la plus puissante de la terre. Chacune de ses portes était protégée par une division d’élite de la garde noire impériale.
Les proportions du palais étaient telles qu’il finit par être désigné tout simplement comme Dar Kbira, Le Grand. Pourtant Dar Kbira ne constituait qu’un élément d’un immense complexe. Cinquante autres palais, tous reliés les uns aux autres, abritaient les deux mille concubines du sultan. Il y avait des mosquées et des minarets, des cours et des pavillons. Les écuries du palais étaient de la taille d’une ville moyenne ; les casernes logeaient plus de dix mille fantassins. Dans le vaste Dar el-Makhzen — une autre ville-palais — vizirs et eunuques tenaient leur cour et fomentaient des intrigues. Les célèbres jardins suspendus, toujours en fleurs, rivalisaient avec la folie de Nabuchodonosor à Babylone.
Le père Jean de la Faye n’avait jamais rien vu de pareil, et il décrit avec émerveillement les portes de bronze moulé en fantastiques arabesques, les colonnes de porphyre étincelant au soleil, la perfection géométrique des mosaïques ornant les cours — un clair-obscur étourdissant de cobalt et de blanc. Il y avait des dalles de jaspe et de marbre de Carrare, des damas coûteux et des chevaux richement caparaçonnés. Le stuc mauresque était le plus extraordinaire ; sculpté et façonné en nid d’abeille, il semblait dégouliner des coupoles en stalactites d’une blancheur immaculée.
Chaque centimètre carré de mur, chaque niche, et chaque ouverture était magnifiquement ornée. Les vitraux azur, vermillon et vert d’eau étaient d’une beauté époustouflante, conçus pour saisir et refléter le resplendissant soleil d’Afrique. Dans les heures qui précédaient le crépuscule, ils projetaient des hexagones multicolores sur le marbre des dalles.
Les portes du palais arboraient l’emblème du soleil, poussant les visiteurs à se demander si le sultan essayait de rivaliser avec son contemporain, Louis XIV, le Roi-Soleil. En réalité, le sultan mégalomane nourrissait un rêve bien plus ambitieux que le château de Versailles récemment édifié. Sa vision était celle d’un palais qui s’étendrait de Meknès à Marrakech — une distance de quatre cent cinquante kilomètres.
Trois siècles de soleil et de pluie ont laissé leurs marques sur cet immense édifice construit en pisé, un mélange de terre et de chaux. Les vents de l’Atlas ont balayé les murs roses, les réduisant par endroits en tas de poussière. Des arches brisées gisent sur le sol, et des tours décapitées s’élèvent çà et là. Le tremblement de terre de 1755 provoqua les plus grands dégâts, détruisant en l’espace de quelques minutes ce qu’on avait mis des décennies à construire. Des plafonds en cèdre furent arrachés à leurs poutres, le stuc s’effrita et s’effondra. Des pans entiers du palais s’écroulèrent, écrasant meubles et antiquités. La cour, prise de panique, s’enfuit pour ne jamais revenir. Les ruines impériales, réduites à un pitoyable méli-mélo d’appartements à ciel ouvert, furent rapidement colonisées par les pauvres et les déshérités de Meknès.
J’entrai dans la cité par Bab Mansour, la plus impressionnante des portes de cérémonie de Meknès. Elle s’ouvrait sur un univers de géants, où les remparts dominaient les palmiers et où les cours étaient aussi vastes que le ciel. Une deuxième arche menait à une troisième, qui débouchait sur une série de ruelles. Ces passages labyrinthiques, tapissés de câbles et de fils de téléphone, me plongèrent au cœur du palais. Encore aujourd’hui, des gens — à vrai dire, des familles entières — vivent dans les décombres de Dar Kbira. Des portes d’entrée ont été creusées dans les remparts, et des fenêtres ouvertes dans le pisé. D’anciens appartements sont devenus des chambres à coucher ; des cours sont jonchées de fragments de marbre.
Je me glissai à travers une brèche dans la muraille et me trouvai dans un nouvel enchevêtrement de ruines. Une colonne de porphyre fracassée, jetée là comme du vulgaire bric-à-brac, était à demi recouverte de détritus. Un motif d’acanthe trahissait son origine romaine. Sans doute avait-elle été pillée dans la cité voisine de Volubilis.
Je me demandai si ce quartier perdu avait été autrefois le sérail interdit, dont le plafond en verre avait justement été soutenu par de telles colonnes. Des chroniqueurs arabes parlent de ruisseaux de cristal et de fontaines chantantes, de bassins en marbre sculpté où nageaient des poissons de couleur vive. M’arrêtant un moment dans cette pièce sans toit, je ramassai une poignée de terre fraîche. La poussière glissa entre mes doigts, laissant derrière elle un résidu précieux : une multitude de fragments de mosaïque — étoilés, oblongs, carrés et en losange.
D’après le religieux qui était mon guide, ces éclats minuscules témoignaient de l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Dans ce palais monumental, toutes ces mosaïques vernissées à la main, toutes ces colonnes aujourd’hui fracassées, tous ces pans de rempart étaient le fruit du labeur d’une armée d’esclaves chrétiens. Fouettés par des gardes noirs, détenus dans d’affreuses conditions, ces captifs misérables étaient forcés de travailler à ce qui devait être le plus ambitieux projet de construction au monde. Les hommes s’échinaient quinze heures par jour et souvent la nuit aussi. Quant aux femmes, leur sort était plus affreux encore. Enfermées au sérail et converties de force à l’islam, elles avaient le douteux honneur de satisfaire les caprices sexuels du sultan.
Le Maroc n’était pas le seul endroit en Afrique du Nord où des Blancs étaient esclaves. Alger, Tunis et Tripoli possédaient eux aussi des marchés aux esclaves florissants, où des milliers d’hommes, femmes et enfants étaient humiliés avant d’être vendus au plus offrant. Ces malheureux venaient de toute l’Europe — d’aussi loin que le Groenland et la Grèce, la Suède et l’Espagne. Beaucoup avaient été capturés en mer par les tristement célèbres corsaires de Barbarie. Beaucoup d’autres avaient été arrachés à leurs foyers lors d’attaques-surprises.
Près de six ans devaient s’écouler avant que je commence à chercher des documents écrits sur les corsaires de Barbarie. J’avais imaginé que de telles archives — à supposer qu’elles aient jamais existé — avaient disparu depuis longtemps. Mais il s’avéra peu à peu que beaucoup de lettres et de journaux avaient survécu. Il y avait des descriptions poignantes relatant l’horreur des travaux forcés, et des récits terrifiants d’audiences avec le sultan du Maroc. Il y avait des évocations angoissées de l’humour macabre des marchands d’esclaves et des pétitions de «veuves d’esclaves » qui suppliaient qu’on leur accorde pitié et réconfort. Je trouvai même des missives rédigées par le sultan lui-même — des tracts grandiloquents exigeant que les rois d’Angleterre et de France se convertissent à l’islam.
Beaucoup de ces récits n’existent que dans des manuscrits. L’extraordinaire journal de John Whitehead, esclave britannique à Meknès, n’a jamais été publié. D’autres furent imprimés en quantité si faible que seuls quelques exemplaires ont survécu. Un très rare volume par le père français Jean de la Faye se trouve au St Anthony’s College d’Oxford.
Les témoignages les plus fascinants sont ceux qui ont été écrits par les esclaves eux-mêmes. L’histoire de l’esclavage blanc est celle d’individus happés par un cauchemar qui les dépasse. Le plus souvent, ils terminaient leur vie dans une atroce captivité, mais certains eurent la chance d’échapper aux griffes de leurs propriétaires. Pour ceux qui parvinrent à regagner leur pays natal, traumatisés par leurs épreuves et sans ressources, écrire et publier leur histoire les aidait à surmonter le passé, à se réintégrer dans une société dont ils s’étaient crus à jamais exclus, et leur donnait un moyen de subsister. Tous avaient connu des expériences affreuses, et ils laissèrent des récits qui sont toujours aussi émouvants aujourd’hui. La lecture en est rarement agréable, pourtant ils sont parfois éclairés par des actes d’héroïsme et de générosité. Un geste de gentillesse de la part d’un garde ; l’étreinte chaleureuse d’un prêtre. De tels gestes rappelaient aux captifs qu’ils faisaient encore partie de l’humanité.
Un des récits les plus remarquables de l’esclavage blanc concerne Thomas Pellow et ses camarades du Francis. Pellow fut le témoin des splendeurs barbares de la cour impériale du sultan Moulay Ismaïl et fit personnellement l’expérience de la cruauté de ce monarque rusé et terrifiant. Mais son histoire allait s’avérer bien plus extraordinaire que celle d’un simple observateur. En tant qu’esclave personnel du sultan, Pellow se trouva bien malgré lui au coeur des intrigues de la cour. Nommé gardien du sérail impérial, il mena aussi des soldats-esclaves sur le champ de bataille et prit part à une périlleuse expédition de chasse aux esclaves en Afrique équatoriale. Il fut torturé et converti de force à l’islam. Par trois fois, il tenta de s’évader ; deux fois il fut condamné à mort.
Le récit de Pellow est truffé de personnages hauts en couleur, eunuques arrogants, surveillants d’esclaves brutaux, bourreaux impériaux et vils pirates. Au centre de l’histoire se trouve la figure dominante de Moulay Ismaïl, qui, au fil de son long règne, devint de plus en plus obsédé par son opulent palais.
On crut longtemps que les Adventures de Pellow — remaniées pour la publication par un éditeur de Grub Street — n’avaient qu’un lien ténu avec la réalité. Il est maintenant clair que tel n’est pas le cas. Les premiers chapitres sont corroborés par les lettres écrites par ses camarades du Francis, tandis que les derniers concordent avec les témoignages des consuls européens qui le rencontrèrent au Maroc. Les chroniques de Muhammad al-Qadiri révèlent que le récit fait par Pellow de la guerre civile marocaine est remarquable de précision. Ses révélations sur la vie à Meknès sont également confirmées par les sources marocaines. Ahmad al-Zayyani et Ahmad ben Khalid al-Nasari peignent un tableau similaire de la vie dans la capitale impériale.
À l’époque où Thomas Pellow et ses camarades furent capturés, la population esclave d’Afrique du Nord avait diminué, mais les conditions étaient toujours aussi épouvantables. Presque tous les pays d’Europe étaient affectés par ce qui devait être une des dernières grandes vagues de l’esclavage blanc, dont l’histoire avait commencé presque quatre-vingt-dix ans plus tôt, par une série de raids spectaculaires des corsaires de Barbarie au cœur même de la chrétienté.
Giles MILTON http://www.theatrum-belli.com
In Captifs en Barbarie, éditions Petite Bibliothèque Payot, 9,50 €
Spécialiste de l’histoire des voyages, Giles Milton aborde un chapitre méconnu des relations entre l’Europe et l’Afrique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles : le cruel destin des Occidentaux capturés en mer par les corsaires de Barbarie puis vendus comme esclaves sur les grands marchés d’Alger, Tunis ou Salé. Pour se faire, Milton narre les incroyables aventures de Thomas Pellow qui à l’âge de onze ans, en 1715, quitte sa Cornouailles natale afin de sillonner la Méditerranée comme mousse. Son navire investi, il devient l’esclave de Moulay Ismaïl, terrible souverain marocain, et doit se convertir à l’islam. Mais son ingéniosité attire l’attention du sultan, qui va lui confier la garde de son harem ainsi que des missions militaires. Plus de 20 ans après sa capture, Pellow parviendra à s’évader et sera l’un des rares esclaves européens survivants à pouvoir raconter son histoire.
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