La race berbère n'existe pas. Elle n'a jamais constitué un ensemble homogène. Il n'en reste pas moins que certains Berbères présentent un type blond et des yeux clairs. Victor Piquet note, dans son livre Le Peuple marocain, le bloc berbère « la ressemblance bien souvent signalée entre les Marocains de certaines tribus et nos paysans du Dauphiné ».
Signalons d'autre part que le mot « berbère» est impropre. D'origine latine, il désigne seulement le « barbarus» des Romains. Les Berbères se nomment, d'eux-mêmes, « Imazighen » c'est-à-dire « les hommes nobles ». G.R. Bousquet remarque très justement : « On pourrait déduire de là que, au moins à l'origine, ce terme désignait des tribus se considérant comme aristocratiques et détentrices du pouvoir politique, comme des tribus conquérantes. On a avancé une hypothèse semblable pour expliquer le sens de "Celtes" ; et le terme de "Magyar" par lequel se désignent les Hongrois conquérants, signifie aussi "noble".
Remarquant que le Dr Leblanc écrivait vers 1930, « qu'à peu près tout reste à faire » sur l'ethnographie physique des Berbères, Bousquet rappelle que « Tylor dans sa classique Anthropology (chap. 3), au siècle dernier, faisait observer que les peintres égyptiens représentaient déjà certains Nord-Africains comme des blancs aux yeux bleus (vers 1300 avant notre ère) ». Le Dr Leblanc avait conclu: « Les Berbères sont le résultat, fixé depuis longtemps déjà et saisissable encore dans quelques groupes bien racés, de croisements entre peuples venus de l'Europe et d'Asie à des époques très différentes, le fonds primitif pouvant être attribué à des migrations préhistoriques successives de dolichocéphales et de brachycéphales. »
On a retrouvé au Maroc de très nombreux cromlechs, sans pouvoir toutefois en tirer grand chose. Les hypothèses les plus extravagantes se sont donné libre cours à ce sujet. Contentons-nous de chercher, par delà les cultes dits païens des Berbères, ce qui pourrait attester d'une origine celtique de ces dolichocéphales de grande taille, au poil blond et roux. C'est chez les Djebala (djebel, montagne) et les Rifains d'aujourd'hui que l'on trouvera ce type d'hommes. Ils. pourraient descendre d'une des plus anciennes races berbères, les Ghomera (déjà signalés par Léon l'Africain). Le capitaine Odinot a cru retrouver chez eux de véritables autochtones, parents des Celtes, en tout cas des Berbères non sémites. Victor Piquet ajoute: « Le Rif paraît avoir été, comme le Djebel, le pays des Ghomera : El Bekri note qu'au début des temps islamiques, les Ghomera s'étendaient jusqu'à l'oued Nokkour. Sur les origines des Rifains, on pourrait donc présenter les mêmes observations que sur celles des Djebala ; ici encore, les blonds aux veux bleus sont nombreux. On remarque même chez plusieurs tribus, chez les Bokkaïa au bord de la mer, chez les Targuist à l'intérieur, une prédominance de l'élément blond ou rouge. »
Dugard donne une description du Berbère" qui ne déparerait pas les manuels d'histoire consacrés à « nos ancêtres les Gaulois » : « Chicanier, violent, mettant sa liberté au-dessus de tout, le Berbère est insoumis à toute autorité. C'est ce qui nous explique le peu de respect qu'il accorde au chef et à tout personnage de valeur., Chez eux, l'opinion publique est tout. » Disons, pour reprendre une définition déjà connue, que les Berbères sont à la fois traditionalistes et libertaires.
La poésie et, plus particulièrement, la poésie épique, est un élément essentiel de la civilisation berbère. Chez les Ntifa, Laoust note que «à l'occasion de cérémonies curieuses appelées "tinubga", de vrais bardes berbères récitent devant un peuple silencieux les gestes des anciens preux. Ils célèbrent leurs exploits ; ils chantent aussi la beauté et la vertu des femmes, ou vantent la puissance des igourramen des Tahouggat ou des Iguezouln, selon qu'ils appartiennent à l'un ou à l'autre de ces lefs. »
Pendant les longues veillées d'hiver, les bandes vont de kasbas en kas bas en compagnie de musiciens, d'acrobates, de danseurs. On retrouverait également, dans les thèmes de certaines chansons, une tradition d'amour courtois et chevaleresque. Chez les Rifains, ce sont les chants de guerre qui sont à l'honneur.
Sur le plan des croyances, l'islam a gommé les fêtes berbères pour y substituer des cérémonies musulmanes. Ces fêtes saisonnières, écrit Piquet, « se reconnaissent aisément à ce qu'elles ont lieu à des dates fixes de l'année solaire et non de l'année musulmane ». Le calendrier julien est, en outre, d'un usage courant. Le carnaval existait à une date du calendrier solaire mais a été effacé par la superposition de l'Achoura musulmane au jour de l'an.
Mouliéras signalait que le bonhomme Carnaval, représenté par un personnage dit BâCkeikh (le vieux chef), défilait dans les rues, une citrouille sur la tête, des défenses de sanglier dans la bouche, suivi d'un homme travesti en femme, d'un âne et d'un juif.
Lévi-Provençal signale une cérémonie presque similaire chez les Slès :
« Chez les Slès, les acteurs de la mascarade forment en cinq groupes: les Ktamah, les Gnaouah, les Juifs, les sangliers et les chameaux. Il n'y a pas de bonhomme Carnaval qui porte spécialement le nom de BâChekh : la dénomination s'applique à toute la troupe. Ceux qui figurent les Juifs ont le visage barbouillé de farine et de blanc d'œuf où adhèrent des touffes de laine. les pseudo-sangliers sont revêtus de peaux de chèvres et les chameaux de nattes de palmiers nains.
Nous pouvons relever la présence du personnage du sanglier qui suffirait, à lui seul, à démontrer les origines non-musulmanes du rite. Pour les musulmans, en effet, le sanglier n'est qu'un cochon ... sauvage.
La multiplicité des génies n'est pas sans rappeler, en revanche, korrigans, farfadets, trolls et lutins. Ces génies ne sortent que la nuit, mais se mêlent parfois familièrement à la vie des humains. Ils vivent très souvent près des sources et des arbres.
La civilisation berbère tend à disparaître, laminée qu'elle est, en Algérie, par une politique d'arabisation qui confine à l'ethnocide. On peut néanmoins penser - et il y a des signes avant-coureurs chez les Kabyles d'Algérie - qu'il y aura une redécouverte prochaine d'une civilisation sur laquelle on ne sait à peu près rien.
Sur le plan ethnique, tout reste à faire. Si l'on peut parler, depuis l'Antiquité, d'une immigration de sémites (Phéniciens et Arabes), d'Indo-Européens (Romains, Vandales, Grecs), on ne peut rien dire des immigrations qui ont précédé.
L'hypothèse du professeur Julien: «Les populations qui occupent aujourd'hui la Berbérie sont, compte tenu de quelques métissages, les mêmes qui l'occupaient au début des temps historiques », ne reste qu'une hypothèse. Tant que les recherches anthropologiques en Afrique du Nord n'auront pas progressé, nous en serons réduits à faire des hypothèses. Il n'en reste pas moins que ces Berbères aux yeux bleus, au teint clair, aux cheveux blonds, restent une énigme. Comme restent des énigmes ces dolmens berbères recouverts de tumulus ...
Alain Sanders National Hebdo septembre 1988

