L 'histoire de la Turquie est, on le sait, liée à celle de l'Europe. Non qu'elles aient eu un jour la moindre communauté de destin mais parce qu'elles se firent des guerres continuelles. Ne nous y trompons pas: c'est la Turquie qui était conquérante, et l'Europe qui se défendait. Quelques aperçus sur cette histoire montreront que, en toute circonstance, les choses se passent toujours différemment d'un côté ou de l'autre du Bosphore.
Les Turcs actuels sont les descendants d'une tribu d'Asie centrale qui émigra en Anatolie pour fuir les hordes mongoles et s'établit au XIIIe siècle au sud de Nicée. Le chef de cette tribu, Ertogrul, attira toutes sortes de fanatiques de la guerre sainte en harcelant les frontières de l'Empire byzantin. Son successeur Osman 1er (1281-1326) donna son nom à son peuple, les Osmanlis. Il se convertit à l'islam et se plaça dans le sillage des Turcs seldjoukides.
De l'Asie centrale à l'Anatolie
Ces Seldjoukides se signalaient par un fanatisme et une violence qui avaient provoqué les croisades à causse de leurs persécutions contre les pèlerins en Terre sainte.
Osman prit le titre d'émir, c'est-à-dire chef de tous les musulmans, et fit dire la prière en son nom. Son fils Bajazet 1" (1389-1402) inaugura une méthode efficace pour éviter les querelles de succession: il fit étrangler son frère cadet; cette méthode resta en usage jusqu'au XVIIe siècle (mais, question de savoir-vivre, envers un prince, on se servait d'un cordon de soie). Osman, Bajazet et leurs successeurs s'emparèrent de toute l'Anatolie, de la Bulgarie, d'une partie des Balkans et de la Grèce, pour réaliser enfin le rêve du monde musulman: prendre Constantinople (1453).
Là, Méhémet II fit exactement le contraire de ce qu'avaient fait les conquérants païens en Occident: ceux -ci s'étaient convertis à la religion locale, chrétienne, et à la civilisation du lieu, romaine. D'où l'importance du baptême de Clovis dans l'histoire de France.
Rien de tel chez les Ottomans: ils s'empressèrent de transformer la basilique Sainte-Sophie en mosquée, comme ils l'avaient fait pour le temple de Jérusalem, connu aujourd'hui sous le nom d'esplanade des Mosquées (1). (Nous appelons nos lecteurs à nous signaler toute mosquée, synagogue ou temple bouddhique transformé en église chrétienne; à notre connaissance, il n'en existe pas un seul exemple.)
À l'assaut de l'Europe
Les conquêtes ne s'arrêtèrent pas là: à la fin du règne de Soliman (15201566), l'Empire ottoman englobait l'Égypte, le Hedjaz, la Syrie, la Mésopotamie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, la Crimée, les Balkans, une partie de la Hongrie, sans compter les états vassaux (Algérie, Tunisie, Libye). En 1529, Soliman échoua devant Vienne, ce qui mit un terme à son avancée vers l'Occident. La bataille de Lépante (1571) empêcha les Ottomans de régner sur la Méditerranée.
L'Empire resta à peu près tel qu'il est jusqu'à la fin du XVIIe siècle, mais connut déjà un lent déclin parce qu'il vivait principalement aux dépens des pays conquis. L'alliance de François 1er et du sultan, qui eut pour but de menacer les communications maritimes des Habsbourg, reste une tache sur le blason de la France, car à cette époque les corsaires barbaresques écumaient la Méditerranée et les côtes de l'Italie, et ce fut une honte de les voir naviguer sous la protection des galères du roi.
C' est au XIX' siècle que le démembrement de l'empire commence. Les romantiques s'enflammèrent pour la question de l'indépendance grecque, avec l'insurrection de 1821 et la défaite ottomane de Navarin (1827), qui inspirèrent entre autres Delacroix et Victor Hugo. Les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale lui enlevèrent presque toutes ses possessions en Europe. À la grande joie des peuples concernés, car ce n'était pas des liens qui unissaient l'Europe et la Turquie, mais des chaînes.
L'homme malade de l'Europe
Revenons sur l'expression "homme malade de l'Europe", appliquée à la Turquie au XIX' siècle. Elle ne laisse nullement entendre que ce pays fit partie de l'Europe. La question était: par quoi remplacer cet État moribond? La Russie cherchait à s'étendre vers le sud dans sa quête de l'accès aux mers chaudes; l'Autriche craignait les nationalismes des peuples balkaniques; la France et l'Angleterre avaient des intérêts du côté de l'Égypte. Mais l'équilibre européen, souci principal des souverains depuis le congrès de Vienne, pouvait en être menacé. C'est le sens de l'alliance franco-britannique contre la Russie lors de la guerre de Crimée (1854). Faute de mieux, les gouvernements européens préférèrent laisser survivre un Empire ottoman moribond.
Après la Première Guerre mondiale et la déposition du dernier sultan, Mustapha Kémal s'empara du pouvoir (1922), abolit le califat (1924) et entreprit de démanteler l'Empire ottoman pour constituer un État national turc. Sur cette période, il faut lire le magistral récit qu'en fait Benoist-Méchin dans "Mustapha Kémal ou la mort d'un empire".
Pour constituer cet État, Mustapha Kémal crut bon de chasser des millions de Grecs. Quant au traitement réservé aux Arméniens, Atatürk se plaça pour une fois dans la droite ligne des pratiques appliquées par les Ottomans depuis 1815. Ces expulsions et ce génocide aboutirent au résultat paradoxal qu'une fois devenue laïque, la Turquie ne compta pour ainsi dire plus un seul chrétien!
Mais pouvait-il en être autrement alors que les Turcs, on l'a vu, étaient des envahisseurs en Turquie? Mustapha Kémal a voulu faire du plateau anatolien le foyer national des Turcs, mais cette entité géographique ne correspond en fait à aucune réalité historique: au bord de la Méditerranée, c'est l'Asie Mineure grecque, avec Nicée, siège de plusieurs conciles, et Tarse, ville natale de saint Paul. Au bord de la mer Noire, c'est l'Arménie, aujourd'hui vidée de ses habitants, et plus ou moins interdite au tourisme, de peur que les touristes, voyant les nombreux monastères et églises, ne se disent: mais où sont passés les Arméniens? Du côté de l'Irak enfin, c'est le Kurdistan, dont les habitants, musulmans, restèrent sur place, mais·mènent aujourd'hui des actions terroristes contre le gouvernement d'Ankara.
Quoi qu'il en soit, Mustapha Kémal Atatürk a fait de la Turquie un État moderne et sauvé son peuple des ruines de l'Empire ottoman. On comprend que les Turcs lui en soient reconnaissants et, grâce à lui la Turquie, membre de l'Alliance atlantique, joue un rôle clef dans l'équilibre du Proche-Orient. Mais il y a une chose qu'il ne pouvait pas faire et à laquelle nul ne pourra parvenir: que les Turcs cessent d'être des Orientaux.
La Turquie, club musulman
Quant à la laïcité imposée par Atatürk, elle se fit dans des conditions originales. En France la laïcité entraîna la révocation de milliers de fonctionnaires catholiques ou soupçonnés de l'être, et la spoliation des biens de l'Église. En somme, elle se fit contre la religion majoritaire. Partout en Europe, la laïcisation du pouvoir fit obtenir des droits nouveaux aux minorités. En Turquie, on l'a vu, ce fut l'inverse: elle eut pour préliminaire l'élimination des populations qui n'étaient pas musulmanes. Mais, envers les musulmans, elle se fit avec une vigueur étonnante. Ainsi, lorsque Atatürk interdit le port du fez, il ordonna que les contrevenants se le verraient clouer sur la tête! Avouons qu'à côté, le petit père Combes était un plaisantin.
En somme, toute l'histoire de la Turquie illustre le dicton suivant: "En Occident, pour être poli, on met des chaussures et on ôte son chapeau; en Orient, on retire ses chaussures et on met un chapeau."
(1) Ecrire à Pierre de Laubier, FDA BP 290 - 92212 Saint-Cloud, cedex.
Pierre de Laubier Français d' Abord : mars 2005
Petite petite promenade en Turquie
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