Peu d'hommes politiques peuvent se vanter d'avoir conservé durant toute leur vie l'estime et l'admiration de leurs amis tout en réussissant à conquérir le respect de leurs adversaires. Berryer y parvint. Il fut aussi le plus grand avocat de son temps. Pierre-Antoine Berryer est.né à Paris en 1790. Ses parents sont un avocat célèbre, Pierre-Nicolas Berryer, et la fille d'un procureur du Roi. Pierre-Antoine va connaître la Révolution et ses excès durant son enfance. La famille cache des proscrits et court de graves dangers. En 1797, il entre au collège de Juilly tenu par les oratoriens. Il y fait sa première communion en 1803 et demeurera toujours un catholique convaincu. Il reçoit une bonne formation classique fondée sur le latin et le grec mais surtout, avec habileté, les religieux parviennent à le guérir de sa redoutable paresse. Au moment de choisir son avenir, Berryer hésite entre la prêtrise et le barreau. N'ayant pas réellement la vocation sacerdotale, il choisit la carrière d'avocat et entame des études en faculté de droit. A l'époque, il éprouve de la sympathie pour l'Empire. Il apprécie la gloire, l'ordre rétabli, la religion restaurée. Son père est mal vu par le régime car on lui reproche, entre autres, d'avoir défendu les généraux Moreau et Dupont dont l'Empereur souhaitait la condamnation.
En 1811, Pierre-Antoine prête serment et devient avocat. La même année, il épouse la fille de l'administrateur des vivres militaires de la division de Paris. Le mariage sera heureux. Le couple aura un fils. Son épouse le soutiendra dans toutes ses actions jusqu'à son décès prématuré en 1842.
Peu à peu, le jeune Berryer va évoluer et se rallier au royalisme. En 1814 il agit à Rennes en faveur du rétablissement de la royauté. Durant les Cent jours, il demeure royaliste et se range parmi les partisans de la résistance à Napoléon. Après Waterloo, en tant qu'avocat, il défendra les fidèles de l'Empereur. Il collaborera avec son père à la défense du maréchal Ney qui sera condamné à mort et exécuté. Mais il défendra aussi le général Debelle qui sera finalement gracié et le général Cambronne qui sera acquitté. Il va s'affirmer professionnellement et devenir une réelle célébrité.
En 1830, candidat du roi aux élections législatives, il est élu député de la Haute-Loire. Il défend l'action du pouvoir royal devant la Chambre mais refuse d'entrer au gouvernement. A la fin du mois, la révolution de Juillet renverse Charles X. Berryer maintient toute sa fidélité à la dynastie déchue. A la chambre, il combat la mise en accusation et l'emprisonnement des anciens " ministres. Il se range parmi les légitimistes qui refusent tout accommodement avec Louis-Philippe d'Orléans et la monarchie de Juillet. Très vite, il apparaît comme un des chefs du parti. Lorsque la duchesse de Berry tente de soulever la Vendée contre le roi Louis-Philippe en 1832, les dirigeants légitimistes, qui préfèrent privilégier l'action politique et ne croient pas à l'insurrection armée, envoient Berryer auprès d'elle afin de la dissuader. IlIa rencontre dans une ferme de Vendée et ne parvient pas à la convaincre. L'insurrection va être un échec cuisant. Berryer, au retour de sa mission, est arrêté près d'Angoulême au début du mois de juin. Conduit à Nantes, il y est emprisonné comme complice du soulèvement. Jugé à Blois en octobre, il est acquitté triomphalement. Immédiatement, il reprend la lutte.
En 1834, il est réélu député dans plusieurs collèges électoraux. Il choisit Marseille. Il sera député de la ville, alors très légitimiste, sans interruption, durant 17 années. En 1835, il rencontre Charles X en exil. En 1843, il figure parmi les chefs légitimistes qui vont rendre hommage au comte de Chambord à Londres. Il est un député très actif. Il défend la présence française en Algérie, se prononce pour la liberté de l'enseignement, pour la décentralisation ... Lorsque Louis-Philippe est renversé par la révolution de février 1848, Berryer et ses amis combattent la République et tentent de réaliser l'union de tous les royalistes. Jusqu'en 1848, Berryer n'avait connu que le suffrage censitaire, un suffrage très restreint. Il s'adapte au nouveau suffrage universel et il est élu à l'assemblée constituante par les marseillais. En 1849, il est réélu à l'assemblée législative. Il est un chef important de la majorité conservatrice. Lors du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, il tente de réagir et, avec d'autres parlementaires, il vote la déchéance du Prince-Président à la mairie du 10' arrondissement. Arrêté et brièvement emprisonné, il décide d'abandonner la vie politique en raison du manque de liberté qui règne dans le pays. Élu à l'Académie française en 1852, il n'y est reçu officiellement qu'en 1855 après avoir été dispensé de la visite protocolaire au chef de l'État. Bientôt bâtonnier de l'ordre des avocats, son prestige moral est immense.
En 1863, en raison de la libéralisation du régime impérial, il se présente aux élections législatives à Marseille et est brillamment élu. Il exerce encore une forte influence à l'assemblée et critique la politique extérieure de Napoléon III avec virulence. Il meurt en 1868, sans voir l'effondrement de l'Empire et la défaite de 1870 face à une Allemagne en voie d'unification. Mais Berryer a surtout été un avocat prestigieux. Défenseur de la liberté de la presse, il a aussi plaidé dans d'innombrables affaires politiques et criminelles célèbres. Il a défendu Lamennais en 1826, Chateaubriand en 1833, Montalembert en 1857, Jules Ferry en 1864. Il a même participé à la défense de Louis-Napoléon Bonaparte après son coup de force raté à Boulogne-sur-Mer en 1840. Il n'a pas hésité à être le défenseur des princes d'Orléans menacés de spoliation sous l'Empire. A plusieurs reprises, il a plaidé pour les ouvriers traités honteusement au XIX" siècle. En 1845, il défend ainsi les ouvriers charpentiers poursuivis pour des faits de grève. Royaliste légitimiste, catholique, il justifiait son engagement par son amour de la France et son souci de défendre la justice et les libertés. Il incarnait au plus haut point le sens de la mesure et les traditions de la civilisation française.
Jacques Saint-Pierre monde&vie novembre 2007
