Castelnau, ou l'ingratitude de la République

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Castelnau, ou l'ingratitude de la République

Messagepar Pat » 23/11/2007 - 17:52

Catholique et royaliste

"Maréchal... Maréchal! ...", crie la foule massée de part et d'autre des Champs-Elysées en ce glorieux 14 juillet 1919 qui volt le défilé de la Victoire. Après Joffre et Foch, Pétain, commandant en chef de l'armée française, a été follement acclamé. Mals c'est vers le commandant du Groupe d'armées de l'Est, le général Edouard de Curières de Castelnau, que montent maintenant les vivats d'un peuple comblé par la Revanche ... Celui qu'il acclame est alors âgé de soixante sept ans et, de tout l'immense cortège, Il est le seul à avoir participé, comme commandant de compagnie, à la guerre de 1870.
Issu d'une vieille famille traditionaliste du Rouergue, Edouard de Curières de Castelnau est né à Saint-Affrique le 24 décembre 1851. Elève des Jésuites, il entre à Saint-Cyr en juillet 1869. Sa formation d'officier n'est pas achevée quand éclate la guerre de 1870. Il combat dans les rangs de l'armée de la Loire mais mesure rapidement l'absurdité de la « guerre à outrance » prônée par Gambetta. A l'issue malheureuse de cette « misérable campagne », il participe à la reprise de la capitale insurgée où l'un de ses anciens professeurs, pris en otage en même temps que l'archevêque de Paris, a été fusillé rue Haxo par les Communards.
Légitimiste fidèle jusqu'à la mort du comte de Chambord survenue en 1885, il trouve dans l'armée la possibilité de servir le pays sans se compromettre avec les républicains. Affecté en 1892 au Premier bureau de l'état-major de l'armée, il y est considéré par le général de Miribel comme « un officier parfait ». Sous-chef du Premier bureau en 1896, il a en charge la mobilisation et la concentration de quatre millions d'hommes et de huit cent mille chevaux.

« Attaquons ... comme la lune»

Chef du Premier bureau en 1897, il se voit prédire le poste de chef d'état-major de l'armée par le général de Boisdefrre, mais l' affaire Dreyfus vient bouleverser cette brillante perspective. Gallifet est remplacé par André au ministère de la Guerre et le général Brugère prend en main l'état-major de l'armée. Considéré comme réactionnaire et anti-dreyfusard, Castelnau, qui s'est pourtant gardé de toute prise de position publique sur l'affaire, est immédiatement épuré et se retrouve à Nancy, commandant du 37' Régiment d'infanterie.
Sa carrière semble alors complètement bloquée et il n'espère plus dépasser le grade de colonel.
Le hasard d'une rencontre avec le républicain Paul Doumer, qui préside alors la Chambre des députés, va lui donner l'occasion de faire valoir sa vaste intelligence des questions militaires. Il n'en faut pas davantage pour qu'il obtienne le grade de général. Il commande une brigade à Soissons mais, toujours suspect d'antirépublicanisme, ses chances d'avancement sont de nouveau compromises. Au point qu'en 1909, à la mort de son frère Léonce, député de l'Aveyron, il est tenté de quitter l'armée pour se consacrer à la politique. Commandant d'une division à Chaumont en 1910, il donne également des conférences au Centre des hautes études militaires créé par Foch à l'Ecole supérieure de la guerre. Il y est remarqué par Joffre qui exige d'avoir Castelnau comme second quand il succède au général Michel à la tête de l'état-major. Il devient major général des armées et responsable des deuxième, troisième et quatrième bureaux et conçoit le plan XVII qui doit permettre une mobilisation et une concentration plus souples et plus rapides.
Castelnau est surtout de ceux qui réclament le retour au service militaire de trois ans pour maintenir des effectifs d'active suffisants, dans la perspective d'un conflit avec l'Allemagne. La presse de gauche se déchaîne alors contre ce « Jésuite en uniforme ». Quant le général Faurie connu pour ses opinions républicaines et réputé pour son incompétence, est révoqué à l'issue des manœuvres de 1913, Clemenceau et Jaurès dénoncent avec vigueur la « jésuitière » qu'est devenu, selon eux, l'état-major de l'armée, et le directeur de L' Homme libre baptise même Castelnau du surnom de « capucin botté ».
En décembre 1913, Castelnau quitte l'état-major pour prendre le commandement de la IIe Armée. Il ne cache pas son scepticisme à propos de la doctrine qui prône l'offensive à tout prix, pas loin de partager cette maxime avec son camarade Lanrezac : « Attaquons ... comme la lune ».

Six fils officiers

« On se battra et on fera de son mieux, pour Dieu et la patrie
» " écrit-il à l'un de ses fils, le 1er août 1914 alors que la mobilisation générale est décidée. Six de ses fils, tous officiers, rejoignent leur poste au moment où débute la grande épreuve. Dès le début des combats, Castelnau doit appliquer les ordres de Joffre et il lance la II' armée à l'attaque dans la trouée des étangs de Lorraine. Les erreurs du général Duchêne, le chef d'état-major de Foch, qui commande le XX· Corps, aboutissent à l'échec de Morhange. C'est sur les positions initialement prévues par le chef de la II' armée qu'il va falloir livrer très vite une première bataille décisive, celle de la Mortagne, brillamment gagnée le 25 août. En couvrant la trouée de Charmes où l'ennemi espérait s'engouffrer Castelnau signait ainsi la première victoire française de la guerre.
Une fois paré le premier coup, il faut s'installer en défensive sur le Grand Couronné pour couvrir Nancy. De l'Ourcq aux Vosges, la gigantesque bataille des premiers jours de septembre va décider de l'issue de la guerre. Au moment où Maunoury, Franchet d'Esperey, Foch et Langle de Cary arrêtent sur la Marne la ruée victorieuse des armées du Kaiser, Castelnau, qui a été privé d'une partie de ses forces, contient les forces du Kronprinz Ruprecht et permet la réussite de la manœuvre d'ensemble imaginée par Joffre et Galliéni. Le 11 septembre, la bataille décisive est gagnée. La Blitzkrieg imaginée par le général von Schliefen se solde par un échec. Galvanisées par le « miracle de la Marne », les armées françaises se lancent à leur tour à l'assaut pour engager la « course à la mer ». Castelnau est promu Grand Officier de la Légion d'honneur.
En juin 1915, il reçoit le commandement du Groupe d'armées du Centre. Contre Foch « l'enragé du Nord », il fait valoir lors de la réunion tenue en juin au GQG de Chantilly que « ce qu'on a fait ne rime à rien ». Joffre et Foch sont furieux mais Poincaré, Viviani et Millerand sont impressionnés.

Appelé par Pétain

On s'est battu farouchement à la ferme de Navarin, à Tahure et pour la main de Massiges. En vain. C'est également l'échec en Orient et, quand Sarrail est nommé à la tête de l'armée de Salonique, on rend Castelnau responsable de cette mise à l'écart d'un général « républicain ». Bénéficiant pourtant de la confiance de Galliéni, ministre de la Guerre, il se retrouve adjoint de Joffre quand celui-ci est nommé général en chef de toutes les armées. C'est la tempête au conseil des ministres où le radical de gauche Malvy, suivi des socialistes Sembat et Guesde, se déchaîne contre la promotion d'un « clérical ». Malvy n'hésitant pas à stigmatiser les « politiciens incapables et paresseux» il est soutenu par Poincaré, Painlevé, Ribot et même le petit père Combes en personne.
Quand, le 21 février, l'attaque allemande se déclenche sur Verdun, c'est Castelnau qui décide, contre l'avis de Langle de Cary, de tenir à tout prix la rive droite de la Meuse et, dès le 25 au soir, grâce à l'engagement du corps Balfourier, la pression de l'ennemi est contenue, quelques heures avant la prise de commandement de Pétain. A l'été de 1916, la logique commande de donner à Castelnau le commandement des armées du nord et de l'est, mais la décision est repoussée par crainte des réactions de la gauche. Quand Joffre est écarté avec la distinction de maréchal de France, on préfère Nivelle à Castelnau, dont Lyautey considère pourtant qu'il est « le plus qualifié de nos grands chefs ». Il reçoit alors le commandement du groupe d'armée de l'est, installé de Saint-Mihiel à la frontière suisse.
Le 6 avril, au QG de Compiègne, Nivelle doit menacer de démissionner pour voir maintenue la « grande offensive » qu'il a imaginée et qui est sévèrement critiquée par bon nombre de ses pairs. Quand Pétain est appelé au commandement en chef après l'échec sanglant de l'offensive du 16 avril, il réclame Castelnau comme chef d'état-major général, malgré l'opposition de Poincaré. Ainsi prépare-t-il méthodiquement pour le début du mois de novembre la grande offensive de Lorraine qui doit porter le coup de grâce aux armées allemandes. Avec vingt-cinq divisions contre six, appuyées par six cents chars, douze cents avions et six cents batteries, la victoire ne peut être qu'éclatante. Et la déception est grande quand survient l'armistice ...

le Poulidor de l'armée française

Tout le monde attend alors que le bâton de maréchal vienne récompenser celui qui a été durant toute la guerre l'éternel numéro 2' de l'armée française et l'un des artisans les plus sûrs de son triomphe final. Il n'en est rien, car le parti radical et le Grand Orient s 'y opposent, sous le prétexte que l'on ne « donne pas le bâton au vaincu de Morhange ». C'est oublier que Castelnau n'a fait qu'exécuter en cette occasion des ordres qu'il désapprouvait totalement et qu'il a dû ensuite rétablir, brillamment, une situation gravement compromise par les imprudences de Foch et surtout de Duchêne. En tant que président de commission des sépultures militaires, il se retrouve en fait « maréchal des morts », ce qui ne le trouble guère ...
Les élections de 1919 font tout naturellement de lui un député du bloc national de l'Aveyron. Président de la commission de la guerre à la Chambre des députés, il est oublié en 1921, lors de l'accès au maréchalat de Lyautey, Franchet d'Esperey, Fayolle et Galliéni (à titre posthume pour ce demier). Partisan de l'occupation de la Ruhr en 1923, battu aux élections de 1924, il succède à Barrès à la tête de la Ligue des patriotes, mais il va surtout se consacrer, au moment où le Cartel des gauches entend raviver l'anticléricalisme, à l'organisation de la Fédération nationale catholique, qui comptera en 1926 près de deux millions d'adhérents. Demeuré extérieur à l'Action française, ce vieux monarchiste acceptera par discipline sa condamnation par le Vatican, tout en conservant son amitié à Jacques Bainville.
Le vieux lutteur, qui joue un rôle décisif dans la naissance de l'Action catholique, ferraille ensuite contre Emmanuel Mounier et Francisque Gay en justifiant avec véhémence l'alliance nécessaire du nationalisme et de la religion. Hostile aux sanctions contre l'Italie, il est consterné par la passivité française quand Hitler remilitarise la Rhénanie et ne cache pas ses sympathies pour la croisade nationale engagée en Espagne par le général Franco.
Munich sera pour Castelnau un épisode « inévitable et lamentable » et il fustige les « mauvais bergers naïfs, aveugles ou partisans » qui ont conduit la France au bord du gouffre. Effondré par l'armistice de 1940, il constate que « la République issue de la Révolution française a tué la France ». Il reconnaît la légitimité du gouvernement de Vichy mais condamne toute collaboration avec l'ennemi et le personnage de Laval lui est odieux. Alors que deux de ses petits-fils ont rejoint la France libre, il est favorable à l'Armée secrète et à Giraud mais se méfie de « l'ambition morbide » de de Gaulle et des politiciens qui l'entourent. Le combattant de 1870, le vainqueur de 1918 ,s'éteint de 16 mars 1944, trop tôt pour voir la Libération, une Libération dont les excès et les crimes auraient sans doute accablé le soldat et le père qui avaient tant donné à son pays.

Philippe Conrad : Le Choc du Mois mars 1990
Général Yves Gras : Castelnau ou l'art de commander, 1851· 1944, Denoël.

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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

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