Avec la mort d'Henri Amouroux, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, c'est un des historiens les plus importants de notre époque qui a disparu. Épris d'exactitude et de vérité, qualités inhérentes à son métier mais trop souvent négligées, il s'est attaqué à une tâche énorme et délicate qu'il a menée à bien avec un immense talent.
Henri Amouroux (1920-2007) a eu une vie bien remplie. Une vie de journaliste d'abord, puisqu'il fut plusieurs années rédacteur en chef du quotidien Sud-Ouest après y avoir exercé d'autres responsabilités. À la fin de sa vie, il consacrait encore beaucoup de temps à l'Académie des sciences morales et politiques, dont il était secrétaire perpétuel.
Mais c'est pour son œuvre d'historien qu'Henri Amouroux reste le plus connu et passera à la postérité. Une œuvre qui aurait suffi, à elle seule, à "occuper" une vie entière.
L'œuvre d'une vie entière
C'est en 1961 que paraît La Vie des Français sous l'Occupation, prélude à ce qui deviendra un ouvrage en dix gros volumes: "La Grande Histoire des Français sous l'occupation". Le premier volume de cette fresque, à laquelle il ne cessa jamais d'apporter des précisions et des notes, s'intitule Quarante millions de pétainistes, et le dernier La page n'est pas encore tournée. Deux titres qui révèlent à eux seuls la délicatesse de l'entreprise.
Des voix ne manquèrent d'ailleurs pas pour faire supposer que l'auteur était de parti pris, signalant, par exemple, qu'il avait exercé sa profession de journaliste pendant la guerre. La belle affaire! Heureusement pour l'homme et pour son œuvre, l'honnêteté de l'un et de l'autre était largement reconnue, et ces accusations tirent long feu.
Malgré son ampleur, cet ouvrage a connu un grand succès. Grâce, certes, au talent de l'auteur, à sa précision, à son honnêteté. Mais aussi parce qu'il fait revivre l'existence telle que les Français ordinaires l'ont vécue, et pas seulement les grands événements que les politiques et les combattants ont mis en branle. La débâcle, l'exode, l'armistice, l'occupation, la résistance, la collaboration, la libération, l'épuration, cessent d'être des mots, quand, sous la plume de l'historien, les faits sont analysés, avec la part de souffrance, d'héroïsme, d'erreurs, de crimes, qu'ils ont suscitée.
L'histoire dans tous ses détails
On dit qu'il faut tirer de l'histoire des leçons. Sacha Guitry a écrit, à propos du passé: "S'il s'interrompt parfois d'être exemplaire, il n'en continue pas moins de fournir des exemples, qui sont, en vérité, des avertissements." Il a raison! De son histoire, un peuple est héritier de tout, et il ne peut répudier les moments douloureux, sans quoi l'histoire se fait l'instrument d'une propagande qui dicterait ce qui mérite d'être retenu, et ce qui ne le mérite pas. En bonne philosophie, la vérité ne se divise pas, et les mensonges officiels ne peuvent que faire naître des malaises dont personne ne tire profit.
Henri Amouroux n'était pas de ceux qui tordent la vérité jusqu'à la faire ressembler à un mythe. Il n'oubliait rien, ce qui est le seul vrai devoir de la mémoire historique. L'histoire est une science humaine, et il l'exerçait de manière profondément humaine.
N'y a-t-il pas trop de choses dans un livre d'une telle ampleur? Non, car le nombre de pages est à la mesure de son sujet, à la mesure des souffrances du peuple français en un temps où, comme le disait Talleyrand à l'époque de la Révolution, "le plus difficile n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître". À la mesure d'événements si graves, mais aussi si complexes, qu'ils ne sauraient se résumer en quelques choix simples. Sacha Guitry encore a écrit, après sa captivité: "Comme je suis connu, on aurait voulu que je sois un héros; mon seul tort est de n'en être pas un." Il aurait pu parler au nom de beaucoup de ses compatriotes, même s'ils étaient inconnus.
Être en paix avec le passé
Nul plus que lui n'aura contribué à réconcilier les Français avec leur passé, tâche ô combien nécessaire et pourtant, près de cinquante ans après la parution du premier tome de son œuvre, encore inachevée. Il le savait, lui qui avait entrepris un dernier livre: "Pour en finir avec Vichy", dont seul le premier tome a paru en 1997 sous le titre révélateur: Les Oublis de la mémoire.
À quelques semaines d'Henri Amouroux s'éteignait celui auquel il avait apporté son soutien politique, lui consacrant une biographie intitulée Monsieur Barre: l'ancien Premier ministre Raymond Barre (1924-2007), à qui l'on doit reconnaître des qualités d'honnêteté, de courage et de ténacité que les deux hommes avaient en commun.
Pierre de Laubier : Français d'Abord octobre 2007.
Amouroux, l'histoire telle qu'elle fut
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