L'archange Brasillach par Cécile Dugas

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bertrandCD
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L'archange Brasillach par Cécile Dugas

Messagepar bertrandCD » 01/11/2007 - 22:27

L'archange Brasillach par Cécile Dugas

Lors du trentième anniversaire de Chiré, Jean-Baptiste Geffroy avait rappelé, dans l'allocution prononcée en cette circonstance, les maîtres de la contre-révolution que les catalogues de la librairie n'ont cessé de proposer à la lecture: Maistre, Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, La Tour du Pin, Drumont, Maurras, Bainville (1). A cette liste, Jean-Baptiste Geffroy avait joint "la foule des vaincus sortis de la nuit de l'épuration qui a fait de Brasillach une sorte d'archange".

Robert Brasillach archange? La métaphore n'aurait sans doute pas déplu à l'écrivain; en tout cas elle ne l'aurait pas dépaysé car son œuvre fait aux anges une place discrète mais sûre.

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De cette place réservée aux anges il ne faut pas s'étonner. Robert Brasillach n'affirme-t-il pas le 28 janvier 1932, dans une Causerie littéraire de l'Action Française consacrée à un roman de Lucien Marsaux intitulé L'enfance perdue et retrouvée, que si "les anges, les saints marchent sans être vus autour de nous", "le poète, lui, les voit" (2)? En ce janvier 1932, c'est auprès de chacun des personnages créés par Lucien Marsaux que Robert Brasillach aperçoit une présence angélique: "on a l'impression, écrit-il, de voir debout auprès de chaque personnage un ange muet et armé de l'épée." (2)

Lorsque de critique littéraire Robert Brasillach se mue en romancier, il accorde à certaines de ses créatures la grâce d'être de plain-pied avec l'univers invisible aussi bien qu'avec l'univers visible. Ainsi, dans Le Marchand d'oiseaux (paru en 1936), la jeune Isabelle Archambault est-elle "capable d'interpeller avec le même calme l'ange déguisé ou le chiffonnier" (3).

Il n'est pas surprenant que Robert Brasillach ait prêté à sa jeune héroïne cette familiarité avec l'invisible. Dans son recueil de critique littéraire Portraits (publié en 1935), commentant la pièce Intermezzo de Jean Giraudoux, il avait rappelé le rôle dévolu par le Moyen-Age aux jeunes filles: celui d'interprète[s] du monde surnaturel" (4). Il lui semblait que, fidèle à cette mission, l'Isabelle d'Intermezzo (dont l'Isabelle du Marchand d'oiseaux est à cet égard proche parente) "a soif de toutes les liaisons que les enfants entretiennent si naturellement avec les autres puissances que les hommes, qu'il s'agisse des anges ou des plantes." (4)

Dans un autre de ses romans, Comme le temps passe..., qui date de 1937, c'est à des enfants justement - René et Florence - que Robert Brasillach prête la faculté de vivre tout "naturellement" en compagnie des anges et des réalités surnaturelles.

Le grenier où jouent René et Florence leur paraît "le grenier même du Paradis, rempli de malles de Dieu, avec tous les déchets de la Création" (5). Les plumes que renferment ces malles sont, bien sûr, "des plumes d'anges et d'archanges" et les chiffons qu'on y trouve ne sont autres que les étoffes dans lesquelles "Dieu le Père a taillé les robes des chérubins et des séraphins" (5).

De même, lorsque, en hiver, passe au dehors une carriole grinçante dont le conducteur fait claquer son fouet, René et Florence sont-ils persuadés que passe sur la route "un Saint, présent ou futur, un Ange en houppelande grise, une très vénérable Domination en marmottes à ruches, avec un cabas sur les genoux, une Vertu aux joues fraîches, toutes rougies de froid, les yeux rieurs, le nez enfoui dans les cache-nez de laine, ou bien, tout grognon dans sa fourrure et la moustache pailleté de givre, un bon Génie secondaire qui reconduisait chez eux quelques Séraphins" (6).

Dans les foires mêmes, les femmes âgées qui s'attroupent et se remémorent gaiement leur jeunesse prennent aux yeux de René et de Florence l'apparence de "vieilles Dominations", "pleines de jupons et de paniers" (7). Tant il est vrai que pour les enfants en qui Robert Brasillach voit "des croyants parfaits" (8), il n'y a "pas de séparation entre le monde invisible et le monde visible" (9).

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Lorsque nous quittons l'univers romanesque, celui des romanciers qu'analyse Robert Brasillach, celui qu'il crée lui-même, nous retrouvons les anges, dont il parle alors sans truchement, en homme qui a foi en leur existence et en leurs apparitions.

Dans l'un de ses Poèmes 1944, intitulé "Rencontre", Robert Brasillach imagine l'entretien de deux morts dans l'au-delà; il les montre reprenant leur chemin après leur conversation, "sous le ciel vide où marchent les Anges" (10).

Hôtes du ciel, les anges descendent parfois sur la terre et s'intègrent sans heurt à ses paysages; ainsi dans un poème consacré à Jeanne d'Arc, probablement écrit vers 1932, Enfances de Jeanne:

"Les anges, tout droits dans le paysage,
Jouent de la musique au fond des pommiers,
La terre veut bien de leur amitié,
Le vent du matin montre son visage" (11).

Mais la plus belle évocation d'une apparition angélique sous la plume de Robert Brasillach, nous la trouvons dans sa Méditation sur la raison de Jeanne d'Arc. Dans ce texte composé en 1932, Robert Brasillach fait observer que personne n'a jamais retrouvé le livre de Poitiers - le Procès de Sanctification - auquel Jeanne renvoie constamment ses juges. Il imagine alors la découverte du manuscrit, dans "un grenier de presbytère, entre Poitou et Ile-de-France, peut-être en Touraine, peut-être en Anjou" (12).

C'est l'été; par la fenêtre ouverte entre "l'odeur des mirabelles et des roses mûres" (12): "Nous serions tout à coup entourés par les anges et par les saintes: les Dominations descendraient dans le grenier comme dans une cathédrale. Et peu à peu - ou plutôt tout d'un coup, sans vouloir nous l'avouer - nous serions sûrs qu'il s'agit de ces Enfances de Jeanne, merveilleusement perdues, merveilleusement retrouvées, et Domremy, et les plaines de Meuse, et les bois de Monseigneur Pierre de Bourlemont, et la leçon la plus secrète de saint Michel Archange, tout cela apparaîtrait devant nous, au milieu même du grenier tourangeau ou angevin, pendant que la bonne du curé, le visage aussi cuit et aussi rayonnant que sa tarte aux prunes, nous hélerait d'en bas pour le dîner" (12).

Belle image dans laquelle les parfums et les saveurs de la terre accueillent les habitants du ciel; belle image, pour reprendre une formule de Robert Brasillach lui-même, d'"un mariage de la terre et du ciel" (12).

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Aux anges qui trouvent sur terre un séjour si accueillant, quels rôles Robert Brasillach prête-t-il?

Dans son essai sur Corneille, Robert Brasillach montre le dramaturge occupé à traduire en vers français L'Imitation de Jésus-Christ et à composer un livre de messe. Mais l'auteur de Polyeucte ne travaille pas seul: un ange l'inspire, dit Robert Brasillach. C'est cet ange qui, dans L'Imitation, "lui dicte le vers unique et mystérieux":

"L'Amour ne dort jamais non plus que le Soleil" (13)

L'ange de Pierre Corneille est toujours là, estime Robert Brasillach, lorsque, dans la composition du livre de messe, il s'agit de mettre les images de la Vulgate à la portée de "la piété raisonnable" (14) du XVIIème siècle: "il ne faut pas croire que l'Ange qui l'inspire l'abandonne complètement." (14)

Inspirateurs, les anges dispensent aussi, de la part de Dieu, les simples biens de la terre. Agé de vingt ans, Robert Brasillach exprime en juillet 1929, dans l'un de ses Poèmes 1944, son amour pour les humbles joies terrestres dont un ange est le donateur:

"Il faut aimer le bonheur avant tout,
L'eau qui se froisse sous le vent,
La grappe rose et cette pêche d'août
Qu'un ange apporte à l'enfant" (15)

Huit ans plus tard, en janvier 1937, dans un autre poème du même recueil, c'est un ange encore qui porte au poète les souvenirs du Maroc et de l'enfance:

"[...]j'entends le pas d'un Ange
Qui porte, de la part de Dieu,
L'huile, la cannelle et l'orange,
Le Maroc de laine et de feu,
Et mon enfance qu'il m'échange
Contre des jours moins merveilleux" (16).

Autre rôle imparti aux anges et aux archanges dans l'œuvre de Robert Brasillach; ils désignent à l'être humain les charnières et les frontières de son existence soumise au temps et à la mort. Dans le poème "Les deux voix" ("un des plus émouvants poèmes que je connaisse", estime Georges Laffly (17)), c'est un archange qui a chassé l'écrivain du miraculeux Eden de la jeunesse ainsi que le poète se le dit à lui-même:

"_Penche-toi. Devine le fantôme,
Le ciel de juin qu'un vol a transpercé,
Le miracle d'anciennes années d'homme
Dont l'Archange t'a chassé" (18).

Et c'est encore un archange qui, une fois la jeunesse enfuie, en ranimera peut-être le souvenir pour ceux qui viendront après, pour ceux qui seront jeunes à leur tour:

"Mais peut-être qu'un jour, sous l'arbre blanc du mois de mai,
Un Archange, debout parmi les branches basses,
Rendra le jour fuyant à la vitre inclinée
Et dira nos prénoms aux enfants qui passent" (19).

Quant à l'ultime péripétie de la vie humaine, un ange en est l'annonciateur. Dans le roman La Conquérante, paru en 1942-1943 et dont l'action se déroule dans le Maroc de la conquête, l'héroïne Brigitte Lenoir et son mari agonisant savent tous deux "que l'Ange [est] là, dans un coin de la tente, noir et debout, la main déjà tendue vers la chevelure" (20).

Moins de deux ans après la parution de La Conquérante, c'est de l'écrivain lui-même, alors condamné à mort, que l'ange devait s'approcher. En témoignent ces vers datés du 3 février 1945, dans lesquels le poète s'adresse au Christ:

"Ce n'est pas sans grand mal, voyez-vous, qu'on arrache
Notre coeur aux seuls biens auxquels il fut voué,
Et l'Ange vient trancher plutôt qu'il ne détache
Le fil de ce bateau que vous aviez noué" (21)

En ce même 3 février, un autre des Poèmes de Fresnes, inspiré du récit de la Passion selon saint Luc, montre un ange consolateur, qui vient adoucir la détresse du condamné:

"Est-ce un Ange qui vient vers moi?
Ses paumes sont douces et fortes,
Il rafraîchit mon désarroi,
Il me parle et me réconforte" (22)

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Consolateur, dispensateur des dons de Dieu, inspirateur, - puisse l'"archange" Brasillach l'être désormais pour chacun de ceux qui se veulent fidèles à son œuvre et à son exemple.

(1) Lecture et Tradition, n°237-238, novembre-décembre 1996, p.3.
(2) La Causerie littéraire de l'Action Française du 28 janvier 1932, Œuvres Complètes de Robert Brasillach, première édition annotée par Maurice Bardèche, Paris, Le Club de l'Honnête Homme, 1963-1966, tome XI, p.214.
(3) Le Marchand d'oiseaux, Œuvres Complètes, tome I, p.323.
(4) Portraits, Œuvres Complètes, tome VII, p.259-260.
(5) Comme le temps passe..., Œuvres Complètes, tome II, p.55.
(6) Idem, p.57.
(7) Idem, p.58.
(8) Idem, p.28.
(9) Idem, p.45-46.
(10) Poèmes 1944, "Rencontre", Œuvres Complètes, tome IX, p.27.
(11) Enfances de Jeanne, Appendices, Œuvres Complètes, tome VIII, p.638.
(12) Pour une méditation sur la raison de Jeanne d'Arc, Appendices, Œuvres Complètes, tome VIII, p.625-626.
(13) Corneille, Œuvres Complètes, tome VII, p.540.
(14) Corneille, Œuvres Complètes, tome VII, p.601.
(15) Poèmes 1944, "Le Bonheur", Œuvres Complètes, tome IX, p.18.
(16) Poèmes 1944, "Encore en l'an vingt et huitième", Œuvres Complètes, tome IX, p.43.
(17) "Les Poèmes de Brasillach (1929-1937)", article de Georges Laffly paru dans la revue Itinéraires, automne 1990, numéro III, p.113.
(18) Poèmes 1944, "Les deux voix", Œuvres Complètes, tome IX, p.20.
(19) Poèmes 1944, "L'été", Œuvres Complètes, tome IX, p.19.
(20) La Conquérante, Œuvres Complètes, tome III, p.296.
(21) Poèmes de Fresnes, "Psaume VII", Œuvres Complètes, tome IX, p.105.
(22) Poèmes de Fresnes, "Gethsémani", Œuvres Complètes, tome IX, p.107.

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