Avec le commerce, l'élément essentiel de la vie urbaine, c'est le métier. La façon dont on l'a compris au Moyen Age, dont on en a réglé l'exercice et les conditions, a mérité de retenir particulièrement l'attention de
notre époque, qui voit dans le système corporatif une solution possible au problème du travail. Mais le seul type de corporation (1) réellement intéressant, c'est la corporation médiévale, celle-ci prise dans le sens large de confrérie ou association de métier, et d'ailleurs altérée de bonne heure sous la pression de la bourgeoisie; les siècles suivants n'en ont connu que des déformations ou des caricatures.
On ne saurait mieux définir la corporation médiévale qu'en voyant en elle l'organisation familiale appliquée au métier. Elle est le groupement, en un organisme unique, de tous les éléments d'un métier déterminé: patrons, ouvriers, apprentis sont réunis, non sous une autorité quelconque, mais en vertu de cette solidarité qui naît naturellement de l'exercice d'une même industrie C'est, comme la famille, une association naturelle; elle n'émane pas de l'État, ni du roi. Lorsque saint Louis, mande à Étienne Boileau de rédiger le Livre des Métier; ce n'est que pour faire mettre par écrit les usages déjà existants, sur lesquels son autorité n'intervient pas. Le seul rôle du roi vis-à-vis de la corporation, comme de toutes les institutions de droit privé, c'est de contrôler l'application loyale des coutumes en vigueur; comme la famille, comme l'Université, la corporation médiévale est un corps libre, ne connaissant pas d'autres lois que celles qu'elle s'est elle-même forgées; c'est là son caractère essentiel qu'elle conservera jusque vers la fin du XVe siècle.
Tous les membres d'un même métier font d'office partie de la corporation, mais tous, bien entendu, n'y jouent pas le même rôle: la hiérarchie va des apprenti, aux maîtres-jurés formant le conseil supérieur du métier. On a l'habitude d'y distinguer trois degrés; apprenti, compagnon ou valet, et maître; mais cela n'appartient pas à la période médiévale, durant laquelle, jusqu'au milieu du XIVe siècle environ, on peut, dans la plupart des métiers, passer maître aussitôt l'apprentissage terminé. Les valets ne deviendront nombreux qu'à dater du XVIIe siècle, où une oligarchie de riches artisans cherche de plus en plus à se réserver l'accès à la maîtrise, ce qui ébauche la formation d'un prolétariat industriel.
Mais, pendant tout le Moyen Age, les chances au départ sont exactement les mêmes pour tous, et tout apprenti, à moins d'être par trop maladroit ou paresseux, finit par passer maître.
L' apprenti est lié à son maître par un contrat d'apprentissage - toujours ce lien personnel, cher au Moyen Age - comportant des obligations pour les deux parties: pour le maître, celle de former son élève au métier, de s' assurer le vivre et le couvert, moyennant paiement par les parents des frais d'apprentissage; pour l'apprenti, l' obéissance à son maître, et l'application au travail. On retrouve, transposée dans l'artisanat, la double notion de " fidélité-protection " qui unit le seigneur à son vassal ou à son tenancier. Mais comme, ici, l'une des parties contractantes est un enfant de douze à quatorze ans, tous les soins sont apportés à renforcer la protection dont il doit jouir, et, tandis que l'on manifeste la plus grande indulgence pour les fautes, les étourderies, voire même les vagabondages de l'apprenti, les devoirs du maître sont sévèrement précisés: il ne peut prendre qu'un apprenti à la fois, pour que son enseignement soit fructueux, et qu'il ne puisse pas exploiter ses élèves en se déchargeant sur eux d'une partie de sa besogne; cet apprenti, il n'a le droit de s'en charger qu'après avoir exercé la maîtrise pendant un an au moins, afin que l'on ait pu se rendre compte de ses qualités techniques et morales. " Nul ne doit prendre apprenti, s'il n'est si sage si riche qu'il le puist apprendre et gouverner et maintenir son terme ... et ce droit être su et fait pour les deux prud 'hommes qui gardent le métier ", disent les règlements, Ils fixent expressément ce que le maître doit dépenser chaque jour pour la nourriture et l'entretien de l' élève ; enfin, les maîtres sont soumis à un droit de visite détenu par les jurés de la corporation, qui viennent à domicile examiner la façon dont l'apprenti est nourri, initié au métier et traité en général. Le maître a envers lui les devoirs et les charges d'un père, et doit entre autres veiller à sa conduite et à sa tenue morale; en revanche, l'apprenti lui doit respect et obéissance, mais on va jusqu'à favoriser de la part de ce dernier une certaine indépendance: au cas où un apprenti se sauve de chez son maître, celui-ci doit attendre un an avant ci: pouvoir en reprendre un autre, et durant toute cette année, il est tenu d'accueillir le fugitif, s'il revient - cela, pour que toutes les garanties soient du côté du plus faible, et non du plus fort.
Pour passer maître, il faut avoir terminé son temps, d'apprentissage; ce temps varie suivant les métiers, comme il est normal, et dure en général de trois à cinq ans il est probable qu'alors le futur maître devait faire la preuve de son habileté devant les jurés de sa corporation, ce qui est à l'origine du chef-d'œuvre dont les conditions iront en se compliquant au cours des siècles; de plus, il doit acquitter une taxe, d'ailleurs minime (de 3 à 5 sous en général) - sa cotisation à la confrérie du corps de métier; enfin, dans certains métiers, pour lesquels le marchand est tenu de justifier sa solvabilité, le versement d'une caution est exigé. Telles sont les conditions de la maîtrise pendant la période médiévale proprement dite; à dater du XIVe siècle environ, les corporations, jusque-là indépendantes pour la plupart, commencent à être rattachées au pouvoir central, et l'accès à la maîtrise se fait plus difficile: on exige, dans certaines branche, un stage préalable de trois ans comme compagnon, et le postulant doit verser une redevance que l'on appelle l'achat de métier, variant de 5 à 20 sous.
L'exercice de chaque métier faisait l'objet d'une règlementation minutieuse, qui tendait avant tout à maintenir l' équilibre entre les membres de la corporation. Toute tentative pour accaparer un marché, toute ébauche d'entente entre quelques maîtres au détriment des autres, tout essai pour mettre la main sur une trop grande quantité de matières premières, étaient sévèrement réprimés: rien de plus contraire à l'esprit des anciennes corporations que le stockage, la spéculation, ou nos modernes trusts. On punissait aussi implacablement l'acte de détourner à son profit la clientèle d'un voisin, ce que de nos jours on appellerait l'abus de la publicité. La concurrence existait cependant, mais elle était restreinte au domaine des qualités personnelles : la seule façon d' attirer le client, c'était de faire mieux à prix égal, plus achevé, plus soigné que le voisin.
Les règlements étaient là encore pour veiller à la bonne exécution du métier, rechercher les fraudes et punir les malfaçons ; dans ce but, le travail devait autant que possible être fait dehors, ou tout au moins en pleine lumière; gare au drapier qui aurait entassé l'étoffe de mauvaise qualité dans les recoins obscurs de sa boutique : tout doit être montré en plein jour, sous l'auvent où le badaud aime à s'attarder, où Maître Pathelin vient " engigner " le marchand naïf.
Les maîtres-jurés ou « gardes du métier » sont là pour faire observer les règlements. Ils exercent un droit de visite sévère. Les fraudeurs sont mis au pilori, et exposés avec leur mauvaise marchandise, pendant un temps variable ; leurs compagnons sont les premiers à les montrer du doigt. C'est qu'on porte très vif le sentiment de l' honneur du métier. Ceux qui font tache excitent le mépris de leurs confrères qui se sentent atteints par la honte qui rejaillit sur le métier tout entier; on les met au ban de la société ; on les regarde un peu comme des chevaliers parjures qui auraient mérité la dégradation. L'artisan médiéval, en général, a le culte de son travail. On en trouve le témoignage dans les romans de métier comme ceux de Thomas Deloney sur les tisserands et les cordonniers de Londres; les cordonniers intitulent leur art " le noble métier ".
C'est un trait spécifiquement médiéval, cette fierté de son état, - et non moins médiévale, la jalousie avec laquelle chaque corporation revendique ses privilèges.
Celui de juger par elle-même des délits du métier est peut-être l'un des plus précieux pour l'époque, mais elle estime essentielle aussi la liberté de s'administrer par ses propres représentants. Pour cela, on élit chaque année un conseil composé de maîtres choisis, soit par l'ensemble de la corporation, soit par les autres maîtres; les usages varient suivant les métiers. Les conseillers prêtent serment, d'où leur nom de " jurés " ; ils doivent veiller à l'observation des règlements, visiter et protéger les apprentis, trancher les différends qui peuvent s'élever entre les maîtres, inspecter les boutiques pour faire la police des fraudes. C'est à eux que revient aussi la charge d'administrer la caisse de la corporation. Leur influence est telle dans la cité qu'ils en viennent souvent à jouer un rôle politique.
Dans quelques villes, comme à Marseille, les délégués des métiers prennent une part effective à la direction des affaires communales; ils font d'emblée partie du Conseil Général; aucune décision touchant les intérêts de la ville ne peut être prise sans eux; ils choisissent tous les huit jours des " semainiers " qui assistent le recteur et sans lesquels on ne peut pas tenir de délibération. Suivant l'expression de l'historien de la commune de Marseille, M. Bourrilly, les chefs de métier étaient " l' élément moteur " de la vie municipale, et l'on pourrait dire que Marseille eut au XIIIe siècle un gouvernement à base corporative,
La confrérie, d'origine religieuse, qui, elle, existe à peu près partout, même là où le métier n'est pas organisé en maîtrise ou jurande, est un centre d'entr'aide. Parmi les charges qui pèsent régulièrement sur la caisse de la communauté figurent en première place les pensions versées aux maîtres âgés ou infirmes, et les secours aux membres malades, pendant leur temps de maladie et de convalescence, C'est un système d'assurances dans lequel chaque cas peut être connu et examiné en particulier, ce qui permet d'apporter le remède approprié à chaque situation et d'éviter aussi les abus et les cumuls. " Si fis de maître eschiet pauvre, et veut apprendre, les prud'hommes doivent leur faire apprendre des 5 sols (taxe corporative) - et de leurs aumônes ", dit le statut des , " boucliers de fer " ou fabricants de boucles. La corporation aide le cas échéant ses membres lorsqu'ils sont en voyage ou en cas de chômage. Thomas Deloney place dans la bouche d'un confrère du Noble Métier un passage très significatif. Tom Drum (c'est son nom) a rencontré sur sa route un jeune seigneur ruiné et lui propose de l' accompagner jusqu'à Londres: « C'est moi qui paye, dit-il, à la prochaine ville nous nous amuserons bien. Comment, dit le jeune homme, je croyais que tu n'avais qu'un petit sou pour toute fortune. - Je vais te dire, reprend Tom. Si tu étais cordonnier comme moi, tu pourrais voyager d'un bout à l'autre de l'Angleterre avec rien qu'un penny dans ta poche. Pourtant dans chaque ville tu trouverais bon gîte et bonne chère, et de quoi boire, sans même dépenser ton penny. C'est que les cordonniers ne veulent pas voir qu'un des leurs ne manque de rien. Voilà notre règlement: Si un compagnon arrive dans une ville, sans argent et sans pain, il n'a qu'à se faire connaître, et pas besoin de s'occuper d'autre chose. Les autres compagnons de la ville non seulement le reçoivent bien, mais lui fournissent gratis le vivre et le couvert, S'il veut travailler, leur bureau se charge de lui trouver un patron, et il n'a pas à se déranger. » Ce court passage en dit assez pour se passer de commentaire.
Ainsi comprises, les corporations étaient un centre très vivant d'aide mutuelle, faisant honneur à leur de devise : «Tous pour un, chacun pour tous.» Elles tiraient gloire de leurs œuvres de charité. Les orfèvres obtiennent ainsi la permission de tenir boutique le dimanche et aux fêtes des Apôtres, chômées en général, chacun à tour de rôle; tout ce qu'il gagne ce jour-là sert à offrir le jour de Pâques un repas aux pauvres de Paris; " Quanque il gagne qui l'ouvroir a ouvert, il le met en la boîte de la confrérie des orfèvres, ... et de tout l'argent de cette boîte donne-t-on chacun an le jour de Pâques un dîner aux pauvres de l'Hôtel-Dieu de Paris. " Dans la plupart des métiers aussi, les orphelins de la corporation sont élevés à ses frais.
Tout cela se passe dans une atmosphère de concorde et de gaieté dont le travail moderne ne peut guère donner l'idée. Les corporations et confréries ont chacune leurs traditions, leur fête, leurs rites pieux ou bouffer:, leurs chansons, leurs insignes. Toujours d'après Thomas Deloney, un cordonnier, pour être,adopté comme fils du " Noble Métier ", doit savoir « chanter, sonner du cor, jouer de la flûte, manier le bâton ferré, combattre à l'épée et compter ses outils en vers ». Lors des fêtes de la cité, et aux cortèges solennels, les corporations déploient leurs bannières, et c'est à qui se trouvera quelques titres de préséance. Ce sont de petits mondes extraordinairement vivants et actifs, qui achèvent de donner à la cité son impulsion et sa physionomie originale.
Au total, on ne saurait mieux résumer le caractère de la vie urbaine au Moyen Age qu'en citant le grand historien des villes médiévales, Henri Pirenne: « L'économie urbaine est digne de l'architecture gothique dont elle est contemporaine. Elle a créé de toutes pièces ... une législation sociale plus complète que celle d'aucune autre époque, y compris la nôtre. En supprimant les intermédiaires entre vendeur et acheteur, elle a assuré aux bourgeois le bienfait de la vie à bon marché; elle a impitoyablement poursuivi la fraude, protégé le travailleur contre concurrence et l'exploitation, règlementé son labeur et son salaire, veillé à son hygiène, pourvu à l'apprentissage, empêché le travail de la femme et de l'enfant, en même temps qu'elle a réussi à réserver à la ville le monopole de fournir de ses produits les campagnes environnantes et à trouver au loin des débouchés à son commerce (2) ».
(1). C'est à regret que nous employons ce terme, dont on a tant abusé et qui a prêté à si nombreuses confusions à propos de nos anciennes institutions. Notons d'abord qu'il s'agit d'un vocable moderne, qui n'apparaît qu'au XVIIIe siècle. Jusqu'alors il n'avait été question que de maîtrises ou de jurandes. Celles-ci, que caractérise le monopole de fabrication pour un métier donné dans une ville, ont été, durant la belle période du Moyen Age, assez peu nombreuses; elles existaient à Paris, mais non dans l'ensemble du royaume où elles ne commencèrent à devenir le régime habituel - avec encore de nombreuses exceptions _ qu'à la fin du xve siècle. L'âge d'or des corporations a été, non le Moyen Age, mais le XVIe siècle; or dès cette époque elles commençaient, sous l'impulsion de la bourgeoisie, à être en fait accaparées par les patrons qui firent de la maîtrise une sorte de privilège héréditaire, tendance qui s'accentua si bien qu'aux siècles suivants les maîtres constituaient une véritable caste dont l'accès était difficile, sinon impossible, aux ouvriers peu fortunés. Ceux-ci n'eurent d'autre ressource que de former à leur tour, pour leur défense, des sociétés autonomes et plus ou moins secrètes, les compagnonnages.
Après avoir été, dans l'esprit de certains historiens, le synonyme de " tyrannie ", la corporation a fait l'objet de jugements moins sévères, et parfois d'éloges exagérés. Les travaux d'Hauser ont eu surtout pour but de réagir contre cette dernière tendance, et de démontrer qu'il faut se garder de voir en elle un monde "idyllique "; il est bien certain qu'aucun régime de travail ne peut être qualifié d' " idyllique", pas plus la corporation qu'un autre - si ce n'est, peut-être, par comparaison avec la situation faite au prolétariat industriel au XIXe siècle, ou avec des innovations modernes telles que le système Bedaud.
(2). Les villes et les institutions urbaines au Moyen Age, tome I,
Lumière du Moyen age: Régine Pernoud
Le métier au Moyen- Age
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J'aime bien aussi "Le Moyen-Age, pour quoi faire?" qui donne des pistes intéressantes pour résoudre des problèmes actuels comme une véritable aide aux pays en voie de développement.
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"Ce qui doit tomber, il ne faut pas le retenir. Il faut encore le pousser." Nietzsche
"Le problème de la plupart des gens n'est pas qu'ils se fixent des objectifs trop hauts,
c'est qu'ils se fixent des objectifs trop bas et qu'ils les atteignent." Léonard de Vinci
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