Rivarol face à la révolution française

Ici la culture et l'histoire sont à l'honneur
Avatar de l’utilisateur
Pat
Administrateur délégué
Messages : 25496
Inscription : 03/12/2006 - 23:46
Localisation : Les Alleuds dans le 49
Contact :

Rivarol face à la révolution française

Messagepar Pat » 10/10/2007 - 19:46

Image

L'AUTEUR de cette thèse de doctorat (1), élaborée sous la direction du professeur Jean-Pierre Brancourt, s'est proposé d'étudier d'une part les réactions d'Antoine de Rivarol témoin de la Révolution au jour le jour, dans des articles de journaux, d'autre part les considérations théoriques dont il s'inspira pour la juger.
Ce second point est plus délicat et, disons-le, plus décevant. Le seul texte théorique qu'ait laissé Rivarol est un « Discours préliminaire » à un dictionnaire de la langue française qu'il avait promis à un éditeur de composer, moyennant versement d'une rente pendant qu'il y travaillerait : il n'en fit même pas la lettre A, mais, en récompense, écrivit ce "Discours", sous-titré De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de ses idées premières et fondamentales, qui fut publié à Hambourg en 1797.
Avouons qu'il est aussi ennuyeux que son titre le laisse prévoir, et en l'analysant Mme Baranger y trouve des membra disjecta d'Aristote, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Condillac, etc. ; il est caractéristique que Bonaparte, qui l'avait lu ou se l'était fait résumer, n'en ait retenu qu'une formule, celle de l'Etat « vaisseau qui a ses ancres dans le ciel» (il la plaça dans un discours aux curés de Milan !) C'est en retournant sans cesse au concret, comme Antée embrassant la terre, que Rivarol est invincible, habillant d'esprit ses observations aiguës.

LES SECRETS DE L"'ARMOIRE DE FER"

Le mot de "thèse" ne doit donc pas effrayer: l'essentiel du livre de Mme Baranger se lit d'une traite, au fil des grandes journées révolutionnaires que Rivarol raconte et commente dans ses articles principalement dans le Journal politique national (qui commença de paraître le 12 juillet 1789, preuve qu'il sentait les événements venir, et continua jusqu'au 15 novembre 1790), et aussi en collaborant aux Actes des Apôtres de Peltier, qui parut tous les deux jours d'octobre 1789 à janvier 1792 - des causes de la Révolution, de ses principaux acteurs etc., pages extrêmement vivantes, où la pensée se nourrit de l'observation de mille détails.
Toutefois, le plus neuf, déjà connu mais jusqu'ici imparfaitement divulgué, est d'abord dans les papiers conservés à la bibliothèque de la ville natale de Rivarol, Bagnols-sur-Cèze (Gard), connue, ô prédestination, pour ses eaux sulfureuses, mais dont le lycée ne s'appelle pas «lycée Rivarol », ce qui serait pourtant la moindre des choses - et surtout dans le détail des « conseils à Louis XVI ». Rivarol, en effet, ne se contenta pas de commenter les événements, il chercha à contrecarrer leur marche. Sa sœur était la maîtresse officielle de Dumouriez : il mit dans ce personnage quelques espoirs vite démentis. Il essaya surtout - abandonnant de fait le journalisme à partir de la fin 1790 - de faire passer au Roi quelques exhortations, en s'adressant au trésorier de celui-ci : M. de la Porte, «intendant de la liste civile », qu'il harcela de visites et de lettres en 1791, quand tout n'était pas encore perdu; ces documents furent plus tard trouvés dans l'« armoire de fer» et publiés aux Archives parlementaires de la Convention.

"TRAVAILLER SUR LA POPULACE DE PARIS"

C'est ici qu'on voit clairement l'indépendance d'esprit de Rivarol, qu'aucun préjugé n'aveugle. Défenseur du trône et de l'autel? Du trône certainement, parce qu'il voit dans le pouvoir royal le seul obstacle sérieux aux mortelles dérives de la démagogie; mais cet ancien séminariste, nourri, en fait, de la pensée des Lumières avant de les critiquer, n'est prisonnier d'aucun a priori. Certes, il part en guerre contre le livre de Necker, De l'importance des opinions religieuses (1788), où il voit une utilisation cynique de la religion pour faire tenir tranquille les pauvres, mais c'est pour répliquer que seule compte la morale, identique pour tous les hommes. Ce n'est pas l'Ancien Régime qu'il veut sauver, c'est la France, et il conseille à Louis XVI de laisser complètement tomber les ordres privilégiés, qui ne pouvaient plus que le compromettre: «Un roi n'est ni prêtre, ni évêque, ni gentilhomme, ni peuple» (souvenir des maximes de Corneille à l'acte IV de Nicomède ?), « il est roi, et tous les moyens qui maintiennent la forme monarchique sont ses moyens. »
Il veut donc que le Roi se mette à la tête du peuple: « Ce n'est pas sur l' Assemblée qu'il faut travailler, mais sur le peuple»; « c'est sur Paris et sur la populace de Paris qu'il faut travailler. » La Fête de la Fédération en aurait été une occasion; en appeler au peuple au moment d'accepter la Constitution, une autre, etc. Les rois, écrit-il à Louis XVI, « ont toujours péri ou se sont conservés par la partie forte de leur temps ( ... ) Quand un appui de la monarchie est pourri, il faut qu'elle en choisisse un autre ». Mme Baranger fait aussi état d'un projet de « club ouvrier », mais Rivarol (dont l'on voit ci-contre le portrait en 1784, l'année du Discours sur l'universalité de la langue française) a-t-il lui-même employé ce mot? On a trouvé dans l'armoire de fer une «adresse des ouvriers de la ville de Paris [jardinier, cardeur, garçon boulanger, "déchireur de bateaux" (sic), cordonnier, tailleur etc., 53 noms au total] présentée au Roi », mais a-t-elle un rapport avec Rivarol?

RIVAROL, LINGUET, KARL MARX ET QUELQUES AUTRES

On aimerait en savoir davantage, car l'appel au peuple par-dessus la tête des politiciens du Tiers-État était une idée d'avenir. C'était aussi ce que prêchait à Louis XVI un autre conseiller bénévole, dans une lettre du 4 avril 1792 trouvée elle aussi dans l'armoire de fer: Linguet. Ce grand avocat et polémiste écrivait au Roi: il faut «vous montrer plus souvent », et « vous confier au peuple ». Linguet était l'homme qui, dès 1762, avait remarqué que dans l'Antiquité « on ne connaissait pas encore cette espèce malheureuse d'hommes que nous appelons manouvriers », et sa Théorie des lois civiles (1767), qui eut l'honneur d'inspirer Karl Marx (celui-ci l'a explicitement reconnu), montrait que les lois servaient à défendre les propriétaires contre ceux qu'on n'appelait pas encore les prolétaires. Bref, Linguet comme ensuite Rivarol avait compris que la prétendue « société d'ordres» de l'Ancien Régime était devenue une société de classes _ et tous deux, partisans de la monarchie. Suggéraient au Roi de faire appel aux prolétaires contre la Révolution bourgeoise.
Rivarol avait-il lu Linguet ? Sans doute pas les trois volumes de la Théorie des lois civiles, mais certainement il connaissait Linguet par ses Annales politiques, civiles et littéraires du XVIIIe siècle qui parurent à partir de 1777 et auxquelles la famille royale elle-même fut abonnée. Quand Rivarol écrit dans son Discours préliminaire que la philosophie « a son fanatisme », n'est-ce pas un souvenir de la brochure de Linguet sur Le fanatisme des philosophes? En 1797 encore, la police de Fouché notait que Rivarol, à Hambourg, « travaillait à des sujets détachés à peu près dans le genre des Annales de Linguet ». Ce n'est pas un hasard si ces deux esprits indépendants (et indépendants l'un de l'autre) arrivaient aux mêmes conclusions: ils passaient pour paradoxaux, mais ils voyaient plus clair et plus loin que la foule des intellectuels de leur temps .

Napoléon - que Rivarol, mort en 1801, semble avoir sous-estimé - évacua la question sociale par ses guerres tous azimuts. Louis-Philippe se crispa sur la bourgeoisie de façon caricaturale. Il fallut attendre d'abord Napoléon III, qui écrivit sur L'extinction du paupérisme et légalisa la grève, puis d'autres au XXe siècle, pour comprendre que le peuple n'est pas forcément du côté qu'on croit.
Marcel SIGNAC. RIVAROL
(1) Valérie Baranger : Rivarol face à la Révolution française, 507 pages, 39 €, éditions de Paris.
Image
Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

Revenir vers « culture et histoire »

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 3 invités