Les royaumes fondés par les Goths sur les ruines de l'empire romain ont fait la transition entre l'Antiquité et le Moyen-Âge.
Un bel ouvrage de deux chercheurs espagnols met en évidence cette continuité et vient combler une grave lacune sur ce moment-clef de notre histoire .
Pour le grand public, le haut Moyen-Âge est sans doute l'une des périodes les plus mal connues de l'histoire de l'Europe. Regrettable lacune car, du V' au VII' siècles, sont jetés les fondements de l'Europe actuelle. Notre héritage culturel doit en effet beaucoup à la rencontre et à la synthèse qui se produisirent, alors, entre la tradition gréco-romaine et ces peuples qualifiés à tort de « barbares » qu'étaient les Germains (proches cousins des Celtes).
L'étude du haut Moyen-Âge a longtemps souffert de deux handicaps : la pauvreté des sources et les a priori idéologiques. Pauvreté des sources : les textes qui sont sont parvenus de cette lointaine époque sont peu nombreux, trop souvent partiels et partiaux (car, d'origine cléricale, ils visent un objectif d'édification). A priori idéologiques : on parle encore souvent, en France, des « grandes invasions barbares »- alors que l'historiographie allemande utilise l'expression volkërwanderung : « migrations de peuples» ; c'est là l'héritage de vieux préjugés, datant du XIX' siècle finissant, où les Germains du haut Moyen-Âge, ancêtres du Boche haïssable, ne pouvaient être que de grossiers barbares, ivres de destruction, ne rêvant que d'anéantir la civilisation romaine.
Aujourd'hui les choses ont, heureusement changé. Mieux armés, les historiens disposent d'un apport - l'archéologie - qui a bouleversé des données. Et ceux qui prétendraient perpétuer les vieilles querelles d' écoles, entre «romanistes» et « germanistes » feraient figure de dinosaure Le souci d'une histoire totale (expression préférable à celle de« nouvelle histoire ») est de mettre en faisceau tous les éléments documentaires (d'où l'importance des sciences dites « auxiliaires de l'histoire ») pour mettre en évidence, bien plus qu'une hypothétique rupture, la continuité entre la fin de l'Antiquité et le début du Moyen-Âge. Une continuité assurée par les royaumes germaniques qui s'établirent sur les ruines de l'Empire romain.
Parmi ces royaumes, ceux qui furent fondés par les Goths, en Italie, en Gaule et en Espagne, jouèrent un rôle décisif, tant au plan de la culture que de la civilisation. C'est à leur étude que deux chercheurs ibériques, Pedro de Palol (fondateur de l'école d' archéologie paléochrétienne et wisigothique espagnole) et Gisela Ripoll, ont consacré un ouvrage très richement illustré (1), qui comble une grave lacune bibliographique puisqu'on ne disposait jusqu'ici, en français, que d'études très synthétiques ou trop partielles - ou ce qui est pire, dépassées. Désormais on peut faire le point sur un moment clef de notre histoire.
Depuis la fin du III' siècle, l'Empire romain est touché par une profonde crise des institutions, de la pensée et structures administratives. Venus d'au-delà du limes (la frontière fortifiée qui couvre l'Empire), des Germains s'infiltrent progressivement au sein des provinces d'occident. « Tous ces peuples, notent Pedro de Palol et Gisela Ripoll, font partie d'une grande famille linguistique indo-européenne ». Parmi eux, les Goths constituent un des groupes les plus importants.
Venus du Gotaland (dans l'actuelle Suède), ils sont passés en Gothiscandza (nord de la Pologne, où plusieurs centaines de nécropoles gothiques ont été récemment mises au jour, de l'Oder au Neman) puis, marchant vers le sud, Ils ont remonté la Vistule au cours des deux premiers siècles de l'ère chrétienne. Ils sont probablement poussés par des changements climatiques défavorables qui, combinés à une croissance démographique, provoquent une pénurie des moyens de subsistance. Ils sont donc à la recherche de terres.
Arrivés au bord de la mer Noire au début du III' siècle, certains s'installent sur le territoire de l'actuelle Roumanie( les Wisigoths), d'autres plus à l'Est les( Ostrogoths). A partir de 270, l'empereur Aurélien reconnaît et entérine cette installation. En 332, Constantin accorde aux Goths le statut de « fédérés » (en contrepartie de subsides annuels, les Germains s' engagent à défendre la frontière romaine contre d'éventuels agresseurs). Les objets retrouvés dans des tombes en Transylvanie, en Moldavie, en Ukraine, révèlent un artisanat de haut niveau technique, en particulier dans le travail des métaux. Les Goths sont guerriers et paysans, « les terres étant exploitées collectivement et toujours en tenant compte des besoins de la communauté ». Au plan religieux, les Goths vénèrent les divinités traditionnelles du panthéon germanique, sur lequel règne le dieu souverain Wotan-Odin (" Gaut " est un éponyme du dieux Wotan et les Goths adoptent donc, pour se désigner en tant que peuple, le nom de leur divin père adoptif, auquel ils se sont voués). Mais, à partir du IV' siècle, ils adoptent l' arianisme, une forme de christianisme considérée comme hérétique par les catholiques, qui reprochent aux ariens un déviationnisme doctrinal concernant le dogme de la Trinité.
L'installation des Goths au nord de la mer Noire fut remise en cause par les incursions des Huns. Ces cavaliers venus d'Asie étaient des nomades, sans souci d'enracinement. Repliés, les Goths obtinrent des autorités romaines de pouvoir prendre position sur le bas Danube. Mais, excédés d'être exploités par des trafiquants et des fonctionnaires complices, les Goths bousculèrent en 378 l'armée de l'empereur Valens, tué dans la bataille. Sous la conduite d'Alaric, les Goths, ayant pénétré en Italie, prennent Rome en 410. Cette chute était un symbole et provoqua une telle émotion que saint Augustin se sentit obligé d'écrire La cité de Dieu pour expliquer aux chrétiens qu'ils ne devaient se préoccuper que de la cité céleste, la cité terrestre n'étant après tout qu'un lieu de séjour temporaire.
En 418 naît le royaume wisigothique de Toulouse. Solidement installés dans le sud-ouest de la Gaule, les Goths cohabitent avec les gallo-romains, qui ont dû leur céder une partie de leurs terres et de leurs esclaves.
Ils apportent leur contribution à la coalition formée par le général romain pour stopper les Huns et leur roi tombe même au cours de la bataille des Champs Catalauniques. Dans la deuxième moitié du V' siècle. Euric et Alaric II étendent la domination wisigothique au sud des Pyrénées. Mais l'expansion des Francs oblige les Wisigoths à abandonner Toulouse après la bataille de Vouillé (507), pour se replier dans la région de Narbonne, la Septimanie. Clovis a su habilement, par sa conversion au catholicisme, obtenir l'appui de l'Église, toujours soucieuse de faire reculer l'arianisme.
Désormais la puissance wisigothique a pour base le royaume d'Hispanie, centré sur Tolède, capitale, à partir du règne de Léovigild (568-586). Celui-ci donne à sa cour l'apparat et le faste des cérémonies byzantines, affirme ses droits régaliens et l'indépendance nationale de son peuple en frappant des monnaies à son effigie, centralise et unifie l'administration de son royaume. La conversion au catholicisme du roi Récarède facilite l'unification des populations hispaniques et wisigothiques autour du souverain, qui doit cependant compter avec le poids politique des conciles de Tolède, à l'occasion desquels l'Église d'Espagne promulgue de sévères mesures anti-juives.
En Italie, le royaume ostrogothique fondé par Théodoric à partir de 493 est un bel exemple de synthèse romano-germanique. Sous l'égide du roi, les Italiens ont en charge les affaires civiles, les Germains les questions militaires. Théodoric se conduit en digne héritier spirituel des empereurs romains, restaurant ou construisant nombre d'édifices public à Rome et à Ravenne, sa capitale, où s'épanouit une riche activité artistique et culturelle. D'importantes découvertes archéologiques faites dans les provinces de Milan. de Pavie, d'Emilie montrent que le peuplement Goth est particulièrement dense dans ces régions (plus tard, l'arrivée des Lombards renforcera le caractère germanique de l'Italie du Nord).
Le bilan archéologique de la culture et de la civilisation des Goths, que dressent Pedro de Palol et Gisela Ripoll, est étonnamment riche. On ne peut ici en donner qu'un trop rapide aperçu. En architecture il apparaît bien que l'art wisigothique est à la racine du futur art roman. L'arc outrepassé en « fer à cheval », par exemple, encore trop souvent présenté par des guides obtus comme « d'origine arabe », est caractéristique de l'architecture wisigothique. La décoration des monuments offre des exemples révélateurs d'un syncrétisme pagano-chrétien : à Quintanilla de las Vinas, le Christ est représenté, sur un chapiteau-imposte, par un soleil rayonnant (le mot « sol » est gravé, en bonne place, pour éviter tout doute) et, sur une frise extérieure du transept, des arbres de vie sont inscrits dans des cercles cordés ; à Cordoue, sur un médaillon, une croix porte en son centre une roue solaire. Le même phénomène se retrouve en orfèvrerie : en Italie, la fibule en or de Domagnano a la forme d'un aigle dont le corps est constitué d'une roue solaire sertie de grenats ...
Fibules et plaques-boucles de ceinturons, anneaux d'or et boucles d'oreilles, croix votives et couronnes royales révèlent une telle maîtrise dans l'orfèvrerie que le mot même de « barbares » appliqué aux Goths ne peut plus être mis en avant, aujourd'hui, que par des béotiens.
Plus important, peut-être: le souvenir de la grandeur wisigothique sera revendiqué, pendant plus de sept siècles, par les guerriers de la Reconquista, contre l'Islam - et par une aristocratie languedocienne fière d'un tel héritage.
Aujourd'hui, grâce aux travaux des historiens et des archéologues, les Goths sont bien présents dans notre mémoire collective. Ils sont une part de notre identité culturelle.
• [color=green]Pierre Vial Le Choc du Mois mars 1991
(1) Les Goths, Seuil, 1990, 323 pages,[/c]olor
Nos ancêtres les Goths.
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