Communisme : le devoir de mémoire
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Budapest 1956 : l’appel de la liberté
Le Figaro Magazine - 21/10/2006
Il y a cinquante ans, le 23 octobre 1956, les Hongrois se révoltaient contre la dictature communiste et contre l’occupation soviétique. Une insurrection noyée dans le sang, mais qui allait marquer un tournant dans l’Histoire.
Budapest, 18 septembre 2006. Pendant que le siège de la télévision d’Etat est pris d’assaut, les heurts entre manifestants et policiers font 150 blessés. La veille a été diffusé un discours prononcé cinq mois plus tôt, à huis clos, par le Premier ministre. Le socialiste Ferenc Gyurcsány y avouait que son gouvernement n’avait fait que « des conneries » : « Nous avons menti le matin, le soir et la nuit. » Un mois plus tard, alors que, le 1er octobre, la droite a gagné les élections locales, le Premier ministre n’a pas démissionné. Toute analogie a ses limites : Budapest 2006 n’est pas Budapest 1956. Et pour cause. Ce n’est pas seulement la Hongrie qui a changé, c’est le monde.
Yalta, février 1945. Les accords conclus entre Churchill, Roosevelt et Staline prévoient le partage du continent : dans la moitié orientale de l’Europe, les Alliés laissent le champ libre aux Soviétiques. « De Stettin, sur la Baltique, à Trieste, sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent » , s’exclame Churchill en 1946. L’expression restera. Derrière le Rideau de fer, sur le modèle du coup de Prague (1948), les Soviétiques installent partout des pouvoirs communistes.
Staline meurt en mars 1953. Dans tout l’empire soviétique, sa disparition permet une certaine détente. A la tête du gouvernement hongrois, Imre Nagy, un communiste modéré, succède à Mátyás Rákosi, le « disciple magyar le plus fidèle de Staline » , qui reste secrétaire général du Parti. La collectivisation des terres est suspendue, et 150 000 prisonniers politiques sont amnistiés. Les staliniens, cependant, restent puissants au sein de l’appareil. Ils l’emportent en 1955 : Nagy, accusé de « déviation de droite » , est remplacé à la présidence du Conseil par un fidèle de Rákosi, Andras Hegedüs, puis il est exclu du Parti. Les paysans, toutefois, reprennent leurs anciennes exploitations, tandis que les étudiants et les intellectuels, qui se sont habitués à la discussion libre, réclament le retour d’Imre Nagy : c’est du fond de la société que vient l’aspiration au changement.
En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev prononce un discours secret dans lequel il dénonce les méthodes de Staline : culte de la personnalité, purges systématiques, politique de la terreur. A la suite de fuites, ce rapport est diffusé dans le monde entier, indignant les non-communistes et troublant les « camarades ». En Europe centrale, c’est tout le système qui est ébranlé. Le 28 juin 1956, en Pologne, une grève spectaculaire éclate à Poznan : 50 000 ouvriers exigent une hausse des salaires, la liberté religieuse, des élections libres et le départ des troupes soviétiques. La répression se solde par 54 morts et plusieurs centaines de blessés. Mais l’ancien secrétaire général du Parti, Wladyslaw Gomulka, victime d’une purge en 1949, est rappelé pour sauver le régime : avec l’aval de Moscou, il retrouve son poste le 21 octobre 1956. A ce moment, Budapest est au bord de l’explosion.
Le 18 juillet précédent, sur décision de Khrouchtchev, le stalinien Rákosi a été éliminé de la tête du Parti en Hongrie. Il a été remplacé par un de ses proches, aussi détesté que lui, Ernest Gerö. Pour les partisans d’Imre Nagy, la situation restait bloquée. Deux mois plus tard, à Budapest, a lieu l’inhumation solennelle des restes de László Rajk : ce communiste de la première heure, accusé de « titisme » en 1949, avait été exécuté après un simulacre de procès. Le 6 octobre, la cérémonie se déroule en présence de 300 000 personnes. Tous les opposants sont là, moins pour rendre hommage à Rajk, qui avait été le principal artisan de la dictature communiste en Hongrie, que pour manifester leur hostilité à Rákosi. On sent que le vent tourne. Le 14 octobre, d’ailleurs, le Comité central annonce la réintégration de Nagy dans le Parti.
Le 23 octobre, une manifestation de soutien aux Polonais est convoquée à l’initiative des étudiants de Budapest. Les ouvriers des faubourgs les rejoignent. Mais, devant l’immeuble de la radio, la police politique tire sur la foule : la fusillade transforme la manifestation en émeute, les habitants de la capitale descendant dans la rue. L’armée hongroise, requise pour réprimer les mutins, se met au contraire à leur distribuer des armes. Partout surgissent des drapeaux magyars où l’on a découpé l’insigne communiste. Dans la nuit, Imre Nagy prend la parole depuis un balcon du Parlement. Lorsqu’il lance « Camarades... » , il se fait huer. Pas de doute : ce n’est pas une colère passagère du peuple, c’est une révolte contre le régime. A la radio, le secrétaire général du Parti, Gerö, dénonce ceux qui « cherchent à rompre le lien entre notre parti et le glorieux Parti communiste de l’Union soviétique ». Un propos qui ne fait qu’exciter les émeutiers : les permanences communistes sont attaquées, les librairies soviétiques saccagées, et la statue géante de Staline est abattue.
Le 24 octobre, avec l’accord du Kremlin qui cherche à sauver la situation, Imre Nagy est nommé président du Conseil. Annonçant la mise en vigueur de la loi martiale et appelant à déposer les armes, celui-ci se déclare néanmoins favorable à un « socialisme à caractère national ». Mais alors que les chars soviétiques circulent déjà dans la capitale, le nouveau chef du gouvernement rencontre une délégation venue de Moscou : Mikoyan et Souslov l’enjoignent de rétablir l’ordre sans délai.
La grève générale, commencée à Budapest, s’étend à tout le pays. Nagy, dépassé par les événements, est partagé : s’il considère les aspirations des Hongrois comme légitimes, ce vieux communiste n’envisage pas d’abandonner le Parti. Mais le 28 octobre, il semble finalement se rallier à l’insurrection. « Les graves crimes commis au cours des dernières années ont suscité ce vaste mouvement », déclare-t-il à la radio. Au cours de la même allocution, il proclame qu’un accord a été conclu avec les Soviétiques : ceux-ci quitteront la capitale, en attendant leur retrait définitif du territoire. Le soir même, l’Armée rouge commence à évacuer Budapest. Mais c’est pour mieux prendre position aux alentours.
Le 30 octobre, Nagy constitue un cabinet de coalition nationale : le gouvernement ne compte plus que quatre ministres communistes. Dans le pays se déroule alors ce que l’historien François Fejtö nomme, avec Raymond Aron, « la première révolution antitotalitaire ». Balayant le règne du parti unique, les anciennes formations refont surface, tandis que fleurissent conseils et comités révolutionnaires. Des journaux se créent, des radios aussi, et les détenus politiques sont libérés. Le cardinal primat de Hongrie, Mgr Mindszenty, condamné à la prison à perpétuité en 1948 au terme d’un procès inique, est lavé de toute accusation et rendu à la liberté : le 31 octobre, Budapest lui réserve un accueil triomphal.
En réalité, comme le souligne Henri-Christian Giraud dans le récit très vivant qu’il vient de faire paraître sur la révolution hongroise, on sait aujourd’hui, par les archives de Moscou, que c’est le premier jour des troubles, soit dès le 23 octobre, que Khrouchtchev a décidé d’utiliser la force. Depuis cette date, un flux ininterrompu de troupes (200 000 hommes) et de blindés (2 600 chars) franchit la frontière. Le 1er novembre, à la radio, Imre Nagy fustige l’URSS, qui ne respecte pas ses promesses, et avertit que son pays va quitter le pacte de Varsovie (cette alliance militaire des pays communistes a été constituée l’année précédente). Le nouveau secrétaire général du Parti, János Kádár - il a remplacé Ernest Gerö le 25 octobre -, rompt alors avec le gouvernement et se réfugie en Ruthénie subcarpatique, sous la protection des Soviétiques.
Le 3 novembre, l’Armée rouge contrôle la plus grande partie de la Hongrie. Mais à Budapest, on ne mesure pas le danger : le ministre de la Défense, Pal Maléter, se rend au siège du haut commandement soviétique afin d’y négocier l’évacuation des troupes ! C’est un guet-apens : il en sort prisonnier. Le 4 novembre au matin, l’artillerie lourde et l’aviation bombardent la ville, tandis que les blindés pénètrent de tous côtés. A 4 h 20, Nagy lance un appel : « A l’aube, les troupes soviétiques ont déclenché une attaque contre la capitale, avec l’intention évidente de renverser le gouvernement légal de la démocratie hongroise. Nos troupes combattent. Le gouvernement est à son poste. J’en avertis le peuple hongrois et le monde entier. »
Gardes nationaux, soldats ou simples civils, parfois des femmes ou des enfants, dotés d’un armement dérisoire, feront preuve d’un héroïsme admirable : ils parviendront à détruire 285 blindés ennemis. Au total, les combats feront 2 000 morts et 13 000 blessés du côté hongrois, et 7 000 tués et blessés du côté de l’Armée rouge. Au bout de quarante-huit heures, toutefois, la révolte de Budapest est écrasée. En province, les affrontements dureront deux semaines encore.
D’abord réfugié à l’ambassade de Yougoslavie, Imre Nagy est arrêté par le KGB. Quant au cardinal Mindszenty, il trouve abri à l’ambassade des Etats-Unis : il y restera jusqu’en 1971. Le 4 novembre, János Kádár, arrivé à Budapest dans les bagages de l’Armée rouge, forme un « gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan » . Objectif : « Protéger les résultats acquis du socialisme, écraser les forces néfastes de la réaction et restaurer le calme et l’ordre grâce à l’aide des Soviétiques. »
La répression sera implacable : des dizaines de milliers d’arrestations, 16 000 déportations au goulag, 300 condamnations à mort. Imre Nagy et Pal Maléter, pendus en 1958, seront enterrés dans une fosse commune. 160 000 Hongrois, dont 100 000 habitants de Budapest, passeront à l’Ouest.
Radio Europe Libre, station financée par les Américains, émettait à partir de Munich en direction du Rideau de fer. Depuis le début des événements, la station n’avait cessé d’encourager les Hongrois, les assurant que l’Occident viendrait à leur secours. Illusion. Au même moment, la France et le Royaume-Uni étaient plongés dans la crise de Suez, qui les conduisit, le 29 octobre, à déclencher une opération militaire contre l’Egypte de Nasser, alors alliée de l’URSS. Quant au président américain, Eisenhower, c’était un farouche anticommuniste, mais les Etats-Unis s’accrochaient à leur doctrine de la coexistence pacifique. Pour Washington, l’insurrection hongroise était une histoire interne au pacte de Varsovie, qui ne méritait pas de mettre le feu à la planète. John Foster Dulles, le secrétaire d’Etat américain, déféra la question devant l’ONU, laquelle se contenta de condamner solennellement l’intervention soviétique...
A Paris, dans la nuit du 6 au 7 novembre 1956, Jean-Pierre Pedrazzini mourait au terme d’une semaine de souffrance : le 30 octobre, ce reporter-photographe de Paris Match avait été mortellement blessé à Budapest. Le lendemain, des manifestants mettaient le feu au siège du Parti communiste. Le 9 novembre 1956, dans L’Express, Jean-Paul Sartre annonçait sa démission du Parti : « On ne peut plus avoir d’amitié pour la fraction dirigeante de la bureaucratie soviétique. » De François Furet à Emmanuel Le Roy Ladurie, d’Alain Besançon à Annie Kriegel, d’autres intellectuels firent mieux : non seulement ils quittèrent le PCF, mais ils rompirent avec le marxisme. La tragédie de Budapest avait au moins permis à certains d’ouvrir les yeux. Dans la revue Esprit, en décembre 1956, le poète Pierre Emmanuel s’interrogeait : « Par quel aveuglement avons-nous fait comme si le communisme n’était pas une névrose ? » Dans le monde entier, lentement mais sûrement, la question allait rebondir, avant de trouver sa réponse définitive, en 1989, avec l’écroulement du système soviétique.
A l’idéologie, Imre Nagy avait fini par préférer sa patrie. Une statue du héros de la révolution hongroise se dresse aujourd’hui face au Parlement de Budapest.
Jean Sévillia
François Fejtö, 1956, Budapest, l’insurrection, Complexe.
Henri-Christian Giraud, Le Printemps en octobre. Une histoire de la révolution hongroise, Editions du Rocher.
André Farkas, Budapest 1956, la tragédie telle que je l’ai vue et vécue, Tallandier.
Budapest 1956, la révolution, un album de 184 photographies d’Erich Lessing, textes d’Erich Lessing, François Fejtö, György Konrad et Nicolas Bauquet, Editions Adam Biro.
Le Figaro Magazine - 21/10/2006
Il y a cinquante ans, le 23 octobre 1956, les Hongrois se révoltaient contre la dictature communiste et contre l’occupation soviétique. Une insurrection noyée dans le sang, mais qui allait marquer un tournant dans l’Histoire.
Budapest, 18 septembre 2006. Pendant que le siège de la télévision d’Etat est pris d’assaut, les heurts entre manifestants et policiers font 150 blessés. La veille a été diffusé un discours prononcé cinq mois plus tôt, à huis clos, par le Premier ministre. Le socialiste Ferenc Gyurcsány y avouait que son gouvernement n’avait fait que « des conneries » : « Nous avons menti le matin, le soir et la nuit. » Un mois plus tard, alors que, le 1er octobre, la droite a gagné les élections locales, le Premier ministre n’a pas démissionné. Toute analogie a ses limites : Budapest 2006 n’est pas Budapest 1956. Et pour cause. Ce n’est pas seulement la Hongrie qui a changé, c’est le monde.
Yalta, février 1945. Les accords conclus entre Churchill, Roosevelt et Staline prévoient le partage du continent : dans la moitié orientale de l’Europe, les Alliés laissent le champ libre aux Soviétiques. « De Stettin, sur la Baltique, à Trieste, sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent » , s’exclame Churchill en 1946. L’expression restera. Derrière le Rideau de fer, sur le modèle du coup de Prague (1948), les Soviétiques installent partout des pouvoirs communistes.
Staline meurt en mars 1953. Dans tout l’empire soviétique, sa disparition permet une certaine détente. A la tête du gouvernement hongrois, Imre Nagy, un communiste modéré, succède à Mátyás Rákosi, le « disciple magyar le plus fidèle de Staline » , qui reste secrétaire général du Parti. La collectivisation des terres est suspendue, et 150 000 prisonniers politiques sont amnistiés. Les staliniens, cependant, restent puissants au sein de l’appareil. Ils l’emportent en 1955 : Nagy, accusé de « déviation de droite » , est remplacé à la présidence du Conseil par un fidèle de Rákosi, Andras Hegedüs, puis il est exclu du Parti. Les paysans, toutefois, reprennent leurs anciennes exploitations, tandis que les étudiants et les intellectuels, qui se sont habitués à la discussion libre, réclament le retour d’Imre Nagy : c’est du fond de la société que vient l’aspiration au changement.
En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev prononce un discours secret dans lequel il dénonce les méthodes de Staline : culte de la personnalité, purges systématiques, politique de la terreur. A la suite de fuites, ce rapport est diffusé dans le monde entier, indignant les non-communistes et troublant les « camarades ». En Europe centrale, c’est tout le système qui est ébranlé. Le 28 juin 1956, en Pologne, une grève spectaculaire éclate à Poznan : 50 000 ouvriers exigent une hausse des salaires, la liberté religieuse, des élections libres et le départ des troupes soviétiques. La répression se solde par 54 morts et plusieurs centaines de blessés. Mais l’ancien secrétaire général du Parti, Wladyslaw Gomulka, victime d’une purge en 1949, est rappelé pour sauver le régime : avec l’aval de Moscou, il retrouve son poste le 21 octobre 1956. A ce moment, Budapest est au bord de l’explosion.
Le 18 juillet précédent, sur décision de Khrouchtchev, le stalinien Rákosi a été éliminé de la tête du Parti en Hongrie. Il a été remplacé par un de ses proches, aussi détesté que lui, Ernest Gerö. Pour les partisans d’Imre Nagy, la situation restait bloquée. Deux mois plus tard, à Budapest, a lieu l’inhumation solennelle des restes de László Rajk : ce communiste de la première heure, accusé de « titisme » en 1949, avait été exécuté après un simulacre de procès. Le 6 octobre, la cérémonie se déroule en présence de 300 000 personnes. Tous les opposants sont là, moins pour rendre hommage à Rajk, qui avait été le principal artisan de la dictature communiste en Hongrie, que pour manifester leur hostilité à Rákosi. On sent que le vent tourne. Le 14 octobre, d’ailleurs, le Comité central annonce la réintégration de Nagy dans le Parti.
Le 23 octobre, une manifestation de soutien aux Polonais est convoquée à l’initiative des étudiants de Budapest. Les ouvriers des faubourgs les rejoignent. Mais, devant l’immeuble de la radio, la police politique tire sur la foule : la fusillade transforme la manifestation en émeute, les habitants de la capitale descendant dans la rue. L’armée hongroise, requise pour réprimer les mutins, se met au contraire à leur distribuer des armes. Partout surgissent des drapeaux magyars où l’on a découpé l’insigne communiste. Dans la nuit, Imre Nagy prend la parole depuis un balcon du Parlement. Lorsqu’il lance « Camarades... » , il se fait huer. Pas de doute : ce n’est pas une colère passagère du peuple, c’est une révolte contre le régime. A la radio, le secrétaire général du Parti, Gerö, dénonce ceux qui « cherchent à rompre le lien entre notre parti et le glorieux Parti communiste de l’Union soviétique ». Un propos qui ne fait qu’exciter les émeutiers : les permanences communistes sont attaquées, les librairies soviétiques saccagées, et la statue géante de Staline est abattue.
Le 24 octobre, avec l’accord du Kremlin qui cherche à sauver la situation, Imre Nagy est nommé président du Conseil. Annonçant la mise en vigueur de la loi martiale et appelant à déposer les armes, celui-ci se déclare néanmoins favorable à un « socialisme à caractère national ». Mais alors que les chars soviétiques circulent déjà dans la capitale, le nouveau chef du gouvernement rencontre une délégation venue de Moscou : Mikoyan et Souslov l’enjoignent de rétablir l’ordre sans délai.
La grève générale, commencée à Budapest, s’étend à tout le pays. Nagy, dépassé par les événements, est partagé : s’il considère les aspirations des Hongrois comme légitimes, ce vieux communiste n’envisage pas d’abandonner le Parti. Mais le 28 octobre, il semble finalement se rallier à l’insurrection. « Les graves crimes commis au cours des dernières années ont suscité ce vaste mouvement », déclare-t-il à la radio. Au cours de la même allocution, il proclame qu’un accord a été conclu avec les Soviétiques : ceux-ci quitteront la capitale, en attendant leur retrait définitif du territoire. Le soir même, l’Armée rouge commence à évacuer Budapest. Mais c’est pour mieux prendre position aux alentours.
Le 30 octobre, Nagy constitue un cabinet de coalition nationale : le gouvernement ne compte plus que quatre ministres communistes. Dans le pays se déroule alors ce que l’historien François Fejtö nomme, avec Raymond Aron, « la première révolution antitotalitaire ». Balayant le règne du parti unique, les anciennes formations refont surface, tandis que fleurissent conseils et comités révolutionnaires. Des journaux se créent, des radios aussi, et les détenus politiques sont libérés. Le cardinal primat de Hongrie, Mgr Mindszenty, condamné à la prison à perpétuité en 1948 au terme d’un procès inique, est lavé de toute accusation et rendu à la liberté : le 31 octobre, Budapest lui réserve un accueil triomphal.
En réalité, comme le souligne Henri-Christian Giraud dans le récit très vivant qu’il vient de faire paraître sur la révolution hongroise, on sait aujourd’hui, par les archives de Moscou, que c’est le premier jour des troubles, soit dès le 23 octobre, que Khrouchtchev a décidé d’utiliser la force. Depuis cette date, un flux ininterrompu de troupes (200 000 hommes) et de blindés (2 600 chars) franchit la frontière. Le 1er novembre, à la radio, Imre Nagy fustige l’URSS, qui ne respecte pas ses promesses, et avertit que son pays va quitter le pacte de Varsovie (cette alliance militaire des pays communistes a été constituée l’année précédente). Le nouveau secrétaire général du Parti, János Kádár - il a remplacé Ernest Gerö le 25 octobre -, rompt alors avec le gouvernement et se réfugie en Ruthénie subcarpatique, sous la protection des Soviétiques.
Le 3 novembre, l’Armée rouge contrôle la plus grande partie de la Hongrie. Mais à Budapest, on ne mesure pas le danger : le ministre de la Défense, Pal Maléter, se rend au siège du haut commandement soviétique afin d’y négocier l’évacuation des troupes ! C’est un guet-apens : il en sort prisonnier. Le 4 novembre au matin, l’artillerie lourde et l’aviation bombardent la ville, tandis que les blindés pénètrent de tous côtés. A 4 h 20, Nagy lance un appel : « A l’aube, les troupes soviétiques ont déclenché une attaque contre la capitale, avec l’intention évidente de renverser le gouvernement légal de la démocratie hongroise. Nos troupes combattent. Le gouvernement est à son poste. J’en avertis le peuple hongrois et le monde entier. »
Gardes nationaux, soldats ou simples civils, parfois des femmes ou des enfants, dotés d’un armement dérisoire, feront preuve d’un héroïsme admirable : ils parviendront à détruire 285 blindés ennemis. Au total, les combats feront 2 000 morts et 13 000 blessés du côté hongrois, et 7 000 tués et blessés du côté de l’Armée rouge. Au bout de quarante-huit heures, toutefois, la révolte de Budapest est écrasée. En province, les affrontements dureront deux semaines encore.
D’abord réfugié à l’ambassade de Yougoslavie, Imre Nagy est arrêté par le KGB. Quant au cardinal Mindszenty, il trouve abri à l’ambassade des Etats-Unis : il y restera jusqu’en 1971. Le 4 novembre, János Kádár, arrivé à Budapest dans les bagages de l’Armée rouge, forme un « gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan » . Objectif : « Protéger les résultats acquis du socialisme, écraser les forces néfastes de la réaction et restaurer le calme et l’ordre grâce à l’aide des Soviétiques. »
La répression sera implacable : des dizaines de milliers d’arrestations, 16 000 déportations au goulag, 300 condamnations à mort. Imre Nagy et Pal Maléter, pendus en 1958, seront enterrés dans une fosse commune. 160 000 Hongrois, dont 100 000 habitants de Budapest, passeront à l’Ouest.
Radio Europe Libre, station financée par les Américains, émettait à partir de Munich en direction du Rideau de fer. Depuis le début des événements, la station n’avait cessé d’encourager les Hongrois, les assurant que l’Occident viendrait à leur secours. Illusion. Au même moment, la France et le Royaume-Uni étaient plongés dans la crise de Suez, qui les conduisit, le 29 octobre, à déclencher une opération militaire contre l’Egypte de Nasser, alors alliée de l’URSS. Quant au président américain, Eisenhower, c’était un farouche anticommuniste, mais les Etats-Unis s’accrochaient à leur doctrine de la coexistence pacifique. Pour Washington, l’insurrection hongroise était une histoire interne au pacte de Varsovie, qui ne méritait pas de mettre le feu à la planète. John Foster Dulles, le secrétaire d’Etat américain, déféra la question devant l’ONU, laquelle se contenta de condamner solennellement l’intervention soviétique...
A Paris, dans la nuit du 6 au 7 novembre 1956, Jean-Pierre Pedrazzini mourait au terme d’une semaine de souffrance : le 30 octobre, ce reporter-photographe de Paris Match avait été mortellement blessé à Budapest. Le lendemain, des manifestants mettaient le feu au siège du Parti communiste. Le 9 novembre 1956, dans L’Express, Jean-Paul Sartre annonçait sa démission du Parti : « On ne peut plus avoir d’amitié pour la fraction dirigeante de la bureaucratie soviétique. » De François Furet à Emmanuel Le Roy Ladurie, d’Alain Besançon à Annie Kriegel, d’autres intellectuels firent mieux : non seulement ils quittèrent le PCF, mais ils rompirent avec le marxisme. La tragédie de Budapest avait au moins permis à certains d’ouvrir les yeux. Dans la revue Esprit, en décembre 1956, le poète Pierre Emmanuel s’interrogeait : « Par quel aveuglement avons-nous fait comme si le communisme n’était pas une névrose ? » Dans le monde entier, lentement mais sûrement, la question allait rebondir, avant de trouver sa réponse définitive, en 1989, avec l’écroulement du système soviétique.
A l’idéologie, Imre Nagy avait fini par préférer sa patrie. Une statue du héros de la révolution hongroise se dresse aujourd’hui face au Parlement de Budapest.
Jean Sévillia
François Fejtö, 1956, Budapest, l’insurrection, Complexe.
Henri-Christian Giraud, Le Printemps en octobre. Une histoire de la révolution hongroise, Editions du Rocher.
André Farkas, Budapest 1956, la tragédie telle que je l’ai vue et vécue, Tallandier.
Budapest 1956, la révolution, un album de 184 photographies d’Erich Lessing, textes d’Erich Lessing, François Fejtö, György Konrad et Nicolas Bauquet, Editions Adam Biro.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Dans les archives de la Securitate
Pendant 40 ans, le régime communiste roumain a espionné ses citoyens dans les moindres détails. Deux millions de dossiers sont conservés aujourd’hui par le conseil national pour les archives de la Securitate…
Aujourd’hui les personnes peuvent avoir accès à leur dossier et connaître le nom de celui qui les surveillait. On découvre avec horreur le type de société que les communistes avaient mis en place.
Ancuta Median en a fait elle-même l’expérience, lorsqu’elle était encore archiviste. «C’était il y a quatre ou cinq ans, j’ai apporté à un vieil homme le dossier de son informateur. Il s’est alors rendu compte que c’était sa femme qui l’avait trahi. Il n’y a pas de mots pour décrire l’expression de son visage à ce moment» se souvient-elle. La Securitate, comme toute police politique, recrutait en effet en priorité les proches de sa «cible»: conjoints, amis, frères ou sœurs. Argent, chantage, menaces, tout était bon pour les inciter à trahir.
Lire article de 20 minutes http://www.20minutes.fr/article/368726/ ... ritate.php
http://fr.altermedia.info/
Pendant 40 ans, le régime communiste roumain a espionné ses citoyens dans les moindres détails. Deux millions de dossiers sont conservés aujourd’hui par le conseil national pour les archives de la Securitate…
Aujourd’hui les personnes peuvent avoir accès à leur dossier et connaître le nom de celui qui les surveillait. On découvre avec horreur le type de société que les communistes avaient mis en place.
Ancuta Median en a fait elle-même l’expérience, lorsqu’elle était encore archiviste. «C’était il y a quatre ou cinq ans, j’ai apporté à un vieil homme le dossier de son informateur. Il s’est alors rendu compte que c’était sa femme qui l’avait trahi. Il n’y a pas de mots pour décrire l’expression de son visage à ce moment» se souvient-elle. La Securitate, comme toute police politique, recrutait en effet en priorité les proches de sa «cible»: conjoints, amis, frères ou sœurs. Argent, chantage, menaces, tout était bon pour les inciter à trahir.
Lire article de 20 minutes http://www.20minutes.fr/article/368726/ ... ritate.php
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le manifeste du Parti communiste
K. Marx - F. Engels
IV. Position des communistes envers les différents partis d’opposition
D'après ce que nous avons dit au chapitre II, la position des communistes à l'égard des partis ouvriers déjà constitués s'explique d'elle-même, et, partant, leur position à l'égard des chartistes en Angleterre et des réformateurs agraires dans l'Amérique du Nord.
Ils combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du mouvement. En France, les communistes se rallient au Parti démocrate-socialiste [1] contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire.
En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d'éléments contradictoires, moitié de démocrates socialistes, dans l'acception française du mot, moitié de bourgeois radicaux.
En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit, dans une révolution agraire, la condition de l'affranchissement national, c'est-à-dire le parti qui fit, en 1846 [2], l'insurrection de Cracovie.
En Allemagne, le Parti communiste lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie.
Mais, à aucun moment, il ne néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de l'Allemagne, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.
C'est vers l'Allemagne que se tourne surtout l'attention des communistes, parce que l'Allemagne se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, parce qu'elle accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l'Angleterre et la France au XVI° et au XVIII° siècle, et que par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne.
En somme, les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant.
Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété à quelque degré d'évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement.
Enfin, les communistes travaillent à l'union et à l'entente des partis démocratiques de tous les pays.
Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner.
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !
Notes
[1] Ce parti était alors représenté au Parlement par Ledru-Rollin, dans la littérature par Louis Blanc et dans la presse quotidienne par La Réforme. Ils désignaient par démocratique-socialiste, nom qu'ils inventèrent, la fraction du parti démocratique ou républicain, qui était plus ou moins nuancée de socialisme. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
Ce qu'on appelait alors en France le Parti démocrate-socialiste était représenté en politique par Ledru-Rollin et dans la littérature par Louis Blanc; il était donc à cent lieues de la social-démocratie allemande d'aujourd'hui. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[2] En février 1846 eut lieu la préparation d'une insurrection en vue de la libération nationale de la Pologne. Les démocrates révolutionnaires polonais furent les principaux protagonistes de cette insurrection. (N.R.)
K. Marx - F. Engels
IV. Position des communistes envers les différents partis d’opposition
D'après ce que nous avons dit au chapitre II, la position des communistes à l'égard des partis ouvriers déjà constitués s'explique d'elle-même, et, partant, leur position à l'égard des chartistes en Angleterre et des réformateurs agraires dans l'Amérique du Nord.
Ils combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du mouvement. En France, les communistes se rallient au Parti démocrate-socialiste [1] contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire.
En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d'éléments contradictoires, moitié de démocrates socialistes, dans l'acception française du mot, moitié de bourgeois radicaux.
En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit, dans une révolution agraire, la condition de l'affranchissement national, c'est-à-dire le parti qui fit, en 1846 [2], l'insurrection de Cracovie.
En Allemagne, le Parti communiste lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie.
Mais, à aucun moment, il ne néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de l'Allemagne, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.
C'est vers l'Allemagne que se tourne surtout l'attention des communistes, parce que l'Allemagne se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, parce qu'elle accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l'Angleterre et la France au XVI° et au XVIII° siècle, et que par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne.
En somme, les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant.
Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété à quelque degré d'évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement.
Enfin, les communistes travaillent à l'union et à l'entente des partis démocratiques de tous les pays.
Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner.
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !
Notes
[1] Ce parti était alors représenté au Parlement par Ledru-Rollin, dans la littérature par Louis Blanc et dans la presse quotidienne par La Réforme. Ils désignaient par démocratique-socialiste, nom qu'ils inventèrent, la fraction du parti démocratique ou républicain, qui était plus ou moins nuancée de socialisme. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
Ce qu'on appelait alors en France le Parti démocrate-socialiste était représenté en politique par Ledru-Rollin et dans la littérature par Louis Blanc; il était donc à cent lieues de la social-démocratie allemande d'aujourd'hui. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[2] En février 1846 eut lieu la préparation d'une insurrection en vue de la libération nationale de la Pologne. Les démocrates révolutionnaires polonais furent les principaux protagonistes de cette insurrection. (N.R.)
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le manifeste du Parti communiste
K. Marx - F. Engels
Préface à l’édition allemande de 1872
La Ligue des communistes, association ouvrière internationale qui, dans les circonstances d'alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés, délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la publicité. Telle est l'origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant la révolution de Février [1], fut envoyé à Londres pour y être imprimé. Publié d'abord en allemand, il a eu dans cette langue au moins douze éditions différentes en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. Traduit en anglais par Miss Hélène Macfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red Republican, et, en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois traductions anglaises. Il parut une première fois en français à Paris, peu de temps avant l'insurrection de juin 1848 [2], et, récemment, dans Le Socialiste de New York. Une traduction nouvelle est en préparation. On en fit une édition en polonais à Londres, peu de temps après la première édition allemande. Il a paru en russe à Genève, après 1860. Il a été également traduit en danois peu après sa publication.
Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d'abord de la révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte" (voir Der Bürgerkrieg in Frankreich. Adresse des Generalrats der Internationalen Arbeiterassoziation, édition allemande, S. 19, où cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous attribuons plus le droit de modifier. Une édition ultérieure sera peut-être précédée d'une introduction qui comblera la lacune entre 1847 et nos jours; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous donner le temps de l'écrire.
Karl Marx, Friedrich Engels
Londres, 24 juin 1872
Notes
[1] Il s'agit de la révolution de Février 1848 en France.(N.R.)
[2] Il s'agit de l'insurrection du prolétariat parisien qui eut lieu les 23-26 juin; elle marqua le point culminant de la révolution de 1848-1849 en Europe.(N.R.)
K. Marx - F. Engels
Préface à l’édition allemande de 1872
La Ligue des communistes, association ouvrière internationale qui, dans les circonstances d'alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés, délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la publicité. Telle est l'origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant la révolution de Février [1], fut envoyé à Londres pour y être imprimé. Publié d'abord en allemand, il a eu dans cette langue au moins douze éditions différentes en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. Traduit en anglais par Miss Hélène Macfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red Republican, et, en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois traductions anglaises. Il parut une première fois en français à Paris, peu de temps avant l'insurrection de juin 1848 [2], et, récemment, dans Le Socialiste de New York. Une traduction nouvelle est en préparation. On en fit une édition en polonais à Londres, peu de temps après la première édition allemande. Il a paru en russe à Genève, après 1860. Il a été également traduit en danois peu après sa publication.
Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d'abord de la révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte" (voir Der Bürgerkrieg in Frankreich. Adresse des Generalrats der Internationalen Arbeiterassoziation, édition allemande, S. 19, où cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous attribuons plus le droit de modifier. Une édition ultérieure sera peut-être précédée d'une introduction qui comblera la lacune entre 1847 et nos jours; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous donner le temps de l'écrire.
Karl Marx, Friedrich Engels
Londres, 24 juin 1872
Notes
[1] Il s'agit de la révolution de Février 1848 en France.(N.R.)
[2] Il s'agit de l'insurrection du prolétariat parisien qui eut lieu les 23-26 juin; elle marqua le point culminant de la révolution de 1848-1849 en Europe.(N.R.)
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire
Jean Jaurès
décembre 1894
Conférence de Jean Jaurès devant les Etudiants collectivistes, décembre 1894, salle d’Arras, à Paris
Citoyennes et citoyens,
Je vous demande d’abord toute votre patience, parce que c’est à une déduction purement doctrinale que j’entends me livrer ce soir devant vous.
Je veux aussi, tout d’abord, vous prémunir contre une erreur qui pourrait résulter de ce fait que le sujet que je vais traiter devant vous, j’en ai déjà parlé il y a quelques mois. J’ai, alors, exposé la thèse du matérialisme économique, l’interprétation de l’histoire, de son mouvement selon Marx ; et je me suis appliqué à ce moment à justifier la doctrine de Marx, de telle sorte qu’il pouvait apparaitre que j’y adhérais sans restriction aucune. [*]
Cette fois-ci, au contraire, je veux montrer que la conception matérialiste de l’histoire n’empêche pas son interprétation idéaliste. Et, comme dans cette deuxième partie de ma démonstration, on pourrait perdre de vue la force des raisons que j’ai données en faveur de la thèse de Marx, je vous prie donc, pour qu’il n’y ait pas de méprise sur l’ensemble de ma pensée, de corriger l’une par l’autre, de compléter l’une par l’autre, les deux parties de l’exposé que nous avons été obligés de scinder.
J’ai montré, il y a quelques mois, que l’on pouvait interpréter tous les phénomènes de l’Histoire du point de vue du matérialisme économique, qui, je le rappelle seulement, n’est pas du tout le matérialisme physiologique. Marx n’entend pas dire, en effet, le moins du monde, que tout phénomène de conscience ou de pensée s’explique par de simples groupements de molécules matérielles ; c’est là même une hypothèse que Marx et plus récemment Engels traitent de métaphysique et qui est écartée aussi bien par l’école scientifique que par l’école spiritualiste.
Ce n’est pas non plus ce que l’on appelle parfois le matérialisme moral, c’est-à-dire la subordination de toute l’activité de l’homme à la satisfaction des appétits physiques et à la recherche du bien-être individuel. Au contraire, si vous vous rappelez comment, dans son livre Le Capital, Marx traite la conception utilitaire anglaise, si vous vous rappelez comment il parle avec dédain, avec mépris, de ces théoriciens de l’utilitarisme comme Jérémie Bentham, qui prétendent que l’homme n’agit toujours qu’en vue d’un intérêt personnel consciemment recherché par lui, vous verrez qu’il n’y a rien de commun entre ces deux doctrines. Bien mieux, c’est l’inverse ; car précisément parce que Marx estime que les modes même du sentiment et de la pensée sont déterminés dans l’homme par la forme essentielle des rapports économiques de la société où il vit, par là, Marx fait intervenir dans la conduite de l’individu des forces sociales, des forces collectives, des forces historiques dont la puissance dépasse celle des mobiles individuels et égoïstes. Ce qu’il entend, c’est que ce qu’il y a d’essentiel dans l’histoire, ce sont les rapports économiques, les rapports de production des hommes entre eux.
C’est selon que les hommes sont rattachés les uns aux autres par telle ou telle forme de la société économique, qu’une société a tel ou tel caractère, qu’elle a telle ou telle conception de la vie, telle ou telle morale, et qu’elle donne telle ou telle direction générale à ses entreprises. De plus, suivant Marx, ce n’est pas selon une idée abstraite de justice, ce n’est pas selon une idée abstraite du droit, que les hommes se meuvent : ils se meuvent parce que le système social formé entre eux, à un moment donné de l’histoire, par les relations économiques de production, est un système instable qui est obligé de se transformer pour faire place à d’autres systèmes ; et c’est la substitution d’un système économique à un autre, par exemple de l’esclavage à l’anthropophagie, c’est cette substitution qui entraine une correspondance naturelle, une transformation équivalente dans les conceptions politiques, scientifiques et religieuses : en sorte que, selon Marx, le ressort le plus intime et le plus profond de l’histoire, c’est le mode d’organisation des intérêts économiques.
Le nom du matérialisme économique s’explique donc en ce que l’homme ne tire pas de son cerveau une idée toute faite de justice, mais qu’il se borne à réfléchir en lui, à réfléchir dans sa substance cérébrale, les rapports économiques de production.
En regard de la conception matérialiste, il y a la conception idéaliste sous des formes multiples. Je la résumerai ainsi : c’est la conception selon laquelle l’humanité, dès son point de départ, a pour ainsi dire une idée obscure, un pressentiment premier de sa destinée, de son développement.
Avant l’expérience de l’histoire, avant la constitution de tel ou tel système économique, l’humanité porte en elle-même une idée préalable de la justice et du droit, et c’est cet idéal préconçu qu’elle poursuit, de forme de civilisation en forme supérieure de civilisation ; et quand elle se meut, ce n’est pas par la transformation mécanique et automatique des modes de la production, mais sous l’influence obscurément ou clairement sentie de cet idéal.
En sorte que c’est l’idée elle-même qui devient le principe du mouvement et de l’action, et que bien loin que ce soient les conceptions intellectuelles qui dérivent des faits économiques, ce sont les faits économiques qui traduisent peu à peu, qui incorporent peu à peu, dans la réalité et dans l’histoire, l’idéal de l’humanité.
Telle est, indépendamment des innombrables formules que la diversité des systèmes philosophiques ou religieux a données à cette thèse, la conception de l’idéalisme dans l’histoire. Or, remarquez, citoyens, en fait, ces deux conceptions qui semblent s’opposer l’une à l’autre, qui semblent être exclusives l’une de l’autre, je dirai presque que dans la conscience contemporaine, elles sont à peu près confondues et réconciliées. Il n’y a pas, en fait, un seul idéaliste qui ne convienne qu’on ne pourrait réaliser un idéal supérieur de l’homme sans une transformation préalable de l’organisme économique ; et, en revanche, il y a bien peu d’adeptes du matérialisme économique, qui ne se laissent aller à l’idée de la justice et du droit, il y en a bien peu qui se bornent à prévoir dans la société communiste de demain une réalisation plus haute de la justice et du droit.
Y a-t-il là contradiction ? Marx a toujours voulu maintenir l’intégrité un peu âpre de sa formule et il n’a eu que railleries pour ceux qui croient ajouter à la force de l’évolution économique et du mouvement socialiste, en faisant appel à l’idée pure de justice ; il n’a eu que railleries pour ceux qui, selon sa parole,
veulent jeter sur la réalité de l’histoire, sur le corps même des faits, une sorte de voile tissé des fils les plus immatériels de la dialectique, bordé de fleurs de réthorique et trempé de rosée sentimentale".
Il s’agit pour nous de savoir si cette conciliation entre la conception matérialiste et la conception idéaliste de l’histoire, qui est réalisée en fait dans notre pays par l’instinct, peut-être aveugle, de la conscience socialiste, il s’agit de savoir si elle est théoriquement et doctrinalement possible ou s’il y a là une insoluble contradiction, si nous sommes obligés de faire un choix décisif entre les deux conceptions ou si nous pouvons logiquement et raisonnablement les considérer l’une l’autre comme les deux aspects différents d’une même vérité.
Il m’est impossible de résoudre cette question particulière sans la rattacher à un problème plus général, sans dire comment, à mon sens, se pose aujourd’hui, devant l’esprit humain, le problème même de la connaissance. Au point de vue où, pour ma part, je suis placé, je dis et je crois constater que l’effort de la pensée humaine depuis quatre siècles, depuis la Renaissance, c’est la conciliation, la synthèse des contraires et même des contradictoires : là est la marque, la caractéristique de tout le mouvement philosophique et intellectuel.
La Renaissance se trouvait devant une sorte de contradiction en apparence insoluble : l’esprit chrétien persistant et l’esprit de l’antiquité réveillé. Or l’esprit de l’antiquité c’était le culte, mieux que l’acceptation, l’adoration de la nature ; l’esprit chrétien, c’était la condamnation, la négation de la nature.
En sorte que les hommes pensants, au sortir du moyen âge, se sont trouvés en face d’un héritage intellectuel contradictoire, d’un dualisme à concilier, à ramener à l’unité.
Le problème s’aggravait particulièrement par le développement même de l’esprit scientifique et de la science expérimentale, car par l’étude rigoureuse, positive, des phénomènes naturels, par l’application de la mécanique, de la mathématique à l’étude des forces naturelles, la nature perdait ce prestige de beauté, cette apparence de vie intérieure et divine qu’elle avait eus pour les hommes antiques.
Il fallait, d’une part, concilier la nature telle que l’avait conçue l’antiquité avec la conception chrétienne ; il fallait, d’autre part, concilier la nature telle que la faisait la science nouvelle, la nature, simple enchainement de phénomènes déterminés par des nécessités purement mécaniques, avec la libre aspiration de l’esprit humain.
C’est d’abord Descartes qui, par un singulier artifice de méthode, commence par s’enfermer, comme le chrétien, dans l’intérieur de sa conscience, par rejeter la vie extérieure et écarter la nature comme un fantôme problématique.
Réduit à la constatation de sa pensée, il retrouve l’idée de Dieu, et réalise ainsi cette sorte d’isolement de la conscience et de Dieu, qui avec la répudiation de la nature est la marque du christianisme.
Puis, lorsqu’il s’est créé ainsi une première méthode, au lieu d’organiser simplement sa vie intérieure, comme le chrétien, il veut connaitre avec certitude la nature elle-même ; en sorte qu’après avoir traversé l’état d’esprit chrétien, il ne s’en sert que pour fonder la science positive.
Dans Leibnitz, vous voyez la même tentative pour ramener à l’unité l’homme et la nature, en montrant partout, jusque dans les forces purement matérielles, jusque dans cette table, jusque dans ce sol sur lequel nous marchons, quelque chose d’analogue à l’esprit, le désir, le sens même de la beauté, des rapports harmonieux, mathématiques et certains, dans les lois de la physique et les combinaisons de la chimie. C’est la même conciliation entre l’universel déterminisme et l’universelle liberté.
D’un côté, il affirme qu’il n’y a pas dans le monde un seul mouvement qui ne soit lié à l’infini à d’autres mouvements. Le mouvement que je détermine en ce moment dans l’atmosphère par l’émission de la voix est la suite d’innombrables mouvements antérieurs, et ce mouvement lui-même sera répercuté à l’infini, ébranlant imperceptiblement la muraille même de cette enceinte, par elle l’atmosphère extérieure, et par là se transmettant sous des formes obscures ; nous ne pouvons produire un seul mouvement, déplacer un seul grain de sable, sans modifier l’équilibre de l’univers tout entier.
Mais en même temps que cette liaison des mouvements, des phénomènes, des faits, est universelle et illimitée, il n’y a pas une seule force qui procède par la contrainte ; lorsqu’une boule de billard en choque une autre, cette dernière se met en mouvement ; mais elle ne le fait que suivant certaines lois d’élasticité qui lui sont propres, qui résultent de sa contexture, et ce mouvement qui a l’air de venir du dehors, jaillit du dedans : il y a tout ensemble continuité et spontanéité absolue.
Pour Spinoza, c’est la même conciliation entre la nature et Dieu, entre le fait et l’idée, entre la force et le droit.
Pour Kant, vous le savez tous, le problème philosophique consiste expressément à trouver la synthèse des affirmations contradictoires qui s’offrent à l’esprit de l’homme : l’univers est-il limité ou infini ? Le temps est-il limité ou infini ? La série des causes est-elle limitée ou infinie ? Tout est-il soumis à l’universelle et inflexible nécessité, ou y a-t-il une part pour la liberté des actions ?
Autant de thèses et d’antithèses, de négations et d’affirmations, entre lesquelles hésite l’esprit.
L’effort de la philosophie kantienne est tout entier dans la solution de ces contradictions, de ces antinomies fondamentrales.
Enfin, c’est Hegel qui vient donner la formule même de ce long travail en disant que la vérité est dans la contradiction : ceux-là se trompent, ceux-là sont les jouets d’une logique étroite, illusoire, qui affirment une thèse sans lui opposer la thèse inverse. En fait, dans la nature, dans la réalité, les contraires se pénètrent, le fini par exemple et l’infini se pénètrent : ce plateau est limité, c’est une surface restreinte et pourtant dans la limite de cette surface, je puis tracer indéfiniment figures et figures ; en sorte que si vous vous bornez à affirmer la limitation de carré, vous ne dites qu’une part de la vérité, vous êtes dans l’erreur ; il est tout ensemble fini et infini.
De même vous vous trompez en séparant ce qui est rationnel de ce qui est réel, et ce qui est réel de ce qui est rationnel.
D’habitude, on s’imagine qu’une chose, parce qu’elle est, est une dérogation à l’idéal, qu’elle ne peut pas être, par exemple la beauté, la vérité absolue ; on s’imagine que l’idéal ne peut être qu’une conception, que dès qu’il se réalise, il diminue. Ce sont là des idées arbitraires et fausses ; tout ce qui est rationnel rentre nécessairement dans la vie ; il n’y a pas une idée rationnelle qui ne soit traduite dans la réalité et il n’est pas une seule réalité qui ne puisse se ramener à une idée et recevoir une explication rationnelle.
Cette grande formule de la synthèse des contraires, de la conciliation des contradictions par l’identité du rationnel et de l’idéal, a eu une influence profonde.
Nous ne disons plus de telle ou telle période de l’histoire qu’elle n’est qu’une période de barbarie, nous disons : tout ce qui est, par cela seul qu’il est, tout ce qui a été par cela seul qu’il a été, avait sa raison et sa racine dans la raison, mais ce n’était pas la raison complète.
Je crois inutile de rappeler aux adeptes de la doctrine de Marx, que Marx a été le disciple intellectuel de Hegel ; il le déclare, il le proclame lui-même dans son introduction du Capital (et Engels, depuis quelques années, semble, par cette pente qui porte l’homme qui a longtemps vécu à revenir vers ses origines, s’appliquer à l’étude approfondie de Hegel lui-même). Il y a une application saisissante de cette formule des contraires, lorsque Marx constate aujourd’hui l’antagonisme des classes, l’état de guerre économique, opposant la classe capitaliste à la classe prolétarienne ; parce que cet antagonisme est né sous le régime capitaliste, sous un régime de guerre et de division, il prépare un régime nouveau de paix et d’harmonie. Selon la vieille formule d’Héraclite, que Marx se plait à citer :
la paix n’est qu’une forme, un aspect de la guerre ; la guerre n’est qu’une forme, un aspect de la paix. Il ne faut pas opposer l’une à l’autre ; ce qui est lutte aujourd’hui est le commencement de la réconciliation de demain."
La pensée moderne de l’identité des contraires se retrouve encore dans cette autre conception admirable du marxisme : l’humanité a été jusqu’ici conduite, pour ainsi dire, par la force inconsciente de l’histoire, jusqu’ici ce ne sont pas les hommes qui se meuvent eux-mêmes ; ils s’agitent et l’évolution économique les mène ; ils croient produire les évènements ou s’imaginent végéter et rester toujours à la même place, mais les transformations économiques s’opèrent à leur insu même, et à leur insu elles agissent sur eux. L’humanité a été, en quelque sorte, comme un passager endormi qui serait porté par le cours d’un fleuve sans contribuer au mouvement, ou du moins sans se rendre compte de la direction, se réveillant d’intervalles en intervalles et s’apercevant que le paysage a changé.
Eh bien ! Lorsque sera réalisée la révolution socialiste, lorsque l’antagonisme des classes aura cessé, lorsque la communauté humaine sera maîtresse des grands moyens de production selon les besoins connus et constatés des hommes, alors, l’humanité aura été arrachée à la longue période d’inconscience où elle marche depuis des siècles, poussée par la force aveugle des évènements, et elle sera entrée dans l’ère nouvelle où l’homme, au lieu d’être soumis aux choses, règlera la marche des choses. Mais cette ère prochaine de pleine conscience et de pleine clarté, elle n’a été rendue possible que par une longue période d’inconscience et d’obscurité.
Si les hommes, à l’origine incertaine de l’histoire, avaient voulu délibérément régler la marche des évènements et des choses, ils auraient contrarié simplement le cours de ces évènements, ils auraient gaspillé les ressources de l’avenir, et pour avoir voulu agir trop tôt avec pleine conscience, ils se seraient retiré le moyen d’agir jamais avec pleine conscience ; comme l’enfant que l’on aurait appelé trop tôt à la vie pleinement consciente de la raison réfléchie, et en qui l’on n’aurait pas laissé se produire l’évolution inconsciente de la vie organique et des premières manifestations de la vie morale, pour avoir été un penseur à la première heure de la vie, aurait été incapable de penser ensuite.
Pour Marx, cette vie inconsciente était la condition même et la préparation de la vie consciente de demain, et ainsi encore l’histoire se charge de résoudre une contradiction essentielle. Eh bien ! je demande si l’on ne peut pas, si l’on ne doit pas, sans manquer à l’esprit même du marxisme, pousser plus loin cette méthode de conciliation des contraires, de synthèse des contradictoires, et chercher la conciliation fondamentale du matérialisme économique et de l’idéalisme appliqué au développement de l’histoire.
Remarquez dans quel esprit - et je vous demande pardon de ces longs préliminaires, mais il n’y a pas de question particulière qui puisse être résolue si l’on ne s’est entendu sur une philosophie générale, - remarquez dans quel esprit je cherche cette conciliation du matérialisme économique et de l’idéalisme historique et moral.
Je ne veux pas faire à chacun sa part, je ne veux pas dire il y a une partie de l’histoire qui est gouvernée par les nécessités économiques et il y en a une autre dirigée par une idée pure, par un concept, par l’idée, par exemple, de l’humanité ou de la justice ou du droit ; je ne veux pas mettre la conception matérialiste d’un côté d’une cloison, et la conception idéaliste de l’autre. Je prétends qu’elles doivent se pénétrer l’une l’autre, comme se pénètrent dans la vie organique de l’homme, la mécanique cérébrale et la spontanéïté consciente.
Je dis qu’il n’y a pas dans le cerveau un seul mouvement qui ne corresponde d’une façon claire ou obscure à un état de conscience, et qu’il n’y a pas un seul état de conscience qui ne corresponde à un mouvement cérébral.
Et si l’on pouvait ouvrir le cerveau et suivre l’infinie délicatesse des mouvements qui s’y produisent, s’y déterminent et s’y enchainent, on pourrait suivre par l’envers physiologique tout le travail psychologique de nos pensées, de nos conceptions, de nos volitions ; et pourtant il y a là une singulière antinomie résolue par la vie sans que nous paraissions nous en douter.
Oui, au moment même où je parle, mon idée, par quoi est-elle déterminée ?
Elle est déterminée par une idée antérieure avec laquelle elle a des rapports logiques, et toutes nos idées s’enchainent les unes aux autres selon certains rapports logiques, intelligibles, ou de ressemblance, ou d’opposition ou de causalité.
En sorte que dans la trame de nos pensées, n’interviennent, en apparence, que des forces logiques, et que, de plus, il semble que toute l’activité présente dans mon esprit conscient soit déterminée par une idée de l’avenir.
Si je prononce en ce moment des paroles, c’est bien parce que l’idée que j’exprime en cette minute a été longuement amenée par une idée antérieure et par toute la suite des idées antérieures ; mais c’est aussi parce que je veux réaliser dans l’avenir que je vois devant moi, un but, une intention, une fin ; c’est parce que je veux aboutir à une démonstration complète que je conduis en ce moment mes pensées dans la direction qu’elles suivent, en sorte que ma pensée présente, en même temps qu’elle est déterminée par la série des pensées antérieures, semble provoquée par une idée d’avenir.
Au contraire, dans le développement physiologique, mécanique des mouvements cérébraux, celui qui accompagne en ce moment la pensée que j’exprime n’est déterminé que par un mouvement antérieur ; en sorte, citoyens, que notre vie est à la fois physiologique et consciente, à la fois mécanique et spontanée. Dans l’enchainement des mouvements cérébraux, le présent n’est déterminé que par le passé, tandis que dans l’enchainement des idées, des concepts conscients, le présent semble déterminé par l’avenir.
On dirait donc qu’il y a contradiction entre le mode selon lequel fonctionne ma vie cérébrale et le mode selon lequel fonctionne le développement conscient de nos idées et de nos pensées.
Et pourtant, quoi qu’il y ait antinomie apparente entre ces deux modes, entre ces deux points de vue, la synthèse est faite, la conciliation est faite, et il n’y a pas une seule de mes pensées qui ne corresponde à un mouvement cérébral comme il n’y a pas un seul mouvement cérébral qui ne corresponde au moins à un commencement de pensée.
Or, il en est de même dans l’histoire et en même temps que vous pouvez expliquer tous les phénomènes historiques par la pure évolution économique, vous pouvez aussi les expliquer par le désir inquiet, permanent, que l’humanité a d’une forme supérieure d’existence, et pour préciser la question, voici, citoyens, comment, à mon sens, le problème se pose, voici les explications complémentaires que je suis obligé de demander aux théoriciens du marxisme.
Marx dit :
Le cerveau humain ne crée pas de lui-même une idée du droit qui serait vaine et creuse ; il n’y a dans toute la vie, même intellectuelle et morale de l’humanité, qu’un reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain."
Eh bien ! je l’accepte. Oui, il n’y a dans tout le développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l’humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ; oui, mais il y a en même temps le cerveau humain, il y a par conséquent la préformation cérébrale de l’humanité.
L’humanité est le produit d’une longue évolution physiologique qui a précédé l’évolution historique, et lorsque l’homme, selon cette évolution physiologique, a émergé de l’animalité, immédiatement inférieure, il y avait déjà dans le premier cerveau de l’humanité naissante des prédispositions, des tendances.
Quelles étaient-elles ?
Il y avait d’abord l’aptitude à ce que j’appellerai les sensations désintéressées. A mesure que l’on s’élève dans l’échelle de la vie animale, on constate que les sens purement égoïstes se subordonnent peu à peu aux sens esthétiques et désintéressés. Aux rangs inférieurs de l’animalité, la vue est peu développée, l’ouïe l’est peu, ce qui est développé c’est l’odorat, c’est la faculté de préhension ; c’est le goût, c’est-à-dire tous les sens qui sont mis surtout en mouvement par la proie, tous les sens qui mettent surtout en mouvement l’appétit physique et égoïste. Au contraire, à mesure qu’on s’élève dans l’animalité, voyez se développer le sens de l’ouïe, et le sens de la vue. Et c’est par l’oeil qu’arrive à l’animal l’image de la proie, qu’il devrait saisir il est vrai, mais en même temps bien d’autres images lui arrivent qui ne peuvent mettre en mouvement son appétit animal ; par l’ouïe, si l’animal recueille bien des bruits, des rumeurs qui peuvent le mettre sur la trace de la proie, ou qui peuvent l’avertir du danger, il lui arrive aussi bien des harmonies qui n’ont aucun rapport immédiat avec son appétit physique et les conditions positives de sa sécurité. En sorte que, par la vue inondée d’images qui dépassent la sensibilité immédiate de l’animal, par l’ouïe pénétrée de sonorités qui dépassent le besoin immédiat de l’animal, l’univers pénètre dans l’animalité, sous une autre forme que celle de la lutte pour la vie. C’est déjà dans l’animal le besoin, la joie, l’éblouissement de la lumière, c’est déjà le besoin, la joie, l’enchantement de la mélodie et de l’harmonie ; du fond de la vie organique purement égoïste va éclore peu à peu le sens esthétique et désintéressé, et dans la forêt profonde, toute frissonnante de rumeurs et de clarté, l’univers entre dans l’animal comme un roi.
Outre cette prédisposition première que l’homme-animal apportait au début de la longue évolution économique, il y avait de plus la faculté, déjà éveillée chez les animaux eux-mêmes, de saisir le général dans le particulier, le type de l’espèce dans l’individu, de démêler la ressemblance générique à travers les diversités individuelles.
Dans les autres individus qui vont passer devant lui, avec lesquels les lois du développement économique le mettront en contact, l’individu homme, et l’animal homme, ne verra pas seulement des formes associées ou ennemies, il verra des forces semblables et alors il y a en lui un premier instinct de sympathie imaginative qui, par la ressemblance saisie et constatée, lui permettra de deviner et de sentir les joies des autres, de deviner et d’éprouver leurs douleurs. Dès le début de la vie, à côté de l’égoïsme brutal, on trouve ce sentiment préparant la réconciliation fraternelle de tous les hommes après les séculaires combats.
Enfin, dès le début de sa vie, avant la première manifestation de sa pensée, l’homme a ce que l’on peut appeler le sens de l’unité, la première manifestation de son mouvement intellectuel c’est la réduction de tous les êtres, de toutes les formes et de toutes les forces, à une unité vaguement entrevue ; voilà comment on peut dire que l’homme est, dès sa première heure, un animal métaphysicien, puisque l’essence même de la métaphysique, c’est la recherche de l’unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois.
La preuve de ce sens premier de l’unité est dans la création spontanée de langage, avec ses hiérarchies de mots, qui ne font que représenter des hiérarchies d’idées s’enveloppant les unes dans les autres, avec ses catégories verbales traduisant les catégories intellectuelles.
En résumé, j’accorde à Marx que tout le développement ultérieur ne sera que le réfléchissement de phénomènes économiques dans le cerveau, mais à condition que nous disions qu’il y a déjà dans ce cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d’unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique.
Remarquez, encore une fois, que je ne juxtapose pas les facultés intellectuelles aux forces économiques, que je ne veux pas reconstituer ce syndicat de facteurs historiques que notre éminent ami Gabriel Deville a dispersé avec tant de vigueur, il y a quelques mois. Non, je ne veux pas de cette juxtaposition, mais je dis qu’il est impossible que les phénomènes économiques constatés pénètrent dans le cerveau humain, sans y mettre en jeu ces ressorts primitifs que j’analysais tout-à-l’heure. Et voilà pourquoi je n’accorde pas à Marx que les conceptions religieuses, politiques, morales, ne sont qu’un reflet des phénomènes économiques. Il y a dans l’homme une telle pénétration de l’homme même et du milieu économique qu’il est impossible de dissocier la vie économique et la vie morale ; pour les subordonner l’une à l’autre, il faudrait d’abord les abstraire l’une de l’autre ; or, cette abstraction est impossible : pas plus qu’on ne peut couper l’homme en deux et dissocier en lui la vie organique et la vie consciente, on ne peut couper l’humanité historique en deux et dissocier en elle la vie idéale et la vie économique. Telle est ma thèse, dont je trouve la confirmation partielle dans la philosophie grecque.
Les Grecs n’ont pas commencé à constater les antinomies économiques, les lois qui établissent l’ordre dans la cité, l’opposition et la conciliation des pauvres et des riches, pour projeter ensuite leurs observations économiques sur l’univers ; non, ils ont d’un même coup d’oeil et dans une même conception réuni les phénomènes économiques et les phénomènes naturels. Voyez Héraclite, Empédocle, Anaximandre ; ils constatent dans des formules uniques les liens et les contradictions des éléments, que ces éléments appartiennent à la nature, le chaud et le froid, le lumineux et le ténébreux, ou à l’organisme physiologique, les sains et les malades, ou à la vie intellectuelle, le parfait et l’imparfait, l’égal et l’inégal, ils font une table unique de ces oppositions empruntées soit à la nature, soit à la société, et c’est dans Héraclite le même mot Cosmos qui formule tout à la fois l’ordre du monde résultant de la conciliation des contraires, et l’ordre dans la cité résultant de la conciliation des factions. C’est d’une seule vue que les penseurs grecs saisissent l’ordre du monde se débrouillant du chaos social.
Ne pouvant en quelques paroles, à la fois trop longues et trop brèves, qu’effleurer la question, je me borne à adresser aux théoriciens marxistes une autre demande d’explications, et je leur dis ceci :
Quel jugement portez-vous, si vous en portez un (et de cela je suis certain), sur la direction du mouvement économique et du mouvement humain ?
Il ne suffit pas de dire qu’une forme de la production succède à une autre forme de la production ; il ne suffit pas de dire que l’esclavage a succédé à l’anthropophagie, que le servage a succédé à l’esclavage, que le salariat a succédé au servage, et que le régime collectiviste ou communiste succèdera au salariat. Non, il faut encore se prononcer. Y a-t-il évolution ou progrès ? Et s’il y a progrès, quelle est l’idée décisive et dernière à laquelle on mesure les diverses formes du développement humain ? Et encore, si l’on veut écarter comme trop métaphysique, cette idée de progrès, pourquoi le mouvement de l’histoire a-t-il ainsi été réglé de forme en forme, d’étape économique en étape économique, de l’anthropophagie à l’esclavage, de l’esclavage au servage, du servage au salariat, du salariat au régime socialiste, et non pas d’une autre façon ? Pourquoi, en vertu de quel ressort, je ne dis pas en vertu de quel décret providentiel, puisque je reste dans la conception matérialiste et positive de l’histoire, mais pourquoi, de forme en forme, le développement humain a-t-il suivi telle direction et non pas telle autre ?
Pour moi la raison en est simple, si l’on veut admettre l’action de l’homme comme homme, l’action de ces forces humaines initiales dont j’ai parlé.
C’est que, précisément parce que les rapports économiques de production s’adressent à des hommes, il n’y a pas une seule forme de production qui ne renferme une contradiction essentielle, tant que la pleine liberté et la pleine solidarité des hommes n’aura pas été réalisée.
C’est Spinoza qui a démontré admirablement la contradiction intime de tout régime tyrannique, de toute exploitation politique ou sociale de l’homme par l’homme, non pas en se plaçant au point de vue du droit abstrait, mais en montrant qu’on se trouvait là en présence d’une contradiction de fait. Ou bien la tyrannie fera à ceux qu’elle opprime tant de mal qu’ils cesseront de redouter les suites que pourrait avoir pour eux une insurrection, et alors les opprimés se soulèveront contre l’oppresseur, ou bien celui-ci, pour prévenir les soulèvements, ménagera dans une certaine mesure les besoins, les instincts de ses sujets, et il les préparera ainsi à la liberté. Ainsi, de toute façon, la tyrannie doit disparaitre en vertu du jeu des forces, parce que ces forces sont des hommes.
Il en sera de même tant que l’exploitation de l’homme par l’homme n’aura pas pris fin. C’est Hegel encore qui a dit, avec une précision souveraine :
La contradiction essentielle de toute tyrannie politique ou économique, c’est qu’elle est obligée de traiter comme des instruments inertes des hommes qui, quels qu’ils soient, ne pensent jamais descendre à l’inertie des machines matérielles."
Et remarquez que cette contradiction est, tout à la fois, une contradiction logique et une contradiction de fait.
C’est une contradiction logique, puisqu’il y a opposition entre l’idée même de l’homme, c’est-à-dire d’un être doué de sensibilité, de spontanéïté et de réflexion, et l’idée de machine. C’est une contradiction de fait puisqu’en se servant de l’homme, outil vivant, comme d’un outil mort, on violente la force même dont on veut se servir et on aboutit ainsi à un mécanisme social discordant et précaire. C’est parce que cette contradiction viole à la fois l’idée de l’homme et la loi même de mécanique, selon laquelle la force homme peut être utilisée, que le mouvement de l’histoire est tout à la fois une protestation idéaliste de la conscience contre les régimes qui abaissent l’homme, et une réaction automatique des forces humaines contre tout arrangement instable et violent. Qu’était l’anthropophagie ? Elle était doublement contradictoire, car en obligeant l’homme à égorger l’homme en dehors même de l’excitation du combat, elle faisait violence à ce premier instinct de sympathie dont j’ai parlé : contradiction morale ; - et, de plus, elle faisait de l’homme, qui a une aptitude certaine au travail réglé, à la production, une sorte de bête de proie dont on ne peut utiliser que la chair : contradiction économique. Dès lors l’esclavage devait naitre, parce que la domestication de l’homme blessait moins l’instinct de sympathie et ménageait mieux l’intérêt du maitre en tirant de l’homme, par le travail, beaucoup plus qu’il ne donnait par sa subsistance.
Et l’on ferait sans peine la même démonstration pour l’esclavage, pour le servage, pour le salariat. Dès lors, on comprend, puisque tout le mouvement de l’histoire résulte de la contradiction essentielle entre l’homme et l’usage qui est fait de l’homme, que ce mouvement tende comme à sa limite, à un ordre économique où il sera fait de l’homme un usage conforme à l’homme. C’est l’humanité qui, à travers des formes économiques qui répugnent de moins en moins à son idée, se réalise elle-même. Et il y a dans l’histoire humaine non seulement une évolution nécessaire, mais une direction intelligible et un sens idéal. Donc, tout le long des siècles, l’homme n’a pu aspirer à la justice qu’en aspirant à un ordre social moins contradictoire à l’homme que l’ordre présent, et préparé par cet ordre présent, et ainsi l’évolution des formes économiques, mais en même temps, à travers tous ces arrangements successifs, l’humanité se cherche et s’affirme elle-même, et quelle que soit la diversité des milieux, des temps, des revendications économiques, c’est un même soufle de plainte et d’espérance qui sort de la bouche de l’esclave, du serf et du prolétaire ; c’est ce soufle immortel d’humanité qui est l’âme de ce qu’on appelle le droit. Il ne faut donc pas opposer la conception matérialiste et la conception idéaliste de l’histoire. Elles se confondent en un développement unique et insoluble, parce que si on ne peut abstraire l’homme des rapports économiques, on ne peut abstraire les rapports économiques de l’homme et l’histoire, en même temps qu’elle est un phénomène qui se déroule selon une loi mécanique, est une aspiration qui se réalise selon une loi idéale.
Et, après tout, n’en est-il pas de l’évolution de la vie comme de l’évolution de l’histoire ? Sans doute, la vie n’est passée d’une forme à une autre, d’une espèce à une autre, que sous la double action du milieu et des conditions biologiques immédiatement préexistantes et tout le développement de la vie est susceptible d’une explication matérialiste mais en même temps on peut dire que la force initiale de vie concentrée dans les premières granulations vivantes et les conditions générales de l’existence planétaire déterminaient d’avance la marche générale et comme le plan de la vie sur notre planète. Ainsi, les êtres sans nombre qui ont évolué, en même temps qu’ils ont subi une loi, ont collaboré par une aspiration secrète à la réalisation d’un plan de vie. Le développement de la vie physiologique comme de la vie historique a donc été fait ensemble idéaliste et matérialiste. et la synthèse que je vous propose se rattache à une synthèse plus générale que je ne puis indiquer sans la fortifier.
Mais pour revenir à la question économique, est-ce que Marx lui-même ne réintroduit pas dans sa conception historique l’idée, la notion de l’idéal du progrès, du droit ? Il n’annonce pas seulement la société communiste comme la conséquence nécessaire de l’ordre capitaliste : il montre qu’en elle cessera enfin cet antagonisme des classes qui épuise l’humanité : il montre aussi que pour la première fois la vie pleine et libre sera réalisée par l’homme, que les travailleurs auront tout ensemble la délicatesse nerveuse de l’ouvrier et la vigueur tranquille du paysan, et que l’humanité se redressera, plus heureuse et plus noble, sur la terre renouvelée.
N’est-ce pas reconnaitre que le mot justice a un sens, même dans la conception matérialiste de l’histoire, et la conciliation que je vous propose, n’est-elle pas, dès lors, acceptée de vous ?
Note
[*] Le 9 juillet 1894, Jean Jaurès avait fait une conférence sur le matérialisme économique de Karl Marx devant les Etudiants collectivistes, à l’hôtel des Sociétés savantes, à Paris
Jean Jaurès
décembre 1894
Conférence de Jean Jaurès devant les Etudiants collectivistes, décembre 1894, salle d’Arras, à Paris
Citoyennes et citoyens,
Je vous demande d’abord toute votre patience, parce que c’est à une déduction purement doctrinale que j’entends me livrer ce soir devant vous.
Je veux aussi, tout d’abord, vous prémunir contre une erreur qui pourrait résulter de ce fait que le sujet que je vais traiter devant vous, j’en ai déjà parlé il y a quelques mois. J’ai, alors, exposé la thèse du matérialisme économique, l’interprétation de l’histoire, de son mouvement selon Marx ; et je me suis appliqué à ce moment à justifier la doctrine de Marx, de telle sorte qu’il pouvait apparaitre que j’y adhérais sans restriction aucune. [*]
Cette fois-ci, au contraire, je veux montrer que la conception matérialiste de l’histoire n’empêche pas son interprétation idéaliste. Et, comme dans cette deuxième partie de ma démonstration, on pourrait perdre de vue la force des raisons que j’ai données en faveur de la thèse de Marx, je vous prie donc, pour qu’il n’y ait pas de méprise sur l’ensemble de ma pensée, de corriger l’une par l’autre, de compléter l’une par l’autre, les deux parties de l’exposé que nous avons été obligés de scinder.
J’ai montré, il y a quelques mois, que l’on pouvait interpréter tous les phénomènes de l’Histoire du point de vue du matérialisme économique, qui, je le rappelle seulement, n’est pas du tout le matérialisme physiologique. Marx n’entend pas dire, en effet, le moins du monde, que tout phénomène de conscience ou de pensée s’explique par de simples groupements de molécules matérielles ; c’est là même une hypothèse que Marx et plus récemment Engels traitent de métaphysique et qui est écartée aussi bien par l’école scientifique que par l’école spiritualiste.
Ce n’est pas non plus ce que l’on appelle parfois le matérialisme moral, c’est-à-dire la subordination de toute l’activité de l’homme à la satisfaction des appétits physiques et à la recherche du bien-être individuel. Au contraire, si vous vous rappelez comment, dans son livre Le Capital, Marx traite la conception utilitaire anglaise, si vous vous rappelez comment il parle avec dédain, avec mépris, de ces théoriciens de l’utilitarisme comme Jérémie Bentham, qui prétendent que l’homme n’agit toujours qu’en vue d’un intérêt personnel consciemment recherché par lui, vous verrez qu’il n’y a rien de commun entre ces deux doctrines. Bien mieux, c’est l’inverse ; car précisément parce que Marx estime que les modes même du sentiment et de la pensée sont déterminés dans l’homme par la forme essentielle des rapports économiques de la société où il vit, par là, Marx fait intervenir dans la conduite de l’individu des forces sociales, des forces collectives, des forces historiques dont la puissance dépasse celle des mobiles individuels et égoïstes. Ce qu’il entend, c’est que ce qu’il y a d’essentiel dans l’histoire, ce sont les rapports économiques, les rapports de production des hommes entre eux.
C’est selon que les hommes sont rattachés les uns aux autres par telle ou telle forme de la société économique, qu’une société a tel ou tel caractère, qu’elle a telle ou telle conception de la vie, telle ou telle morale, et qu’elle donne telle ou telle direction générale à ses entreprises. De plus, suivant Marx, ce n’est pas selon une idée abstraite de justice, ce n’est pas selon une idée abstraite du droit, que les hommes se meuvent : ils se meuvent parce que le système social formé entre eux, à un moment donné de l’histoire, par les relations économiques de production, est un système instable qui est obligé de se transformer pour faire place à d’autres systèmes ; et c’est la substitution d’un système économique à un autre, par exemple de l’esclavage à l’anthropophagie, c’est cette substitution qui entraine une correspondance naturelle, une transformation équivalente dans les conceptions politiques, scientifiques et religieuses : en sorte que, selon Marx, le ressort le plus intime et le plus profond de l’histoire, c’est le mode d’organisation des intérêts économiques.
Le nom du matérialisme économique s’explique donc en ce que l’homme ne tire pas de son cerveau une idée toute faite de justice, mais qu’il se borne à réfléchir en lui, à réfléchir dans sa substance cérébrale, les rapports économiques de production.
En regard de la conception matérialiste, il y a la conception idéaliste sous des formes multiples. Je la résumerai ainsi : c’est la conception selon laquelle l’humanité, dès son point de départ, a pour ainsi dire une idée obscure, un pressentiment premier de sa destinée, de son développement.
Avant l’expérience de l’histoire, avant la constitution de tel ou tel système économique, l’humanité porte en elle-même une idée préalable de la justice et du droit, et c’est cet idéal préconçu qu’elle poursuit, de forme de civilisation en forme supérieure de civilisation ; et quand elle se meut, ce n’est pas par la transformation mécanique et automatique des modes de la production, mais sous l’influence obscurément ou clairement sentie de cet idéal.
En sorte que c’est l’idée elle-même qui devient le principe du mouvement et de l’action, et que bien loin que ce soient les conceptions intellectuelles qui dérivent des faits économiques, ce sont les faits économiques qui traduisent peu à peu, qui incorporent peu à peu, dans la réalité et dans l’histoire, l’idéal de l’humanité.
Telle est, indépendamment des innombrables formules que la diversité des systèmes philosophiques ou religieux a données à cette thèse, la conception de l’idéalisme dans l’histoire. Or, remarquez, citoyens, en fait, ces deux conceptions qui semblent s’opposer l’une à l’autre, qui semblent être exclusives l’une de l’autre, je dirai presque que dans la conscience contemporaine, elles sont à peu près confondues et réconciliées. Il n’y a pas, en fait, un seul idéaliste qui ne convienne qu’on ne pourrait réaliser un idéal supérieur de l’homme sans une transformation préalable de l’organisme économique ; et, en revanche, il y a bien peu d’adeptes du matérialisme économique, qui ne se laissent aller à l’idée de la justice et du droit, il y en a bien peu qui se bornent à prévoir dans la société communiste de demain une réalisation plus haute de la justice et du droit.
Y a-t-il là contradiction ? Marx a toujours voulu maintenir l’intégrité un peu âpre de sa formule et il n’a eu que railleries pour ceux qui croient ajouter à la force de l’évolution économique et du mouvement socialiste, en faisant appel à l’idée pure de justice ; il n’a eu que railleries pour ceux qui, selon sa parole,
veulent jeter sur la réalité de l’histoire, sur le corps même des faits, une sorte de voile tissé des fils les plus immatériels de la dialectique, bordé de fleurs de réthorique et trempé de rosée sentimentale".
Il s’agit pour nous de savoir si cette conciliation entre la conception matérialiste et la conception idéaliste de l’histoire, qui est réalisée en fait dans notre pays par l’instinct, peut-être aveugle, de la conscience socialiste, il s’agit de savoir si elle est théoriquement et doctrinalement possible ou s’il y a là une insoluble contradiction, si nous sommes obligés de faire un choix décisif entre les deux conceptions ou si nous pouvons logiquement et raisonnablement les considérer l’une l’autre comme les deux aspects différents d’une même vérité.
Il m’est impossible de résoudre cette question particulière sans la rattacher à un problème plus général, sans dire comment, à mon sens, se pose aujourd’hui, devant l’esprit humain, le problème même de la connaissance. Au point de vue où, pour ma part, je suis placé, je dis et je crois constater que l’effort de la pensée humaine depuis quatre siècles, depuis la Renaissance, c’est la conciliation, la synthèse des contraires et même des contradictoires : là est la marque, la caractéristique de tout le mouvement philosophique et intellectuel.
La Renaissance se trouvait devant une sorte de contradiction en apparence insoluble : l’esprit chrétien persistant et l’esprit de l’antiquité réveillé. Or l’esprit de l’antiquité c’était le culte, mieux que l’acceptation, l’adoration de la nature ; l’esprit chrétien, c’était la condamnation, la négation de la nature.
En sorte que les hommes pensants, au sortir du moyen âge, se sont trouvés en face d’un héritage intellectuel contradictoire, d’un dualisme à concilier, à ramener à l’unité.
Le problème s’aggravait particulièrement par le développement même de l’esprit scientifique et de la science expérimentale, car par l’étude rigoureuse, positive, des phénomènes naturels, par l’application de la mécanique, de la mathématique à l’étude des forces naturelles, la nature perdait ce prestige de beauté, cette apparence de vie intérieure et divine qu’elle avait eus pour les hommes antiques.
Il fallait, d’une part, concilier la nature telle que l’avait conçue l’antiquité avec la conception chrétienne ; il fallait, d’autre part, concilier la nature telle que la faisait la science nouvelle, la nature, simple enchainement de phénomènes déterminés par des nécessités purement mécaniques, avec la libre aspiration de l’esprit humain.
C’est d’abord Descartes qui, par un singulier artifice de méthode, commence par s’enfermer, comme le chrétien, dans l’intérieur de sa conscience, par rejeter la vie extérieure et écarter la nature comme un fantôme problématique.
Réduit à la constatation de sa pensée, il retrouve l’idée de Dieu, et réalise ainsi cette sorte d’isolement de la conscience et de Dieu, qui avec la répudiation de la nature est la marque du christianisme.
Puis, lorsqu’il s’est créé ainsi une première méthode, au lieu d’organiser simplement sa vie intérieure, comme le chrétien, il veut connaitre avec certitude la nature elle-même ; en sorte qu’après avoir traversé l’état d’esprit chrétien, il ne s’en sert que pour fonder la science positive.
Dans Leibnitz, vous voyez la même tentative pour ramener à l’unité l’homme et la nature, en montrant partout, jusque dans les forces purement matérielles, jusque dans cette table, jusque dans ce sol sur lequel nous marchons, quelque chose d’analogue à l’esprit, le désir, le sens même de la beauté, des rapports harmonieux, mathématiques et certains, dans les lois de la physique et les combinaisons de la chimie. C’est la même conciliation entre l’universel déterminisme et l’universelle liberté.
D’un côté, il affirme qu’il n’y a pas dans le monde un seul mouvement qui ne soit lié à l’infini à d’autres mouvements. Le mouvement que je détermine en ce moment dans l’atmosphère par l’émission de la voix est la suite d’innombrables mouvements antérieurs, et ce mouvement lui-même sera répercuté à l’infini, ébranlant imperceptiblement la muraille même de cette enceinte, par elle l’atmosphère extérieure, et par là se transmettant sous des formes obscures ; nous ne pouvons produire un seul mouvement, déplacer un seul grain de sable, sans modifier l’équilibre de l’univers tout entier.
Mais en même temps que cette liaison des mouvements, des phénomènes, des faits, est universelle et illimitée, il n’y a pas une seule force qui procède par la contrainte ; lorsqu’une boule de billard en choque une autre, cette dernière se met en mouvement ; mais elle ne le fait que suivant certaines lois d’élasticité qui lui sont propres, qui résultent de sa contexture, et ce mouvement qui a l’air de venir du dehors, jaillit du dedans : il y a tout ensemble continuité et spontanéité absolue.
Pour Spinoza, c’est la même conciliation entre la nature et Dieu, entre le fait et l’idée, entre la force et le droit.
Pour Kant, vous le savez tous, le problème philosophique consiste expressément à trouver la synthèse des affirmations contradictoires qui s’offrent à l’esprit de l’homme : l’univers est-il limité ou infini ? Le temps est-il limité ou infini ? La série des causes est-elle limitée ou infinie ? Tout est-il soumis à l’universelle et inflexible nécessité, ou y a-t-il une part pour la liberté des actions ?
Autant de thèses et d’antithèses, de négations et d’affirmations, entre lesquelles hésite l’esprit.
L’effort de la philosophie kantienne est tout entier dans la solution de ces contradictions, de ces antinomies fondamentrales.
Enfin, c’est Hegel qui vient donner la formule même de ce long travail en disant que la vérité est dans la contradiction : ceux-là se trompent, ceux-là sont les jouets d’une logique étroite, illusoire, qui affirment une thèse sans lui opposer la thèse inverse. En fait, dans la nature, dans la réalité, les contraires se pénètrent, le fini par exemple et l’infini se pénètrent : ce plateau est limité, c’est une surface restreinte et pourtant dans la limite de cette surface, je puis tracer indéfiniment figures et figures ; en sorte que si vous vous bornez à affirmer la limitation de carré, vous ne dites qu’une part de la vérité, vous êtes dans l’erreur ; il est tout ensemble fini et infini.
De même vous vous trompez en séparant ce qui est rationnel de ce qui est réel, et ce qui est réel de ce qui est rationnel.
D’habitude, on s’imagine qu’une chose, parce qu’elle est, est une dérogation à l’idéal, qu’elle ne peut pas être, par exemple la beauté, la vérité absolue ; on s’imagine que l’idéal ne peut être qu’une conception, que dès qu’il se réalise, il diminue. Ce sont là des idées arbitraires et fausses ; tout ce qui est rationnel rentre nécessairement dans la vie ; il n’y a pas une idée rationnelle qui ne soit traduite dans la réalité et il n’est pas une seule réalité qui ne puisse se ramener à une idée et recevoir une explication rationnelle.
Cette grande formule de la synthèse des contraires, de la conciliation des contradictions par l’identité du rationnel et de l’idéal, a eu une influence profonde.
Nous ne disons plus de telle ou telle période de l’histoire qu’elle n’est qu’une période de barbarie, nous disons : tout ce qui est, par cela seul qu’il est, tout ce qui a été par cela seul qu’il a été, avait sa raison et sa racine dans la raison, mais ce n’était pas la raison complète.
Je crois inutile de rappeler aux adeptes de la doctrine de Marx, que Marx a été le disciple intellectuel de Hegel ; il le déclare, il le proclame lui-même dans son introduction du Capital (et Engels, depuis quelques années, semble, par cette pente qui porte l’homme qui a longtemps vécu à revenir vers ses origines, s’appliquer à l’étude approfondie de Hegel lui-même). Il y a une application saisissante de cette formule des contraires, lorsque Marx constate aujourd’hui l’antagonisme des classes, l’état de guerre économique, opposant la classe capitaliste à la classe prolétarienne ; parce que cet antagonisme est né sous le régime capitaliste, sous un régime de guerre et de division, il prépare un régime nouveau de paix et d’harmonie. Selon la vieille formule d’Héraclite, que Marx se plait à citer :
la paix n’est qu’une forme, un aspect de la guerre ; la guerre n’est qu’une forme, un aspect de la paix. Il ne faut pas opposer l’une à l’autre ; ce qui est lutte aujourd’hui est le commencement de la réconciliation de demain."
La pensée moderne de l’identité des contraires se retrouve encore dans cette autre conception admirable du marxisme : l’humanité a été jusqu’ici conduite, pour ainsi dire, par la force inconsciente de l’histoire, jusqu’ici ce ne sont pas les hommes qui se meuvent eux-mêmes ; ils s’agitent et l’évolution économique les mène ; ils croient produire les évènements ou s’imaginent végéter et rester toujours à la même place, mais les transformations économiques s’opèrent à leur insu même, et à leur insu elles agissent sur eux. L’humanité a été, en quelque sorte, comme un passager endormi qui serait porté par le cours d’un fleuve sans contribuer au mouvement, ou du moins sans se rendre compte de la direction, se réveillant d’intervalles en intervalles et s’apercevant que le paysage a changé.
Eh bien ! Lorsque sera réalisée la révolution socialiste, lorsque l’antagonisme des classes aura cessé, lorsque la communauté humaine sera maîtresse des grands moyens de production selon les besoins connus et constatés des hommes, alors, l’humanité aura été arrachée à la longue période d’inconscience où elle marche depuis des siècles, poussée par la force aveugle des évènements, et elle sera entrée dans l’ère nouvelle où l’homme, au lieu d’être soumis aux choses, règlera la marche des choses. Mais cette ère prochaine de pleine conscience et de pleine clarté, elle n’a été rendue possible que par une longue période d’inconscience et d’obscurité.
Si les hommes, à l’origine incertaine de l’histoire, avaient voulu délibérément régler la marche des évènements et des choses, ils auraient contrarié simplement le cours de ces évènements, ils auraient gaspillé les ressources de l’avenir, et pour avoir voulu agir trop tôt avec pleine conscience, ils se seraient retiré le moyen d’agir jamais avec pleine conscience ; comme l’enfant que l’on aurait appelé trop tôt à la vie pleinement consciente de la raison réfléchie, et en qui l’on n’aurait pas laissé se produire l’évolution inconsciente de la vie organique et des premières manifestations de la vie morale, pour avoir été un penseur à la première heure de la vie, aurait été incapable de penser ensuite.
Pour Marx, cette vie inconsciente était la condition même et la préparation de la vie consciente de demain, et ainsi encore l’histoire se charge de résoudre une contradiction essentielle. Eh bien ! je demande si l’on ne peut pas, si l’on ne doit pas, sans manquer à l’esprit même du marxisme, pousser plus loin cette méthode de conciliation des contraires, de synthèse des contradictoires, et chercher la conciliation fondamentale du matérialisme économique et de l’idéalisme appliqué au développement de l’histoire.
Remarquez dans quel esprit - et je vous demande pardon de ces longs préliminaires, mais il n’y a pas de question particulière qui puisse être résolue si l’on ne s’est entendu sur une philosophie générale, - remarquez dans quel esprit je cherche cette conciliation du matérialisme économique et de l’idéalisme historique et moral.
Je ne veux pas faire à chacun sa part, je ne veux pas dire il y a une partie de l’histoire qui est gouvernée par les nécessités économiques et il y en a une autre dirigée par une idée pure, par un concept, par l’idée, par exemple, de l’humanité ou de la justice ou du droit ; je ne veux pas mettre la conception matérialiste d’un côté d’une cloison, et la conception idéaliste de l’autre. Je prétends qu’elles doivent se pénétrer l’une l’autre, comme se pénètrent dans la vie organique de l’homme, la mécanique cérébrale et la spontanéïté consciente.
Je dis qu’il n’y a pas dans le cerveau un seul mouvement qui ne corresponde d’une façon claire ou obscure à un état de conscience, et qu’il n’y a pas un seul état de conscience qui ne corresponde à un mouvement cérébral.
Et si l’on pouvait ouvrir le cerveau et suivre l’infinie délicatesse des mouvements qui s’y produisent, s’y déterminent et s’y enchainent, on pourrait suivre par l’envers physiologique tout le travail psychologique de nos pensées, de nos conceptions, de nos volitions ; et pourtant il y a là une singulière antinomie résolue par la vie sans que nous paraissions nous en douter.
Oui, au moment même où je parle, mon idée, par quoi est-elle déterminée ?
Elle est déterminée par une idée antérieure avec laquelle elle a des rapports logiques, et toutes nos idées s’enchainent les unes aux autres selon certains rapports logiques, intelligibles, ou de ressemblance, ou d’opposition ou de causalité.
En sorte que dans la trame de nos pensées, n’interviennent, en apparence, que des forces logiques, et que, de plus, il semble que toute l’activité présente dans mon esprit conscient soit déterminée par une idée de l’avenir.
Si je prononce en ce moment des paroles, c’est bien parce que l’idée que j’exprime en cette minute a été longuement amenée par une idée antérieure et par toute la suite des idées antérieures ; mais c’est aussi parce que je veux réaliser dans l’avenir que je vois devant moi, un but, une intention, une fin ; c’est parce que je veux aboutir à une démonstration complète que je conduis en ce moment mes pensées dans la direction qu’elles suivent, en sorte que ma pensée présente, en même temps qu’elle est déterminée par la série des pensées antérieures, semble provoquée par une idée d’avenir.
Au contraire, dans le développement physiologique, mécanique des mouvements cérébraux, celui qui accompagne en ce moment la pensée que j’exprime n’est déterminé que par un mouvement antérieur ; en sorte, citoyens, que notre vie est à la fois physiologique et consciente, à la fois mécanique et spontanée. Dans l’enchainement des mouvements cérébraux, le présent n’est déterminé que par le passé, tandis que dans l’enchainement des idées, des concepts conscients, le présent semble déterminé par l’avenir.
On dirait donc qu’il y a contradiction entre le mode selon lequel fonctionne ma vie cérébrale et le mode selon lequel fonctionne le développement conscient de nos idées et de nos pensées.
Et pourtant, quoi qu’il y ait antinomie apparente entre ces deux modes, entre ces deux points de vue, la synthèse est faite, la conciliation est faite, et il n’y a pas une seule de mes pensées qui ne corresponde à un mouvement cérébral comme il n’y a pas un seul mouvement cérébral qui ne corresponde au moins à un commencement de pensée.
Or, il en est de même dans l’histoire et en même temps que vous pouvez expliquer tous les phénomènes historiques par la pure évolution économique, vous pouvez aussi les expliquer par le désir inquiet, permanent, que l’humanité a d’une forme supérieure d’existence, et pour préciser la question, voici, citoyens, comment, à mon sens, le problème se pose, voici les explications complémentaires que je suis obligé de demander aux théoriciens du marxisme.
Marx dit :
Le cerveau humain ne crée pas de lui-même une idée du droit qui serait vaine et creuse ; il n’y a dans toute la vie, même intellectuelle et morale de l’humanité, qu’un reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain."
Eh bien ! je l’accepte. Oui, il n’y a dans tout le développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l’humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau humain ; oui, mais il y a en même temps le cerveau humain, il y a par conséquent la préformation cérébrale de l’humanité.
L’humanité est le produit d’une longue évolution physiologique qui a précédé l’évolution historique, et lorsque l’homme, selon cette évolution physiologique, a émergé de l’animalité, immédiatement inférieure, il y avait déjà dans le premier cerveau de l’humanité naissante des prédispositions, des tendances.
Quelles étaient-elles ?
Il y avait d’abord l’aptitude à ce que j’appellerai les sensations désintéressées. A mesure que l’on s’élève dans l’échelle de la vie animale, on constate que les sens purement égoïstes se subordonnent peu à peu aux sens esthétiques et désintéressés. Aux rangs inférieurs de l’animalité, la vue est peu développée, l’ouïe l’est peu, ce qui est développé c’est l’odorat, c’est la faculté de préhension ; c’est le goût, c’est-à-dire tous les sens qui sont mis surtout en mouvement par la proie, tous les sens qui mettent surtout en mouvement l’appétit physique et égoïste. Au contraire, à mesure qu’on s’élève dans l’animalité, voyez se développer le sens de l’ouïe, et le sens de la vue. Et c’est par l’oeil qu’arrive à l’animal l’image de la proie, qu’il devrait saisir il est vrai, mais en même temps bien d’autres images lui arrivent qui ne peuvent mettre en mouvement son appétit animal ; par l’ouïe, si l’animal recueille bien des bruits, des rumeurs qui peuvent le mettre sur la trace de la proie, ou qui peuvent l’avertir du danger, il lui arrive aussi bien des harmonies qui n’ont aucun rapport immédiat avec son appétit physique et les conditions positives de sa sécurité. En sorte que, par la vue inondée d’images qui dépassent la sensibilité immédiate de l’animal, par l’ouïe pénétrée de sonorités qui dépassent le besoin immédiat de l’animal, l’univers pénètre dans l’animalité, sous une autre forme que celle de la lutte pour la vie. C’est déjà dans l’animal le besoin, la joie, l’éblouissement de la lumière, c’est déjà le besoin, la joie, l’enchantement de la mélodie et de l’harmonie ; du fond de la vie organique purement égoïste va éclore peu à peu le sens esthétique et désintéressé, et dans la forêt profonde, toute frissonnante de rumeurs et de clarté, l’univers entre dans l’animal comme un roi.
Outre cette prédisposition première que l’homme-animal apportait au début de la longue évolution économique, il y avait de plus la faculté, déjà éveillée chez les animaux eux-mêmes, de saisir le général dans le particulier, le type de l’espèce dans l’individu, de démêler la ressemblance générique à travers les diversités individuelles.
Dans les autres individus qui vont passer devant lui, avec lesquels les lois du développement économique le mettront en contact, l’individu homme, et l’animal homme, ne verra pas seulement des formes associées ou ennemies, il verra des forces semblables et alors il y a en lui un premier instinct de sympathie imaginative qui, par la ressemblance saisie et constatée, lui permettra de deviner et de sentir les joies des autres, de deviner et d’éprouver leurs douleurs. Dès le début de la vie, à côté de l’égoïsme brutal, on trouve ce sentiment préparant la réconciliation fraternelle de tous les hommes après les séculaires combats.
Enfin, dès le début de sa vie, avant la première manifestation de sa pensée, l’homme a ce que l’on peut appeler le sens de l’unité, la première manifestation de son mouvement intellectuel c’est la réduction de tous les êtres, de toutes les formes et de toutes les forces, à une unité vaguement entrevue ; voilà comment on peut dire que l’homme est, dès sa première heure, un animal métaphysicien, puisque l’essence même de la métaphysique, c’est la recherche de l’unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois.
La preuve de ce sens premier de l’unité est dans la création spontanée de langage, avec ses hiérarchies de mots, qui ne font que représenter des hiérarchies d’idées s’enveloppant les unes dans les autres, avec ses catégories verbales traduisant les catégories intellectuelles.
En résumé, j’accorde à Marx que tout le développement ultérieur ne sera que le réfléchissement de phénomènes économiques dans le cerveau, mais à condition que nous disions qu’il y a déjà dans ce cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d’unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique.
Remarquez, encore une fois, que je ne juxtapose pas les facultés intellectuelles aux forces économiques, que je ne veux pas reconstituer ce syndicat de facteurs historiques que notre éminent ami Gabriel Deville a dispersé avec tant de vigueur, il y a quelques mois. Non, je ne veux pas de cette juxtaposition, mais je dis qu’il est impossible que les phénomènes économiques constatés pénètrent dans le cerveau humain, sans y mettre en jeu ces ressorts primitifs que j’analysais tout-à-l’heure. Et voilà pourquoi je n’accorde pas à Marx que les conceptions religieuses, politiques, morales, ne sont qu’un reflet des phénomènes économiques. Il y a dans l’homme une telle pénétration de l’homme même et du milieu économique qu’il est impossible de dissocier la vie économique et la vie morale ; pour les subordonner l’une à l’autre, il faudrait d’abord les abstraire l’une de l’autre ; or, cette abstraction est impossible : pas plus qu’on ne peut couper l’homme en deux et dissocier en lui la vie organique et la vie consciente, on ne peut couper l’humanité historique en deux et dissocier en elle la vie idéale et la vie économique. Telle est ma thèse, dont je trouve la confirmation partielle dans la philosophie grecque.
Les Grecs n’ont pas commencé à constater les antinomies économiques, les lois qui établissent l’ordre dans la cité, l’opposition et la conciliation des pauvres et des riches, pour projeter ensuite leurs observations économiques sur l’univers ; non, ils ont d’un même coup d’oeil et dans une même conception réuni les phénomènes économiques et les phénomènes naturels. Voyez Héraclite, Empédocle, Anaximandre ; ils constatent dans des formules uniques les liens et les contradictions des éléments, que ces éléments appartiennent à la nature, le chaud et le froid, le lumineux et le ténébreux, ou à l’organisme physiologique, les sains et les malades, ou à la vie intellectuelle, le parfait et l’imparfait, l’égal et l’inégal, ils font une table unique de ces oppositions empruntées soit à la nature, soit à la société, et c’est dans Héraclite le même mot Cosmos qui formule tout à la fois l’ordre du monde résultant de la conciliation des contraires, et l’ordre dans la cité résultant de la conciliation des factions. C’est d’une seule vue que les penseurs grecs saisissent l’ordre du monde se débrouillant du chaos social.
Ne pouvant en quelques paroles, à la fois trop longues et trop brèves, qu’effleurer la question, je me borne à adresser aux théoriciens marxistes une autre demande d’explications, et je leur dis ceci :
Quel jugement portez-vous, si vous en portez un (et de cela je suis certain), sur la direction du mouvement économique et du mouvement humain ?
Il ne suffit pas de dire qu’une forme de la production succède à une autre forme de la production ; il ne suffit pas de dire que l’esclavage a succédé à l’anthropophagie, que le servage a succédé à l’esclavage, que le salariat a succédé au servage, et que le régime collectiviste ou communiste succèdera au salariat. Non, il faut encore se prononcer. Y a-t-il évolution ou progrès ? Et s’il y a progrès, quelle est l’idée décisive et dernière à laquelle on mesure les diverses formes du développement humain ? Et encore, si l’on veut écarter comme trop métaphysique, cette idée de progrès, pourquoi le mouvement de l’histoire a-t-il ainsi été réglé de forme en forme, d’étape économique en étape économique, de l’anthropophagie à l’esclavage, de l’esclavage au servage, du servage au salariat, du salariat au régime socialiste, et non pas d’une autre façon ? Pourquoi, en vertu de quel ressort, je ne dis pas en vertu de quel décret providentiel, puisque je reste dans la conception matérialiste et positive de l’histoire, mais pourquoi, de forme en forme, le développement humain a-t-il suivi telle direction et non pas telle autre ?
Pour moi la raison en est simple, si l’on veut admettre l’action de l’homme comme homme, l’action de ces forces humaines initiales dont j’ai parlé.
C’est que, précisément parce que les rapports économiques de production s’adressent à des hommes, il n’y a pas une seule forme de production qui ne renferme une contradiction essentielle, tant que la pleine liberté et la pleine solidarité des hommes n’aura pas été réalisée.
C’est Spinoza qui a démontré admirablement la contradiction intime de tout régime tyrannique, de toute exploitation politique ou sociale de l’homme par l’homme, non pas en se plaçant au point de vue du droit abstrait, mais en montrant qu’on se trouvait là en présence d’une contradiction de fait. Ou bien la tyrannie fera à ceux qu’elle opprime tant de mal qu’ils cesseront de redouter les suites que pourrait avoir pour eux une insurrection, et alors les opprimés se soulèveront contre l’oppresseur, ou bien celui-ci, pour prévenir les soulèvements, ménagera dans une certaine mesure les besoins, les instincts de ses sujets, et il les préparera ainsi à la liberté. Ainsi, de toute façon, la tyrannie doit disparaitre en vertu du jeu des forces, parce que ces forces sont des hommes.
Il en sera de même tant que l’exploitation de l’homme par l’homme n’aura pas pris fin. C’est Hegel encore qui a dit, avec une précision souveraine :
La contradiction essentielle de toute tyrannie politique ou économique, c’est qu’elle est obligée de traiter comme des instruments inertes des hommes qui, quels qu’ils soient, ne pensent jamais descendre à l’inertie des machines matérielles."
Et remarquez que cette contradiction est, tout à la fois, une contradiction logique et une contradiction de fait.
C’est une contradiction logique, puisqu’il y a opposition entre l’idée même de l’homme, c’est-à-dire d’un être doué de sensibilité, de spontanéïté et de réflexion, et l’idée de machine. C’est une contradiction de fait puisqu’en se servant de l’homme, outil vivant, comme d’un outil mort, on violente la force même dont on veut se servir et on aboutit ainsi à un mécanisme social discordant et précaire. C’est parce que cette contradiction viole à la fois l’idée de l’homme et la loi même de mécanique, selon laquelle la force homme peut être utilisée, que le mouvement de l’histoire est tout à la fois une protestation idéaliste de la conscience contre les régimes qui abaissent l’homme, et une réaction automatique des forces humaines contre tout arrangement instable et violent. Qu’était l’anthropophagie ? Elle était doublement contradictoire, car en obligeant l’homme à égorger l’homme en dehors même de l’excitation du combat, elle faisait violence à ce premier instinct de sympathie dont j’ai parlé : contradiction morale ; - et, de plus, elle faisait de l’homme, qui a une aptitude certaine au travail réglé, à la production, une sorte de bête de proie dont on ne peut utiliser que la chair : contradiction économique. Dès lors l’esclavage devait naitre, parce que la domestication de l’homme blessait moins l’instinct de sympathie et ménageait mieux l’intérêt du maitre en tirant de l’homme, par le travail, beaucoup plus qu’il ne donnait par sa subsistance.
Et l’on ferait sans peine la même démonstration pour l’esclavage, pour le servage, pour le salariat. Dès lors, on comprend, puisque tout le mouvement de l’histoire résulte de la contradiction essentielle entre l’homme et l’usage qui est fait de l’homme, que ce mouvement tende comme à sa limite, à un ordre économique où il sera fait de l’homme un usage conforme à l’homme. C’est l’humanité qui, à travers des formes économiques qui répugnent de moins en moins à son idée, se réalise elle-même. Et il y a dans l’histoire humaine non seulement une évolution nécessaire, mais une direction intelligible et un sens idéal. Donc, tout le long des siècles, l’homme n’a pu aspirer à la justice qu’en aspirant à un ordre social moins contradictoire à l’homme que l’ordre présent, et préparé par cet ordre présent, et ainsi l’évolution des formes économiques, mais en même temps, à travers tous ces arrangements successifs, l’humanité se cherche et s’affirme elle-même, et quelle que soit la diversité des milieux, des temps, des revendications économiques, c’est un même soufle de plainte et d’espérance qui sort de la bouche de l’esclave, du serf et du prolétaire ; c’est ce soufle immortel d’humanité qui est l’âme de ce qu’on appelle le droit. Il ne faut donc pas opposer la conception matérialiste et la conception idéaliste de l’histoire. Elles se confondent en un développement unique et insoluble, parce que si on ne peut abstraire l’homme des rapports économiques, on ne peut abstraire les rapports économiques de l’homme et l’histoire, en même temps qu’elle est un phénomène qui se déroule selon une loi mécanique, est une aspiration qui se réalise selon une loi idéale.
Et, après tout, n’en est-il pas de l’évolution de la vie comme de l’évolution de l’histoire ? Sans doute, la vie n’est passée d’une forme à une autre, d’une espèce à une autre, que sous la double action du milieu et des conditions biologiques immédiatement préexistantes et tout le développement de la vie est susceptible d’une explication matérialiste mais en même temps on peut dire que la force initiale de vie concentrée dans les premières granulations vivantes et les conditions générales de l’existence planétaire déterminaient d’avance la marche générale et comme le plan de la vie sur notre planète. Ainsi, les êtres sans nombre qui ont évolué, en même temps qu’ils ont subi une loi, ont collaboré par une aspiration secrète à la réalisation d’un plan de vie. Le développement de la vie physiologique comme de la vie historique a donc été fait ensemble idéaliste et matérialiste. et la synthèse que je vous propose se rattache à une synthèse plus générale que je ne puis indiquer sans la fortifier.
Mais pour revenir à la question économique, est-ce que Marx lui-même ne réintroduit pas dans sa conception historique l’idée, la notion de l’idéal du progrès, du droit ? Il n’annonce pas seulement la société communiste comme la conséquence nécessaire de l’ordre capitaliste : il montre qu’en elle cessera enfin cet antagonisme des classes qui épuise l’humanité : il montre aussi que pour la première fois la vie pleine et libre sera réalisée par l’homme, que les travailleurs auront tout ensemble la délicatesse nerveuse de l’ouvrier et la vigueur tranquille du paysan, et que l’humanité se redressera, plus heureuse et plus noble, sur la terre renouvelée.
N’est-ce pas reconnaitre que le mot justice a un sens, même dans la conception matérialiste de l’histoire, et la conciliation que je vous propose, n’est-elle pas, dès lors, acceptée de vous ?
Note
[*] Le 9 juillet 1894, Jean Jaurès avait fait une conférence sur le matérialisme économique de Karl Marx devant les Etudiants collectivistes, à l’hôtel des Sociétés savantes, à Paris
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Jules Monnerot, le communisme et l’islam
Conférence donnée à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier et de Chrétienté-Solidarité, en août 2006 à Sienne.
Jules Monnerot a publié sa Sociologie du communisme en 1949. Je préviens les courageux : c’est un gros livre, souvent difficile à lire, et parfois obscur. Le style de Monnerot n’est pas agréable, et l’on ne comprend pas toujours ce qu’il veut dire, parce qu’il veut souvent dire plusieurs choses à la fois et que sa pensée se bouscule elle-même. C’est pourtant un livre essentiel.
Comme son titre l’indique, c’est une description sociologique de communisme. Mais en procédant ainsi, Monnerot, qui à l’époque était plutôt de gauche, démontait l’imposture communiste de façon beaucoup plus profonde et radicale que ne le faisaient la plupart des anticommunistes. On ne s’étonne donc pas que ce livre ait été plutôt mal reçu, bien que publié par la prestigieuse maison Gallimard. Car l’intelligentsia de l’époque, en 1949, donc peu de temps après la guerre, était en grande partie gangrenée par le communisme, considéré comme l’espoir des travailleurs. La réaction la plus significative fut celle d’Emmanuel Mounier, le fameux personnaliste chrétien, fondateur de la revue Esprit. Il écrivit une lettre de félicitations à Monnerot, dans laquelle il lui disait qu’i n’avait pas un seul moment de divergence avec lui. Puis il publia dans Esprit une longue recension de Sociologie du communisme, où il lui faisait le reproche majeur de ne pas faire de distinction entre le nazisme et le communisme ; le nazisme, écrivait Mounier, était né d’un antihumanisme foncier, alors que le communisme est né sur l’humanisme socialiste et il nous laisse l’espoir de ses origines. En privé, Mounier était d’accord avec Monnerot, et dans sa revue il rejetait l’essentiel de la démonstration de Monnerot, puisque Monnerot montre que le communisme et le nazisme sont tous deux des totalitarismes qu’il appelle religions séculières. Alors que Mounier, pourtant, au contraire de Monnerot, se disait catholique et connaissait la condamnation par le pape Pie XI du communisme intrinsèquement pervers.
Le fait est intéressant sur le plan psychologique. Mounier, lorsqu’il écrit personnellement à Monnerot, se dit entièrement d’accord avec lui. Et lorsqu’il écrit dans sa revue, il dit autre chose, et même le contraire. C’est qu’il est alors sous le regard de l’intelligentsia à laquelle il s’adresse, et qui a toutes les indulgences pour le communisme. Si Mounier veut continuer à exister dans cette intelligentsia, il ne doit pas choquer ses pairs. C’est un bon exemple du phénomène de la pensée unique.
Sociologie du communisme fut discrètement réédité par Gallimard en 1963, et retourna aussitôt dans les poubelles de l’histoire, comme disent les marxistes. L’intelligentsia était alors atteinte jusqu’à l’os par le communisme. En 1978, c’est Jean Edern Hallier qui réédita ce livre. Preuve, s’il en était, que la critique du communisme ne pouvait plus être que le fait de marginaux. En 2004, le livre a été de nouveau réédité, de façon encore plus marginale, par les Editions du Trident, la petite maison de Jean-Gilles Malliarakis, qui s’honore de l’avoir fait.
L’islam du XXe siècle
Bien sûr, on peut se demander s’il est bien nécessaire de faire connaître aujourd’hui cet ouvrage. Car s’il était fondamental dans l’après guerre et au cours des années de menace soviétique, depuis lors le communisme s’est effondré presque partout, et le communisme soviétique à proprement parler, celui dont Moscou était le centre mondial, et qui est l’objet propre de l’étude de Monnerot, a disparu.
En fait, ce livre est pourtant davantage d’actualité aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque. Dans ce sens surtout qu’il est plus immédiatement compréhensible aujourd’hui qu’à l’époque, et plus opérationnel, si l’on peut dire.
Voici pourquoi.
Le premier chapitre est intitulé L’islam du XXe siècle. Or il ne s’agit pas que du premier chapitre. L’analogie entre l’islam et le communisme sous-tend tout le livre, ce sera même l’essentiel de la troisième partie, la plus longue. Or, en 1949, personne ne se préoccupe de l’islam, personne ne s’intéresse même à l’islam, à l’exception de quelques orientalistes. Et si le communisme est perçu par les esprits lucides comme une réelle et immédiate menace, l’islam ne l’est pas. De fait, alors, il ne l’est pas. Et d’ailleurs, dans le livre de Monnerot, il ne s’agit même pas de l’islam contemporain, mais de l’islam des premiers siècles de l’hégire, celui de la conquête. Ainsi, l’analogie établie par Monnerot, si elle peut paraître intellectuellement séduisante, et si elle est intéressante sur le plan de l’histoire des idées et des civilisations, n’est d’aucune utilité pratique au moment où il publie son livre. A la limite, on se moque bien, dans les années 50, de savoir que le communisme d’aujourd’hui fonctionne comme l’islam d’autrefois, ça ne sert à rien de le savoir.
Or aujourd’hui il en va tout autrement. La démonstration de Monnerot devient d’un intérêt crucial. Car si le communisme était selon Monnerot l’islam du XXe siècle, il est évident que la démonstration vaut dans les deux sens, et que la proposition inverse est tout aussi vraie : l’islam est le communisme du XXIe siècle.
Et là, la démonstration de Monnerot retrouve toute son importance. Elle prend même une importance qu’on ne lui soupçonnait pas en 1949, et elle devient d’une actualité brûlante.
L’islam est le communisme du XXIe siècle
Car voilà ce qu’il faut avant tout expliquer à nos contemporains : l’islam n’est pas une religion au sens où nous entendons ce mot en Occident chrétien ; c’est une idéologie totalitaire de conquête, qui utilise à son profit des schémas religieux pervertis, exactement comme le communisme. Et c’est seulement si l’on comprend cela qu’on comprend pourquoi il faut lutter contre l’islam. Car tant qu’on ne le comprend pas, il est évident que, dans notre république laïque, nous n’avons aucune raison de ne pas donner à la religion musulmane les droits que l’on concède au christianisme, et même de lui en donner un peu plus puisqu’il faut respecter les minorités, surtout immigrées, donc défavorisées, etc. etc.
L’expression qu’utilise Monnerot est celle de religion séculière. Le communisme, comme l’islam, fonctionne comme une religion séculière. A savoir une religion totalement immergée dans le monde, qui n’est donc pas une religion, mais qui utilise les ressorts de la religion, et comme la religion est dévoyée en étant sécularisée, ses ressorts le sont aussi. La religion séculière traduit des dogmes religieux - elle les profane - en organisation politique, sociale et militaire. Elle devient fatalement un totalitarisme idéologico-militaire à vocation de domination mondiale, animé par le fanatisme religieux de ceux qui possèdent la vérité et veulent l’imposer à la terre entière par tous les moyens.
Dans son premier chapitre, celui qui est donc intitulé L’islam du XXe siècle, Monnerot n’examine en fait qu’un aspect particulier de la question. Le point de départ est son analyse de la façon dont le communisme russe agit à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie. A l’intérieur, l’Etat russe construit le socialisme, à l’extérieur, le Komintern répand la « foi » communiste pour détruire les sociétés capitalistes. Les leaders de la révolution mondiale commandent de Moscou les troupes qu’ils se constituent dans les autres pays, sans considération de frontières ou de nations. Comme une religion universelle. Ainsi, dit Monnerot, « de manière assez comparable à ce qui se produisit lors de l’apparition de l’islam, le communisme se présente à la fois comme religion séculière et comme Etat universel. Le phénomène est singulièrement vorace : État universel, il tend à supprimer les particularités sur quoi se fonde la division du monde en unités réellement différentes (les nations furent les dernières en date des unités de ce genre) ; religion séculière, il draine les ressentiments, organise et rend efficaces les impulsions qui dressent des hommes contre les sociétés où ils sont nés, il travaille obstinément à entretenir, favoriser, accélérer cet état de séparation d'avec elles-mêmes, et de sécession d'une partie de leurs forces vives qui précipite les rythmes de la dissolution et de la destruction. Si le fait est sans précédent depuis que l'Europe s'est dégagée du monde méditerranéen, puis des migrations torrentielles venues de l'Est, et s'est constituée à partir de celui-ci et de celles-là, il n'est pas sans analogue dans la partie orientale de l'ancien continent. La Russie soviétique (gardons-lui le nom qu'elle s'est donné et qui nomme inexactement le régime qu'elle s'est donné) n'est pas le premier empire où la puissance temporelle et publique se double d'une puissance moins visible, qui, à l'œuvre au-delà des frontières de l'empire, sape et mine les structures sociales de collectivités voisines. L'Orient islamique offre plusieurs exemples d'une telle dualité et d'une telle duplicité. Les Fatimides d'Égypte et, plus tard, les Séfévides de Perse, du centre de leurs États, animaient et dirigeaient une légende active et organisatrice, un mythe historique apte à fanatiser des hommes, à obtenir d'eux le don total d'eux-mêmes, à en faire contre la société où ils vivaient des guerriers sans merci de l'underworld. Les Séfévides avaient comme ancêtre éponyme un saint d'où ils tiraient par hérédité magique le pouvoir religieux au nom duquel ils agissaient. Chiites d'origine arabe, ils avaient constitué un ordre militant qui par toute la Perse et l'Asie Mineure se livrait à la propagande et au noyautage, recrutait des « militants », des « adhérents » et des « sympathisants » : ce sont les soufis ; sur le trône, ils restent tels aux yeux des autres souverains, de même que Staline, chef d'État, reste, aux yeux des autres chefs d'État et à juste titre, le chef du communisme mondial
« Cette confusion du politique et du religieux fut une des caractéristiques majeures du monde islamique: elle permet à des chefs d'État d'agir en dehors des frontières de leurs États en tant que commandeurs des croyants (emir al muminim). Ainsi des khalifes ont disposé d'instruments dociles, d'âmes damnées, partout où il y avait des hommes qui relevaient de leur autorité. Les frontières territoriales, par lesquelles certains de leurs sujets semblent leur échapper, ne sont que des obstacles matériels; si l'on est contraint par la force de feindre de s'y arrêter, la propagande et la guerre souterraines ne s'en poursuivent pas moins au-delà. Ces religions n'ont pas de frontière. La Russie soviétique, qui n'est que le centre géographique d'où rayonne l'expansion communiste, ne peut admettre de frontières que provisoires. Les frontières de l'expansion russe ne tracent jamais à cet « Islam » en marche que des limites temporaires. Le communisme, comme l'Islam conquérant, ignore la distinction du politique et du religieux, et s'il prétend simultanément au double rôle d'État universel et de doctrine universelle, ce n'est pas cette fois-ci à l'intérieur d'une civilisation, d'un « monde » coexistant avec d'autres civilisations, d'autres « mondes », mais à l'échelle de la terre. Pour l'homme cultivé d'Europe ou d'Amérique, s'il n'est pas communiste, le communiste est un fanatique religieux au service d'un Empire en expansion qui tend à la domination mondiale. Aux yeux des communistes, il n'en est pas ainsi : l'avènement du communisme est ce qui doit arriver : toute l'histoire, tout le passé humain ne prend de sens que par ce fait futur. Le communisme est en marche. La religion n'est religion que pour les autres. Pour le religionnaire, elle n'est que la forme la plus haute de la vérité. Aux yeux du vrai croyant, il n'y a plus de Russie, mais ce croyant ne croit pas qu'il est croyant : il est en possession de la vérité, c'est-à-dire qu'il prend ce qui le possède pour la vérité. On le voit saisi, pour cette « vérité », d'un attachement actif que la vérité (dans la science) n'a pas coutume d'inspirer, et qu'elle ne demande pas. Le communisme est une confession et cette confession a quelque chose comme une patrie; de ce fait une telle patrie n'est pas une patrie comme les autres. Le communisme est à la Russie soviétique comme à l'Empire abbasside la religion islamique : ce n'est qu'une comparaison, mais nécessaire : le communisme n’est pas un parti nationaliste étranger, comme disait Léon Blum, c’est une secte religieuse de conquérants du monde pour qui la Russie n’est que la position fortifiée à partir de quoi on livre bataille. »
Dans la troisième partie du livre, Monnerot soulignera que Moscou est l’équivalent de La Mecque, c’est la ville sainte dominée par la coupole du Kremlin. Et sous la direction du Kremlin, l’empire tout entier travaille au triomphe de la religion, et la religion tout entière travaille au triomphe de l’Empire. L’un et l’autre ont les mêmes chefs, et c’est ce qui constitue le caractère islamique du système. Staline est le calife du Kremlin.
Dialectique et double jeu
Avant la page que je viens de lire, Monnerot montrait que le communisme agit dans les pays où il n’est pas au pouvoir de façon exactement inverse à la façon dont il agit dans les pays où il est au pouvoir. Le phénomène a d’ailleurs été souvent analysé de façon plus systématique que le fait Monnerot. Dans les pays communistes, on inculque le culte de l’autorité, de la hiérarchie, de la discipline, de l’abnégation au travail, du sacrifice personnel, car il faut tout sacrifier à l’édification du socialisme. Dans les pays capitalistes, les communistes développent au contraire une subversion tous azimuts, une contestation générale, de tout ordre et de toute autorité, et des revendications aussi permanentes qu’extravagantes. Dans les pays communistes, toute grève est interdite. Dans les pays capitalistes, les communistes exigent un droit de grève sans limite. C’est que dans les pays communistes on construit le socialisme, alors que dans les pays capitalistes il faut d’abord détruire le système, et que tous les moyens sont bons pour y arriver, comme l’affirme la morale léniniste.
On constatera, et cela Monnerot ne le dit pas, car il ne pouvait pas le savoir, mais c’est conforme à sa démonstration, que depuis l’irruption de l’islam dans notre pays, les musulmans se comportent exactement comme les communistes. Dans les pays musulmans, il n’y a aucune liberté d’expression, les non-musulmans sont, dans le meilleur des cas, tolérés. A La Mecque, qui est le Moscou de l’islam, et dans toute l’Arabie saoudite, les chrétiens n’ont pas le droit de cité. Il est interdit de construire des églises ou quelque autre temple que ce soit, toute cérémonie autre que musulmane est strictement interdite. Et les pays musulmans rejettent la déclaration des droits de l’homme de l’ONU. Dans nos pays, au contraire, les musulmans revendiquent à leur profit les droits de l’homme, la liberté d’expression, le respect des valeurs républicaines, y compris laïques, et au nom de ces valeurs le droit pour les minorités religieuses d’avoir leurs édifices, etc. Un intellectuel comme Tariq Ramadan, par exemple, est passé maître dans cet art de la dialectique. J’ai dit dialectique. Bien sûr. Le mot vient tout seul. Or la dialectique, c’est le fondement du marxisme-léninisme.
En l’occurrence, il s’agit plus encore de double-jeu que de dialectique. Mais le résultat est le même : il s’agit de faire exploser le terrain de l’adversaire en se servant de ses propres armes. Les droits de l’homme sont une arme universelle, qui a été abondamment utilisée par les communistes, comme ils le sont aujourd’hui par l’islam. Au nom des droits de l’homme il fallait admettre un parti communiste inféodé à Moscou et financé par Moscou, et des syndicats ouvertement révolutionnaires, dont le but avéré est la destruction de la société. Au nom des droits de l’homme, il faut favoriser la construction de mosquées, admettre le port du voile, permettre aux musulmans de constituer des zones où ils peuvent vivre selon leurs coutumes, etc.
Jusqu’à ce que la société qui a laissé proliférer ce cancer soit détruite et passe sous la coupe de ceux auxquels elle a permis de la détruire, communiste ou islamiste, dans les deux cas une implacable dictature où les droits de la personne humaine sont niés. Radicalement niés, qu’il s’agisse du communisme ou de l’islam, et c’est une autre similitude entre les deux idéologies.
La connivence
Cela explique la connivence entre les communistes et les islamistes. On en a une illustration permanente avec l’action du MRAP en faveur des musulmans. On en a eu une illustration saisissante en novembre 2003, lorsque le Forum social européen, à savoir le rassemblement européen des altermondialistes, eut lieu à Paris et dans la région parisienne. Non seulement les islamistes en étaient officiellement partie prenante, mais l’une des séances les plus suivies fut celle où il y avait à la tribune Tariq Ramadan, flanqué de l’archéo-stalinienne Madeleine Reberioux, qui était là au titre de la Ligue des droits de l’homme (ce qui est en soi tout un programme), et de Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP. Notre agence de presse officielle, l’AFP, souligna qu’à l’applaudimètre Tariq Ramadan l’emporta sur tous les intervenants. En clair, l’orateur le plus applaudi par les altermondialistes, autrement dit par les néo-communistes (et aussi par les archéo qui étaient là aussi en grand nombre, puisque c’était en Seine-Saint-Denis), fut l’idéologue islamiste.
Cette connivence ne date pas d’hier. On se souvient que pendant l’époque communiste la majorité des pays arabo-musulmans étaient dans l’orbite soviétique. Il ne s’agissait pas seulement de se mettre sous l’aile soviétique contre les anciens pays coloniaux. Il s’agissait d’une connivence idéologique. Cela avait commencé dès 1921. Précisément le 16 mars 1921. Ce jour-là, Moustapha Kemal présidait à Angora une conférence des délégués des Etats musulmans d’Asie et du Caucase. Le banquet final était offert par l’ambassadeur de Russie soviétique à Ankara. Le soi-disant laïque Moustapha Kemal exalta dans son discours le nationalisme et l’islamisme turcs, et il définit sa ligne de conduite en citant le manifeste du camarade Trotski : l’unité et la force de l’Armée rouge. Un historien a pu écrire : « La conférence d’Angora scella le front commun de l’islam et du bolchevisme et fit de ce front la direction politique suprême dans le Moyen Orient. »
La référence de Moustapha Kemal à l’Armée rouge comme modèle est frappante. Elle correspond exactement à ce que définit longuement Monnerot : le communisme soviétique est essentiellement militaire. La structure du parti communiste est celle d’une armée : elle est strictement verticale. Les instances ne communiquent entre elles que de façon verticale, les instances de même niveau sont cloisonnées. Toute initiative vient d’en haut. A tous les niveaux, les prétendues élections sont des nominations faites par l’échelon supérieur. Monnerot donne une citation de Staline qui le confirme explicitement : « 3 000 ou 4 000 hommes au commandement suprême, les généraux de notre Parti. Puis 30 000 à 40 000 commandants intermédiaires : ceux-ci constituent le corps des officiers de notre parti. Et enfin 100 000 à 150 000 éléments dirigeants de notre parti : ce sont si l’on peut s’exprimer ainsi les sous-officiers du parti. » D’où une militarisation de toute la société. On parlait de complexe militaro-industriel, mais c’était toute l’économie soviétique qui était militaire. Et les fonctionnaires étaient eux-mêmes organisés comme une armée : telle était la très spécifique bureaucratie soviétique.
Tout est militaire, parce que tout doit servir à la conquête du monde, à la domination du monde. Monnerot voyait là encore une analogie frappante avec l’islam. Avec l’islam des origines, puisque c’est celui dont il parle. Dès l’origine, l’islam fut constitué comme une armée, et l’on sait avec quelle efficacité, et quelle foudroyante rapidité, cette armée conquit un territoire qui allait de la Perse à l’Espagne.
C’est pourquoi le jihad est une obligation pour tout musulman dans le Coran. Et l’on sait que le Coran est la parole incréée de Dieu, la vérité absolue à laquelle nul ne peut toucher. Contrairement à ce que veulent nous faire croire des ignorants tombés sous le charme de Tariq Ramadan et consorts, le jihad est donc toujours une obligation de tout musulman. On l’avait oublié, lorsque les musulmans paraissaient circonscrits dans des frontières devenues stables. Il n’y a pas de jihad à l’intérieur d’un pays musulman gouverné par de vrais musulmans. Mais la conquête a repris, notamment par le biais de l’immigration. Et le jihad redevient d’actualité. Il remplace la menace soviétique. Et les mêmes compagnons de route qui niaient la menace communiste nient aujourd’hui la menace islamiste.
La révolution communiste est celle qui doit permettre l’instauration d’un monde radicalement nouveau, un monde unifié, unitaire, totalitaire. On parle aujourd’hui de révolution islamique. Ce n’est évidemment pas une expression traditionnelle. On voit bien là la contamination marxiste. La révolution islamique se fait sur le modèle de la révolution communiste. Ou plutôt c’est une autre forme de la révolution communiste. Elle est nouvelle dans la mesure où elle emprunte certaines formes au marxisme, mais elle est bien plus ancienne que le communisme puisqu’elle est une forme du jihad.
Ainsi, dès l’origine, le jihad est une forme de révolution à la manière de la révolution communiste.
La confusion du politique et du religieux
L’islam, dit Monnerot, nous a légué le modèle d’une société où le politique et le sacré sont confondus. Le Coran était la règle indissolublement religieuse, politique et civile. Pendant la grand période conquérante, ce qu’il y avait dans l’islam d’Etat, au sens que nous donnons à ce mot, participait de la doctrine sacrée du prophète, était le corps, la chair et la vie de la doctrine. Comme dans les religions séculières inhérentes aux absolutismes du XXe siècle, les compagnons du prophète, ceux en qui était diffuse la légitimité révolutionnaire, ne constituaient pas une Eglise. L’élite prophétique (dans le communisme il s’agit du sommet du parti) détient un pouvoir d’autant plus absolu qu’il est comme une condensation du pouvoir de la société elle-même.
Dans le communisme comme dans l’islam il n’y a pas d’Eglise, il y a une totale confusion de la politique et du sacré, du religieux et du social, les chefs ont un pouvoir d’autant plus absolu qu’ils incarnent la société dans toutes ses dimensions.
On pourrait objecter que la comparaison n’est pas pertinente, dans la mesure où le communisme athée rejette toute notion de sacré, alors que l’islam est fondé sur le sacré. C’est justement le grand intérêt de l’étude de Monnerot que de montrer que l’analogie se situe précisément sur ce plan de la confusion entre le politique et le religieux. Et que le communisme, qui est bel et bien religieux, quoi qu’il prétende, s’inscrit dans le mouvement initié par l’islam.
Il écrit ceci : « L’absolutisme du XXe siècle semblera naître en Russie d’une religion pour ainsi dire inconsciente de soi. C’est parce que le marxisme est scientifique, et qu’en tant que science il se confond dans l’esprit des marxistes avec l’autorité intellectuelle la plus haute (la Science, la Science avec une majuscule, la Science déifiée du XIXe siècle) qu’il doit régner, qu’il doit être imposé, d’où le caractère islamique de l’entreprise communiste. Le caractère sacré du marxisme n’est point proclamé ; le marxisme est fondé en principe sur la négation du sacré. Il est en principe tout autre chose que le sacré, il est le vrai. De fait, il y a dans le communisme une contagion du sacré qui passe de la Weltanschauung (vision du monde) marxiste aux califes qui la font régner sur terre. C’est ainsi que Staline devient commandeur des croyants. »
Le communisme est fondé à la fois sur la sacralisation de la science, de la science érigée en idéologie et devenant fausse par le fait même, et sur une profanation du christianisme. L’axe vertical de la transcendance est renversé sur l’horizontale du temps. L’eschatologie, la vision du monde éternel, est remplacée par la perspective terrestre de la société sans classe, l’espérance théologale par la promesse du bonheur collectif futur qui mérite tous les sacrifices des générations présentes, la rédemption est remplacée par la révolution. Les cieux nouveaux et la terre nouvelle sont à construire ici et maintenant, l’homme nouveau (expression communiste omniprésente et reprise de saint Paul) ne naît pas de la grâce mais de la rééducation idéologique et de la lutte des classes. Tout est ainsi profané : l’autocritique remplace la confession, les punitions infligées au coupable remplacent la pénitence, et l’absolution est délivrée par le parti tout puissant. La charité et l’amour du prochain sont remplacés par la solidarité de classe et la fraternité entre les peuples qui impliquent la guerre contre les exploiteurs et les impérialistes. Le renversement des valeurs est universel : la paix est dans la guerre, l’amour dans la haine, la clémence dans la vengeance, la vérité dans le mensonge.
La négation de l’amour
L’islam a été une étape dans cette inversion du christianisme. Il reste certes dans l’islam une notion de la transcendance, et d’un autre monde. Mais cette transcendance est poussée à un tel degré d’absolu qu’elle est totalement inconnaissable. Avec un Dieu qualifié d’impénétrable, que personne ne peut connaître, et qui ne se trouve même pas dans le paradis, car il est encore au-dessus du paradis. Ce qui est absurde, puisque le paradis ce n’est rien d’autre que la vie divine. La vie d’amour en Dieu. Dans le christianisme, Dieu est amour. Dans l’islam, Dieu a 99 noms, aucun d’eux n’est amour. Le christianisme est une relation d’amour. Dans l’islam il n’y a ni relation ni amour.
Dans le christianisme, on obéit à Dieu parce que Dieu demande de faire le bien et d’éviter le mal, c’est le commandement de l’amour. De l’amour de Dieu et du prochain. Et l’obéissance à l’amour est la plus grande des libertés, parce que c’est une participation à la vie divine. D’où la célèbre phrase de saint Augustin : aime et fais ce que tu veux. Celui qui aime selon le plan de Dieu fait forcément et librement le bien.
Dans l’islam, il n’y a pas de notion de bien et de mal. Ni de liberté. Il y a ce qui est permis et ce qui est défendu. Ce qui est halal, et ce qui est haram. Et il n’est pas question de se demander pourquoi ceci est halal et pourquoi cela est haram. Ce sont des décrets divins éternels transmis aux hommes pour qu’ils les exécutent. Chercher à savoir pourquoi Dieu demande ceci ou cela est un grave péché.
De ce point de vue, le communisme a évidemment hérité, sans le savoir, de ce qui est constitutif de l’islam. Dans le communisme, il n’y a pas de notion morale de bien et de mal. Il y a ce qui sert la révolution, et ce qui y fait obstacle. Ce qui sert la révolution est halal, ce qui y fait obstacle est haram, aurait pu dire Lénine. Le processus est identique dans la révolution communiste et dans la révolution islamique.
De même, dans l’islam Dieu est tellement transcendant qu’il ne peut pas y avoir de communication entre l’homme et lui. Par conséquent l’homme n’a à s’occuper que de répandre le règne de Dieu sur la terre. Le règne d’un Dieu unique et totalement solitaire, qui consiste en une idéologie universelle et universellement applicable à tous afin de construire le bonheur terrestre des hommes. Et l’on voit que le paradis dévalué de l’islam n’est qu’une sorte de prolongation de la vie terrestre. Ce paradis est très proche du paradis communiste. Car le paradis communiste viendra sur terre, mais au bout d’un processus si long qu’il paraît être dans un autre monde.
Monnerot écrit : « Avant Marx, le socialisme était à l’optatif. Marx le met à l’impératif, et vise moins à convaincre les meilleurs qu’à former une immense et invincible armée de guerre sainte. »
De même l’islam, ainsi qu’on l’a vu dans les premiers siècles, et comme on le voit de nouveau aujourd’hui, ne vise pas à convaincre, mais à conquérir.
Peu après, Monnerot écrit : « L’individu tué en combattant, le dogme veut qu’il tombe pour l’Espèce entière, puisque le prolétariat, à l’exclusion présente des autres hommes, détient virtuellement l’avenir de l’espèce entière. »
L’individu tué en combattant. Monnerot parle ici du communisme. L’analogie avec l’islam est évidente et volontaire, et la phrase peut être facilement adaptée à l’islam. Monnerot ne fait pas cette adaptation, il laisse au lecteur le soin de la faire. Le jihadiste tué en combattant, l’islam veut qu’il tombe pour l’oumma, la communauté des croyants, puisque les combattants de l’oumma, à l’exclusion des autres hommes, détiennent virtuellement l’avenir de l’espèce entière.
On pourrait encore poursuivre l’analyse. Mais je crois que cela est suffisant pour comprendre ce que voulait dire Monnerot lorsqu’il appelait le communisme l’islam du XXe siècle, et surtout pour comprendre pourquoi l’islam est le communisme du XXIe siècle. Et aussi pourquoi il est important de le savoir, pour les combats à mener contre l’invasion de l’islam.
Un dernier mot. N’oubliez pas ce que je vous ai dit à propos de l’amour. Cela paraît incroyable que la notion d’amour de Dieu soit étrangère à l’islam. C’est pourtant la stricte vérité. Et lorsqu’un musulman converti explique pourquoi il s’est converti, en général c’est l’argument, le seul argument, qu’il donne : dans le christianisme, il a découvert que Dieu est amour, et il en a été bouleversé. Si un musulman vous demande votre foi, ne vous lancez pas dans un cours de théologie. Expliquez-lui seulement que la vie chrétienne est une vie d’amour avec Dieu et en Dieu. D’ailleurs, il n’y a rien d’autre à dire.
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Conférence donnée à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier et de Chrétienté-Solidarité, en août 2006 à Sienne.
Jules Monnerot a publié sa Sociologie du communisme en 1949. Je préviens les courageux : c’est un gros livre, souvent difficile à lire, et parfois obscur. Le style de Monnerot n’est pas agréable, et l’on ne comprend pas toujours ce qu’il veut dire, parce qu’il veut souvent dire plusieurs choses à la fois et que sa pensée se bouscule elle-même. C’est pourtant un livre essentiel.
Comme son titre l’indique, c’est une description sociologique de communisme. Mais en procédant ainsi, Monnerot, qui à l’époque était plutôt de gauche, démontait l’imposture communiste de façon beaucoup plus profonde et radicale que ne le faisaient la plupart des anticommunistes. On ne s’étonne donc pas que ce livre ait été plutôt mal reçu, bien que publié par la prestigieuse maison Gallimard. Car l’intelligentsia de l’époque, en 1949, donc peu de temps après la guerre, était en grande partie gangrenée par le communisme, considéré comme l’espoir des travailleurs. La réaction la plus significative fut celle d’Emmanuel Mounier, le fameux personnaliste chrétien, fondateur de la revue Esprit. Il écrivit une lettre de félicitations à Monnerot, dans laquelle il lui disait qu’i n’avait pas un seul moment de divergence avec lui. Puis il publia dans Esprit une longue recension de Sociologie du communisme, où il lui faisait le reproche majeur de ne pas faire de distinction entre le nazisme et le communisme ; le nazisme, écrivait Mounier, était né d’un antihumanisme foncier, alors que le communisme est né sur l’humanisme socialiste et il nous laisse l’espoir de ses origines. En privé, Mounier était d’accord avec Monnerot, et dans sa revue il rejetait l’essentiel de la démonstration de Monnerot, puisque Monnerot montre que le communisme et le nazisme sont tous deux des totalitarismes qu’il appelle religions séculières. Alors que Mounier, pourtant, au contraire de Monnerot, se disait catholique et connaissait la condamnation par le pape Pie XI du communisme intrinsèquement pervers.
Le fait est intéressant sur le plan psychologique. Mounier, lorsqu’il écrit personnellement à Monnerot, se dit entièrement d’accord avec lui. Et lorsqu’il écrit dans sa revue, il dit autre chose, et même le contraire. C’est qu’il est alors sous le regard de l’intelligentsia à laquelle il s’adresse, et qui a toutes les indulgences pour le communisme. Si Mounier veut continuer à exister dans cette intelligentsia, il ne doit pas choquer ses pairs. C’est un bon exemple du phénomène de la pensée unique.
Sociologie du communisme fut discrètement réédité par Gallimard en 1963, et retourna aussitôt dans les poubelles de l’histoire, comme disent les marxistes. L’intelligentsia était alors atteinte jusqu’à l’os par le communisme. En 1978, c’est Jean Edern Hallier qui réédita ce livre. Preuve, s’il en était, que la critique du communisme ne pouvait plus être que le fait de marginaux. En 2004, le livre a été de nouveau réédité, de façon encore plus marginale, par les Editions du Trident, la petite maison de Jean-Gilles Malliarakis, qui s’honore de l’avoir fait.
L’islam du XXe siècle
Bien sûr, on peut se demander s’il est bien nécessaire de faire connaître aujourd’hui cet ouvrage. Car s’il était fondamental dans l’après guerre et au cours des années de menace soviétique, depuis lors le communisme s’est effondré presque partout, et le communisme soviétique à proprement parler, celui dont Moscou était le centre mondial, et qui est l’objet propre de l’étude de Monnerot, a disparu.
En fait, ce livre est pourtant davantage d’actualité aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque. Dans ce sens surtout qu’il est plus immédiatement compréhensible aujourd’hui qu’à l’époque, et plus opérationnel, si l’on peut dire.
Voici pourquoi.
Le premier chapitre est intitulé L’islam du XXe siècle. Or il ne s’agit pas que du premier chapitre. L’analogie entre l’islam et le communisme sous-tend tout le livre, ce sera même l’essentiel de la troisième partie, la plus longue. Or, en 1949, personne ne se préoccupe de l’islam, personne ne s’intéresse même à l’islam, à l’exception de quelques orientalistes. Et si le communisme est perçu par les esprits lucides comme une réelle et immédiate menace, l’islam ne l’est pas. De fait, alors, il ne l’est pas. Et d’ailleurs, dans le livre de Monnerot, il ne s’agit même pas de l’islam contemporain, mais de l’islam des premiers siècles de l’hégire, celui de la conquête. Ainsi, l’analogie établie par Monnerot, si elle peut paraître intellectuellement séduisante, et si elle est intéressante sur le plan de l’histoire des idées et des civilisations, n’est d’aucune utilité pratique au moment où il publie son livre. A la limite, on se moque bien, dans les années 50, de savoir que le communisme d’aujourd’hui fonctionne comme l’islam d’autrefois, ça ne sert à rien de le savoir.
Or aujourd’hui il en va tout autrement. La démonstration de Monnerot devient d’un intérêt crucial. Car si le communisme était selon Monnerot l’islam du XXe siècle, il est évident que la démonstration vaut dans les deux sens, et que la proposition inverse est tout aussi vraie : l’islam est le communisme du XXIe siècle.
Et là, la démonstration de Monnerot retrouve toute son importance. Elle prend même une importance qu’on ne lui soupçonnait pas en 1949, et elle devient d’une actualité brûlante.
L’islam est le communisme du XXIe siècle
Car voilà ce qu’il faut avant tout expliquer à nos contemporains : l’islam n’est pas une religion au sens où nous entendons ce mot en Occident chrétien ; c’est une idéologie totalitaire de conquête, qui utilise à son profit des schémas religieux pervertis, exactement comme le communisme. Et c’est seulement si l’on comprend cela qu’on comprend pourquoi il faut lutter contre l’islam. Car tant qu’on ne le comprend pas, il est évident que, dans notre république laïque, nous n’avons aucune raison de ne pas donner à la religion musulmane les droits que l’on concède au christianisme, et même de lui en donner un peu plus puisqu’il faut respecter les minorités, surtout immigrées, donc défavorisées, etc. etc.
L’expression qu’utilise Monnerot est celle de religion séculière. Le communisme, comme l’islam, fonctionne comme une religion séculière. A savoir une religion totalement immergée dans le monde, qui n’est donc pas une religion, mais qui utilise les ressorts de la religion, et comme la religion est dévoyée en étant sécularisée, ses ressorts le sont aussi. La religion séculière traduit des dogmes religieux - elle les profane - en organisation politique, sociale et militaire. Elle devient fatalement un totalitarisme idéologico-militaire à vocation de domination mondiale, animé par le fanatisme religieux de ceux qui possèdent la vérité et veulent l’imposer à la terre entière par tous les moyens.
Dans son premier chapitre, celui qui est donc intitulé L’islam du XXe siècle, Monnerot n’examine en fait qu’un aspect particulier de la question. Le point de départ est son analyse de la façon dont le communisme russe agit à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie. A l’intérieur, l’Etat russe construit le socialisme, à l’extérieur, le Komintern répand la « foi » communiste pour détruire les sociétés capitalistes. Les leaders de la révolution mondiale commandent de Moscou les troupes qu’ils se constituent dans les autres pays, sans considération de frontières ou de nations. Comme une religion universelle. Ainsi, dit Monnerot, « de manière assez comparable à ce qui se produisit lors de l’apparition de l’islam, le communisme se présente à la fois comme religion séculière et comme Etat universel. Le phénomène est singulièrement vorace : État universel, il tend à supprimer les particularités sur quoi se fonde la division du monde en unités réellement différentes (les nations furent les dernières en date des unités de ce genre) ; religion séculière, il draine les ressentiments, organise et rend efficaces les impulsions qui dressent des hommes contre les sociétés où ils sont nés, il travaille obstinément à entretenir, favoriser, accélérer cet état de séparation d'avec elles-mêmes, et de sécession d'une partie de leurs forces vives qui précipite les rythmes de la dissolution et de la destruction. Si le fait est sans précédent depuis que l'Europe s'est dégagée du monde méditerranéen, puis des migrations torrentielles venues de l'Est, et s'est constituée à partir de celui-ci et de celles-là, il n'est pas sans analogue dans la partie orientale de l'ancien continent. La Russie soviétique (gardons-lui le nom qu'elle s'est donné et qui nomme inexactement le régime qu'elle s'est donné) n'est pas le premier empire où la puissance temporelle et publique se double d'une puissance moins visible, qui, à l'œuvre au-delà des frontières de l'empire, sape et mine les structures sociales de collectivités voisines. L'Orient islamique offre plusieurs exemples d'une telle dualité et d'une telle duplicité. Les Fatimides d'Égypte et, plus tard, les Séfévides de Perse, du centre de leurs États, animaient et dirigeaient une légende active et organisatrice, un mythe historique apte à fanatiser des hommes, à obtenir d'eux le don total d'eux-mêmes, à en faire contre la société où ils vivaient des guerriers sans merci de l'underworld. Les Séfévides avaient comme ancêtre éponyme un saint d'où ils tiraient par hérédité magique le pouvoir religieux au nom duquel ils agissaient. Chiites d'origine arabe, ils avaient constitué un ordre militant qui par toute la Perse et l'Asie Mineure se livrait à la propagande et au noyautage, recrutait des « militants », des « adhérents » et des « sympathisants » : ce sont les soufis ; sur le trône, ils restent tels aux yeux des autres souverains, de même que Staline, chef d'État, reste, aux yeux des autres chefs d'État et à juste titre, le chef du communisme mondial
« Cette confusion du politique et du religieux fut une des caractéristiques majeures du monde islamique: elle permet à des chefs d'État d'agir en dehors des frontières de leurs États en tant que commandeurs des croyants (emir al muminim). Ainsi des khalifes ont disposé d'instruments dociles, d'âmes damnées, partout où il y avait des hommes qui relevaient de leur autorité. Les frontières territoriales, par lesquelles certains de leurs sujets semblent leur échapper, ne sont que des obstacles matériels; si l'on est contraint par la force de feindre de s'y arrêter, la propagande et la guerre souterraines ne s'en poursuivent pas moins au-delà. Ces religions n'ont pas de frontière. La Russie soviétique, qui n'est que le centre géographique d'où rayonne l'expansion communiste, ne peut admettre de frontières que provisoires. Les frontières de l'expansion russe ne tracent jamais à cet « Islam » en marche que des limites temporaires. Le communisme, comme l'Islam conquérant, ignore la distinction du politique et du religieux, et s'il prétend simultanément au double rôle d'État universel et de doctrine universelle, ce n'est pas cette fois-ci à l'intérieur d'une civilisation, d'un « monde » coexistant avec d'autres civilisations, d'autres « mondes », mais à l'échelle de la terre. Pour l'homme cultivé d'Europe ou d'Amérique, s'il n'est pas communiste, le communiste est un fanatique religieux au service d'un Empire en expansion qui tend à la domination mondiale. Aux yeux des communistes, il n'en est pas ainsi : l'avènement du communisme est ce qui doit arriver : toute l'histoire, tout le passé humain ne prend de sens que par ce fait futur. Le communisme est en marche. La religion n'est religion que pour les autres. Pour le religionnaire, elle n'est que la forme la plus haute de la vérité. Aux yeux du vrai croyant, il n'y a plus de Russie, mais ce croyant ne croit pas qu'il est croyant : il est en possession de la vérité, c'est-à-dire qu'il prend ce qui le possède pour la vérité. On le voit saisi, pour cette « vérité », d'un attachement actif que la vérité (dans la science) n'a pas coutume d'inspirer, et qu'elle ne demande pas. Le communisme est une confession et cette confession a quelque chose comme une patrie; de ce fait une telle patrie n'est pas une patrie comme les autres. Le communisme est à la Russie soviétique comme à l'Empire abbasside la religion islamique : ce n'est qu'une comparaison, mais nécessaire : le communisme n’est pas un parti nationaliste étranger, comme disait Léon Blum, c’est une secte religieuse de conquérants du monde pour qui la Russie n’est que la position fortifiée à partir de quoi on livre bataille. »
Dans la troisième partie du livre, Monnerot soulignera que Moscou est l’équivalent de La Mecque, c’est la ville sainte dominée par la coupole du Kremlin. Et sous la direction du Kremlin, l’empire tout entier travaille au triomphe de la religion, et la religion tout entière travaille au triomphe de l’Empire. L’un et l’autre ont les mêmes chefs, et c’est ce qui constitue le caractère islamique du système. Staline est le calife du Kremlin.
Dialectique et double jeu
Avant la page que je viens de lire, Monnerot montrait que le communisme agit dans les pays où il n’est pas au pouvoir de façon exactement inverse à la façon dont il agit dans les pays où il est au pouvoir. Le phénomène a d’ailleurs été souvent analysé de façon plus systématique que le fait Monnerot. Dans les pays communistes, on inculque le culte de l’autorité, de la hiérarchie, de la discipline, de l’abnégation au travail, du sacrifice personnel, car il faut tout sacrifier à l’édification du socialisme. Dans les pays capitalistes, les communistes développent au contraire une subversion tous azimuts, une contestation générale, de tout ordre et de toute autorité, et des revendications aussi permanentes qu’extravagantes. Dans les pays communistes, toute grève est interdite. Dans les pays capitalistes, les communistes exigent un droit de grève sans limite. C’est que dans les pays communistes on construit le socialisme, alors que dans les pays capitalistes il faut d’abord détruire le système, et que tous les moyens sont bons pour y arriver, comme l’affirme la morale léniniste.
On constatera, et cela Monnerot ne le dit pas, car il ne pouvait pas le savoir, mais c’est conforme à sa démonstration, que depuis l’irruption de l’islam dans notre pays, les musulmans se comportent exactement comme les communistes. Dans les pays musulmans, il n’y a aucune liberté d’expression, les non-musulmans sont, dans le meilleur des cas, tolérés. A La Mecque, qui est le Moscou de l’islam, et dans toute l’Arabie saoudite, les chrétiens n’ont pas le droit de cité. Il est interdit de construire des églises ou quelque autre temple que ce soit, toute cérémonie autre que musulmane est strictement interdite. Et les pays musulmans rejettent la déclaration des droits de l’homme de l’ONU. Dans nos pays, au contraire, les musulmans revendiquent à leur profit les droits de l’homme, la liberté d’expression, le respect des valeurs républicaines, y compris laïques, et au nom de ces valeurs le droit pour les minorités religieuses d’avoir leurs édifices, etc. Un intellectuel comme Tariq Ramadan, par exemple, est passé maître dans cet art de la dialectique. J’ai dit dialectique. Bien sûr. Le mot vient tout seul. Or la dialectique, c’est le fondement du marxisme-léninisme.
En l’occurrence, il s’agit plus encore de double-jeu que de dialectique. Mais le résultat est le même : il s’agit de faire exploser le terrain de l’adversaire en se servant de ses propres armes. Les droits de l’homme sont une arme universelle, qui a été abondamment utilisée par les communistes, comme ils le sont aujourd’hui par l’islam. Au nom des droits de l’homme il fallait admettre un parti communiste inféodé à Moscou et financé par Moscou, et des syndicats ouvertement révolutionnaires, dont le but avéré est la destruction de la société. Au nom des droits de l’homme, il faut favoriser la construction de mosquées, admettre le port du voile, permettre aux musulmans de constituer des zones où ils peuvent vivre selon leurs coutumes, etc.
Jusqu’à ce que la société qui a laissé proliférer ce cancer soit détruite et passe sous la coupe de ceux auxquels elle a permis de la détruire, communiste ou islamiste, dans les deux cas une implacable dictature où les droits de la personne humaine sont niés. Radicalement niés, qu’il s’agisse du communisme ou de l’islam, et c’est une autre similitude entre les deux idéologies.
La connivence
Cela explique la connivence entre les communistes et les islamistes. On en a une illustration permanente avec l’action du MRAP en faveur des musulmans. On en a eu une illustration saisissante en novembre 2003, lorsque le Forum social européen, à savoir le rassemblement européen des altermondialistes, eut lieu à Paris et dans la région parisienne. Non seulement les islamistes en étaient officiellement partie prenante, mais l’une des séances les plus suivies fut celle où il y avait à la tribune Tariq Ramadan, flanqué de l’archéo-stalinienne Madeleine Reberioux, qui était là au titre de la Ligue des droits de l’homme (ce qui est en soi tout un programme), et de Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP. Notre agence de presse officielle, l’AFP, souligna qu’à l’applaudimètre Tariq Ramadan l’emporta sur tous les intervenants. En clair, l’orateur le plus applaudi par les altermondialistes, autrement dit par les néo-communistes (et aussi par les archéo qui étaient là aussi en grand nombre, puisque c’était en Seine-Saint-Denis), fut l’idéologue islamiste.
Cette connivence ne date pas d’hier. On se souvient que pendant l’époque communiste la majorité des pays arabo-musulmans étaient dans l’orbite soviétique. Il ne s’agissait pas seulement de se mettre sous l’aile soviétique contre les anciens pays coloniaux. Il s’agissait d’une connivence idéologique. Cela avait commencé dès 1921. Précisément le 16 mars 1921. Ce jour-là, Moustapha Kemal présidait à Angora une conférence des délégués des Etats musulmans d’Asie et du Caucase. Le banquet final était offert par l’ambassadeur de Russie soviétique à Ankara. Le soi-disant laïque Moustapha Kemal exalta dans son discours le nationalisme et l’islamisme turcs, et il définit sa ligne de conduite en citant le manifeste du camarade Trotski : l’unité et la force de l’Armée rouge. Un historien a pu écrire : « La conférence d’Angora scella le front commun de l’islam et du bolchevisme et fit de ce front la direction politique suprême dans le Moyen Orient. »
La référence de Moustapha Kemal à l’Armée rouge comme modèle est frappante. Elle correspond exactement à ce que définit longuement Monnerot : le communisme soviétique est essentiellement militaire. La structure du parti communiste est celle d’une armée : elle est strictement verticale. Les instances ne communiquent entre elles que de façon verticale, les instances de même niveau sont cloisonnées. Toute initiative vient d’en haut. A tous les niveaux, les prétendues élections sont des nominations faites par l’échelon supérieur. Monnerot donne une citation de Staline qui le confirme explicitement : « 3 000 ou 4 000 hommes au commandement suprême, les généraux de notre Parti. Puis 30 000 à 40 000 commandants intermédiaires : ceux-ci constituent le corps des officiers de notre parti. Et enfin 100 000 à 150 000 éléments dirigeants de notre parti : ce sont si l’on peut s’exprimer ainsi les sous-officiers du parti. » D’où une militarisation de toute la société. On parlait de complexe militaro-industriel, mais c’était toute l’économie soviétique qui était militaire. Et les fonctionnaires étaient eux-mêmes organisés comme une armée : telle était la très spécifique bureaucratie soviétique.
Tout est militaire, parce que tout doit servir à la conquête du monde, à la domination du monde. Monnerot voyait là encore une analogie frappante avec l’islam. Avec l’islam des origines, puisque c’est celui dont il parle. Dès l’origine, l’islam fut constitué comme une armée, et l’on sait avec quelle efficacité, et quelle foudroyante rapidité, cette armée conquit un territoire qui allait de la Perse à l’Espagne.
C’est pourquoi le jihad est une obligation pour tout musulman dans le Coran. Et l’on sait que le Coran est la parole incréée de Dieu, la vérité absolue à laquelle nul ne peut toucher. Contrairement à ce que veulent nous faire croire des ignorants tombés sous le charme de Tariq Ramadan et consorts, le jihad est donc toujours une obligation de tout musulman. On l’avait oublié, lorsque les musulmans paraissaient circonscrits dans des frontières devenues stables. Il n’y a pas de jihad à l’intérieur d’un pays musulman gouverné par de vrais musulmans. Mais la conquête a repris, notamment par le biais de l’immigration. Et le jihad redevient d’actualité. Il remplace la menace soviétique. Et les mêmes compagnons de route qui niaient la menace communiste nient aujourd’hui la menace islamiste.
La révolution communiste est celle qui doit permettre l’instauration d’un monde radicalement nouveau, un monde unifié, unitaire, totalitaire. On parle aujourd’hui de révolution islamique. Ce n’est évidemment pas une expression traditionnelle. On voit bien là la contamination marxiste. La révolution islamique se fait sur le modèle de la révolution communiste. Ou plutôt c’est une autre forme de la révolution communiste. Elle est nouvelle dans la mesure où elle emprunte certaines formes au marxisme, mais elle est bien plus ancienne que le communisme puisqu’elle est une forme du jihad.
Ainsi, dès l’origine, le jihad est une forme de révolution à la manière de la révolution communiste.
La confusion du politique et du religieux
L’islam, dit Monnerot, nous a légué le modèle d’une société où le politique et le sacré sont confondus. Le Coran était la règle indissolublement religieuse, politique et civile. Pendant la grand période conquérante, ce qu’il y avait dans l’islam d’Etat, au sens que nous donnons à ce mot, participait de la doctrine sacrée du prophète, était le corps, la chair et la vie de la doctrine. Comme dans les religions séculières inhérentes aux absolutismes du XXe siècle, les compagnons du prophète, ceux en qui était diffuse la légitimité révolutionnaire, ne constituaient pas une Eglise. L’élite prophétique (dans le communisme il s’agit du sommet du parti) détient un pouvoir d’autant plus absolu qu’il est comme une condensation du pouvoir de la société elle-même.
Dans le communisme comme dans l’islam il n’y a pas d’Eglise, il y a une totale confusion de la politique et du sacré, du religieux et du social, les chefs ont un pouvoir d’autant plus absolu qu’ils incarnent la société dans toutes ses dimensions.
On pourrait objecter que la comparaison n’est pas pertinente, dans la mesure où le communisme athée rejette toute notion de sacré, alors que l’islam est fondé sur le sacré. C’est justement le grand intérêt de l’étude de Monnerot que de montrer que l’analogie se situe précisément sur ce plan de la confusion entre le politique et le religieux. Et que le communisme, qui est bel et bien religieux, quoi qu’il prétende, s’inscrit dans le mouvement initié par l’islam.
Il écrit ceci : « L’absolutisme du XXe siècle semblera naître en Russie d’une religion pour ainsi dire inconsciente de soi. C’est parce que le marxisme est scientifique, et qu’en tant que science il se confond dans l’esprit des marxistes avec l’autorité intellectuelle la plus haute (la Science, la Science avec une majuscule, la Science déifiée du XIXe siècle) qu’il doit régner, qu’il doit être imposé, d’où le caractère islamique de l’entreprise communiste. Le caractère sacré du marxisme n’est point proclamé ; le marxisme est fondé en principe sur la négation du sacré. Il est en principe tout autre chose que le sacré, il est le vrai. De fait, il y a dans le communisme une contagion du sacré qui passe de la Weltanschauung (vision du monde) marxiste aux califes qui la font régner sur terre. C’est ainsi que Staline devient commandeur des croyants. »
Le communisme est fondé à la fois sur la sacralisation de la science, de la science érigée en idéologie et devenant fausse par le fait même, et sur une profanation du christianisme. L’axe vertical de la transcendance est renversé sur l’horizontale du temps. L’eschatologie, la vision du monde éternel, est remplacée par la perspective terrestre de la société sans classe, l’espérance théologale par la promesse du bonheur collectif futur qui mérite tous les sacrifices des générations présentes, la rédemption est remplacée par la révolution. Les cieux nouveaux et la terre nouvelle sont à construire ici et maintenant, l’homme nouveau (expression communiste omniprésente et reprise de saint Paul) ne naît pas de la grâce mais de la rééducation idéologique et de la lutte des classes. Tout est ainsi profané : l’autocritique remplace la confession, les punitions infligées au coupable remplacent la pénitence, et l’absolution est délivrée par le parti tout puissant. La charité et l’amour du prochain sont remplacés par la solidarité de classe et la fraternité entre les peuples qui impliquent la guerre contre les exploiteurs et les impérialistes. Le renversement des valeurs est universel : la paix est dans la guerre, l’amour dans la haine, la clémence dans la vengeance, la vérité dans le mensonge.
La négation de l’amour
L’islam a été une étape dans cette inversion du christianisme. Il reste certes dans l’islam une notion de la transcendance, et d’un autre monde. Mais cette transcendance est poussée à un tel degré d’absolu qu’elle est totalement inconnaissable. Avec un Dieu qualifié d’impénétrable, que personne ne peut connaître, et qui ne se trouve même pas dans le paradis, car il est encore au-dessus du paradis. Ce qui est absurde, puisque le paradis ce n’est rien d’autre que la vie divine. La vie d’amour en Dieu. Dans le christianisme, Dieu est amour. Dans l’islam, Dieu a 99 noms, aucun d’eux n’est amour. Le christianisme est une relation d’amour. Dans l’islam il n’y a ni relation ni amour.
Dans le christianisme, on obéit à Dieu parce que Dieu demande de faire le bien et d’éviter le mal, c’est le commandement de l’amour. De l’amour de Dieu et du prochain. Et l’obéissance à l’amour est la plus grande des libertés, parce que c’est une participation à la vie divine. D’où la célèbre phrase de saint Augustin : aime et fais ce que tu veux. Celui qui aime selon le plan de Dieu fait forcément et librement le bien.
Dans l’islam, il n’y a pas de notion de bien et de mal. Ni de liberté. Il y a ce qui est permis et ce qui est défendu. Ce qui est halal, et ce qui est haram. Et il n’est pas question de se demander pourquoi ceci est halal et pourquoi cela est haram. Ce sont des décrets divins éternels transmis aux hommes pour qu’ils les exécutent. Chercher à savoir pourquoi Dieu demande ceci ou cela est un grave péché.
De ce point de vue, le communisme a évidemment hérité, sans le savoir, de ce qui est constitutif de l’islam. Dans le communisme, il n’y a pas de notion morale de bien et de mal. Il y a ce qui sert la révolution, et ce qui y fait obstacle. Ce qui sert la révolution est halal, ce qui y fait obstacle est haram, aurait pu dire Lénine. Le processus est identique dans la révolution communiste et dans la révolution islamique.
De même, dans l’islam Dieu est tellement transcendant qu’il ne peut pas y avoir de communication entre l’homme et lui. Par conséquent l’homme n’a à s’occuper que de répandre le règne de Dieu sur la terre. Le règne d’un Dieu unique et totalement solitaire, qui consiste en une idéologie universelle et universellement applicable à tous afin de construire le bonheur terrestre des hommes. Et l’on voit que le paradis dévalué de l’islam n’est qu’une sorte de prolongation de la vie terrestre. Ce paradis est très proche du paradis communiste. Car le paradis communiste viendra sur terre, mais au bout d’un processus si long qu’il paraît être dans un autre monde.
Monnerot écrit : « Avant Marx, le socialisme était à l’optatif. Marx le met à l’impératif, et vise moins à convaincre les meilleurs qu’à former une immense et invincible armée de guerre sainte. »
De même l’islam, ainsi qu’on l’a vu dans les premiers siècles, et comme on le voit de nouveau aujourd’hui, ne vise pas à convaincre, mais à conquérir.
Peu après, Monnerot écrit : « L’individu tué en combattant, le dogme veut qu’il tombe pour l’Espèce entière, puisque le prolétariat, à l’exclusion présente des autres hommes, détient virtuellement l’avenir de l’espèce entière. »
L’individu tué en combattant. Monnerot parle ici du communisme. L’analogie avec l’islam est évidente et volontaire, et la phrase peut être facilement adaptée à l’islam. Monnerot ne fait pas cette adaptation, il laisse au lecteur le soin de la faire. Le jihadiste tué en combattant, l’islam veut qu’il tombe pour l’oumma, la communauté des croyants, puisque les combattants de l’oumma, à l’exclusion des autres hommes, détiennent virtuellement l’avenir de l’espèce entière.
On pourrait encore poursuivre l’analyse. Mais je crois que cela est suffisant pour comprendre ce que voulait dire Monnerot lorsqu’il appelait le communisme l’islam du XXe siècle, et surtout pour comprendre pourquoi l’islam est le communisme du XXIe siècle. Et aussi pourquoi il est important de le savoir, pour les combats à mener contre l’invasion de l’islam.
Un dernier mot. N’oubliez pas ce que je vous ai dit à propos de l’amour. Cela paraît incroyable que la notion d’amour de Dieu soit étrangère à l’islam. C’est pourtant la stricte vérité. Et lorsqu’un musulman converti explique pourquoi il s’est converti, en général c’est l’argument, le seul argument, qu’il donne : dans le christianisme, il a découvert que Dieu est amour, et il en a été bouleversé. Si un musulman vous demande votre foi, ne vous lancez pas dans un cours de théologie. Expliquez-lui seulement que la vie chrétienne est une vie d’amour avec Dieu et en Dieu. D’ailleurs, il n’y a rien d’autre à dire.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Boudarel, exemple de subversion catholique
Conférence donnée par Yves Daoudal à l’université d’été de Chrétienté-Solidarité, à Saint-Jacques de Compostelle, en 2002.
Quand on parle de la subversion de l'Eglise, on pense au concile Vatican II, à l'esprit du concile, aux conséquences de telle ou telle orientation conciliaire, etc. La cristallisation de la résistance des traditionalistes autour de Mgr Lefebvre, le conflit entre Mgr Lefebvre et Rome, tout cela a fait parfois perdre de vue que la subversion était déjà dans l'Eglise, et que toutes les dérives post-conciliaires ne sont pas nées du concile, même si le fameux esprit du concile, et certains textes de ce concile, ont pu avoir un effet d'accélérateur, et d'ouvertures de vannes que le saint-siège tentait jusque là de verrouiller.
Quand on pense à cette dérive d'avant le concile, on pense aux années 50, qui ont été marquées notamment par la question des prêtres ouvriers, ou par nombre d'expériences liturgiques qui préfiguraient, anticipaient, la destruction officielle de la liturgie traditionnelle. Mais en réalité le ver était dans le fruit depuis bien plus longtemps, et avant la guerre déjà la subversion faisait des ravages.
Vous allez me dire, mais qu'est-ce qu'il raconte là, il devait nous parler de Boudarel, et voilà qu'il nous parle du concile, de l'avant concile, de l'avant avant concile d'avant-guerre... Il va remonter jusqu'où comme cela, et où est Boudarel là-dedans ? Eh bien c'est que le cas Boudarel illustre précisément ce que je suis en train de dire. Il illustre la subversion la plus radicale du christianisme, à partir de ce qui se passait dans l'Eglise d'avant-guerre.
Boudarel est l’exemple chimiquement pur de la subversion catholique, du renversement du christianisme dans le plus exact anti-christianisme : le communisme marxiste-léniniste stalinien. Boudarel est l’exemple le plus clair de ce renversement, comme le reflet d’un paysage dans l’eau. Le reflet donne une image inversée du paysage réel. La différence entre le reflet du paysage dans l'eau et le reflet inversé du christianisme dans le communisme, c’est que le reflet du paysage est très beau, alors que le reflet du paradis que donne le communisme, c’est l’enfer.
Séminariste
Georges Boudarel est né le 21 novembre 1926, à Saint-Etienne, dans une famille catholique. Il fait ses études à l'Institution Notre-Dame de Valbenoîte, des frères maristes, près de l'église paroissiale. Il fut le premier, dit-il dans son autobiographie, à dire qu’il voulait faire du latin pour terminer ses études secondaires en philo et non en “maths élems”, et il était le seul de sa classe à vouloir “devenir curé”. C'est lui-même qui souligne cela dans son autobiographie. Le jeune Boudarel était l'élève le plus pieux de sa classe, au point de vouloir devenir prêtre, et d'en prendre le chemin en choisissant la filière qui lui permet de faire du latin.
Nous sommes à ce moment-là sous l'occupation. Arrive chez les maristes un professeur laïc du collège des jésuites d'Avignon, qui n'hésite pas à vilipender le maréchal Pétain pendant ses cours, et qui prône devant les élèves ce que Boudarel définit comme un “socialisme chrétien radical”. Ce professeur va créer une section de la JEC. La JEC, c'est la Jeunesse étudiante chrétienne, qui a eu la même évolution progressiste et cryptocommuniste que la JOC, la Jeunesse dite ouvrière dite chrétienne. On voit là que cette évolution n'est pas récente, et que déjà au début des années 40, et donc dans les années précédentes, puisque ce professeur sévissait déjà avant la guerre, la JEC faisait la promotion d'une subversion socialiste radicale. A cette même époque, Georges Boudarel passe un trimestre en interne au collège des jésuites de Saint-Chamond. Et là, un prêtre qui s'affirme ouvertement socialiste apprend aux élèves des chants « d'allure aussi chrétienne que révolutionnaire sur des rythmes modernes », selon l'expression de Boudarel. L'un de ces chants est tout simplement L'Internationale, le chant de la haine révolutionnaire. Boudarel découvre L'Internationale à l'école des jésuites, et apprend par cœur ce chant qu'on lui montre comme d'inspiration chrétienne. Il devient en même temps un militant de la JEC, et bien entendu son aumônier de la JEC, qui est un vicaire de sa paroisse, a exactement la même orientation. On est déjà là au cœur de la subversion du christianisme : L’Internationale, c’est une parodie inversée des béatitudes et de la rédemption. Le salut ne vient pas de Dieu mais de l’homme, il ne se trouve pas dans l’obéissance mais dans la révolte, il est universel par la révolution sociale mondiale et non par l’universalité spirituelle de l’Eglise.
En octobre 1943, Georges Boudarel, qui veut toujours devenir prêtre, entre au grand séminaire de Francheville, près de Lyon. Là, il découvre avec émotion, comme il le dit dans son autobiographie, « toute la splendeur du grégorien dans les offices de la Semaine sainte »... Mais son directeur spirituel, qui n'est ni un aumônier de la JEC ni un jésuite de Saint-Chamond, est troublé par le discours politique du séminariste. Au bout de longues discussions, il finit par le convaincre de réfléchir pendant deux ou trois ans, et de revenir quand il aura fait le point sur sa vocation... A la rentrée suivante, Boudarel se fait professeur de sixième au collège dont il avait été l'élève. Six mois plus tard, il décide de perdre la foi. Ce n'est pas moi qui le dit. C'est lui qui l'écrit noir sur blanc dans son autobiographie : Je décidai de perdre la foi. L'expression en dit long sur la structure psychologique du personnage. Et sur la subversion de la volonté. Mais cela ne l'empêche pas, à la rentrée suivante, de prendre un poste de professeur-surveillant au collège des Frères des écoles chrétiennes de Fourvières. Ce sera toutefois sa dernière année scolaire dans une école catholique. En 1946, il devient pion au lycée de Bourg-en-Bresse. 1946, c’est l'année qui commence par l'arrivée de communistes au gouvernement, et qui finit par le déclenchement de la guerre d'Indochine... C'est précisément cette année-là que Georges Boudarel prend sa carte du parti communiste. Il a vingt ans. A la rentrée suivante, il est nommé au lycée du Parc à Lyon, et devient un militant communiste actif.
C'est alors qu'il se rend au bureau colonial du parti communiste, à Paris, et qu’il est envoyé en Indochine, comme militant clandestin, c'est-à-dire sans sa carte du parti, et avec pour consigne d'observer « prudence, silence et circonspection ».
A Saïgon, il s'installe dans la somptueuse villa du capitaine du port, qui est le mentor du soi-disant Groupe culturel marxiste, paravent transparent de la subversion communiste locale. Puis il sera plus ou moins professeur ici ou là, ne suivant guère, du reste, la consigne de “prudence, silence et circonspection”, car il se fait remarquer partout pour ses idées communistes (au cours d'une séance de dédicaces dans une librairie j'ai rencontré un de ses anciens élèves qui s'en souvient encore), son absentéisme, sa propension aux plaisirs les plus divers et déviants comme « l’opium, l’alcool, les prostituées, les girons », selon sa propre expression. Les autorités françaises ne tardent pas à le ficher comme « membre PCF, opiomane, sans moralité ». C'est en quelque sorte sa façon d'enterrer sa vie de garçon, ou plutôt de séminariste, avant de devenir un implacable apparatchik.
L'apprentissage de l'inversion
A la fin de 1950, Boudarel rejoint les maquis communistes du Viêt-minh. Il y est reçu comme un héros (la radio du Viêt-minh le présente comme un professeur d’université qui a abandonné sa chaire à Saïgon, pas moins), et il va se livrer, par le biais de la radio clandestine du Viêt-minh, dont il va devenir éditorialiste, et par la rédaction de tracts, à une intense activité antifrançaise. Il peut alors réciter en permanence les clichés communistes de la lutte du camp de la paix contre l’impérialisme, appeler les étudiants à la rébellion, les soldats à la désertion et au sabotage. Dans le même temps, il va approfondir sa connaissance du marxisme-léninisme pratique. Et tout particulièrement en ce que le marxisme-léninisme est une inversion du christianisme, comme il le montrera au camp 113. Il existe un absolu, c’est la doctrine communiste, qui fera le bonheur du genre humain. Le parti communiste est infaillible. On lui doit une totale obéissance. Le commissaire politique est là pour définir la voie droite. Celui qui s’en écarte doit se soumettre à la critique et faire son autocritique afin de reconnaître publiquement qu’il s’est trompé et de prendre l’engagement de ne plus recommencer.
L’ancien séminariste qui a décidé de perdre la foi n’est évidemment pas dépaysé. L’inversion est parfaite. Une doctrine, un dogme intangible, qui conduit au bonheur. Un magistère infaillible. Un clergé qui dirige les fidèles. La désobéissance et la transgression qui sont des péchés dont on doit se confesser. Je confesse devant mes frères, n’est-ce pas, dit-on dans la nouvelle liturgie. C’est ce que Boudarel mettra en œuvre au camp 113, avec le plus grand zèle. Jusqu’à ce que mort s’en suive à défaut de pouvoir mettre dans le droit chemin des soldats français irrécupérables.
En juin 1952, Boudarel est nommé commissaire politique par le Viêtminh. Il est envoyé dans le Nord, où il sera chargé, écrit-il sans sourciller, de « faire de la propagande en faveur de la paix et du rapatriement du corps expéditionnaire auprès des prisonniers de guerre français que le Viêt-minh entendait libérer unilatéralement pour faciliter la fin des hostilités ». La propagande, il la fera, certes, jusqu’au lavage de cerveau, jusqu’à la suppression de toute dignité humaine, sur de pauvres hères qui seront en effet libérés unilatéralement, mais par la mort la plus horrible.
Vers la fin de son long voyage, à pied, vers le camp 113, Boudarel arrive à Tan Hoa, et apprenant que l’évêque du lieu est un Européen, il lui rend visite. Dans son autobiographie, Boudarel décrit cette visite de façon ignoble, dans le plus pur style de la caricature soviétique. Il rencontre un riche prélat, qui se pavane dans son palais, insensible aux malheurs du peuple vietnamien. En réalité, cet évêque, un Belge, Mgr de Cooman, est quasiment en résidence surveillée dans son évêché, sans la moindre marge de manœuvre, soumis aux attaques permanentes de la presse communiste, et il est dans la région le dernier prêtre européen qui n’a pas encore été expulsé. Ce qui est intéressant est que Mgr de Cooman réussit à faire passer une lettre à un confrère, où il traite de divers problèmes, et relate la visite de Boudarel. On a connaissance de cette lettre parce que le destinataire l’a évidemment aussitôt transmise aux autorités françaises. Et l’on voit là que Boudarel était un parfait apparatchik, sachant habilement faire diversion. Car Mgr de Cooman écrit que Boudarel lui a confié qu’il se rendait en Russie. Et l’on retrouvera cela dans plusieurs rapports des autorités françaises (dont certains concluront, quelques mois plus tard, que Boudarel se trouve sans doute en Russie). Alors que Boudarel va, quelques jours après sa visite à Mgr de Cooman, prendre la direction idéologique du camp 113. Mais ce qui nous intéresse dans la lettre de Mgr de Cooman, c’est qu’il décrit explicitement Boudarel comme quelqu’un qui « raisonne avec calme » et ne « donne pas l’impression d’être un fanatique ». Boudarel n’est pas un énergumène excité, ce n’est pas un pervers fébrile, c’est un authentique apparatchik à sang froid. Ce qu’il va faire au camp 113, c’est en application rigoureuse et systématique d’une ligne idéologique qui ne souffre aucun compromis, aucun sentiment humain.
On remarquera au passage, et ce n’est pas sans importance, qu’avant de prendre ses fonctions au camp 113, Boudarel rencontre le représentant du parti communiste français auprès du gouvernement rebelle vietminh. C’est le représentant du parti communiste français qui lui donne sa feuille de route, qui lui explique ce qu’il devra faire. Boudarel est nommé par le Viêt-minh mais ce sont les instructions du parti communiste français qu’il suivra, comme il les a toujours suivies, alors qu’il prétend avoir toujours agi de sa propre initiative. Il est difficile de dire ce qui relève des instructions du PCF et ce qui relève de la personnalité de Boudarel dans les atrocités du camp 113. Mais ce qui est indéniable est que le camp 113 fut de loin le pire des camps de prisonniers français au Viêt-nam, et de loin.
Camp 113 : l'application de la doctrine
Début février 1953, les prisonniers du camp 113 voient arriver Boudarel. Ils le décrivent comme un homme sec, de belle prestance, intellectuel à lunettes, qui paraît venir des pays de l’Est. C’est tout dire. Il leur annonce qu’il a pour mission de corriger leurs erreurs passées et de les rééduquer politiquement pour qu'ils deviennent des futurs combattants de la paix pour le Viêt-nam. Il leur dit aussi qu’il a la charge de faire d’eux des hommes nouveaux. Car c’est là aussi un aspect important de la propagande communiste, dans son aspect d’inversion de la doctrine catholique. Le communisme doit construire un homme nouveau. C’est la même expression que celle de saint Paul. Sauf que l’homme nouveau selon saint Paul est celui qui se dépouille de sa vie de péché pour s’épanouir dans la liberté des enfants de Dieu, tandis que l’homme nouveau du communisme est celui que l’on coupe de ses racines traditionnelles pour le jeter dans l’esclavage du parti.
Mais il s’agit bien, aussi, d’une conversion. En accueillant, si l’on peut dire, de nouveaux prisonniers, Boudarel leur disait :
— Je suis votre commissaire politique. Ma mission est de vous rééduquer. Vous n’êtes pas des prisonniers de guerre mais des criminels politiques, des agents de l’impérialisme à la solde des Américains. Votre situation est sans espoir, à moins d’une conversion complète — c'est l'expression qu'il emploie — et une adhésion totale à la politique de paix et d’amitié entre les peuples du président Hô Chi Minh.
La doctrine catholique est fondée sur la communion. Par inversion, la doctrine communiste est fondée sur la division. C’est le matérialisme dialectique, la lutte des classes, etc. Et l'une des techniques de “rééducation” marxiste-léniniste est la division des hommes entre eux. Ce qui se fait dans les séances quotidiennes d'autocritique et de critique, où les prisonniers doivent s’accuser de tout et de n’importe quoi, et doivent s’accuser entre eux, en ces parodies lénino-staliniennes de confessions et de procès qui seraient dérisoires, au milieu de la brousse, si elles étaient imposées à des gens en bonne santé physique et morale, mais qui sont particulièrement destructrices (voire mortelles) chez des êtres malades et portés au désespoir, et qui, au fil des semaines et des mois, perdent tout repère.
Toute distinction est susceptible d'opérer cette division, donc de susciter des oppositions dont le maître du jeu tirera profit. Distinction entre les grades militaires (bien qu’ils soient prétendument abolis dans les camps), entre les armes, entre les groupes, sans oublier les inimitiés personnelles immédiatement repérées. Boudarel n'hésitera pas même à effectuer des divisions ethniques, à inciter au racisme. Un prisonnier algérien a ensuite témoigné : « Boudarel a fait un tri au sein des prisonniers, créant trois catégories : les blancs, les tirailleurs africains, et les Maghrébins. » Et un autre de préciser : « A toute altercation avec un prisonnier d’une autre race, Boudarel intervenait ou faisait intervenir, et jamais l’Européen n’avait raison. C’était un principe de cet homme. »
Au camp 113, la malnutrition constante, le travail permanent et harassant, qu’aggravaient encore les “campagnes d’émulation” à la mode soviétique, étaient destinés à briser physiquement les prisonniers, à casser le vieil homme modelé par le capitalisme, afin de le rendre réceptif à la rédemption communiste. Et les séances de critique et d’autocritique étaient destinées à briser psychologiquement les prisonniers, afin que par les cours politiques ils accèdent à la conscience de l’humanité nouvelle, sur la route de la paix entre les peuples et du bonheur universel par le socialisme.
Les “cours politiques” étaient la grande œuvre de Boudarel. Dans les autres camps viêtminh, le commissaire politique n'apparaissait que le soir, et encore pas toujours, pour débiter sa propagande et conduire les séances de critique et d'autocritique. Mais Boudarel était bien plus fanatique que les plus fanatiques commissaires politiques vietnamiens. La séance du soir pouvait être interminable. L’un des rescapés dira : « Pendant les heures où nous aurions pu nous reposer, Boudarel continuait à essayer de perdre nos âmes. ». Et il y avait souvent d'autres séances dans la journée, celle du matin pour ceux qui n'avaient plus la force d'accomplir les corvées, et auxquels Boudarel infligeait ainsi une torture supplémentaire, et des séances impromptues dues à tel ou tel événement qui méritait un discours idéologique ou une leçon de morale marxiste-léniniste : le moindre incident donnait lieu à une séance de critique et d'autocritique.
Les prisonniers étaient rassemblées dans la cour centrale. Ils savaient qu'ils avaient intérêt à se rendre à ces séances, car Boudarel faisait miroiter en permanence le mirage de la libération anticipée pour bonne conduite. De toute façon, les récalcitrants (plus malades que récalcitrants) se faisaient sortir des paillotes à coup de crosse ou de bâton par les bo-doï, et parfois les grabataires étaient tirés par une jambe jusqu'à ce qu'ils tombent de leur bat-flanc, à charge pour les camarades valides de le porter jusqu'à la cour.
Ils se retrouvaient donc dans la cour centrale, assis sur les bancs, pour ceux qui trouvaient de la place, ou debout, ou assis par terre, tous en rang devant l'estrade où officiait Boudarel accompagné du surveillant général. Claude Baylé, qui a passé huit longs mois au camp 113, décrit dans son livre l’immuable scène : « La plupart des hommes sont en haillons. Certains, en guise de chemise, n’ont plus qu’un vieux sac de jute tout effiloché, attaché par un bout de liane. D’autres, maigres, le visage terreux, les yeux fiévreux, avancent en titubant, enveloppés dans une couverture effrangée et souillée. Debout, sur ce qui veut être une scène, Boudarel assiste radieux à l’arrivée des détenus. Il a un œil de connaisseur : il jauge ses victimes, contemple les dégâts, mesure le degré de délabrement de captifs apparemment résignés, contraints et forcés de venir là, au centre de l’esplanade, absorber leur drogue quotidienne, la leçon de marxisme. »
La confession et la conversion
Le dessein du commissaire politique est d'obtenir que les soldats français soient convaincus de leurs multiples crimes et du caractère criminel de leur mission en Indochine, et qu'ils rejoignent le “camp de la paix”.
Le schéma est simple, et toujours identique, même si Boudarel met davantage l'accent sur tel ou tel point selon son humeur du jour.
« Vous êtes des assassins, des violeurs, des pillards. Vous êtes des mercenaires à la solde du capitalisme, des laquais du colonialisme, des oppresseurs d'un peuple qui a le droit à la liberté. Vous êtes des criminels de guerre et de droit commun. Vous méritez tous la mort. Vous ne méritez pas que le peuple vietnamien vous nourrisse. Vous n'êtes en vie que grâce à la clémence du président Hô Chi Minh et du peuple vietnamien. Grâce à cette politique de clémence, vous pourrez rentrer chez vous. A condition que vous reconnaissiez vos crimes, que vous rejetiez les erreurs du capitalisme et du colonialisme, et que vous compreniez quel est le combat du camp de la paix, de la liberté et du socialisme selon les principes du président Hô Chi Minh. Vous êtes des hommes égarés. Vous devez être remis sur le droit chemin, rééduqués, afin de devenir des hommes nouveaux, serviteurs de la paix et de la liberté des peuples », etc.
N’est-ce pas que le séminariste est devenu un bon prédicateur communiste ? On remarque ici quelque chose de nouveau, par rapport à ce que j’ai dit jusqu’ici. Et c’est une spécialité du communisme vietnamien, que l’ancien séminariste fait sienne aussitôt : la clémence du président Hô Chi Minh, sa politique de clémence. Terrifiante, mensongère et diabolique contrefaçon de la miséricorde divine. Le président Hô Chi Minh vous pardonnera si vous confessez vos erreurs et si vous devenez de bons communistes...
Et les prisonniers devaient apprendre la leçon, sans cesse répétée. « Si vous êtes encore en vie c’est que le président Hô Chi Minh le veut bien. Si vous êtes prisonniers, c’est parce que les capitalistes ont fait de vous des soldats assassins. Si vous mangez, c’est grâce au Parti communiste du peuple vietnamien. Si vous êtes malades et que certains meurent, c’est parce que la France a privé le Viêt-nam de médicaments... »
Et Boudarel dénonçait le capitalisme et la démocratie bourgeoise qui oppriment le peuple, et l'impérialisme sanguinaire des Américains dont les colonialistes français sont les valets, et le gouvernement fantoche du traître Bao-Dai, “empereur de boîtes de nuit”, etc.
Puis, dans un contraste saisissant, d'un manichéisme aussi spectaculaire que primaire, il vantait les mérites du socialisme, l'œuvre grandiose du camarade Staline, la marche radieuse des peuples d'URSS et des pays de l'Est vers le bonheur communiste, la vie et l'œuvre exceptionnelles du président Hô Chi Minh, le légitime combat de l'héroïque peuple vietnamien, etc.
On apprenait là que les poules soviétiques pondent tous les jours, que les vaches soviétiques font 60 litres de lait par jour, que les savants soviétiques ont créé 200 000 espèces végétales et des moutons à la toison naturellement colorée, que l’industrie soviétique est florissante et en plein essor, grâce notamment à l’énergie nucléaire utilisée de façon strictement pacifique, que l’ouvrier soviétique a le pain gratuit, et un mois de congé payé qu’il peut passer dans une station de repos où il se rend en avion, etc.
Avec le même souci du contraste évocateur et éducatif, agrémenté d'un inqualifiable cynisme, il ne craignait pas d'opposer, à la souffrance des détenus emprisonnés dans les geôles capitalistes, la situation « en pleine nature, avec totale liberté d’action », des prisonniers du camp 113...
Et cela continuait interminablement, sur le camp de la guerre et le camp de la paix, sur l'amitié entre les peuples de France et d'Indochine qui sera plus forte que l'injuste guerre, et Boudarel parlait de la guerre de Corée, affirmant sans frémir que c’était le Sud qui avait attaqué le Nord et que les Américains utilisaient des armes bactériologiques, et Boudarel faisait un cours sur la Révolution française, et Boudarel faisait un cours sur la Commune de Paris, et Boudarel soulignait, devant les prisonniers qu'il faisait crever, « le droit de tous au bonheur »...
Rien ne pouvait interrompre Boudarel. Pas même la mort d'un homme. Un ancien prisonnier racontera : « Un soir, la pluie tombant assez fort, la conférence politique eut lieu dans une cagna. Je me suis trouvé auprès d’un grand para (1,85 m) mais qui ne devait guère peser plus de 40 kg. Il était allongé sur le bat-flanc. Je voyais bien qu’il était perdu. La conférence se terminait par L’Internationale, mais il m’était devenu impossible de détacher mes yeux de ce grand garçon et de chanter. Boudarel me vit, m’en fit la remarque, et bien que de la main je lui désignai mon camarade, il détourna la tête mais ne fit pas pour cela arrêter le chant et lever la séance. »
Car chaque cour politique se terminait en effet par L’Internationale, chantée poing levé, précédée de l’hymne à Hô Chi Minh, qu’il fallait apprendre par cœur, et des slogans rituels : longue vie à Hô Chi Minh, à Giap, au Viêt-minh.
Puis il y avait le travail idéologique en groupe. Chaque groupe était censé réfléchir à un thème du discours et élaborer une synthèse des réflexions. En fait les membres du groupe se contentaient généralement de décider qui allait être le porte-parole qui allait répéter ce que Boudarel venait de dire, et l'on parlait d'autre chose... Alors ces hommes malades et harassés se réunissaient de nouveau dans la cour, et chaque porte-parole de groupe allait sur l'estrade faire semblant de condamner les crimes de l'Armée française, du capitalisme et du colonialisme, et chanter les louanges d'Hô Chi Minh et du socialisme...
Mais tous les hommes étaient fortement incités à monter sur l'estrade, où ils avaient prétendument le droit de dire ce qu'ils voulaient, pour faire avancer le débat, car Boudarel prétendait qu'il y eût des « discussions sincères »... Celui qui récitait la leçon de façon convaincante était aussitôt montré en exemple, comme témoin d’une évolution constructive. Mais alors il était encouragé à parfaire son adhésion, et à émettre des propositions concrètes d’action : et c'était une nouvelle épreuve psychologique, une nouvelle torture mentale.
Le procédé n'était pas toujours sans effet. Ces séances avaient lieu au moment où les hommes, déjà terriblement affaiblis, démoralisés, privés de leurs chefs et de tout contact avec leurs familles, étaient épuisés par les corvées du jour. « A la longue, dira un ancien prisonnier, certains d’entre nous y ont trouvé matière à réflexion et ils ont même fini par croire qu’ils étaient des criminels de guerre, des assassins. »
En dehors de cette sinistre farce de la critique du système capitaliste et colonialiste, il y avait la critique-autocritique. Bien plus pernicieuse. Car alors il fallait dénoncer ceux qui s'étaient rendu coupables de négligence, de la moindre faute dans la misérable survie quotidienne, et se dénoncer soi-même. Dans les groupes de camarades soudés par une solidarité sans faille, c'était sans autre conséquence qu'une nouvelle humiliation et une nouvelle fatigue : chacun s'accusait à tour de rôle de fautes qu'il n'avait pas commises, de manquements ridicules, de sa “mauvaise volonté”, du plus petit... péché véniel, et accusait son voisin avec l'accord de celui-ci. Le “bon” était récompensé par une feuille de tabac ou une banane, le “méchant” se voyait conspuer...
Mais il y avait quelques prisonniers qui étaient des mouchards de Boudarel, et peu à peu le lavage de cerveau intensif, sur des hommes affaiblis et démoralisés, produisait quelques effets. Au point d'en arriver à de véritables phénomènes de délation, avec les conséquences qu'on imagine dans les relations entre les hommes. Ce qui était voulu, bien entendu, car tout ce qui peut diviser les hommes est bon pour tenir plus facilement le camp. Et Boudarel notait soigneusement sur son calepin l'évolution des uns et des autres. Cela se terminait également par une réunion générale, où les plus méritants recevaient les félicitations et une promesse de clémence renouvelée du président Hô Chi Minh, et les coupables une admonestation ou une punition. D'un côté la grâce, de l'autre la pénitence...
Le fanatisme de Boudarel faisait que personne ne devait échapper à sa rééducation idéologique. Et si quelqu’un avait de bonnes raisons de ne pas assister à un “cours”, eh bien il poussait le zèle jusqu’à lui faire un cours particulier. Une de ses anciennes victimes témoignera : « J’avais pour travail principal un emploi aux cuisines. Un jour, Boudarel, lors d’une réunion d’autocritique, m’a interpellé, me demandant pourquoi je ne participais pas plus activement à ces réunions. Je lui ai expliqué que, vu mon emploi, je n’assistais pas aux réunions du matin et que de ce fait je possédais moins d’informations que mes collègues. Dès le lendemain Boudarel venait nous voir aux cuisines et nous faisait personnellement son cours pour pallier ce manque antérieur. Ce cours aux cuisines a été permanent par la suite. »
Il y avait aussi carrément les campagnes de dénonciation de crimes. Particulièrement écœurantes. Selon le principe constamment martelé que tous les prisonniers étaient des criminels, puisqu'ils étaient tous des soldats de l'armée impérialiste responsable du martyre du peuple vietnamien. Boudarel avait une image pour cela : tout homme qui sort d'un marécage est aussi sale que les autres. Dans le plus pur style des procès staliniens, ils étaient contraints de s'accuser de crimes dont Boudarel savait qu'ils ne les avaient pas commis. « Chacun devait s’accuser d’un maximum de crimes, explique un rescapé : avoir incendié des villages, tué plein de vieillards, violé toutes les femmes de tous âges. Il fallait aussi dénoncer les crimes que nous “avions vu” commettre. Cela consistait à nous faire affirmer sur le podium central, devant tous, des faits inexistants, dont certains étaient repris en saynètes pour l’édification de tous. Il fallait avouer et se repentir. Cette fiction d’aveux et de repentirs avait un caractère hallucinant. »
Cette fiction d’aveux et de repentirs : c'est la perversion la plus totale de la confession catholique des péchés. Ici la confession est obligatoire et publique, et il s'agit de confesser des péchés que l'on n'a pas commis.
Certains, parmi les nouveaux, essayaient de se rebiffer. Non seulement ils n’avaient commis aucun crime, mais ils avaient aidé la population, ils apportaient du sel, des médicaments, ils soignaient les malades, ils enseignaient les enfants. La réponse de Boudarel ne se faisait pas attendre : « Alors vous étiez les meilleurs agents du colonialisme, car vous aidiez efficacement à la politique de ralliement des populations. Vous étiez le meilleur obstacle à l’indépendance de ce pays qui y a droit. » Faire le bien, c'était faire le mal. Et voilà l'inversion communiste de la charité.
Le patronage
Le discours de Boudarel pouvait se prolonger par une “veillée”. La plupart des survivants du camp 113 qui évoquent cette veillée paraissent la confondre avec la séance de rééducation politique qui précédait. Toutefois l’un d’eux évoque l’organisation de “jeux”. Notamment par questions-réponses. Des questions qui portaient sur les exploits du socialisme en URSS et sur les prouesses du peuple vietnamien. Le prisonnier qui répondait correctement pouvait gagner une feuille de tabac. Et c'était à quitte ou double. Alors le prisonnier pouvait gagner une carotte, un fruit, un peu de riz supplémentaire (ces récompenses paraissent insignifiantes, mais elles ne l’étaient pas pour des hommes affamés)... Et pour les fêtes du Viêt-minh ou les... défaites de l’armée française, les jeux étaient spécialement primés...
Il est significatif qu’en dehors de Claude Baylé, auteur du seul livre sur le camp 113, aucun autre survivant n’appelle ces veillées par leur nom : Radio Bambou. Aucun sauf Jean Robert, kapo de Boudarel, et encore se contente-t-il de signaler qu’il était « chargé de l’animation du camp appelée Radio Bambou ». On comprend le laconisme de Robert au moment de l’affaire Boudarel : ce n’était plus le moment de se vanter d’avoir été l’adjoint zélé du tortionnaire...
En revanche, Radio Bambou prend une grande place dans le livre de Boudarel. Une place démesurée. La façon dont il comble le silence de ses victimes mérite qu’on s’y arrête, car le cynisme du personnage est ici à son zénith.
« S’il y avait un moment de répit dans la dure vie du camp, écrit-il, c’était sans doute la séance nocturne de “Radio Bambou”, une animation des veillées lancées antérieurement à mon arrivée et mise en forme par Jean Robert, son créateur et son animateur. Elle n’avait qu’un objectif : la détente. La formule était celle des jeux radiophoniques de l’époque, alternant chansons, sketches, bonnes blagues, questions-réponses et créations-inventions de quiconque voulait bien présenter sa dernière trouvaille.
« Tenant en main un bambou symbolisant le micro, le “speaker” ouvrait l’émission avec une chanson reprise en chœur sur l’air de Reine d’un jour, l’indicatif de l’émission de Jean Nohain. Les meilleures voix du camp y venaient interpréter les grands succès de l’heure, tels Etoile des neiges ou Ma cabane au Canada, dont le chef de camp Cham et le surveillant Tu raffolaient. Des “radios crochets” permettaient à chacun de venir mesurer ses chances de séduire le public. Les sketches les plus demandés étaient ceux qui brocardaient les travers ou les bêtises des uns et des autres. Parfois un groupe montait une pièce telle que Le colonel Foster plaidera coupable de Roger Vaillant, dont le livre avait pu nous parvenir. La Farce de Maître Pathelin, en grande partie mimée, connut un franc succès auprès des paysans du voisinage grâce à l’Eurasien qui en était l’interprète. (...)
« L'émission s’achevait sur un air dérivé de celui de Cadet Rousselle avec les paroles suivantes : Réquisitionnez les bateaux, pour embarquer le CEFEO ! »
Bref, c’était une récréation joyeuse et bon enfant, c'était, mais oui, bien sûr, une séance de patronage, comme du temps où Boudarel était à la JEC, comme du temps où il était séminariste... Il est dommage que les survivants soient si peu loquaces sur ces charmantes soirées... Il faut croire que ces chiens du capitalisme, ces valets de l’impérialisme, étaient trop abrutis de fatigue, de maladie, d’humiliation et de désespoir, pour goûter les séances facétieuses du sympathique vicaire du Viêt-minh. Et que cette épreuve supplémentaire était bien trop dérisoire, par rapport aux autres, pour qu’elle occupe un coin de leur mémoire...
Dans son livre, Claude Baylé consacre donc quelques pages à Radio Bambou. Il parle des chants, et des sketches à la façon des chansonniers, attaquant le gouvernement vietnamien légitime, l'armée française, etc. Mais « ce n'est que la mise en train », dit Baylé, et “l'essentiel” est constitué de critique et d'autocritique, avec à la fin la distribution des récompenses et des blâmes. De deux choses l'une. Ou bien Baylé confond, comme d'autres survivants, “Radio Bambou” et les séances de critique et d'autocritique, ou bien “Radio Bambou” n'était en fait qu'une mise en scène particulière des odieuses séances où les prisonniers devaient se dénoncer entre eux et s'accuser de tous les maux. Et s'il en est ainsi, ce qui paraît bien être le cas, la description qu'en donne Boudarel est encore plus insoutenable.
Après la guerre d'Indochine, Boudarel va rester au Viêt-nam. Il s'installe à Hanoi, rédige des éditoriaux pour la radio en langue française, et réalise des travaux de traduction. Conformément à ce que lui dit alors le camarade André, le responsable du parti communiste français qui lui avait donné sa mission au camp 113, et qui retourne en France : « Ce qu'il faut ici maintenant, lui dit-il, c'est un journaliste. » Et Boudarel, devenu journaliste vietminh sur ordre du parti communiste français, est doté du statut d'expert étranger, ce qui lui permet d'avoir un niveau de vie trois fois plus élevé que celui des Vietnamiens...
En 1963, alors que le régime vietnamien est de plus en plus maoïste, ce qui déplaît à Moscou, donc au PCF, Boudarel est transféré à Prague, et son installation est négociée au plus haut niveau des partis communistes français et tchécoslovaque. Puis, en 1966, il est rapatrié clandestinement en France. Pourquoi en 1966 ? Parce que les communistes viennent de faire voter, discrètement, une amnistie concernant tous les faits commis en Indochine. Une amnistie qui ne concerne en réalité personne, sauf Boudarel et deux autres traîtres, revenus en même temps que Boudarel, et dont on n'entendra plus parler.
Boudarel revient donc en France, et il est pris en charge par le parti communiste, et surtout par le réseau communiste de l'université. Peu après arrive 1968. Ce sont les grandes manifestations contre la guerre du Vietnam. La guerre des Américains, cette fois-ci. Naturellement, Boudarel est là comme un poisson dans l'eau, et il est identifié par le SDECE comme faisant partie de l'appareil de propagande du Nord Vietnam et du FNL.
Naturellement, Boudarel est aussi comme un poisson dans l'eau dans l'université de mai 68 et d'après mai 68, où des professeurs pro-communistes tiennent un certain nombre de leviers de commande, notamment là où il va devenir un spécialiste du Vietnam : Paris VII.
Il faut savoir que dès 1968, alors qu'il n'a encore aucun titre universitaire, Boudarel est l'homme qui, grâce à ses appuis, va rédiger l’article Giap de l’Encyclopædia universalis. Et c’est lui qui rédigera ensuite les articles Guérilla, Dai Viêt, et Pavillons noirs... Tel est le souci d’objectivité historique de l’Encyclopædia universalis : confier à un militant viêtminh les articles sur la guerre d’Indochine... C’est lui aussi qui rédigera l’article Indochine de la Grande Encyclopédie Larousse, en 1981, et l’article Viêt-nam en 1985...
Boudarel et le CCFD
En 1980 et 1981, Boudarel est directeur de la publication du mensuel Inforasie, et dans le cadre de l’association du même nom il fait venir à Paris le directeur des Editions en langues étrangères de Hanoi. Inforasie est une publication liée au CCFD, le Comité catholique contre la faim et pour le développement. Ces deux années-là, le CCFD donne du reste à Inforasie, c’est-à-dire à Boudarel, 50 000 F pour l’achat de livres qui iront garnir des bibliothèques vietnamiennes. En 1981 il réalise le dossier Viêt-nam de la revue du CCFD, Faim et Développement. Il écrira un autre article sur le Viêt-nam dans Faim et Développement en 1983.
Georges Boudarel est en effet depuis plusieurs années le spécialiste pour le Viêt-nam du CCFD, l’organisme qui avait alors le monopole des offrandes de Carême. Depuis quand l'était-il ? On ne sait pas. Seul lui et les anciens dirigeants de l’officine pourraient le dire. Tout ce que nous avons est la réponse que fit le secrétaire général du CCFD, Bernard Holzer, à Mgr Decourtray, le président de la conférence épiscopale de France, interpellé par le président d’une association d’anciens combattants d’Indochine au moment du développement de “l’affaire Boudarel”, dix ans plus tard. Voici cette réponse : « Nous avons effectivement sollicité la collaboration ponctuelle de M. Boudarel, car il nous avait été signalé par diverses sources comme étant l’un des meilleurs spécialistes du Viêt-nam. Aucun des responsables du CCFD ne connaissait les fonctions qu’il avait exercées dans un camp de prisonniers au Viêt-nam jusqu’à ce que nous l’apprenions par la presse. Depuis, nous avons gelé nos relations avec lui en attendant que la justice poursuive son cours. »
Le début des années 80, quand Boudarel collabore ouvertement avec le CCFD, c’est aussi le moment où le scandale du CCFD commence à être mis au grand jour : l’organisme d’Eglise contre la faim et pour le développement, qui a toutes les faveurs de l’épiscopat, mène des actions qui trop souvent n’ont rien à voir avec la lutte contre la faim ou le soutien au développement, mais ont tout à voir avec l’aide à des mouvements de subversion, voire à des groupes terroristes, et à des gouvernements communistes.
C’est en effet en 1983 que Le Figaro publie deux articles, encore timides, mais qui pointent du doigt « les choix contestables du CCFD ». Cela faisait suite au travail opiniâtre mené par Pierre Debray depuis 1979, et dont il publiait les résultats dans sa Lettre hebdomadaire. Or la première découverte de Pierre Debray avait été précisément l’aide du CCFD au régime communiste vietnamien, au moment où celui-ci envahissait le Cambodge. Fin 1979, Médecins sans frontières dénonçait le fait que seules des « organisations politisées faisant croire qu’elles sont apolitiques » étaient autorisées par l’occupant vietnamien à aider les Cambodgiens. Médecins sans frontières précisait : « C’est le Comité français d’aide médicale et sanitaire à la population cambodgienne (communiste), qui entraîne dans son sillage, comme faux nez, CIMADE (protestante), CCFD (catholique), et Secours populaire » (communiste)... Et Médecins sans frontières commentait : « Menteurs ou naïfs, ils prétendent que tout va bien, que l’aide arrive partout. » Et le CCFD diffusait une bande dessinée appuyant cette propagande (et faisant en parallèle l’apologie du régime sandiniste au Nicaragua).
Pierre Debray découvrit qu’en 1977 et 1978 le Viêt-nam communiste avait été l’objet de tous les soins du CCFD, notamment pour le financement de wagons de chemin de fer, et pour une opération intitulée “Cent mille livres pour le Viêt-nam” : cent mille exemplaires d’un conte de fée adapté à la propagande communiste par le “poète” vice-ministre des Affaires culturelles du Viêt-nam. En décembre 1977, le secrétaire général du CCFD avait annoncé une aide de 800 000 dollars au Viêt-nam, qui n’apparurent jamais dans les comptes officiels de l’organisme.
Dès 1974, le périodique catholique L’Homme nouveau s’était interrogé sur les aides du CCFD au Viêt-nam... En 1981, au moment où Boudarel rédige le dossier Vietnam du périodique du CCFD, le secrétaire général du CCFD Menotti Bottazzi rappelle le rôle « exemplaire » du CCFD pendant la guerre du Viêt-nam. Et il précise : au Sud, le CCFD aidait les prisonniers politiques, et au Nord, il aidait les mutilés de guerre. Les prisonniers politiques du Sud, c'est-à-dire des communistes. Les mutilés du Nord, c'est-à-dire des soldats de l'armée communiste. Mais pas l'inverse. Pierre Debray souligne : « Il ne se préoccupait nullement des prisonniers politiques du Nord : ils n’étaient pas communistes. Ou des mutilés de guerre du Sud, qui ne l’étaient pas non plus. »
On notera que Boudarel ne fait pas la moindre mention du CCFD dans sa volumineuse Autobiographie, comme s’il fallait éviter d’attirer l’attention sur cet aspect de son œuvre... En revanche, il parle de son voyage au Viêtnam... en 1977, et il justifie bien entendu l'invasion du Cambodge.
On voit là que la boucle de la perversion du catholicisme est bouclée. Boudarel avait décidé de perdre la foi dans les années 40, mais quarante ans plus tard, devenu spécialiste communiste du Vietnam communiste après avoir été tortionnaire communiste, le voilà travaillant pour un organisme catholique, parce que cet organisme catholique, qui monopolise la charité des catholiques pendant le carême, est au service du Viêt-nam communiste.
Le renversement
Voilà quelques éléments qui permettent de voir comment Boudarel a été une sorte de représentant typique, ou plutôt paroxystique, de cette génération qui bascula d'un catholicisme émasculé dans le communisme le plus activiste, après la seconde guerre mondiale, quand le communisme, se posant en fer de lance de la Résistance, en vainqueur du nazisme et en libérateur de l'Europe, paraissait en expansion irrésistible, et se présentait comme l'espoir des peuples et des travailleurs, grâce à la propagande massive d'une multitude d'apparatchiks relayée par leurs compagnons de route et d'innombrables idiots utiles.
Ce basculement était d'autant plus facile que le communisme est essentiellement une profanation des valeurs chrétiennes, comme le montre de façon typique le cas Boudarel. Une profanation qui se réalise par un renversement de l'axe vertical de la transcendance sur l'axe horizontal du temps. L'eschatologie chrétienne (le paradis) est remplacée par la perspective de la société sans classes, l'espérance théologale par la promesse du bonheur terrestre, la rédemption par la révolution. Les nouveaux cieux et la nouvelle terre sont à construire ici et maintenant, l'homme nouveau n'est pas celui qui naît de la grâce mais celui que produit la rééducation idéologique, avec l'autocritique pour confession, de cruelles punitions comme pénitence, l'absolution étant délivrée par le parti tout-puissant. La charité et l'amour du prochain sont remplacés par une “solidarité” de classe et une “fraternité entre les peuples” qui impliquent la guerre sociale et la guerre internationale. Le renversement des valeurs est universel : la paix est dans la guerre, l'amour dans la haine, la clémence dans la vengeance, la vérité dans le mensonge.
http://yvesdaoudal.hautetfort.com/
Conférence donnée par Yves Daoudal à l’université d’été de Chrétienté-Solidarité, à Saint-Jacques de Compostelle, en 2002.
Quand on parle de la subversion de l'Eglise, on pense au concile Vatican II, à l'esprit du concile, aux conséquences de telle ou telle orientation conciliaire, etc. La cristallisation de la résistance des traditionalistes autour de Mgr Lefebvre, le conflit entre Mgr Lefebvre et Rome, tout cela a fait parfois perdre de vue que la subversion était déjà dans l'Eglise, et que toutes les dérives post-conciliaires ne sont pas nées du concile, même si le fameux esprit du concile, et certains textes de ce concile, ont pu avoir un effet d'accélérateur, et d'ouvertures de vannes que le saint-siège tentait jusque là de verrouiller.
Quand on pense à cette dérive d'avant le concile, on pense aux années 50, qui ont été marquées notamment par la question des prêtres ouvriers, ou par nombre d'expériences liturgiques qui préfiguraient, anticipaient, la destruction officielle de la liturgie traditionnelle. Mais en réalité le ver était dans le fruit depuis bien plus longtemps, et avant la guerre déjà la subversion faisait des ravages.
Vous allez me dire, mais qu'est-ce qu'il raconte là, il devait nous parler de Boudarel, et voilà qu'il nous parle du concile, de l'avant concile, de l'avant avant concile d'avant-guerre... Il va remonter jusqu'où comme cela, et où est Boudarel là-dedans ? Eh bien c'est que le cas Boudarel illustre précisément ce que je suis en train de dire. Il illustre la subversion la plus radicale du christianisme, à partir de ce qui se passait dans l'Eglise d'avant-guerre.
Boudarel est l’exemple chimiquement pur de la subversion catholique, du renversement du christianisme dans le plus exact anti-christianisme : le communisme marxiste-léniniste stalinien. Boudarel est l’exemple le plus clair de ce renversement, comme le reflet d’un paysage dans l’eau. Le reflet donne une image inversée du paysage réel. La différence entre le reflet du paysage dans l'eau et le reflet inversé du christianisme dans le communisme, c’est que le reflet du paysage est très beau, alors que le reflet du paradis que donne le communisme, c’est l’enfer.
Séminariste
Georges Boudarel est né le 21 novembre 1926, à Saint-Etienne, dans une famille catholique. Il fait ses études à l'Institution Notre-Dame de Valbenoîte, des frères maristes, près de l'église paroissiale. Il fut le premier, dit-il dans son autobiographie, à dire qu’il voulait faire du latin pour terminer ses études secondaires en philo et non en “maths élems”, et il était le seul de sa classe à vouloir “devenir curé”. C'est lui-même qui souligne cela dans son autobiographie. Le jeune Boudarel était l'élève le plus pieux de sa classe, au point de vouloir devenir prêtre, et d'en prendre le chemin en choisissant la filière qui lui permet de faire du latin.
Nous sommes à ce moment-là sous l'occupation. Arrive chez les maristes un professeur laïc du collège des jésuites d'Avignon, qui n'hésite pas à vilipender le maréchal Pétain pendant ses cours, et qui prône devant les élèves ce que Boudarel définit comme un “socialisme chrétien radical”. Ce professeur va créer une section de la JEC. La JEC, c'est la Jeunesse étudiante chrétienne, qui a eu la même évolution progressiste et cryptocommuniste que la JOC, la Jeunesse dite ouvrière dite chrétienne. On voit là que cette évolution n'est pas récente, et que déjà au début des années 40, et donc dans les années précédentes, puisque ce professeur sévissait déjà avant la guerre, la JEC faisait la promotion d'une subversion socialiste radicale. A cette même époque, Georges Boudarel passe un trimestre en interne au collège des jésuites de Saint-Chamond. Et là, un prêtre qui s'affirme ouvertement socialiste apprend aux élèves des chants « d'allure aussi chrétienne que révolutionnaire sur des rythmes modernes », selon l'expression de Boudarel. L'un de ces chants est tout simplement L'Internationale, le chant de la haine révolutionnaire. Boudarel découvre L'Internationale à l'école des jésuites, et apprend par cœur ce chant qu'on lui montre comme d'inspiration chrétienne. Il devient en même temps un militant de la JEC, et bien entendu son aumônier de la JEC, qui est un vicaire de sa paroisse, a exactement la même orientation. On est déjà là au cœur de la subversion du christianisme : L’Internationale, c’est une parodie inversée des béatitudes et de la rédemption. Le salut ne vient pas de Dieu mais de l’homme, il ne se trouve pas dans l’obéissance mais dans la révolte, il est universel par la révolution sociale mondiale et non par l’universalité spirituelle de l’Eglise.
En octobre 1943, Georges Boudarel, qui veut toujours devenir prêtre, entre au grand séminaire de Francheville, près de Lyon. Là, il découvre avec émotion, comme il le dit dans son autobiographie, « toute la splendeur du grégorien dans les offices de la Semaine sainte »... Mais son directeur spirituel, qui n'est ni un aumônier de la JEC ni un jésuite de Saint-Chamond, est troublé par le discours politique du séminariste. Au bout de longues discussions, il finit par le convaincre de réfléchir pendant deux ou trois ans, et de revenir quand il aura fait le point sur sa vocation... A la rentrée suivante, Boudarel se fait professeur de sixième au collège dont il avait été l'élève. Six mois plus tard, il décide de perdre la foi. Ce n'est pas moi qui le dit. C'est lui qui l'écrit noir sur blanc dans son autobiographie : Je décidai de perdre la foi. L'expression en dit long sur la structure psychologique du personnage. Et sur la subversion de la volonté. Mais cela ne l'empêche pas, à la rentrée suivante, de prendre un poste de professeur-surveillant au collège des Frères des écoles chrétiennes de Fourvières. Ce sera toutefois sa dernière année scolaire dans une école catholique. En 1946, il devient pion au lycée de Bourg-en-Bresse. 1946, c’est l'année qui commence par l'arrivée de communistes au gouvernement, et qui finit par le déclenchement de la guerre d'Indochine... C'est précisément cette année-là que Georges Boudarel prend sa carte du parti communiste. Il a vingt ans. A la rentrée suivante, il est nommé au lycée du Parc à Lyon, et devient un militant communiste actif.
C'est alors qu'il se rend au bureau colonial du parti communiste, à Paris, et qu’il est envoyé en Indochine, comme militant clandestin, c'est-à-dire sans sa carte du parti, et avec pour consigne d'observer « prudence, silence et circonspection ».
A Saïgon, il s'installe dans la somptueuse villa du capitaine du port, qui est le mentor du soi-disant Groupe culturel marxiste, paravent transparent de la subversion communiste locale. Puis il sera plus ou moins professeur ici ou là, ne suivant guère, du reste, la consigne de “prudence, silence et circonspection”, car il se fait remarquer partout pour ses idées communistes (au cours d'une séance de dédicaces dans une librairie j'ai rencontré un de ses anciens élèves qui s'en souvient encore), son absentéisme, sa propension aux plaisirs les plus divers et déviants comme « l’opium, l’alcool, les prostituées, les girons », selon sa propre expression. Les autorités françaises ne tardent pas à le ficher comme « membre PCF, opiomane, sans moralité ». C'est en quelque sorte sa façon d'enterrer sa vie de garçon, ou plutôt de séminariste, avant de devenir un implacable apparatchik.
L'apprentissage de l'inversion
A la fin de 1950, Boudarel rejoint les maquis communistes du Viêt-minh. Il y est reçu comme un héros (la radio du Viêt-minh le présente comme un professeur d’université qui a abandonné sa chaire à Saïgon, pas moins), et il va se livrer, par le biais de la radio clandestine du Viêt-minh, dont il va devenir éditorialiste, et par la rédaction de tracts, à une intense activité antifrançaise. Il peut alors réciter en permanence les clichés communistes de la lutte du camp de la paix contre l’impérialisme, appeler les étudiants à la rébellion, les soldats à la désertion et au sabotage. Dans le même temps, il va approfondir sa connaissance du marxisme-léninisme pratique. Et tout particulièrement en ce que le marxisme-léninisme est une inversion du christianisme, comme il le montrera au camp 113. Il existe un absolu, c’est la doctrine communiste, qui fera le bonheur du genre humain. Le parti communiste est infaillible. On lui doit une totale obéissance. Le commissaire politique est là pour définir la voie droite. Celui qui s’en écarte doit se soumettre à la critique et faire son autocritique afin de reconnaître publiquement qu’il s’est trompé et de prendre l’engagement de ne plus recommencer.
L’ancien séminariste qui a décidé de perdre la foi n’est évidemment pas dépaysé. L’inversion est parfaite. Une doctrine, un dogme intangible, qui conduit au bonheur. Un magistère infaillible. Un clergé qui dirige les fidèles. La désobéissance et la transgression qui sont des péchés dont on doit se confesser. Je confesse devant mes frères, n’est-ce pas, dit-on dans la nouvelle liturgie. C’est ce que Boudarel mettra en œuvre au camp 113, avec le plus grand zèle. Jusqu’à ce que mort s’en suive à défaut de pouvoir mettre dans le droit chemin des soldats français irrécupérables.
En juin 1952, Boudarel est nommé commissaire politique par le Viêtminh. Il est envoyé dans le Nord, où il sera chargé, écrit-il sans sourciller, de « faire de la propagande en faveur de la paix et du rapatriement du corps expéditionnaire auprès des prisonniers de guerre français que le Viêt-minh entendait libérer unilatéralement pour faciliter la fin des hostilités ». La propagande, il la fera, certes, jusqu’au lavage de cerveau, jusqu’à la suppression de toute dignité humaine, sur de pauvres hères qui seront en effet libérés unilatéralement, mais par la mort la plus horrible.
Vers la fin de son long voyage, à pied, vers le camp 113, Boudarel arrive à Tan Hoa, et apprenant que l’évêque du lieu est un Européen, il lui rend visite. Dans son autobiographie, Boudarel décrit cette visite de façon ignoble, dans le plus pur style de la caricature soviétique. Il rencontre un riche prélat, qui se pavane dans son palais, insensible aux malheurs du peuple vietnamien. En réalité, cet évêque, un Belge, Mgr de Cooman, est quasiment en résidence surveillée dans son évêché, sans la moindre marge de manœuvre, soumis aux attaques permanentes de la presse communiste, et il est dans la région le dernier prêtre européen qui n’a pas encore été expulsé. Ce qui est intéressant est que Mgr de Cooman réussit à faire passer une lettre à un confrère, où il traite de divers problèmes, et relate la visite de Boudarel. On a connaissance de cette lettre parce que le destinataire l’a évidemment aussitôt transmise aux autorités françaises. Et l’on voit là que Boudarel était un parfait apparatchik, sachant habilement faire diversion. Car Mgr de Cooman écrit que Boudarel lui a confié qu’il se rendait en Russie. Et l’on retrouvera cela dans plusieurs rapports des autorités françaises (dont certains concluront, quelques mois plus tard, que Boudarel se trouve sans doute en Russie). Alors que Boudarel va, quelques jours après sa visite à Mgr de Cooman, prendre la direction idéologique du camp 113. Mais ce qui nous intéresse dans la lettre de Mgr de Cooman, c’est qu’il décrit explicitement Boudarel comme quelqu’un qui « raisonne avec calme » et ne « donne pas l’impression d’être un fanatique ». Boudarel n’est pas un énergumène excité, ce n’est pas un pervers fébrile, c’est un authentique apparatchik à sang froid. Ce qu’il va faire au camp 113, c’est en application rigoureuse et systématique d’une ligne idéologique qui ne souffre aucun compromis, aucun sentiment humain.
On remarquera au passage, et ce n’est pas sans importance, qu’avant de prendre ses fonctions au camp 113, Boudarel rencontre le représentant du parti communiste français auprès du gouvernement rebelle vietminh. C’est le représentant du parti communiste français qui lui donne sa feuille de route, qui lui explique ce qu’il devra faire. Boudarel est nommé par le Viêt-minh mais ce sont les instructions du parti communiste français qu’il suivra, comme il les a toujours suivies, alors qu’il prétend avoir toujours agi de sa propre initiative. Il est difficile de dire ce qui relève des instructions du PCF et ce qui relève de la personnalité de Boudarel dans les atrocités du camp 113. Mais ce qui est indéniable est que le camp 113 fut de loin le pire des camps de prisonniers français au Viêt-nam, et de loin.
Camp 113 : l'application de la doctrine
Début février 1953, les prisonniers du camp 113 voient arriver Boudarel. Ils le décrivent comme un homme sec, de belle prestance, intellectuel à lunettes, qui paraît venir des pays de l’Est. C’est tout dire. Il leur annonce qu’il a pour mission de corriger leurs erreurs passées et de les rééduquer politiquement pour qu'ils deviennent des futurs combattants de la paix pour le Viêt-nam. Il leur dit aussi qu’il a la charge de faire d’eux des hommes nouveaux. Car c’est là aussi un aspect important de la propagande communiste, dans son aspect d’inversion de la doctrine catholique. Le communisme doit construire un homme nouveau. C’est la même expression que celle de saint Paul. Sauf que l’homme nouveau selon saint Paul est celui qui se dépouille de sa vie de péché pour s’épanouir dans la liberté des enfants de Dieu, tandis que l’homme nouveau du communisme est celui que l’on coupe de ses racines traditionnelles pour le jeter dans l’esclavage du parti.
Mais il s’agit bien, aussi, d’une conversion. En accueillant, si l’on peut dire, de nouveaux prisonniers, Boudarel leur disait :
— Je suis votre commissaire politique. Ma mission est de vous rééduquer. Vous n’êtes pas des prisonniers de guerre mais des criminels politiques, des agents de l’impérialisme à la solde des Américains. Votre situation est sans espoir, à moins d’une conversion complète — c'est l'expression qu'il emploie — et une adhésion totale à la politique de paix et d’amitié entre les peuples du président Hô Chi Minh.
La doctrine catholique est fondée sur la communion. Par inversion, la doctrine communiste est fondée sur la division. C’est le matérialisme dialectique, la lutte des classes, etc. Et l'une des techniques de “rééducation” marxiste-léniniste est la division des hommes entre eux. Ce qui se fait dans les séances quotidiennes d'autocritique et de critique, où les prisonniers doivent s’accuser de tout et de n’importe quoi, et doivent s’accuser entre eux, en ces parodies lénino-staliniennes de confessions et de procès qui seraient dérisoires, au milieu de la brousse, si elles étaient imposées à des gens en bonne santé physique et morale, mais qui sont particulièrement destructrices (voire mortelles) chez des êtres malades et portés au désespoir, et qui, au fil des semaines et des mois, perdent tout repère.
Toute distinction est susceptible d'opérer cette division, donc de susciter des oppositions dont le maître du jeu tirera profit. Distinction entre les grades militaires (bien qu’ils soient prétendument abolis dans les camps), entre les armes, entre les groupes, sans oublier les inimitiés personnelles immédiatement repérées. Boudarel n'hésitera pas même à effectuer des divisions ethniques, à inciter au racisme. Un prisonnier algérien a ensuite témoigné : « Boudarel a fait un tri au sein des prisonniers, créant trois catégories : les blancs, les tirailleurs africains, et les Maghrébins. » Et un autre de préciser : « A toute altercation avec un prisonnier d’une autre race, Boudarel intervenait ou faisait intervenir, et jamais l’Européen n’avait raison. C’était un principe de cet homme. »
Au camp 113, la malnutrition constante, le travail permanent et harassant, qu’aggravaient encore les “campagnes d’émulation” à la mode soviétique, étaient destinés à briser physiquement les prisonniers, à casser le vieil homme modelé par le capitalisme, afin de le rendre réceptif à la rédemption communiste. Et les séances de critique et d’autocritique étaient destinées à briser psychologiquement les prisonniers, afin que par les cours politiques ils accèdent à la conscience de l’humanité nouvelle, sur la route de la paix entre les peuples et du bonheur universel par le socialisme.
Les “cours politiques” étaient la grande œuvre de Boudarel. Dans les autres camps viêtminh, le commissaire politique n'apparaissait que le soir, et encore pas toujours, pour débiter sa propagande et conduire les séances de critique et d'autocritique. Mais Boudarel était bien plus fanatique que les plus fanatiques commissaires politiques vietnamiens. La séance du soir pouvait être interminable. L’un des rescapés dira : « Pendant les heures où nous aurions pu nous reposer, Boudarel continuait à essayer de perdre nos âmes. ». Et il y avait souvent d'autres séances dans la journée, celle du matin pour ceux qui n'avaient plus la force d'accomplir les corvées, et auxquels Boudarel infligeait ainsi une torture supplémentaire, et des séances impromptues dues à tel ou tel événement qui méritait un discours idéologique ou une leçon de morale marxiste-léniniste : le moindre incident donnait lieu à une séance de critique et d'autocritique.
Les prisonniers étaient rassemblées dans la cour centrale. Ils savaient qu'ils avaient intérêt à se rendre à ces séances, car Boudarel faisait miroiter en permanence le mirage de la libération anticipée pour bonne conduite. De toute façon, les récalcitrants (plus malades que récalcitrants) se faisaient sortir des paillotes à coup de crosse ou de bâton par les bo-doï, et parfois les grabataires étaient tirés par une jambe jusqu'à ce qu'ils tombent de leur bat-flanc, à charge pour les camarades valides de le porter jusqu'à la cour.
Ils se retrouvaient donc dans la cour centrale, assis sur les bancs, pour ceux qui trouvaient de la place, ou debout, ou assis par terre, tous en rang devant l'estrade où officiait Boudarel accompagné du surveillant général. Claude Baylé, qui a passé huit longs mois au camp 113, décrit dans son livre l’immuable scène : « La plupart des hommes sont en haillons. Certains, en guise de chemise, n’ont plus qu’un vieux sac de jute tout effiloché, attaché par un bout de liane. D’autres, maigres, le visage terreux, les yeux fiévreux, avancent en titubant, enveloppés dans une couverture effrangée et souillée. Debout, sur ce qui veut être une scène, Boudarel assiste radieux à l’arrivée des détenus. Il a un œil de connaisseur : il jauge ses victimes, contemple les dégâts, mesure le degré de délabrement de captifs apparemment résignés, contraints et forcés de venir là, au centre de l’esplanade, absorber leur drogue quotidienne, la leçon de marxisme. »
La confession et la conversion
Le dessein du commissaire politique est d'obtenir que les soldats français soient convaincus de leurs multiples crimes et du caractère criminel de leur mission en Indochine, et qu'ils rejoignent le “camp de la paix”.
Le schéma est simple, et toujours identique, même si Boudarel met davantage l'accent sur tel ou tel point selon son humeur du jour.
« Vous êtes des assassins, des violeurs, des pillards. Vous êtes des mercenaires à la solde du capitalisme, des laquais du colonialisme, des oppresseurs d'un peuple qui a le droit à la liberté. Vous êtes des criminels de guerre et de droit commun. Vous méritez tous la mort. Vous ne méritez pas que le peuple vietnamien vous nourrisse. Vous n'êtes en vie que grâce à la clémence du président Hô Chi Minh et du peuple vietnamien. Grâce à cette politique de clémence, vous pourrez rentrer chez vous. A condition que vous reconnaissiez vos crimes, que vous rejetiez les erreurs du capitalisme et du colonialisme, et que vous compreniez quel est le combat du camp de la paix, de la liberté et du socialisme selon les principes du président Hô Chi Minh. Vous êtes des hommes égarés. Vous devez être remis sur le droit chemin, rééduqués, afin de devenir des hommes nouveaux, serviteurs de la paix et de la liberté des peuples », etc.
N’est-ce pas que le séminariste est devenu un bon prédicateur communiste ? On remarque ici quelque chose de nouveau, par rapport à ce que j’ai dit jusqu’ici. Et c’est une spécialité du communisme vietnamien, que l’ancien séminariste fait sienne aussitôt : la clémence du président Hô Chi Minh, sa politique de clémence. Terrifiante, mensongère et diabolique contrefaçon de la miséricorde divine. Le président Hô Chi Minh vous pardonnera si vous confessez vos erreurs et si vous devenez de bons communistes...
Et les prisonniers devaient apprendre la leçon, sans cesse répétée. « Si vous êtes encore en vie c’est que le président Hô Chi Minh le veut bien. Si vous êtes prisonniers, c’est parce que les capitalistes ont fait de vous des soldats assassins. Si vous mangez, c’est grâce au Parti communiste du peuple vietnamien. Si vous êtes malades et que certains meurent, c’est parce que la France a privé le Viêt-nam de médicaments... »
Et Boudarel dénonçait le capitalisme et la démocratie bourgeoise qui oppriment le peuple, et l'impérialisme sanguinaire des Américains dont les colonialistes français sont les valets, et le gouvernement fantoche du traître Bao-Dai, “empereur de boîtes de nuit”, etc.
Puis, dans un contraste saisissant, d'un manichéisme aussi spectaculaire que primaire, il vantait les mérites du socialisme, l'œuvre grandiose du camarade Staline, la marche radieuse des peuples d'URSS et des pays de l'Est vers le bonheur communiste, la vie et l'œuvre exceptionnelles du président Hô Chi Minh, le légitime combat de l'héroïque peuple vietnamien, etc.
On apprenait là que les poules soviétiques pondent tous les jours, que les vaches soviétiques font 60 litres de lait par jour, que les savants soviétiques ont créé 200 000 espèces végétales et des moutons à la toison naturellement colorée, que l’industrie soviétique est florissante et en plein essor, grâce notamment à l’énergie nucléaire utilisée de façon strictement pacifique, que l’ouvrier soviétique a le pain gratuit, et un mois de congé payé qu’il peut passer dans une station de repos où il se rend en avion, etc.
Avec le même souci du contraste évocateur et éducatif, agrémenté d'un inqualifiable cynisme, il ne craignait pas d'opposer, à la souffrance des détenus emprisonnés dans les geôles capitalistes, la situation « en pleine nature, avec totale liberté d’action », des prisonniers du camp 113...
Et cela continuait interminablement, sur le camp de la guerre et le camp de la paix, sur l'amitié entre les peuples de France et d'Indochine qui sera plus forte que l'injuste guerre, et Boudarel parlait de la guerre de Corée, affirmant sans frémir que c’était le Sud qui avait attaqué le Nord et que les Américains utilisaient des armes bactériologiques, et Boudarel faisait un cours sur la Révolution française, et Boudarel faisait un cours sur la Commune de Paris, et Boudarel soulignait, devant les prisonniers qu'il faisait crever, « le droit de tous au bonheur »...
Rien ne pouvait interrompre Boudarel. Pas même la mort d'un homme. Un ancien prisonnier racontera : « Un soir, la pluie tombant assez fort, la conférence politique eut lieu dans une cagna. Je me suis trouvé auprès d’un grand para (1,85 m) mais qui ne devait guère peser plus de 40 kg. Il était allongé sur le bat-flanc. Je voyais bien qu’il était perdu. La conférence se terminait par L’Internationale, mais il m’était devenu impossible de détacher mes yeux de ce grand garçon et de chanter. Boudarel me vit, m’en fit la remarque, et bien que de la main je lui désignai mon camarade, il détourna la tête mais ne fit pas pour cela arrêter le chant et lever la séance. »
Car chaque cour politique se terminait en effet par L’Internationale, chantée poing levé, précédée de l’hymne à Hô Chi Minh, qu’il fallait apprendre par cœur, et des slogans rituels : longue vie à Hô Chi Minh, à Giap, au Viêt-minh.
Puis il y avait le travail idéologique en groupe. Chaque groupe était censé réfléchir à un thème du discours et élaborer une synthèse des réflexions. En fait les membres du groupe se contentaient généralement de décider qui allait être le porte-parole qui allait répéter ce que Boudarel venait de dire, et l'on parlait d'autre chose... Alors ces hommes malades et harassés se réunissaient de nouveau dans la cour, et chaque porte-parole de groupe allait sur l'estrade faire semblant de condamner les crimes de l'Armée française, du capitalisme et du colonialisme, et chanter les louanges d'Hô Chi Minh et du socialisme...
Mais tous les hommes étaient fortement incités à monter sur l'estrade, où ils avaient prétendument le droit de dire ce qu'ils voulaient, pour faire avancer le débat, car Boudarel prétendait qu'il y eût des « discussions sincères »... Celui qui récitait la leçon de façon convaincante était aussitôt montré en exemple, comme témoin d’une évolution constructive. Mais alors il était encouragé à parfaire son adhésion, et à émettre des propositions concrètes d’action : et c'était une nouvelle épreuve psychologique, une nouvelle torture mentale.
Le procédé n'était pas toujours sans effet. Ces séances avaient lieu au moment où les hommes, déjà terriblement affaiblis, démoralisés, privés de leurs chefs et de tout contact avec leurs familles, étaient épuisés par les corvées du jour. « A la longue, dira un ancien prisonnier, certains d’entre nous y ont trouvé matière à réflexion et ils ont même fini par croire qu’ils étaient des criminels de guerre, des assassins. »
En dehors de cette sinistre farce de la critique du système capitaliste et colonialiste, il y avait la critique-autocritique. Bien plus pernicieuse. Car alors il fallait dénoncer ceux qui s'étaient rendu coupables de négligence, de la moindre faute dans la misérable survie quotidienne, et se dénoncer soi-même. Dans les groupes de camarades soudés par une solidarité sans faille, c'était sans autre conséquence qu'une nouvelle humiliation et une nouvelle fatigue : chacun s'accusait à tour de rôle de fautes qu'il n'avait pas commises, de manquements ridicules, de sa “mauvaise volonté”, du plus petit... péché véniel, et accusait son voisin avec l'accord de celui-ci. Le “bon” était récompensé par une feuille de tabac ou une banane, le “méchant” se voyait conspuer...
Mais il y avait quelques prisonniers qui étaient des mouchards de Boudarel, et peu à peu le lavage de cerveau intensif, sur des hommes affaiblis et démoralisés, produisait quelques effets. Au point d'en arriver à de véritables phénomènes de délation, avec les conséquences qu'on imagine dans les relations entre les hommes. Ce qui était voulu, bien entendu, car tout ce qui peut diviser les hommes est bon pour tenir plus facilement le camp. Et Boudarel notait soigneusement sur son calepin l'évolution des uns et des autres. Cela se terminait également par une réunion générale, où les plus méritants recevaient les félicitations et une promesse de clémence renouvelée du président Hô Chi Minh, et les coupables une admonestation ou une punition. D'un côté la grâce, de l'autre la pénitence...
Le fanatisme de Boudarel faisait que personne ne devait échapper à sa rééducation idéologique. Et si quelqu’un avait de bonnes raisons de ne pas assister à un “cours”, eh bien il poussait le zèle jusqu’à lui faire un cours particulier. Une de ses anciennes victimes témoignera : « J’avais pour travail principal un emploi aux cuisines. Un jour, Boudarel, lors d’une réunion d’autocritique, m’a interpellé, me demandant pourquoi je ne participais pas plus activement à ces réunions. Je lui ai expliqué que, vu mon emploi, je n’assistais pas aux réunions du matin et que de ce fait je possédais moins d’informations que mes collègues. Dès le lendemain Boudarel venait nous voir aux cuisines et nous faisait personnellement son cours pour pallier ce manque antérieur. Ce cours aux cuisines a été permanent par la suite. »
Il y avait aussi carrément les campagnes de dénonciation de crimes. Particulièrement écœurantes. Selon le principe constamment martelé que tous les prisonniers étaient des criminels, puisqu'ils étaient tous des soldats de l'armée impérialiste responsable du martyre du peuple vietnamien. Boudarel avait une image pour cela : tout homme qui sort d'un marécage est aussi sale que les autres. Dans le plus pur style des procès staliniens, ils étaient contraints de s'accuser de crimes dont Boudarel savait qu'ils ne les avaient pas commis. « Chacun devait s’accuser d’un maximum de crimes, explique un rescapé : avoir incendié des villages, tué plein de vieillards, violé toutes les femmes de tous âges. Il fallait aussi dénoncer les crimes que nous “avions vu” commettre. Cela consistait à nous faire affirmer sur le podium central, devant tous, des faits inexistants, dont certains étaient repris en saynètes pour l’édification de tous. Il fallait avouer et se repentir. Cette fiction d’aveux et de repentirs avait un caractère hallucinant. »
Cette fiction d’aveux et de repentirs : c'est la perversion la plus totale de la confession catholique des péchés. Ici la confession est obligatoire et publique, et il s'agit de confesser des péchés que l'on n'a pas commis.
Certains, parmi les nouveaux, essayaient de se rebiffer. Non seulement ils n’avaient commis aucun crime, mais ils avaient aidé la population, ils apportaient du sel, des médicaments, ils soignaient les malades, ils enseignaient les enfants. La réponse de Boudarel ne se faisait pas attendre : « Alors vous étiez les meilleurs agents du colonialisme, car vous aidiez efficacement à la politique de ralliement des populations. Vous étiez le meilleur obstacle à l’indépendance de ce pays qui y a droit. » Faire le bien, c'était faire le mal. Et voilà l'inversion communiste de la charité.
Le patronage
Le discours de Boudarel pouvait se prolonger par une “veillée”. La plupart des survivants du camp 113 qui évoquent cette veillée paraissent la confondre avec la séance de rééducation politique qui précédait. Toutefois l’un d’eux évoque l’organisation de “jeux”. Notamment par questions-réponses. Des questions qui portaient sur les exploits du socialisme en URSS et sur les prouesses du peuple vietnamien. Le prisonnier qui répondait correctement pouvait gagner une feuille de tabac. Et c'était à quitte ou double. Alors le prisonnier pouvait gagner une carotte, un fruit, un peu de riz supplémentaire (ces récompenses paraissent insignifiantes, mais elles ne l’étaient pas pour des hommes affamés)... Et pour les fêtes du Viêt-minh ou les... défaites de l’armée française, les jeux étaient spécialement primés...
Il est significatif qu’en dehors de Claude Baylé, auteur du seul livre sur le camp 113, aucun autre survivant n’appelle ces veillées par leur nom : Radio Bambou. Aucun sauf Jean Robert, kapo de Boudarel, et encore se contente-t-il de signaler qu’il était « chargé de l’animation du camp appelée Radio Bambou ». On comprend le laconisme de Robert au moment de l’affaire Boudarel : ce n’était plus le moment de se vanter d’avoir été l’adjoint zélé du tortionnaire...
En revanche, Radio Bambou prend une grande place dans le livre de Boudarel. Une place démesurée. La façon dont il comble le silence de ses victimes mérite qu’on s’y arrête, car le cynisme du personnage est ici à son zénith.
« S’il y avait un moment de répit dans la dure vie du camp, écrit-il, c’était sans doute la séance nocturne de “Radio Bambou”, une animation des veillées lancées antérieurement à mon arrivée et mise en forme par Jean Robert, son créateur et son animateur. Elle n’avait qu’un objectif : la détente. La formule était celle des jeux radiophoniques de l’époque, alternant chansons, sketches, bonnes blagues, questions-réponses et créations-inventions de quiconque voulait bien présenter sa dernière trouvaille.
« Tenant en main un bambou symbolisant le micro, le “speaker” ouvrait l’émission avec une chanson reprise en chœur sur l’air de Reine d’un jour, l’indicatif de l’émission de Jean Nohain. Les meilleures voix du camp y venaient interpréter les grands succès de l’heure, tels Etoile des neiges ou Ma cabane au Canada, dont le chef de camp Cham et le surveillant Tu raffolaient. Des “radios crochets” permettaient à chacun de venir mesurer ses chances de séduire le public. Les sketches les plus demandés étaient ceux qui brocardaient les travers ou les bêtises des uns et des autres. Parfois un groupe montait une pièce telle que Le colonel Foster plaidera coupable de Roger Vaillant, dont le livre avait pu nous parvenir. La Farce de Maître Pathelin, en grande partie mimée, connut un franc succès auprès des paysans du voisinage grâce à l’Eurasien qui en était l’interprète. (...)
« L'émission s’achevait sur un air dérivé de celui de Cadet Rousselle avec les paroles suivantes : Réquisitionnez les bateaux, pour embarquer le CEFEO ! »
Bref, c’était une récréation joyeuse et bon enfant, c'était, mais oui, bien sûr, une séance de patronage, comme du temps où Boudarel était à la JEC, comme du temps où il était séminariste... Il est dommage que les survivants soient si peu loquaces sur ces charmantes soirées... Il faut croire que ces chiens du capitalisme, ces valets de l’impérialisme, étaient trop abrutis de fatigue, de maladie, d’humiliation et de désespoir, pour goûter les séances facétieuses du sympathique vicaire du Viêt-minh. Et que cette épreuve supplémentaire était bien trop dérisoire, par rapport aux autres, pour qu’elle occupe un coin de leur mémoire...
Dans son livre, Claude Baylé consacre donc quelques pages à Radio Bambou. Il parle des chants, et des sketches à la façon des chansonniers, attaquant le gouvernement vietnamien légitime, l'armée française, etc. Mais « ce n'est que la mise en train », dit Baylé, et “l'essentiel” est constitué de critique et d'autocritique, avec à la fin la distribution des récompenses et des blâmes. De deux choses l'une. Ou bien Baylé confond, comme d'autres survivants, “Radio Bambou” et les séances de critique et d'autocritique, ou bien “Radio Bambou” n'était en fait qu'une mise en scène particulière des odieuses séances où les prisonniers devaient se dénoncer entre eux et s'accuser de tous les maux. Et s'il en est ainsi, ce qui paraît bien être le cas, la description qu'en donne Boudarel est encore plus insoutenable.
Après la guerre d'Indochine, Boudarel va rester au Viêt-nam. Il s'installe à Hanoi, rédige des éditoriaux pour la radio en langue française, et réalise des travaux de traduction. Conformément à ce que lui dit alors le camarade André, le responsable du parti communiste français qui lui avait donné sa mission au camp 113, et qui retourne en France : « Ce qu'il faut ici maintenant, lui dit-il, c'est un journaliste. » Et Boudarel, devenu journaliste vietminh sur ordre du parti communiste français, est doté du statut d'expert étranger, ce qui lui permet d'avoir un niveau de vie trois fois plus élevé que celui des Vietnamiens...
En 1963, alors que le régime vietnamien est de plus en plus maoïste, ce qui déplaît à Moscou, donc au PCF, Boudarel est transféré à Prague, et son installation est négociée au plus haut niveau des partis communistes français et tchécoslovaque. Puis, en 1966, il est rapatrié clandestinement en France. Pourquoi en 1966 ? Parce que les communistes viennent de faire voter, discrètement, une amnistie concernant tous les faits commis en Indochine. Une amnistie qui ne concerne en réalité personne, sauf Boudarel et deux autres traîtres, revenus en même temps que Boudarel, et dont on n'entendra plus parler.
Boudarel revient donc en France, et il est pris en charge par le parti communiste, et surtout par le réseau communiste de l'université. Peu après arrive 1968. Ce sont les grandes manifestations contre la guerre du Vietnam. La guerre des Américains, cette fois-ci. Naturellement, Boudarel est là comme un poisson dans l'eau, et il est identifié par le SDECE comme faisant partie de l'appareil de propagande du Nord Vietnam et du FNL.
Naturellement, Boudarel est aussi comme un poisson dans l'eau dans l'université de mai 68 et d'après mai 68, où des professeurs pro-communistes tiennent un certain nombre de leviers de commande, notamment là où il va devenir un spécialiste du Vietnam : Paris VII.
Il faut savoir que dès 1968, alors qu'il n'a encore aucun titre universitaire, Boudarel est l'homme qui, grâce à ses appuis, va rédiger l’article Giap de l’Encyclopædia universalis. Et c’est lui qui rédigera ensuite les articles Guérilla, Dai Viêt, et Pavillons noirs... Tel est le souci d’objectivité historique de l’Encyclopædia universalis : confier à un militant viêtminh les articles sur la guerre d’Indochine... C’est lui aussi qui rédigera l’article Indochine de la Grande Encyclopédie Larousse, en 1981, et l’article Viêt-nam en 1985...
Boudarel et le CCFD
En 1980 et 1981, Boudarel est directeur de la publication du mensuel Inforasie, et dans le cadre de l’association du même nom il fait venir à Paris le directeur des Editions en langues étrangères de Hanoi. Inforasie est une publication liée au CCFD, le Comité catholique contre la faim et pour le développement. Ces deux années-là, le CCFD donne du reste à Inforasie, c’est-à-dire à Boudarel, 50 000 F pour l’achat de livres qui iront garnir des bibliothèques vietnamiennes. En 1981 il réalise le dossier Viêt-nam de la revue du CCFD, Faim et Développement. Il écrira un autre article sur le Viêt-nam dans Faim et Développement en 1983.
Georges Boudarel est en effet depuis plusieurs années le spécialiste pour le Viêt-nam du CCFD, l’organisme qui avait alors le monopole des offrandes de Carême. Depuis quand l'était-il ? On ne sait pas. Seul lui et les anciens dirigeants de l’officine pourraient le dire. Tout ce que nous avons est la réponse que fit le secrétaire général du CCFD, Bernard Holzer, à Mgr Decourtray, le président de la conférence épiscopale de France, interpellé par le président d’une association d’anciens combattants d’Indochine au moment du développement de “l’affaire Boudarel”, dix ans plus tard. Voici cette réponse : « Nous avons effectivement sollicité la collaboration ponctuelle de M. Boudarel, car il nous avait été signalé par diverses sources comme étant l’un des meilleurs spécialistes du Viêt-nam. Aucun des responsables du CCFD ne connaissait les fonctions qu’il avait exercées dans un camp de prisonniers au Viêt-nam jusqu’à ce que nous l’apprenions par la presse. Depuis, nous avons gelé nos relations avec lui en attendant que la justice poursuive son cours. »
Le début des années 80, quand Boudarel collabore ouvertement avec le CCFD, c’est aussi le moment où le scandale du CCFD commence à être mis au grand jour : l’organisme d’Eglise contre la faim et pour le développement, qui a toutes les faveurs de l’épiscopat, mène des actions qui trop souvent n’ont rien à voir avec la lutte contre la faim ou le soutien au développement, mais ont tout à voir avec l’aide à des mouvements de subversion, voire à des groupes terroristes, et à des gouvernements communistes.
C’est en effet en 1983 que Le Figaro publie deux articles, encore timides, mais qui pointent du doigt « les choix contestables du CCFD ». Cela faisait suite au travail opiniâtre mené par Pierre Debray depuis 1979, et dont il publiait les résultats dans sa Lettre hebdomadaire. Or la première découverte de Pierre Debray avait été précisément l’aide du CCFD au régime communiste vietnamien, au moment où celui-ci envahissait le Cambodge. Fin 1979, Médecins sans frontières dénonçait le fait que seules des « organisations politisées faisant croire qu’elles sont apolitiques » étaient autorisées par l’occupant vietnamien à aider les Cambodgiens. Médecins sans frontières précisait : « C’est le Comité français d’aide médicale et sanitaire à la population cambodgienne (communiste), qui entraîne dans son sillage, comme faux nez, CIMADE (protestante), CCFD (catholique), et Secours populaire » (communiste)... Et Médecins sans frontières commentait : « Menteurs ou naïfs, ils prétendent que tout va bien, que l’aide arrive partout. » Et le CCFD diffusait une bande dessinée appuyant cette propagande (et faisant en parallèle l’apologie du régime sandiniste au Nicaragua).
Pierre Debray découvrit qu’en 1977 et 1978 le Viêt-nam communiste avait été l’objet de tous les soins du CCFD, notamment pour le financement de wagons de chemin de fer, et pour une opération intitulée “Cent mille livres pour le Viêt-nam” : cent mille exemplaires d’un conte de fée adapté à la propagande communiste par le “poète” vice-ministre des Affaires culturelles du Viêt-nam. En décembre 1977, le secrétaire général du CCFD avait annoncé une aide de 800 000 dollars au Viêt-nam, qui n’apparurent jamais dans les comptes officiels de l’organisme.
Dès 1974, le périodique catholique L’Homme nouveau s’était interrogé sur les aides du CCFD au Viêt-nam... En 1981, au moment où Boudarel rédige le dossier Vietnam du périodique du CCFD, le secrétaire général du CCFD Menotti Bottazzi rappelle le rôle « exemplaire » du CCFD pendant la guerre du Viêt-nam. Et il précise : au Sud, le CCFD aidait les prisonniers politiques, et au Nord, il aidait les mutilés de guerre. Les prisonniers politiques du Sud, c'est-à-dire des communistes. Les mutilés du Nord, c'est-à-dire des soldats de l'armée communiste. Mais pas l'inverse. Pierre Debray souligne : « Il ne se préoccupait nullement des prisonniers politiques du Nord : ils n’étaient pas communistes. Ou des mutilés de guerre du Sud, qui ne l’étaient pas non plus. »
On notera que Boudarel ne fait pas la moindre mention du CCFD dans sa volumineuse Autobiographie, comme s’il fallait éviter d’attirer l’attention sur cet aspect de son œuvre... En revanche, il parle de son voyage au Viêtnam... en 1977, et il justifie bien entendu l'invasion du Cambodge.
On voit là que la boucle de la perversion du catholicisme est bouclée. Boudarel avait décidé de perdre la foi dans les années 40, mais quarante ans plus tard, devenu spécialiste communiste du Vietnam communiste après avoir été tortionnaire communiste, le voilà travaillant pour un organisme catholique, parce que cet organisme catholique, qui monopolise la charité des catholiques pendant le carême, est au service du Viêt-nam communiste.
Le renversement
Voilà quelques éléments qui permettent de voir comment Boudarel a été une sorte de représentant typique, ou plutôt paroxystique, de cette génération qui bascula d'un catholicisme émasculé dans le communisme le plus activiste, après la seconde guerre mondiale, quand le communisme, se posant en fer de lance de la Résistance, en vainqueur du nazisme et en libérateur de l'Europe, paraissait en expansion irrésistible, et se présentait comme l'espoir des peuples et des travailleurs, grâce à la propagande massive d'une multitude d'apparatchiks relayée par leurs compagnons de route et d'innombrables idiots utiles.
Ce basculement était d'autant plus facile que le communisme est essentiellement une profanation des valeurs chrétiennes, comme le montre de façon typique le cas Boudarel. Une profanation qui se réalise par un renversement de l'axe vertical de la transcendance sur l'axe horizontal du temps. L'eschatologie chrétienne (le paradis) est remplacée par la perspective de la société sans classes, l'espérance théologale par la promesse du bonheur terrestre, la rédemption par la révolution. Les nouveaux cieux et la nouvelle terre sont à construire ici et maintenant, l'homme nouveau n'est pas celui qui naît de la grâce mais celui que produit la rééducation idéologique, avec l'autocritique pour confession, de cruelles punitions comme pénitence, l'absolution étant délivrée par le parti tout-puissant. La charité et l'amour du prochain sont remplacés par une “solidarité” de classe et une “fraternité entre les peuples” qui impliquent la guerre sociale et la guerre internationale. Le renversement des valeurs est universel : la paix est dans la guerre, l'amour dans la haine, la clémence dans la vengeance, la vérité dans le mensonge.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Préface à "L'application du système collectiviste" de L. Deslinières
Jean Jaurès : 10 décembre 1898
Je ne prétends, en cette rapide préface, ni discuter le livre de M. Deslinières, ni en signaler tous les mérites. Je veux marquer seulement l'intérêt extrême de la tentative. Depuis bien des années, sous prétexte de ne pas verser dans le socialisme “ utopique ”, les socialistes s'interdisaient la description précise de la société future. Et à coup sûr, il est impossible d'en dessiner le détail exactement. La vie sociale est trop complexe aujourd'hui, et l'ordre socialiste de demain enveloppera trop de rapports, pour qu'il soit possible de les prévoir minutieusement. Seules les directions générales nous apparaissent ; seuls les grands traits se laissent fixer. D'ailleurs, comme l'ordre socialiste, même s'il est institué révolutionnairement, sera le suprême effet de l'évolution capitaliste, le moment capitaliste où surgira le socialisme marquera de son caractère propre l'ordre nouveau. Il est clair, par exemple, que si la révolution sociale éclatait demain, elle n'aurait pas la même forme, et ne produirait pas d'emblée les mêmes effets que si elle éclate dans vingt ans, c'est-à-dire dans d'autres conditions économiques et techniques de la production.
Toute description du régime socialiste est donc doublement une hypothèse, d'abord parce que l'extraordinaire complication des rapports sociaux dépasse la force de prévision de l'entendement humain, ensuite parce que la forme précise de l'ordre socialiste est subordonnée au moment précis de son apparition.
Mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a le plus haut intérêt à rechercher le plus exactement possible dans quelles conditions pourrait fonctionner le mécanisme socialiste et quels effets il produirait. C'est ce qu'a tenté M. Deslinières dans son livre vigoureux et documenté. Il prend pour base les données actuelles et il se demande ce que serait la production si, avec les ressources techniques d'aujourd'hui, elle était organisée selon le principe collectiviste. A la même heure paraissait en Allemagne, sous le titre : Coup d'œil sur l'État de l'avenir, et avec une préface de M. Kautsky, un livre sur le même objet. Kautsky fait les réserves que je faisais tout à l'heure ; mais il s'élève avec vigueur contre ceux qui, forçant le sens de quelques paroles paradoxales de Bernstein, veulent détourner le socialisme de l'étude du but suprême, et l'absorber tout entier dans le mouvement de chaque jour. À répéter trop pesamment que tout essai de précision de l'ordre futur est chimérique et utopique, on risque de persuader au prolétariat que même les grandes lignes du régime socialiste ne se laissent pas démêler. Et au fond, il y a dans cette réserve excessive un peu d'affectation : car les socialistes les plus critiques, les plus “ scientifiques ” ont bien, dans leur pensée de derrière la tête, un plan idéal. Et comment pourrait-on travailler, avec une passion révolutionnaire, à l'avènement d'un ordre nouveau si on n'en pouvait dessiner, au moins pour soi-même les traits essentiels ?
En outre, et ceci est extrêmement grave, le parti socialiste peut être surpris par les événements s'il ne s'habitue pas à se demander sans cesse : Que ferait demain le prolétariat si demain il était le maître ?
Et M. Deslinières donne un exemple de la plus haute valeur en étudiant tous les matériaux, toutes les forces dont pourrait disposer le socialisme triomphant et en en déterminant l'usage possible. Rien ne peut donner au prolétariat accablé plus d'espérance et de ressort que cette vision nette de la réalité socialiste. C'est le signe des victoires prochaines quand l'idée cherche en quel organisme précis elle se réalisera.
Et en même temps M. Deslinières démontre si fortement combien la production collectiviste sera abondante, que les classes moyennes n'ont pas à craindre une diminution de bien-être dans le grand mouvement de justice qui rapprochera les conditions humaines.
Dès maintenant il faut que tous les hommes de science, tous les techniciens qui acceptent l'idée socialiste, les ingénieurs, les agronomes, les chimistes, les statisticiens entrent dans la voie que M. Deslinières vient d'ouvrir. Il faut qu'ils se tiennent prêts, par l'étude organique des forces économiques, à diriger, selon la science et sous le contrôle des travailleurs émancipés, la grande production moderne, qui sera amplifiée par le collectivisme. Par là les techniciens, les anciens élèves de l'École Centrale, des écoles d'Arts et Métiers, des écoles industrielles, qui ne trouvaient pas leur emploi direct dans le mouvement socialiste, y seront étroitement rattachés. Et ils sentiront profondément quel grand et beau rôle leur est réservé dans une société qui n'aura plus que deux lois essentielles : la science et la justice.
Aussi le livre de M. Deslinières peut-il et doit-il donner le signal d'un groupement des hommes de science, des spécialistes, des techniciens, en vue de la préparation organique de la société nouvelle. Il y a là une grande idée et le germe d'une grande œuvre. Dès que 1e socialisme aura traversé la tourmente qui a menacé si gravement la liberté républicaine et le droit humain, une de ses tâches les plus pressantes sera de répandre les idées maîtresses qui ont inspiré le livre qu'on va lire.
10 décembre 1898.
Jean Jaurès : 10 décembre 1898
Je ne prétends, en cette rapide préface, ni discuter le livre de M. Deslinières, ni en signaler tous les mérites. Je veux marquer seulement l'intérêt extrême de la tentative. Depuis bien des années, sous prétexte de ne pas verser dans le socialisme “ utopique ”, les socialistes s'interdisaient la description précise de la société future. Et à coup sûr, il est impossible d'en dessiner le détail exactement. La vie sociale est trop complexe aujourd'hui, et l'ordre socialiste de demain enveloppera trop de rapports, pour qu'il soit possible de les prévoir minutieusement. Seules les directions générales nous apparaissent ; seuls les grands traits se laissent fixer. D'ailleurs, comme l'ordre socialiste, même s'il est institué révolutionnairement, sera le suprême effet de l'évolution capitaliste, le moment capitaliste où surgira le socialisme marquera de son caractère propre l'ordre nouveau. Il est clair, par exemple, que si la révolution sociale éclatait demain, elle n'aurait pas la même forme, et ne produirait pas d'emblée les mêmes effets que si elle éclate dans vingt ans, c'est-à-dire dans d'autres conditions économiques et techniques de la production.
Toute description du régime socialiste est donc doublement une hypothèse, d'abord parce que l'extraordinaire complication des rapports sociaux dépasse la force de prévision de l'entendement humain, ensuite parce que la forme précise de l'ordre socialiste est subordonnée au moment précis de son apparition.
Mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a le plus haut intérêt à rechercher le plus exactement possible dans quelles conditions pourrait fonctionner le mécanisme socialiste et quels effets il produirait. C'est ce qu'a tenté M. Deslinières dans son livre vigoureux et documenté. Il prend pour base les données actuelles et il se demande ce que serait la production si, avec les ressources techniques d'aujourd'hui, elle était organisée selon le principe collectiviste. A la même heure paraissait en Allemagne, sous le titre : Coup d'œil sur l'État de l'avenir, et avec une préface de M. Kautsky, un livre sur le même objet. Kautsky fait les réserves que je faisais tout à l'heure ; mais il s'élève avec vigueur contre ceux qui, forçant le sens de quelques paroles paradoxales de Bernstein, veulent détourner le socialisme de l'étude du but suprême, et l'absorber tout entier dans le mouvement de chaque jour. À répéter trop pesamment que tout essai de précision de l'ordre futur est chimérique et utopique, on risque de persuader au prolétariat que même les grandes lignes du régime socialiste ne se laissent pas démêler. Et au fond, il y a dans cette réserve excessive un peu d'affectation : car les socialistes les plus critiques, les plus “ scientifiques ” ont bien, dans leur pensée de derrière la tête, un plan idéal. Et comment pourrait-on travailler, avec une passion révolutionnaire, à l'avènement d'un ordre nouveau si on n'en pouvait dessiner, au moins pour soi-même les traits essentiels ?
En outre, et ceci est extrêmement grave, le parti socialiste peut être surpris par les événements s'il ne s'habitue pas à se demander sans cesse : Que ferait demain le prolétariat si demain il était le maître ?
Et M. Deslinières donne un exemple de la plus haute valeur en étudiant tous les matériaux, toutes les forces dont pourrait disposer le socialisme triomphant et en en déterminant l'usage possible. Rien ne peut donner au prolétariat accablé plus d'espérance et de ressort que cette vision nette de la réalité socialiste. C'est le signe des victoires prochaines quand l'idée cherche en quel organisme précis elle se réalisera.
Et en même temps M. Deslinières démontre si fortement combien la production collectiviste sera abondante, que les classes moyennes n'ont pas à craindre une diminution de bien-être dans le grand mouvement de justice qui rapprochera les conditions humaines.
Dès maintenant il faut que tous les hommes de science, tous les techniciens qui acceptent l'idée socialiste, les ingénieurs, les agronomes, les chimistes, les statisticiens entrent dans la voie que M. Deslinières vient d'ouvrir. Il faut qu'ils se tiennent prêts, par l'étude organique des forces économiques, à diriger, selon la science et sous le contrôle des travailleurs émancipés, la grande production moderne, qui sera amplifiée par le collectivisme. Par là les techniciens, les anciens élèves de l'École Centrale, des écoles d'Arts et Métiers, des écoles industrielles, qui ne trouvaient pas leur emploi direct dans le mouvement socialiste, y seront étroitement rattachés. Et ils sentiront profondément quel grand et beau rôle leur est réservé dans une société qui n'aura plus que deux lois essentielles : la science et la justice.
Aussi le livre de M. Deslinières peut-il et doit-il donner le signal d'un groupement des hommes de science, des spécialistes, des techniciens, en vue de la préparation organique de la société nouvelle. Il y a là une grande idée et le germe d'une grande œuvre. Dès que 1e socialisme aura traversé la tourmente qui a menacé si gravement la liberté républicaine et le droit humain, une de ses tâches les plus pressantes sera de répandre les idées maîtresses qui ont inspiré le livre qu'on va lire.
10 décembre 1898.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
La Commission européenne et la chute du communisme
La Commission européenne a produit un clip vidéo visant à célébrer le 20e anniversaire de la chute du communisme en Europe, et l’a envoyé pour avis aux 27 pays membres.
La réponse de la Pologne est cinglante.
Dans une lettre adressée à la commissaire à la propagande Margot Wallström, le représentant permanent de la Pologne auprès de l’Union européenne, Jan Tombinski, qui la publie en polonais et en anglais sur le site internet de la représentation, dénonce une série d’« omissions, de raccourcis, d'erreurs flagrantes et d'utilisation malheureuse de matériel vidéo », qui ont pour résultat de délivrer un « message injuste et non professionnel ».
Jaruzelski !
L’élément le plus ahurissant est que le seul personnage polonais qui apparaisse dans le clip soit « le dernier dirigeant communiste » (le général Jaruzelski) et qu’on n’y voie aucune des « légendes mondialement connues du plus grand mouvement anticommuniste, y compris Jean-Paul II et son message universel de liberté et de réconciliation ».
Parmi les erreurs les plus flagrantes: pour illustrer les manifestations de Solidarnosc (en 1980) on montre une manifestation de soutien à un journal fondé en 1993…
Jan Tombinski dénonce également le fait qu’on présente la chute du Mur comme un événement tombé du ciel, sans faire mention de ce qui y a conduit : « Berlin 53, Budapest 56, Prague 68, Gdansk 70 et 80 », et tout ce qui s’est passé en Europe centrale et orientale dans les années et les mois qui ont précédé cet événement : c’est une « simplification injuste ». La chute du Mur « fut l'un des derniers maillons d'une chaîne d'événements qui ont démarré en Europe centrale et orientale avant novembre 1989 », des événements « sans lesquels la chute du Mur de Berlin n’aurait tout simplement pas eu lieu ». « C’est comme si on essayait de jouer l’Hymne à la Joie sur une seule corde : ça ne sonne tout simplement pas comme la vérité ».
« Je suis sidéré à l'idée qu'il ne soit pas venu à l'esprit de la Commission européenne que cela allait nous irriter. Et cela nous irrite », a déclaré pour sa part à la presse le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, en marge d'une réunion avec ses homologues de l'UE. « Le clip montre le général Jaruzelski sans mentionner Solidarité ou le pape, il y a quelque chose qui manque, vous ne trouvez pas ? Nous espérons que cela va être rectifié car nous pensons que Solidarité a apporté une énorme contribution à la libération de l'Europe du communisme, tout comme le pape Karol Wojtyla. »
La présidente de la représentation de l’UE à Varsovie, Roza Thun, fait savoir qu’elle avait protesté quand le scénario lui avait été transmis
pour consultation. « J'ai répondu à Bruxelles que les Polonais n'accepteraient pas une vision dans laquelle le seul symbole de liberté en Europe, c'est la porte de Brandebourg. » En vain, comme on le voit.
Ce sont des artistes…
Les services de la propagande européenne ne s’embarrassent ni de la susceptibilité des peuples, même quand elle est justifiée, ni de la simple vérité historique.
Et c’est par le mépris que la Commission traite le courroux polonais. On va « examiner » le cas des images de la manifestation de 1993, a déclaré le porte-parole Joseph Hennon. « Et si nous devons changer cet élément, nous le changerons », a-t-il dit, car la Commission est disposée à rendre le clip vidéo « encore meilleur qu'il ne l'est déjà ». Sic.
Quelques heures plus tard, le même Joseph Hennon admettait qu’il y avait eu une erreur et qu’elle allait être corrigée dès le lendemain.
Il ajoutait qu’il n’était pas exclu que le clip soit modifié pour inclure des images de Solidarité, mais que cela prendrait plus de temps…
Le porte-parole de José Manuel Barroso s’est mis lui aussi de la partie et a osé dire, pour dédouaner la Commission : « Ce n'est pas un documentaire historique, il s'agit d'une brève contribution artistique au 20e anniversaire de la chute du Rideau de fer. »
Parce que ces gens-là sont des artistes. Vous ne l’aviez pas remarqué ? Eh bien vous le savez, maintenant. C’est sans doute pourquoi le budget de MmeWallström, vice-présidente chargée de la « stratégie de communication », est pharaonique : les artistes officiels, ça se paye…
Daoudal Hebdo n° 36 – 2009 Semaine 21
La Commission européenne a produit un clip vidéo visant à célébrer le 20e anniversaire de la chute du communisme en Europe, et l’a envoyé pour avis aux 27 pays membres.
La réponse de la Pologne est cinglante.
Dans une lettre adressée à la commissaire à la propagande Margot Wallström, le représentant permanent de la Pologne auprès de l’Union européenne, Jan Tombinski, qui la publie en polonais et en anglais sur le site internet de la représentation, dénonce une série d’« omissions, de raccourcis, d'erreurs flagrantes et d'utilisation malheureuse de matériel vidéo », qui ont pour résultat de délivrer un « message injuste et non professionnel ».
Jaruzelski !
L’élément le plus ahurissant est que le seul personnage polonais qui apparaisse dans le clip soit « le dernier dirigeant communiste » (le général Jaruzelski) et qu’on n’y voie aucune des « légendes mondialement connues du plus grand mouvement anticommuniste, y compris Jean-Paul II et son message universel de liberté et de réconciliation ».
Parmi les erreurs les plus flagrantes: pour illustrer les manifestations de Solidarnosc (en 1980) on montre une manifestation de soutien à un journal fondé en 1993…
Jan Tombinski dénonce également le fait qu’on présente la chute du Mur comme un événement tombé du ciel, sans faire mention de ce qui y a conduit : « Berlin 53, Budapest 56, Prague 68, Gdansk 70 et 80 », et tout ce qui s’est passé en Europe centrale et orientale dans les années et les mois qui ont précédé cet événement : c’est une « simplification injuste ». La chute du Mur « fut l'un des derniers maillons d'une chaîne d'événements qui ont démarré en Europe centrale et orientale avant novembre 1989 », des événements « sans lesquels la chute du Mur de Berlin n’aurait tout simplement pas eu lieu ». « C’est comme si on essayait de jouer l’Hymne à la Joie sur une seule corde : ça ne sonne tout simplement pas comme la vérité ».
« Je suis sidéré à l'idée qu'il ne soit pas venu à l'esprit de la Commission européenne que cela allait nous irriter. Et cela nous irrite », a déclaré pour sa part à la presse le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, en marge d'une réunion avec ses homologues de l'UE. « Le clip montre le général Jaruzelski sans mentionner Solidarité ou le pape, il y a quelque chose qui manque, vous ne trouvez pas ? Nous espérons que cela va être rectifié car nous pensons que Solidarité a apporté une énorme contribution à la libération de l'Europe du communisme, tout comme le pape Karol Wojtyla. »
La présidente de la représentation de l’UE à Varsovie, Roza Thun, fait savoir qu’elle avait protesté quand le scénario lui avait été transmis
pour consultation. « J'ai répondu à Bruxelles que les Polonais n'accepteraient pas une vision dans laquelle le seul symbole de liberté en Europe, c'est la porte de Brandebourg. » En vain, comme on le voit.
Ce sont des artistes…
Les services de la propagande européenne ne s’embarrassent ni de la susceptibilité des peuples, même quand elle est justifiée, ni de la simple vérité historique.
Et c’est par le mépris que la Commission traite le courroux polonais. On va « examiner » le cas des images de la manifestation de 1993, a déclaré le porte-parole Joseph Hennon. « Et si nous devons changer cet élément, nous le changerons », a-t-il dit, car la Commission est disposée à rendre le clip vidéo « encore meilleur qu'il ne l'est déjà ». Sic.
Quelques heures plus tard, le même Joseph Hennon admettait qu’il y avait eu une erreur et qu’elle allait être corrigée dès le lendemain.
Il ajoutait qu’il n’était pas exclu que le clip soit modifié pour inclure des images de Solidarité, mais que cela prendrait plus de temps…
Le porte-parole de José Manuel Barroso s’est mis lui aussi de la partie et a osé dire, pour dédouaner la Commission : « Ce n'est pas un documentaire historique, il s'agit d'une brève contribution artistique au 20e anniversaire de la chute du Rideau de fer. »
Parce que ces gens-là sont des artistes. Vous ne l’aviez pas remarqué ? Eh bien vous le savez, maintenant. C’est sans doute pourquoi le budget de MmeWallström, vice-présidente chargée de la « stratégie de communication », est pharaonique : les artistes officiels, ça se paye…
Daoudal Hebdo n° 36 – 2009 Semaine 21
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Communisme égale nazisme, c'est enfin admis !
Directeur de recherches au CNRS, Stéphane Courtois est considéré comme l'un des spécialistes mondiaux de l'histoire des totalitarismes. La publication de son Livre noir du communisme(1), vendu à plus d'un million d'exemplaires, en a également fait un polémiste de choc. Avec son tout nouveau Dictionnaire du communisme(2), l'historien dépasse la seule dimension criminelle du communisme. Il répond aux questions sur son passé maoïste, la confiscation de l'historiographie par les marxistes... et Guy Môquet.
Le Choc du mois : Commençons, si vous le voulez bien, par les questions sur votre itinéraire et vos convictions. Vos adversaires vous présentent comme l'historien autoproclamé du communisme représentant la droite catholique. Ailleurs, on peut lire que vous êtes un ancien mao. Qui a raison ?
Stéphane Courtois : J'ai effectivement lu avec beaucoup de surprise, dans un article du Nouvel Observateur de juillet 2006, que j'étais « l'idéologue de la droite catholique » Pour cela, il eut d'abord fallu que je sois catholique, ce qui n'est pas le cas, même si je donne un cours d'histoire du communisme dans une université catholique de Vendée - c'est d'ailleurs l'honneur de ces catholiques de faire passer l'appréciation des compétences professionnelles avant les appartenances religieuses. Et serais-je stigmatisé de la même manière si j'étais de la « gauche catholique » ?
D'ailleurs, qu'est-ce que signifie être de « droite » aujourd'hui ? Serais-je de droite parce que j'ai exprimé publiquement mon soutien aux Etats-Unis dans leur guerre contre l'islamisme radical, que je tiens pour la nouvelle forme du totalitarisme au XXIe siècle(3) ? Quant à « idéologue » c'est la manière habituelle des communistes de me qualifier pour mieux faire passer l'idée que je ne suis pas un historien, il est vrai qu'en matière d'idéologie, ils n'ont de leçons à recevoir de personne...
Pour le reste, je ne suis nullement un historien autoproclamé du communisme : mes travaux sont bien connus depuis mon premier livre, daté de 1980, et soumis à la critique de mes collègues, Et je suis fier qu'une vingtaine d'entre eux m'aient fait l'honneur de participer au Dictionnaire du communisme.
En réalité, j'ai été un militant anarcho-maoïste - eh oui, ça existait ! - dans les années 1968-1971. Mais notre groupe, Vive la Révolution, a eu le bon goût de s'autodissoudre dès l'été 1971, ce qui prouve que nous n'étions pas si bêtes et que nous avions compris vers quelles dérives - terrorisme style Brigades rouges ou ETA - la logique révolutionnaire, dans laquelle nous nous étions placés de nous-mêmes, pouvait nous mener. La culture de la liberté - et donc de la démocratie - l'a emporté sur le mirage de la libération, qui n'implique pas de retour à la liberté après la destruction d'une oppression.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre période mao ?
Le terme « mao » recouvre des réalités bien différentes, Vive la Révolution correspondait largement à l'esprit de Mai 68 ; il était tourné vers une libération individuelle et a d'ailleurs été la matrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) - qui m'avait valu, dans la librairie maoïste dont j'étais le responsable, une perquisition de sept heures de la Brigade des mœurs pour une couverture de journal présentant une paire de fesses non identifiée ; quand on voit ce qui se publie aujourd'hui, quelle pudibonderie... Et il a été le premier à se dissoudre,
A l'inverse, vous aviez des groupes ultra-staliniens et totalitaires, comme le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF) dont le chef, Jacques Jurquet, entretenait des relations officielles avec Mao et même PoI Pot - ce dont il s'est félicité encore publiquement il y a quelques années. Le terme «mao» est accolé aussi bien à des groupes libertaires qu'à des structures totalitaires et les historiens de cette période devront débrouiller avec attention cet imbroglio.
Oserai-je rappeler qu'en 1970, Serge July et Alain Geismar, les chefs du groupe maoïste la Gauche prolétarienne - soutenue à fond par Sartre et d'autres -, avaient publié un livre intitulé simplement Vers la guerre civile. En visant non pas les lampistes, mais les chefs, le ministre de l'lntérieur de l'époque (1968-1974), Raymond Marcellin a rapidement calmé les ardeurs de ces boutefeux. Cinq mois de prison ferme, ça calme les ardeurs des révolutionnaires de salon !
Vous évoquez le sujet sans complexe. Ce n'est pas le cas de Philippe Sollers qui, en publiant ses mémoires (4), semble avoir oublié une partie de son histoire alors qu'il ne risque rien à l'avouer. Contrairement au passé de militants anticommunistes comme Alain Madelin ou Gérard Longuet, personne ne se charge de le lui rappeler. Pourquoi ?
Chacun assume son passé comme il veut. On est là dans le domaine de la mémoire et chacun est libre de construire la mémoire qu'il souhaite, que ce soit pour assumer ce qu'il a fait, y compris les faces sombres, ou que ce soit pour présenter au public la seule face lumineuse de sa personnalité. Mais que Philippe Sollers ne se fasse pas trop d'illusions : les historiens finissent toujours par rattraper leurs clients.
Sauf qu'étrangement, il semblerait que seuls les anciens marxistes aient le droit d'étudier l'histoire du communisme...
Bien entendu, c'est une tendance générale : chacun se croit propriétaire de son histoire et n'a pas envie de voir des éléments extérieurs contester la mémoire collective, Nombre de catholiques voudraient être les seuls à écrire l'histoire de l'Eglise, les Juifs l'histoire du judaïsme, les policiers l'histoire de la police, les patrons celle du patronat et... les communistes celle du communisme. Chacun est persuadé qu'ayant été acteur de son histoire, il est le mieux placé pour en parler. Or c'est exactement le contraire qui est vrai : l'acteur n'a pas le recul, la distance nécessaires ; il est dominé par sa mémoire et la préservation de son identité,
Dans le cas du communisme, cela a pris de grandes proportions : les communistes ont établi de véritables plans de bataille pour contrôler le champ intellectuel, y compris dans l'université - en particulier en histoire contemporaine -, et empêcher que se développe une vision « non orthodoxe » de leur histoire. C'est d'ailleurs l'honneur d'Annie Kriegel d'avoir, dès 1964, osé soutenir la première thèse universitaire sur le PCF. Et depuis, les communistes l'ont poursuivie d'une haine d'autant plus inexpiable qu'elle avait été pendant une dizaine d'années une importante responsable des intellectuels communistes. Exemple rare, elle a su dépasser sa relation affective au communisme pour s'engager dans une recherche distanciée et dépassionnée - ce qui ne l'empêchait pas de s'exprimer avec vigueur.
J'ai travaillé avec elle de 1973 jusqu'à sa mort en 1995 et elle reste pour moi un exemple remarquable de probité historienne et de fécondité intellectuelle.
Vous-même n'avez pas été épargné, lors de la publication du Livre noir ...
La polémique sur le Livre noir tient beaucoup au moment où ce livre a été publié : novembre 1997. Lionel Jospin - qui fut si longtemps ce trotskiste camouflé au PS - et la gauche plurielle - avec forte présence communiste - étaient au gouvernement depuis quelques mois. Ils ont pris le Livre noir pour une attaque politique, alors qu'au sein de l'équipe des auteurs, il ne nous était pas venu à l'esprit que le livre pourrait avoir une portée politique. Nous ne le voyions alors que comme un livre d'histoire, même si nous pensions que cette histoire allait modifier singulièrement la vision traditionnelle du communisme en France, à gauche comme à droite.
Il y a même eu de fortes tensions au sein de l'équipe qui rédigea le Livre noir ...
Oui, il y a eu, dans les semaines qui ont précédé la publication, une querelle interne, l'un des auteurs, ex-membre de la Ligue communiste révolutionnaire - mais quitte-t-on jamais ce type d'organisation ? - s'est avisé que les chapitres de Nicolas Werth sur l'URSS mettaient fortement en cause la figure de Lénine. Il a alors tout fait pour infléchir le contenu du livre. N'y étant pas parvenu, il a alerté son « petit camarade » Edwy Plenel, du Monde, qui a alors lancé une véritable offensive contre le livre et lui a, du même coup, assuré une forte publicité. Comme disait le président Mao (Petit Livre rouge) : « Il a soulevé une grosse pierre pour se la lâcher sur le pied. »
Il est d'ailleurs assez piquant de voir qu'à l'occasion du 90e anniversaire de la révolution d'Octobre, le même journal vient de publier trois pleines pages qui reprennent parfois mot pour mot le Livre noir du communisme. Pédagogie, vous dis-je !
En parlant de pédagogie... A l'heure de la réforme des universités, pouvez-vous faire un point sur l'état de l'enseignement supérieur et sur l'implantation marxiste dans le monde universitaire? Pensez-vous que la loi sur les Libertés et Responsabilités des universités (LRU) pourrait évincer les marxistes de leurs bastions ?
Le problème actuel dépasse de loin le contrôle de quelques bastions universitaires par les communistes. L'ensemble de l'université est dans une situation désastreuse qui tient largement à la persistance d'une idéologie communiste au sens large. D'une part, la prégnance de l'égalitarisme qui refuse obstinément d'admettre que certains sont faits pour les études supérieures et d'autres pas ; or il suffit de constater le taux d'échec en première et deuxième années d'université pour s'en convaincre.
D'autre part, cet invraisemblable paradoxe : d'un côté les étudiants se plaignent de ne pas trouver de travail avec leurs diplômes, d'un autre côté il, refusent de s'inscrire dans des filières débouchant sur des emplois sous prétexte qu'il faut alors entrer en contact avec le monde de l'entreprise, il est pourtant connu qu'on ne peut pas avoir en même temps le beurre et l'argent du beurre.
La loi sur l'autonomie des universités va, je l'espère, débloquer cette situation et faire comprendre aux étudiants où est leur intérêt. Elle devrait permettre, à terme de quatre ou cinq ans, de voir se détacher des universités d'excellence d'où seront absents les dizaines de milliers d'étudiants-touristes qui s'inscrivent pour avoir la carte d'étudiant et ne viennent jamais aux cours ni aux examens - y compris souvent les boursiers - et où la présidence pourra mettre à la porte les enseignants qui ne font pas sérieusement leur travail,
Quant au mouvement actuel, il est, comme d'habitude, le fait de l'extrême gauche - Ligue communiste révolutionnaire et anarchistes - dont le seul objectif est de faire fermer les facs. Et croyez-moi, je connais la manœuvre : en mars 1970, j'ai fait fermer la fac de Nanterre pendant quinze jours. Il suffit de trois ou quatre dizaines de types bien décidés, ça suffit. Gymnastique révolutionnaire qui ne sert qu'à satisfaire l'ego de quelques excités qui se donnent ainsi de l'importance.
Et maintenant, si on parlait de l'objet de notre entretien : votre Dictionnaire du communisme, qui vient de paraître ?
J'ai cru que vous l'aviez oublié ! Je vous écoute.
Vous évoquez, dans les premières pages, les temps forts de l'histoire communiste. Avant les entrées classiques, vous faites également le point sur les grandes questions polémiques de l'historiographie communiste. Pourquoi un tel souci pédagogique ?
Il y a effectivement dans ce dictionnaire une forte démarche pédagogique, qui répond à ce que je ressens depuis des années dans la jeune génération, en particulier parmi mes étudiants : une vaste ignorance des réalités du communisme, voire un réel désintérêt pour une période que ces jeunes n'ont pas connue - ils n'avaient souvent que quinze ou seize ans quand le Mur est tombé et quand l'URSS a implosé.
Quant à l'idée de faire précéder la partie proprement alphabétique du dictionnaire par une longue introduction et la présentation des « temps forts » de l'histoire du communisme - « L'éternel communisme », « Révolutions françaises », « Révolution d'Octobre », « Révolution stalinienne », « L'apparition du système communiste mondial », « L'année 1956 », « L'effondrement du système » -, c'est une innovation de la collection « A présent » de chez Larousse qui correspond à un réel besoin.
Quand vous connaissez peu de choses sur un sujet - surtout un sujet aussi complexe que le communisme qui recouvre une idée constante depuis plus de deux millénaires et qui, au XXe siècle, a touché le monde entier -, il est très difficile d'utiliser avec bénéfice un dictionnaire, d'où l'idée de faire une présentation préalable, qui permet de mieux comprendre l'économie générale des différents articles. Dans ce dictionnaire, l'accent a été délibérément mis sur l'information et l'exactitude des données.
Vous avez inventé des entrées insolites, comme le « tourisme révolutionnaire ». Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Qui sont les touristes ? Qui sont leurs G.O. ?
L'entrée « tourisme révolutionnaire » peut en effet surprendre, et en même temps, elle renvoie à un phénomène lourd auquel nous assistons encore aujourd'hui : la fascination de nombreux intellectuels occidentaux pour les régimes communistes, il y a eu, des années 1920 aux années 1950, la fascination pour l'URSS, puis pour la Chine de Mao, et le Cuba de « Fidel » et du Che, et même le Kampuchéa « démocratique » de Pol Pot. Ça continue aujourd'hui avec le « sous commandant Marcos » au Mexique et le Venezuela de Chavez(5).
Quant aux « gentils organisateurs », ce sont ces régimes qui se sont servi de ces touristes d'un genre particulier pour développer une énorme propagande et nourrir la désinformation sur les aspects les plus noirs du communisme : les crimes de masse et la misère générale. Il fallait à tout prix empêcher que le mythe soit détruit par le constat des réalités. Mais parfois, ces voyages soigneusement mis en scène par des services spécialisés des régimes communistes - lntourist, police politique, etc. - ne suffisaient pas à masquer la réalité et le touriste parti enthousiaste revenait désabusé.
Ce fut le cas d'André Gide en 1936, avec son fameux livre Retour de l'URSS, où il n'a pas craint d'écrire : « Je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fut-ce dans l'Allemagne de Hitler : l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé ».
Malgré des notices sans concessions, comme, par exemple, sur les assassinats politiques ou la survivance des partis communistes postsoviétiques en Europe de l'Ouest, on vous sent plus apaisé qu'à l'époque du Livre noir ou même de ses suites, parues au fil de ces dernières années. Est-ce que la fin des polémiques est arrivée ?
Il est vrai que les temps sont plus calmes que lors de la sortie du Livre noir en 1997. Mais la raison principale en est que les interprétations avancées par les auteurs du Livre noir, sur la dimension fondamentalement criminelle des régimes communistes, n'est plus contestée aujourd'hui que par quelques négationnistes staliniens. Il suffit de consulter la presse des dernières semaines, le Figaro, le figaro magazine, La Croix, la revue L'Histoire, mais aussi le Nouvel Observateur et même le Monde ont consacré, à l'occasion du 90e anniversaire de la révolution d'Octobre, des pages entières aux crimes de masse communistes.
La filiation entre Lénine et Staline n'est plus contestée, pas plus l'idée que Lénine serait l'initiateur de la violence communiste, et même l'inventeur du phénomène totalitaire. Même la comparaison entre nazisme et communisme est devenue habituelle, voire à la mode comme le montre le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, dont je n'apprécie guère la dimension littéraire, mais où nazisme et communisme stalinien sont présentés en parallèle de manière récurrente. Et ce roman a obtenu le prix Goncourt et le Grand Prix de l'Académie française sans que ces comparaisons constantes ne provoquent le moindre émoi !
Il est clair que dix ans de pédagogie du Livre noir - et trente-trois traductions et plus d'un million d'exemplaires imprimés ont porté leurs fruits. C'est plutôt encourageant pour les historiens.
Vous revenez également sur la pertinence de la comparaison entre nazisme et communisme. Pouvez-vous évoquer les polémiques à ce sujet et les raisons pour lesquelles toute comparaison est - ou était interdite ?
La comparaison était interdite parce qu'elle contredisait de manière radicale le grand mythe de « l'antifascisme », commun en France aux communistes et aux gaullistes, et dont l'expression internationale la plus spectaculaire fut le procès de Nuremberg où siégeaient au tribunal les Soviétiques, ennemis acharnés de nos démocraties.
La Grande Alliance des années 1941-1945 a été la base d'une mémoire commune de la Deuxième Guerre mondiale, qui a permis aux communistes de masquer la nature totalitaire de leur système qui s'était pourtant manifestée avec force lors de l'alliance précédente entre Hitler et Staline, du 23 août 1939 au 21 juin 1941, et qui avait permis à ces deux régimes totalitaires de se partager l'ensemble de l'Europe en 1940. Si Hitler n'avait pas attaqué l'URSS, cette domination conjointe aurait pu durer des décennies. Mais la nature même du totalitarisme implique l'expansion constante du système. Et si Hitler n'avait pas attaqué, Staline l'aurait fait trois ou quatre ans plus tard...
Le dictionnaire consacre également une partie à la mémoire du communisme. A ce sujet, que pensez-vous de la lecture de la lettre de Guy Môquet dans les écoles ?
Le vrai problème pour l'historien dans cette affaire, c'est que Guy Môquet a été présenté comme un résistant, alors qu'il ne l'était pas, et ne pouvait pas l'être : quand il a été arrêté en septembre 1940, le PCF ne s'était pas encore engagé dans la Résistance - la Résistance a toujours été définie par les historiens comme, d'abord, résistance à l'occupant. Rappelons que du 18 juin à la fin août 1940, la direction du PCF a négocié secrètement mais « officiellement » avec les Allemands pour la relégalisation de sa presse, interdite en septembre 1939 par le gouvernement de la IIIe République pour complicité avec l'ennemi.
J'ai d'ailleurs été le premier à trouver dans les archives de Moscou en septembre 1992 les rapports autographes de Jacques Duclos détaillant les négociations dans les jardins de l'ambassade d'Allemagne... Vous avez dit « Résistance » ?
Propos recueillis par Patrick Cousteau le Choc du Mois Novembre 2007
1. Robert Laffont, 1997. Disponible en collection de poche chez Pocket.
2. Dictionnaire du communisme, sous la direction de Stéphane Courtois, Larousse, 640 pages, 28 euros.
3. Nul n'est parfait... Stéphane Courtois appartient au comité éditorial de la revue trimestrielle Le Meilleur des mondes, au côté, par exemple, d'André Glucksmann, de Pascal Bruckner ou de Pierre-André Taguieff, revue qui campe sur une ligne qu'on pourrait définir comme « atlantico-sarkozyste » dure. Courtois est-il « de droite » ? « Les gauchistes, écrivions-nous dans Le Choc du mois n°3 (juillet-août 2006), constituent l'essentiel des troupes des néo-conservateurs français. Ils nient être passés à droite, ils ont raison : ils sont seulement passés à l'Ouest ! » (note du rédacteur en chef),
4. Un vrai roman. Mémoires, Plon, 2007.
5. Pour Courtois, la « révolution bolivarienne » n'est rien d'autre qu'un avatar du communisme.
Le Meilleur des mondes diffuse actuellement une pétition exigeant de Nicolas Sarkozy qu'il se montre d'une extrême fermeté à l'égard du président Chavez et ne se laisse pas abuser par son œuvre de médiateur pour la libération d'Ingrid Betancourt.
Directeur de recherches au CNRS, Stéphane Courtois est considéré comme l'un des spécialistes mondiaux de l'histoire des totalitarismes. La publication de son Livre noir du communisme(1), vendu à plus d'un million d'exemplaires, en a également fait un polémiste de choc. Avec son tout nouveau Dictionnaire du communisme(2), l'historien dépasse la seule dimension criminelle du communisme. Il répond aux questions sur son passé maoïste, la confiscation de l'historiographie par les marxistes... et Guy Môquet.
Le Choc du mois : Commençons, si vous le voulez bien, par les questions sur votre itinéraire et vos convictions. Vos adversaires vous présentent comme l'historien autoproclamé du communisme représentant la droite catholique. Ailleurs, on peut lire que vous êtes un ancien mao. Qui a raison ?
Stéphane Courtois : J'ai effectivement lu avec beaucoup de surprise, dans un article du Nouvel Observateur de juillet 2006, que j'étais « l'idéologue de la droite catholique » Pour cela, il eut d'abord fallu que je sois catholique, ce qui n'est pas le cas, même si je donne un cours d'histoire du communisme dans une université catholique de Vendée - c'est d'ailleurs l'honneur de ces catholiques de faire passer l'appréciation des compétences professionnelles avant les appartenances religieuses. Et serais-je stigmatisé de la même manière si j'étais de la « gauche catholique » ?
D'ailleurs, qu'est-ce que signifie être de « droite » aujourd'hui ? Serais-je de droite parce que j'ai exprimé publiquement mon soutien aux Etats-Unis dans leur guerre contre l'islamisme radical, que je tiens pour la nouvelle forme du totalitarisme au XXIe siècle(3) ? Quant à « idéologue » c'est la manière habituelle des communistes de me qualifier pour mieux faire passer l'idée que je ne suis pas un historien, il est vrai qu'en matière d'idéologie, ils n'ont de leçons à recevoir de personne...
Pour le reste, je ne suis nullement un historien autoproclamé du communisme : mes travaux sont bien connus depuis mon premier livre, daté de 1980, et soumis à la critique de mes collègues, Et je suis fier qu'une vingtaine d'entre eux m'aient fait l'honneur de participer au Dictionnaire du communisme.
En réalité, j'ai été un militant anarcho-maoïste - eh oui, ça existait ! - dans les années 1968-1971. Mais notre groupe, Vive la Révolution, a eu le bon goût de s'autodissoudre dès l'été 1971, ce qui prouve que nous n'étions pas si bêtes et que nous avions compris vers quelles dérives - terrorisme style Brigades rouges ou ETA - la logique révolutionnaire, dans laquelle nous nous étions placés de nous-mêmes, pouvait nous mener. La culture de la liberté - et donc de la démocratie - l'a emporté sur le mirage de la libération, qui n'implique pas de retour à la liberté après la destruction d'une oppression.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre période mao ?
Le terme « mao » recouvre des réalités bien différentes, Vive la Révolution correspondait largement à l'esprit de Mai 68 ; il était tourné vers une libération individuelle et a d'ailleurs été la matrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) - qui m'avait valu, dans la librairie maoïste dont j'étais le responsable, une perquisition de sept heures de la Brigade des mœurs pour une couverture de journal présentant une paire de fesses non identifiée ; quand on voit ce qui se publie aujourd'hui, quelle pudibonderie... Et il a été le premier à se dissoudre,
A l'inverse, vous aviez des groupes ultra-staliniens et totalitaires, comme le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF) dont le chef, Jacques Jurquet, entretenait des relations officielles avec Mao et même PoI Pot - ce dont il s'est félicité encore publiquement il y a quelques années. Le terme «mao» est accolé aussi bien à des groupes libertaires qu'à des structures totalitaires et les historiens de cette période devront débrouiller avec attention cet imbroglio.
Oserai-je rappeler qu'en 1970, Serge July et Alain Geismar, les chefs du groupe maoïste la Gauche prolétarienne - soutenue à fond par Sartre et d'autres -, avaient publié un livre intitulé simplement Vers la guerre civile. En visant non pas les lampistes, mais les chefs, le ministre de l'lntérieur de l'époque (1968-1974), Raymond Marcellin a rapidement calmé les ardeurs de ces boutefeux. Cinq mois de prison ferme, ça calme les ardeurs des révolutionnaires de salon !
Vous évoquez le sujet sans complexe. Ce n'est pas le cas de Philippe Sollers qui, en publiant ses mémoires (4), semble avoir oublié une partie de son histoire alors qu'il ne risque rien à l'avouer. Contrairement au passé de militants anticommunistes comme Alain Madelin ou Gérard Longuet, personne ne se charge de le lui rappeler. Pourquoi ?
Chacun assume son passé comme il veut. On est là dans le domaine de la mémoire et chacun est libre de construire la mémoire qu'il souhaite, que ce soit pour assumer ce qu'il a fait, y compris les faces sombres, ou que ce soit pour présenter au public la seule face lumineuse de sa personnalité. Mais que Philippe Sollers ne se fasse pas trop d'illusions : les historiens finissent toujours par rattraper leurs clients.
Sauf qu'étrangement, il semblerait que seuls les anciens marxistes aient le droit d'étudier l'histoire du communisme...
Bien entendu, c'est une tendance générale : chacun se croit propriétaire de son histoire et n'a pas envie de voir des éléments extérieurs contester la mémoire collective, Nombre de catholiques voudraient être les seuls à écrire l'histoire de l'Eglise, les Juifs l'histoire du judaïsme, les policiers l'histoire de la police, les patrons celle du patronat et... les communistes celle du communisme. Chacun est persuadé qu'ayant été acteur de son histoire, il est le mieux placé pour en parler. Or c'est exactement le contraire qui est vrai : l'acteur n'a pas le recul, la distance nécessaires ; il est dominé par sa mémoire et la préservation de son identité,
Dans le cas du communisme, cela a pris de grandes proportions : les communistes ont établi de véritables plans de bataille pour contrôler le champ intellectuel, y compris dans l'université - en particulier en histoire contemporaine -, et empêcher que se développe une vision « non orthodoxe » de leur histoire. C'est d'ailleurs l'honneur d'Annie Kriegel d'avoir, dès 1964, osé soutenir la première thèse universitaire sur le PCF. Et depuis, les communistes l'ont poursuivie d'une haine d'autant plus inexpiable qu'elle avait été pendant une dizaine d'années une importante responsable des intellectuels communistes. Exemple rare, elle a su dépasser sa relation affective au communisme pour s'engager dans une recherche distanciée et dépassionnée - ce qui ne l'empêchait pas de s'exprimer avec vigueur.
J'ai travaillé avec elle de 1973 jusqu'à sa mort en 1995 et elle reste pour moi un exemple remarquable de probité historienne et de fécondité intellectuelle.
Vous-même n'avez pas été épargné, lors de la publication du Livre noir ...
La polémique sur le Livre noir tient beaucoup au moment où ce livre a été publié : novembre 1997. Lionel Jospin - qui fut si longtemps ce trotskiste camouflé au PS - et la gauche plurielle - avec forte présence communiste - étaient au gouvernement depuis quelques mois. Ils ont pris le Livre noir pour une attaque politique, alors qu'au sein de l'équipe des auteurs, il ne nous était pas venu à l'esprit que le livre pourrait avoir une portée politique. Nous ne le voyions alors que comme un livre d'histoire, même si nous pensions que cette histoire allait modifier singulièrement la vision traditionnelle du communisme en France, à gauche comme à droite.
Il y a même eu de fortes tensions au sein de l'équipe qui rédigea le Livre noir ...
Oui, il y a eu, dans les semaines qui ont précédé la publication, une querelle interne, l'un des auteurs, ex-membre de la Ligue communiste révolutionnaire - mais quitte-t-on jamais ce type d'organisation ? - s'est avisé que les chapitres de Nicolas Werth sur l'URSS mettaient fortement en cause la figure de Lénine. Il a alors tout fait pour infléchir le contenu du livre. N'y étant pas parvenu, il a alerté son « petit camarade » Edwy Plenel, du Monde, qui a alors lancé une véritable offensive contre le livre et lui a, du même coup, assuré une forte publicité. Comme disait le président Mao (Petit Livre rouge) : « Il a soulevé une grosse pierre pour se la lâcher sur le pied. »
Il est d'ailleurs assez piquant de voir qu'à l'occasion du 90e anniversaire de la révolution d'Octobre, le même journal vient de publier trois pleines pages qui reprennent parfois mot pour mot le Livre noir du communisme. Pédagogie, vous dis-je !
En parlant de pédagogie... A l'heure de la réforme des universités, pouvez-vous faire un point sur l'état de l'enseignement supérieur et sur l'implantation marxiste dans le monde universitaire? Pensez-vous que la loi sur les Libertés et Responsabilités des universités (LRU) pourrait évincer les marxistes de leurs bastions ?
Le problème actuel dépasse de loin le contrôle de quelques bastions universitaires par les communistes. L'ensemble de l'université est dans une situation désastreuse qui tient largement à la persistance d'une idéologie communiste au sens large. D'une part, la prégnance de l'égalitarisme qui refuse obstinément d'admettre que certains sont faits pour les études supérieures et d'autres pas ; or il suffit de constater le taux d'échec en première et deuxième années d'université pour s'en convaincre.
D'autre part, cet invraisemblable paradoxe : d'un côté les étudiants se plaignent de ne pas trouver de travail avec leurs diplômes, d'un autre côté il, refusent de s'inscrire dans des filières débouchant sur des emplois sous prétexte qu'il faut alors entrer en contact avec le monde de l'entreprise, il est pourtant connu qu'on ne peut pas avoir en même temps le beurre et l'argent du beurre.
La loi sur l'autonomie des universités va, je l'espère, débloquer cette situation et faire comprendre aux étudiants où est leur intérêt. Elle devrait permettre, à terme de quatre ou cinq ans, de voir se détacher des universités d'excellence d'où seront absents les dizaines de milliers d'étudiants-touristes qui s'inscrivent pour avoir la carte d'étudiant et ne viennent jamais aux cours ni aux examens - y compris souvent les boursiers - et où la présidence pourra mettre à la porte les enseignants qui ne font pas sérieusement leur travail,
Quant au mouvement actuel, il est, comme d'habitude, le fait de l'extrême gauche - Ligue communiste révolutionnaire et anarchistes - dont le seul objectif est de faire fermer les facs. Et croyez-moi, je connais la manœuvre : en mars 1970, j'ai fait fermer la fac de Nanterre pendant quinze jours. Il suffit de trois ou quatre dizaines de types bien décidés, ça suffit. Gymnastique révolutionnaire qui ne sert qu'à satisfaire l'ego de quelques excités qui se donnent ainsi de l'importance.
Et maintenant, si on parlait de l'objet de notre entretien : votre Dictionnaire du communisme, qui vient de paraître ?
J'ai cru que vous l'aviez oublié ! Je vous écoute.
Vous évoquez, dans les premières pages, les temps forts de l'histoire communiste. Avant les entrées classiques, vous faites également le point sur les grandes questions polémiques de l'historiographie communiste. Pourquoi un tel souci pédagogique ?
Il y a effectivement dans ce dictionnaire une forte démarche pédagogique, qui répond à ce que je ressens depuis des années dans la jeune génération, en particulier parmi mes étudiants : une vaste ignorance des réalités du communisme, voire un réel désintérêt pour une période que ces jeunes n'ont pas connue - ils n'avaient souvent que quinze ou seize ans quand le Mur est tombé et quand l'URSS a implosé.
Quant à l'idée de faire précéder la partie proprement alphabétique du dictionnaire par une longue introduction et la présentation des « temps forts » de l'histoire du communisme - « L'éternel communisme », « Révolutions françaises », « Révolution d'Octobre », « Révolution stalinienne », « L'apparition du système communiste mondial », « L'année 1956 », « L'effondrement du système » -, c'est une innovation de la collection « A présent » de chez Larousse qui correspond à un réel besoin.
Quand vous connaissez peu de choses sur un sujet - surtout un sujet aussi complexe que le communisme qui recouvre une idée constante depuis plus de deux millénaires et qui, au XXe siècle, a touché le monde entier -, il est très difficile d'utiliser avec bénéfice un dictionnaire, d'où l'idée de faire une présentation préalable, qui permet de mieux comprendre l'économie générale des différents articles. Dans ce dictionnaire, l'accent a été délibérément mis sur l'information et l'exactitude des données.
Vous avez inventé des entrées insolites, comme le « tourisme révolutionnaire ». Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Qui sont les touristes ? Qui sont leurs G.O. ?
L'entrée « tourisme révolutionnaire » peut en effet surprendre, et en même temps, elle renvoie à un phénomène lourd auquel nous assistons encore aujourd'hui : la fascination de nombreux intellectuels occidentaux pour les régimes communistes, il y a eu, des années 1920 aux années 1950, la fascination pour l'URSS, puis pour la Chine de Mao, et le Cuba de « Fidel » et du Che, et même le Kampuchéa « démocratique » de Pol Pot. Ça continue aujourd'hui avec le « sous commandant Marcos » au Mexique et le Venezuela de Chavez(5).
Quant aux « gentils organisateurs », ce sont ces régimes qui se sont servi de ces touristes d'un genre particulier pour développer une énorme propagande et nourrir la désinformation sur les aspects les plus noirs du communisme : les crimes de masse et la misère générale. Il fallait à tout prix empêcher que le mythe soit détruit par le constat des réalités. Mais parfois, ces voyages soigneusement mis en scène par des services spécialisés des régimes communistes - lntourist, police politique, etc. - ne suffisaient pas à masquer la réalité et le touriste parti enthousiaste revenait désabusé.
Ce fut le cas d'André Gide en 1936, avec son fameux livre Retour de l'URSS, où il n'a pas craint d'écrire : « Je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fut-ce dans l'Allemagne de Hitler : l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé ».
Malgré des notices sans concessions, comme, par exemple, sur les assassinats politiques ou la survivance des partis communistes postsoviétiques en Europe de l'Ouest, on vous sent plus apaisé qu'à l'époque du Livre noir ou même de ses suites, parues au fil de ces dernières années. Est-ce que la fin des polémiques est arrivée ?
Il est vrai que les temps sont plus calmes que lors de la sortie du Livre noir en 1997. Mais la raison principale en est que les interprétations avancées par les auteurs du Livre noir, sur la dimension fondamentalement criminelle des régimes communistes, n'est plus contestée aujourd'hui que par quelques négationnistes staliniens. Il suffit de consulter la presse des dernières semaines, le Figaro, le figaro magazine, La Croix, la revue L'Histoire, mais aussi le Nouvel Observateur et même le Monde ont consacré, à l'occasion du 90e anniversaire de la révolution d'Octobre, des pages entières aux crimes de masse communistes.
La filiation entre Lénine et Staline n'est plus contestée, pas plus l'idée que Lénine serait l'initiateur de la violence communiste, et même l'inventeur du phénomène totalitaire. Même la comparaison entre nazisme et communisme est devenue habituelle, voire à la mode comme le montre le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, dont je n'apprécie guère la dimension littéraire, mais où nazisme et communisme stalinien sont présentés en parallèle de manière récurrente. Et ce roman a obtenu le prix Goncourt et le Grand Prix de l'Académie française sans que ces comparaisons constantes ne provoquent le moindre émoi !
Il est clair que dix ans de pédagogie du Livre noir - et trente-trois traductions et plus d'un million d'exemplaires imprimés ont porté leurs fruits. C'est plutôt encourageant pour les historiens.
Vous revenez également sur la pertinence de la comparaison entre nazisme et communisme. Pouvez-vous évoquer les polémiques à ce sujet et les raisons pour lesquelles toute comparaison est - ou était interdite ?
La comparaison était interdite parce qu'elle contredisait de manière radicale le grand mythe de « l'antifascisme », commun en France aux communistes et aux gaullistes, et dont l'expression internationale la plus spectaculaire fut le procès de Nuremberg où siégeaient au tribunal les Soviétiques, ennemis acharnés de nos démocraties.
La Grande Alliance des années 1941-1945 a été la base d'une mémoire commune de la Deuxième Guerre mondiale, qui a permis aux communistes de masquer la nature totalitaire de leur système qui s'était pourtant manifestée avec force lors de l'alliance précédente entre Hitler et Staline, du 23 août 1939 au 21 juin 1941, et qui avait permis à ces deux régimes totalitaires de se partager l'ensemble de l'Europe en 1940. Si Hitler n'avait pas attaqué l'URSS, cette domination conjointe aurait pu durer des décennies. Mais la nature même du totalitarisme implique l'expansion constante du système. Et si Hitler n'avait pas attaqué, Staline l'aurait fait trois ou quatre ans plus tard...
Le dictionnaire consacre également une partie à la mémoire du communisme. A ce sujet, que pensez-vous de la lecture de la lettre de Guy Môquet dans les écoles ?
Le vrai problème pour l'historien dans cette affaire, c'est que Guy Môquet a été présenté comme un résistant, alors qu'il ne l'était pas, et ne pouvait pas l'être : quand il a été arrêté en septembre 1940, le PCF ne s'était pas encore engagé dans la Résistance - la Résistance a toujours été définie par les historiens comme, d'abord, résistance à l'occupant. Rappelons que du 18 juin à la fin août 1940, la direction du PCF a négocié secrètement mais « officiellement » avec les Allemands pour la relégalisation de sa presse, interdite en septembre 1939 par le gouvernement de la IIIe République pour complicité avec l'ennemi.
J'ai d'ailleurs été le premier à trouver dans les archives de Moscou en septembre 1992 les rapports autographes de Jacques Duclos détaillant les négociations dans les jardins de l'ambassade d'Allemagne... Vous avez dit « Résistance » ?
Propos recueillis par Patrick Cousteau le Choc du Mois Novembre 2007
1. Robert Laffont, 1997. Disponible en collection de poche chez Pocket.
2. Dictionnaire du communisme, sous la direction de Stéphane Courtois, Larousse, 640 pages, 28 euros.
3. Nul n'est parfait... Stéphane Courtois appartient au comité éditorial de la revue trimestrielle Le Meilleur des mondes, au côté, par exemple, d'André Glucksmann, de Pascal Bruckner ou de Pierre-André Taguieff, revue qui campe sur une ligne qu'on pourrait définir comme « atlantico-sarkozyste » dure. Courtois est-il « de droite » ? « Les gauchistes, écrivions-nous dans Le Choc du mois n°3 (juillet-août 2006), constituent l'essentiel des troupes des néo-conservateurs français. Ils nient être passés à droite, ils ont raison : ils sont seulement passés à l'Ouest ! » (note du rédacteur en chef),
4. Un vrai roman. Mémoires, Plon, 2007.
5. Pour Courtois, la « révolution bolivarienne » n'est rien d'autre qu'un avatar du communisme.
Le Meilleur des mondes diffuse actuellement une pétition exigeant de Nicolas Sarkozy qu'il se montre d'une extrême fermeté à l'égard du président Chavez et ne se laisse pas abuser par son œuvre de médiateur pour la libération d'Ingrid Betancourt.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le droit d'asile ne concerne pas les réfugiés antimarxistes
Les oubliés de la guerre froide
L'armée thaïlandaise a commencé à expulser vers le Laos 4 000 Hmongs, une ethnie minoritaire d'Asie du Sud-Est, qui se trouvaient hébergés dans des camps situés au nord-est du pays, « pour certains depuis plus de trente ans ». Les forces armées thaïlandaises avaient été mobilisées ces derniers jours autour du camp de Huay Nam Khao, dans la province de Phetchabun (nord-est), pour cette opération « unanimement condamnée par la communauté internationale ». Mais autant, semble-t-il, cracher dans un violon...
Selon les indications fournies, lors d'une conférence de presse, par un officier chargé de la coordination du centre de rapatriement : « L'opération a commencé à 5 heures du matin. Cent bus ont été mobilisés pour transporter 40 personnes. A ce rythme, l'opération devrait prendre une journée. » Expulsion express...
Un photographe de l'AFP a pu observer des forces de sécurité prendre la direction du camp « avec des hâtons et des boucliers ». Dehors les Hmongs, à coups de matraques s'il le faut...
Les Hmongs, cette ethnie de cinq millions de membres dont plus de la moitié d'entre eux vit en Chine, ne sont pourtant pas des réfugiés tout à fait comme les autres. Durant la guerre froide, une partie d'entre eux furent en première ligne du combat anticommuniste. En Indochine, ils avaient formé des commandos encadrés par des militaires français pour combattre les Vietcongs. Après le départ des Français ils se rallièrent aux Américains, déployant contre les troupes d'Ho Chi Min le même courage et la même détermination. « Entre 1962 et 1975, la CIA a entraîné et armé plus de la moitié des Hmongs du Laos pour qu'ils participent à la guerre du Vietnam, côté américains. 3 800 ont été tués dans le cadre de cette guerre secrète. Plus de 12 000 autres ont péri en combattant le Pathet Lao (communiste), qui a tyrannisé les Hmongs dès sa prise du pouvoir, en 1975. »
En 1976, après la réunification du Vietnam sous l'égide des communistes du Nord, les combattants Hmongs ne purent retourner au Laos, d'où cette ethnie est issue : le Laos étant devenu en 1975 un pays communiste, sous la férule d'une junte de militaires marxistes léninistes purs et durs. La France a accueilli alors quelques milliers d'entre eux en Guyane, auxquels notre gouvernement accorda quelques hectares de forêts amazoniennes, jugés par les Guyanais inexploitables.
Peut-être inexploitables pour des Guyanais solliciteurs d'allocations en tous genres, mais pas pour les Hmongs. Ceux-ci, aussitôt à pied d'œuvre, retroussèrent leurs manches et entreprirent de défricher la forêt quasiment à mains nues et sans subvention. Résultat : dès la première année ces pionniers venus d'Asie obtinrent une récolte de riz capable d'assurer leur subsistance. Deux ans plus tard ils commençaient à exporter. Aujourd'hui ils sont, sur le marché du riz, les principaux concurrents des producteurs camarguais. Au grand dam des Guyanais, jaloux et hostiles.
Réfugiés politiques et réfugiés économiques
D'autres Hmongs s'installèrent en Thaïlande, où, au fil des années, ils furent rejoints par plusieurs milliers de compatriotes, ces derniers étant le plus souvent des réfugiés économiques. Bangkok affirme donc aujourd'hui que les Hmongs sont des immigrants illégaux, en dépit de la communauté internationale qui estime elle que la plupart d'entre eux peuvent prétendre au statut de réfugiés sensé les protéger contre toute expulsion. Ce qui impose, nous ne le nions pas, un sérieux problème à la Thaïlande. Mais le régime du Laos étant aujourd'hui plus proche de celui qui sévit en Corée du Nord que de celui capitalo-communiste du Vietnam ou de la Chine, il y a fort à redouter que les Hmongs qui lui seront livrés se retrouveront aussitôt exécutés par la junte communiste. Ou alors condamnés à une mort lente dans quelques camps de travail ou par un ostracisme féroce qui les privera de tout moyen de subsister.
« Le gouvernement laotien a confirmé qu'il accorderait une amnistie aux leaders Hmongs » se prévalent pourtant les autorités thaïlandaises, qui, feignant de croire, à cette promesse, s'abritent derrière elle.
Transportés de force vers un camp militaire, « les Hmongs ont été acheminés via le Pont de l'Amitié qui enjambe le fleuve Mékong entre les deux pays ». Une amitié d'intérêts entre les deux États, dont les réfugiés Hmongs risquent fort de faire les frais ...
Une solution « humaine et responsable »
Dimanche les États-Unis se souvenaient enfin de leurs alliés de la guerre froide. Un haut responsable américain Eric Schwartz, secrétaire adjoint chargé de la Population, des réfugiés et des Migrations, indiquait à la presse que son pays était disposé à trouver « une solution humaine et responsable » à ce dossier. « Nous avons été extrêmement clairs sur le fait que nous étions prêts à travailler avec nos partenaires en Thaïlande et faire tout notre possible pour trouver une solution humaine à ce problème. ».
Neuf sénateurs américains ont écrit au Premier ministre thaïlandais pour critiquer l'absence de procédure transparente qui permettrait de distinguer les immigrants économiques des réfugiés politiques. De son côté, le haut commissaire aux réfugiés des Nations unies a demandé à la Thaïlande de s'assurer que « le retour de toute personne nécessitant une protection internationale soit fait sur une base strictement volontaire ». Tout cela semblant demeurer, pour l'instant, lettre morte.
Les droits internationaux des réfugiés fonctionnent moins bien semble-t-il quand il s'agit d'immigrés au lourd passé anticommuniste. Ce sont pourtant eux qui, s'étant les plus exposés pour défendre le monde libre, se trouvent aujourd'hui encore les plus exposés aux représailles de leur ennemi. Dans l'indifférence de leurs anciens alliés. Paradoxe : C'est ce peuple honnête, sobre, discret et travailleur, comptant d'abord sur ses propres ressources, que les nations occidentales semblent le plus rechigner à accueillir. Mais dans ce monde à l'envers où ce sont les minorités les moins productives mais les plus bruyamment revendicatives qui sont le plus souvent entendues, est-ce encore vraiment un paradoxe ?
JEAN COCHET Présent du 29 décembre 2009
Les oubliés de la guerre froide
L'armée thaïlandaise a commencé à expulser vers le Laos 4 000 Hmongs, une ethnie minoritaire d'Asie du Sud-Est, qui se trouvaient hébergés dans des camps situés au nord-est du pays, « pour certains depuis plus de trente ans ». Les forces armées thaïlandaises avaient été mobilisées ces derniers jours autour du camp de Huay Nam Khao, dans la province de Phetchabun (nord-est), pour cette opération « unanimement condamnée par la communauté internationale ». Mais autant, semble-t-il, cracher dans un violon...
Selon les indications fournies, lors d'une conférence de presse, par un officier chargé de la coordination du centre de rapatriement : « L'opération a commencé à 5 heures du matin. Cent bus ont été mobilisés pour transporter 40 personnes. A ce rythme, l'opération devrait prendre une journée. » Expulsion express...
Un photographe de l'AFP a pu observer des forces de sécurité prendre la direction du camp « avec des hâtons et des boucliers ». Dehors les Hmongs, à coups de matraques s'il le faut...
Les Hmongs, cette ethnie de cinq millions de membres dont plus de la moitié d'entre eux vit en Chine, ne sont pourtant pas des réfugiés tout à fait comme les autres. Durant la guerre froide, une partie d'entre eux furent en première ligne du combat anticommuniste. En Indochine, ils avaient formé des commandos encadrés par des militaires français pour combattre les Vietcongs. Après le départ des Français ils se rallièrent aux Américains, déployant contre les troupes d'Ho Chi Min le même courage et la même détermination. « Entre 1962 et 1975, la CIA a entraîné et armé plus de la moitié des Hmongs du Laos pour qu'ils participent à la guerre du Vietnam, côté américains. 3 800 ont été tués dans le cadre de cette guerre secrète. Plus de 12 000 autres ont péri en combattant le Pathet Lao (communiste), qui a tyrannisé les Hmongs dès sa prise du pouvoir, en 1975. »
En 1976, après la réunification du Vietnam sous l'égide des communistes du Nord, les combattants Hmongs ne purent retourner au Laos, d'où cette ethnie est issue : le Laos étant devenu en 1975 un pays communiste, sous la férule d'une junte de militaires marxistes léninistes purs et durs. La France a accueilli alors quelques milliers d'entre eux en Guyane, auxquels notre gouvernement accorda quelques hectares de forêts amazoniennes, jugés par les Guyanais inexploitables.
Peut-être inexploitables pour des Guyanais solliciteurs d'allocations en tous genres, mais pas pour les Hmongs. Ceux-ci, aussitôt à pied d'œuvre, retroussèrent leurs manches et entreprirent de défricher la forêt quasiment à mains nues et sans subvention. Résultat : dès la première année ces pionniers venus d'Asie obtinrent une récolte de riz capable d'assurer leur subsistance. Deux ans plus tard ils commençaient à exporter. Aujourd'hui ils sont, sur le marché du riz, les principaux concurrents des producteurs camarguais. Au grand dam des Guyanais, jaloux et hostiles.
Réfugiés politiques et réfugiés économiques
D'autres Hmongs s'installèrent en Thaïlande, où, au fil des années, ils furent rejoints par plusieurs milliers de compatriotes, ces derniers étant le plus souvent des réfugiés économiques. Bangkok affirme donc aujourd'hui que les Hmongs sont des immigrants illégaux, en dépit de la communauté internationale qui estime elle que la plupart d'entre eux peuvent prétendre au statut de réfugiés sensé les protéger contre toute expulsion. Ce qui impose, nous ne le nions pas, un sérieux problème à la Thaïlande. Mais le régime du Laos étant aujourd'hui plus proche de celui qui sévit en Corée du Nord que de celui capitalo-communiste du Vietnam ou de la Chine, il y a fort à redouter que les Hmongs qui lui seront livrés se retrouveront aussitôt exécutés par la junte communiste. Ou alors condamnés à une mort lente dans quelques camps de travail ou par un ostracisme féroce qui les privera de tout moyen de subsister.
« Le gouvernement laotien a confirmé qu'il accorderait une amnistie aux leaders Hmongs » se prévalent pourtant les autorités thaïlandaises, qui, feignant de croire, à cette promesse, s'abritent derrière elle.
Transportés de force vers un camp militaire, « les Hmongs ont été acheminés via le Pont de l'Amitié qui enjambe le fleuve Mékong entre les deux pays ». Une amitié d'intérêts entre les deux États, dont les réfugiés Hmongs risquent fort de faire les frais ...
Une solution « humaine et responsable »
Dimanche les États-Unis se souvenaient enfin de leurs alliés de la guerre froide. Un haut responsable américain Eric Schwartz, secrétaire adjoint chargé de la Population, des réfugiés et des Migrations, indiquait à la presse que son pays était disposé à trouver « une solution humaine et responsable » à ce dossier. « Nous avons été extrêmement clairs sur le fait que nous étions prêts à travailler avec nos partenaires en Thaïlande et faire tout notre possible pour trouver une solution humaine à ce problème. ».
Neuf sénateurs américains ont écrit au Premier ministre thaïlandais pour critiquer l'absence de procédure transparente qui permettrait de distinguer les immigrants économiques des réfugiés politiques. De son côté, le haut commissaire aux réfugiés des Nations unies a demandé à la Thaïlande de s'assurer que « le retour de toute personne nécessitant une protection internationale soit fait sur une base strictement volontaire ». Tout cela semblant demeurer, pour l'instant, lettre morte.
Les droits internationaux des réfugiés fonctionnent moins bien semble-t-il quand il s'agit d'immigrés au lourd passé anticommuniste. Ce sont pourtant eux qui, s'étant les plus exposés pour défendre le monde libre, se trouvent aujourd'hui encore les plus exposés aux représailles de leur ennemi. Dans l'indifférence de leurs anciens alliés. Paradoxe : C'est ce peuple honnête, sobre, discret et travailleur, comptant d'abord sur ses propres ressources, que les nations occidentales semblent le plus rechigner à accueillir. Mais dans ce monde à l'envers où ce sont les minorités les moins productives mais les plus bruyamment revendicatives qui sont le plus souvent entendues, est-ce encore vraiment un paradoxe ?
JEAN COCHET Présent du 29 décembre 2009
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Et malgré tout cela, il existe encore un parti communiste en France...
80 ans après l'arrivée au pouvoir de Lénine et le début de la terreur rouge à travers le monde, les langues se délient, les archives parlent, les historiens et les chercheurs du monde entier tranchent à travers les témoignages et les documents pour dire ce qu'a été le communisme réel.
Nous lui consacrons ce dossier et souhaitons qu'il fasse réfléchir tout à la fois les 9% d'électeurs français qui continuent contre toute évidence à faire confiance aux héritiers politiques de Lénine et à tous ceux qui, jour après jour font le lit du PCF par leurs abandons et leurs compromissions.
De façon incontestable, un livre sort du lot parmi les documents offerts sur le sujet à la connaissance du public français. Ouvrage de référence Le Livre noir du communisme devrait figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom. D'autant plus peut-être qu'il a été écrit par une équipe d'historiens français et européens, dont la plupart disent être de gauche ou d'origine communiste, ce qui donne à leur implacable réquisitoire une sorte de blanc-seing. L'intelligentsia française marxisante a tenté sans conviction de minimiser la portée du document, sans doute pour faire oublier ses 80 ans de compromissions avec la pire des barbaries que la terre ait portée. Mais les preuves apportées sont indiscutables, sauf pour quelques staliniens négationnistes tels que Jeannette Thorez.
Trois éléments essentiels, que l'on aimerait bien trouver à l'avenir dans les livres scolaires, sont confirmés par Le Livre noir du communisme :
a) 85 à 100 millions d'hommes, de femmes et d'enfants au minimum ont trouvé la mort du fait des régimes communistes.
b) Lénine et Trotski sont aussi criminels que Staline ou Mao, n'en déplaise à Robert Hue et Arlette Laguiller qui tentent de sauver du naufrage le léninisme ou le trotskisme...
c) Partout où il a conquis le pouvoir, le communisme a instauré des régimes totalitaires, supprimé les libertés, fait naître des nomenklaturas criminelles et corrompues.
Depuis des décennies, des hommes en Occident ont été des précurseurs osant dire à la face de ceux qui ne voulaient pas entendre quelle était la nature réelle du communisme. Pour cela, pour avoir eu raison trop tôt, ils ont été traités de "chiens" par Jean-Paul Sartre et les intellectuels communistes français ; ils ont été parfois même attaqués physiquement, diabolisés et accusés de faire le jeu du fascisme. Ces hommes parmi lesquels les écrivains Boris Souvarine, Victor Kravtchenko, et bien sûr Alexandre Soljénitsyne, des hommes politiques aussi comme Ronald Reagan ou Jean-Marie Le Pen, sans oublier le Pape Jean-Paul II, ont maintenu durant toutes ces années, contre vents et marées, la mémoire des millions de victimes ignorées, sacrifiées au nom d'une idéologie inhumaine. Justice leur soit rendue. Mais le travail de mémoire ne saurait s'arrêter là.
Comment accepter l'absence d'un véritable procès de Nuremberg du communisme international ? Comment supporter, plus près de nous, que des rues de nos villes, et parfois des écoles portent les noms des bourreaux soviétiques et de leurs complices français ? Comment tolérer que le tortionnaire Georges Boudarel coule des jours heureux à Paris sans avoir dû répondre de ses actes devant les tribunaux ? Comment expliquer qu'il n'y ait plus de parti nazi, mais qu'un Parti communiste ait encore pignon sur rue en France et des ministres au gouvernement ? C'est sur le mot même de communisme que doit être définitivement jeté l'opprobre, en mémoire de tous ceux qui ont été persécutés, traqués, torturés, affamés, tués et génocidés en son nom.
Damien Bariller Français d'abord ! Numéro spécial - 2' quinzaine janvier 1998
80 ans après l'arrivée au pouvoir de Lénine et le début de la terreur rouge à travers le monde, les langues se délient, les archives parlent, les historiens et les chercheurs du monde entier tranchent à travers les témoignages et les documents pour dire ce qu'a été le communisme réel.
Nous lui consacrons ce dossier et souhaitons qu'il fasse réfléchir tout à la fois les 9% d'électeurs français qui continuent contre toute évidence à faire confiance aux héritiers politiques de Lénine et à tous ceux qui, jour après jour font le lit du PCF par leurs abandons et leurs compromissions.
De façon incontestable, un livre sort du lot parmi les documents offerts sur le sujet à la connaissance du public français. Ouvrage de référence Le Livre noir du communisme devrait figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom. D'autant plus peut-être qu'il a été écrit par une équipe d'historiens français et européens, dont la plupart disent être de gauche ou d'origine communiste, ce qui donne à leur implacable réquisitoire une sorte de blanc-seing. L'intelligentsia française marxisante a tenté sans conviction de minimiser la portée du document, sans doute pour faire oublier ses 80 ans de compromissions avec la pire des barbaries que la terre ait portée. Mais les preuves apportées sont indiscutables, sauf pour quelques staliniens négationnistes tels que Jeannette Thorez.
Trois éléments essentiels, que l'on aimerait bien trouver à l'avenir dans les livres scolaires, sont confirmés par Le Livre noir du communisme :
a) 85 à 100 millions d'hommes, de femmes et d'enfants au minimum ont trouvé la mort du fait des régimes communistes.
b) Lénine et Trotski sont aussi criminels que Staline ou Mao, n'en déplaise à Robert Hue et Arlette Laguiller qui tentent de sauver du naufrage le léninisme ou le trotskisme...
c) Partout où il a conquis le pouvoir, le communisme a instauré des régimes totalitaires, supprimé les libertés, fait naître des nomenklaturas criminelles et corrompues.
Depuis des décennies, des hommes en Occident ont été des précurseurs osant dire à la face de ceux qui ne voulaient pas entendre quelle était la nature réelle du communisme. Pour cela, pour avoir eu raison trop tôt, ils ont été traités de "chiens" par Jean-Paul Sartre et les intellectuels communistes français ; ils ont été parfois même attaqués physiquement, diabolisés et accusés de faire le jeu du fascisme. Ces hommes parmi lesquels les écrivains Boris Souvarine, Victor Kravtchenko, et bien sûr Alexandre Soljénitsyne, des hommes politiques aussi comme Ronald Reagan ou Jean-Marie Le Pen, sans oublier le Pape Jean-Paul II, ont maintenu durant toutes ces années, contre vents et marées, la mémoire des millions de victimes ignorées, sacrifiées au nom d'une idéologie inhumaine. Justice leur soit rendue. Mais le travail de mémoire ne saurait s'arrêter là.
Comment accepter l'absence d'un véritable procès de Nuremberg du communisme international ? Comment supporter, plus près de nous, que des rues de nos villes, et parfois des écoles portent les noms des bourreaux soviétiques et de leurs complices français ? Comment tolérer que le tortionnaire Georges Boudarel coule des jours heureux à Paris sans avoir dû répondre de ses actes devant les tribunaux ? Comment expliquer qu'il n'y ait plus de parti nazi, mais qu'un Parti communiste ait encore pignon sur rue en France et des ministres au gouvernement ? C'est sur le mot même de communisme que doit être définitivement jeté l'opprobre, en mémoire de tous ceux qui ont été persécutés, traqués, torturés, affamés, tués et génocidés en son nom.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Nazisme et communisme, même combat !
Les récentes révélations des Archives soviétiques et des pays du bloc de l'Est le prouvent sans discussion : le communisme et le nazisme sont de même nature criminelle. Les deux idéologies, comme l'a souligné l'un des pères de la soviétologie, l'historien Alain Besançon, se donnent pour but de parvenir à une société parfaite en arrachant le principe mauvais qui y fait obstacle. D'un côté « les races inférieures », de l'autre «les capitalistes» et assimilés ... Pour créer l'homme nouveau, les deux régimes n'hésiteront pas à légitimer le meurtre de masse, à déporter les peuples et à affamer des régions entières.
Dès la fin de la guerre d'Espagne en 1939, nazis et communistes se rencontrent avant de passer des accords politico-militaires. Le Pacte germano-soviétique est signé le 24 août 1939, les nouveaux alliés envahissent quelques jours plus tard et martyrisent la Pologne. La Gestapo-SD et le NKVD échangent leurs informations pour traquer les élites et tous les patriotes polonais et baltes, puis finlandais et roumains qui résistent au partage. En occident, les partis communistes obéissent à la nouvelle ligne de Staline et sabotent l'outil de production militaire. En France, Thorez déserte et rejoint l'URSS alors que le PCF est interdit par le gouvernement... issu des élections du Front populaire !
Aujourd'hui pourtant, force est de constater que le traitement qui est consacré aux deux régimes dans les médias n'est pas équivalent ! Alain Besançon a souligné que dans les 7 dernières années, « Le Monde » a consacré 480 articles au nazisme (dont on parle depuis 50 ans) et seulement 7 au stalinisme (dont la chute récente du mur de Berlin a révélé l'importance des crimes)... Auschwitz a fait l'objet de 105 articles et pas un seul n'a été consacré au génocide de la paysannerie ukrainienne qui a fait 6 millions de morts ! Pourquoi cet incroyable silence ? Pourquoi cette intolérable indulgence à l'égard du communisme ?
Français d'abord ! Numéro spécial - 2' quinzaine janvier 1998
Les récentes révélations des Archives soviétiques et des pays du bloc de l'Est le prouvent sans discussion : le communisme et le nazisme sont de même nature criminelle. Les deux idéologies, comme l'a souligné l'un des pères de la soviétologie, l'historien Alain Besançon, se donnent pour but de parvenir à une société parfaite en arrachant le principe mauvais qui y fait obstacle. D'un côté « les races inférieures », de l'autre «les capitalistes» et assimilés ... Pour créer l'homme nouveau, les deux régimes n'hésiteront pas à légitimer le meurtre de masse, à déporter les peuples et à affamer des régions entières.
Dès la fin de la guerre d'Espagne en 1939, nazis et communistes se rencontrent avant de passer des accords politico-militaires. Le Pacte germano-soviétique est signé le 24 août 1939, les nouveaux alliés envahissent quelques jours plus tard et martyrisent la Pologne. La Gestapo-SD et le NKVD échangent leurs informations pour traquer les élites et tous les patriotes polonais et baltes, puis finlandais et roumains qui résistent au partage. En occident, les partis communistes obéissent à la nouvelle ligne de Staline et sabotent l'outil de production militaire. En France, Thorez déserte et rejoint l'URSS alors que le PCF est interdit par le gouvernement... issu des élections du Front populaire !
Aujourd'hui pourtant, force est de constater que le traitement qui est consacré aux deux régimes dans les médias n'est pas équivalent ! Alain Besançon a souligné que dans les 7 dernières années, « Le Monde » a consacré 480 articles au nazisme (dont on parle depuis 50 ans) et seulement 7 au stalinisme (dont la chute récente du mur de Berlin a révélé l'importance des crimes)... Auschwitz a fait l'objet de 105 articles et pas un seul n'a été consacré au génocide de la paysannerie ukrainienne qui a fait 6 millions de morts ! Pourquoi cet incroyable silence ? Pourquoi cette intolérable indulgence à l'égard du communisme ?
Français d'abord ! Numéro spécial - 2' quinzaine janvier 1998
Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :National-socialisme, le devoir demémoire: une guerre mondiale et + de 60 millions de morts dont beaucoup pour leur appartenance ethnique ou religieuse.
Est-ce que ça t'arrive de comprendre de quoi on parle?
Des plus de 100 millions de morts du communistes dont la plupart pour aucune raison compréhensible.
On nous rappelle déjà suffisamment les autres, nous n'avons pas de raison d'en rajouter.
Errare humanum est, perseverare diabolicum.
"Ce qui doit tomber, il ne faut pas le retenir. Il faut encore le pousser." Nietzsche
"Le problème de la plupart des gens n'est pas qu'ils se fixent des objectifs trop hauts,
c'est qu'ils se fixent des objectifs trop bas et qu'ils les atteignent." Léonard de Vinci
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Bah! A côté de ses pompes le minable, comme depuis le début. 
Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :je suis pas responsable du communisme n'étant pas communiste mais vous si car vous avez pas mals de points communs au niveau idéologique avec les nationaux-socialistes.
Encore une de tes idées reçues. Il faudrait vraiment que tu reprennes tout à zéro mais avec la quantité d'opinions erronées qu'on t'a fait ingurgiter ça semble une tâche surhumaine.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :Ok ba alors expliques moi ce que vous appelez "la tribu" sur ce forum et peut etre je changerai d'avis.?
La tribu de pieds nickelés comme toi!!!
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :Nan mais expliques le moi sérieusement parce que tu en parle souvent et il y a casi tout le temps les mots
i-srael ou hariboux plus haut ou plus bas et c'est souvent pour exprimer quelque chose de négatif
On parle souvent des gens qu'on aime...

Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :Ok ba alors expliques moi ce que vous appelez "la tribu" sur ce forum et peut etre je changerai d'avis.?
Mets-toi bien dans le crâne aussi une chose : tout le monde au FN ne pense pas exactement la même chose pour tout.
Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :donc tu admets qu'il y a des antisémites au fn?
Des antisionistes, ce qui est tout à fait différent.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :donc tu admets qu'il y a des antisémites au fn?
ça Inch'allah!!! Par contre on est nombreux anti-cons comme toi...
Re: Communisme : le devoir de mémoire
Différend mais pas très loin en tout cas pour certain. par exemple moi je suis antisioniste mais pas antisémite.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :Différend mais pas très loin en tout cas pour certain. par exemple moi je suis antisioniste mais pas antisémite.
Et moi je suis un anti-plouc
Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :Différend mais pas très loin en tout cas pour certain. par exemple moi je suis antisioniste mais pas antisémite.
Bin c'est pareil pour les frontistes.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
leaderone a écrit :Ben lepen a dit "je crois en l'inégalité des races" "durafour crématoire" "les chambres à gaz sont un point de détail de l'histoire de la seconde guerre mondiale" comment expliques tu ces propos s'il ne l'est pas
Tu retourneras à l'école pour apprendre la langue française, ainsi tu pourras mieux comprendre les paroles d'un homme visiblement trop intelligent pour toi...
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