Messagepar Pat » 04/11/2007 - 23:28
Les secrets de LA BANQUE SOVIÉTIQUE EN FRANCE de Jean Montaldo 1979
En désignant la Banque Commerciale pour l'Europe du Nord/Eurobank comme la banque soviétique à Paris, j'emploie des termes littéralement exacts.
Certes, sur le plan juridique et administratif, la B.C.E.N. a un statut français. Nos lois obligent les banques étrangères à se doter d'un P.-D.G. français - dérisoire garantie du caractère « national» de leurs activités. Ainsi à la B.C.E.N., dont le président en titre depuis 1965 s'appelle Guy de Boysson, les capitaux soviétiques se montent à 99,7 % des actions, souscrites par deux banques moscovites: la Banque d'Etat (Gosbank) et la Banque pour le Commerce Extérieur (Vneshtorgbank) de l'U.R.S.S.
Le 0,3 % reste entre les mains de Français qui offrent toute garantie aux yeux de Moscou.
La B.C.E.N./Eurobank est, en conséquence, bien plus étrangère que toutes les autres banques étrangères et privées implantées en France. Elle est, en vérité, la banque d'un Etat étranger - qui a le double avantage de se présenter, grâce à son nom anodin, comme étant à la fois française et privée.
Lorsqu'on parle de la Banque Morgan ou de la Banque de Bilbao, de la Banque Borges e Irmao ou de la Lloyds, de la Citibank ou de la Barclays, on sait d'emblée qu'il s'agit de banques, filiales, agences, ayant leurs racines ailleurs. Et, pourtant, elles sont, par la diversification de leurs capitaux, incomparablement plus françaises que la B.C.E.N. et, de par leur indépendance envers tout pouvoir étatique, infiniment plus libres qu'elle.
L'U.R.S.S. jouit du privilège exorbitant d'avoir chez nous une banque d'Etat déguisée « aux couleurs de la France ».
Si le président-directeur général de la banque soviétique à Paris est M. Guy de Boysson, ancien député communiste, son vrai maître est le vice-président-directeur général, M. Vladimir Ponomarev. Bien que petit-cousin de M. Boris Ponomarev, membre du Comité central du parti communiste de l'Union soviétique, suppléant au Politbureau et chargé des rapports avec les partis frères d'Europe occidentale·, il est surveillé dans tous ses actes, au même titre que les autres dirigeants, cadres et employés de la banque, par un directeur nommé à cet effet. Ces dernières années ce rôle était dévolu à M Mikhailov. né en 1911 à Moscou, arrivé à la B.C.E.N en 1972 (il y fut nommé directeur en 1975), après avoir servi à la Moscow Narodny Bank de Londres, sa sœur jumelle.
M. Ponomarev ne dispose d'aucune autonomie d'action: noté . en permanence par le K.G.B., il exécute au doigt et à l'œil les instructions de Moscou. Voici en quels termes on le convoque à l'ambassade d'U.R.S.S. :
POUR M. PONOMAREV
DATE: 12.10.78-HEURE: 12.35
EN VOTRE ABSENCE, L'AMBASSADE SOVIÉTIQUE A TÉLÉPHONÉ.
vous DEMANDE DE VENIR A L'AMBASSADE LE 17 OCTOBRE A 17 H 30 POSTE 291
S'adressant au vice-président-directeur général de la banque soviétique, l'anonyme qui laisse ce message de caserne ne « rappellera pas» et ne veut pas qu'on « le rappelle ».
Bref, la B.C.E.N./Eurobank est une banque soviétique, à capitaux soviétiques, dirigée par des fonctionnaires soviétiques, opérant pour le compte exclusif des Soviétiques. Elle est la première, par le total de son bilan, au classement officiel des banques étrangères en France. .
J'étudierai ici ses activités et les rapports singuliers qui la lient au Parti communiste français et à la C.G.T.
Ceux-ci clament à tout vent leur indépendance envers le Kremlin: leurs déclarations, mille fois répétées, fourmillent de protestations en ce sens.
Je prouve ici que MM. Marchais et Séguy abandonnent leurs caisses entre les mains de Soviétiques: comment pourraient-ils les confier à des banquiers avec lesquels ils auraient de vrais différends idéologiques et politiques?
En matière d'argent, plus qu'en toute autre, la confiance absolue est indispensable. Le P.C.F. et la C.G.T. donnent à Moscou le droit de connaître, d'encaisser et de manipuler leurs fonds. C'est la meilleure démonstration d'une intimité qu'ils n'osent plus avouer.
Francs, roubles et roublards
Le 26 octobre 1978, aux 77, 79 et 81 boulevard Haussmann, siège de la B.C.E.N.jEurobank, la banque soviétique à Paris dont j'examine les écritures.
Trois immeubles 1900 à façade rajeunie, volets et portes métalliques à l'épreuve des balles. Si par ses dispositifs de défense la banque soviétique se distingue déjà de ses concurrentes, la différence apparaît encore plus grande dans la tenue de ses quelque 3500 « comptes numériques », nationaux et étrangers, réputés les mieux gardés en France.
Ce club très fermé auquel les petits et moyens épargnants n'ont guère accès, se distingue par son homogénéité: il rassemble la fine fleur du communisme militant: intellectuel, syndical, affairiste, diplomatique et policier. J'en donne ci-dessous la référence exacte: une loi fait du secret bancaire une obligation pour les banquiers concernés, mais une autre exige du journaliste la preuve de ce qu'il révèle. Il n'est tenu au secret qu'en matière de Défense nationale et de protection des mineurs ...
Tous les clients - banques, sociétés commerciales, personnes physiques et morales, etc. - sont soumis au paiement de « commissions» variables.
Tous, à l'exception de sept privilégiés jouissant de l'extraordinaire avantage, vu les montants faramineux des sommes qu'ils manipulent, de la mention « GRATUIT»
- Secours populaire
- Kanapa
- G. Gosnat
- Aeroflot
- Sovexportfilm
- Agence Tass
- lntourist
Pour les banquiers russes, le P.C.F. et ses fondés de pouvoir sont assimilés aux institutions officielles de l'Union soviétique ...
L'apparatchik le plus puissant et le plus discret
C'est ainsi depuis 1920, date de la fondation du Parti communiste français. Après Prague, après Soljénitsyne, après les irrécusables révélations sur le Goulag, le style des rapports entre Moscou et certains P.C. étrangers a dû changer. La proclamation d'une foi monolithique envers l'U.R.S.S. n'est plus possible. Une propagande pro-soviétique sans nuances se heurterait, chez nous, en 1979, au scepticisme général: les circonstances obligent les communistes à exprimer, de loin en loin, de timides critiques touchant la répression en U.R.S.S. Les Soviétiques sont des politiciens trop avertis pour ne pas le comprendre. Ils préféreraient, naturellement, la stricte obéissance d'antan. Mais, en hommes réalistes, ils mesurent mieux que personne la disproportion, favorable à leurs intérêts, existant entre le soutien inconditionnel! qu'apporte le P.C.F. à la politique étrangère de Moscou et ses rares réserves relatives au régime intérieur de l'U.R.S.S.
Pour le Kremlin, l'appui à ses agissements sur l'échiquier mondial passe avant toute autre considération. L'expansionnisme soviétique a besoin d'agents qui l'exaltent: il tolère, en échange, des notes discordantes à l'égard de la vie en U.R.S.S.
La propagande communiste ne s'appesantit plus sur les vertus et les beautés du socialisme à la Brejnev, elle vante en priorité les mérites de l'U.R.S.S., « défenseur de la paix, de l'amitié et de la libération des peuples opprimés par l'impérialisme capitaliste ». Ce slogan garde quelque crédibilité auprès des Français non communistes peu enclins à accepter, pour eux, une société collectiviste.
La presse communiste française divulgue inlassablement l'image d'Epinal où les Etats-Unis, l'Allemagne fédérale, la France, le Japon et maintenant la Chine, incarnent les méchants, tandis que l'U.R.S.S. et ses amis: le Vietnam, Cuba, l'Ethiopie, l'Afghanistan, personnifient le bien. Cette fidélité de fond à la politique soviétique vaut quelques sacrifices de forme; cet immense service que rendent à l'U.R.S.S., le P.C.F., sa presse et les syndicats sous sa coupe, vaut tous les crédits, tous les prêts, tous les découverts et toutes les facilités que Moscou octroie, par l'intermédiaire de la B.C.E.N. à la C.G.T. à L'Humanité, aux éditions du Parti et aux sociétés commerciales qui alimentent sa trésorerie.
Les Soviétiques disposent d'ailleurs, pour « tenir» à merci le P.C.F., d'un indéracinable garde-fou: M. Georges Gosnat. L'insignifiante liberté de critique des journaux communistes envers l'U.R.S.S. s'arrête là où commence son pouvoir. Trésorier en titre du Parti, il est, en outre, le responsable de son « Bureau de presse, information et propagande ». Cette accumulation en fait l'apparatchick le plus puissant, mais aussi le plus discret du P.C.F., celui qui, en ouvrant ou en fermant la main, insuffle la vie ou inflige la mort à ses organes écrits. Charnière entre le P.C.F. et les banquiers soviétiques, des dizaines et des dizaines de milliards ont transité, depuis trente ans, par son compte personnel à la B.C.E.N. Les banquiers russes ne se sont jamais plaints de lui.
Comment croire que cet homme, que les maîtres successifs de l'U.R.S.S. - Staline, Malenkov, Khrouchtchev, Brejnev - ont trouvé impeccable dans le maniement des fonds déposés à leur banque parisienne, détournera un jour contre Moscou les millions mis à sa disposition?
Successeur de Maurice Thorez
Georges Gosnat est le fils de Venise Gosnat, ouvrier qui avait rallié le P.C.F. dès sa fondation. A la naissance de Georges, en 1914, son père travaille dans une industrie militaire à Bourges. En 1924, il la quitte et vient s'installer à Ivry qui est déjà un bastion communiste dans la banlieue parisienne. D'abord concierge, ensuite gérant d'un groupe d'immeubles municipaux à Ivry, la ville où Maurice Thorez est élu député en 1929, il sait se faire apprécier comme communiste discipliné appliquant à la lettre le précepte imprescriptible dans tout P.C. : « Consacrer à la Révolution tout son temps, et pas seulement ses soirées libres. » En 1929, il est chargé d'organiser l'appareil secret du Parti. Quand, à la même époque, Thorez entre dans la clandestinité, c'est lui qui l'héberge.
Le petit Georges sera digne de son père. Diplômé de l'Ecole supérieure de commerce de Paris, il se prépare à prendre sa succession et à faire grandir le nom des Gosnat dans le Parti.
Lorsque le père est élu, en 1945, maire-adjoint d'Ivry et nommé membre de la Commission centrale de contrôle financier près le Comité central, le fils a déjà fait ses preuves à France-Navigation, la première grande société commerciale du P. C.F. Au temps de la guerre civile espagnole (1936-1939) il y a milité au côté de Michel Feintuch, plus connu sous le nom de Jean Jérome, que M. Roger Garaudy, ancien membre du Bureau politique, identifie comme « l'éminence grise du Parti », « son trésorier occulte ( ... ), surveillant les caisses et les hommes pour le compte du Kremlin ». J'ai raconté dans Les Finances du P.C.F. l'histoire exceptionnelle du tandem Jérome Gosnat que l'on retrouve, dès cette époque, dans le sillage de la B.C.E.N.
Il faut ajouter à ce récit le premier voyage à Moscou du jeune Gosnat, en 1938. Il n'y a pas vu l'atroce réalité des purges staliniennes. Cécité qui sera récompensée. Il est depuis lors à la charnière des liens personnels et directs entre l'état-major du P.C.F. et Moscou. Quarante années de bons et loyaux services qui ont fait de lui le seul responsable inamovible à la tête du Parti. Il y bénéficie d'un statut spécial.
Si l'on prend la liste des membres du Bureau politique élus aux congrès successifs de 1947 et 1950, on constate que, sur une quinzaine, seul M. Etienne Fajon (qui sera probablement mis à la retraite au prochain congrès de 1979) demeure en fonction. En revanche, M. Gosnat reste en place sous tous les règnes: Maurice Thorez, Waldeck Rochet, Georges Marchais. Quand, en 1939, le secrétaire général Maurice Thorez déserte l'armée pour rejoindre Moscou, c'est Venise Gosnat qui est chargé de sauver les archives du secrétaire général. Quant au fils, qui sert comme lieutenant, il est fait prisonnier en 1940 et passe le reste de la guerre dans un camp d'officiers à Lübeck, ville qui sera libérée par l'Armée rouge. A la Libération, il reprend ses activités. Député aux deux Assemblées constituantes (1945-1946), il se lie d'amitié avec M. Guy de Boysson. Ils feront carrière ensemble, l'un dans la banque du Kremlin, l'autre dans l'administration du Parti qui en dépend.
Première urgence: se doter d'une couverture. Pour M. de Boysson, né d'une famille dont les vingt et une branches occupent aujourd'hui les pages 565 et 566 du Bottin mondain, c'est chose faite. Pour M. Gosnat, ce sera un parachutage en Charente-Maritime où il est élu député en 1946, et son entrée dans le gouvernement, la même année. Il est, dans le cabinet Bidault, sous-secrétaire au ministère de l'Armement dont le titulaire est le communiste Charles Tillon. A trente-deux ans, il est le plus jeune des dix membres communistes de cette équipe gouvernementale.
La Défense nationale n'est pas son fort: il n'y brille pas par une activité débordante. On sait cependant dans les hautes sphères du Parti qu'il n'a pas été promu pour faire des étincelles à la direction des affaires de l'Etat, mais seulement pour qu'il ait un titre respectable. On y sait aussi qu'il passe l'essentiel de son temps à s'occuper des questions financières et commerciales du P.CF.
Arrivent l'année 1947 et le début de la guerre froide. Conséquence politique: les communistes sortent du gouvernement. Conséquence économique: une restructuration des liens financiers entre Moscou et le P.CF. s'impose. France-Navigation est vendu. Désormais, les affaires financières du Parti sont divisées en deux secteurs: l'un, occulte, aux mains de Jean Jérome; l'autre, visible, sous la responsabilité de Georges Gosnat qui est le trésorier provisoire jusqu'en 1954. A cette date, il entre de plain-pied au Comité central et devient trésorier en titre.
La diversification des affaires économiques du P.C.F. fait vite apparaître un écart important entre le secteur strictement commercial (toute une gamme de sociétés monopolistes que l'on commence à développer, avec des bénéfices) et le secteur propagande (presse édition) traditionnellement déficitaire. Il se révèle donc indispensable que le trésorier surveille aussi bien l'un que l'autre, quitte à donner au second des avertissements ou à y prononcer des bannissements, ne serait-ce que pour conserver la confiance de Moscou et de sa banque.
Ex-rédacteur en chef de L'Humanité, député et membre du Comité central, Pierre Hervé a raconté, quand il rompit avec le Parti, comment il apprit en 1952 la suppression de l'hebdomadaire Action, apparemment indépendant du P.CF., mais en fait financé par lui:
Un jour, je fus convoqué au siège du Comité central, où j'appris de Gosnat - le trésorier du Parti - qu'Action devait suspendre sa publication dès la semaine suivante. Comme j'essayais de discuter, Gosnat me dit qu'il était simplement chargé de me demander la liste des collaborateurs du journal en vue de leur réaffectation éventuelle. La décision avait été prise. Alors que j'étais rédacteur en chef du journal, je n'avais même pas été consulté. (Lettre à Sartre, 1956, p. 21-22.)
Cette concentration du pouvoir économique entre les mains de M. Gosnat a été complétée par une promotion à caractère politique: quand le légendaire « fils du peuple », Maurice Thorez, meurt en juillet 1964, c'est lui qui lui succède comme député d'Ivry, la ville des premiers exploits de son père qui lui enseigna les vertus de l'argent comme « nerf de la Révolution ». Ivry, où on le voit moins qu'à la banque soviétique où d'ailleurs sa fille est employée. Elle entretient, comme son père, les meilleurs rapports avec le sous-directeur adjoint, Edmond Laroze, beau-frère de M. Marcel Trigon, ex-employé de la B.C.E.N., devenu membre du Comité central du P.C.F., maire d'Arcueil et... suppléant de M. Georges Marchais à l'Assemblée nationale.
___________________A suivre__________________________________________________
Dernière édition par
Pat le 24/04/2008 - 21:54, édité 2 fois.

Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.