Communisme : le devoir de mémoire
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
1918-10-18 : Lénine aux membres du groupe « Spartacus »
Expédié à Berlin le 18.X.1918
Chers camarades,
Nous avons appris aujourd’hui que le groupe « Spartacus », avec le groupe radical de Brême [Il apparaît en septembre 1915, quand deux groupes importants, celui de Berlin regroupé autour de la revue Lichstrahlen (Rayons de lumière), et celui de Brême dont l’organe est l’Arbeiterpolitik (Politique ouvrière), décident de se séparer du SPD. C’est dans l’Arbeiterpolitik qu’apparaît pour la première fois un des mots d’ordre de la révolution allemande : “Heraus den Gewerkschaften !” (Sortez des syndicats).
Moins nombreux, moins influents que la Ligue Spartacus, ils partagent leur internationalisme révolutionnaire. Ils sont très liés à la gauche russe (Radek travaille dans leurs rangs) et à la gauche hollandaise (Gorter et Pannekoek font partie de leurs théoriciens).
Leur position de rejet des syndicats et du parlementarisme sera majoritaire au congrès de fondation du KPD. Car, des sections entières (Dresde, avec Rühle ; Francfort, Duisburg) de la Ligue Spartakus étaient d’accords avec les vues de l’ISD.
], prend les mesures les plus énergiques pour aider à créer des Soviets d’ouvriers et de soldats dans toute l’Allemagne. Je profite de cette occasion pour adresser nos meilleurs vœux aux internationalistes social-démocrates révolutionnaires allemands. L’activité du groupe allemand « Spartacus », qui a mené une propagande révolutionnaire systématique dans les conditions les plus difficiles, a véritablement sauvé l’honneur du socialisme allemand et du prolétariat allemand. L’heure décisive est venue : la révolution allemande qui mûrit rapidement engage le groupe « Spartacus » à réaliser des tâches de la plus haute importance, et nous espérons tous fermement que bientôt la république prolétarienne socialiste allemande portera le coup décisif à l’impérialisme mondial.
J’espère que le livre du renégat Kautsky contre la dictature du prolétariat sera lui aussi d’une certaine utilité. La justesse de ce qu’a toujours affirmé le groupe « Spartacus » contre les kautskistes sera confirmée, et les masses se libéreront plus tôt de l’influence dissolvante de monsieur Kautsky et Cie.
Avec mes meilleures salutations et le ferme espoir que dans un proche avenir nous pourrons saluer la victoire de la révolution prolétarienne en Allemagne.
Votre N. Lénine
Source :
— LÉNINE, Œuvres, Tome 35, Paris - Moscou, Éditions sociales - Éditions de Moscou, 1964, pp. 378-379
Ligue Spartacus - Fraction de gauche du SPD, puis de l’USPD ( 1914 - 1918 )
Face à l’écroulement du SPD et de la seconde Internationale, les révolutionnaires allemands les plus conséquents, surmontant leur désespoir (Luxemburg et Zetkin auraient même songé au suicide, d’autres ont des problèmes de santé), se réunirent dans l’appartement de Rosa après le vote des crédits de guerre. Ce soir du 4 août, elle était entourée par Mehring, Marchlewski, Ernst Meyer, Hermann et Käte Duncker et Wilhelm Pieck.
Fait important, Rosa et Jogiches (resté dans l’ombre) sont les seuls qui ont une authentique expérience de la clandestinité, de la prison. Tous deux ont joué un rôle important, en Pologne, lors de la révolution de 1905.
Cette poignée de révolutionnaires ne s’est donc pas laissé démoraliser par l’ampleur de la tâche et par son nombre réduit. Comme à Zimmerwald, où les délégués tenaient tous dans quatre taxis comme le raconte Trotsky dans ses mémoires, leur travail de clarification, d’unification en défense de l’internationalisme, allait s’avérer déterminant.
Ils n’attendent pas que la classe ouvrière, ivre du poison nationaliste, livrée physiquement au fer et au feu de la guerre, aux privations, à l’exploitation forcenée de l’arrière, sans boussole puisque leur Parti, leur Internationale ont emboîté le pas des va-t-en-guerre ... réagisse. Ils se portent rapidement au combat :
— en utilisant la tribune parlementaire. Ainsi, Liebknecht parvient à attirer de plus en plus de députés à ses côtés. Le 22 octobre 1914, cinq parlementaires SPD quittent la salle en signe de protestation ; le 2 décembre, Liebknecht est seul à voter contre les crédits de guerre ; en mars 1915, trente députés quittent le Reichstag alors que Liebknecht et Otto Rühle votent contre ;
— en diffusant, malgré la censure, du matériel de propagande. Ce sera, fin 1914, au travers des premiers tracts illégaux, de Die Internationale (avril 1915), de brochures diverses comme La Crise de la social-démocratie (appelée aussi Brochure de Junius) ou les Spartakusbriefe (Lettres de Spartakus) ;
— en essayant de garder le contact avec les internationalistes des autres pays et en participant ainsi aux conférences internationales de Zimmerwald et de Kienthal ;
— en soutenant, voire en impulsant les luttes qui ressurgissent sur le « front intérieur » dès 1915. En mai 1916, les Délégués révolutionnaires organisent une grève de protestation de 55 000 métallos en solidarité avec Liebknecht, qui passe en jugement ;
— en s’évertuant à reconquérir l’organisation ou au moins à arracher les meilleurs militants du SPD : « Debout, des derniers aux premiers (...) Il faut appeler à la lutte pour le parti, dans le parti ; il faut refuser tous moyens financiers à ces laquais des classes dirigeantes : au Comité directeur, à toutes les instances officielles et aux fonctionnaires qui lèchent les bottes des cuirassiers (...) pas de cotisations, pas un sou pour la direction (...) pas de scission ou d’unité, pas de nouveau ou d’ancien parti, mais la reprise du parti à partir de la base, par la rébellion des masses ... » (cité par Nettl, p. 626)
La répression va bientôt s’abattre. La bourgeoisie, aidée par les fonctionnaires du SPD qui dénoncent les radicaux, essayant de couper les révolutionnaires du prolétariat. Les cachots se remplissent de militants spartakistes. Et, le Comité directeur du SPD décide d’exclure tous les opposants.
La Ligue va pourtant continuer son combat dans l’USPD, alors que la Révolution russe de février à un puissant retentissement en Allemagne. Ainsi, plus de 300 000 ouvriers vont faire grève en avril 1917 : « D’innombrables assemblées eurent lieu dans des salles ou en plein air (...) L’état de siège fut ainsi rompu en un clin d’oeil et réduit à néant dès que la masse se fut mise en mouvement et, déterminée, eût pris possession de la rue. » (Spartakusbriefe, avril 1917)
Puis, durant l’été se produisent les premières mutineries dans la flotte allemande. La répression est sanglante mais constitue l’un « des symptômes irrécusables d’un grand tournant, symptômes d’une veille de révolution, à l’échelle mondiale ». (Lénine, Oeuvres T. XXVI, p. 185)
Fin janvier 1918, la colère déborde, 400 000 ouvriers entrent en grève et forment un Conseil. Un tract spartakiste met en garde : « Nous devons créer une représentation librement élue sur le modèle russe et autrichien (...) Chaque usine élit un homme de confiance pour 1 000 ouvriers (...) Les dirigeants des syndicats, les socialistes de gouvernement et autres piliers de l’effort de guerre ne doivent sous aucun prétexte être élus dans les délégations (...) Lors de la grève de masse d’avril 1917, ils ont cassé les reins du mouvement de grève de la façon la plus perfide en exploitant les confusions de la masse et en orientant le mouvement dans de fausses voies (...) Ces loups déguisés en agneaux menacent le mouvement d’un danger bien plus grave que la police impériale prussienne. » (cité par Broué, p. 113)
C’est le SPD, utilisant son crédit encore important en milieu ouvrier, qui va saboter le mouvement. Il parvient à envoyer trois représentants dans le Comité d’action. Ebert dira fièrement : « Dans les usines de munitions de Berlin, la direction radicale avait le dessus (...) Je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe. » (Broué, p. 117)
Désorienté, le Comité d’action ne sait comment utiliser l’énergie révolutionnaire sinon en entamant des négociations ; de plus les soldats restent disciplinés et Berlin est isolé du reste du Reich. Le travail reprend le 3 février. Jogiches écrit : « Par crétinisme parlementaire (...) par manque de confiance dans les masses, mais aussi - ce n’est pas la moindre raison - parce que, dès le début, les indépendants ne pouvaient imaginer la grève que comme un simple mouvement de protestation, le comité s’est borné, sous l’influence des députés, à tenter d’entrer en pourparlers avec le gouvernement, au lieu de repousser toute forme de négociation et de déchaîner l’énergie des masses sous les formes les plus variées (...) Il semble qu’il y ait eu parmi les délégués (...) une foule de nos partisans. Seulement, ils étaient dispersés, n’avaient pas de plan d’action (...) En outre, la plupart du temps, ils n’y voient pas très clair eux-mêmes. » (Broué, pp. 117-118)
Cependant, les spartakistes ont, au cours du mouvement, tiré huit tracts de 20 000 à 100 000 exemplaires chacun, ce qui est une véritable performance pour une organisation illégale.
En attendant que chacun ait tiré les leçons et refait ses forces, il faut payer le prix de la défaite. Un gréviste sur 10 environ voit son affectation spéciale annulée et est mobilisé. Les « meneurs », comme Müller aussi. La police réussit à capturer Jogiches, décapitant ainsi l’organisation spartakiste. Le gouvernement a les mains libres pour lancer deux nouvelles offensives. Et, entre mars et novembre, et ceci pour la seule Allemagne, 500 000 hommes vont encore être fauchés alors qu’un million est blessé.
La situation s’aggrave donc, un nombre croissant de soldats désertent et la combativité ouvrière n’est pas brisée. En l’espace d’une semaine (3-9 novembre), la « Novemberrevolution » va submerger l’Allemagne d’une vague de Conseils d’ouvriers et de soldats.
« Mais le plus grand malheur pour l’Europe, le plus grand danger pour elle, c’est qu’il n’y existe pas de parti révolutionnaire. Il y a des partis de traîtres tels que Scheidemann (...) ou des âmes serviles telles que Kautsky. Il n’y existe pas de parti révolutionnaire. Certes, un puissant mouvement révolutionnaire des masses peut corriger ce défaut, mais ce fait demeure un grand malheur et un grand danger. » (Lénine, Oeuvres T. XXVIII, p. 122)
Le KPD va enfin être fondé fin décembre, dans le feu des luttes. Mais ce n’est pas encore un parti solide et il va être rapidement décapité.
Bibliographie indicative :
— AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste en Allemagne (1918-1921), Payot, 1976 ;
— BADIA Gilbert, Les Spartakistes, Julliard Archives, 1966 ;
— BENOIST-MECHIN Jacques, Histoire de l’armée allemande (tome I), Albin Michel, 1964 ;
— BROUE Pierre, Révolution en Allemagne (1917-1923), Editions de Minuit, 1977 ;
— CCI, La Gauche hollandaise, 1990 ;
— LUXEMBURG Rosa, Lettres de Spartacus et tracts (Spartacus-Briefe). Contre la guerre, par la révolution, Luxemburg Rosa, Spartacus, 1972 ;
Expédié à Berlin le 18.X.1918
Chers camarades,
Nous avons appris aujourd’hui que le groupe « Spartacus », avec le groupe radical de Brême [Il apparaît en septembre 1915, quand deux groupes importants, celui de Berlin regroupé autour de la revue Lichstrahlen (Rayons de lumière), et celui de Brême dont l’organe est l’Arbeiterpolitik (Politique ouvrière), décident de se séparer du SPD. C’est dans l’Arbeiterpolitik qu’apparaît pour la première fois un des mots d’ordre de la révolution allemande : “Heraus den Gewerkschaften !” (Sortez des syndicats).
Moins nombreux, moins influents que la Ligue Spartacus, ils partagent leur internationalisme révolutionnaire. Ils sont très liés à la gauche russe (Radek travaille dans leurs rangs) et à la gauche hollandaise (Gorter et Pannekoek font partie de leurs théoriciens).
Leur position de rejet des syndicats et du parlementarisme sera majoritaire au congrès de fondation du KPD. Car, des sections entières (Dresde, avec Rühle ; Francfort, Duisburg) de la Ligue Spartakus étaient d’accords avec les vues de l’ISD.
], prend les mesures les plus énergiques pour aider à créer des Soviets d’ouvriers et de soldats dans toute l’Allemagne. Je profite de cette occasion pour adresser nos meilleurs vœux aux internationalistes social-démocrates révolutionnaires allemands. L’activité du groupe allemand « Spartacus », qui a mené une propagande révolutionnaire systématique dans les conditions les plus difficiles, a véritablement sauvé l’honneur du socialisme allemand et du prolétariat allemand. L’heure décisive est venue : la révolution allemande qui mûrit rapidement engage le groupe « Spartacus » à réaliser des tâches de la plus haute importance, et nous espérons tous fermement que bientôt la république prolétarienne socialiste allemande portera le coup décisif à l’impérialisme mondial.
J’espère que le livre du renégat Kautsky contre la dictature du prolétariat sera lui aussi d’une certaine utilité. La justesse de ce qu’a toujours affirmé le groupe « Spartacus » contre les kautskistes sera confirmée, et les masses se libéreront plus tôt de l’influence dissolvante de monsieur Kautsky et Cie.
Avec mes meilleures salutations et le ferme espoir que dans un proche avenir nous pourrons saluer la victoire de la révolution prolétarienne en Allemagne.
Votre N. Lénine
Source :
— LÉNINE, Œuvres, Tome 35, Paris - Moscou, Éditions sociales - Éditions de Moscou, 1964, pp. 378-379
Ligue Spartacus - Fraction de gauche du SPD, puis de l’USPD ( 1914 - 1918 )
Face à l’écroulement du SPD et de la seconde Internationale, les révolutionnaires allemands les plus conséquents, surmontant leur désespoir (Luxemburg et Zetkin auraient même songé au suicide, d’autres ont des problèmes de santé), se réunirent dans l’appartement de Rosa après le vote des crédits de guerre. Ce soir du 4 août, elle était entourée par Mehring, Marchlewski, Ernst Meyer, Hermann et Käte Duncker et Wilhelm Pieck.
Fait important, Rosa et Jogiches (resté dans l’ombre) sont les seuls qui ont une authentique expérience de la clandestinité, de la prison. Tous deux ont joué un rôle important, en Pologne, lors de la révolution de 1905.
Cette poignée de révolutionnaires ne s’est donc pas laissé démoraliser par l’ampleur de la tâche et par son nombre réduit. Comme à Zimmerwald, où les délégués tenaient tous dans quatre taxis comme le raconte Trotsky dans ses mémoires, leur travail de clarification, d’unification en défense de l’internationalisme, allait s’avérer déterminant.
Ils n’attendent pas que la classe ouvrière, ivre du poison nationaliste, livrée physiquement au fer et au feu de la guerre, aux privations, à l’exploitation forcenée de l’arrière, sans boussole puisque leur Parti, leur Internationale ont emboîté le pas des va-t-en-guerre ... réagisse. Ils se portent rapidement au combat :
— en utilisant la tribune parlementaire. Ainsi, Liebknecht parvient à attirer de plus en plus de députés à ses côtés. Le 22 octobre 1914, cinq parlementaires SPD quittent la salle en signe de protestation ; le 2 décembre, Liebknecht est seul à voter contre les crédits de guerre ; en mars 1915, trente députés quittent le Reichstag alors que Liebknecht et Otto Rühle votent contre ;
— en diffusant, malgré la censure, du matériel de propagande. Ce sera, fin 1914, au travers des premiers tracts illégaux, de Die Internationale (avril 1915), de brochures diverses comme La Crise de la social-démocratie (appelée aussi Brochure de Junius) ou les Spartakusbriefe (Lettres de Spartakus) ;
— en essayant de garder le contact avec les internationalistes des autres pays et en participant ainsi aux conférences internationales de Zimmerwald et de Kienthal ;
— en soutenant, voire en impulsant les luttes qui ressurgissent sur le « front intérieur » dès 1915. En mai 1916, les Délégués révolutionnaires organisent une grève de protestation de 55 000 métallos en solidarité avec Liebknecht, qui passe en jugement ;
— en s’évertuant à reconquérir l’organisation ou au moins à arracher les meilleurs militants du SPD : « Debout, des derniers aux premiers (...) Il faut appeler à la lutte pour le parti, dans le parti ; il faut refuser tous moyens financiers à ces laquais des classes dirigeantes : au Comité directeur, à toutes les instances officielles et aux fonctionnaires qui lèchent les bottes des cuirassiers (...) pas de cotisations, pas un sou pour la direction (...) pas de scission ou d’unité, pas de nouveau ou d’ancien parti, mais la reprise du parti à partir de la base, par la rébellion des masses ... » (cité par Nettl, p. 626)
La répression va bientôt s’abattre. La bourgeoisie, aidée par les fonctionnaires du SPD qui dénoncent les radicaux, essayant de couper les révolutionnaires du prolétariat. Les cachots se remplissent de militants spartakistes. Et, le Comité directeur du SPD décide d’exclure tous les opposants.
La Ligue va pourtant continuer son combat dans l’USPD, alors que la Révolution russe de février à un puissant retentissement en Allemagne. Ainsi, plus de 300 000 ouvriers vont faire grève en avril 1917 : « D’innombrables assemblées eurent lieu dans des salles ou en plein air (...) L’état de siège fut ainsi rompu en un clin d’oeil et réduit à néant dès que la masse se fut mise en mouvement et, déterminée, eût pris possession de la rue. » (Spartakusbriefe, avril 1917)
Puis, durant l’été se produisent les premières mutineries dans la flotte allemande. La répression est sanglante mais constitue l’un « des symptômes irrécusables d’un grand tournant, symptômes d’une veille de révolution, à l’échelle mondiale ». (Lénine, Oeuvres T. XXVI, p. 185)
Fin janvier 1918, la colère déborde, 400 000 ouvriers entrent en grève et forment un Conseil. Un tract spartakiste met en garde : « Nous devons créer une représentation librement élue sur le modèle russe et autrichien (...) Chaque usine élit un homme de confiance pour 1 000 ouvriers (...) Les dirigeants des syndicats, les socialistes de gouvernement et autres piliers de l’effort de guerre ne doivent sous aucun prétexte être élus dans les délégations (...) Lors de la grève de masse d’avril 1917, ils ont cassé les reins du mouvement de grève de la façon la plus perfide en exploitant les confusions de la masse et en orientant le mouvement dans de fausses voies (...) Ces loups déguisés en agneaux menacent le mouvement d’un danger bien plus grave que la police impériale prussienne. » (cité par Broué, p. 113)
C’est le SPD, utilisant son crédit encore important en milieu ouvrier, qui va saboter le mouvement. Il parvient à envoyer trois représentants dans le Comité d’action. Ebert dira fièrement : « Dans les usines de munitions de Berlin, la direction radicale avait le dessus (...) Je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe. » (Broué, p. 117)
Désorienté, le Comité d’action ne sait comment utiliser l’énergie révolutionnaire sinon en entamant des négociations ; de plus les soldats restent disciplinés et Berlin est isolé du reste du Reich. Le travail reprend le 3 février. Jogiches écrit : « Par crétinisme parlementaire (...) par manque de confiance dans les masses, mais aussi - ce n’est pas la moindre raison - parce que, dès le début, les indépendants ne pouvaient imaginer la grève que comme un simple mouvement de protestation, le comité s’est borné, sous l’influence des députés, à tenter d’entrer en pourparlers avec le gouvernement, au lieu de repousser toute forme de négociation et de déchaîner l’énergie des masses sous les formes les plus variées (...) Il semble qu’il y ait eu parmi les délégués (...) une foule de nos partisans. Seulement, ils étaient dispersés, n’avaient pas de plan d’action (...) En outre, la plupart du temps, ils n’y voient pas très clair eux-mêmes. » (Broué, pp. 117-118)
Cependant, les spartakistes ont, au cours du mouvement, tiré huit tracts de 20 000 à 100 000 exemplaires chacun, ce qui est une véritable performance pour une organisation illégale.
En attendant que chacun ait tiré les leçons et refait ses forces, il faut payer le prix de la défaite. Un gréviste sur 10 environ voit son affectation spéciale annulée et est mobilisé. Les « meneurs », comme Müller aussi. La police réussit à capturer Jogiches, décapitant ainsi l’organisation spartakiste. Le gouvernement a les mains libres pour lancer deux nouvelles offensives. Et, entre mars et novembre, et ceci pour la seule Allemagne, 500 000 hommes vont encore être fauchés alors qu’un million est blessé.
La situation s’aggrave donc, un nombre croissant de soldats désertent et la combativité ouvrière n’est pas brisée. En l’espace d’une semaine (3-9 novembre), la « Novemberrevolution » va submerger l’Allemagne d’une vague de Conseils d’ouvriers et de soldats.
« Mais le plus grand malheur pour l’Europe, le plus grand danger pour elle, c’est qu’il n’y existe pas de parti révolutionnaire. Il y a des partis de traîtres tels que Scheidemann (...) ou des âmes serviles telles que Kautsky. Il n’y existe pas de parti révolutionnaire. Certes, un puissant mouvement révolutionnaire des masses peut corriger ce défaut, mais ce fait demeure un grand malheur et un grand danger. » (Lénine, Oeuvres T. XXVIII, p. 122)
Le KPD va enfin être fondé fin décembre, dans le feu des luttes. Mais ce n’est pas encore un parti solide et il va être rapidement décapité.
Bibliographie indicative :
— AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste en Allemagne (1918-1921), Payot, 1976 ;
— BADIA Gilbert, Les Spartakistes, Julliard Archives, 1966 ;
— BENOIST-MECHIN Jacques, Histoire de l’armée allemande (tome I), Albin Michel, 1964 ;
— BROUE Pierre, Révolution en Allemagne (1917-1923), Editions de Minuit, 1977 ;
— CCI, La Gauche hollandaise, 1990 ;
— LUXEMBURG Rosa, Lettres de Spartacus et tracts (Spartacus-Briefe). Contre la guerre, par la révolution, Luxemburg Rosa, Spartacus, 1972 ;
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Étincelles de la Gauche marxiste russe : 1881 - 1923 (1)
Première partie - L’envol : 1881 - 1913
1881 : les partisans de la Volonté du peuple (« Narodnaïa Volia) liquident le tsar Alexandre II. Ils croyaient pouvoir opérer une transformation de la société sans le peuple, par des actes individuels exemplaires. Après ce baroud d’honneur, l’organisation terroriste cessa d’exister.
1882 : Plekhanov [2] ancien populiste, traduit en russe le « Manifeste du Parti Communiste ».
1900 : fondation de l’Iskra, par des marxistes russes en exil (Plekhanov,Lénine), et de son réseau de révolutionnaires professionnels, qui cherchent à constituer un cadre unifié surmontant les particularismes ; « Ceux qui ne voient dans le « plan » de l’Iskra que de la « littérature » [...] ont pris pour le but ce qui, au moment actuel, n’est que le moyen le plus indiqué. [...] La mise sur pied d’un journal politique pour toute la Russie - était-il dit dans l’Iskra, - doit être le fil conducteur : en le suivant nous pourrons sans cesse développer, approfondir et élargir cette organisation (c’est-à-dire l’organisation révolutionnaire toujours prête à appuyer toute protestation et toute effervescence). Dites-moi, s’il vous plaît : lorsque les maçons posent en différents points les pierres d’un édifice immense, aux formes absolument inédites, ils tendent un fil qui les aide à trouver la place juste, leur indique le but final de tout le travail ... » [3]. - Constitution du Bureau Socialiste International (BSI), organe permanent de liaison de la Deuxième internationale, qui siège à Bruxelles. - Le PSD (Parti social-démocrate de Pologne), fondé en 1893 devient le SDKPiL (et de Lituanie).
1903 : 17 juillet - 10 août (30-23) : à Bruxelles puis Londres, IIe Congrès du POSDR avec l’apparition des tendances menchevique et bolchevique. Lénine avait initié la distinction entre organisation unitaire et parti de la classe en publiant, en 1902, Que Faire ? : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. [...] Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement amorcé dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions. Il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. [...] La centralisation des fonctions clandestines de l’organisation ne signifie nullement la centralisation de toutes les fonctions du mouvement. [...] Et cela est vrai non seulement pour la presse, mais aussi pour toutes les fonctions du mouvement, jusques et y compris les manifestations. La participation la plus active et la plus large de la masse à une manifestation, loin d’avoir à en souffrir, gagnera beaucoup si une « dizaine » de révolutionnaires éprouvés, au moins aussi bien dressés professionnellement que notre police, en centralisent tous les aspects clandestins : confection de tracts, élaboration d’un plan approximatif, nomination d’une équipe de dirigeants pour chaque quartier de la ville, chaque groupe d’usines, chaque établissement d’enseignements, etc. [...] La centralisation des fonctions les plus conspiratives par l’organisation des révolutionnaires, loin d’affaiblir, enrichira et étendra l’action d’une foule d’autres organisations qui s’adressent au grand public et qui, pour cette raison, sont aussi peu réglementés et aussi peu conspiratives que possibles : associations professionnelles des ouvriers, cercles ouvriers d’instruction et de lecture de publications illégales, cercles socialistes, et aussi cercles démocratiques pour toutes les autres couches de la population, etc., etc. Ces cercles, associations professionnelles des ouvriers et organisations sont nécessaires partout ; il faut qu’ils soient le plus nombreux et que leurs fonctions soient le plus variées possible ; mais il est absurde et nuisible de les confondre avec l’organisation des révolutionnaires ... » [4]
1905 : Sur fond de défaite militaire (victoire navale japonaise décisive de Tsushima du 27 mai 1905) [5], première révolution russe [6], qui apportait un puissant courant d’air frais dans l’atmosphère vicieux du syndicalisme et du parlementarisme dominant l’Internationale et son parti le plus puissant, le SPD :
« C’est par le prolétariat que l’absolutisme doit être renversé en Russie. Mais le prolétariat a besoin pour cela d’un haut degré d’éducation politique, de conscience de classe et d’organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans les tracts, mais cette éducation, il l’acquerra à l’école politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révolution en marche. D’ailleurs, l’absolutisme ne peut pas être renversé n’importe quand, à l’aide simplement d’une dose suffisante « d’efforts » et de « persévérance ». La chute de l’absolutisme n’est qu’un signe extérieur de l’évolution intérieure des classes dans la société russe. [...] Ainsi ce problème en apparence si simple, si peu complexe, purement mécanique : le renversement de l’absolutisme exige tout un processus social très long ; il faut que le terrain social soit labouré de fond en comble, que ce qui est en bas apparaisse à la surface, que ce qui est en haut soit enfoui profondément, que « l’ordre » apparent se mue en chaos et qu’à partir de « l’anarchie » apparente soit créé un ordre nouveau. [...] Dans la révolution où la masse elle-même paraît sur la scène politique, la conscience de classe devient concrète et active. [...] Six mois de révolution feront davantage pour l’éducation de ces masses que dix ans de réunions publiques et de distributions de tracts. [...] Mais pour accomplir une action politique de masse, il faut d’abord que le prolétariat se rassemble en masse ; pour cela il faut qu’il sorte des usines et des ateliers, des mines et des hauts fourneaux et qu’il surmonte cette dispersion et cet éparpillement auxquels le condamne le joug capitaliste. [...] la révolution russe actuelle éclate à un point de l’évolution historique situé déjà sur l’autre versant de la montagne, au-delà de l’apogée de la société capitaliste. [...] elle apparaît moins comme l’héritière des vieilles révolutions bourgeoise que comme le précurseur d’une nouvelle série de révolutions prolétariennes. Le pays le plus arriéré, précisément parce qu’il a mis un retard impardonnable à accomplir sa révolution bourgeoise, montre au prolétariat d’Allemagne et des pays capitalistes les plus avancés les voies et les méthodes de la lutte de classe à venir. [...] Il importe au contraire que les ouvriers allemands apprennent à regarder la révolution russe comme leur propre affaire ; [...] une lutte qui n’est pas seulement une petite guerre de grenouilles et de rats dans les eaux stagnantes du parlementarisme bourgeois, [...] Il n’existe pas deux espèces de luttes distinctes de la classe ouvrière, l’une de caractère politique, et l’autre de caractère économique, il n’y a qu’une seule lutte de classe, visant à la fois à limiter les effets de l’exploitation capitaliste et à supprimer cette exploitation en même temps que la société bourgeoise. » [7]
9 janvier (22) : « Dimanche rouge » [8] à Saint-Pétersbourg ; « Mais la signification essentielle du 9 janvier ne réside pas dans le cortège symbolique qui s’avança vers le Palais d’Hiver. La soutane de Gapone n’était qu’un accessoire. Le véritable acteur, c’était le prolétariat. Il commence par une grève, s’unifie, formule des exigences politiques, descend dans la rue, attire à lui toutes les sympathies, tout l’enthousiasme de la population, se heurte à la force armée et ouvre la révolution russe. » [9] - Juin : mutinerie sur le cuirassé Potemkine en mer Noire. [10] - Octobre : naissance du Soviet [11] de Saint-Pétersbourg ; « Le conseil des députés ouvriers fut formé pour répondre à un besoin pratique, suscité par les conjonctures d’alors : il fallait avoir une organisation jouissant d’une autorité indiscutable, libre de toute tradition, qui grouperait du premier coup les multitudes disséminées et dépourvues de liaison ; [...] Comme le seul lien qui existât entre les masses prolétaires, dépourvues d’organisation, était le processus de la production, il ne restait qu’à attribuer le droit de représentations aux entreprises et aux usines. » [12]- Parution du premier numéro des Izvestia du Soviet. - Décembre : les membres des soviets sont arrêtés et les tentatives d’insurrections sont écrasées :
« Le premier flot de la révolution russe s’est brisé contre la grossière incapacité politique du moujik qui, dans son village, dévastait le domaine du seigneur pour mettre la main sur ses terres et qui ensuite, revêtu de l’uniforme des casernes, fusillait les ouvriers. » [13] - « Ce prolétariat venait de payer d’environ 15 000 personnes morts, 20 000 blessées et 80 000 emprisonnés ses premières conquêtes politiques, la diminution de la journée de travail, l’élévation des salaires, un droit syndical de fait sinon légal. Mais son élite avait surtout pris conscience de sa force et de ses faiblesses ... » [14]
« L’histoire du soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, c’est l’histoire de cinquante journées. Le 13 octobre, l’assemblée constitutive du soviet tenait sa première séance. Le 3 décembre, la séance du soviet était interrompue par les soldats du gouvernement. [...] Le soviet organisait les masses ouvrières, dirigeait les grèves et les manifestations, armait les ouvriers, protégeait la population contre les pogroms. [...] La principale méthode de lutte appliquée par le soviet fut la grève politique générale. L’efficacité révolutionnaire de ce genre de grève réside en ceci que, dépassant le capital, elle désorganise le pouvoir gouvernemental. Plus « l’anarchie » qu’elle entraîne est multiple et variée en ses objectifs, plus la grève se rapproche de la victoire. [...] La classe qui, en suspendant momentanément tout travail, paralyse l’appareil de production et en même temps l’appareil centralisé du pouvoir, en isolant l’une de l’autre les diverses régions du pays et en créant une ambiance d’incertitude générale, cette classe doit être par elle-même suffisamment organisée pour ne pas être la première victime de l’anarchie qu’elle aura provoquée. [...] Le soviet, c’est le premier pouvoir démocratique dans l’histoire de la nouvelle Russie. Le soviet, c’est le pouvoir organisé de la masse même au-dessus de toutes ses fractions. C’est une véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux chambres, sans bureaucratie professionnelle, qui conserve aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés. [...] Le pouvoir révolutionnaire devra résoudre des problèmes socialistes absolument objectifs et, dans cette tâche, à un certain moment, il se heurtera à une grande difficulté : l’état arriéré des conditions économiques du pays. Dans les limites d’une révolution nationale, cette situation n’aurait pas d’issue. La tâche du gouvernement ouvrier sera donc, dès le début, d’unir ses forces avec celles du prolétariat socialiste de l’Europe occidentale. [...] La révolution permanente sera donc de règle pour le prolétariat de Russie ... » [15]
« Décembre a confirmé une autre thèse profonde de Marx, oubliée des opportunistes : l’insurrection est un art, et la principale règle de cet art est l’offensive ... » [16]
« La véritable éducation des masses ne peut jamais être séparée d’une lutte politique indépendante, et surtout de la lutte révolutionnaire des masses elles-mêmes. Seule l’action éduque la classe exploitée, seule elle lui donne la mesure de ses forces, élargit son horizon, accroît ses capacités, éclaire son intelligence et trempe sa volonté. C’est pourquoi les réactionnaires eux-mêmes ont dû reconnaître que l’année 1905, cette année de combat, cette année « folle » a définitivement enterré la Russie patriarcale. [...] Une organisation de masse d’un caractère original se forma dans le feu du combat : les célèbres Soviets de députés ouvriers, assemblées de délégués de toutes les fabriques. [...] Certaines villes de Russie devinrent alors de minuscules « républiques » locales où l’autorité du gouvernement avait été balayée et où les Soviets de députés ouvriers fonctionnaient réellement comme un nouveau pouvoir d’Etat. » [17]
« Si le prolétariat russe n’avait pas pendant trois ans, de 1905 à 1907, livré de grandes batailles de classe et déployé son énergie révolutionnaire, la deuxième révolution n’aurait pu être aussi rapide, [...] La première révolution (1905) a profondément ameubli le terrain, déraciné les préjugés séculaires, éveillé à la vie politique des millions d’ouvriers et des dizaines de millions de paysans ... » [18]
1908 : les Otzovistes [19] Bogdanov, Pokrovski, Lounatcharski, Boubnov, exigent le rappel (« otzyv ») des députés social-démocrates de la IIIe Douma et l’abandon de tout travail dans les organisations légales (syndicats et coopératives ouvrières). Après avoir été un moment majoritaires à l’intérieur du Parti, leur leader Bogdanov est exclu.
1909 : Anton Pannekoek creuse les « divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier », et notamment la question de l’État [20] :
« Tant que l’État leur apparaît comme une puissance suprême, planant au-dessus de la société, les travailleurs cherchent à obtenir de lui, en suppliant ou en revendiquant, des lois destinées à mettre fin à leur misère et surtout à les protéger d’un redoublement d’oppression. Or, dans la lutte, l’expérience leur apprend que les capitalistes utilisent leur hégémonie sur l’État pour défendre contre eux leur hégémonie de classe. Les ouvriers se voient donc contraints de participer à la lutte politique. [...] La puissance de la classe ouvrière se compose donc de ces trois facteurs essentiels : le nombre et l’importance économique, la conscience de classe et le savoir, l’organisation et la discipline. [...] Le révisionnisme, quand il cherche à persuader les travailleurs de tout attendre de la sympathie que la bourgeoisie éprouve soi-disant à leur égard, ruine la conscience de classe si péniblement acquise et fait le jeu de la classe possédante. Car, si l’on enseigne aux ouvriers qu’ils ont plus à espérer de la bonne volonté ou de l’esprit éclairé de la bourgeoisie que de leurs propres forces, ils seront d’autant moins enclins à former des organisations puissantes. [...] Mais les personnes, qui ont une activité au sein du pouvoir d’Etat, n’emploient pas celui-ci uniquement dans l’intérêt de la classe dirigeante, dont elles sont les mandataires, mais aussi dans leur propre intérêt immédiat. Le pouvoir d’État au service de la bourgeoisie acquiert une certaine autonomie et, du coup, semble indépendant. La bureaucratie est une classe spécifique, aux intérêts bien particuliers, qu’elle cherche même à faire valoir contre la bourgeoisie. Cette indépendance, bien entendu n’est qu’une apparence fallacieuse. [...] En Allemagne, le gouvernement des junkers [aristocrates] s’accommode d’une bureaucratie, qui s’enrichit à ses dépens, parce qu’il a besoin contre la classe ouvrière d’un pouvoir d’Etat puissant. [...] Au cours de ces luttes, les syndicats ne se posent nullement en adversaires du capitalisme, mais se situent sur le même terrain que lui. Ils ne combattent pas le fait que la force de travail est une marchandise mais, au contraire, cherche à en obtenir le prix le plus élevé possible. Les syndicats ne peuvent en effet abolir le règne du capitaliste à la fabrique - conséquence naturelle de ce qu’il est maître de la marchandise qu’il a achetée et en dispose à ses fins propres - mais seulement mettre un frein à l’arbitraire patronal, lequel n’est qu’une excroissance, qu’un abus. Leur tâche ne déborde pas le cadre du capitalisme, ils ne vont pas au-delà. » [21]
1912 : Conférence de Prague qui marque la scission définitive entre mencheviks et bolcheviks. - Controverse au sein du SPD, qui se nourrit des riches expériences de lutte du début du XX° siècle :
« Le camarade Kautsky qui conteste tout ce que je viens de dire s’oblige ainsi à rompre des lances avec une autre contradictrice que moi : la réalité. [...] En 1900, c’est la grève de masse des mineurs de Pennsylvanie qui, selon les camarades américains, a fait davantage pour la diffusion des idées socialistes que dix ans d’agitation ; [...] en 1902 celle des mineurs en France, en 1902 encore celle qui paralyse tout l’appareil de production à Barcelone, en solidarité avec les métallurgistes en lutte, en 1902 toujours, la grève de masse démonstrative en Suède pour le suffrage universel égalitaire, la même année en Belgique encore pour le suffrage universel égalitaire également ; [...] en janvier et avril 1903, deux grèves de masse des employés de chemin de fer en Hollande, en 1904 grève de masse des employés des chemins de fer en Hongrie, en 1904 grève démonstrative en Italie pour protester contre les massacres en Sardaigne, en janvier 1905, grève de masse des mineurs dans le bassin de la Ruhr, [...] en 1905 encore grève de masse des travailleurs agricoles en Italie, en 1905 toujours, grève de masse des employés de chemin de fer en Italie, en 1906, grève de masse démonstrative à Trieste pour le suffrage universel égalitaire au Parlement régional, grève couronnée de succès, en 1906, grève de masse des travailleurs des fonderies de Wittkowitz (Moravie) en solidarité avec les 400 hommes de confiance licenciés pour avoir chômé le 1er mai, grève couronnée de succès ; [...] en 1910, grève de masse à Philadelphie, en solidarité avec les employés des tramways en lutte pour le droit de coalition ... » [22]
« Comment, comme ce fut presque toujours le cas au cours de l’histoire de la civilisation, une petite minorité d’exploiteurs a-t-elle pu imposer sa domination à une grande masse populaire exploitée ? [...] Le pouvoir spirituel est le pouvoir le plus important dans le monde humain. [...] Grâce à l’Ecole, l’Eglise, la presse bourgeoise, elle empoisonne sans répit les grandes masses du prolétariat avec les idées bourgeoises. [...] Un petit nombre de personnes bien organisé est toujours plus fort qu’une masse importante mais dépourvue d’organisation. Cette organisation de la classe dominante est le pouvoir d’Etat. [...] Elle est en quelque sorte une gigantesque pieuvre dont les tentacules très fines, mises en mouvement par le cerveau situé au centre, pénètrent dans tous les coins et recoins du pays ; elle constitue un organisme cohérent face auquel les autres hommes, quel que puisse être leur nombre, ne sont que des atomes impuissants. [...] Si le prolétariat veut conquérir le pouvoir d’Etat, il doit vaincre le pouvoir d’Etat, la forteresse où s’est retranchée la classe possédante. Le combat du prolétariat n’est pas simplement un combat contre la bourgeoisie, pour le pouvoir d’Etat en tant qu’objet, c’est aussi un combat contre le pouvoir d’Etat. [...] le contenu de cette révolution, c’est l’anéantissement et la dissolution de l’Etat par ceux du prolétariat. » [23]
Dans ses réponses, Kautsky ne discernait aucun changement de tactique : « Jusqu’à présent, ce qui opposait les sociaux-démocrates aux anarchistes, c’était que les premiers voulaient s’emparer du pouvoir d’Etat et les seconds le détruire. Pannekoek, lui, veut les deux. Mais encore une fois, malheureusement, il n’explicite pas davantage sa position. [...] Et, au cours de ce processus, le but de notre combat politique demeure le même qu’il était auparavant : nous emparer du pouvoir d’Etat en conquérant la majorité au parlement et assurer la prééminence du parlement sur le gouvernement. » [24]. - Rosa Luxemburg finit d’écrire L’accumulation du capital où elle donne les arguments les plus féconds sur les contradictions qui vont agiter le « vieux » capitalisme [25] :
« Le capitalisme se présente à son origine et se développe historiquement dans un milieu social non capitaliste. En Europe occidentale, il baigne d’abord dans le milieu féodal dont il est issu - l’économie de servage dans la campagne, l’artisanat de corporation à la ville - puis, une fois la féodalité abattue, dans un milieu à la fois paysan et artisan, où par conséquent l’économie marchande simple règne dans l’agriculture comme dans l’artisanat. En outre, le capitalisme européen est entouré de vastes territoires où se rencontrent toutes les formes sociales à tous les degrés d’évolution, depuis les hordes communistes de chasseurs nomades jusqu’à la production marchande, paysanne et artisane. [...] Le capital ne peut se passer des moyens de production ni des forces de travail de ces sociétés primitives, qui lui sont en outre indispensables comme débouchés pour son surproduit. Mais pour les dépouiller de leurs moyens de production, leur prendre les forces de travail et les transformer en clients de ses marchandises, il travaille avec acharnement à les détruire en tant que structures sociales autonomes. Cette méthode est du point de vue du capital la plus rationnelle, parce qu’elle est à la fois la plus rapide et la plus profitable. Par ailleurs elle a pour conséquence le développement du militarisme. [...] L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde. [...] Avec le degré d’évolution élevé atteint par les pays capitalistes et l’exaspération de la concurrence des pays capitalistes pour la conquête des territoires non capitalistes, la poussée impérialiste, aussi bien dans son agression contre le monde non capitaliste que dans les conflits plus aigus entre les pays capitalistes concurrents, augmente d’énergie et de violence. Mais plus s’accroissent la violence et l’énergie avec lesquelles le capital procède à la destruction des civilisations non capitalistes, plus il rétrécit sa base d’accumulation. L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. La seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase finale du capitalisme une période de catastrophes. [...] Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son sol nourricier. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale de la production. [...] A un certain degré de développement, cette contradiction ne peut être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale, un système harmonieux en lui-même, fondé non sur l’accumulation mais sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse et donc sur l’épanouissement de toutes les forces productives de la terre. [26]
[2] Cf. BARON, S.H., Plekhanov - The Father of Russian Marxism, Londres, 1963.
[3] V. LENINE, Que Faire ?, p. 238 des Œuvres choisies, sinon T. 5
[4] Cf. pp. 130 et 209, in LENINE, Que Faire ?, des Œuvres choisies, sinon T. 5.
[5] « 5 000 marins russes étaient morts, 6 000 faits prisonniers ... Les Japonais sauvèrent les marins russes et la paix, conclue tout de suite par le tsar, fit libérer les prisonniers. Ceux-ci rapatriés à Cronstadt, l’île-arsenal située à 30 km de Petrograd, formèrent un noyau dur pour la révolution de 1917. » Alain GUILLERM, Rosa Luxemburg. La rose rouge, Jean Picollec, 2002, p. 109.
[6] Cf. les photos pp. 65-103 de l’ouvrage collectif dirigé par LÖWY Michael, Révolutions, Hazan, 2000.
[7] LUXEMBURG Rosa, Œuvres I, Maspero, 1976, pp. 114-115, 146, 150, 153-155, 161.
[8] Voir MARIE Jean-Jacques, Le Dimanche rouge, Larousse, 2008, et COQUIN François-Xavier, 1905, La Révolution russe manquée, Éditions Complexe, 1985.
[9] TROTSKY Léon, 1905, Éditions de Minuit, 1976, p. 75
[10] Cf. HOUGH Richard, La mutinerie du cuirassé Potemkine, Robert Laffont, 1962 ; et le film d’EISENSTEIN Sergueï, Le cuirassé Potemkine, DVD MK2, 2008.
[11] Sur cette organisation unitaire nouvelle du prolétariat, on pourra consulter l’outil majeur d’Oskar ENWEILER, Les Soviets en Russie, Éditions Gallimard, 1972.
[12] TROTSKY Léon, 1905, ibid, p. 99-100 ; « Il y avait un délégué par groupe de 500 ouvriers. Les petites entreprises industrielles s’unissaient pour former des groupes d’électeurs ... » (note de bas de page)
[13] TROTSKY Léon, 1905, ibid, p. 59
[14] Cf. SOUVARINE Boris, Staline, Éditions Gérard Lebovici, 1985, p. 94 ; COQUIN F.-X., ibid., p. 145 : « L’arrestation, début décembre, des leaders du soviet de Saint-Péterbourg, puis celle des insurgés de Moscou inaugurent une chasse aux suspects sans précédent dans le pays : en un mois, de la mi-décembre à la mi-janvier, on ne compte pas moins de 1 700 arrestations dans la seule capitale et le nombre total des personnes incarcérées ou déportées dépasse 50 000 à la mi-avril. Au point qu’il faudra renforcer de simples étudiants le corps des magistrats pour tenter de décongestionner des prisons surpeuplées. »
[15] TROTSKY Léon, 1905, ibid, pp. 222-225 et 385.
[16] LENINE, Les enseignements de l’insurrection de Moscou, Prolétari n°2 d’août 1906, p. 566 des Œuvres choisies, sinon T. 11.
[17] LENINE, Rapport sur la révolution de 1905, rédigé en janvier 1917, p. 773 et 779 des Œuvres choisies, sinon T. 23.
[18] LENINE, Lettres de Loin, publié dans la Pravda de mars 1917, p. 23 et 24 des Œuvres choisies, sinon T. 23
[19] Existe-t-il un travail d’ensemble sur cette fraction ?
[20] Il est, d’ailleurs, un des inspirateurs du Lénine de L’État et la Révolution.
[21] PANNEKOEK Anton, Die taktischen Differenzen in der Arbeiterbewegung, Hambourg, Erdmann Dubber, 1909, in BRICIANER Serge, Pannekoek et les Conseils ouvriers, EDI, 1969, p. 54, 58, 66, 78, 80.
[22] PANNEKOEK Anton, « La théorie et la pratique », Neue Zeit, 1910, in Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 204-205.
[23] PANNEKOEK Anton, « Action de masse et révolution », Neue Zeit, 1912, in Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 300-302.
[24] KAUTSKY Karl, « La nouvelle tactique », Neue Zeit, 1912, in Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 371 et 384.
[25] Et ceci deux ans avant le premier conflit mondial, dans la lignée des travaux de Marx : « Lorsqu’au mois de janvier dernier, après les élections au Reichstag, je me préparai à achever, du moins dans ses grandes lignes, ce travail de vulgarisation des théories économiques de Marx, je me heurtai soudain à une difficulté inattendue. Je ne parvenais pas à exposer d’une façon suffisamment claire le processus de la production capitaliste, dans ses rapports concrets, ainsi que ses limites objectives historiques. En examinant la chose de plus près, je m’aperçus qu’il ne s’agissait pas là d’une simple question d’exposition, mais d’un problème qui, au point de vue théorique, touche au contenu du deuxième tome du Capital de Marx, et qui, en même temps, est en rapports étroits avec la politique impérialiste actuelle et ses racines économiques. (p. 18, in LUXEMBURG Rosa, Œuvres III, L’accumulation du capital, tome I, Maspero, 1972)
[26] Cf. pages 40, 43, 111-112 et 129-130, in LUXEMBURG Rosa, Œuvres III, L’accumulation du capital, tome II, Maspero, 1972.
Première partie - L’envol : 1881 - 1913
1881 : les partisans de la Volonté du peuple (« Narodnaïa Volia) liquident le tsar Alexandre II. Ils croyaient pouvoir opérer une transformation de la société sans le peuple, par des actes individuels exemplaires. Après ce baroud d’honneur, l’organisation terroriste cessa d’exister.
1882 : Plekhanov [2] ancien populiste, traduit en russe le « Manifeste du Parti Communiste ».
1900 : fondation de l’Iskra, par des marxistes russes en exil (Plekhanov,Lénine), et de son réseau de révolutionnaires professionnels, qui cherchent à constituer un cadre unifié surmontant les particularismes ; « Ceux qui ne voient dans le « plan » de l’Iskra que de la « littérature » [...] ont pris pour le but ce qui, au moment actuel, n’est que le moyen le plus indiqué. [...] La mise sur pied d’un journal politique pour toute la Russie - était-il dit dans l’Iskra, - doit être le fil conducteur : en le suivant nous pourrons sans cesse développer, approfondir et élargir cette organisation (c’est-à-dire l’organisation révolutionnaire toujours prête à appuyer toute protestation et toute effervescence). Dites-moi, s’il vous plaît : lorsque les maçons posent en différents points les pierres d’un édifice immense, aux formes absolument inédites, ils tendent un fil qui les aide à trouver la place juste, leur indique le but final de tout le travail ... » [3]. - Constitution du Bureau Socialiste International (BSI), organe permanent de liaison de la Deuxième internationale, qui siège à Bruxelles. - Le PSD (Parti social-démocrate de Pologne), fondé en 1893 devient le SDKPiL (et de Lituanie).
1903 : 17 juillet - 10 août (30-23) : à Bruxelles puis Londres, IIe Congrès du POSDR avec l’apparition des tendances menchevique et bolchevique. Lénine avait initié la distinction entre organisation unitaire et parti de la classe en publiant, en 1902, Que Faire ? : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. [...] Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement amorcé dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions. Il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. [...] La centralisation des fonctions clandestines de l’organisation ne signifie nullement la centralisation de toutes les fonctions du mouvement. [...] Et cela est vrai non seulement pour la presse, mais aussi pour toutes les fonctions du mouvement, jusques et y compris les manifestations. La participation la plus active et la plus large de la masse à une manifestation, loin d’avoir à en souffrir, gagnera beaucoup si une « dizaine » de révolutionnaires éprouvés, au moins aussi bien dressés professionnellement que notre police, en centralisent tous les aspects clandestins : confection de tracts, élaboration d’un plan approximatif, nomination d’une équipe de dirigeants pour chaque quartier de la ville, chaque groupe d’usines, chaque établissement d’enseignements, etc. [...] La centralisation des fonctions les plus conspiratives par l’organisation des révolutionnaires, loin d’affaiblir, enrichira et étendra l’action d’une foule d’autres organisations qui s’adressent au grand public et qui, pour cette raison, sont aussi peu réglementés et aussi peu conspiratives que possibles : associations professionnelles des ouvriers, cercles ouvriers d’instruction et de lecture de publications illégales, cercles socialistes, et aussi cercles démocratiques pour toutes les autres couches de la population, etc., etc. Ces cercles, associations professionnelles des ouvriers et organisations sont nécessaires partout ; il faut qu’ils soient le plus nombreux et que leurs fonctions soient le plus variées possible ; mais il est absurde et nuisible de les confondre avec l’organisation des révolutionnaires ... » [4]
1905 : Sur fond de défaite militaire (victoire navale japonaise décisive de Tsushima du 27 mai 1905) [5], première révolution russe [6], qui apportait un puissant courant d’air frais dans l’atmosphère vicieux du syndicalisme et du parlementarisme dominant l’Internationale et son parti le plus puissant, le SPD :
« C’est par le prolétariat que l’absolutisme doit être renversé en Russie. Mais le prolétariat a besoin pour cela d’un haut degré d’éducation politique, de conscience de classe et d’organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans les tracts, mais cette éducation, il l’acquerra à l’école politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révolution en marche. D’ailleurs, l’absolutisme ne peut pas être renversé n’importe quand, à l’aide simplement d’une dose suffisante « d’efforts » et de « persévérance ». La chute de l’absolutisme n’est qu’un signe extérieur de l’évolution intérieure des classes dans la société russe. [...] Ainsi ce problème en apparence si simple, si peu complexe, purement mécanique : le renversement de l’absolutisme exige tout un processus social très long ; il faut que le terrain social soit labouré de fond en comble, que ce qui est en bas apparaisse à la surface, que ce qui est en haut soit enfoui profondément, que « l’ordre » apparent se mue en chaos et qu’à partir de « l’anarchie » apparente soit créé un ordre nouveau. [...] Dans la révolution où la masse elle-même paraît sur la scène politique, la conscience de classe devient concrète et active. [...] Six mois de révolution feront davantage pour l’éducation de ces masses que dix ans de réunions publiques et de distributions de tracts. [...] Mais pour accomplir une action politique de masse, il faut d’abord que le prolétariat se rassemble en masse ; pour cela il faut qu’il sorte des usines et des ateliers, des mines et des hauts fourneaux et qu’il surmonte cette dispersion et cet éparpillement auxquels le condamne le joug capitaliste. [...] la révolution russe actuelle éclate à un point de l’évolution historique situé déjà sur l’autre versant de la montagne, au-delà de l’apogée de la société capitaliste. [...] elle apparaît moins comme l’héritière des vieilles révolutions bourgeoise que comme le précurseur d’une nouvelle série de révolutions prolétariennes. Le pays le plus arriéré, précisément parce qu’il a mis un retard impardonnable à accomplir sa révolution bourgeoise, montre au prolétariat d’Allemagne et des pays capitalistes les plus avancés les voies et les méthodes de la lutte de classe à venir. [...] Il importe au contraire que les ouvriers allemands apprennent à regarder la révolution russe comme leur propre affaire ; [...] une lutte qui n’est pas seulement une petite guerre de grenouilles et de rats dans les eaux stagnantes du parlementarisme bourgeois, [...] Il n’existe pas deux espèces de luttes distinctes de la classe ouvrière, l’une de caractère politique, et l’autre de caractère économique, il n’y a qu’une seule lutte de classe, visant à la fois à limiter les effets de l’exploitation capitaliste et à supprimer cette exploitation en même temps que la société bourgeoise. » [7]
9 janvier (22) : « Dimanche rouge » [8] à Saint-Pétersbourg ; « Mais la signification essentielle du 9 janvier ne réside pas dans le cortège symbolique qui s’avança vers le Palais d’Hiver. La soutane de Gapone n’était qu’un accessoire. Le véritable acteur, c’était le prolétariat. Il commence par une grève, s’unifie, formule des exigences politiques, descend dans la rue, attire à lui toutes les sympathies, tout l’enthousiasme de la population, se heurte à la force armée et ouvre la révolution russe. » [9] - Juin : mutinerie sur le cuirassé Potemkine en mer Noire. [10] - Octobre : naissance du Soviet [11] de Saint-Pétersbourg ; « Le conseil des députés ouvriers fut formé pour répondre à un besoin pratique, suscité par les conjonctures d’alors : il fallait avoir une organisation jouissant d’une autorité indiscutable, libre de toute tradition, qui grouperait du premier coup les multitudes disséminées et dépourvues de liaison ; [...] Comme le seul lien qui existât entre les masses prolétaires, dépourvues d’organisation, était le processus de la production, il ne restait qu’à attribuer le droit de représentations aux entreprises et aux usines. » [12]- Parution du premier numéro des Izvestia du Soviet. - Décembre : les membres des soviets sont arrêtés et les tentatives d’insurrections sont écrasées :
« Le premier flot de la révolution russe s’est brisé contre la grossière incapacité politique du moujik qui, dans son village, dévastait le domaine du seigneur pour mettre la main sur ses terres et qui ensuite, revêtu de l’uniforme des casernes, fusillait les ouvriers. » [13] - « Ce prolétariat venait de payer d’environ 15 000 personnes morts, 20 000 blessées et 80 000 emprisonnés ses premières conquêtes politiques, la diminution de la journée de travail, l’élévation des salaires, un droit syndical de fait sinon légal. Mais son élite avait surtout pris conscience de sa force et de ses faiblesses ... » [14]
« L’histoire du soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, c’est l’histoire de cinquante journées. Le 13 octobre, l’assemblée constitutive du soviet tenait sa première séance. Le 3 décembre, la séance du soviet était interrompue par les soldats du gouvernement. [...] Le soviet organisait les masses ouvrières, dirigeait les grèves et les manifestations, armait les ouvriers, protégeait la population contre les pogroms. [...] La principale méthode de lutte appliquée par le soviet fut la grève politique générale. L’efficacité révolutionnaire de ce genre de grève réside en ceci que, dépassant le capital, elle désorganise le pouvoir gouvernemental. Plus « l’anarchie » qu’elle entraîne est multiple et variée en ses objectifs, plus la grève se rapproche de la victoire. [...] La classe qui, en suspendant momentanément tout travail, paralyse l’appareil de production et en même temps l’appareil centralisé du pouvoir, en isolant l’une de l’autre les diverses régions du pays et en créant une ambiance d’incertitude générale, cette classe doit être par elle-même suffisamment organisée pour ne pas être la première victime de l’anarchie qu’elle aura provoquée. [...] Le soviet, c’est le premier pouvoir démocratique dans l’histoire de la nouvelle Russie. Le soviet, c’est le pouvoir organisé de la masse même au-dessus de toutes ses fractions. C’est une véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux chambres, sans bureaucratie professionnelle, qui conserve aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés. [...] Le pouvoir révolutionnaire devra résoudre des problèmes socialistes absolument objectifs et, dans cette tâche, à un certain moment, il se heurtera à une grande difficulté : l’état arriéré des conditions économiques du pays. Dans les limites d’une révolution nationale, cette situation n’aurait pas d’issue. La tâche du gouvernement ouvrier sera donc, dès le début, d’unir ses forces avec celles du prolétariat socialiste de l’Europe occidentale. [...] La révolution permanente sera donc de règle pour le prolétariat de Russie ... » [15]
« Décembre a confirmé une autre thèse profonde de Marx, oubliée des opportunistes : l’insurrection est un art, et la principale règle de cet art est l’offensive ... » [16]
« La véritable éducation des masses ne peut jamais être séparée d’une lutte politique indépendante, et surtout de la lutte révolutionnaire des masses elles-mêmes. Seule l’action éduque la classe exploitée, seule elle lui donne la mesure de ses forces, élargit son horizon, accroît ses capacités, éclaire son intelligence et trempe sa volonté. C’est pourquoi les réactionnaires eux-mêmes ont dû reconnaître que l’année 1905, cette année de combat, cette année « folle » a définitivement enterré la Russie patriarcale. [...] Une organisation de masse d’un caractère original se forma dans le feu du combat : les célèbres Soviets de députés ouvriers, assemblées de délégués de toutes les fabriques. [...] Certaines villes de Russie devinrent alors de minuscules « républiques » locales où l’autorité du gouvernement avait été balayée et où les Soviets de députés ouvriers fonctionnaient réellement comme un nouveau pouvoir d’Etat. » [17]
« Si le prolétariat russe n’avait pas pendant trois ans, de 1905 à 1907, livré de grandes batailles de classe et déployé son énergie révolutionnaire, la deuxième révolution n’aurait pu être aussi rapide, [...] La première révolution (1905) a profondément ameubli le terrain, déraciné les préjugés séculaires, éveillé à la vie politique des millions d’ouvriers et des dizaines de millions de paysans ... » [18]
1908 : les Otzovistes [19] Bogdanov, Pokrovski, Lounatcharski, Boubnov, exigent le rappel (« otzyv ») des députés social-démocrates de la IIIe Douma et l’abandon de tout travail dans les organisations légales (syndicats et coopératives ouvrières). Après avoir été un moment majoritaires à l’intérieur du Parti, leur leader Bogdanov est exclu.
1909 : Anton Pannekoek creuse les « divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier », et notamment la question de l’État [20] :
« Tant que l’État leur apparaît comme une puissance suprême, planant au-dessus de la société, les travailleurs cherchent à obtenir de lui, en suppliant ou en revendiquant, des lois destinées à mettre fin à leur misère et surtout à les protéger d’un redoublement d’oppression. Or, dans la lutte, l’expérience leur apprend que les capitalistes utilisent leur hégémonie sur l’État pour défendre contre eux leur hégémonie de classe. Les ouvriers se voient donc contraints de participer à la lutte politique. [...] La puissance de la classe ouvrière se compose donc de ces trois facteurs essentiels : le nombre et l’importance économique, la conscience de classe et le savoir, l’organisation et la discipline. [...] Le révisionnisme, quand il cherche à persuader les travailleurs de tout attendre de la sympathie que la bourgeoisie éprouve soi-disant à leur égard, ruine la conscience de classe si péniblement acquise et fait le jeu de la classe possédante. Car, si l’on enseigne aux ouvriers qu’ils ont plus à espérer de la bonne volonté ou de l’esprit éclairé de la bourgeoisie que de leurs propres forces, ils seront d’autant moins enclins à former des organisations puissantes. [...] Mais les personnes, qui ont une activité au sein du pouvoir d’Etat, n’emploient pas celui-ci uniquement dans l’intérêt de la classe dirigeante, dont elles sont les mandataires, mais aussi dans leur propre intérêt immédiat. Le pouvoir d’État au service de la bourgeoisie acquiert une certaine autonomie et, du coup, semble indépendant. La bureaucratie est une classe spécifique, aux intérêts bien particuliers, qu’elle cherche même à faire valoir contre la bourgeoisie. Cette indépendance, bien entendu n’est qu’une apparence fallacieuse. [...] En Allemagne, le gouvernement des junkers [aristocrates] s’accommode d’une bureaucratie, qui s’enrichit à ses dépens, parce qu’il a besoin contre la classe ouvrière d’un pouvoir d’Etat puissant. [...] Au cours de ces luttes, les syndicats ne se posent nullement en adversaires du capitalisme, mais se situent sur le même terrain que lui. Ils ne combattent pas le fait que la force de travail est une marchandise mais, au contraire, cherche à en obtenir le prix le plus élevé possible. Les syndicats ne peuvent en effet abolir le règne du capitaliste à la fabrique - conséquence naturelle de ce qu’il est maître de la marchandise qu’il a achetée et en dispose à ses fins propres - mais seulement mettre un frein à l’arbitraire patronal, lequel n’est qu’une excroissance, qu’un abus. Leur tâche ne déborde pas le cadre du capitalisme, ils ne vont pas au-delà. » [21]
1912 : Conférence de Prague qui marque la scission définitive entre mencheviks et bolcheviks. - Controverse au sein du SPD, qui se nourrit des riches expériences de lutte du début du XX° siècle :
« Le camarade Kautsky qui conteste tout ce que je viens de dire s’oblige ainsi à rompre des lances avec une autre contradictrice que moi : la réalité. [...] En 1900, c’est la grève de masse des mineurs de Pennsylvanie qui, selon les camarades américains, a fait davantage pour la diffusion des idées socialistes que dix ans d’agitation ; [...] en 1902 celle des mineurs en France, en 1902 encore celle qui paralyse tout l’appareil de production à Barcelone, en solidarité avec les métallurgistes en lutte, en 1902 toujours, la grève de masse démonstrative en Suède pour le suffrage universel égalitaire, la même année en Belgique encore pour le suffrage universel égalitaire également ; [...] en janvier et avril 1903, deux grèves de masse des employés de chemin de fer en Hollande, en 1904 grève de masse des employés des chemins de fer en Hongrie, en 1904 grève démonstrative en Italie pour protester contre les massacres en Sardaigne, en janvier 1905, grève de masse des mineurs dans le bassin de la Ruhr, [...] en 1905 encore grève de masse des travailleurs agricoles en Italie, en 1905 toujours, grève de masse des employés de chemin de fer en Italie, en 1906, grève de masse démonstrative à Trieste pour le suffrage universel égalitaire au Parlement régional, grève couronnée de succès, en 1906, grève de masse des travailleurs des fonderies de Wittkowitz (Moravie) en solidarité avec les 400 hommes de confiance licenciés pour avoir chômé le 1er mai, grève couronnée de succès ; [...] en 1910, grève de masse à Philadelphie, en solidarité avec les employés des tramways en lutte pour le droit de coalition ... » [22]
« Comment, comme ce fut presque toujours le cas au cours de l’histoire de la civilisation, une petite minorité d’exploiteurs a-t-elle pu imposer sa domination à une grande masse populaire exploitée ? [...] Le pouvoir spirituel est le pouvoir le plus important dans le monde humain. [...] Grâce à l’Ecole, l’Eglise, la presse bourgeoise, elle empoisonne sans répit les grandes masses du prolétariat avec les idées bourgeoises. [...] Un petit nombre de personnes bien organisé est toujours plus fort qu’une masse importante mais dépourvue d’organisation. Cette organisation de la classe dominante est le pouvoir d’Etat. [...] Elle est en quelque sorte une gigantesque pieuvre dont les tentacules très fines, mises en mouvement par le cerveau situé au centre, pénètrent dans tous les coins et recoins du pays ; elle constitue un organisme cohérent face auquel les autres hommes, quel que puisse être leur nombre, ne sont que des atomes impuissants. [...] Si le prolétariat veut conquérir le pouvoir d’Etat, il doit vaincre le pouvoir d’Etat, la forteresse où s’est retranchée la classe possédante. Le combat du prolétariat n’est pas simplement un combat contre la bourgeoisie, pour le pouvoir d’Etat en tant qu’objet, c’est aussi un combat contre le pouvoir d’Etat. [...] le contenu de cette révolution, c’est l’anéantissement et la dissolution de l’Etat par ceux du prolétariat. » [23]
Dans ses réponses, Kautsky ne discernait aucun changement de tactique : « Jusqu’à présent, ce qui opposait les sociaux-démocrates aux anarchistes, c’était que les premiers voulaient s’emparer du pouvoir d’Etat et les seconds le détruire. Pannekoek, lui, veut les deux. Mais encore une fois, malheureusement, il n’explicite pas davantage sa position. [...] Et, au cours de ce processus, le but de notre combat politique demeure le même qu’il était auparavant : nous emparer du pouvoir d’Etat en conquérant la majorité au parlement et assurer la prééminence du parlement sur le gouvernement. » [24]. - Rosa Luxemburg finit d’écrire L’accumulation du capital où elle donne les arguments les plus féconds sur les contradictions qui vont agiter le « vieux » capitalisme [25] :
« Le capitalisme se présente à son origine et se développe historiquement dans un milieu social non capitaliste. En Europe occidentale, il baigne d’abord dans le milieu féodal dont il est issu - l’économie de servage dans la campagne, l’artisanat de corporation à la ville - puis, une fois la féodalité abattue, dans un milieu à la fois paysan et artisan, où par conséquent l’économie marchande simple règne dans l’agriculture comme dans l’artisanat. En outre, le capitalisme européen est entouré de vastes territoires où se rencontrent toutes les formes sociales à tous les degrés d’évolution, depuis les hordes communistes de chasseurs nomades jusqu’à la production marchande, paysanne et artisane. [...] Le capital ne peut se passer des moyens de production ni des forces de travail de ces sociétés primitives, qui lui sont en outre indispensables comme débouchés pour son surproduit. Mais pour les dépouiller de leurs moyens de production, leur prendre les forces de travail et les transformer en clients de ses marchandises, il travaille avec acharnement à les détruire en tant que structures sociales autonomes. Cette méthode est du point de vue du capital la plus rationnelle, parce qu’elle est à la fois la plus rapide et la plus profitable. Par ailleurs elle a pour conséquence le développement du militarisme. [...] L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde. [...] Avec le degré d’évolution élevé atteint par les pays capitalistes et l’exaspération de la concurrence des pays capitalistes pour la conquête des territoires non capitalistes, la poussée impérialiste, aussi bien dans son agression contre le monde non capitaliste que dans les conflits plus aigus entre les pays capitalistes concurrents, augmente d’énergie et de violence. Mais plus s’accroissent la violence et l’énergie avec lesquelles le capital procède à la destruction des civilisations non capitalistes, plus il rétrécit sa base d’accumulation. L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. La seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase finale du capitalisme une période de catastrophes. [...] Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son sol nourricier. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale de la production. [...] A un certain degré de développement, cette contradiction ne peut être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale, un système harmonieux en lui-même, fondé non sur l’accumulation mais sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse et donc sur l’épanouissement de toutes les forces productives de la terre. [26]
[2] Cf. BARON, S.H., Plekhanov - The Father of Russian Marxism, Londres, 1963.
[3] V. LENINE, Que Faire ?, p. 238 des Œuvres choisies, sinon T. 5
[4] Cf. pp. 130 et 209, in LENINE, Que Faire ?, des Œuvres choisies, sinon T. 5.
[5] « 5 000 marins russes étaient morts, 6 000 faits prisonniers ... Les Japonais sauvèrent les marins russes et la paix, conclue tout de suite par le tsar, fit libérer les prisonniers. Ceux-ci rapatriés à Cronstadt, l’île-arsenal située à 30 km de Petrograd, formèrent un noyau dur pour la révolution de 1917. » Alain GUILLERM, Rosa Luxemburg. La rose rouge, Jean Picollec, 2002, p. 109.
[6] Cf. les photos pp. 65-103 de l’ouvrage collectif dirigé par LÖWY Michael, Révolutions, Hazan, 2000.
[7] LUXEMBURG Rosa, Œuvres I, Maspero, 1976, pp. 114-115, 146, 150, 153-155, 161.
[8] Voir MARIE Jean-Jacques, Le Dimanche rouge, Larousse, 2008, et COQUIN François-Xavier, 1905, La Révolution russe manquée, Éditions Complexe, 1985.
[9] TROTSKY Léon, 1905, Éditions de Minuit, 1976, p. 75
[10] Cf. HOUGH Richard, La mutinerie du cuirassé Potemkine, Robert Laffont, 1962 ; et le film d’EISENSTEIN Sergueï, Le cuirassé Potemkine, DVD MK2, 2008.
[11] Sur cette organisation unitaire nouvelle du prolétariat, on pourra consulter l’outil majeur d’Oskar ENWEILER, Les Soviets en Russie, Éditions Gallimard, 1972.
[12] TROTSKY Léon, 1905, ibid, p. 99-100 ; « Il y avait un délégué par groupe de 500 ouvriers. Les petites entreprises industrielles s’unissaient pour former des groupes d’électeurs ... » (note de bas de page)
[13] TROTSKY Léon, 1905, ibid, p. 59
[14] Cf. SOUVARINE Boris, Staline, Éditions Gérard Lebovici, 1985, p. 94 ; COQUIN F.-X., ibid., p. 145 : « L’arrestation, début décembre, des leaders du soviet de Saint-Péterbourg, puis celle des insurgés de Moscou inaugurent une chasse aux suspects sans précédent dans le pays : en un mois, de la mi-décembre à la mi-janvier, on ne compte pas moins de 1 700 arrestations dans la seule capitale et le nombre total des personnes incarcérées ou déportées dépasse 50 000 à la mi-avril. Au point qu’il faudra renforcer de simples étudiants le corps des magistrats pour tenter de décongestionner des prisons surpeuplées. »
[15] TROTSKY Léon, 1905, ibid, pp. 222-225 et 385.
[16] LENINE, Les enseignements de l’insurrection de Moscou, Prolétari n°2 d’août 1906, p. 566 des Œuvres choisies, sinon T. 11.
[17] LENINE, Rapport sur la révolution de 1905, rédigé en janvier 1917, p. 773 et 779 des Œuvres choisies, sinon T. 23.
[18] LENINE, Lettres de Loin, publié dans la Pravda de mars 1917, p. 23 et 24 des Œuvres choisies, sinon T. 23
[19] Existe-t-il un travail d’ensemble sur cette fraction ?
[20] Il est, d’ailleurs, un des inspirateurs du Lénine de L’État et la Révolution.
[21] PANNEKOEK Anton, Die taktischen Differenzen in der Arbeiterbewegung, Hambourg, Erdmann Dubber, 1909, in BRICIANER Serge, Pannekoek et les Conseils ouvriers, EDI, 1969, p. 54, 58, 66, 78, 80.
[22] PANNEKOEK Anton, « La théorie et la pratique », Neue Zeit, 1910, in Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 204-205.
[23] PANNEKOEK Anton, « Action de masse et révolution », Neue Zeit, 1912, in Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 300-302.
[24] KAUTSKY Karl, « La nouvelle tactique », Neue Zeit, 1912, in Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 371 et 384.
[25] Et ceci deux ans avant le premier conflit mondial, dans la lignée des travaux de Marx : « Lorsqu’au mois de janvier dernier, après les élections au Reichstag, je me préparai à achever, du moins dans ses grandes lignes, ce travail de vulgarisation des théories économiques de Marx, je me heurtai soudain à une difficulté inattendue. Je ne parvenais pas à exposer d’une façon suffisamment claire le processus de la production capitaliste, dans ses rapports concrets, ainsi que ses limites objectives historiques. En examinant la chose de plus près, je m’aperçus qu’il ne s’agissait pas là d’une simple question d’exposition, mais d’un problème qui, au point de vue théorique, touche au contenu du deuxième tome du Capital de Marx, et qui, en même temps, est en rapports étroits avec la politique impérialiste actuelle et ses racines économiques. (p. 18, in LUXEMBURG Rosa, Œuvres III, L’accumulation du capital, tome I, Maspero, 1972)
[26] Cf. pages 40, 43, 111-112 et 129-130, in LUXEMBURG Rosa, Œuvres III, L’accumulation du capital, tome II, Maspero, 1972.
Re: Communisme : le devoir de mémoire
appreciez aujourd'hui lles fastes des celebrations de la Chine a propos de mao et dela revolution chinoise
c'est digne de Hollywood annees 50, et toutes les teles se prosternent........................ils ont du oublier une part de l'histoire
le depart du defile montrait la puissance militaire de la Chine, tres impressionnant et aussi tres inquietant
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Étincelles de la Gauche marxiste russe : 1881 - 1923 (2)
Deuxième partie - L’épreuve : 1914-1915
1914
Février : traduite devant le tribunal de Francfort pour un discours anti-militariste, Rosa Luxemburg se défend hardiment : « Monsieur le procureur, nous autres social-démocrates, nous ne déchaînons jamais la haine [...] Nous sommes les millions de ceux qui font vivre la société par le travail de leurs mains [...] je dis clairement où se situe le centre de gravité de la vie politique et des destinées de l’Etat : dans la conscience, dans la volonté lucide, dans la résolution de la grande masse laborieuse. Et c’est exactement de la même manière que nous concevons la question du militarisme. Le jour où la classe ouvrière comprend et décide de ne plus tolérer de guerres, la guerre devient impossible. » [1] - Parution à Saint-Pétersbourg de Borba, inspirée par Trotsky, organe de l’Organisation inter-rayons de la capitale. -
31 juillet : assassinat de Jean Jaurès ; sur sa tombe ouverte, Léon Jouhaux annonce le ralliement de la CGT à l’Union sacrée. Le syndicaliste anarchiste Benoît Broutchoux [2] et 41 militants CGT du Nord sont arrêtés, puis envoyés sur le front. - Manifeste bolchevik contre la guerre et arrestation des députés. En Allemagne, tous les députés SPD votent les crédits de guerre, certains par « discipline de parti » ; protestations de nombreuses sections locales du SPD concernant la guerre ; réunion chez Rosa Luxemburg des opposants à l’Union sacrée. Ce noyau deviendra en 1916 la Ligue Spartakus. - Le parti socialiste de Serbie, pourtant le plus directement en position pour faire valoir un droit à une « guerre défensive » face à l’agression autrichienne, vote contre les crédits de guerre : « Contre deux cents oui, un seul Non, celui du socialiste Liaptchevitch, fut accueilli par un silence de mort. Tous ressentirent la force de cette provocation qui restera en notre mémoire comme un souvenir des plus brûlants. » [3]
Septembre : Trotsky rédige L’Internationale et la guerre [4] ; il y explique le gigantesque travail accompli par la IIe Internationale et assure que la nouvelle époque va apprendre au prolétariat à « combiner les vieilles armes de la critique avec la nouvelle critique des armes ». Il affirme : « Ce n’est pas le socialisme qui s’est effondré, mais sa forme historique extérieure temporaire. L’idée révolutionnaire commence sa nouvelle vie en brisant sa rigide carapace. [...] La vieille taupe de l’histoire est en train de creuser ses galeries et nul n’a le pouvoir de l’arrêter. [...] Le livre tout entier, de la première à la dernière page, a été écrit avec dans la tête l’idée de la Nouvelle Internationale toujours présente, cette Nouvelle Internationale qui doit naître du cataclysme mondial actuel, l’Internationale du dernier conflit et de la victoire finale. » [5]
2 décembre : Au cœur des ténèbres, courageux et déterminé, Karl Liebknecht, devant ses collègues parlementaires, désobéit seul : « Je motive comme suit mon vote sur le projet qui nous est soumis aujourd’hui : - Cette guerre, qu’aucun des peuples qui y sont engagés n’a voulue, n’a pas éclaté pour le bien du peuple allemand ni d’aucun autre peuple. Il s’agit d’une guerre impérialiste, d’une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial, pour la domination politique de territoires considérables où prendrait pied le capital industriel et bancaire. Au point de vue de la concurrence des armements, il s’agit d’une guerre préventive, solidairement provoquée par le parti militaire allemand et autrichien, dans les ténèbres du semi-absolutisme et de la diplomatie secrète. Il s’agit aussi d’une entreprise bonapartiste, tendant à démoraliser et à détruire le mouvement ouvrier qui grandit. [...] Une paix rapide et qui ne déshonore personne, une paix sans conquêtes, voilà ce qu’il faut exiger. Tout effort en ce sens sera le bienvenu. Seul, le renforcement continu et simultané des courants en faveur d’une telle paix dans tous les pays belligérants, peut arrêter la sanglante tuerie avant l’épuisement total de tous les peuples qui y sont engagés. Seule, une paix basée sur la solidarité internationale des travailleurs et sur la liberté de tous les peuples, peut être une paix durable. [...] J’accepte les crédits en tant qu’ils sont destinés à pallier la misère, bien que je les trouve notoirement insuffisants. J’accepte également ce qui peut être fait pour adoucir le rude sort de nos frères du front, des blessés et des malades, à qui va ma pitié sans bornes ; sur ce point aussi, rien de ce qu’on peut demander ne sera excessif. Mais, - par protestation contre la guerre, contre ceux qui en portent la responsabilité, contre ceux qui la dirigent, contre la politique capitaliste dont elle est sortie, contre les fins capitalistes qu’elle poursuit, contre les projets d’annexion, contre la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise, contre la dictature militaire, contre l’abandon des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd’hui encore, gouvernement et classes dirigeantes, - je repousse les crédits de guerre demandés. » [6]
1915
Boukharine se lie avec deux jeunes bolcheviks, Nikolai Krylenko et Elena Rozmirovitch, avec qui il constitue le « groupe de Baugy » (village proche de Lausanne). [7] Ils décident de publier, contre l’avis de Lénine, un nouveau journal du parti, Zvezda (L’Etoile). Boukharine s’attelle aussi à pénétrer la nature du capitalisme moderne dans L’Economie mondiale et l’Impérialisme, à fouiller la théorie marxiste sur l’Etat - dans un article intitulé « Vers une théorie de l’Etat impérialiste » - et à rejeter les slogans « d’autodétermination » ou de « libération nationale ».
- Février : avec d’autres anarchistes internationalistes (Alexandre Berkman, Emma Goldman, Domela Nieuwenhuis, Alexandre Shapiro), Errico Malatesta publie un Manifeste contre la guerre [8] : "À tous les soldats de tous les pays qui ont la conviction de combattre pour la justice et la liberté, nous devons expliquer que leur héroïsme et leur vaillance ne serviront qu’à perpétuer la haine, la tyrannie et la misère. [...] Nous devons profiter de tous les mouvements de révolte, de tous les mécontentements, pour fomenter l’insurrection, pour organiser la Révolution de laquelle nous attendons la fin de toutes les iniquités sociales. Pas de découragement, même devant une calamité comme la guerre actuelle ..."
- Mars : Liebknecht et Otto Rühle, seuls contre les crédits de guerre. - Conférence socialiste internationale des Femmes à Berne sous l’impulsion de Clara Zetkin (du 26 au 28).
- Avril : conférence à Berne de l’Internationale des jeunes socialistes, animée par Willi Münzenberg [9], qui se proclame indépendante de la IIe Internationale (du 5 au 7). - Unique numéro de Die Internationale en Allemagne. - À Paris, Trotsky dirige le journal internationaliste Naché Slovo et rencontre le noyau de La Vie ouvrière (Monatte, Rosmer et Martinet). -
Incarcérée depuis février 1915, Rosa Luxemburg fait sortir clandestinement la Brochure de Junius [10] : « Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment. Et au cœur de ce sabbat de sorcière s’est produit une catastrophe de portée mondiale : la capitulation de la social-démocratie internationale. Ce serait pour le prolétariat le comble de la folie que de se bercer d’illusions à ce sujet ou de voiler cette catastrophe : c’est le pire qui pourrait lui arriver. [...] Son but, sa libération, il l’atteindra s’il sait s’instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l’autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu’au fond des choses, c’est l’air, la lumière sans lesquels il ne peut vivre. [...] Une chose est certaine, la guerre mondiale représente un tournant pour le monde. C’est une folie insensée de s’imaginer que nous n’avons qu’à laisser passer la guerre, comme le lièvre attend la fin de l’orage sous un buisson pour reprendre ensuite gaiement son petit train. La guerre mondiale a changé les conditions de notre lutte et nous a changés nous-mêmes radicalement. [...] Pour la première fois, le fauve que l’Europe capitaliste lâchait sur les autres continents fait irruption d’un seul bond en plein milieu de l’Europe. [...] Mais le déchaînement actuel du fauve impérialiste dans les campagnes européennes produit encore un autre résultat qui laisse le « monde civilisé » tout à fait indifférent : c’est la disparition massive du prolétariat européen. [...] C’est notre force, c’est notre espoir qui est fauché quotidiennement sur ces champs de bataille par rangs entiers, comme des épis tombent sous la faucille ; [...] Cette folie cessera le jour où les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle couvrant à la fois le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le rauque hurlement des hyènes capitalistes, en poussant le vieux et puissant cri de guerre du Travail : prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » [11]
- Mai : l’Exécutif du PS italien décide, sous l’insistance de Rakovsky, de tout faire pour organiser une conférence internationale. - tract de Liebknecht, « L’ennemi est dans notre pays ».
- Juillet : fondation du Comité des ouvriers de la Clyde (chantier naval en Ecosse). -
septembre : conférence socialiste internationale de Zimmerwald [12] dont Trotsky raconte ainsi l’équipée (du 5 au
: « L’organisation même de la conférence fut à la charge de Grimm, leader socialiste de Berne, qui ... prépara pour les réunions un local à dix kilomètres de Berne, dans le petit village de Zimmerwald (...) Les délégués prirent place, en se serrant, dans quatre voitures et gagnèrent la montagne. Les passants considéraient avec curiosité ce convoi extraordinaire. Les délégués eux-mêmes plaisantaient, disant qu’un demi-siècle après la fondation de la Première Internationale, il était possible de transporter tous les internationalistes dans quatre voitures. Mais il n’y avait aucun scepticisme dans ce badinage. Le fil de l’histoire casse souvent. Il faut faire un nouveau noeud. C’est ce que nous allions faire à Zimmerwald. » [13]
- Novembre : manifestations de femmes contre la vie chère à Berlin. - Manifestations en Angleterre contre le procès et la condamnation de John Maclean. - Assassinat aux USA du militant IWW anti-guerre Joe Hill. [14] - Parution à Pékin de la revue de Chen Duxiu, Xiang Qiangnang.
- Décembre : 18 députés SPD, dont le président du groupe Hugo Haase, votent au Reichstag contre les crédits de guerre. -
Parution de la revue Vorbote, dans laquelle Pannekoek rédige l’introduction : « La catastrophe présente ne signifie pas simplement que le prolétariat s’est révélé trop faible pour empêcher la guerre. Elle signifie également que les méthodes du temps de la II° Internationale sont incapables de hisser la puissance matérielle et spirituelle au niveau nécessaire pour briser la puissance de la classe dominante. C’est pourquoi la guerre mondiale doit constituer un tournant décisif dans l’histoire du mouvement ouvrier. » Il fallait en finir avec les partis traditionnels « dont la social-démocratie est le modèle. Il s’agit d’une organisation gigantesque et fortement articulée, presque un Etat dans l’Etat, avec ses fonctionnaires, ses finances, sa presse propres, avec son univers spirituel, son idéologie spécifique (le marxisme). Par son caractère général, elle est adaptée à la pacifique phase pré-impérialiste ; les fonctionnaires, secrétaires, agitateurs, parlementaires, les théoriciens et les publicistes qui, par milliers et par milliers [15], forment déjà une caste déterminée, un groupe aux intérêts bien particuliers, régentent l’organisation au plan matériel comme au plan spirituel ; [...] Ce n’est point par hasard si, tous tant qu’ils sont, Kautsky en tête, ils ne veulent pas entendre parler de lutte réelle, acharnée contre l’impérialisme. Leurs intérêts vitaux s’opposent à la nouvelle tactique, laquelle mettrait en danger leur existence de fonctionnaires. Leur travail tranquille, dans les bureaux ou les salles de rédaction, dans les conférences et les comités, quand ils ne se mêlent pas d’écrire quelque article savant ou non, est menacé par les tempêtes de l’ère impérialiste. » [16]
Lénine va lui aussi tenter d’analyser les contradictions qui ont emmené le capitalisme a se vautrer dans la barbarie impérialiste : « Contre le groupe franco-anglais s’est dressé un autre groupe capitaliste, le groupe allemand, encore plus rapace, encore plus doué pour le brigandage, qui est venu s’asseoir au banquet du festin capitaliste alors que toutes les places étaient déjà prises, apportant avec lui de nouveaux procédés de développement de la production capitaliste, une meilleure technique et une organisation incomparable dans les affaires ... La voilà, l’histoire économique ; la voilà l’histoire diplomatique de ces dernières dizaines d’années, que nul ne peut méconnaître. Elle seule vous indique la solution du problème de la guerre et vous amène à conclure que la présente guerre est, elle aussi, le produit ... de la politique de deux colosses qui, bien avant les hostilités, avaient étendu sur le monde entier les tentacules de leur exploitation financière et s’étaient partagé économiquement le monde. Ils devaient se heurter, car du point de vue capitaliste, un nouveau partage de cette domination était devenu inévitable. » [17]
- En réponse aux critiques qu’avait soulevé L’accumulation du capital, Rosa Luxemburg précisait son analyse : « L’impérialisme actuel n’est pas comme dans le schéma de Bauer, le prélude à l’expansion capitaliste mais la dernière étape de son processus historique d’expansion : la période de la concurrence mondiale accentuée et généralisée des états capitalistes autour des derniers restes de territoires non capitalistes du globe. Dans cette phase finale, la catastrophe économique et politique [18] constitue l’élément vital, le mode normal d’existence du capital, autant qu’elle l’avait été dans sa phase initiale, celle de « l’accumulation primitive ». La découverte de l’Amérique et de la voie maritime pour l’Inde n’était pas simplement un exploit théorique de l’esprit et de la civilisation humaine, comme le veut la légende libérale, mais avait entraîné une suite de massacres collectifs des populations primitives du Nouveau Monde, et introduit un trafic d’esclaves sur une grande échelle avec les peuples d’Asie et d’Afrique ; de même, dans la phase finale de l’impérialisme, l’expansion économique du capital est indissolublement liée à la série de conquêtes coloniales et de guerres mondiales que nous connaissons. Le trait caractéristique de l’impérialisme en tant que lutte concurrentielle suprême pour l’hégémonie mondiale capitaliste n’est pas seulement l’énergie et l’universalité de l’expansion - signe spécifique que la boucle de l’évolution commence à se refermer - mais le fait que la lutte décisive pour l’expansion rebondit des régions qui étaient l’objet de sa convoitise vers les métropoles. Ainsi l’impérialisme ramène la catastrophe, comme mode d’existence, de la périphérie de son champ d’action à son point de départ. Après avoir livré pendant quatre siècles l’existence et la civilisation de tous les peuples non capitalistes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Australie à des convulsions incessantes et au dépérissement en masse, l’expansion capitaliste précipite aujourd’hui les peuples civilisés de l’Europe elle-même dans une suite de catastrophes dont le résultat final ne peut être que la ruine de la civilisation ou l’avènement de la production socialiste. A la lumière de cette conception, l’attitude du prolétariat à l’égard de l’impérialisme est celle d’une lutte générale contre la domination du capital. La ligne tactique de sa conduite leur est dictée par cette alternative historique. » [19]
[1] Cité par J.P. NETTL, La vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg, tome I, François Maspero, 1972, pp. 469 et 472.
[2] Voir la BD « Les aventures épatantes et véridiques de Benoît Broutchoux », par Phil et Callens, au Dernier Terrain Vague, 1980.
[3] TROTSKY, La guerre et la révolution - le naufrage de la IIe Internationale, les débuts de la IIIe Internationale, tome I, La Tête de Feuilles, 1974, p. 108.
[4] Brochure, publiée en Suisse et diffusée clandestinement en Allemagne par les gauches.
[5] Nous ne retrouvons plus la référence de cette citation dans l’édition pré-citée de l’ouvrage de Trotski, merci de nous faire parvenir l’information.
[6] pp. XXXV et XXXVI, in LIEBKNECHT Karl, Lettres du front et de la geôle (1916-1918), Éditions du Sandre, 2007.
[7] Les résolutions et les thèses du groupe de Baugy sont reproduites dans l’ouvrage de Olga Hess GANKIN et H. FISHER, The Bolsheviks and the World War : The Origin of The Third International, Stanford, 1940, p. 187-191.
[8] Comme la social-démocratie et le syndicalisme, le courant anarchiste va dégager de l’épreuve de la guerre des fractions internationalistes. Cf. GUERIN Daniel, Anthologie de l’anarchisme, Ni Dieu ni Maître, t. 2, La Découverte, 2002.
[9] Cf. DUGRAND Alain et LAURENT Frédéric, Willi Münzenberg, artiste en révolution (1889-1940), Fayard, 2008.
[10] « En sortant de prison (fin janvier 1916), Rosa avait retrouvé tel quel le manuscrit de sa brochure sur La crise de la social-démocratie. Les difficultés techniques d’une publication illégale, l’arrestation ou la mobilisation sous les drapeaux de la plupart des militants sociaux-démocrates sympathisants en avaient jusque-là empêché l’impression. Ces obstacles furent rapidement surmontés et la brochure parut en avril 1916, soit une année après sa rédaction. » in FRÖLICH Paul, Rosa Luxemburg, L’Harmattan, 1991, p. 269-270.
[11] LUXEMBURG Rosa, La crise de la social-démocratie, Spartacus, 1993, pp. 28-29, 32, 153 et 155.
[12] Après le ralliement infâme des partis socialistes les plus importants, surtout le Parti français et le SPD, la IIe Internationale se consume dans les flammes de la guerre mondiale. Malgré le coup de massue de la trahison, la minorité qui s’était très tôt prononcée contre la guerre (Congrès de Stuttgart en 1907, puis de Bâle en 1912) va résister. Et la réalité hideuse de la guerre avec son cortège de morts, de mutilés sur le front et de misère à l’arrière va sortir de nombreux ouvriers des vapeurs de l’ivresse nationaliste. En mars 1915 a lieu, en Allemagne, la première manifestation contre la guerre de femmes mobilisées dans la production d’armement. Au même moment, en Suisse, ont lieu deux Conférences internationales socialistes, celle des Femmes (25-27 mars) et celle des Jeunesses (4-6 avril). Ce réveil de la lutte de classe, alliée aux initiatives des révolutionnaires qui, dans des circonstances très dangereuses, font de la propagande contre la guerre, va permettre la tenue de cette Conférence de Zimmerwald où 37 délégués de 12 pays d’Europe vont se réunir. On peut consulter la page internet : http://www.marxists.org/francais/inter_ ... erwald.htm
[13] Ma Vie ; voir aussi Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale de Rosmer, chapitre XVI
[14] Cf. ROSEMONT Franklin, Joe Hill. Les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière révolutionnaire, Éditions CNT-RP, 2008 et ZINN Howard, Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2005.
[15] Cf. note 12 du bas de la page 123 : « Il est difficile d’avoir une idée précise du nombre d’individus composant ce fameux « appareil ». Suivant un auteur soviétique, les syndicats libres rémunéraient en 1907, 2 656 permanents ; si l’on ajoute à ce nombre celui de leurs homologues des organisations périphériques, on obtient 6 800 personnes au total. Le parti comptait environ 11 à 12 000 permanents, dont 7 500 siégeant dans des assemblées municipales ou d’Etat. On arrive ainsi au chiffre approximatif de 20 000 fonctionnaires appointés directement ou non. Les membres des assemblées parvenaient souvent à un revenu annuel de 9 000 Mk., celui d’un haut fonctionnaire d’Etat ; les autres touchaient en moyenne du parti une rémunération égale à celle d’un petit patron (autour de 3 500 Mk. par an) ... » ; voir aussi BROUÉ Pierre, Révolution en Allemagne, 1977 ; et Carl E. SCHÖRSKE, German Social democracy, 1905-1917. The development of the great schism, Science Editions 1965.
[16] PANNEKOEK Anton, Vorbote n°1, janvier 1916, in BRICIANER Serge, Pannekoek et les Conseils ouvriers, EDI, 1969, p. 121-122.
[17] p. 413, in LÉNINE, « La guerre et la Révolution », Œuvres, tome 24.
[18] Comme Engels qui avait prévu la gravité de la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg anticipe les crises (1929-1939 ; 1969 ...) et les horreurs du XX° siècle (deux Guerres mondiales et combien de génocides). Elle avait mis aussi le doigt sur la nouveauté du capitalisme d’Etat - et sur l’expansion du militarisme - qui prendra toute son importance dans les années 1930 : « Surtout l’Etat peut mobiliser, grâce au mécanisme des impôts, des sommes prélevées sur le pouvoir d’achat des consommateurs non capitalistes plus considérables que celles que ceux-ci auraient dépensées pour leur propre consommation. [...] De plus, le pouvoir d’achat des énormes masses de consommateurs, concentré sous la forme de commandes de matériel de guerre faites par l’Etat, sera soustrait à l’arbitraire, aux oscillations subjectives de la consommation individuelle ; l’industrie des armements sera douée d’une régularité presque automatique et rythmique de la production pour le militarisme, grâce à l’appareil de la législation parlementaire et à la presse, qui a pour tâche de faire l’opinion publique. C’est pourquoi ce champ spécifique de l’accumulation capitaliste semble au premier abord être doué d’une capacité d’expansion illimitée. (pp. 128-129 de « Le militarisme, champ d’action du capital », in R. Luxemburg, L’accumulation du capital, tome II, Maspero, 1972) L’Etat, trésorier central, en mobilisant la société, en canalisant les finances et les commandes publiques (contrats d’armements, nationalisations et grands travaux, captation des sciences) va faire bouillir la marmite capitaliste. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le Warfare State sera le siamois du Wellfare State, un Etat providence pour le capitalisme sénile !
[19] p. 222, in LUXEMBURG Rosa, Œuvres III, « Critique des critiques ou : Ce que les épigones ont fait de la théorie marxiste », tome II, Maspero, 1972.
Deuxième partie - L’épreuve : 1914-1915
1914
Février : traduite devant le tribunal de Francfort pour un discours anti-militariste, Rosa Luxemburg se défend hardiment : « Monsieur le procureur, nous autres social-démocrates, nous ne déchaînons jamais la haine [...] Nous sommes les millions de ceux qui font vivre la société par le travail de leurs mains [...] je dis clairement où se situe le centre de gravité de la vie politique et des destinées de l’Etat : dans la conscience, dans la volonté lucide, dans la résolution de la grande masse laborieuse. Et c’est exactement de la même manière que nous concevons la question du militarisme. Le jour où la classe ouvrière comprend et décide de ne plus tolérer de guerres, la guerre devient impossible. » [1] - Parution à Saint-Pétersbourg de Borba, inspirée par Trotsky, organe de l’Organisation inter-rayons de la capitale. -
31 juillet : assassinat de Jean Jaurès ; sur sa tombe ouverte, Léon Jouhaux annonce le ralliement de la CGT à l’Union sacrée. Le syndicaliste anarchiste Benoît Broutchoux [2] et 41 militants CGT du Nord sont arrêtés, puis envoyés sur le front. - Manifeste bolchevik contre la guerre et arrestation des députés. En Allemagne, tous les députés SPD votent les crédits de guerre, certains par « discipline de parti » ; protestations de nombreuses sections locales du SPD concernant la guerre ; réunion chez Rosa Luxemburg des opposants à l’Union sacrée. Ce noyau deviendra en 1916 la Ligue Spartakus. - Le parti socialiste de Serbie, pourtant le plus directement en position pour faire valoir un droit à une « guerre défensive » face à l’agression autrichienne, vote contre les crédits de guerre : « Contre deux cents oui, un seul Non, celui du socialiste Liaptchevitch, fut accueilli par un silence de mort. Tous ressentirent la force de cette provocation qui restera en notre mémoire comme un souvenir des plus brûlants. » [3]
Septembre : Trotsky rédige L’Internationale et la guerre [4] ; il y explique le gigantesque travail accompli par la IIe Internationale et assure que la nouvelle époque va apprendre au prolétariat à « combiner les vieilles armes de la critique avec la nouvelle critique des armes ». Il affirme : « Ce n’est pas le socialisme qui s’est effondré, mais sa forme historique extérieure temporaire. L’idée révolutionnaire commence sa nouvelle vie en brisant sa rigide carapace. [...] La vieille taupe de l’histoire est en train de creuser ses galeries et nul n’a le pouvoir de l’arrêter. [...] Le livre tout entier, de la première à la dernière page, a été écrit avec dans la tête l’idée de la Nouvelle Internationale toujours présente, cette Nouvelle Internationale qui doit naître du cataclysme mondial actuel, l’Internationale du dernier conflit et de la victoire finale. » [5]
2 décembre : Au cœur des ténèbres, courageux et déterminé, Karl Liebknecht, devant ses collègues parlementaires, désobéit seul : « Je motive comme suit mon vote sur le projet qui nous est soumis aujourd’hui : - Cette guerre, qu’aucun des peuples qui y sont engagés n’a voulue, n’a pas éclaté pour le bien du peuple allemand ni d’aucun autre peuple. Il s’agit d’une guerre impérialiste, d’une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial, pour la domination politique de territoires considérables où prendrait pied le capital industriel et bancaire. Au point de vue de la concurrence des armements, il s’agit d’une guerre préventive, solidairement provoquée par le parti militaire allemand et autrichien, dans les ténèbres du semi-absolutisme et de la diplomatie secrète. Il s’agit aussi d’une entreprise bonapartiste, tendant à démoraliser et à détruire le mouvement ouvrier qui grandit. [...] Une paix rapide et qui ne déshonore personne, une paix sans conquêtes, voilà ce qu’il faut exiger. Tout effort en ce sens sera le bienvenu. Seul, le renforcement continu et simultané des courants en faveur d’une telle paix dans tous les pays belligérants, peut arrêter la sanglante tuerie avant l’épuisement total de tous les peuples qui y sont engagés. Seule, une paix basée sur la solidarité internationale des travailleurs et sur la liberté de tous les peuples, peut être une paix durable. [...] J’accepte les crédits en tant qu’ils sont destinés à pallier la misère, bien que je les trouve notoirement insuffisants. J’accepte également ce qui peut être fait pour adoucir le rude sort de nos frères du front, des blessés et des malades, à qui va ma pitié sans bornes ; sur ce point aussi, rien de ce qu’on peut demander ne sera excessif. Mais, - par protestation contre la guerre, contre ceux qui en portent la responsabilité, contre ceux qui la dirigent, contre la politique capitaliste dont elle est sortie, contre les fins capitalistes qu’elle poursuit, contre les projets d’annexion, contre la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise, contre la dictature militaire, contre l’abandon des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd’hui encore, gouvernement et classes dirigeantes, - je repousse les crédits de guerre demandés. » [6]
1915
Boukharine se lie avec deux jeunes bolcheviks, Nikolai Krylenko et Elena Rozmirovitch, avec qui il constitue le « groupe de Baugy » (village proche de Lausanne). [7] Ils décident de publier, contre l’avis de Lénine, un nouveau journal du parti, Zvezda (L’Etoile). Boukharine s’attelle aussi à pénétrer la nature du capitalisme moderne dans L’Economie mondiale et l’Impérialisme, à fouiller la théorie marxiste sur l’Etat - dans un article intitulé « Vers une théorie de l’Etat impérialiste » - et à rejeter les slogans « d’autodétermination » ou de « libération nationale ».
- Février : avec d’autres anarchistes internationalistes (Alexandre Berkman, Emma Goldman, Domela Nieuwenhuis, Alexandre Shapiro), Errico Malatesta publie un Manifeste contre la guerre [8] : "À tous les soldats de tous les pays qui ont la conviction de combattre pour la justice et la liberté, nous devons expliquer que leur héroïsme et leur vaillance ne serviront qu’à perpétuer la haine, la tyrannie et la misère. [...] Nous devons profiter de tous les mouvements de révolte, de tous les mécontentements, pour fomenter l’insurrection, pour organiser la Révolution de laquelle nous attendons la fin de toutes les iniquités sociales. Pas de découragement, même devant une calamité comme la guerre actuelle ..."
- Mars : Liebknecht et Otto Rühle, seuls contre les crédits de guerre. - Conférence socialiste internationale des Femmes à Berne sous l’impulsion de Clara Zetkin (du 26 au 28).
- Avril : conférence à Berne de l’Internationale des jeunes socialistes, animée par Willi Münzenberg [9], qui se proclame indépendante de la IIe Internationale (du 5 au 7). - Unique numéro de Die Internationale en Allemagne. - À Paris, Trotsky dirige le journal internationaliste Naché Slovo et rencontre le noyau de La Vie ouvrière (Monatte, Rosmer et Martinet). -
Incarcérée depuis février 1915, Rosa Luxemburg fait sortir clandestinement la Brochure de Junius [10] : « Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment. Et au cœur de ce sabbat de sorcière s’est produit une catastrophe de portée mondiale : la capitulation de la social-démocratie internationale. Ce serait pour le prolétariat le comble de la folie que de se bercer d’illusions à ce sujet ou de voiler cette catastrophe : c’est le pire qui pourrait lui arriver. [...] Son but, sa libération, il l’atteindra s’il sait s’instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l’autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu’au fond des choses, c’est l’air, la lumière sans lesquels il ne peut vivre. [...] Une chose est certaine, la guerre mondiale représente un tournant pour le monde. C’est une folie insensée de s’imaginer que nous n’avons qu’à laisser passer la guerre, comme le lièvre attend la fin de l’orage sous un buisson pour reprendre ensuite gaiement son petit train. La guerre mondiale a changé les conditions de notre lutte et nous a changés nous-mêmes radicalement. [...] Pour la première fois, le fauve que l’Europe capitaliste lâchait sur les autres continents fait irruption d’un seul bond en plein milieu de l’Europe. [...] Mais le déchaînement actuel du fauve impérialiste dans les campagnes européennes produit encore un autre résultat qui laisse le « monde civilisé » tout à fait indifférent : c’est la disparition massive du prolétariat européen. [...] C’est notre force, c’est notre espoir qui est fauché quotidiennement sur ces champs de bataille par rangs entiers, comme des épis tombent sous la faucille ; [...] Cette folie cessera le jour où les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle couvrant à la fois le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le rauque hurlement des hyènes capitalistes, en poussant le vieux et puissant cri de guerre du Travail : prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » [11]
- Mai : l’Exécutif du PS italien décide, sous l’insistance de Rakovsky, de tout faire pour organiser une conférence internationale. - tract de Liebknecht, « L’ennemi est dans notre pays ».
- Juillet : fondation du Comité des ouvriers de la Clyde (chantier naval en Ecosse). -
septembre : conférence socialiste internationale de Zimmerwald [12] dont Trotsky raconte ainsi l’équipée (du 5 au
- Novembre : manifestations de femmes contre la vie chère à Berlin. - Manifestations en Angleterre contre le procès et la condamnation de John Maclean. - Assassinat aux USA du militant IWW anti-guerre Joe Hill. [14] - Parution à Pékin de la revue de Chen Duxiu, Xiang Qiangnang.
- Décembre : 18 députés SPD, dont le président du groupe Hugo Haase, votent au Reichstag contre les crédits de guerre. -
Parution de la revue Vorbote, dans laquelle Pannekoek rédige l’introduction : « La catastrophe présente ne signifie pas simplement que le prolétariat s’est révélé trop faible pour empêcher la guerre. Elle signifie également que les méthodes du temps de la II° Internationale sont incapables de hisser la puissance matérielle et spirituelle au niveau nécessaire pour briser la puissance de la classe dominante. C’est pourquoi la guerre mondiale doit constituer un tournant décisif dans l’histoire du mouvement ouvrier. » Il fallait en finir avec les partis traditionnels « dont la social-démocratie est le modèle. Il s’agit d’une organisation gigantesque et fortement articulée, presque un Etat dans l’Etat, avec ses fonctionnaires, ses finances, sa presse propres, avec son univers spirituel, son idéologie spécifique (le marxisme). Par son caractère général, elle est adaptée à la pacifique phase pré-impérialiste ; les fonctionnaires, secrétaires, agitateurs, parlementaires, les théoriciens et les publicistes qui, par milliers et par milliers [15], forment déjà une caste déterminée, un groupe aux intérêts bien particuliers, régentent l’organisation au plan matériel comme au plan spirituel ; [...] Ce n’est point par hasard si, tous tant qu’ils sont, Kautsky en tête, ils ne veulent pas entendre parler de lutte réelle, acharnée contre l’impérialisme. Leurs intérêts vitaux s’opposent à la nouvelle tactique, laquelle mettrait en danger leur existence de fonctionnaires. Leur travail tranquille, dans les bureaux ou les salles de rédaction, dans les conférences et les comités, quand ils ne se mêlent pas d’écrire quelque article savant ou non, est menacé par les tempêtes de l’ère impérialiste. » [16]
Lénine va lui aussi tenter d’analyser les contradictions qui ont emmené le capitalisme a se vautrer dans la barbarie impérialiste : « Contre le groupe franco-anglais s’est dressé un autre groupe capitaliste, le groupe allemand, encore plus rapace, encore plus doué pour le brigandage, qui est venu s’asseoir au banquet du festin capitaliste alors que toutes les places étaient déjà prises, apportant avec lui de nouveaux procédés de développement de la production capitaliste, une meilleure technique et une organisation incomparable dans les affaires ... La voilà, l’histoire économique ; la voilà l’histoire diplomatique de ces dernières dizaines d’années, que nul ne peut méconnaître. Elle seule vous indique la solution du problème de la guerre et vous amène à conclure que la présente guerre est, elle aussi, le produit ... de la politique de deux colosses qui, bien avant les hostilités, avaient étendu sur le monde entier les tentacules de leur exploitation financière et s’étaient partagé économiquement le monde. Ils devaient se heurter, car du point de vue capitaliste, un nouveau partage de cette domination était devenu inévitable. » [17]
- En réponse aux critiques qu’avait soulevé L’accumulation du capital, Rosa Luxemburg précisait son analyse : « L’impérialisme actuel n’est pas comme dans le schéma de Bauer, le prélude à l’expansion capitaliste mais la dernière étape de son processus historique d’expansion : la période de la concurrence mondiale accentuée et généralisée des états capitalistes autour des derniers restes de territoires non capitalistes du globe. Dans cette phase finale, la catastrophe économique et politique [18] constitue l’élément vital, le mode normal d’existence du capital, autant qu’elle l’avait été dans sa phase initiale, celle de « l’accumulation primitive ». La découverte de l’Amérique et de la voie maritime pour l’Inde n’était pas simplement un exploit théorique de l’esprit et de la civilisation humaine, comme le veut la légende libérale, mais avait entraîné une suite de massacres collectifs des populations primitives du Nouveau Monde, et introduit un trafic d’esclaves sur une grande échelle avec les peuples d’Asie et d’Afrique ; de même, dans la phase finale de l’impérialisme, l’expansion économique du capital est indissolublement liée à la série de conquêtes coloniales et de guerres mondiales que nous connaissons. Le trait caractéristique de l’impérialisme en tant que lutte concurrentielle suprême pour l’hégémonie mondiale capitaliste n’est pas seulement l’énergie et l’universalité de l’expansion - signe spécifique que la boucle de l’évolution commence à se refermer - mais le fait que la lutte décisive pour l’expansion rebondit des régions qui étaient l’objet de sa convoitise vers les métropoles. Ainsi l’impérialisme ramène la catastrophe, comme mode d’existence, de la périphérie de son champ d’action à son point de départ. Après avoir livré pendant quatre siècles l’existence et la civilisation de tous les peuples non capitalistes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Australie à des convulsions incessantes et au dépérissement en masse, l’expansion capitaliste précipite aujourd’hui les peuples civilisés de l’Europe elle-même dans une suite de catastrophes dont le résultat final ne peut être que la ruine de la civilisation ou l’avènement de la production socialiste. A la lumière de cette conception, l’attitude du prolétariat à l’égard de l’impérialisme est celle d’une lutte générale contre la domination du capital. La ligne tactique de sa conduite leur est dictée par cette alternative historique. » [19]
[1] Cité par J.P. NETTL, La vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg, tome I, François Maspero, 1972, pp. 469 et 472.
[2] Voir la BD « Les aventures épatantes et véridiques de Benoît Broutchoux », par Phil et Callens, au Dernier Terrain Vague, 1980.
[3] TROTSKY, La guerre et la révolution - le naufrage de la IIe Internationale, les débuts de la IIIe Internationale, tome I, La Tête de Feuilles, 1974, p. 108.
[4] Brochure, publiée en Suisse et diffusée clandestinement en Allemagne par les gauches.
[5] Nous ne retrouvons plus la référence de cette citation dans l’édition pré-citée de l’ouvrage de Trotski, merci de nous faire parvenir l’information.
[6] pp. XXXV et XXXVI, in LIEBKNECHT Karl, Lettres du front et de la geôle (1916-1918), Éditions du Sandre, 2007.
[7] Les résolutions et les thèses du groupe de Baugy sont reproduites dans l’ouvrage de Olga Hess GANKIN et H. FISHER, The Bolsheviks and the World War : The Origin of The Third International, Stanford, 1940, p. 187-191.
[8] Comme la social-démocratie et le syndicalisme, le courant anarchiste va dégager de l’épreuve de la guerre des fractions internationalistes. Cf. GUERIN Daniel, Anthologie de l’anarchisme, Ni Dieu ni Maître, t. 2, La Découverte, 2002.
[9] Cf. DUGRAND Alain et LAURENT Frédéric, Willi Münzenberg, artiste en révolution (1889-1940), Fayard, 2008.
[10] « En sortant de prison (fin janvier 1916), Rosa avait retrouvé tel quel le manuscrit de sa brochure sur La crise de la social-démocratie. Les difficultés techniques d’une publication illégale, l’arrestation ou la mobilisation sous les drapeaux de la plupart des militants sociaux-démocrates sympathisants en avaient jusque-là empêché l’impression. Ces obstacles furent rapidement surmontés et la brochure parut en avril 1916, soit une année après sa rédaction. » in FRÖLICH Paul, Rosa Luxemburg, L’Harmattan, 1991, p. 269-270.
[11] LUXEMBURG Rosa, La crise de la social-démocratie, Spartacus, 1993, pp. 28-29, 32, 153 et 155.
[12] Après le ralliement infâme des partis socialistes les plus importants, surtout le Parti français et le SPD, la IIe Internationale se consume dans les flammes de la guerre mondiale. Malgré le coup de massue de la trahison, la minorité qui s’était très tôt prononcée contre la guerre (Congrès de Stuttgart en 1907, puis de Bâle en 1912) va résister. Et la réalité hideuse de la guerre avec son cortège de morts, de mutilés sur le front et de misère à l’arrière va sortir de nombreux ouvriers des vapeurs de l’ivresse nationaliste. En mars 1915 a lieu, en Allemagne, la première manifestation contre la guerre de femmes mobilisées dans la production d’armement. Au même moment, en Suisse, ont lieu deux Conférences internationales socialistes, celle des Femmes (25-27 mars) et celle des Jeunesses (4-6 avril). Ce réveil de la lutte de classe, alliée aux initiatives des révolutionnaires qui, dans des circonstances très dangereuses, font de la propagande contre la guerre, va permettre la tenue de cette Conférence de Zimmerwald où 37 délégués de 12 pays d’Europe vont se réunir. On peut consulter la page internet : http://www.marxists.org/francais/inter_ ... erwald.htm
[13] Ma Vie ; voir aussi Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale de Rosmer, chapitre XVI
[14] Cf. ROSEMONT Franklin, Joe Hill. Les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière révolutionnaire, Éditions CNT-RP, 2008 et ZINN Howard, Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2005.
[15] Cf. note 12 du bas de la page 123 : « Il est difficile d’avoir une idée précise du nombre d’individus composant ce fameux « appareil ». Suivant un auteur soviétique, les syndicats libres rémunéraient en 1907, 2 656 permanents ; si l’on ajoute à ce nombre celui de leurs homologues des organisations périphériques, on obtient 6 800 personnes au total. Le parti comptait environ 11 à 12 000 permanents, dont 7 500 siégeant dans des assemblées municipales ou d’Etat. On arrive ainsi au chiffre approximatif de 20 000 fonctionnaires appointés directement ou non. Les membres des assemblées parvenaient souvent à un revenu annuel de 9 000 Mk., celui d’un haut fonctionnaire d’Etat ; les autres touchaient en moyenne du parti une rémunération égale à celle d’un petit patron (autour de 3 500 Mk. par an) ... » ; voir aussi BROUÉ Pierre, Révolution en Allemagne, 1977 ; et Carl E. SCHÖRSKE, German Social democracy, 1905-1917. The development of the great schism, Science Editions 1965.
[16] PANNEKOEK Anton, Vorbote n°1, janvier 1916, in BRICIANER Serge, Pannekoek et les Conseils ouvriers, EDI, 1969, p. 121-122.
[17] p. 413, in LÉNINE, « La guerre et la Révolution », Œuvres, tome 24.
[18] Comme Engels qui avait prévu la gravité de la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg anticipe les crises (1929-1939 ; 1969 ...) et les horreurs du XX° siècle (deux Guerres mondiales et combien de génocides). Elle avait mis aussi le doigt sur la nouveauté du capitalisme d’Etat - et sur l’expansion du militarisme - qui prendra toute son importance dans les années 1930 : « Surtout l’Etat peut mobiliser, grâce au mécanisme des impôts, des sommes prélevées sur le pouvoir d’achat des consommateurs non capitalistes plus considérables que celles que ceux-ci auraient dépensées pour leur propre consommation. [...] De plus, le pouvoir d’achat des énormes masses de consommateurs, concentré sous la forme de commandes de matériel de guerre faites par l’Etat, sera soustrait à l’arbitraire, aux oscillations subjectives de la consommation individuelle ; l’industrie des armements sera douée d’une régularité presque automatique et rythmique de la production pour le militarisme, grâce à l’appareil de la législation parlementaire et à la presse, qui a pour tâche de faire l’opinion publique. C’est pourquoi ce champ spécifique de l’accumulation capitaliste semble au premier abord être doué d’une capacité d’expansion illimitée. (pp. 128-129 de « Le militarisme, champ d’action du capital », in R. Luxemburg, L’accumulation du capital, tome II, Maspero, 1972) L’Etat, trésorier central, en mobilisant la société, en canalisant les finances et les commandes publiques (contrats d’armements, nationalisations et grands travaux, captation des sciences) va faire bouillir la marmite capitaliste. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le Warfare State sera le siamois du Wellfare State, un Etat providence pour le capitalisme sénile !
[19] p. 222, in LUXEMBURG Rosa, Œuvres III, « Critique des critiques ou : Ce que les épigones ont fait de la théorie marxiste », tome II, Maspero, 1972.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Communisme au Vietnam : un opposant condamné pour patriotisme
HANOI (NOVOpress) – Un professeur vietnamien a été condamné à trois ans de prison pour avoir déployé une banderole faisant référence à un conflit territorial entre le Vietnam et son grand allié idéologique chinois en mer de Chine du Sud. Le mot d’ordre de l’opposant exhortait le pouvoir à défendre la patrie : « Perdre la mer et les îles est une faute envers les ancêtres », déplorait le message.
La victime, Vu Van Hung, était jugée sous l’article 88 du code pénal vietnamien, qui criminalise avant tout la liberté d’expression. Au moins quatre procès de ce type doivent se tenir cette semaine au Vietnam. Le juge Tran Van Vy a estimé que le comportement du résistant représente un « danger pour la société ». Sa peine de prison a été assortie de trois ans de résidence surveillée.
Vu Van Hung a également déployé sur une banderole en juillet 2008 des slogans contre la corruption qui « suce le sang de la population » et une inflation qui la « tue », et appelant le « Parti communiste à immédiatement mettre en œuvre la démocratisation et le pluralisme politique ». Depuis avril 1975, les communistes ont installé un régime de terreur au Vietnam.
http://fr.novopress.info
HANOI (NOVOpress) – Un professeur vietnamien a été condamné à trois ans de prison pour avoir déployé une banderole faisant référence à un conflit territorial entre le Vietnam et son grand allié idéologique chinois en mer de Chine du Sud. Le mot d’ordre de l’opposant exhortait le pouvoir à défendre la patrie : « Perdre la mer et les îles est une faute envers les ancêtres », déplorait le message.
La victime, Vu Van Hung, était jugée sous l’article 88 du code pénal vietnamien, qui criminalise avant tout la liberté d’expression. Au moins quatre procès de ce type doivent se tenir cette semaine au Vietnam. Le juge Tran Van Vy a estimé que le comportement du résistant représente un « danger pour la société ». Sa peine de prison a été assortie de trois ans de résidence surveillée.
Vu Van Hung a également déployé sur une banderole en juillet 2008 des slogans contre la corruption qui « suce le sang de la population » et une inflation qui la « tue », et appelant le « Parti communiste à immédiatement mettre en œuvre la démocratisation et le pluralisme politique ». Depuis avril 1975, les communistes ont installé un régime de terreur au Vietnam.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Étincelles de la Gauche marxiste russe : 1881 - 1923 (3)
Troisième partie - Des bricoleurs à l’assaut des nuages : 1917-1919
1917
8-12 mars : Révolution de « février » (du 23 au 27) à Petrograd : « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les évènements historiques. D’ordinaire, l’Etat, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes de métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. [...] La dynamique des évènements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution. C’est qu’en effet une société ne modifie pas ses institutions au fur et à mesure du besoin, comme un artisan renouvelle son outillage. Au contraire : pratiquement, la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établie. Durant des dizaines d’années, la critique d’opposition ne sert que de soupape au mécontentement des masses et elle est la condition de la stabilité du régime social [...] Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychisme humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les nouvelles circonstances objectives [...] Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. » [1]
Avril : Thèses de Lénine, boussole qui va permettre le redressement des bolcheviks gagnés par l’opportunisme ; « Expliquer aux masses que les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d’expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leur besoin pratique. [...] Prendre l’initiative de la création d’une Internationale révolutionnaire, d’une Internationale contre les social-chauvins et contre le « centre »." [2] - « Ne pas craindre de rester en minorité, même seul, comme Liebknecht contre cent dix ! Tel est le leitmotiv du discours. [...] Contre les vieux bolcheviks, Lénine trouva un appui dans une autre couche du parti, déjà trempée, mais plus fraîche et plus liée aux masses. Dans l’insurrection de Février, les ouvriers bolcheviks, comme nous le savons, jouèrent un rôle décisif. Ils estimèrent qu’il allait de soi que le pouvoir fût pris par la classe qui avait remporté la victoire. Ces mêmes ouvriers protestaient véhémentement contre l’orientation Kaménev-Staline, et le rayon de Vyborg menaça même d’exclusion des « leaders » du parti. On observait la même chose en province. Il y avait presque partout des bolcheviks de gauche que l’on accusait de maximalisme, voire d’anarchisme. Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c’était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible. [3]
« Ce qu’il faut, c’est non seulement une représentation démocratique, mais aussi que toute l’administration de l’Etat soit organisée d’en bas, par les masses elles-mêmes, que celles-ci participent effectivement à chaque pas en avant que fait la vie, qu’elles jouent un rôle actif dans l’administration. Remplacer les vieux organismes d’oppression, la police, le corps des fonctionnaires, l’armée permanente, par l’armement général du peuple, par une milice réellement générale, tel est le moyen [...] Par leur rôle, par le type d’Etat qu’ils inaugurent, les soviets des députés ouvriers sont précisément les institutions de [cette] démocratie. » [4] - Entrée en guerre des Etats-Unis.
7-12 septembre : soulèvement du général Kornilov ; il a pour conséquence la collaboration des organisations ouvrières locales (comités d’usine, comités de quartier, milices ouvrières) et du Soviet des députés de Petrograd, dont le bureau passe aux bolcheviks.
6-7 novembre : Révolution « d’Octobre » ; comment la classe ouvrière, vidée de son sang par la guerre, asphyxiée par des centaines d’années d’esclavage et d’obscurantisme, flouée par les réformistes et les conciliateurs ... a t-elle pu redresser la tête ? La force de Lénine, c’est sa clarté politique et son travail inlassable, patient “d’explication”, d’abord en avril, puis en octobre 1917. Pour, de minoritaire, parvenir à convaincre la majorité des bolcheviks puis de la classe [5]. Car si on laisse de côté son rôle fondamental et celui joué par de remarquables organisateurs comme Sverdlov, de brillants orateurs comme Volodarsky, Loutnatcharski et Trotsky, des théoriciens comme Préobrajenski ou Boukharine, assassinés pendant la guerre civile ou par Staline, ils ne pouvaient rien sans une minorité combative qui menait un intense travail d’agitation.
Ainsi « Les délégués officiels des organisations n’étaient que des gouttes dans l’océan de la paysannerie. Un travail infiniment plus important était accompli par les centaines de soldats qui désertaient le front, gardant dans leurs oreilles les consistants mots d’ordre des meetings. Les muets du front devenaient chez eux, au village, des parleurs. Et les gens avides d’entendre ne manquaient pas ... Pour que l’on n’en passe point par les épreuves qu’a connu la Commune de Paris, lorsque la paysannerie ne compris pas la capitale, le journal Bednota (journal des pauvres) commença bientôt à paraître. Mais la force du parti bolchevique n’ était point dans les moyens techniques, ni dans l’ appareil, elle était dans une politique juste ... Mais, incomparablement plus efficace dans cette dernière période avant l’ insurrection était l’ agitation moléculaire que menaient des anonymes, ouvriers, matelots, soldats, conquérant l’un après l’autre des sympathisants, détruisant les derniers doutes ... Comment donc avec un si faible appareil et un tirage de presse si insignifiant, les idées et les mots d’ ordre du bolchevisme purent t-ils s’emparer du peuple ? Le secret de l’énigme est très simple : les mots d’ordre qui répondent au besoin aigu d’une classe et d’une époque se créent des milliers de canaux. Le milieu révolutionnaire porté à l’incandescence se distingue par une haute conductibilité des idées. Les journaux bolchevistes étaient lus à haute voix, relus jusqu’à être en lambeaux, les articles les plus importants s’apprenaient par coeur, étaient racontés, recopiés et, là où c’était possible, réimprimés ... La masse ne tolérait déjà plus dans son milieu les hésitants, ceux qui doutent, les neutres. Elle s’efforçait de s’emparer de tous, de les attirer, de les convaincre, de les conquérir ... Les classes bourgeoises s’attendaient à des barricades, aux lueurs des incendies, à des pillages, à des flots de sang. En réalité, il régnait un calme plus effrayant que tous les grondements du monde. Sans bruit se mouvait le terrain social, comme une scène tournante, amenant les masses populaires au premier plan et emportant les maîtres de la veille dans un autre monde ... » [6] En cette fin d’année 1917, la fusion se réalisait enfin entre la majorité et la minorité ...
Rosa Luxemburg alors en prison commence à écrire, malgré le manque d’information [7] sur la révolution russe. Ce texte inachevé ne sera publié qu’en 1922. Elle défend la politique audacieuse des bolcheviks, mais porte la critique approfondie d’une véritable amie de la révolution mondiale : « En réalité, ce qu’ont démontré la guerre et la révolution russe, ce n’est pas le manque de maturité de la Russie, mais l’incapacité du prolétariat allemand à remplir sa mission historique ; et faire ressortir ce fait avec toute la netteté désirable est le premier devoir d’une étude critique de la révolution russe. [...] Il est clair que seule une critique approfondie, et non pas une apologie superficielle, peut tirer de tous ces évènements les trésors d’enseignement qu’ils comportent. Ce serait en effet une folie de croire qu’au premier essai d’importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu’on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d’une conflagration mondiale, sous la menace constante d’une intervention militaire de la part de la puissance réactionnaire d’Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait la folie, dis-je de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui a été fait ou n’a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. [...] La première vague du flot révolutionnaire emporta tout : la quatrième Douma [8], le produit le plus réactionnaire du plus réactionnaire des systèmes électoraux, celui des quatre classes, issu du coup d’Etat, se transforma du jour au lendemain en un organe de la révolution. [...] En somme, la révolution reprenait en mars 1917 au point exact où la précédente avait interrompu son œuvre, dix ans auparavant. [...] Alors commença la seconde étape, la plus difficile. Dès le début, la force motrice de la révolution fut le prolétariat des villes. [...] En même temps, la révolution se précipita sur la masse de l’armée, qui éleva la même revendication d’une paix immédiate, et sur la masse de la paysannerie, qui mit au premier plan la question agraire, ce pivot de la révolution depuis 1905. La paix immédiate et la terre : avec ces deux mots d’ordre, la scission intérieure du bloc révolutionnaire était faite. Le premier était en contradiction absolue avec les tendances impérialistes de la bourgeoisie libérale, dont le porte-parole était Milioukov [9]. Le second, véritable spectre pour l’aile droite de la bourgeoisie, la noblesse terrienne, était en même temps, en tant qu’attentat à la sacro-sainte propriété individuelle, un point douloureux pour l’ensemble des classes possédantes. [...] La révolution russe n’a fait que confirmer par là l’enseignement fondamental de toute grande révolution, dont la loi est la suivante : ou aller de l’avant rapidement et résolument, abattre d’une main de fer tous les obstacles, et reculer ses buts de plus en plus loin, ou être rejetée en arrière de son point de départ et écrasée par la contre-révolution. [...] Le parti de Lénine a été le seul qui ait compris le devoir d’un parti vraiment révolutionnaire, et qui, par son mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux ouvriers et paysans ! », a fait presque du jour au lendemain, de ce parti minoritaire, persécuté, calomnié, « clandestin », dont les chefs étaient comme Marat, obligés de se cacher dans des caves, le maître absolu de la situation. [...] Assurément, le mot d’ordre de la prise et du partage des terres par les paysans était la formule la plus brève, la plus simple et la plus lapidaire pour atteindre un double but : détruire la grande propriété foncière ; lier les paysans au gouvernement révolutionnaire. [...] Malheureusement, elle a deux faces, et son revers, c’est que la prise directe des terres et leur partage entre les paysans n’a absolument rien de commun avec le socialisme. [...] Ce serait une mauvaise plaisanterie d’exiger ou d’attendre de Lénine et de ses amis que, dans le court intervalle de leur domination, dans le tourbillon vertigineux des luttes intérieures et extérieures, pressés de tous côtés par des ennemis sans nombre et des résistances insurmontables, ils résolvent l’un des problèmes les plus difficiles, nous pouvons même dire le plus difficile, de la transformation socialiste, ou seulement s’y attaquent. Quand nous serons au pouvoir, même en Occident et dans les conditions les plus favorables, nous nous casserons plus d’une dent sur cette noix avant d’avoir résolu même les plus simples parmi les mille difficultés complexes de cette tâche gigantesque. Mais il y a une chose, en tous cas, qu’un gouvernement socialiste au pouvoir doit faire : c’est prendre des mesures qui aillent dans le sens de ces conditions fondamentales d’une transformation socialiste de l’agriculture. Il doit éviter tout ce qui barrerait la route conduisant à cette transformation. [...] Maintenant, après la prise de possession de la terre par les paysans, l’ennemi se dresse devant toute socialisation de l’agriculture, c’est une masse énorme et considérablement grossie de paysans propriétaires qui défendront de toutes leurs forces leur propriété nouvellement acquise contre toutes les atteintes du pouvoir socialiste. [...] Si, malgré tout, des hommes politiques aussi réfléchis que Lénine, Trotsky et leurs amis, qui n’ont que haussements d’épaules ironiques pour des mots d’ordre utopiques tels que « désarmement », « société des nations », etc., ont fait cette fois leur cheval de bataille d’une phrase creuse [Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.] du même genre, cela est dû, nous semble-t-il, à une sorte de politique d’opportunité. Lénine et ses amis comptaient manifestement sur le fait qu’il n’y avait pas de plus sûr moyen de gagner à la cause de la révolution les nombreuses nationalités allogènes que comptait l’empire russe que de leur accorder, au nom de la révolution et du socialisme, le droit absolu de disposer de leur propre sort. [...] En Finlande, le prolétariat socialiste, aussi longtemps qu’il luttait en tant que partie intégrante de la phalange révolutionnaire de Russie, avait déjà conquis une position dominante. Il possédait la majorité à la Diète, dans l’armée, il avait réduit la bourgeoisie à une impuissance complète, et était maître de la situation dans le pays. L’Ukraine russe avait été, au début du siècle, alors que les folies du « nationalisme ukrainien », avec les « Karbovantse » [10] et les « Universals » [11] de même que le « dada » de Lénine d’une « Ukraine indépendante » n’avaient pas encore été inventés, la forteresse du mouvement révolutionnaire russe. C’est de là, de Rostov, d’Odessa, de la région du Don, qu’avaient jailli les premiers torrents de lave de la révolution (dès les années 1902-1904), qui embrasèrent rapidement toute la Russie du Sud, préparant ainsi l’explosion de 1905. [...] La Pologne et les Etats baltes étaient, depuis 1905, les foyers les plus ardents et les plus sûrs de la révolution, où le prolétariat socialiste joue un rôle prépondérant. Comment se fait-il que, dans ces pays, la contre-révolution ait brusquement triomphé ? C’est que, précisément, le mouvement nationaliste a, en le détachant de la Russie, paralysé le prolétariat, et l’a livré à la bourgeoisie nationale. [...] Certes, sans l’aide de l’impérialisme allemand, sans « les crosses allemandes dans les poings allemands », écrivait la Neue Zeit de Kautsky, jamais les Lubinsky et autres canailles de l’Ukraine, jamais les Erich, les Mannerheim en Finlande, et les barons baltes, ne seraient venus à bout des masses prolétariennes socialistes de leur pays. Mais le séparatisme national fut le cheval de Troie, grâce auquel les « camarades » allemands ont été introduits, fusil au poing, dans tous ces pays. [...] Lénine dit : l’Etat bourgeois est un instrument d’oppression de la classe ouvrière, l’Etat socialiste un instrument d’oppression de la bourgeoisie. C’est en quelque sorte l’Etat capitaliste renversé sur la tête. Cette conception simpliste oublie l’essentiel : c’est que si la domination de classe de la bourgeoisie n’avait pas besoin d’une éducation politique des masses populaires, tout au moins au-delà de certaines limités assez étroites, pour la dictature prolétarienne, au contraire, elle est l’élément vital, l’air sans lequel elle ne peut vivre. [...] Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait plus qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système économique, juridique et social, est une chose qui reste complètement enveloppée dans les brouillards de l’avenir. Ce que nous possédons dans notre programme, ce ne sont que quelques grands poteaux indicateurs, qui montrent la direction générale dans laquelle il faut s’engager, indications d’ailleurs d’un caractère surtout négatif. Nous savons à peu près ce que nous aurons à supprimer tout d’abord pour rendre la voie libre à l’économie socialiste. Par contre, de quelle sorte seront les milles grandes et petites mesures concrètes en vue d’introduire les principes socialistes dans l’économie, dans le droit, dans tous les rapports sociaux, là, aucun programme de parti, aucun manuel de socialisme ne peut fournir de renseignement. [...] Ce qui est négatif, la destruction, on peut le décréter, ce qui est positif, la construction, on ne le peut pas. Terres vierges. Problèmes par milliers. Seule l’expérience est capable d’apporter les correctifs nécessaires et d’ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie bouillonnante, absolument libre, s’engage dans mille formes et improvisations nouvelles, reçoit une force créatrice, corrige elle-même ses propres fautes. [...] La pratique du socialisme exige toute une transformation intellectuelle dans les masses dégradées par des siècles de domination bourgeoise. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait passer par-dessus toutes les souffrances, etc. Personne ne le sait mieux, ne le montre avec plus de force, ne le répète avec plus d’obstination que Lénine. Seulement il se trompe complètement sur les moyens : décrets, puissance dictatoriale des directeurs d’usines, punitions draconiennes, règne de la terreur, autant de moyens qui empêchent cette renaissance. [...] C’est justement la terreur qui démoralise. [...] La vie publique rentre peu à peu en sommeil. Quelques douzaines de chefs d’une énergie inlassable et d’un idéalisme sans borne dirigent le gouvernement, et parmi eux, ceux qui gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes éminentes, tandis qu’une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir au discours des chefs, voter à l’unanimité les résolutions qu’on lui présente, au fond par conséquent un gouvernement de coterie - une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine (le recul des congrès des soviets de trois à six mois !). Et il y a plus : un tel état de choses doit provoquer nécessairement un ensauvagement de la vie publique : attentats, fusillades d’otages, etc. [...] Nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle, cela ne veut dire qu’une chose : nous avons toujours distingué le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours démasqué le dur noyau d’inégalité et de servitude sociales qui se cache sous l’enveloppe de l’égalité et de la liberté formelles, non pour la rejeter, mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’enveloppe, tout au contraire à conquérir le pouvoir politique pour le remplir d’un contenu social nouveau. [...] La démocratie socialiste commence avec la destruction de la domination de classe et la prise de pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat. [...] Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe et non d’une petite minorité dirigeante, au nom de la classe, autrement dit, elle doit sortir pas à pas de la participation active des masses, être sous leur influence directe, soumise au contrôle de l’opinion publique, produit de l’éducation politique croissante des masses populaires. [...] Nous vivons tous sous la loi de l’histoire, et l’ordre socialiste ne peut précisément s’établir qu’internationalement. Les bolcheviks ont montré qu’ils peuvent faire tout ce qu’un parti vraiment révolutionnaire peut faire dans les limites des possibilités historiques. [...] En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d’avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l’exemple au prolétariat international, et fait faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le Capital et le Travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait être que posé ... » [12]
15 décembre : signature de l’armistice à Brest-Litovsk. - 20 décembre : création de la Tchéka pour combattre la contre-révolution. -
22 décembre : début des négociations de paix à Brest-Litovsk.
1919
Janvier-mai : écrasement des Conseils allemands et de Bavière. La faiblesse du jeune KPD, le manque de perspectives politiques claires, de coordination entre les différents foyers de lutte vont constituer, avec la force et la lucidité de la bourgeoisie, les éléments clés de la défaite du prolétariat allemand. Elle est illustrée par le mouvement de janvier à Berlin, où le Comité d’action révolutionnaire fait preuve d’un radicalisme spectaculaire mais désastreusement vide [13] :
« Ce que l’on vit (ce jour là) à Berlin était peut-être la plus grande action prolétarienne de masse jamais vue dans l’Histoire. Nous ne croyons pas qu’il y ait eu en Russie des manifestations de masse de cette envergure. De Roland à Victoria se tenaient des prolétaires, tête contre tête. Il y en avait jusque très loin dans le Tiergarten. Ils avaient amené leurs armes, faisaient flotter leurs bannières rouges. Ils étaient prêts à tout faire et à tout donner, même leur vie. Une armée de deux cent mille hommes, comme aucun Ludendorff n’en avait vue. [...] C’est alors que se produisit l’incroyable. Les masses étaient là très tôt, depuis 9h, dans le froid et le brouillard. Et les chefs siégeaient quelque part et délibéraient. Le brouillard augmentait et les ouvriers attendaient toujours. Mais les chefs délibéraient. Midi arriva et en plus du froid, la faim. Et les chefs délibéraient. Les ouvriers déliraient d’excitation : ils voulaient un acte, un mot qui apaisât leur délire. Personne ne savait quoi. [14] Le brouillard augmentait encore et avec lui le crépuscule. Tristement les ouvriers rentraient chez eux : ils avaient voulu quelque chose de grand et ils n’avaient rien fait. [...] Ils siégèrent toute la soirée, et ils siégèrent toute la nuit, et ils délibéraient. Et ils siégeaient le lendemain matin quand le jour devenait gris, et ceci et cela, et ils délibéraient encore. Et les groupes revenaient de nouveau sur le Siegsallee et les chefs siégeaient encore et délibéraient. Ils délibéraient, délibéraient, délibéraient. » [15]
2/7 mars : congrès de fondation de l’Internationale communiste. La III° Internationale est à la fois symbole du sommet et du recul de la vague révolutionnaire mondiale, écrasée en Allemagne et en Hongrie. Ses résolutions sont explicites : « Si la Ier Internationale a prévu le développement à venir et a préparé les voies, si la IIe Internationale a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la IIIe Internationale est [...] l’Internationale de la réalisation révolutionnaire [...] La IIIe Internationale Communiste adresse à chaque travailleur [...] Souviens-toi que, du fait de l’existence du régime capitaliste, une poignée d’impérialistes a eu, pendant quatre longues années, la possibilité de contraindre les travailleurs de partout à s’entr’égorger ! Souviens-toi que la guerre bourgeoise a plongé l’Europe et le monde entier dans la famine et le dénuement ! Souviens-toi que sans le renversement du capitalisme, la répétition de ces guerres criminelles est non seulement possible mais inévitable ! [...] La guerre impérialiste a confirmé une fois de plus la véracité de ce qu’on pouvait lire dans les statuts de la 1° Internationale : l’émancipation des travailleurs n’est pas une tâche locale, ni nationale, mais bien une tâche sociale et internationale. [...] ... pendant la guerre, les Syndicats se présentèrent le plus souvent en qualité d’éléments de l’appareil militaire de la bourgeoisie ; ils aidèrent cette dernière à exploiter la classe ouvrière avec la plus grande intensité et à faire mener la guerre de la manière la plus énergique, au nom des intérêts du capitalisme [...] la bureaucratie syndicale substitue de faibles ruisseaux au puissant courant du mouvement ouvrier, substitue des revendications partielles réformistes aux buts révolutionnaires généraux [...] 1. La période actuelle est celle de la décomposition et de l’effondrement de tout le système capitaliste mondial [...] 7. La méthode fondamentale de la lutte est l’action de masse du prolétariat, y compris la lutte ouverte à main armée contre le pouvoir d’Etat du capital [...] Une nouvelle époque est née. Epoque de désagrégation du capitalisme [16], de son effondrement intérieur. Epoque de la révolution communiste du prolétariat [...] Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos - et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productrice, la classe ouvrière [...] Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres impossibles, effacer les frontières entre les Etats, transformer le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même [...] ... les institutions de la démocratie politique ne sont plus qu’un amas de débris ensanglantés, le prolétariat est obligé de créer un appareil à lui, qui serve avant tout à conserver la cohésion interne de la classe ouvrière elle-même et qui lui donne la faculté d’intervenir révolutionnairement dans le développement ultérieur de l’humanité. Cet appareil, ce sont les Soviets [...] nouveau type d’organisation large, englobant les masses ouvrières indépendamment de la profession et du degré de développement politique [...] Fortifier les Soviets, élever leur autorité, les opposer à l’appareil gouvernemental de la bourgeoisie, voilà quel est maintenant le but essentiel des ouvriers conscients et loyaux de tous les pays. » [17]
Août : liquidation de la république des Conseils de Hongrie [18].
[1] Préface de Trotsky, p. 33-34, in Histoire de la Révolution russe, t. 1, Seuil 1995
[2] LENINE, Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution, parues le 7 avril 1917 dans la Pravda, p. 36-38 des Œuvres choisies, sinon T. 24
[3] TROTSKY, Histoire de la Révolution russe, tome I, Seuil 1995, pages 356 et 370.
[4] Cité par Anweiler, p. 198, LENINE, Œuvres, tome 24, pp. 177-178.
[5] « Le marxisme enseigne que les intérêts du prolétariat sont déterminés par les conditions objectives de son existence. Ces intérêts sont si puissants qu’ils contraignent finalement le prolétariat à faire de la réalisation de ses intérêts objectifs son intérêt subjectif. Entre ces deux facteurs - le fait objectif de son intérêt de classe et sa conscience subjective - s’étend le domaine inhérent à la vie, celui des coups, des erreurs et des déceptions, des vicissitudes et des défaites. La perspicacité tactique du parti du prolétariat se situe tout entière entre ces deux facteurs et consiste à raccourcir et à faciliter le chemin de l’un à l’ autre ... » (Trotsky, Nos tâches politiques, 1904)
[6] Voir les pages (trop ?) lumineuses 324, 446-449, 608 dans Trotsky., HRR Tome 2, Points Seuil.
[7] « Dans l’incertitude et la confusion des nouvelles qui, jusqu’à présent, sont parvenues de l’étranger, parler de la révolution russe est assez difficile ... [...] Cependant, il est certains aspects que l’on peut constater aujourd’hui sans craindre que, dès demain, ils ne paraissent futiles, des aspects qui sont déterminants pour le sens historique de cette révolution. » [p. 17, « Sur la révolution russe », écrit dans Der Kampf le 24/3/1917, in R. Luxemburg, Œuvres II, Maspéro 1978.)
[8] Sous Nicolas II, quatre doumas impériales (1906 ; 1907 ; 1907-1912 ; 1912-1917) exercèrent quelques fonctions législatives. Cette « assemblée-croupion » survécut de six mois à la révolution et disparut en septembre 1917. Ce parlement, dont la presse reproduisait longuement les débats, était, sous le tsarisme, l’unique tribune où la liberté d’expression avait une certaine réalité : « Les noms des orateurs de l’opposition à la Douma étaient largement connus de par l’empire. Cela seul explique pourquoi les dirigeants de l’opposition furent automatiquement promus, au déclenchement de la révolution, leaders d’un mouvement populaire dans lequel la Douma ne pouvait, en tant que telle, prétendre à jouer le moindre rôle. » (p. 7, Milioukov, Russlands Zusammenbruch, Leipzig-Berlin 1925-1927, in COQUIN François-Xavier, La Révolution russe, Les bons caractères 2005.)
[9] MILIOUKOV Pavel (1859-1943) : historien et principal leader du parti constitutionnel-démocrate, dit « Cadet » ou KD. Ministre des Affaires étrangères de mars à mai 1917 du Gouvernement provisoire, il adresse le 18 avril une note aux Alliés réaffirmant que la Russie combattra avec eux « jusqu’à la victoire finale ». L’opinion, le soviet qui penchent pour une paix « sans annexions ni contributions » sont scandalisés. Pétitions et manifestations se succèdent, qui le forcent à démissionner. Après Octobre, il émigre.
[10] Monnaie frappée en Ukraine.
[11] L’Universal était l’Assemblée nationale panukrainienne.
[12] LUXEMBURG Rosa, La Révolution russe, Editions de l’Aube 2007, pp. 10-11, 16-17, 21, 24, 27, 29-30, 32, 36-37, 40-43, 60, 62-72 ; il est intéressant de confronter cette édition récente avec celle bien plus complète de Maspéro, ne serait-ce que pour vérifier les traductions et l’appareil critique, inexistant chez l’Aube. En complément, on lira bien entendu les apéritifs COQUIN François-Xavier, La Révolution russe, Les bons caractères 2005 et SALOMANI Antonella, La Révolution russe, Casterman 1993 ; la fresque en mouvement de TROTSKY Léon, Histoire de la révolution russe, Seuil 1995, et l’enthousiasme de REED John, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Seuil 1996.
[13] Voir à ce propos l’incontournable Broué, la réédition de BADIA Gilbert, Les spartakistes, Aden 2008 ; mais aussi AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste en Allemagne, Payot 1976 ; HAFFNER Sebastian, Allemagne 1918, une révolution trahie, Ed° Complexe 2001 ; la Revue Internationale du Courant Communiste International, numéros 55-56, 81-98, 133-137 ; et deux protagonistes qu’il faudrait traduire : le Délégué révolutionnaire Richard MÜLLER, Vom Kaiserreich zur Republik, et son pendant réactionnaire, le chien sanglant du SPD Gustav NOSKE, Von Kiel bis Kapp, Berlin 1920.
[14] Rosa Luxemburg critique cette désorganisation, mais n’a pas forcément de solution : « Quand on appelle les masses à descendre dans la rue, quand on les met en état d’alerte, il faut leur dire clairement et nettement, ce qu’elles ont à faire, ou au minimum, ce que font et projettent les amis et les ennemis. [...] L’Allemagne était jusqu’ici la terre classique de l’organisation, on y avait le fanatisme de l’organisation, disons-le, on en faisait parade. Tout devait être sacrifié à « l’organisation », l’esprit, les buts, la capacité d’action du mouvement. Et aujourd’hui, que voyons-nous ? Aux moments décisifs de la révolution, ce « talent d’organisation » tant vanté fait fiasco de la plus piteuse façon qui soit. C’est qu’organiser des actions révolutionnaires, c’est tout à fait autre chose que d’organiser des élections au Reichstag ou aux Conseils des Prud’hommes conformément au schéma F. Cette organisation-là, on ne saurait l’apprendre que pendant la révolution, tout comme on ne peut apprendre à nager que dans l’eau. » (Rote Fahne, n° 8 du 8 janvier 1919, in BADIA Gilbert, Les spartakistes, pp. 230-231.)
[15] Die Rote Fahne, 5 septembre 1920, citée par BROUE Pierre, Révolution en Allemagne, Editions de Minuit 1977.
[16] Boukharine, dans son rapport sur « La Plate-forme » annonce pourtant que la « guerre a joué un grand rôle d’organisation. Sous sa pression, la forme du capitalisme financier s’est transformée en une forme supérieure, la forme du capitalisme d’Etat. » (p. 125, in BROUE Pierre, premier congrès de l’Internationale communiste, EDI 1974)
[17] Page 3 de la « Lettre d’invitation au Parti Communiste allemand » ; p. 19 et 33-34 de la « Plate-forme et du Manifeste de l’IC » ; p. 37 des Statuts de l’IC ; p. 54 de « Le mouvement syndical, les comités de fabrique et d’usines », in Les quatre premiers congrès mondiaux de l’IC, La Brèche 1984. Couronnant le pugnace travail des gauches marxistes depuis la trahison de la II° Internationale, ce Parti mondial devait coordonner les luttes à l’échelle de la planète. Fondé trop tard (plus d’un an après Octobre 17, deux mois après la première et sans doute la plus importante défaite à Berlin), il va épouser le recul du prolétariat international et l’isolement croissant russe. Cet isolement est, d’ailleurs, une (LA) des raisons majeures de la monstrueuse mutation stalinienne. Alors que le I° congrès rompait avec “les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels...” (Manifeste, p. 34), le III°, en juin 1921, propose à la social-démocratie (qui a du sang sur les mains) une alliance de “Front unique”. C’est le début de la dégénérescence qui va aboutir à la mise en place d’un organisme au service de l’Etat russe. Cet appareil va broyer la fine fleur du mouvement révolutionnaire international. L’adoption au VIème congrès (1928) de la thèse de l’édification du socialisme « dans quelques pays capitalistes, voir même dans un seul isolément », signe son arrêt de mort en tant qu’Internationale ouvrière. Mais, au sein même de l’IC, des Gauches se dégagent qui vont essayer d’abord de combattre la “bolchévisation” (ou mise au pas) des PC, la dérive opportuniste puis de tirer un bilan de la vague révolutionnaire. Ces fractions de Gauche communiste (russe, italienne, germano-hollandaise ...), exclues dans les années 20, ont assuré la continuité historique et permis l’existence des révolutionnaires d’aujourd’hui ... et de demain ! Il est précieux de consulter deux ouvrages qui ciblent cette époque. Tout d’abord celui de l’historien trotskiste BROUE Pierre, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard 1997 ; et en contrepoint le livre du Courant Communiste International, La Gauche hollandaise ou la version de l’auteur Philippe Bourrinet, La Gauche Communiste Germano-Hollandaise des origines à 1968, ouvrage de 540 pages disponible sur le site de l’auteur : http://www.left-dis.nl
[18] Voir les photos pages 163-199 de l’ouvrage collectif dirigé par LÖWY Michael, Révolutions, Hazan 2000 ; lire aussi les pages 39-40 et 104-110 du livre copieux de BROUE Pierre, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard 1997.
Troisième partie - Des bricoleurs à l’assaut des nuages : 1917-1919
1917
8-12 mars : Révolution de « février » (du 23 au 27) à Petrograd : « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les évènements historiques. D’ordinaire, l’Etat, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes de métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. [...] La dynamique des évènements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution. C’est qu’en effet une société ne modifie pas ses institutions au fur et à mesure du besoin, comme un artisan renouvelle son outillage. Au contraire : pratiquement, la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établie. Durant des dizaines d’années, la critique d’opposition ne sert que de soupape au mécontentement des masses et elle est la condition de la stabilité du régime social [...] Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychisme humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les nouvelles circonstances objectives [...] Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. » [1]
Avril : Thèses de Lénine, boussole qui va permettre le redressement des bolcheviks gagnés par l’opportunisme ; « Expliquer aux masses que les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d’expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leur besoin pratique. [...] Prendre l’initiative de la création d’une Internationale révolutionnaire, d’une Internationale contre les social-chauvins et contre le « centre »." [2] - « Ne pas craindre de rester en minorité, même seul, comme Liebknecht contre cent dix ! Tel est le leitmotiv du discours. [...] Contre les vieux bolcheviks, Lénine trouva un appui dans une autre couche du parti, déjà trempée, mais plus fraîche et plus liée aux masses. Dans l’insurrection de Février, les ouvriers bolcheviks, comme nous le savons, jouèrent un rôle décisif. Ils estimèrent qu’il allait de soi que le pouvoir fût pris par la classe qui avait remporté la victoire. Ces mêmes ouvriers protestaient véhémentement contre l’orientation Kaménev-Staline, et le rayon de Vyborg menaça même d’exclusion des « leaders » du parti. On observait la même chose en province. Il y avait presque partout des bolcheviks de gauche que l’on accusait de maximalisme, voire d’anarchisme. Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c’était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible. [3]
« Ce qu’il faut, c’est non seulement une représentation démocratique, mais aussi que toute l’administration de l’Etat soit organisée d’en bas, par les masses elles-mêmes, que celles-ci participent effectivement à chaque pas en avant que fait la vie, qu’elles jouent un rôle actif dans l’administration. Remplacer les vieux organismes d’oppression, la police, le corps des fonctionnaires, l’armée permanente, par l’armement général du peuple, par une milice réellement générale, tel est le moyen [...] Par leur rôle, par le type d’Etat qu’ils inaugurent, les soviets des députés ouvriers sont précisément les institutions de [cette] démocratie. » [4] - Entrée en guerre des Etats-Unis.
7-12 septembre : soulèvement du général Kornilov ; il a pour conséquence la collaboration des organisations ouvrières locales (comités d’usine, comités de quartier, milices ouvrières) et du Soviet des députés de Petrograd, dont le bureau passe aux bolcheviks.
6-7 novembre : Révolution « d’Octobre » ; comment la classe ouvrière, vidée de son sang par la guerre, asphyxiée par des centaines d’années d’esclavage et d’obscurantisme, flouée par les réformistes et les conciliateurs ... a t-elle pu redresser la tête ? La force de Lénine, c’est sa clarté politique et son travail inlassable, patient “d’explication”, d’abord en avril, puis en octobre 1917. Pour, de minoritaire, parvenir à convaincre la majorité des bolcheviks puis de la classe [5]. Car si on laisse de côté son rôle fondamental et celui joué par de remarquables organisateurs comme Sverdlov, de brillants orateurs comme Volodarsky, Loutnatcharski et Trotsky, des théoriciens comme Préobrajenski ou Boukharine, assassinés pendant la guerre civile ou par Staline, ils ne pouvaient rien sans une minorité combative qui menait un intense travail d’agitation.
Ainsi « Les délégués officiels des organisations n’étaient que des gouttes dans l’océan de la paysannerie. Un travail infiniment plus important était accompli par les centaines de soldats qui désertaient le front, gardant dans leurs oreilles les consistants mots d’ordre des meetings. Les muets du front devenaient chez eux, au village, des parleurs. Et les gens avides d’entendre ne manquaient pas ... Pour que l’on n’en passe point par les épreuves qu’a connu la Commune de Paris, lorsque la paysannerie ne compris pas la capitale, le journal Bednota (journal des pauvres) commença bientôt à paraître. Mais la force du parti bolchevique n’ était point dans les moyens techniques, ni dans l’ appareil, elle était dans une politique juste ... Mais, incomparablement plus efficace dans cette dernière période avant l’ insurrection était l’ agitation moléculaire que menaient des anonymes, ouvriers, matelots, soldats, conquérant l’un après l’autre des sympathisants, détruisant les derniers doutes ... Comment donc avec un si faible appareil et un tirage de presse si insignifiant, les idées et les mots d’ ordre du bolchevisme purent t-ils s’emparer du peuple ? Le secret de l’énigme est très simple : les mots d’ordre qui répondent au besoin aigu d’une classe et d’une époque se créent des milliers de canaux. Le milieu révolutionnaire porté à l’incandescence se distingue par une haute conductibilité des idées. Les journaux bolchevistes étaient lus à haute voix, relus jusqu’à être en lambeaux, les articles les plus importants s’apprenaient par coeur, étaient racontés, recopiés et, là où c’était possible, réimprimés ... La masse ne tolérait déjà plus dans son milieu les hésitants, ceux qui doutent, les neutres. Elle s’efforçait de s’emparer de tous, de les attirer, de les convaincre, de les conquérir ... Les classes bourgeoises s’attendaient à des barricades, aux lueurs des incendies, à des pillages, à des flots de sang. En réalité, il régnait un calme plus effrayant que tous les grondements du monde. Sans bruit se mouvait le terrain social, comme une scène tournante, amenant les masses populaires au premier plan et emportant les maîtres de la veille dans un autre monde ... » [6] En cette fin d’année 1917, la fusion se réalisait enfin entre la majorité et la minorité ...
Rosa Luxemburg alors en prison commence à écrire, malgré le manque d’information [7] sur la révolution russe. Ce texte inachevé ne sera publié qu’en 1922. Elle défend la politique audacieuse des bolcheviks, mais porte la critique approfondie d’une véritable amie de la révolution mondiale : « En réalité, ce qu’ont démontré la guerre et la révolution russe, ce n’est pas le manque de maturité de la Russie, mais l’incapacité du prolétariat allemand à remplir sa mission historique ; et faire ressortir ce fait avec toute la netteté désirable est le premier devoir d’une étude critique de la révolution russe. [...] Il est clair que seule une critique approfondie, et non pas une apologie superficielle, peut tirer de tous ces évènements les trésors d’enseignement qu’ils comportent. Ce serait en effet une folie de croire qu’au premier essai d’importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu’on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d’une conflagration mondiale, sous la menace constante d’une intervention militaire de la part de la puissance réactionnaire d’Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait la folie, dis-je de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui a été fait ou n’a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. [...] La première vague du flot révolutionnaire emporta tout : la quatrième Douma [8], le produit le plus réactionnaire du plus réactionnaire des systèmes électoraux, celui des quatre classes, issu du coup d’Etat, se transforma du jour au lendemain en un organe de la révolution. [...] En somme, la révolution reprenait en mars 1917 au point exact où la précédente avait interrompu son œuvre, dix ans auparavant. [...] Alors commença la seconde étape, la plus difficile. Dès le début, la force motrice de la révolution fut le prolétariat des villes. [...] En même temps, la révolution se précipita sur la masse de l’armée, qui éleva la même revendication d’une paix immédiate, et sur la masse de la paysannerie, qui mit au premier plan la question agraire, ce pivot de la révolution depuis 1905. La paix immédiate et la terre : avec ces deux mots d’ordre, la scission intérieure du bloc révolutionnaire était faite. Le premier était en contradiction absolue avec les tendances impérialistes de la bourgeoisie libérale, dont le porte-parole était Milioukov [9]. Le second, véritable spectre pour l’aile droite de la bourgeoisie, la noblesse terrienne, était en même temps, en tant qu’attentat à la sacro-sainte propriété individuelle, un point douloureux pour l’ensemble des classes possédantes. [...] La révolution russe n’a fait que confirmer par là l’enseignement fondamental de toute grande révolution, dont la loi est la suivante : ou aller de l’avant rapidement et résolument, abattre d’une main de fer tous les obstacles, et reculer ses buts de plus en plus loin, ou être rejetée en arrière de son point de départ et écrasée par la contre-révolution. [...] Le parti de Lénine a été le seul qui ait compris le devoir d’un parti vraiment révolutionnaire, et qui, par son mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux ouvriers et paysans ! », a fait presque du jour au lendemain, de ce parti minoritaire, persécuté, calomnié, « clandestin », dont les chefs étaient comme Marat, obligés de se cacher dans des caves, le maître absolu de la situation. [...] Assurément, le mot d’ordre de la prise et du partage des terres par les paysans était la formule la plus brève, la plus simple et la plus lapidaire pour atteindre un double but : détruire la grande propriété foncière ; lier les paysans au gouvernement révolutionnaire. [...] Malheureusement, elle a deux faces, et son revers, c’est que la prise directe des terres et leur partage entre les paysans n’a absolument rien de commun avec le socialisme. [...] Ce serait une mauvaise plaisanterie d’exiger ou d’attendre de Lénine et de ses amis que, dans le court intervalle de leur domination, dans le tourbillon vertigineux des luttes intérieures et extérieures, pressés de tous côtés par des ennemis sans nombre et des résistances insurmontables, ils résolvent l’un des problèmes les plus difficiles, nous pouvons même dire le plus difficile, de la transformation socialiste, ou seulement s’y attaquent. Quand nous serons au pouvoir, même en Occident et dans les conditions les plus favorables, nous nous casserons plus d’une dent sur cette noix avant d’avoir résolu même les plus simples parmi les mille difficultés complexes de cette tâche gigantesque. Mais il y a une chose, en tous cas, qu’un gouvernement socialiste au pouvoir doit faire : c’est prendre des mesures qui aillent dans le sens de ces conditions fondamentales d’une transformation socialiste de l’agriculture. Il doit éviter tout ce qui barrerait la route conduisant à cette transformation. [...] Maintenant, après la prise de possession de la terre par les paysans, l’ennemi se dresse devant toute socialisation de l’agriculture, c’est une masse énorme et considérablement grossie de paysans propriétaires qui défendront de toutes leurs forces leur propriété nouvellement acquise contre toutes les atteintes du pouvoir socialiste. [...] Si, malgré tout, des hommes politiques aussi réfléchis que Lénine, Trotsky et leurs amis, qui n’ont que haussements d’épaules ironiques pour des mots d’ordre utopiques tels que « désarmement », « société des nations », etc., ont fait cette fois leur cheval de bataille d’une phrase creuse [Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.] du même genre, cela est dû, nous semble-t-il, à une sorte de politique d’opportunité. Lénine et ses amis comptaient manifestement sur le fait qu’il n’y avait pas de plus sûr moyen de gagner à la cause de la révolution les nombreuses nationalités allogènes que comptait l’empire russe que de leur accorder, au nom de la révolution et du socialisme, le droit absolu de disposer de leur propre sort. [...] En Finlande, le prolétariat socialiste, aussi longtemps qu’il luttait en tant que partie intégrante de la phalange révolutionnaire de Russie, avait déjà conquis une position dominante. Il possédait la majorité à la Diète, dans l’armée, il avait réduit la bourgeoisie à une impuissance complète, et était maître de la situation dans le pays. L’Ukraine russe avait été, au début du siècle, alors que les folies du « nationalisme ukrainien », avec les « Karbovantse » [10] et les « Universals » [11] de même que le « dada » de Lénine d’une « Ukraine indépendante » n’avaient pas encore été inventés, la forteresse du mouvement révolutionnaire russe. C’est de là, de Rostov, d’Odessa, de la région du Don, qu’avaient jailli les premiers torrents de lave de la révolution (dès les années 1902-1904), qui embrasèrent rapidement toute la Russie du Sud, préparant ainsi l’explosion de 1905. [...] La Pologne et les Etats baltes étaient, depuis 1905, les foyers les plus ardents et les plus sûrs de la révolution, où le prolétariat socialiste joue un rôle prépondérant. Comment se fait-il que, dans ces pays, la contre-révolution ait brusquement triomphé ? C’est que, précisément, le mouvement nationaliste a, en le détachant de la Russie, paralysé le prolétariat, et l’a livré à la bourgeoisie nationale. [...] Certes, sans l’aide de l’impérialisme allemand, sans « les crosses allemandes dans les poings allemands », écrivait la Neue Zeit de Kautsky, jamais les Lubinsky et autres canailles de l’Ukraine, jamais les Erich, les Mannerheim en Finlande, et les barons baltes, ne seraient venus à bout des masses prolétariennes socialistes de leur pays. Mais le séparatisme national fut le cheval de Troie, grâce auquel les « camarades » allemands ont été introduits, fusil au poing, dans tous ces pays. [...] Lénine dit : l’Etat bourgeois est un instrument d’oppression de la classe ouvrière, l’Etat socialiste un instrument d’oppression de la bourgeoisie. C’est en quelque sorte l’Etat capitaliste renversé sur la tête. Cette conception simpliste oublie l’essentiel : c’est que si la domination de classe de la bourgeoisie n’avait pas besoin d’une éducation politique des masses populaires, tout au moins au-delà de certaines limités assez étroites, pour la dictature prolétarienne, au contraire, elle est l’élément vital, l’air sans lequel elle ne peut vivre. [...] Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait plus qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système économique, juridique et social, est une chose qui reste complètement enveloppée dans les brouillards de l’avenir. Ce que nous possédons dans notre programme, ce ne sont que quelques grands poteaux indicateurs, qui montrent la direction générale dans laquelle il faut s’engager, indications d’ailleurs d’un caractère surtout négatif. Nous savons à peu près ce que nous aurons à supprimer tout d’abord pour rendre la voie libre à l’économie socialiste. Par contre, de quelle sorte seront les milles grandes et petites mesures concrètes en vue d’introduire les principes socialistes dans l’économie, dans le droit, dans tous les rapports sociaux, là, aucun programme de parti, aucun manuel de socialisme ne peut fournir de renseignement. [...] Ce qui est négatif, la destruction, on peut le décréter, ce qui est positif, la construction, on ne le peut pas. Terres vierges. Problèmes par milliers. Seule l’expérience est capable d’apporter les correctifs nécessaires et d’ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie bouillonnante, absolument libre, s’engage dans mille formes et improvisations nouvelles, reçoit une force créatrice, corrige elle-même ses propres fautes. [...] La pratique du socialisme exige toute une transformation intellectuelle dans les masses dégradées par des siècles de domination bourgeoise. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait passer par-dessus toutes les souffrances, etc. Personne ne le sait mieux, ne le montre avec plus de force, ne le répète avec plus d’obstination que Lénine. Seulement il se trompe complètement sur les moyens : décrets, puissance dictatoriale des directeurs d’usines, punitions draconiennes, règne de la terreur, autant de moyens qui empêchent cette renaissance. [...] C’est justement la terreur qui démoralise. [...] La vie publique rentre peu à peu en sommeil. Quelques douzaines de chefs d’une énergie inlassable et d’un idéalisme sans borne dirigent le gouvernement, et parmi eux, ceux qui gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes éminentes, tandis qu’une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir au discours des chefs, voter à l’unanimité les résolutions qu’on lui présente, au fond par conséquent un gouvernement de coterie - une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine (le recul des congrès des soviets de trois à six mois !). Et il y a plus : un tel état de choses doit provoquer nécessairement un ensauvagement de la vie publique : attentats, fusillades d’otages, etc. [...] Nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle, cela ne veut dire qu’une chose : nous avons toujours distingué le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours démasqué le dur noyau d’inégalité et de servitude sociales qui se cache sous l’enveloppe de l’égalité et de la liberté formelles, non pour la rejeter, mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’enveloppe, tout au contraire à conquérir le pouvoir politique pour le remplir d’un contenu social nouveau. [...] La démocratie socialiste commence avec la destruction de la domination de classe et la prise de pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat. [...] Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe et non d’une petite minorité dirigeante, au nom de la classe, autrement dit, elle doit sortir pas à pas de la participation active des masses, être sous leur influence directe, soumise au contrôle de l’opinion publique, produit de l’éducation politique croissante des masses populaires. [...] Nous vivons tous sous la loi de l’histoire, et l’ordre socialiste ne peut précisément s’établir qu’internationalement. Les bolcheviks ont montré qu’ils peuvent faire tout ce qu’un parti vraiment révolutionnaire peut faire dans les limites des possibilités historiques. [...] En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d’avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l’exemple au prolétariat international, et fait faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le Capital et le Travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait être que posé ... » [12]
15 décembre : signature de l’armistice à Brest-Litovsk. - 20 décembre : création de la Tchéka pour combattre la contre-révolution. -
22 décembre : début des négociations de paix à Brest-Litovsk.
1919
Janvier-mai : écrasement des Conseils allemands et de Bavière. La faiblesse du jeune KPD, le manque de perspectives politiques claires, de coordination entre les différents foyers de lutte vont constituer, avec la force et la lucidité de la bourgeoisie, les éléments clés de la défaite du prolétariat allemand. Elle est illustrée par le mouvement de janvier à Berlin, où le Comité d’action révolutionnaire fait preuve d’un radicalisme spectaculaire mais désastreusement vide [13] :
« Ce que l’on vit (ce jour là) à Berlin était peut-être la plus grande action prolétarienne de masse jamais vue dans l’Histoire. Nous ne croyons pas qu’il y ait eu en Russie des manifestations de masse de cette envergure. De Roland à Victoria se tenaient des prolétaires, tête contre tête. Il y en avait jusque très loin dans le Tiergarten. Ils avaient amené leurs armes, faisaient flotter leurs bannières rouges. Ils étaient prêts à tout faire et à tout donner, même leur vie. Une armée de deux cent mille hommes, comme aucun Ludendorff n’en avait vue. [...] C’est alors que se produisit l’incroyable. Les masses étaient là très tôt, depuis 9h, dans le froid et le brouillard. Et les chefs siégeaient quelque part et délibéraient. Le brouillard augmentait et les ouvriers attendaient toujours. Mais les chefs délibéraient. Midi arriva et en plus du froid, la faim. Et les chefs délibéraient. Les ouvriers déliraient d’excitation : ils voulaient un acte, un mot qui apaisât leur délire. Personne ne savait quoi. [14] Le brouillard augmentait encore et avec lui le crépuscule. Tristement les ouvriers rentraient chez eux : ils avaient voulu quelque chose de grand et ils n’avaient rien fait. [...] Ils siégèrent toute la soirée, et ils siégèrent toute la nuit, et ils délibéraient. Et ils siégeaient le lendemain matin quand le jour devenait gris, et ceci et cela, et ils délibéraient encore. Et les groupes revenaient de nouveau sur le Siegsallee et les chefs siégeaient encore et délibéraient. Ils délibéraient, délibéraient, délibéraient. » [15]
2/7 mars : congrès de fondation de l’Internationale communiste. La III° Internationale est à la fois symbole du sommet et du recul de la vague révolutionnaire mondiale, écrasée en Allemagne et en Hongrie. Ses résolutions sont explicites : « Si la Ier Internationale a prévu le développement à venir et a préparé les voies, si la IIe Internationale a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la IIIe Internationale est [...] l’Internationale de la réalisation révolutionnaire [...] La IIIe Internationale Communiste adresse à chaque travailleur [...] Souviens-toi que, du fait de l’existence du régime capitaliste, une poignée d’impérialistes a eu, pendant quatre longues années, la possibilité de contraindre les travailleurs de partout à s’entr’égorger ! Souviens-toi que la guerre bourgeoise a plongé l’Europe et le monde entier dans la famine et le dénuement ! Souviens-toi que sans le renversement du capitalisme, la répétition de ces guerres criminelles est non seulement possible mais inévitable ! [...] La guerre impérialiste a confirmé une fois de plus la véracité de ce qu’on pouvait lire dans les statuts de la 1° Internationale : l’émancipation des travailleurs n’est pas une tâche locale, ni nationale, mais bien une tâche sociale et internationale. [...] ... pendant la guerre, les Syndicats se présentèrent le plus souvent en qualité d’éléments de l’appareil militaire de la bourgeoisie ; ils aidèrent cette dernière à exploiter la classe ouvrière avec la plus grande intensité et à faire mener la guerre de la manière la plus énergique, au nom des intérêts du capitalisme [...] la bureaucratie syndicale substitue de faibles ruisseaux au puissant courant du mouvement ouvrier, substitue des revendications partielles réformistes aux buts révolutionnaires généraux [...] 1. La période actuelle est celle de la décomposition et de l’effondrement de tout le système capitaliste mondial [...] 7. La méthode fondamentale de la lutte est l’action de masse du prolétariat, y compris la lutte ouverte à main armée contre le pouvoir d’Etat du capital [...] Une nouvelle époque est née. Epoque de désagrégation du capitalisme [16], de son effondrement intérieur. Epoque de la révolution communiste du prolétariat [...] Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos - et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productrice, la classe ouvrière [...] Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres impossibles, effacer les frontières entre les Etats, transformer le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même [...] ... les institutions de la démocratie politique ne sont plus qu’un amas de débris ensanglantés, le prolétariat est obligé de créer un appareil à lui, qui serve avant tout à conserver la cohésion interne de la classe ouvrière elle-même et qui lui donne la faculté d’intervenir révolutionnairement dans le développement ultérieur de l’humanité. Cet appareil, ce sont les Soviets [...] nouveau type d’organisation large, englobant les masses ouvrières indépendamment de la profession et du degré de développement politique [...] Fortifier les Soviets, élever leur autorité, les opposer à l’appareil gouvernemental de la bourgeoisie, voilà quel est maintenant le but essentiel des ouvriers conscients et loyaux de tous les pays. » [17]
Août : liquidation de la république des Conseils de Hongrie [18].
[1] Préface de Trotsky, p. 33-34, in Histoire de la Révolution russe, t. 1, Seuil 1995
[2] LENINE, Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution, parues le 7 avril 1917 dans la Pravda, p. 36-38 des Œuvres choisies, sinon T. 24
[3] TROTSKY, Histoire de la Révolution russe, tome I, Seuil 1995, pages 356 et 370.
[4] Cité par Anweiler, p. 198, LENINE, Œuvres, tome 24, pp. 177-178.
[5] « Le marxisme enseigne que les intérêts du prolétariat sont déterminés par les conditions objectives de son existence. Ces intérêts sont si puissants qu’ils contraignent finalement le prolétariat à faire de la réalisation de ses intérêts objectifs son intérêt subjectif. Entre ces deux facteurs - le fait objectif de son intérêt de classe et sa conscience subjective - s’étend le domaine inhérent à la vie, celui des coups, des erreurs et des déceptions, des vicissitudes et des défaites. La perspicacité tactique du parti du prolétariat se situe tout entière entre ces deux facteurs et consiste à raccourcir et à faciliter le chemin de l’un à l’ autre ... » (Trotsky, Nos tâches politiques, 1904)
[6] Voir les pages (trop ?) lumineuses 324, 446-449, 608 dans Trotsky., HRR Tome 2, Points Seuil.
[7] « Dans l’incertitude et la confusion des nouvelles qui, jusqu’à présent, sont parvenues de l’étranger, parler de la révolution russe est assez difficile ... [...] Cependant, il est certains aspects que l’on peut constater aujourd’hui sans craindre que, dès demain, ils ne paraissent futiles, des aspects qui sont déterminants pour le sens historique de cette révolution. » [p. 17, « Sur la révolution russe », écrit dans Der Kampf le 24/3/1917, in R. Luxemburg, Œuvres II, Maspéro 1978.)
[8] Sous Nicolas II, quatre doumas impériales (1906 ; 1907 ; 1907-1912 ; 1912-1917) exercèrent quelques fonctions législatives. Cette « assemblée-croupion » survécut de six mois à la révolution et disparut en septembre 1917. Ce parlement, dont la presse reproduisait longuement les débats, était, sous le tsarisme, l’unique tribune où la liberté d’expression avait une certaine réalité : « Les noms des orateurs de l’opposition à la Douma étaient largement connus de par l’empire. Cela seul explique pourquoi les dirigeants de l’opposition furent automatiquement promus, au déclenchement de la révolution, leaders d’un mouvement populaire dans lequel la Douma ne pouvait, en tant que telle, prétendre à jouer le moindre rôle. » (p. 7, Milioukov, Russlands Zusammenbruch, Leipzig-Berlin 1925-1927, in COQUIN François-Xavier, La Révolution russe, Les bons caractères 2005.)
[9] MILIOUKOV Pavel (1859-1943) : historien et principal leader du parti constitutionnel-démocrate, dit « Cadet » ou KD. Ministre des Affaires étrangères de mars à mai 1917 du Gouvernement provisoire, il adresse le 18 avril une note aux Alliés réaffirmant que la Russie combattra avec eux « jusqu’à la victoire finale ». L’opinion, le soviet qui penchent pour une paix « sans annexions ni contributions » sont scandalisés. Pétitions et manifestations se succèdent, qui le forcent à démissionner. Après Octobre, il émigre.
[10] Monnaie frappée en Ukraine.
[11] L’Universal était l’Assemblée nationale panukrainienne.
[12] LUXEMBURG Rosa, La Révolution russe, Editions de l’Aube 2007, pp. 10-11, 16-17, 21, 24, 27, 29-30, 32, 36-37, 40-43, 60, 62-72 ; il est intéressant de confronter cette édition récente avec celle bien plus complète de Maspéro, ne serait-ce que pour vérifier les traductions et l’appareil critique, inexistant chez l’Aube. En complément, on lira bien entendu les apéritifs COQUIN François-Xavier, La Révolution russe, Les bons caractères 2005 et SALOMANI Antonella, La Révolution russe, Casterman 1993 ; la fresque en mouvement de TROTSKY Léon, Histoire de la révolution russe, Seuil 1995, et l’enthousiasme de REED John, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Seuil 1996.
[13] Voir à ce propos l’incontournable Broué, la réédition de BADIA Gilbert, Les spartakistes, Aden 2008 ; mais aussi AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste en Allemagne, Payot 1976 ; HAFFNER Sebastian, Allemagne 1918, une révolution trahie, Ed° Complexe 2001 ; la Revue Internationale du Courant Communiste International, numéros 55-56, 81-98, 133-137 ; et deux protagonistes qu’il faudrait traduire : le Délégué révolutionnaire Richard MÜLLER, Vom Kaiserreich zur Republik, et son pendant réactionnaire, le chien sanglant du SPD Gustav NOSKE, Von Kiel bis Kapp, Berlin 1920.
[14] Rosa Luxemburg critique cette désorganisation, mais n’a pas forcément de solution : « Quand on appelle les masses à descendre dans la rue, quand on les met en état d’alerte, il faut leur dire clairement et nettement, ce qu’elles ont à faire, ou au minimum, ce que font et projettent les amis et les ennemis. [...] L’Allemagne était jusqu’ici la terre classique de l’organisation, on y avait le fanatisme de l’organisation, disons-le, on en faisait parade. Tout devait être sacrifié à « l’organisation », l’esprit, les buts, la capacité d’action du mouvement. Et aujourd’hui, que voyons-nous ? Aux moments décisifs de la révolution, ce « talent d’organisation » tant vanté fait fiasco de la plus piteuse façon qui soit. C’est qu’organiser des actions révolutionnaires, c’est tout à fait autre chose que d’organiser des élections au Reichstag ou aux Conseils des Prud’hommes conformément au schéma F. Cette organisation-là, on ne saurait l’apprendre que pendant la révolution, tout comme on ne peut apprendre à nager que dans l’eau. » (Rote Fahne, n° 8 du 8 janvier 1919, in BADIA Gilbert, Les spartakistes, pp. 230-231.)
[15] Die Rote Fahne, 5 septembre 1920, citée par BROUE Pierre, Révolution en Allemagne, Editions de Minuit 1977.
[16] Boukharine, dans son rapport sur « La Plate-forme » annonce pourtant que la « guerre a joué un grand rôle d’organisation. Sous sa pression, la forme du capitalisme financier s’est transformée en une forme supérieure, la forme du capitalisme d’Etat. » (p. 125, in BROUE Pierre, premier congrès de l’Internationale communiste, EDI 1974)
[17] Page 3 de la « Lettre d’invitation au Parti Communiste allemand » ; p. 19 et 33-34 de la « Plate-forme et du Manifeste de l’IC » ; p. 37 des Statuts de l’IC ; p. 54 de « Le mouvement syndical, les comités de fabrique et d’usines », in Les quatre premiers congrès mondiaux de l’IC, La Brèche 1984. Couronnant le pugnace travail des gauches marxistes depuis la trahison de la II° Internationale, ce Parti mondial devait coordonner les luttes à l’échelle de la planète. Fondé trop tard (plus d’un an après Octobre 17, deux mois après la première et sans doute la plus importante défaite à Berlin), il va épouser le recul du prolétariat international et l’isolement croissant russe. Cet isolement est, d’ailleurs, une (LA) des raisons majeures de la monstrueuse mutation stalinienne. Alors que le I° congrès rompait avec “les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels...” (Manifeste, p. 34), le III°, en juin 1921, propose à la social-démocratie (qui a du sang sur les mains) une alliance de “Front unique”. C’est le début de la dégénérescence qui va aboutir à la mise en place d’un organisme au service de l’Etat russe. Cet appareil va broyer la fine fleur du mouvement révolutionnaire international. L’adoption au VIème congrès (1928) de la thèse de l’édification du socialisme « dans quelques pays capitalistes, voir même dans un seul isolément », signe son arrêt de mort en tant qu’Internationale ouvrière. Mais, au sein même de l’IC, des Gauches se dégagent qui vont essayer d’abord de combattre la “bolchévisation” (ou mise au pas) des PC, la dérive opportuniste puis de tirer un bilan de la vague révolutionnaire. Ces fractions de Gauche communiste (russe, italienne, germano-hollandaise ...), exclues dans les années 20, ont assuré la continuité historique et permis l’existence des révolutionnaires d’aujourd’hui ... et de demain ! Il est précieux de consulter deux ouvrages qui ciblent cette époque. Tout d’abord celui de l’historien trotskiste BROUE Pierre, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard 1997 ; et en contrepoint le livre du Courant Communiste International, La Gauche hollandaise ou la version de l’auteur Philippe Bourrinet, La Gauche Communiste Germano-Hollandaise des origines à 1968, ouvrage de 540 pages disponible sur le site de l’auteur : http://www.left-dis.nl
[18] Voir les photos pages 163-199 de l’ouvrage collectif dirigé par LÖWY Michael, Révolutions, Hazan 2000 ; lire aussi les pages 39-40 et 104-110 du livre copieux de BROUE Pierre, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard 1997.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
LES COMMUNISTES TUENT A VILNIUS
Profitant du déclenchement de la guerre du Golfe, Gorbatchev lance le 13 janvier ses chars autour du Parlement lituanien à Vilnius. Bilan : treize morts. Vytautas Landsbergis lance cet appel : « C'est une guerre, une vraie guerre. C'est l'Union soviétique contre la Lituanie. Vous ne pouvez pas imaginer ce qui se passe. Ils tirent sur notre peuplé, ils occupent tes principaux bâtiments. Ils ont pris, tôt ce matin, la télévision et le central téléphonique et, maintenant, ils encerclent le Parlement et se préparent à l'attaque.
« Il y a une immense foule de Lituaniens qui sont prêts à mourir pour la liberté. Mais nous ne pouvons pas résister, vraiment. Nous n'avons que vingt fusils, c'est tout, eux, ils ont cent chars et des parachutistes spécialisés, entraînés pour tuer les gens.
« S'il vous plaît, venez ici. Ce n'est pas possible de vous expliquer ça, à vous, les gens de l'Ouest. Vous n'avez pas vécu sous les régimes communistes. Vous n'avez pas vu des policiers criminels et meurtriers. »
Le même jour, B M condamne « cette troisième agression armée contre les pays Baltes par la Russie communiste » et s'indigne de l'indifférence des gouvernements français et européens qui s'apprêtent à faire la guerre pour le lointain Koweit mais qui abandonnent à la servitude leurs frères baltes. Il demande à nouveau au gouvernement de reconnaître l'indépendance des pays Baltes et de provoquer une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU pour imposer à l'URSS un ultimatum de type irakien afin d'obtenir l'évacuation des républiques Baltes. En Lettonie, les chars tueront bientôt aussi.
Roland Gaucher écrit, dans National hebdo : « La mort rôde autour de Koweit-City. A Vilnius, elle a déjà frappé. Le tueur s'appelle Gorbatchev. Mais pour nos crapules de TF1, d'A2 ou de la Cinq, pas question de le comparer à Hitler, distinction réservée par nos sionistes d'honneur à Saddam Hussein. »
Les dossiers tricolores de National Hebdo mars 1992
Profitant du déclenchement de la guerre du Golfe, Gorbatchev lance le 13 janvier ses chars autour du Parlement lituanien à Vilnius. Bilan : treize morts. Vytautas Landsbergis lance cet appel : « C'est une guerre, une vraie guerre. C'est l'Union soviétique contre la Lituanie. Vous ne pouvez pas imaginer ce qui se passe. Ils tirent sur notre peuplé, ils occupent tes principaux bâtiments. Ils ont pris, tôt ce matin, la télévision et le central téléphonique et, maintenant, ils encerclent le Parlement et se préparent à l'attaque.
« Il y a une immense foule de Lituaniens qui sont prêts à mourir pour la liberté. Mais nous ne pouvons pas résister, vraiment. Nous n'avons que vingt fusils, c'est tout, eux, ils ont cent chars et des parachutistes spécialisés, entraînés pour tuer les gens.
« S'il vous plaît, venez ici. Ce n'est pas possible de vous expliquer ça, à vous, les gens de l'Ouest. Vous n'avez pas vécu sous les régimes communistes. Vous n'avez pas vu des policiers criminels et meurtriers. »
Le même jour, B M condamne « cette troisième agression armée contre les pays Baltes par la Russie communiste » et s'indigne de l'indifférence des gouvernements français et européens qui s'apprêtent à faire la guerre pour le lointain Koweit mais qui abandonnent à la servitude leurs frères baltes. Il demande à nouveau au gouvernement de reconnaître l'indépendance des pays Baltes et de provoquer une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU pour imposer à l'URSS un ultimatum de type irakien afin d'obtenir l'évacuation des républiques Baltes. En Lettonie, les chars tueront bientôt aussi.
Roland Gaucher écrit, dans National hebdo : « La mort rôde autour de Koweit-City. A Vilnius, elle a déjà frappé. Le tueur s'appelle Gorbatchev. Mais pour nos crapules de TF1, d'A2 ou de la Cinq, pas question de le comparer à Hitler, distinction réservée par nos sionistes d'honneur à Saddam Hussein. »
Les dossiers tricolores de National Hebdo mars 1992
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Derrière l'idéologie (communiste), le diable
Le prix Nobel de littérature 2009 vient d'être accordé, cette semaine, à l’Allemande d’origine roumaine Herta Müller. Née en 1953 en Roumanie, Herta Müller est connue pour ses œuvres dépeignant les dures conditions de vie dans la Roumanie communiste de Ceauşescu. Elle s’y est âprement battue, refusant de servir d’indicateur à la police secrète alors qu’elle était traductrice dans une usine. Censurée, harcelée, diabolisée, Herta Müller a fini par fuir en Allemagne de l’Ouest en 1987. A cette occasion, nous osons citer la description que fait Virgil Ierunca (*) de la prison de "rééducation communiste" de Pitesti ,à 110 km de Bucarest. C'est "glauque" comme on dit en ces jours-ci... A ne pas mettre sous tous les yeux. Mais il ne faut pas cesser de rappeler les horreurs du communisme si proches de nous :
La Securitate, police politique roumaine, a utilisé lors des
interrogatoires les méthodes "classiques" de torture : passage à
tabac, coups sur la plante des pieds et suspension par les pieds,
tête en bas. A Pitesti, la cruauté des tortures a dépassé de loin
ces méthodes. Toute la gamme - possible et impossible - des
supplices fut pratiquée : diverses parties du corps étaient brûlées
à la cigarette; des prisonniers avaient les fesses nécrosées, leur
chair tombait comme celle des lépreux; on en forçait d'autres à
avaler toute une gamelle d'excréments et, quand ils vomissaient,
on leur rentrait leur vomissure dans la gorge. L'imagination
délirante (...) se déchaînait tout particulièrement contre les
étudiants croyants qui refusaient de renier Dieu. Certains
étaient "baptisés" tous les matins de la façon suivante : on leur
plongeait la tête dans la tinette pleine d'urine et de matières
fécales, tandis que les autres détenus psalmodiaient autour de
la formule du baptême. Pour que le supplicié ne se noie pas, on
lui sortait la tête de temps en temps et on le laissait
brièvement respirer avant de la lui replonger dans le magma.
(...) Quant aux séminaristes, (on) les obligeait à officier
dans les messes noires qu'il mettait en scène, surtout pendant la
semaine sainte, le soir de Pâques. Certains faisaient
les chantres, les autres les prêtres. Le texte de la liturgie (...)
était évidemment pornographique, il paraphrasait de manière
démoniaque l'original. La Sainte Vierge était appelée "la grande
putain" et Jésus "le connard qui est mort sur la croix". Le
séminariste qui jouait le rôle du prêtre devait se déshabiller
complètement, on l'enveloppait dans un drap maculé
d'excréments et on lui accrochait au cou un phallus
confectionné avec du savon et la mie de pain et saupoudré
de DDT. En 1950, lors de la nuit de Pâcques, les étudiants en cours
de rééducation eurent à passer devant un tel "prêtre", à baiser
le phallus et à dire : "Christ est ressuscité."
(*) Pitesti, Laboratoire concentrationnaire, 1949-1952, cité dans Le Livre noir du Communisme aux Editions Robert Laffont , p 457.
http://e-deo.typepad.fr/mon_weblog/
Le prix Nobel de littérature 2009 vient d'être accordé, cette semaine, à l’Allemande d’origine roumaine Herta Müller. Née en 1953 en Roumanie, Herta Müller est connue pour ses œuvres dépeignant les dures conditions de vie dans la Roumanie communiste de Ceauşescu. Elle s’y est âprement battue, refusant de servir d’indicateur à la police secrète alors qu’elle était traductrice dans une usine. Censurée, harcelée, diabolisée, Herta Müller a fini par fuir en Allemagne de l’Ouest en 1987. A cette occasion, nous osons citer la description que fait Virgil Ierunca (*) de la prison de "rééducation communiste" de Pitesti ,à 110 km de Bucarest. C'est "glauque" comme on dit en ces jours-ci... A ne pas mettre sous tous les yeux. Mais il ne faut pas cesser de rappeler les horreurs du communisme si proches de nous :
La Securitate, police politique roumaine, a utilisé lors des
interrogatoires les méthodes "classiques" de torture : passage à
tabac, coups sur la plante des pieds et suspension par les pieds,
tête en bas. A Pitesti, la cruauté des tortures a dépassé de loin
ces méthodes. Toute la gamme - possible et impossible - des
supplices fut pratiquée : diverses parties du corps étaient brûlées
à la cigarette; des prisonniers avaient les fesses nécrosées, leur
chair tombait comme celle des lépreux; on en forçait d'autres à
avaler toute une gamelle d'excréments et, quand ils vomissaient,
on leur rentrait leur vomissure dans la gorge. L'imagination
délirante (...) se déchaînait tout particulièrement contre les
étudiants croyants qui refusaient de renier Dieu. Certains
étaient "baptisés" tous les matins de la façon suivante : on leur
plongeait la tête dans la tinette pleine d'urine et de matières
fécales, tandis que les autres détenus psalmodiaient autour de
la formule du baptême. Pour que le supplicié ne se noie pas, on
lui sortait la tête de temps en temps et on le laissait
brièvement respirer avant de la lui replonger dans le magma.
(...) Quant aux séminaristes, (on) les obligeait à officier
dans les messes noires qu'il mettait en scène, surtout pendant la
semaine sainte, le soir de Pâques. Certains faisaient
les chantres, les autres les prêtres. Le texte de la liturgie (...)
était évidemment pornographique, il paraphrasait de manière
démoniaque l'original. La Sainte Vierge était appelée "la grande
putain" et Jésus "le connard qui est mort sur la croix". Le
séminariste qui jouait le rôle du prêtre devait se déshabiller
complètement, on l'enveloppait dans un drap maculé
d'excréments et on lui accrochait au cou un phallus
confectionné avec du savon et la mie de pain et saupoudré
de DDT. En 1950, lors de la nuit de Pâcques, les étudiants en cours
de rééducation eurent à passer devant un tel "prêtre", à baiser
le phallus et à dire : "Christ est ressuscité."
(*) Pitesti, Laboratoire concentrationnaire, 1949-1952, cité dans Le Livre noir du Communisme aux Editions Robert Laffont , p 457.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Face à la mort
Un film rompt le silence sur les camp d'extermination du Viêt-Minh
Après 55 ans d'opprobre et d'oubli, les anciens prisonniers d'Indochine qui ont survécu aux privations, brimades et lavages de cerveaux des camps viets, ont voulu remplir un devoir de mémoire envers leurs camarades, contre le mensonge et l'injustice.
Le devoir de mémoire ne peut pas être sélectif. Avant de se préoccuper du malheur des autres, il ne faut pas oublier celui de ses compatriotes. Dans cet esprit, le Dvd Face à la mort, réalisé par l'Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), c'est-à-dire le ministère de la Défense, rassemble les témoignages des rescapés des camps du Viêt-minh. L'Association nationale des anciens prisonniers internés et déportés d'Indochine (ANAPI) a réuni à cet effet les derniers témoins pour recueillir, souvent pour la première fois, leurs récits émouvants et atroces.
Les prisonniers étaient utilisés par le Viêt-minh comme moyen de chantage sur les familles et comme moyen de pression idéologique sur le corps expéditionnaire, auprès duquel, « criminels de guerre » transformés en « soldats de la paix », ils devaient semer la « bonne parole » de l'« Oncle Hô ». Rodée depuis la révolution d'Octobre, la méthode communiste d'asservissement psychique par la faim, la déchéance physique, les punitions sadiques, l'endoctrinement politique et la délation entre détenus, a été mise en œuvre dans ces camps qui n'ont jamais été visités par la Croix-Rouge.
A part les prisonniers, les seuls Français que l'on y rencontrait étaient des conseillers politiques envoyés de métropole par le Parti communiste « français ». Le seul journal autorisé était le quotidien L'Humanité, qui parlait du corps expéditionnaire français comme d'un ennemi. Pendant ce temps en métropole, les syndicalistes faisaient impunément des grèves pour entraver l'acheminement de la logistique aux soldats et obtenaient du gouvernement, comme en mai 1951, que les collectes de sang n'aillent pas aux blessés d'Indochine.
On se souvient du sinistre Boudarel, chef-adjoint du camp 113, en charge de la rééducation des prisonniers. Tortionnaire cruel et pervers de ses compatriotes, il fut par la suite nommé professeur à l'université de Paris VII. Démasqué en 1991 par Jean-Jacques Beucler (président du Comité d'Entente des Anciens d'Indochine, ancien officier et prisonnier du Camp n° 1 au Tonkin, et ancien ministre), alors qu'il intervenait à un colloque universitaire, il a pu mourir tranquillement sans jamais que ses crimes soient condamnés, en dépit des procédures engagées par les victimes qui l'avaient reconnu.
Au cours de l'année de son commandement au camp 113, 278 prisonniers français sur 320 moururent. A un journaliste qui lui demandait s'il avait des regrets, il répondit : « Regret d'avoir été au camp 113, évidemment oui [...]. Regret d'avoir été aux côtés des Vietnamiens, des colonisés, des peuples de couleur, je dis nettement non : non seulement je n'ai aucun regret, j'en suis fier et si c'était à refaire, je le referais, que ce soit bien net ! » La justice française a considéré que les faits reprochés au professeur Georges Boudarel, traître et bourreau de ses compatriotes, tombaient sous la loi d'amnistie de 1966.

Une extermination organisée
Le taux global de la mortalité dans les camps Viêt-minh a été de 69,04 %. Celui de prisonniers de guerre français, de 59,5 %. Ce taux est supérieur à celui des camps de concentration allemands comme Buchenwald (37 %).
En comparaison, le taux de mortalité dans les camps de prisonniers de guerre français en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale était de 2 %.
Le colonel de la Légion Eric Weinberger, ancien déporté à Buchenwald et prisonnier du Viêt-minh a déclaré : « J'ai eu l'occasion de comparer les méthodes des nazis et des Viêts. Juifs,Tziganes, résistants de tous bords, s'ils nous réduisaient à une sous-humanité, les nazis ne cherchaient pas à nous convertir. Par la faim, les privations, les Viêts nous amenaient au même état que les nazis, mais ils exigeaient en plus que nous adhérions à leur système, en reniant toutes nos valeurs, notre foi en la justice, en notre pays. » Ces campagnes de propagande et d'endoctrinement, si elles n'eurent que peu d'effet politique sur les prisonniers, furent par contre prises très au sérieux par l'état-major, qui mit en garde les unités auxquelles ils avaient été antérieurement affectés, jetant la suspicion sur leur loyauté. Le Manifeste du camp n° 1 a été signé, comme d'autres, dans des conditions atroces qui n'ont pas été comprises par le commandement et auxquelles les militaires n'avaient pas été préparés.
Tel était le sort des prisonniers français ; mais personne ne s'est intéressé à celui des prisonniers vietnamiens qui s'étaient engagés dans l'armée française, et qui fut encore pire. Le Dvd fournit le témoignage exceptionnel du lieutenant-colonel Huynh Ba Xuan, saint-cyrien, aide de camp du général de Lattre, capturé au combat en avril 1953 et resté 23 ans prisonnier du Viêt-minh. Rentré en France après sa libération, il apprit qu'il avait perdu la nationalité française en vertu des accords de Genève. Ces prisonniers vietnamiens ont frôlé l'extermination : le taux de mortalité atteignait dans ces camps 90 %. Sur 14 060 hommes capturés alors qu'ils servaient dans les unités de l'armée française, 860 seulement sont revenus ; et sur les 9404 prisonniers appartenant aux forces vietnamiennes, que Giap n'appellera jamais autrement, que les « fantoches », 157 seulement ont retrouvé la liberté. Face à la mort tente de rompre le silence monté autour de cette extermination organisée, il faut se souvenir que le Parti communiste "français" partagea le pouvoir, en France, jusqu'en 1947, et qu'il parrainait le Parti communiste vietnamien. Le silence des autorités politiques sur les otages civils (le plus jeune avait 12 ans à sa libération) et les prisonniers depuis 1945, comme le refus de rendre justice aux soldats français prisonniers en Indochine, est l'héritage de cette époque.
Thierry Bouzard monde et vie 4 avril 2009
(avec l'aimable autorisation de monde & vie)
Un film rompt le silence sur les camp d'extermination du Viêt-Minh
Après 55 ans d'opprobre et d'oubli, les anciens prisonniers d'Indochine qui ont survécu aux privations, brimades et lavages de cerveaux des camps viets, ont voulu remplir un devoir de mémoire envers leurs camarades, contre le mensonge et l'injustice.
Le devoir de mémoire ne peut pas être sélectif. Avant de se préoccuper du malheur des autres, il ne faut pas oublier celui de ses compatriotes. Dans cet esprit, le Dvd Face à la mort, réalisé par l'Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), c'est-à-dire le ministère de la Défense, rassemble les témoignages des rescapés des camps du Viêt-minh. L'Association nationale des anciens prisonniers internés et déportés d'Indochine (ANAPI) a réuni à cet effet les derniers témoins pour recueillir, souvent pour la première fois, leurs récits émouvants et atroces.
Les prisonniers étaient utilisés par le Viêt-minh comme moyen de chantage sur les familles et comme moyen de pression idéologique sur le corps expéditionnaire, auprès duquel, « criminels de guerre » transformés en « soldats de la paix », ils devaient semer la « bonne parole » de l'« Oncle Hô ». Rodée depuis la révolution d'Octobre, la méthode communiste d'asservissement psychique par la faim, la déchéance physique, les punitions sadiques, l'endoctrinement politique et la délation entre détenus, a été mise en œuvre dans ces camps qui n'ont jamais été visités par la Croix-Rouge.
A part les prisonniers, les seuls Français que l'on y rencontrait étaient des conseillers politiques envoyés de métropole par le Parti communiste « français ». Le seul journal autorisé était le quotidien L'Humanité, qui parlait du corps expéditionnaire français comme d'un ennemi. Pendant ce temps en métropole, les syndicalistes faisaient impunément des grèves pour entraver l'acheminement de la logistique aux soldats et obtenaient du gouvernement, comme en mai 1951, que les collectes de sang n'aillent pas aux blessés d'Indochine.
On se souvient du sinistre Boudarel, chef-adjoint du camp 113, en charge de la rééducation des prisonniers. Tortionnaire cruel et pervers de ses compatriotes, il fut par la suite nommé professeur à l'université de Paris VII. Démasqué en 1991 par Jean-Jacques Beucler (président du Comité d'Entente des Anciens d'Indochine, ancien officier et prisonnier du Camp n° 1 au Tonkin, et ancien ministre), alors qu'il intervenait à un colloque universitaire, il a pu mourir tranquillement sans jamais que ses crimes soient condamnés, en dépit des procédures engagées par les victimes qui l'avaient reconnu.
Au cours de l'année de son commandement au camp 113, 278 prisonniers français sur 320 moururent. A un journaliste qui lui demandait s'il avait des regrets, il répondit : « Regret d'avoir été au camp 113, évidemment oui [...]. Regret d'avoir été aux côtés des Vietnamiens, des colonisés, des peuples de couleur, je dis nettement non : non seulement je n'ai aucun regret, j'en suis fier et si c'était à refaire, je le referais, que ce soit bien net ! » La justice française a considéré que les faits reprochés au professeur Georges Boudarel, traître et bourreau de ses compatriotes, tombaient sous la loi d'amnistie de 1966.

Une extermination organisée
Le taux global de la mortalité dans les camps Viêt-minh a été de 69,04 %. Celui de prisonniers de guerre français, de 59,5 %. Ce taux est supérieur à celui des camps de concentration allemands comme Buchenwald (37 %).
En comparaison, le taux de mortalité dans les camps de prisonniers de guerre français en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale était de 2 %.
Le colonel de la Légion Eric Weinberger, ancien déporté à Buchenwald et prisonnier du Viêt-minh a déclaré : « J'ai eu l'occasion de comparer les méthodes des nazis et des Viêts. Juifs,Tziganes, résistants de tous bords, s'ils nous réduisaient à une sous-humanité, les nazis ne cherchaient pas à nous convertir. Par la faim, les privations, les Viêts nous amenaient au même état que les nazis, mais ils exigeaient en plus que nous adhérions à leur système, en reniant toutes nos valeurs, notre foi en la justice, en notre pays. » Ces campagnes de propagande et d'endoctrinement, si elles n'eurent que peu d'effet politique sur les prisonniers, furent par contre prises très au sérieux par l'état-major, qui mit en garde les unités auxquelles ils avaient été antérieurement affectés, jetant la suspicion sur leur loyauté. Le Manifeste du camp n° 1 a été signé, comme d'autres, dans des conditions atroces qui n'ont pas été comprises par le commandement et auxquelles les militaires n'avaient pas été préparés.
Tel était le sort des prisonniers français ; mais personne ne s'est intéressé à celui des prisonniers vietnamiens qui s'étaient engagés dans l'armée française, et qui fut encore pire. Le Dvd fournit le témoignage exceptionnel du lieutenant-colonel Huynh Ba Xuan, saint-cyrien, aide de camp du général de Lattre, capturé au combat en avril 1953 et resté 23 ans prisonnier du Viêt-minh. Rentré en France après sa libération, il apprit qu'il avait perdu la nationalité française en vertu des accords de Genève. Ces prisonniers vietnamiens ont frôlé l'extermination : le taux de mortalité atteignait dans ces camps 90 %. Sur 14 060 hommes capturés alors qu'ils servaient dans les unités de l'armée française, 860 seulement sont revenus ; et sur les 9404 prisonniers appartenant aux forces vietnamiennes, que Giap n'appellera jamais autrement, que les « fantoches », 157 seulement ont retrouvé la liberté. Face à la mort tente de rompre le silence monté autour de cette extermination organisée, il faut se souvenir que le Parti communiste "français" partagea le pouvoir, en France, jusqu'en 1947, et qu'il parrainait le Parti communiste vietnamien. Le silence des autorités politiques sur les otages civils (le plus jeune avait 12 ans à sa libération) et les prisonniers depuis 1945, comme le refus de rendre justice aux soldats français prisonniers en Indochine, est l'héritage de cette époque.
Thierry Bouzard monde et vie 4 avril 2009
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Étincelles de la Gauche marxiste russe : 1881 - 1923 (3)
(Troisième partie) - L’hôtesse allemande : 1918
Les trois années 1917, 1918 et 1919 sont décisives. Du charnier de la Première Guerre mondiale émerge la plus formidable élan révolutionnaire qu’ait jamais connu notre planète, aboutissant à l’insurrection d’Octobre en Russie, au grand dam des diverses fractions du Capital, obligées d’écourter la boucherie afin de mâter le prolétariat qui se préparait à remettre en cause des siècles d’exploitation et de misère. L’année 1919 restant celle de la fondation de la III° Internationale mais aussi du commencement de l’agonie de la Révolution allemande.
Pour des raisons de confort de lecture, nous nous permettons de mettre l’année 1918 à part. C’est une année charnière marquée par la tuerie finlandaise, le début de la Guerre civile russe et le raidissement bolchevik, mais toujours l’espoir de la révolution mondiale qui se concrétise avec la « Novemberrevolution ».
Il s’agit de montrer aussi, à travers la polémique sur la « sale paix » de Brest-Litovsk, que le PCR (b) était un parti vivant, dont les débats houleux car cruciaux, sont fondés encore sur la libre discussion et la conviction.
1918
Janvier : dans la nuit du 27 au 28, les gardes rouges finlandais s’emparent d’Helsinki où s’installe un gouvernement révolutionnaire : « Camarades ! Une année s’est écoulée depuis que le prolétariat finlandais a engagé une lutte à mort contre les bandes de bourreaux de la bourgeoisie. [...] Le dévouement et le courage des camarades - hommes et femmes - de la Garde rouge et le secours inappréciable de nos camarades russes ne suffirent pas à repousser l’assaut des bandes « blanches » internationales commandés par des officiers finlandais, suédois, allemands et russes. A la fin avril, quand l’impérialisme allemand, mettant tout son poids dans la balance, lança contre nous ses troupes régulières, les blancs réussirent à faire échouer notre plan d’évacuation de toutes les forces vives de la révolution en Russie. [...] Pendant des mois les « bouchers » se déchaînèrent contre le prolétariat, hommes, femmes, enfants. [...] D’après les rapports récemment publiés dans les journaux finlandais, le total des victimes s’est monté à treize mille et nous lisons encore des articles qui nous apprennent l’exécution dans telle ou telle commune de cent, deux cents, trois cent prolétaires et plus encore. A ces chiffres, il faut ajouter les quinze mille cinq cent morts de faim, de maladies et de misère dans les camps de concentration. Ces faits sanglants que nous n’avons nullement exagérés, doivent servir d’avertissement à tous les ouvriers qui rêvent d’une paisible collaboration avec la bourgeoisie sur la base des principes démocratiques. » [1] -
Au même moment, la colère déborde en Allemagne, 400 000 ouvriers entrent en grève et forment un Conseil. Un tract spartakiste met en garde : « Nous devons créer une représentation librement élue sur le modèle russe et autrichien (...) Chaque usine élit un homme de confiance pour 1 000 ouvriers (...) Les dirigeants des syndicats, les socialistes de gouvernement et autres piliers de l’effort de guerre ne doivent sous aucun prétexte être élus dans les délégations (...) Lors de la grève de masse d’avril 1917, ils ont cassé les reins du mouvement de grève de la façon la plus perfide en exploitant les confusions de la masse et en orientant le mouvement dans de fausses voies (...) Ces loups déguisés en agneaux menacent le mouvement d’un danger bien plus grave que la police impériale prussienne. » C’est le SPD, utilisant son crédit encore important en milieu ouvrier, qui sabotera le mouvement. Il parvient à envoyer trois représentants dans le Comité d’action. Ebert dira fièrement : « Dans les usines de munitions de Berlin, la direction radicale avait le dessus (...) Je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe. » [2]
Début des discussions sur la « sale paix » de Brest-Litovsk [3] ; trois tendances divisent les bolcheviks [4]. Lénine est pour l’acceptation des conditions allemandes (« perdre de l’espace pour gagner du temps ») ; Boukharine est pour la « guerre révolutionnaire » et Trotsky pour « ni paix, ni guerre ». Les SR de gauche quittent le Conseil des commissaires du peuple pour se tourner vers la paysannerie. Ils envisagent une révolte qui jaillirait sous les pieds de l’occupant : « Laissez avancer les Allemands, laissez-les conquérir toute la Russie : ils n’auront gagné que 100 millions de rebelles. » [5] - W. Wilson, président des USA, prononce le discours des « Quatorze points » pour une paix démocratique ; il veut ainsi priver les Russes de l’exclusivité de leur politique de paix. - Une minorité importante du PCR (b) suivit quelques temps les Communistes de gauche (Boukharine, Radek, Lomov, V. M. Smirnov, Ouritsky, Ossinski, Sapronov, Preobrajensky, etc.) regroupés autour de la revue Kommunist. [6] « Le malheur, c’est précisément que les Moscovites veulent rester sur une vieille position tactique et refusent obstinément de voir qu’elle s’est modifiée et qu’il s’est créé une nouvelle position objective. » [7] - 18 février : reprise de l’offensive allemande.
- 4 mars : Le Comité central approuve Lénine et la signature du traité de paix, rendue possible par le ralliement de Trotsky à Lénine : « Le malheur de ces tristes révolutionnaires, c’est que même ceux d’entre eux qui ont les meilleures intentions du monde et se signalent par leur dévouement absolu à la cause du socialisme, ne comprennent pas l’état particulier et particulièrement « désagréable » par lequel devait fatalement passer un pays arriéré, déchiré par une guerre réactionnaire et malheureuse, et qui a commencé la révolution socialiste avant les pays les plus évolués ; [...] A l’ordre du jour s’inscrivent en particulier les mesures à prendre pour renforcer la discipline et accroître la productivité du travail. [...] Il s’agit, par exemple, d’introduire le salaire aux pièces, d’appliquer les nombreux éléments scientifiques et progressifs que contient le système Taylor ... » [8] -
Ossinski réplique : « Nous ne nous plaçons pas du point de vue de la « construction du socialisme sous la direction des dirigeants des trusts ». Nous sommes dans l’optique de la construction du socialisme prolétarien par la classe ouvrière elle-même et non pas suivant l’avis des « capitaines d’industrie ». Comment voyons-nous la tâche et les méthodes de cette construction ? D’abord une remarque. C’est le prolétariat qui doit construire le socialisme. Or pour créer l’économie socialisée, non seulement le prolétariat russe mais encore le prolétariat de l’Europe Occidentale n’a pas de connaissances techniques et de forces culturelles suffisantes. Dans la société capitaliste (d’où nous sortons) l’ouvrier n’est qu’un ouvrier, le soldat d’une armée industrielle. L’officier de cette armée est l’ingénieur. [...] Sans ingénieurs et d’autres hauts spécialistes, il n’est pas possible d’organiser une grande industrie socialiste. Dans une société socialiste développée, tous les travailleurs deviendront des ingénieurs, au minimum des « techniciens moyens ». Mais c’est le futur, car pour le présent, nous restons sur la base matérielle de l’ancienne société avec sa division du travail et la formation d’un groupe circonscrit et privilégié de spécialistes qualifiés. [...] Le prolétariat doit acheter la force des intellectuels sans être avare de récompenses individuelles. Il doit le faire comme un maître raisonnable. Mais la récompense doit être strictement personnelle, seulement en tant que paiement pour sa main-d’oeuvre élevée. [...] Travailleur public jouissant d’un revenu personnel assez élevé et n’étant pas pour autant à l’abri de la concurrence de collègues doués : voilà le portrait de l’ingénieur pendant la période de transition au socialisme.
Et quelle doit être la condition ouvrière ? Ici, le côté matériel ne nous intéresse pas : après la révolution d’Octobre le prolétariat a élevé sa condition au niveau de conditions humaines normales (tant que le désastre économique et le manque de marchandises ne l’en a pas empêché) ; il y demeurera dorénavant. Ce qui nous intéresse, c’est son influence et son rôle dans l’organisation de la production. [...] La classe ouvrière en général doit être maître de la production. Certes, ce ne sont pas les ouvriers de telle ou telle entreprise qui doivent en être maîtres. Cette thèse est commune aux communistes de droite et gauche. [...] En attendant, soulignons que l’organisation du travail ne doit pas seulement transformer l’ouvrier en appendice de la machine, en force mécanique dont la tâche majeure est de produire le plus possible. Pour l’organisation socialiste du travail, le plus important est le travail « concret », conscient de création de biens utiles pour la société. [...] Du point de vue socialiste, le paiement aux pièces et le chronométrage sont absolument inadmissibles. [...] Si le prolétariat ne sait pas comment créer les conditions nécessaires à l’organisation socialiste du travail, personne ne peut le faire à sa place et personne ne peut l’obliger à le faire. Le bâton, s’il est levé contre les travailleurs, se trouvera dans les mains d’une force sociale qui sera, soit sous l’influence d’une autre classe sociale, soit dans les mains du pouvoir soviétique. Le pouvoir des soviets sera alors obligé de s’appuyer, contre le prolétariat, sur une autre classe (par exemple la paysannerie) et par là même, il se détruira lui-même en tant que dictature du prolétariat. Le socialisme et l’organisation socialiste seront construits par le prolétariat lui-même où ils ne seront pas construits du tout ; quelque chose d’autre sera installé : le capitalisme d’État. [...] La propagande pour la « mobilisation des ouvriers » et leur « autodiscipline » comme tâche immédiate est nuisible parce qu’elle vise à mécaniser le prolétariat dont le devoir principal est actuellement de tendre toutes ses forces vives, sociales et organisationnelles. Elle détourne l’attention de la tâche principale - l’organisation des facteurs objectifs et décisifs de la productivité du travail.
Où en est-on dans ce dernier domaine ? La bureaucratie paperassière, les décrets inutiles, l’envoi de commissaires aux pouvoirs extraordinaires et la méconnaissance du maniement de l’argent d’un côté, l’avarice extrême et le réseau de chicanes pour obtenir un prêt, de l’autre. Or de quoi a-t-on besoin ? D’une construction organisationnelle vivante dirigée et inspirée par le prolétariat, animée d’un vif esprit socialiste. Elle est indispensable sur place, dans les usines (l’organisation de la direction des entreprises) et au centre de l’État (les organes de régulation). Il faut simplifier et mettre en ordre le financement ; il existe deux voies : la nationalisation des banques et la nationalisation de la production. Enfin et avant tout, il faut élaborer un plan de travail dans le domaine de l’économie, et le réaliser strictement d’une manière pointilleuse. [...] Non au hold-up des fonctions du système unitaire de régulation socialiste de l’économie et de leur délégation par les « ministères » indépendants (c’est-à-dire et par conséquent bureaucratiques), mais achèvement de la construction du système et de la délégation du travail par la base ! [...] Les commissaires sont-ils nécessaires aux usines ? Les camarades qui s’emballent pour « faire travailler » les ouvriers, estiment néanmoins que le commissaire est nécessaire et que sans son consentement aucune décision ne peut entrer en vigueur. Nous ne le pensons pas. Il est possible (mais non obligatoire) de nommer un représentant spécial du conseil EN [9] de région qui aurait le droit de suspendre certaines décisions. Mais, on en aurait besoin seulement dans des usines ayant des ouvriers plus arriérés et même dans ce cas, un instructeur serait préférable à un président ou à un commissaire. « L’émancipation des ouvriers est l’œuvre des ouvriers eux-mêmes » et si le prolétariat ne réussit pas à s’émanciper et à organiser sa vie par lui-même, aucun commissaire ne l’aidera. [...] Pour liquider l’héritage de Nicolas et de Kerenski aggravé par le sabotage de l’intelligentsia, indépendamment des mesures d’organisation mentionnées plus haut, il n’y a pas d’autre choix que d’utiliser les moyens matériels de production dont le pays dispose. Il faut élaborer un plan économique et technique de travail qu’on devra vite réaliser et de façon décidée. [...] « Le travail organique » ne doit pas être une tâche qui se suffit à elle-même. Dans les conditions actuelles, il renferme avant tout les moyens de la révolution russe et internationale. Seulement après la victoire définitive du prolétariat à l’échelle mondiale, la construction de la vie matérielle deviendra la tâche prioritaire. » [10]
Sorin tire aussi un autre signal d’alarme, malgré le manque de recul : « Tout le monde connaît les causes qui ont arrêté le développement ultérieur de notre révolution et qui l’ont obligée à quitter sans combat les positions occupées et à entamer une retraite progressive : la complexité de la situation internationale, le contretemps dans l’éclatement de la révolution en Europe occidentale, les habitudes et le mode de vie petit-bourgeois de la majorité de la population, la désorganisation colossale de l’économie, etc. Dans cette liste, néanmoins, on oublie d’inclure encore un facteur qui a une influence négative sur le développement de la révolution russe, c’est le conservatisme des organisations soviétiques elles-mêmes [...] Après avoir détruit l’ancien appareil d’Etat et écarté les fonctionnaires qui l’avaient servi, la révolution d’Octobre a mis la classe ouvrière devant la nécessité de créer une nouvelle machine étatique, adaptée au changement de régime social. [11] [...] De qui se composait cette vaste armée de permanents des Soviets qui s’est ruée sur les divers commissariats et commissions, directions et sections, bureaux et comités. Evidemment, les vieux militants expérimentés du Parti y ont pénétré en priorité ; cependant, si nous voulons être de sobres réalistes, il nous faut reconnaître que seule une partie insignifiante d’entre eux est suffisamment active et infatigable pour penser au développement ultérieur de la révolution, à son mouvement en avant ; quand à la majorité des membres du parti, fatigués des longues pérégrinations de l’émigration, de l’activité épuisante de la clandestinité, de la vie pleine de dangers du révolutionnaire, aujourd’hui, après la victoire du prolétariat, elle aspire à une activité tranquille et pacifique lors de la construction du socialisme : ce groupe est enclin à considérer sa présence dans les organisations soviétiques comme l’achèvement naturel et le couronnement de son dur travail préalable et, malgré lui, il commence à adopter une attitude hostile et à éprouver une crainte cachée à l’égard de toutes les mesures extrêmes, susceptibles de troubler la tranquillité acquise avec tant de peine. [...] Est venue également travailler dans les organisations soviétiques cette couche semi-intellectuelle [...] (commis de boutique, secrétaires, petits fonctionnaires, petits employés, etc.) qui n’auraient même pas pu songer à une « carrière » quelconque sous l’ancien régime, aujourd’hui « s’en sont sortis pour devenir quelqu’un » grâce à la révolution d’Octobre qui a provoqué une énorme demande pour toute espèce de techniciens et spécialistes [...] ils sont, bien entendu, intéressés à conserver leur situation privilégiée, et cette situation est effectivement privilégiée : un certain « poids » et une certaine considération aux yeux des gens de leur entourage, un traitement décent, une ration alimentaire supérieure, une multitude de petites faveurs et priorités, tout cela fait que le permanent soviétique moyen tient à sa place et cela ne le prédispose absolument pas à l’audace révolutionnaire [...]. Dans la composition de l’armée des employés soviétiques, il faut encore inclure ce public sans vergogne qui est prêt à servir n’importe qui et sous n’importe quel régime [...]. Telle est la composition de ce nouveau groupe social que l’on appelle le personnel des permanents soviétiques. Vu le manque général de culture, le retard de la Russie et sa pauvreté en forces intellectuelles, elle ne pouvait pas être différente [...].
On voit d’après notre analyse que le personnel des permanents soviétiques, intéressé dans l’ensemble à conserver sa situation privilégiée et ses intérêts purement professionnels, est enclin à jouer le rôle d’un groupe social conservateur ; [...] Nous sommes loin de soutenir que le personnel soviétique s’est déjà transformé en une bureaucratie de la dernière édition, aussi irrémédiablement coupée des masses que ce qui est arrivé, par exemple, avec les cadres supérieurs des syndicats allemands, mais il existe une tendance dans ce sens. [...] un tel danger menace n’importe quelle révolution socialiste, car le régime capitaliste a pris toutes les mesures pour détruire à la racine toute initiative des masses et pour les habituer à l’idée que l’administration de l’Etat doit se faire en dehors d’elles par des gens spécialement instruits pour cela (les fonctionnaires). En tous cas, il faut lutter pour éviter que la révolution d’Octobre ne soit utilisée pour servir les intérêts d’un groupe relativement insignifiant, et il n’y a qu’un seul moyen pour cela : entraîner les larges masses des ouvriers dans l’activité sociale, faciliter et renforcer le contrôle des ouvriers sur ce personnel qui a pour vocation de servir leurs besoins, supprimer tous les privilèges pour les permanents des organisations sociales ... » [12]
Avril : ouverture du procès de 101 membres de IWW à Chicago.
- Mai : révolte de la légion tchécoslovaque, début de la guerre civile en Russie ; les armées blanches de 21 pays veulent étrangler le jeune pouvoir ouvrier.
- Juin : un décret organise des « comités de paysans pauvres » pour assurer le ravitaillement des villes. Cette politique va avoir pour effet de contrarier les paysans et de faire passer les SR de gauche dans l’opposition violente [13]
- 6 juillet : soulèvement des SR de gauche à Moscou, devenue capitale depuis le 12 mars. Le tribun Volodarski et le président de la Tchéka de Petrograd Ouritski sont assassinés, le premier le 20 juillet, le second le 30 août, le même jour où Fanny Kaplan manque de tuer Lénine. Face aux différentes crises, le Parti va alors fusionner avec l’Etat. Façonnés par l’étau des circonstances, les bolcheviks, en espérant toujours le secours de la révolution allemande, vont se retrouver en cette fin d’année 1918 seuls. Faisant preuve d’énergie et d’improvisation [14], ils commencent à construire le « socialisme » d’Etat.
- octobre : partie du port de Kiel, une mutinerie va mettre le feu aux poudres et aboutir, en une courte semaine, à la chute de l’Empire allemand et à la fin de la guerre mondiale. La « Novemberrevolution » va devenir une course de vitesse entre la bourgeoisie et les révolutionnaires. Alors que le prolétariat semble se frayer un chemin, à l’exemple russe, vers un « Etat des Conseils ouvriers et de soldats », les représentants les plus lucides de la réaction veulent, eux, « prévenir le bouleversement d’en bas par la révolution d’en haut. » [15] Ces dirigeants sont principalement militaires (Groener) ou membres du SPD. Sans parler des politiciens comme Ebert, Scheidemann, Hermann Müller, deux hommes d’action vont s’occuper du volet répressif. Ce sont Noske, parti à Kiel remettre de l’ordre, et Wels. Son rôle va être capital dans les journées du 9-10 novembre. Les majoritaires savent que la masse ouvrière échappe à leur emprise, suit les indépendants et ses RO. Il faut trouver un contrepoids chez les soldats. Largement improvisée, l’action de Wels va permettre « de trouver les appuis nécessaires dans la garnison de Berlin [...] Il se rend à la caserne Alexandre, malgré les mises en garde, harangue les hommes du toit d’une voiture et parvient à les convaincre qu’ils ne doivent pas tirer sur le peuple, mais au contraire marcher avec lui dans cette révolution pacifique. [...] Dans la nuit du 9 au 10, Wels rédige et fait imprimer à 40 000 exemplaires un tract qu’il adresse « aux hommes de troupes qui soutiennent la politique du Vorwärts ». Il est nommé par Ebert commandant militaire de la capitale [...] A 14 heures, dans les locaux du Vorwärts, Wels réunit les hommes de confiance de son parti dans les entreprises et les délégués des soldats afin de préparer la réunion du Cirque Busch, dont il est essentiel qu’elle entérine l’accord conclu au sommet. » [16]
Le 9 novembre, à 22 heures, les RO, auxquels s’étaient joints plusieurs centaines de représentants des ouvriers insurgés, s’étaient réunis sous la présidence de Barth dans la grande salle des séances du Reichstag. L’assemblée, qui se considérait provisoirement comme le Conseil des ouvriers et soldats de Berlin, décidait d’appeler à des réunions dans les usines et les casernes le lendemain 10 novembre à 10 heures ; on élira les délégués - un pour 1 000 ouvriers et un par bataillon - à l’assemblée générale [17] prévue à 17 heures au Cirque Busch, afin de désigner le nouveau gouvernement révolutionnaire.
Le 10, lors de l’assemblée, aucun contrôle des mandats n’est effectué : les représentants des soldats se retrouvent ainsi majoritaires. Le SPD va pouvoir démontrer son habileté en célébrant l’unité. Ebert prend le premier la parole. Il parle d’assurer le ravitaillement et la démobilisation. Puis : « Ces grandes tâches requièrent avant tout que cesse la vieille lutte fratricide (tempête d’applaudissements). Cet après-midi, un accord a été réalisé entre l’USPD et le SPD sur la composition du gouvernement (tempête d’applaudissements). Il s’agit à présent d’assurer en commun la reconstruction de l’économie selon les principes du socialisme. Vive l’unité de la classe ouvrière allemande et des soldats allemands, vive la République sociale d’Allemagne. » L’USPD le couvre en déclarant, par la voix de Barth : « Ceux qui ont œuvré contre la révolution jusqu’à avant-hier n’y sont plus opposés. »
Seul Liebknecht, mesurant le péril, met en garde contre le replâtrage démocratique. On ne peut s’unir avec ceux qui ont trahi quatre années durant ; il ne suffit pas de mettre quelques « socialistes » à la tête de l’Etat mais de changer le système : « Je suis contraint de verser de l’eau dans le vin de votre enthousiasme. La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action ! (Interruptions : Où ça ?) Elle est déjà ici, parmi nous ! Ceux qui vous ont parlé, sont-ils des amis de la révolution ? (Des cris : Non ! Cris opposés : Oui !) Lisez donc ce qu’a écrit le Vorwärts, selon la volonté du Chancelier du Reich Ebert. (Interruption : Sans lui, vous ne seriez pas là !) C’était calomnier la révolution et la journée d’hier a balayé ces calomnies. La révolution est menacée de plusieurs côtés (Cris : Par vous !) [...] Faites preuve de circonspection dans le choix des hommes que vous portez au gouvernement, dans le choix des chefs que vous élisez dans les Conseils de soldats. Or, le pouvoir des Conseils ne saurait reposer pour une bonne part entre les mains d’officiers. C’est le simple soldat qui doit en premier lieu tenir les rênes en mains. (Interruptions : Mais c’est ce qui se produit !) En province, plusieurs officiers supérieurs ont été élus présidents de Conseils de soldats. (Contestations) [...] mais dussiez-vous m’abattre, je dirai ce que je tiens pour nécessaire. Le triomphe de la révolution ne sera possible que si elle passe au stade de la révolution sociale. C’est alors seulement qu’elle aura la force d’assurer la socialisation de l’économie, le bonheur et la paix pour l’éternité. (Applaudissements dispersés, agitation prolongée. Nouveaux cris : Unité !) » [18] -
Décembre : débarquement français à Odessa. La guerre civile devient impitoyable. Jaurès, dans son Histoire socialiste, a écrit sur la Révolution française ces lignes que Souvarine nous rappelle : « Quand un pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures et contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l’ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n’ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. Ils ne peuvent faire une large part à l’esprit de dispute ou à l’esprit de combinaison. Ils faut qu’ils abattent, ils faut qu’ils agissent, et pour garder intacte leur force d’action, pour ne pas la dissiper, ils demandent à la mort de faire autour d’eux l’unanimité immédiate dont ils ont besoin. » [19] Et Lénine, s’adressant à des ouvriers américains conscients de la Terreur rouge, explique : « Nos fautes ne nous font pas peur. Les hommes ne sont pas devenus des saints du fait que la révolution a commencé. Les classes laborieuses opprimées, abêties, maintenues de force dans l’étau de la misère, de l’ignorance, de la barbarie, pendant des siècles, ne peuvent accomplir la révolution sans commettre d’erreurs. [...] On ne peut enfermer dans un cercueil le cadavre de la société bourgeoise et l’enterrer. Le capitalisme abattu pourrit, se décompose parmi nous, infestant l’air de ses miasmes, empoisonnant notre vie : ce qui est ancien, pourri, mort, s’accroche par des milliers de fils et de liens à tout ce qui est nouveau, frais, vivant. » [20]
sources
[1] Rapport de SIROLA, « le mouvement révolutionnaire en Finlande », in BROUE Pierre (sous la direction de), Premier congrès de l’Internationale communiste, EDI 1974, pp. 76-77 ; voir aussi SERGE Victor, L’An I de la Révolution, La Découverte 1997, pp. 216-228, qui évalue à 100 000 le nombre de victimes de la terreur blanche, soit le quart environ du prolétariat finlandais. Les russes avaient d’autres soucis mais on peut se demander pourquoi ils n’aidèrent pas de façon plus décisive les ouvriers finlandais qui constituaient avec les polonais, la fine fleur des révolutions de 1905 et de février 1917. Etait-ce simplement un « problème d’autonomie nationale », si chère à Lénine ?
[2] Cité par Broué, RA, pp.113 et 117.
[3] Voir ROCHE Jean-Louis, La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine, Les éditions du pavé 2005 - notamment le chapitre IV "Une "paix honteuse", coup d’arrêt à la théorie de la "guerre révolutionnaire" ; SABATIER Guy, Traité de Brest-Litovsk, coup d’arrêt à la révolution, Spartacus 1978 ...
[4] On a tendance généralement à sous-estimer l’opposition qui se manifesta face à ces accords. Elle fut pourtant particulièrement puissante, à l’image de ce qu’elle concentrait comme contradictions. Trotsky rapporte : « Dans toutes les institutions dirigeantes du parti et de l’Etat, Lénine était en minorité. Le conseil des commissaires du peuple ayant invité les soviets locaux à faire connaître leur opinion sur la guerre et la paix, plus de 200 soviets répondirent avant le 5 mars. Deux seulement des plus importants soviets, celui de Pétrograd et celui de Sébastopol, se prononcèrent (en faisant des réserves) pour la paix. Par contre, une série de gros centres ouvriers (Moscou, Ekaterinbourg, Karkhov, Ekaterinoslav, Ivanovo-Voznessensk, Cronstadt, etc.) se déclarèrent, à une écrasante majorité des voix, pour la rupture des pourparlers. Le même état d’esprit régnait dans nos organisations du parti. Inutile de parler des socialistes révolutionnaires de gauche. » (Trotsky, Ma Vie, pages 453-454)
[5] Steinberg, Als ich Volkskommissar war, cité par SHAPIRO Leonard, p. 149
[6] Cf. « Les Communistes de gauche » pages 164-182, in Leonard Schapiro, Les Bolcheviques et l’Opposition, les Nuits rouges 2007 ; voir la liste des principaux communistes de gauche page 508 de ce même ouvrage.
[7] LENINE, t. 26, p. 475.
[8] LENINE, Les tâches immédiates du pouvoir des soviets, publié le 28 avril dans la Pravda et les Izvestia, p. 695 et 698 des Œuvres choisies, sinon T. 27.
[9] Economie Nationale
[10] Kommounist n°2, « La construction du socialisme ( seconde partie ) », avril 1918, traduction inédite en cours de finalisation, titre à paraître aux éditions Smolny, 2009.
[11] Ici, nous sommes au cœur du problème : dans ce contexte d’isolement et de chaos interne grandissant, les bolcheviks fusionnent, deviennent l’Etat « soviétique ». Pour survivre, il n’y a, pour eux, pas d’autres solutions que de « militariser la société ». L’élimination progressive des comités d’usine et des milices ouvrières, la subordination des soviets à l’appareil d’Etat et toutes les mesures d’urgence imposées par le blocus et les nécessités de la guerre civile, entre 1918 et 1921, vont affaiblir les organes prolétariens et développer les institutions bureaucratiques. Ce sont malheureusement les bolcheviks qui, prisonniers de la vision social-démocrate du « Parti exerçant le pouvoir », vont transformer le « Demi-Etat prolétarien » de 1917 en Etat capitaliste. Et ce malgré la tentative de Lénine d’appréhender le « fléau de l’Etat » dans ses deux brochures, « L’Etat et la Révolution » et « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? ». Son retour aux sources, ses citations de Marx et Engels sur 1871 (« La Commune dut reconnaître d’emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à administrer avec la vieille machine d’Etat ; pour ne pas perdre à nouveau la domination qu’elle venait à peine de conquérir, cette classe ouvrière devait, d’une part, supprimer la vieille machine d’oppression jusqu’alors employée contre elle-même mais aussi d’autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant révocables en tout temps et sans exception ... ») ne l’empêcheront pas de rester dans la confusion : « C’est nous-mêmes, les ouvriers, qui organiseront la grande production, en prenant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capitalisme, en nous appuyant sur notre expérience ouvrière, en instituant une discipline rigoureuse, une discipline de fer maintenue par le pouvoir d’Etat des ouvriers armés ; nous réduirons les fonctionnaires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos directives, au rôle « de surveillants et de comptables », responsables, révocables et modestement rétribués [...]. Un spirituel social-démocrate allemand des années 70 a dit de la poste qu’elle était un modèle d’entreprise socialiste. Rien n’est plus juste. [...] Les « simples » travailleurs, accablés de besogne et affamés, y restent soumis à la même bureaucratie bourgeoise. Mais le mécanisme de gestion sociale y est déjà tout prêt. Une fois les capitalistes renversés, la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’Etat actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi de « parasitisme » [...]. Toute l’économie nationale organisée comme la poste [...] : tel est notre but immédiat. » ; « Nous ne sommes pas des utopistes. Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l’Etat. Sur ce point, nous sommes d’accord et avec les cadets et avec Brechkovskaïa, et avec Tsérétéli. Mais ce qui nous distingue de ces citoyens, c’est que nous exigeons la rupture immédiate avec le préjugé selon lequel seuls seraient en état de gérer l’Etat, d’accomplir le travail courant, quotidien de direction les fonctionnaires riches ou issus de familles riches. [...] Il va de soi que les erreurs sont inévitables quand ce nouvel appareil fera ses premiers pas. [...] Peut-il exister une autre voie pour apprendre au peuple à se diriger lui-même, pour lui éviter les fautes, que la voie de la pratique, que la mise en œuvre immédiate de la véritable administration du peuple par lui-même ? [...] L’essentiel, c’est d’inspirer aux opprimés et aux travailleurs la confiance dans leur propre force, de leur montrer par la pratique qu’ils peuvent et doivent entreprendre eux-mêmes la répartition équitable, strictement réglementaire, organisée du pain, de toutes les denrées alimentaires, du lait, des vêtements, des logements, etc., dans l’intérêt des classes pauvres. [...] cela accroîtra dans de telles proportions les forces du peuple dans la lutte contre les fléaux, que beaucoup de choses qui paraissaient impossibles à nos forces restreintes, vieillies, bureaucratiques, deviendront réalisables pour les forces d’une masse de plusieurs millions qui se mettra à travailler pour elle-même, et non pas pour le capitaliste, pas pour le fils à papa, pas pour le fonctionnaire, pas sous la trique. » (respectivement pages 347, 325-326 et 424-425 des deux brochures précitées, in Lénine, Œuvres choisies tome II) Mais pouvait-il, guetté par le manque d’expérience pratique et la nécessité vitale de remettre en route une économie à la dérive, aller plus loin que ces contradictions théoriques ? La minorité révolutionnaire, les quelques millions d’ouvriers et de paysans combatifs, contrôlant leurs délégués auraient-ils mieux réussi, encerclés par la centaine de millions de paysans et le Capital international ?
[12] Kommunist n° 4, juin 1918, « A propos du pouvoir soviétique », article de V. Sorin cité in Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique Gallimard « archives », 1980. Ce diagnostic établi dès 1918 par les communistes de gauche sera repris, mieux vaut tard que jamais, par Trotsky (Cours nouveau, 1923, et La Révolution trahie) et Rakovsky (Les « dangers professionnels » du pouvoir, 1928) qui, en insistant sur l’arbre « bureaucratique » se cachent la forêt incontournable de l’isolement - comment s’extraire du capitalisme mondial ? -, et de la fusion entre la classe et l’Etat - un Etat peut-il être ouvrier ? - pour essayer de saisir la « nature de l’URSS » ... La lecture de l’opuscule documenté de Marc Ferro, op. cit., fait fonction de poil à gratter. On pourra enfin risquer un parallèle avec la Révolution française en épluchant le « Regard sur le Paris révolutionnaire », L’invention du sans-culotte, d’Haim Burstin (Odile Jacob 2005) qui décrit aussi les arrivistes et autres « combinards ».
[13] « Un livre récent de Robert Daniels, Octobre rouge, analyse en détail les trois derniers mois de 1917. L’auteur a pour but de démolir le schéma beaucoup trop parfait que donne Trotsky de la gestation d’Octobre 1917. [...] Le tableau que donne Daniel de l’Octobre rouge est de la plus haute confusion tant du côté du gouvernement provisoire que du côté bolchevik-gardes rouges. [...] De ce tableau on peut déduire qu’un « non-pouvoir », le gouvernement provisoire, a été remplacé par un autre « non-pouvoir », le gouvernement bolchevique. Ce dernier ne maîtrisait pas mieux la situation et il n’a été capable, pendant les premiers mois, que de promulguer des décrets « de façade ». [...] Pendant les premiers mois, les bolcheviks ne peuvent pratiquement pas gouverner. En effet, la situation sociale et économique reste inchangée, c’est-à-dire ingouvernable, et cela jusqu’à la fin de 1918. Dans cette période prennent place la vraie révolution sociale et les prémisses de l’ordre que les bolcheviks finissent par improviser. » (pages 111 à 141, in Martin Malia, Comprendre la Révolution russe, Points Seuil 1980)
[14] « Le premier décret sur la nationalisation (13 juin) [...] précise que la nationalisation doit être faite par l’Etat, et non par les soviets locaux ou par les comités d’usine locaux. [...] Le décret est une réponse à l’action anarcho-syndicaliste des comités d’usine au cours de l’hiver 1917-1918 et du début de printemps 1918. Plus la disette alimentaire devient grave, plus le contrôle ouvrier, que Lénine avait plus ou moins découragé depuis octobre 1917, se transformait en mouvement de socialisation sauvage, mené soit par la base des usines, soit par les comités d’usine, soit encore par le soviet local. Comment comprendre ce fait ? Il était dans la lignée du mouvement soviétique d’alors : dans une usine, ce n’était qu’en faisant une socialisation par la base qu’on arrivait à avoir à troquer chez les paysans pour avoir de quoi manger. La disette agricole accélère donc ce mouvement de socialisation sauvage par la base, et elle sème un désordre encore plus grand dans le système de production. Les usines ne produisent plus pour le marché national, mais produisent pour le marché de troc. Pour empêcher ces mouvements-là, Lénine et les bolcheviks décrètent, le 3 juin, que le seul mode de nationalisation acceptable et vraiment socialiste, c’est celui qu’opère l’Etat. [...] C’est seulement après septembre 1918 que les nationalisations se font à la chaîne pour arrêter les socialisations sauvages due à la disette (qui régionalisent la production industrielle à un point inacceptable), ensuite pour faire face à la guerre civile. (in MALIA Martin, op. cit., pp. 134-135.)
[15] Broué, p. 137.
[16] Broué, p. 157.
[17] Aujourd’hui, comme hier, le lieu où le prolétariat peut décider de la conduite de sa lutte et ainsi exprimer toute sa force, c’est l’Assemblée Générale. Lorsque la bourgeoisie ne peut empêcher la tenue d’AG, elle s’arrange pour les manipuler de l’intérieur, pour étouffer toute initiative gênante. Dans les Soviets russes, dans les Conseils allemands, les ouvriers ont systématiquement trouvé face à eux des socialistes amateurs de phrases, mais aussi très organisés. Dans un autre contexte, depuis 1968, les syndicalistes de tous poils continuent de piloter les luttes ouvrières en empêchant leur rapide extension comme en 2003 en France par exemple. Disputer âprement le contrôle de l’AG, élire de véritables délégués, un comité de grève réellement démocratique et efficace, a toujours été, et restera un combat difficile mais incontournable.
[18] BADIA Gilbert, Les Spartakistes. 1918 : l’Allemagne en révolution, Paris 1966, pages 84-90, l’auteur stipulant : « Longtemps, on a été réduit, pour évoquer cette réunion où s’est joué une première fois le sort de le révolution allemande, à des témoignages plus ou moins fidèles. Nous avons pu consulter le sténogramme inédit établi par un auditeur, Richard Bernstein. » ; voir aussi les extraits de l’ouvrage de S. Haffner. Allemagne 1918, une révolution trahie, pp. 92-101, qui montre combien le SPD servit de cheval de Troie pour désarmer politiquement le prolétariat et ainsi préparer son écrasement physique. Ces extraits sont reproduits sur notre site.
[19] SOUVARINE Boris, Staline, Ivréa 1992, p. 226 ; voir aussi Gorki, même page : « Un peuple élevé à une école rappelant avec vulgarité les tourments de l’enfer, éduqué à coups de poing, de verge et de nagaïka, ne peut avoir le cœur tendre. Un peuple que les policiers ont piétiné sera capable à son tour de marcher sur le corps des autres. Dans un pays où l’iniquité régna si longtemps, il est difficile au peuple de réaliser du jour au lendemain la puissance du droit. On ne peut exiger d’être juste de celui qui n’a pas connu la justice. »
[20] LENINE, Œuvres, tome 26, pp. 67-68.
(Troisième partie) - L’hôtesse allemande : 1918
Les trois années 1917, 1918 et 1919 sont décisives. Du charnier de la Première Guerre mondiale émerge la plus formidable élan révolutionnaire qu’ait jamais connu notre planète, aboutissant à l’insurrection d’Octobre en Russie, au grand dam des diverses fractions du Capital, obligées d’écourter la boucherie afin de mâter le prolétariat qui se préparait à remettre en cause des siècles d’exploitation et de misère. L’année 1919 restant celle de la fondation de la III° Internationale mais aussi du commencement de l’agonie de la Révolution allemande.
Pour des raisons de confort de lecture, nous nous permettons de mettre l’année 1918 à part. C’est une année charnière marquée par la tuerie finlandaise, le début de la Guerre civile russe et le raidissement bolchevik, mais toujours l’espoir de la révolution mondiale qui se concrétise avec la « Novemberrevolution ».
Il s’agit de montrer aussi, à travers la polémique sur la « sale paix » de Brest-Litovsk, que le PCR (b) était un parti vivant, dont les débats houleux car cruciaux, sont fondés encore sur la libre discussion et la conviction.
1918
Janvier : dans la nuit du 27 au 28, les gardes rouges finlandais s’emparent d’Helsinki où s’installe un gouvernement révolutionnaire : « Camarades ! Une année s’est écoulée depuis que le prolétariat finlandais a engagé une lutte à mort contre les bandes de bourreaux de la bourgeoisie. [...] Le dévouement et le courage des camarades - hommes et femmes - de la Garde rouge et le secours inappréciable de nos camarades russes ne suffirent pas à repousser l’assaut des bandes « blanches » internationales commandés par des officiers finlandais, suédois, allemands et russes. A la fin avril, quand l’impérialisme allemand, mettant tout son poids dans la balance, lança contre nous ses troupes régulières, les blancs réussirent à faire échouer notre plan d’évacuation de toutes les forces vives de la révolution en Russie. [...] Pendant des mois les « bouchers » se déchaînèrent contre le prolétariat, hommes, femmes, enfants. [...] D’après les rapports récemment publiés dans les journaux finlandais, le total des victimes s’est monté à treize mille et nous lisons encore des articles qui nous apprennent l’exécution dans telle ou telle commune de cent, deux cents, trois cent prolétaires et plus encore. A ces chiffres, il faut ajouter les quinze mille cinq cent morts de faim, de maladies et de misère dans les camps de concentration. Ces faits sanglants que nous n’avons nullement exagérés, doivent servir d’avertissement à tous les ouvriers qui rêvent d’une paisible collaboration avec la bourgeoisie sur la base des principes démocratiques. » [1] -
Au même moment, la colère déborde en Allemagne, 400 000 ouvriers entrent en grève et forment un Conseil. Un tract spartakiste met en garde : « Nous devons créer une représentation librement élue sur le modèle russe et autrichien (...) Chaque usine élit un homme de confiance pour 1 000 ouvriers (...) Les dirigeants des syndicats, les socialistes de gouvernement et autres piliers de l’effort de guerre ne doivent sous aucun prétexte être élus dans les délégations (...) Lors de la grève de masse d’avril 1917, ils ont cassé les reins du mouvement de grève de la façon la plus perfide en exploitant les confusions de la masse et en orientant le mouvement dans de fausses voies (...) Ces loups déguisés en agneaux menacent le mouvement d’un danger bien plus grave que la police impériale prussienne. » C’est le SPD, utilisant son crédit encore important en milieu ouvrier, qui sabotera le mouvement. Il parvient à envoyer trois représentants dans le Comité d’action. Ebert dira fièrement : « Dans les usines de munitions de Berlin, la direction radicale avait le dessus (...) Je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe. » [2]
Début des discussions sur la « sale paix » de Brest-Litovsk [3] ; trois tendances divisent les bolcheviks [4]. Lénine est pour l’acceptation des conditions allemandes (« perdre de l’espace pour gagner du temps ») ; Boukharine est pour la « guerre révolutionnaire » et Trotsky pour « ni paix, ni guerre ». Les SR de gauche quittent le Conseil des commissaires du peuple pour se tourner vers la paysannerie. Ils envisagent une révolte qui jaillirait sous les pieds de l’occupant : « Laissez avancer les Allemands, laissez-les conquérir toute la Russie : ils n’auront gagné que 100 millions de rebelles. » [5] - W. Wilson, président des USA, prononce le discours des « Quatorze points » pour une paix démocratique ; il veut ainsi priver les Russes de l’exclusivité de leur politique de paix. - Une minorité importante du PCR (b) suivit quelques temps les Communistes de gauche (Boukharine, Radek, Lomov, V. M. Smirnov, Ouritsky, Ossinski, Sapronov, Preobrajensky, etc.) regroupés autour de la revue Kommunist. [6] « Le malheur, c’est précisément que les Moscovites veulent rester sur une vieille position tactique et refusent obstinément de voir qu’elle s’est modifiée et qu’il s’est créé une nouvelle position objective. » [7] - 18 février : reprise de l’offensive allemande.
- 4 mars : Le Comité central approuve Lénine et la signature du traité de paix, rendue possible par le ralliement de Trotsky à Lénine : « Le malheur de ces tristes révolutionnaires, c’est que même ceux d’entre eux qui ont les meilleures intentions du monde et se signalent par leur dévouement absolu à la cause du socialisme, ne comprennent pas l’état particulier et particulièrement « désagréable » par lequel devait fatalement passer un pays arriéré, déchiré par une guerre réactionnaire et malheureuse, et qui a commencé la révolution socialiste avant les pays les plus évolués ; [...] A l’ordre du jour s’inscrivent en particulier les mesures à prendre pour renforcer la discipline et accroître la productivité du travail. [...] Il s’agit, par exemple, d’introduire le salaire aux pièces, d’appliquer les nombreux éléments scientifiques et progressifs que contient le système Taylor ... » [8] -
Ossinski réplique : « Nous ne nous plaçons pas du point de vue de la « construction du socialisme sous la direction des dirigeants des trusts ». Nous sommes dans l’optique de la construction du socialisme prolétarien par la classe ouvrière elle-même et non pas suivant l’avis des « capitaines d’industrie ». Comment voyons-nous la tâche et les méthodes de cette construction ? D’abord une remarque. C’est le prolétariat qui doit construire le socialisme. Or pour créer l’économie socialisée, non seulement le prolétariat russe mais encore le prolétariat de l’Europe Occidentale n’a pas de connaissances techniques et de forces culturelles suffisantes. Dans la société capitaliste (d’où nous sortons) l’ouvrier n’est qu’un ouvrier, le soldat d’une armée industrielle. L’officier de cette armée est l’ingénieur. [...] Sans ingénieurs et d’autres hauts spécialistes, il n’est pas possible d’organiser une grande industrie socialiste. Dans une société socialiste développée, tous les travailleurs deviendront des ingénieurs, au minimum des « techniciens moyens ». Mais c’est le futur, car pour le présent, nous restons sur la base matérielle de l’ancienne société avec sa division du travail et la formation d’un groupe circonscrit et privilégié de spécialistes qualifiés. [...] Le prolétariat doit acheter la force des intellectuels sans être avare de récompenses individuelles. Il doit le faire comme un maître raisonnable. Mais la récompense doit être strictement personnelle, seulement en tant que paiement pour sa main-d’oeuvre élevée. [...] Travailleur public jouissant d’un revenu personnel assez élevé et n’étant pas pour autant à l’abri de la concurrence de collègues doués : voilà le portrait de l’ingénieur pendant la période de transition au socialisme.
Et quelle doit être la condition ouvrière ? Ici, le côté matériel ne nous intéresse pas : après la révolution d’Octobre le prolétariat a élevé sa condition au niveau de conditions humaines normales (tant que le désastre économique et le manque de marchandises ne l’en a pas empêché) ; il y demeurera dorénavant. Ce qui nous intéresse, c’est son influence et son rôle dans l’organisation de la production. [...] La classe ouvrière en général doit être maître de la production. Certes, ce ne sont pas les ouvriers de telle ou telle entreprise qui doivent en être maîtres. Cette thèse est commune aux communistes de droite et gauche. [...] En attendant, soulignons que l’organisation du travail ne doit pas seulement transformer l’ouvrier en appendice de la machine, en force mécanique dont la tâche majeure est de produire le plus possible. Pour l’organisation socialiste du travail, le plus important est le travail « concret », conscient de création de biens utiles pour la société. [...] Du point de vue socialiste, le paiement aux pièces et le chronométrage sont absolument inadmissibles. [...] Si le prolétariat ne sait pas comment créer les conditions nécessaires à l’organisation socialiste du travail, personne ne peut le faire à sa place et personne ne peut l’obliger à le faire. Le bâton, s’il est levé contre les travailleurs, se trouvera dans les mains d’une force sociale qui sera, soit sous l’influence d’une autre classe sociale, soit dans les mains du pouvoir soviétique. Le pouvoir des soviets sera alors obligé de s’appuyer, contre le prolétariat, sur une autre classe (par exemple la paysannerie) et par là même, il se détruira lui-même en tant que dictature du prolétariat. Le socialisme et l’organisation socialiste seront construits par le prolétariat lui-même où ils ne seront pas construits du tout ; quelque chose d’autre sera installé : le capitalisme d’État. [...] La propagande pour la « mobilisation des ouvriers » et leur « autodiscipline » comme tâche immédiate est nuisible parce qu’elle vise à mécaniser le prolétariat dont le devoir principal est actuellement de tendre toutes ses forces vives, sociales et organisationnelles. Elle détourne l’attention de la tâche principale - l’organisation des facteurs objectifs et décisifs de la productivité du travail.
Où en est-on dans ce dernier domaine ? La bureaucratie paperassière, les décrets inutiles, l’envoi de commissaires aux pouvoirs extraordinaires et la méconnaissance du maniement de l’argent d’un côté, l’avarice extrême et le réseau de chicanes pour obtenir un prêt, de l’autre. Or de quoi a-t-on besoin ? D’une construction organisationnelle vivante dirigée et inspirée par le prolétariat, animée d’un vif esprit socialiste. Elle est indispensable sur place, dans les usines (l’organisation de la direction des entreprises) et au centre de l’État (les organes de régulation). Il faut simplifier et mettre en ordre le financement ; il existe deux voies : la nationalisation des banques et la nationalisation de la production. Enfin et avant tout, il faut élaborer un plan de travail dans le domaine de l’économie, et le réaliser strictement d’une manière pointilleuse. [...] Non au hold-up des fonctions du système unitaire de régulation socialiste de l’économie et de leur délégation par les « ministères » indépendants (c’est-à-dire et par conséquent bureaucratiques), mais achèvement de la construction du système et de la délégation du travail par la base ! [...] Les commissaires sont-ils nécessaires aux usines ? Les camarades qui s’emballent pour « faire travailler » les ouvriers, estiment néanmoins que le commissaire est nécessaire et que sans son consentement aucune décision ne peut entrer en vigueur. Nous ne le pensons pas. Il est possible (mais non obligatoire) de nommer un représentant spécial du conseil EN [9] de région qui aurait le droit de suspendre certaines décisions. Mais, on en aurait besoin seulement dans des usines ayant des ouvriers plus arriérés et même dans ce cas, un instructeur serait préférable à un président ou à un commissaire. « L’émancipation des ouvriers est l’œuvre des ouvriers eux-mêmes » et si le prolétariat ne réussit pas à s’émanciper et à organiser sa vie par lui-même, aucun commissaire ne l’aidera. [...] Pour liquider l’héritage de Nicolas et de Kerenski aggravé par le sabotage de l’intelligentsia, indépendamment des mesures d’organisation mentionnées plus haut, il n’y a pas d’autre choix que d’utiliser les moyens matériels de production dont le pays dispose. Il faut élaborer un plan économique et technique de travail qu’on devra vite réaliser et de façon décidée. [...] « Le travail organique » ne doit pas être une tâche qui se suffit à elle-même. Dans les conditions actuelles, il renferme avant tout les moyens de la révolution russe et internationale. Seulement après la victoire définitive du prolétariat à l’échelle mondiale, la construction de la vie matérielle deviendra la tâche prioritaire. » [10]
Sorin tire aussi un autre signal d’alarme, malgré le manque de recul : « Tout le monde connaît les causes qui ont arrêté le développement ultérieur de notre révolution et qui l’ont obligée à quitter sans combat les positions occupées et à entamer une retraite progressive : la complexité de la situation internationale, le contretemps dans l’éclatement de la révolution en Europe occidentale, les habitudes et le mode de vie petit-bourgeois de la majorité de la population, la désorganisation colossale de l’économie, etc. Dans cette liste, néanmoins, on oublie d’inclure encore un facteur qui a une influence négative sur le développement de la révolution russe, c’est le conservatisme des organisations soviétiques elles-mêmes [...] Après avoir détruit l’ancien appareil d’Etat et écarté les fonctionnaires qui l’avaient servi, la révolution d’Octobre a mis la classe ouvrière devant la nécessité de créer une nouvelle machine étatique, adaptée au changement de régime social. [11] [...] De qui se composait cette vaste armée de permanents des Soviets qui s’est ruée sur les divers commissariats et commissions, directions et sections, bureaux et comités. Evidemment, les vieux militants expérimentés du Parti y ont pénétré en priorité ; cependant, si nous voulons être de sobres réalistes, il nous faut reconnaître que seule une partie insignifiante d’entre eux est suffisamment active et infatigable pour penser au développement ultérieur de la révolution, à son mouvement en avant ; quand à la majorité des membres du parti, fatigués des longues pérégrinations de l’émigration, de l’activité épuisante de la clandestinité, de la vie pleine de dangers du révolutionnaire, aujourd’hui, après la victoire du prolétariat, elle aspire à une activité tranquille et pacifique lors de la construction du socialisme : ce groupe est enclin à considérer sa présence dans les organisations soviétiques comme l’achèvement naturel et le couronnement de son dur travail préalable et, malgré lui, il commence à adopter une attitude hostile et à éprouver une crainte cachée à l’égard de toutes les mesures extrêmes, susceptibles de troubler la tranquillité acquise avec tant de peine. [...] Est venue également travailler dans les organisations soviétiques cette couche semi-intellectuelle [...] (commis de boutique, secrétaires, petits fonctionnaires, petits employés, etc.) qui n’auraient même pas pu songer à une « carrière » quelconque sous l’ancien régime, aujourd’hui « s’en sont sortis pour devenir quelqu’un » grâce à la révolution d’Octobre qui a provoqué une énorme demande pour toute espèce de techniciens et spécialistes [...] ils sont, bien entendu, intéressés à conserver leur situation privilégiée, et cette situation est effectivement privilégiée : un certain « poids » et une certaine considération aux yeux des gens de leur entourage, un traitement décent, une ration alimentaire supérieure, une multitude de petites faveurs et priorités, tout cela fait que le permanent soviétique moyen tient à sa place et cela ne le prédispose absolument pas à l’audace révolutionnaire [...]. Dans la composition de l’armée des employés soviétiques, il faut encore inclure ce public sans vergogne qui est prêt à servir n’importe qui et sous n’importe quel régime [...]. Telle est la composition de ce nouveau groupe social que l’on appelle le personnel des permanents soviétiques. Vu le manque général de culture, le retard de la Russie et sa pauvreté en forces intellectuelles, elle ne pouvait pas être différente [...].
On voit d’après notre analyse que le personnel des permanents soviétiques, intéressé dans l’ensemble à conserver sa situation privilégiée et ses intérêts purement professionnels, est enclin à jouer le rôle d’un groupe social conservateur ; [...] Nous sommes loin de soutenir que le personnel soviétique s’est déjà transformé en une bureaucratie de la dernière édition, aussi irrémédiablement coupée des masses que ce qui est arrivé, par exemple, avec les cadres supérieurs des syndicats allemands, mais il existe une tendance dans ce sens. [...] un tel danger menace n’importe quelle révolution socialiste, car le régime capitaliste a pris toutes les mesures pour détruire à la racine toute initiative des masses et pour les habituer à l’idée que l’administration de l’Etat doit se faire en dehors d’elles par des gens spécialement instruits pour cela (les fonctionnaires). En tous cas, il faut lutter pour éviter que la révolution d’Octobre ne soit utilisée pour servir les intérêts d’un groupe relativement insignifiant, et il n’y a qu’un seul moyen pour cela : entraîner les larges masses des ouvriers dans l’activité sociale, faciliter et renforcer le contrôle des ouvriers sur ce personnel qui a pour vocation de servir leurs besoins, supprimer tous les privilèges pour les permanents des organisations sociales ... » [12]
Avril : ouverture du procès de 101 membres de IWW à Chicago.
- Mai : révolte de la légion tchécoslovaque, début de la guerre civile en Russie ; les armées blanches de 21 pays veulent étrangler le jeune pouvoir ouvrier.
- Juin : un décret organise des « comités de paysans pauvres » pour assurer le ravitaillement des villes. Cette politique va avoir pour effet de contrarier les paysans et de faire passer les SR de gauche dans l’opposition violente [13]
- 6 juillet : soulèvement des SR de gauche à Moscou, devenue capitale depuis le 12 mars. Le tribun Volodarski et le président de la Tchéka de Petrograd Ouritski sont assassinés, le premier le 20 juillet, le second le 30 août, le même jour où Fanny Kaplan manque de tuer Lénine. Face aux différentes crises, le Parti va alors fusionner avec l’Etat. Façonnés par l’étau des circonstances, les bolcheviks, en espérant toujours le secours de la révolution allemande, vont se retrouver en cette fin d’année 1918 seuls. Faisant preuve d’énergie et d’improvisation [14], ils commencent à construire le « socialisme » d’Etat.
- octobre : partie du port de Kiel, une mutinerie va mettre le feu aux poudres et aboutir, en une courte semaine, à la chute de l’Empire allemand et à la fin de la guerre mondiale. La « Novemberrevolution » va devenir une course de vitesse entre la bourgeoisie et les révolutionnaires. Alors que le prolétariat semble se frayer un chemin, à l’exemple russe, vers un « Etat des Conseils ouvriers et de soldats », les représentants les plus lucides de la réaction veulent, eux, « prévenir le bouleversement d’en bas par la révolution d’en haut. » [15] Ces dirigeants sont principalement militaires (Groener) ou membres du SPD. Sans parler des politiciens comme Ebert, Scheidemann, Hermann Müller, deux hommes d’action vont s’occuper du volet répressif. Ce sont Noske, parti à Kiel remettre de l’ordre, et Wels. Son rôle va être capital dans les journées du 9-10 novembre. Les majoritaires savent que la masse ouvrière échappe à leur emprise, suit les indépendants et ses RO. Il faut trouver un contrepoids chez les soldats. Largement improvisée, l’action de Wels va permettre « de trouver les appuis nécessaires dans la garnison de Berlin [...] Il se rend à la caserne Alexandre, malgré les mises en garde, harangue les hommes du toit d’une voiture et parvient à les convaincre qu’ils ne doivent pas tirer sur le peuple, mais au contraire marcher avec lui dans cette révolution pacifique. [...] Dans la nuit du 9 au 10, Wels rédige et fait imprimer à 40 000 exemplaires un tract qu’il adresse « aux hommes de troupes qui soutiennent la politique du Vorwärts ». Il est nommé par Ebert commandant militaire de la capitale [...] A 14 heures, dans les locaux du Vorwärts, Wels réunit les hommes de confiance de son parti dans les entreprises et les délégués des soldats afin de préparer la réunion du Cirque Busch, dont il est essentiel qu’elle entérine l’accord conclu au sommet. » [16]
Le 9 novembre, à 22 heures, les RO, auxquels s’étaient joints plusieurs centaines de représentants des ouvriers insurgés, s’étaient réunis sous la présidence de Barth dans la grande salle des séances du Reichstag. L’assemblée, qui se considérait provisoirement comme le Conseil des ouvriers et soldats de Berlin, décidait d’appeler à des réunions dans les usines et les casernes le lendemain 10 novembre à 10 heures ; on élira les délégués - un pour 1 000 ouvriers et un par bataillon - à l’assemblée générale [17] prévue à 17 heures au Cirque Busch, afin de désigner le nouveau gouvernement révolutionnaire.
Le 10, lors de l’assemblée, aucun contrôle des mandats n’est effectué : les représentants des soldats se retrouvent ainsi majoritaires. Le SPD va pouvoir démontrer son habileté en célébrant l’unité. Ebert prend le premier la parole. Il parle d’assurer le ravitaillement et la démobilisation. Puis : « Ces grandes tâches requièrent avant tout que cesse la vieille lutte fratricide (tempête d’applaudissements). Cet après-midi, un accord a été réalisé entre l’USPD et le SPD sur la composition du gouvernement (tempête d’applaudissements). Il s’agit à présent d’assurer en commun la reconstruction de l’économie selon les principes du socialisme. Vive l’unité de la classe ouvrière allemande et des soldats allemands, vive la République sociale d’Allemagne. » L’USPD le couvre en déclarant, par la voix de Barth : « Ceux qui ont œuvré contre la révolution jusqu’à avant-hier n’y sont plus opposés. »
Seul Liebknecht, mesurant le péril, met en garde contre le replâtrage démocratique. On ne peut s’unir avec ceux qui ont trahi quatre années durant ; il ne suffit pas de mettre quelques « socialistes » à la tête de l’Etat mais de changer le système : « Je suis contraint de verser de l’eau dans le vin de votre enthousiasme. La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action ! (Interruptions : Où ça ?) Elle est déjà ici, parmi nous ! Ceux qui vous ont parlé, sont-ils des amis de la révolution ? (Des cris : Non ! Cris opposés : Oui !) Lisez donc ce qu’a écrit le Vorwärts, selon la volonté du Chancelier du Reich Ebert. (Interruption : Sans lui, vous ne seriez pas là !) C’était calomnier la révolution et la journée d’hier a balayé ces calomnies. La révolution est menacée de plusieurs côtés (Cris : Par vous !) [...] Faites preuve de circonspection dans le choix des hommes que vous portez au gouvernement, dans le choix des chefs que vous élisez dans les Conseils de soldats. Or, le pouvoir des Conseils ne saurait reposer pour une bonne part entre les mains d’officiers. C’est le simple soldat qui doit en premier lieu tenir les rênes en mains. (Interruptions : Mais c’est ce qui se produit !) En province, plusieurs officiers supérieurs ont été élus présidents de Conseils de soldats. (Contestations) [...] mais dussiez-vous m’abattre, je dirai ce que je tiens pour nécessaire. Le triomphe de la révolution ne sera possible que si elle passe au stade de la révolution sociale. C’est alors seulement qu’elle aura la force d’assurer la socialisation de l’économie, le bonheur et la paix pour l’éternité. (Applaudissements dispersés, agitation prolongée. Nouveaux cris : Unité !) » [18] -
Décembre : débarquement français à Odessa. La guerre civile devient impitoyable. Jaurès, dans son Histoire socialiste, a écrit sur la Révolution française ces lignes que Souvarine nous rappelle : « Quand un pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures et contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l’ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n’ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. Ils ne peuvent faire une large part à l’esprit de dispute ou à l’esprit de combinaison. Ils faut qu’ils abattent, ils faut qu’ils agissent, et pour garder intacte leur force d’action, pour ne pas la dissiper, ils demandent à la mort de faire autour d’eux l’unanimité immédiate dont ils ont besoin. » [19] Et Lénine, s’adressant à des ouvriers américains conscients de la Terreur rouge, explique : « Nos fautes ne nous font pas peur. Les hommes ne sont pas devenus des saints du fait que la révolution a commencé. Les classes laborieuses opprimées, abêties, maintenues de force dans l’étau de la misère, de l’ignorance, de la barbarie, pendant des siècles, ne peuvent accomplir la révolution sans commettre d’erreurs. [...] On ne peut enfermer dans un cercueil le cadavre de la société bourgeoise et l’enterrer. Le capitalisme abattu pourrit, se décompose parmi nous, infestant l’air de ses miasmes, empoisonnant notre vie : ce qui est ancien, pourri, mort, s’accroche par des milliers de fils et de liens à tout ce qui est nouveau, frais, vivant. » [20]
sources
[1] Rapport de SIROLA, « le mouvement révolutionnaire en Finlande », in BROUE Pierre (sous la direction de), Premier congrès de l’Internationale communiste, EDI 1974, pp. 76-77 ; voir aussi SERGE Victor, L’An I de la Révolution, La Découverte 1997, pp. 216-228, qui évalue à 100 000 le nombre de victimes de la terreur blanche, soit le quart environ du prolétariat finlandais. Les russes avaient d’autres soucis mais on peut se demander pourquoi ils n’aidèrent pas de façon plus décisive les ouvriers finlandais qui constituaient avec les polonais, la fine fleur des révolutions de 1905 et de février 1917. Etait-ce simplement un « problème d’autonomie nationale », si chère à Lénine ?
[2] Cité par Broué, RA, pp.113 et 117.
[3] Voir ROCHE Jean-Louis, La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine, Les éditions du pavé 2005 - notamment le chapitre IV "Une "paix honteuse", coup d’arrêt à la théorie de la "guerre révolutionnaire" ; SABATIER Guy, Traité de Brest-Litovsk, coup d’arrêt à la révolution, Spartacus 1978 ...
[4] On a tendance généralement à sous-estimer l’opposition qui se manifesta face à ces accords. Elle fut pourtant particulièrement puissante, à l’image de ce qu’elle concentrait comme contradictions. Trotsky rapporte : « Dans toutes les institutions dirigeantes du parti et de l’Etat, Lénine était en minorité. Le conseil des commissaires du peuple ayant invité les soviets locaux à faire connaître leur opinion sur la guerre et la paix, plus de 200 soviets répondirent avant le 5 mars. Deux seulement des plus importants soviets, celui de Pétrograd et celui de Sébastopol, se prononcèrent (en faisant des réserves) pour la paix. Par contre, une série de gros centres ouvriers (Moscou, Ekaterinbourg, Karkhov, Ekaterinoslav, Ivanovo-Voznessensk, Cronstadt, etc.) se déclarèrent, à une écrasante majorité des voix, pour la rupture des pourparlers. Le même état d’esprit régnait dans nos organisations du parti. Inutile de parler des socialistes révolutionnaires de gauche. » (Trotsky, Ma Vie, pages 453-454)
[5] Steinberg, Als ich Volkskommissar war, cité par SHAPIRO Leonard, p. 149
[6] Cf. « Les Communistes de gauche » pages 164-182, in Leonard Schapiro, Les Bolcheviques et l’Opposition, les Nuits rouges 2007 ; voir la liste des principaux communistes de gauche page 508 de ce même ouvrage.
[7] LENINE, t. 26, p. 475.
[8] LENINE, Les tâches immédiates du pouvoir des soviets, publié le 28 avril dans la Pravda et les Izvestia, p. 695 et 698 des Œuvres choisies, sinon T. 27.
[9] Economie Nationale
[10] Kommounist n°2, « La construction du socialisme ( seconde partie ) », avril 1918, traduction inédite en cours de finalisation, titre à paraître aux éditions Smolny, 2009.
[11] Ici, nous sommes au cœur du problème : dans ce contexte d’isolement et de chaos interne grandissant, les bolcheviks fusionnent, deviennent l’Etat « soviétique ». Pour survivre, il n’y a, pour eux, pas d’autres solutions que de « militariser la société ». L’élimination progressive des comités d’usine et des milices ouvrières, la subordination des soviets à l’appareil d’Etat et toutes les mesures d’urgence imposées par le blocus et les nécessités de la guerre civile, entre 1918 et 1921, vont affaiblir les organes prolétariens et développer les institutions bureaucratiques. Ce sont malheureusement les bolcheviks qui, prisonniers de la vision social-démocrate du « Parti exerçant le pouvoir », vont transformer le « Demi-Etat prolétarien » de 1917 en Etat capitaliste. Et ce malgré la tentative de Lénine d’appréhender le « fléau de l’Etat » dans ses deux brochures, « L’Etat et la Révolution » et « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? ». Son retour aux sources, ses citations de Marx et Engels sur 1871 (« La Commune dut reconnaître d’emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à administrer avec la vieille machine d’Etat ; pour ne pas perdre à nouveau la domination qu’elle venait à peine de conquérir, cette classe ouvrière devait, d’une part, supprimer la vieille machine d’oppression jusqu’alors employée contre elle-même mais aussi d’autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant révocables en tout temps et sans exception ... ») ne l’empêcheront pas de rester dans la confusion : « C’est nous-mêmes, les ouvriers, qui organiseront la grande production, en prenant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capitalisme, en nous appuyant sur notre expérience ouvrière, en instituant une discipline rigoureuse, une discipline de fer maintenue par le pouvoir d’Etat des ouvriers armés ; nous réduirons les fonctionnaires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos directives, au rôle « de surveillants et de comptables », responsables, révocables et modestement rétribués [...]. Un spirituel social-démocrate allemand des années 70 a dit de la poste qu’elle était un modèle d’entreprise socialiste. Rien n’est plus juste. [...] Les « simples » travailleurs, accablés de besogne et affamés, y restent soumis à la même bureaucratie bourgeoise. Mais le mécanisme de gestion sociale y est déjà tout prêt. Une fois les capitalistes renversés, la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’Etat actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi de « parasitisme » [...]. Toute l’économie nationale organisée comme la poste [...] : tel est notre but immédiat. » ; « Nous ne sommes pas des utopistes. Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l’Etat. Sur ce point, nous sommes d’accord et avec les cadets et avec Brechkovskaïa, et avec Tsérétéli. Mais ce qui nous distingue de ces citoyens, c’est que nous exigeons la rupture immédiate avec le préjugé selon lequel seuls seraient en état de gérer l’Etat, d’accomplir le travail courant, quotidien de direction les fonctionnaires riches ou issus de familles riches. [...] Il va de soi que les erreurs sont inévitables quand ce nouvel appareil fera ses premiers pas. [...] Peut-il exister une autre voie pour apprendre au peuple à se diriger lui-même, pour lui éviter les fautes, que la voie de la pratique, que la mise en œuvre immédiate de la véritable administration du peuple par lui-même ? [...] L’essentiel, c’est d’inspirer aux opprimés et aux travailleurs la confiance dans leur propre force, de leur montrer par la pratique qu’ils peuvent et doivent entreprendre eux-mêmes la répartition équitable, strictement réglementaire, organisée du pain, de toutes les denrées alimentaires, du lait, des vêtements, des logements, etc., dans l’intérêt des classes pauvres. [...] cela accroîtra dans de telles proportions les forces du peuple dans la lutte contre les fléaux, que beaucoup de choses qui paraissaient impossibles à nos forces restreintes, vieillies, bureaucratiques, deviendront réalisables pour les forces d’une masse de plusieurs millions qui se mettra à travailler pour elle-même, et non pas pour le capitaliste, pas pour le fils à papa, pas pour le fonctionnaire, pas sous la trique. » (respectivement pages 347, 325-326 et 424-425 des deux brochures précitées, in Lénine, Œuvres choisies tome II) Mais pouvait-il, guetté par le manque d’expérience pratique et la nécessité vitale de remettre en route une économie à la dérive, aller plus loin que ces contradictions théoriques ? La minorité révolutionnaire, les quelques millions d’ouvriers et de paysans combatifs, contrôlant leurs délégués auraient-ils mieux réussi, encerclés par la centaine de millions de paysans et le Capital international ?
[12] Kommunist n° 4, juin 1918, « A propos du pouvoir soviétique », article de V. Sorin cité in Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique Gallimard « archives », 1980. Ce diagnostic établi dès 1918 par les communistes de gauche sera repris, mieux vaut tard que jamais, par Trotsky (Cours nouveau, 1923, et La Révolution trahie) et Rakovsky (Les « dangers professionnels » du pouvoir, 1928) qui, en insistant sur l’arbre « bureaucratique » se cachent la forêt incontournable de l’isolement - comment s’extraire du capitalisme mondial ? -, et de la fusion entre la classe et l’Etat - un Etat peut-il être ouvrier ? - pour essayer de saisir la « nature de l’URSS » ... La lecture de l’opuscule documenté de Marc Ferro, op. cit., fait fonction de poil à gratter. On pourra enfin risquer un parallèle avec la Révolution française en épluchant le « Regard sur le Paris révolutionnaire », L’invention du sans-culotte, d’Haim Burstin (Odile Jacob 2005) qui décrit aussi les arrivistes et autres « combinards ».
[13] « Un livre récent de Robert Daniels, Octobre rouge, analyse en détail les trois derniers mois de 1917. L’auteur a pour but de démolir le schéma beaucoup trop parfait que donne Trotsky de la gestation d’Octobre 1917. [...] Le tableau que donne Daniel de l’Octobre rouge est de la plus haute confusion tant du côté du gouvernement provisoire que du côté bolchevik-gardes rouges. [...] De ce tableau on peut déduire qu’un « non-pouvoir », le gouvernement provisoire, a été remplacé par un autre « non-pouvoir », le gouvernement bolchevique. Ce dernier ne maîtrisait pas mieux la situation et il n’a été capable, pendant les premiers mois, que de promulguer des décrets « de façade ». [...] Pendant les premiers mois, les bolcheviks ne peuvent pratiquement pas gouverner. En effet, la situation sociale et économique reste inchangée, c’est-à-dire ingouvernable, et cela jusqu’à la fin de 1918. Dans cette période prennent place la vraie révolution sociale et les prémisses de l’ordre que les bolcheviks finissent par improviser. » (pages 111 à 141, in Martin Malia, Comprendre la Révolution russe, Points Seuil 1980)
[14] « Le premier décret sur la nationalisation (13 juin) [...] précise que la nationalisation doit être faite par l’Etat, et non par les soviets locaux ou par les comités d’usine locaux. [...] Le décret est une réponse à l’action anarcho-syndicaliste des comités d’usine au cours de l’hiver 1917-1918 et du début de printemps 1918. Plus la disette alimentaire devient grave, plus le contrôle ouvrier, que Lénine avait plus ou moins découragé depuis octobre 1917, se transformait en mouvement de socialisation sauvage, mené soit par la base des usines, soit par les comités d’usine, soit encore par le soviet local. Comment comprendre ce fait ? Il était dans la lignée du mouvement soviétique d’alors : dans une usine, ce n’était qu’en faisant une socialisation par la base qu’on arrivait à avoir à troquer chez les paysans pour avoir de quoi manger. La disette agricole accélère donc ce mouvement de socialisation sauvage par la base, et elle sème un désordre encore plus grand dans le système de production. Les usines ne produisent plus pour le marché national, mais produisent pour le marché de troc. Pour empêcher ces mouvements-là, Lénine et les bolcheviks décrètent, le 3 juin, que le seul mode de nationalisation acceptable et vraiment socialiste, c’est celui qu’opère l’Etat. [...] C’est seulement après septembre 1918 que les nationalisations se font à la chaîne pour arrêter les socialisations sauvages due à la disette (qui régionalisent la production industrielle à un point inacceptable), ensuite pour faire face à la guerre civile. (in MALIA Martin, op. cit., pp. 134-135.)
[15] Broué, p. 137.
[16] Broué, p. 157.
[17] Aujourd’hui, comme hier, le lieu où le prolétariat peut décider de la conduite de sa lutte et ainsi exprimer toute sa force, c’est l’Assemblée Générale. Lorsque la bourgeoisie ne peut empêcher la tenue d’AG, elle s’arrange pour les manipuler de l’intérieur, pour étouffer toute initiative gênante. Dans les Soviets russes, dans les Conseils allemands, les ouvriers ont systématiquement trouvé face à eux des socialistes amateurs de phrases, mais aussi très organisés. Dans un autre contexte, depuis 1968, les syndicalistes de tous poils continuent de piloter les luttes ouvrières en empêchant leur rapide extension comme en 2003 en France par exemple. Disputer âprement le contrôle de l’AG, élire de véritables délégués, un comité de grève réellement démocratique et efficace, a toujours été, et restera un combat difficile mais incontournable.
[18] BADIA Gilbert, Les Spartakistes. 1918 : l’Allemagne en révolution, Paris 1966, pages 84-90, l’auteur stipulant : « Longtemps, on a été réduit, pour évoquer cette réunion où s’est joué une première fois le sort de le révolution allemande, à des témoignages plus ou moins fidèles. Nous avons pu consulter le sténogramme inédit établi par un auditeur, Richard Bernstein. » ; voir aussi les extraits de l’ouvrage de S. Haffner. Allemagne 1918, une révolution trahie, pp. 92-101, qui montre combien le SPD servit de cheval de Troie pour désarmer politiquement le prolétariat et ainsi préparer son écrasement physique. Ces extraits sont reproduits sur notre site.
[19] SOUVARINE Boris, Staline, Ivréa 1992, p. 226 ; voir aussi Gorki, même page : « Un peuple élevé à une école rappelant avec vulgarité les tourments de l’enfer, éduqué à coups de poing, de verge et de nagaïka, ne peut avoir le cœur tendre. Un peuple que les policiers ont piétiné sera capable à son tour de marcher sur le corps des autres. Dans un pays où l’iniquité régna si longtemps, il est difficile au peuple de réaliser du jour au lendemain la puissance du droit. On ne peut exiger d’être juste de celui qui n’a pas connu la justice. »
[20] LENINE, Œuvres, tome 26, pp. 67-68.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
« Bref résumé de la situation en Ukraine » (D'après les informations du Département spécial du front Sud-ouest, pour la période du 15 au 30 avril)
2 juin 1920
L'Ukraine connaît en ce moment une nouvelle vague de soulèvements. Dans les provinces de Kharkov, Donetzk et Tchernigov, les soulèvements ont nettement un caractère importé. Ils se sont étendus en provenance des provinces limitrophes de Kourtsk, Ekaterinoslavl et de Kiev. Dans celles-ci, les soulèvements ont un caractère nettement organisé. Ainsi, dans la province d'Ekaterinoslavl, principalement dans les districts d'Alexandrov et de Pavlograd, ce sont les partisans de Makhno[1] qui sont à l'oeuvre, et à qui il arrive de passer dans la province de Donetsk. Dans la province de Kiev, on voit agir des bandits professionnels (tels que Strouk et Katzouro) connus depuis l'année dernière. En plus de ceux-ci, on voit apparaître de nouveaux compères du style de Petlioura[2]. Dans la province de Poltava, opèrent plusieurs bandes. L'une d'elles (près de 200 baïonnettes) est nettement du type de celle de Petlioura, quant aux autres, plus petites, elles ne représentent, vu leur mauvaise organisation, aucun danger. Dans la province de Kherson, sévit la bande de Tioutiounik[3], forte de 2 500 baïonnettes et 700 sabres. Cette bande a pris la ville de Voznessensk. Telle est, à ce jour, la dislocation des bandes dans les provinces ukrainiennes.
Les bandes des provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl constituent à proprement parler le berceau de tout le mouvement insurrectionnel ukrainien. Il n'y a guère que là que les soulèvements portent un caractère organisé. Dans les autres provinces, les soulèvements ont été importés des provinces avoisinantes et n'ont pas de racines profondes.
Ainsi, le 22 avril, nos forces ont pu liquider le soulèvement des districts de Soumsk et d'Akhtyrsk qui s'était propagé du district de Graïvoronsk (province de Koursk). Dans la province de Kharkov, on ne compte qu'une seule bande originaire de la province, forte de 1 500 déserteurs environ, concentrés dans le district Valkovskii. Dans la province de Kherson, exception faite de la bande de Tioutiounik, venue d'Ekaterinoslavl et ayant occupé la ville de Voznessensk, on n'a plus enregistré d'autre soulèvement. Dans la province de Tchernigov, on ne note aucun soulèvement nouveau. Dans la province de Donetz, opèrent des détachements makhnovistes en provenance de la province d'Ekaterinoslavl. Dans la province de Poltava, opèrent de petites bandes qui commettent des vols et des cambriolages sans poursuivre d'autres buts. À une seule exception près — la bande de Romachko, composée de 200 hommes, qui sévit dans le district de Pereiaslavl. Ses membres sont coiffés de bonnets que portent les bandits de Petlioura. Cette bande a fait son apparition du côté de la province de Tchernigov. La population lui est hostile et aide les soldats de l'Armée rouge dans leur lutte contre la bande.
Ainsi, il n'y a que deux foyers du mouvement partisan a proprement parler : la province d'Ekaterinoslavl et celle de Kiev. Dans la première, sont à l'oeuvre, pour l'essentiel, des partisans de Makhno. Dans la seconde, des rebelles professionnels, de teinte nationaliste ukrainienne, sympathisants de Petlioura. Dans quasiment chaque district, existe un chef de bande autonome, un ataman.
Dans la province d'Ekaterinoslavl, l'un des foyers permanents des bandes de Makhno se trouve à Gouliaï-Pole (district d'Alexandrov). On l'appelle aussi « Makhnopole ». C'est là que se trouvent la résidence du « petit père » Makhno et son quartier général. C'est de là que partent les ordres de mobilisation de tous les partisans. Makhno « travaille » en mettant en avant les mots d'ordre suivants : « Les Soviets aux sans parti », « Indépendance de l'Ukraine », « Suppression de la commune ». Il faut reconnaître que le noyau dur de son armée est constitué par de jeunes paysans pauvres, auxquels le pouvoir soviétique en Ukraine n'a rien su donner d'autre qu'un droit formel sur la terre. L'approvisionnement des unités de Makhno est constitué exclusivement par ce que les partisans parviennent à prendre dans les régions qu'ils occupent ou dans les détachements qu'ils ont réussi à désarmer. Pour pouvoir se ravitailler, les bandes de Makhno doivent constamment changer de place. En règle générale, les bandits makhnovistes évitent l'engagement et préfèrent attaques-surprises et razzias. Quand on parvient à les encercler, ils se dispersent aussitôt pour se regrouper ensuite dans un autre lieu. Le service des renseignements du front du sud-ouest n'est pas en mesure de communiquer des informations plus précises concernant le nombre et la structure de l'armée de Makhno. Il est évident que le travail de renseignement dans ce domaine n'a pas encore atteint un niveau suffisant d'organisation. Pourtant, c'est précisément un bon travail du service de renseignements qui aurait pu apporter des résultats inestimables dans la lutte contre les bandes de Makhno et les mouvements de partisans en général.
Ainsi, la situation en Ukraine peut être résumée en bref de la façon suivante. La situation dans les provinces de Kharkov, Tchernikov et Donetzk est plus ou moins tranquille. Il y a des révoltes provoquées par les exactions commises par les détachements de réquisition ou de conscription. Ces révoltes présentent en général un caractère purement local. Pour les liquider, il suffit d'envoyer des régiments fidèles des Troupes internes.
Dans les provinces de Kherson et de Poltava, le mouvement des partisans n'est pas de caractère local. Il vient des provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl et la population n'aide pas les bandits. Ici aussi, on observe des mouvements de révolte à caractère local qu'on peut mater facilement. En somme, il n'y a que les provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl qui continuent à être des foyers de révolte permanente. Il faut par conséquent y porter une attention particulière.
Les bataillons des troupes internes sont mal équipés et laissent à désirer sous tous les rapports. Naturellement, ils ne suffisent pas à la tâche. Dans les bandes de Makhno et les détachements des partisans de Petlioura, le travail de propagande ne donnera aucun résultat car les bandes de Makhno ne sont pas cimentées par des slogans politiques mais par l'autorité personnelle du « petit père » Makhno. En ce qui concerne les partisans de la région de Kiev, ce sont des professionnels de la révolte et des bandits endurcis.
On ne pourra mater le mouvement des partisans en Ukraine que par des mesures militaires appropriées. Les services de renseignement doivent décupler leurs énergies et fournir le plus de renseignements possibles concernant la composition, le nombre, la dislocation et les plans des partisans.
Une nouvelle vague de révoltes doit commencer à la mi-juillet quand les travaux des champs seront terminés. Les services de renseignement doivent se tenir prêts pour cette période.
Pour le vice-directeur de département du renseignement du département spécial.
(Signature illisible)
Source : RGVA 33987/2/74/7-8
Notes
[1]. Nestor Makhno (1888-1934) fut le principal dirigeant paysan anarchiste ukrainien. En 1918, à la tête d'une armée paysanne basée dans le district de Gouliai-Pole, Makhno mena des opérations militaires principalement contre les forces d'occupation allemandes. En 1919, les partisans de Makhno — plus de 30 000 hommes — combatirent sur trois fronts, à la fois contre les Blancs, les Rouges et les partisans de Simon Petlioura. À la fin de 1920, après avoir refusé que ses forces fussent intégrées à l'Armée rouge, Nestor Makhno fut défait par les bolcheviks. Il réussit néanmoins à remettre sur pied une nouvelle armée, forte de 20 000 hommes au début de 1921, qui tint une partie de l'Ukraine profonde des campagnes jusqu'à l'été 1921. Cerné par les unités de l'Armée rouge, Makhno passa, avec quelques centaines d'hommes, en Roumanie, à la fin du mois d'août 1921. Après un bref séjour en Pologne (1921-1922), Makhno se réfugia en France où il mourut en 1934.
[2]. Simon Petlioura (1879-1926) fut l'un des principaux dirigeants du mouvement national ukrainien antibolchevique. Après la révolution de février 1917, il fonde le Comité ukrainien du front. En juin 1917, il est élu président du Comité militaire ukrainien de la Rada. Au moment de l'indépendance de la République ukrainienne (1918), il fait partie du Directoire — l'organe du pouvoir exécutif de la République ukrainienne. En février 1919, il prend la tête du Directoire et s'oppose à la soviétisation de l'Ukraine. Vaincu par les forces bolcheviques, il se réfugie en Pologne. En mai 1920, à l'occasion de la reprise de Kiev par les troupes polonaises, il participe à un éphémère gouvernement ukrainien, avant de reprendre le chemin de l'exil en Pologne. Il est assassiné en mai 1926 par les services secrets de la Tcheka à Paris.
[3]. Iouri Tioutiounik fut un dirigeant du mouvement national ukrainien antibolchevique. Membre de la Rada et du directoire de la République ukrainienne en 1918-1919. En 1920, il dirige l'opposition armée aux bolcheviks dans la région d'Odessa. Ses détachements armés, soutenus par les Polonais, comptent plus de 10 000 hommes. Après la reprise de l'Ukraine par les forces bolcheviques, Tioutiounik lance, à partir de ses bases arrières en Pologne, une série de raids dans les districts frontaliers d'Ukraine occidentale (été 1920 — été 1921). En 1923, retourne en Ukraine et se rallie au régime soviétique.
http://quebec-ukraine.com
2 juin 1920
L'Ukraine connaît en ce moment une nouvelle vague de soulèvements. Dans les provinces de Kharkov, Donetzk et Tchernigov, les soulèvements ont nettement un caractère importé. Ils se sont étendus en provenance des provinces limitrophes de Kourtsk, Ekaterinoslavl et de Kiev. Dans celles-ci, les soulèvements ont un caractère nettement organisé. Ainsi, dans la province d'Ekaterinoslavl, principalement dans les districts d'Alexandrov et de Pavlograd, ce sont les partisans de Makhno[1] qui sont à l'oeuvre, et à qui il arrive de passer dans la province de Donetsk. Dans la province de Kiev, on voit agir des bandits professionnels (tels que Strouk et Katzouro) connus depuis l'année dernière. En plus de ceux-ci, on voit apparaître de nouveaux compères du style de Petlioura[2]. Dans la province de Poltava, opèrent plusieurs bandes. L'une d'elles (près de 200 baïonnettes) est nettement du type de celle de Petlioura, quant aux autres, plus petites, elles ne représentent, vu leur mauvaise organisation, aucun danger. Dans la province de Kherson, sévit la bande de Tioutiounik[3], forte de 2 500 baïonnettes et 700 sabres. Cette bande a pris la ville de Voznessensk. Telle est, à ce jour, la dislocation des bandes dans les provinces ukrainiennes.
Les bandes des provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl constituent à proprement parler le berceau de tout le mouvement insurrectionnel ukrainien. Il n'y a guère que là que les soulèvements portent un caractère organisé. Dans les autres provinces, les soulèvements ont été importés des provinces avoisinantes et n'ont pas de racines profondes.
Ainsi, le 22 avril, nos forces ont pu liquider le soulèvement des districts de Soumsk et d'Akhtyrsk qui s'était propagé du district de Graïvoronsk (province de Koursk). Dans la province de Kharkov, on ne compte qu'une seule bande originaire de la province, forte de 1 500 déserteurs environ, concentrés dans le district Valkovskii. Dans la province de Kherson, exception faite de la bande de Tioutiounik, venue d'Ekaterinoslavl et ayant occupé la ville de Voznessensk, on n'a plus enregistré d'autre soulèvement. Dans la province de Tchernigov, on ne note aucun soulèvement nouveau. Dans la province de Donetz, opèrent des détachements makhnovistes en provenance de la province d'Ekaterinoslavl. Dans la province de Poltava, opèrent de petites bandes qui commettent des vols et des cambriolages sans poursuivre d'autres buts. À une seule exception près — la bande de Romachko, composée de 200 hommes, qui sévit dans le district de Pereiaslavl. Ses membres sont coiffés de bonnets que portent les bandits de Petlioura. Cette bande a fait son apparition du côté de la province de Tchernigov. La population lui est hostile et aide les soldats de l'Armée rouge dans leur lutte contre la bande.
Ainsi, il n'y a que deux foyers du mouvement partisan a proprement parler : la province d'Ekaterinoslavl et celle de Kiev. Dans la première, sont à l'oeuvre, pour l'essentiel, des partisans de Makhno. Dans la seconde, des rebelles professionnels, de teinte nationaliste ukrainienne, sympathisants de Petlioura. Dans quasiment chaque district, existe un chef de bande autonome, un ataman.
Dans la province d'Ekaterinoslavl, l'un des foyers permanents des bandes de Makhno se trouve à Gouliaï-Pole (district d'Alexandrov). On l'appelle aussi « Makhnopole ». C'est là que se trouvent la résidence du « petit père » Makhno et son quartier général. C'est de là que partent les ordres de mobilisation de tous les partisans. Makhno « travaille » en mettant en avant les mots d'ordre suivants : « Les Soviets aux sans parti », « Indépendance de l'Ukraine », « Suppression de la commune ». Il faut reconnaître que le noyau dur de son armée est constitué par de jeunes paysans pauvres, auxquels le pouvoir soviétique en Ukraine n'a rien su donner d'autre qu'un droit formel sur la terre. L'approvisionnement des unités de Makhno est constitué exclusivement par ce que les partisans parviennent à prendre dans les régions qu'ils occupent ou dans les détachements qu'ils ont réussi à désarmer. Pour pouvoir se ravitailler, les bandes de Makhno doivent constamment changer de place. En règle générale, les bandits makhnovistes évitent l'engagement et préfèrent attaques-surprises et razzias. Quand on parvient à les encercler, ils se dispersent aussitôt pour se regrouper ensuite dans un autre lieu. Le service des renseignements du front du sud-ouest n'est pas en mesure de communiquer des informations plus précises concernant le nombre et la structure de l'armée de Makhno. Il est évident que le travail de renseignement dans ce domaine n'a pas encore atteint un niveau suffisant d'organisation. Pourtant, c'est précisément un bon travail du service de renseignements qui aurait pu apporter des résultats inestimables dans la lutte contre les bandes de Makhno et les mouvements de partisans en général.
Ainsi, la situation en Ukraine peut être résumée en bref de la façon suivante. La situation dans les provinces de Kharkov, Tchernikov et Donetzk est plus ou moins tranquille. Il y a des révoltes provoquées par les exactions commises par les détachements de réquisition ou de conscription. Ces révoltes présentent en général un caractère purement local. Pour les liquider, il suffit d'envoyer des régiments fidèles des Troupes internes.
Dans les provinces de Kherson et de Poltava, le mouvement des partisans n'est pas de caractère local. Il vient des provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl et la population n'aide pas les bandits. Ici aussi, on observe des mouvements de révolte à caractère local qu'on peut mater facilement. En somme, il n'y a que les provinces de Kiev et d'Ekaterinoslavl qui continuent à être des foyers de révolte permanente. Il faut par conséquent y porter une attention particulière.
Les bataillons des troupes internes sont mal équipés et laissent à désirer sous tous les rapports. Naturellement, ils ne suffisent pas à la tâche. Dans les bandes de Makhno et les détachements des partisans de Petlioura, le travail de propagande ne donnera aucun résultat car les bandes de Makhno ne sont pas cimentées par des slogans politiques mais par l'autorité personnelle du « petit père » Makhno. En ce qui concerne les partisans de la région de Kiev, ce sont des professionnels de la révolte et des bandits endurcis.
On ne pourra mater le mouvement des partisans en Ukraine que par des mesures militaires appropriées. Les services de renseignement doivent décupler leurs énergies et fournir le plus de renseignements possibles concernant la composition, le nombre, la dislocation et les plans des partisans.
Une nouvelle vague de révoltes doit commencer à la mi-juillet quand les travaux des champs seront terminés. Les services de renseignement doivent se tenir prêts pour cette période.
Pour le vice-directeur de département du renseignement du département spécial.
(Signature illisible)
Source : RGVA 33987/2/74/7-8
Notes
[1]. Nestor Makhno (1888-1934) fut le principal dirigeant paysan anarchiste ukrainien. En 1918, à la tête d'une armée paysanne basée dans le district de Gouliai-Pole, Makhno mena des opérations militaires principalement contre les forces d'occupation allemandes. En 1919, les partisans de Makhno — plus de 30 000 hommes — combatirent sur trois fronts, à la fois contre les Blancs, les Rouges et les partisans de Simon Petlioura. À la fin de 1920, après avoir refusé que ses forces fussent intégrées à l'Armée rouge, Nestor Makhno fut défait par les bolcheviks. Il réussit néanmoins à remettre sur pied une nouvelle armée, forte de 20 000 hommes au début de 1921, qui tint une partie de l'Ukraine profonde des campagnes jusqu'à l'été 1921. Cerné par les unités de l'Armée rouge, Makhno passa, avec quelques centaines d'hommes, en Roumanie, à la fin du mois d'août 1921. Après un bref séjour en Pologne (1921-1922), Makhno se réfugia en France où il mourut en 1934.
[2]. Simon Petlioura (1879-1926) fut l'un des principaux dirigeants du mouvement national ukrainien antibolchevique. Après la révolution de février 1917, il fonde le Comité ukrainien du front. En juin 1917, il est élu président du Comité militaire ukrainien de la Rada. Au moment de l'indépendance de la République ukrainienne (1918), il fait partie du Directoire — l'organe du pouvoir exécutif de la République ukrainienne. En février 1919, il prend la tête du Directoire et s'oppose à la soviétisation de l'Ukraine. Vaincu par les forces bolcheviques, il se réfugie en Pologne. En mai 1920, à l'occasion de la reprise de Kiev par les troupes polonaises, il participe à un éphémère gouvernement ukrainien, avant de reprendre le chemin de l'exil en Pologne. Il est assassiné en mai 1926 par les services secrets de la Tcheka à Paris.
[3]. Iouri Tioutiounik fut un dirigeant du mouvement national ukrainien antibolchevique. Membre de la Rada et du directoire de la République ukrainienne en 1918-1919. En 1920, il dirige l'opposition armée aux bolcheviks dans la région d'Odessa. Ses détachements armés, soutenus par les Polonais, comptent plus de 10 000 hommes. Après la reprise de l'Ukraine par les forces bolcheviques, Tioutiounik lance, à partir de ses bases arrières en Pologne, une série de raids dans les districts frontaliers d'Ukraine occidentale (été 1920 — été 1921). En 1923, retourne en Ukraine et se rallie au régime soviétique.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Etincelles de la Gauche marxiste russe : 1881 - 1923 (4)
Quatrième partie - Y a-t’il une cuisinière dans l’aéronef ? :
1920-1921
- Décembre 1920, fin de la guerre civile : pendant un temps incertain, entre novembre 1918 et juin 1919, les anarchistes-communistes, regroupés autour de Makhno, vont tenter de gérer leur "région libérée" (d’un rayon de 100 kms autour de Gouliaï-Polie, peuplée de plus ou moins deux millions d’habitants) d’Ukraine. Dès que les armées blanches furent défaites, l’Armée rouge, forte de son écrasante supériorité numérique et matérielle, écrasa la « Makhnovchtchina » : « Gorki le répétait souvent : le caractère du peuple russe, formé par la résistance et la soumission au despotisme, implique une tendance anti-autoritaire, c’est-à-dire un élément d’anarchisme spontané. Chez les paysans ukrainiens, l’esprit de rébellion, la capacité d’organisation, l’amour de la liberté locale, la nécessité de ne compter que sur eux-mêmes pour se défendre avaient donné naissance à un mouvement extraordinairement vivace et puissant, celui des « Armées paysannes », formées autour de Gouliaï-Polie. Inspirée par Vsevolod Voline et Aaron Baron, la Confédération anarchiste du Tocsin (Nabat) donna une idéologie à ce mouvement : celle de la troisième révolution libertaire. Nestor Makhno, instituteur revenu du bagne, buveur, sabreur, inculte, idéaliste, se révéla un stratège-né. Il disposa par moments de plusieurs dizaines de milliers de combattants. Il prit ses armes à l’ennemi. Ses insurgés marchèrent parfois à la bataille avec un fusil pour deux ou trois hommes ; et le fusil passait alors de la main du mourant à celle du vivant. Makhno inventa une infanterie montée en carrioles, qui fut d’une grande mobilité. Il imagina d’enterrer les armes et de licencier momentanément ses forces qui franchissaient, désarmées, les lignes de feu et, déterrant ailleurs d’autres mitrailleuses, ressurgissaient là où on ne les attendait pas.
En septembre 1919, il infligea à Ouman, au général Denikine, une défaite dont celui-ci ne devait plus se relever. Il était « bakto », « Petit père », Chef. Aux cheminots de Iekaterinoslav (Dniepropetrovsk) qui lui demandaient le paiement des salaires, il répondait : « Organisez-vous vous-mêmes pour exploiter les chemins de fer. Moi, je n’en ai pas besoin. » Son prestige populaire dans la Russie entière était très grand et l’est resté. En octobre 1920, le baron Wrangel tenant encore la Crimée, un traité d’alliance fut signé entre l’Armée noire de Makhno et l’Armée rouge de Bela Kun, Frounzé, Goussev. Le traité prévoyait l’amnistie et la légalisation des anarchistes. La cavalerie noire enfonça la ligne des Blancs et pénétra en Crimée : cette victoire, en même temps que celle que Frounzé et Blücher remportaient à Perekop, décida du sort de la Crimée blanche récemment reconnue par la Grande-Bretagne et la France. A Petrograd et à Moscou, les anarchistes préparaient leur congrès. Mais à peine la victoire commune était-elle acquise qu’ils furent tout à coup arrêtés en masse par la Tcheka (novembre 1920). Les vainqueurs de la Crimée, Karetnik, Gavrilenko et d’autres étaient fusillés, Makhno, cerné à Gouliaï-Polie, se défendit comme un enragé, s’ouvrit un chemin, continua la résistance jusqu’en août 1921. (Interné en Roumanie, en Pologne, à Dantzig, il allait finir sa vie ouvrier d’usine à Paris.) Cette attitude inconcevable du pouvoir bolchevique, qui déchirait ses propres engagements vis-à-vis d’une minorité paysanne infiniment courageuse, eut un effet terriblement démoralisant ; j’y vois une des causes profondes du soulèvement de Kronstadt. » [1]
1921
- Janvier-février : poursuite de la discussion syndicale. Cette « discussion » qui éclata, au sein du Parti bolchevik, à la fin de la guerre civile mit en présence trois principales thèses. En apparence, il s’agissait d’un débat sur le rôle des syndicats sous la dictature du prolétariat. De fait, dans un pays exsangue, peuplé d’une majorité écrasante de paysans, à l’économie désintégrée par sept ans de guerre, en l’absence de révolution mondiale, ne pouvait qu’éclater dans toute son ampleur la contradiction entre la dictature du prolétariat et « l’Etat ouvrier ». La thèse de Trotsky, qui venait d’organiser l’Armée rouge, visait à reconstruire coûte que coûte l’économie nationale en militarisant le travail : « L’homme, peut-on dire, est un animal assez paresseux. Au fond, c’est sur cette qualité qu’est fondé dans une importante mesure le progrès humain. Si l’homme n’avait pas cherché à économiser ses forces, s’il ne s’était pas efforcé d’obtenir au prix du minimum d’énergie le maximum de produits, il n’y aurait eu ni développement de la technique, ni culture sociale. [...] Le travail « libre », c’est-à-dire salarié, n’a pas du tout fait son apparition d’un seul coup, dans toute la plénitude de sa productivité. [...] La bourgeoisie a tout d’abord chassé le paysan de la campagne à coups de gourdin, en le poussant sur la grande route après l’avoir au préalable dépouillé de ses terres. Et lorsqu’il ne voulait pas travailler à la fabrique, elle le marquait au fer rouge, le pendait, l’envoyait aux galères, et finissait par habituer le misérable qui avait été chassé de sa campagne au travail de la manufacture. [...] La militarisation du travail par la volonté des travailleurs eux-mêmes est la dictature socialiste. Que l’obligation et la militarisation du travail ne violentent pas la volonté des travailleurs, comme le faisait le travail « libre », c’est ce qu’atteste mieux que tout l’affluence considérable des travailleurs volontaires aux « samedis communistes », fait unique dans les annales de l’humanité. [...] A l’heure actuelle, la question de vie ou de mort de la Russie soviétique se tranche sur le front du travail. [...] L’Etat ouvrier se considère en droit d’envoyer tout travailleur là où son travail est nécessaire. Et pas un socialiste sérieux ne viendra dénier à l’Etat ouvrier le droit de lever la main sur le travailleur qui refusera d’exécuter le travail qui lui a été assigné. » En écrivant la brochure Terrorisme et communisme, dans l’urgence de la guerre civile, Trotsky montrait comment allait se réaliser l’accumulation primitive sur le dos des ouvriers russes : « Dans la difficile période actuelle, le salaire est pour nous, en premier lieu, non pas un moyen d’assurer l’existence personnelle de chaque ouvrier, mais un moyen d’estimer ce que chaque ouvrier apporte par son travail à la République ouvrière. [...] Sous le régime capitaliste, le travail aux pièces et à forfait, la mise en vigueur du système Taylor, etc., avaient pour but d’augmenter l’exploitation des ouvriers et de leur extorquer la plus-value. Sous le régime de la production socialisée, le travail aux pièces, les primes, etc., ont pour objet d’accroître la masse du produit social et par conséquent d’élever le bien-être commun. Les travailleurs qui concourent plus que les autres à l’intérêt commun acquièrent le droit de recevoir une part plus grande du produit social que les fainéants, les négligents et les désorganisateurs. Enfin, en récompensant les uns, l’Etat ouvrier ne peut pas ne pas punir les autres ... [...] La répression en vue de réaliser les buts économiques est une arme nécessaire de la dictature socialiste. » Et il rajoutait, bien loin des pages lumineuses de 1905 ou des déclarations de Lénine dans l’Etat et la Révolution : « On nous a accusé plus d’une fois d’avoir substitué à la dictature des soviets celle du parti. Et cependant, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que la dictature des soviets n’a été possible que grâce à la dictature du parti : grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, le parti a assuré aux soviets de se transformer, d’informes parlements ouvriers qu’ils étaient, en un appareil de domination du travail. Dans cette « substitution » du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière, il n’y a rien de fortuit et même, au fond, il n’y a là aucune substitution. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu’à l’époque où l’histoire met à l’ordre du jour ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants reconnus de la classe ouvrière dans sa totalité. » [2] Trotsky avait au moins le mérite de la clarté : le prolétariat devait être subordonné au Parti-Etat. Les thèses de Lénine, ou Plate-forme des Dix, corrigeaient les propos trop brutaux de Trotsky, mais étaient d’accord sur le fond avec lui. Les syndicats devaient, selon les Dix, surtout éduquer, stimuler les ouvriers, en un mot servir de « courroies de transmission » : « Les syndicats sont l’organe d’éducation des travailleurs lors du processus de production ; ils sont également, ainsi que l’a démontré l’expérience de trois années de dictature prolétarienne, une école de discipline où tous les travailleurs apprennent quotidiennement à s’incliner devant l’intérêt général et à obéir aux directives du syndicat sur les salaires, les primes, les congés et les séjours en maison de repos, la répartition des vêtements de travail et des produits alimentaires ... [...] La reconstruction des syndicats en partant du sommet est absolument irrationnelle. [...] Il faut appliquer à tous les échelons le principe de l’élection et réduire au minimum inévitable le recours au nominations d’office. [...]
7. Les organisations centrales et locales du parti communiste russe dirigent fermement l’aspect idéologique du travail syndical. » [3]
Alexandra Kollontaï, elle, rédigea en janvier 1921 sa brochure. Avec talent, elle donna de l’envergure à la lutte contre la peste bureaucratique et aux désirs d’autonomie des masses, même si la situation était déjà inextricable : « Qu’est-ce que l’Opposition ouvrière ? [...] L’Opposition comprend presque exclusivement des professionnalistes ... [...] Ce sont des ouvriers, la pointe d’avant-garde qui tient la tête du prolétariat russe, qui a supporté tout le fardeau de la lutte révolutionnaire et qui, au lieu de se disperser à travers les administrations d’Etat en perdant sa liaison avec les masses ouvrières, est restée au contraire liée à ces masses. [...] Premièrement, l’Opposition ouvrière est née du plus profond du prolétariat industriel de la Russie soviétiste et a puisé sa force non seulement dans les effroyables conditions d’existence et de travail de sept millions de prolétaires industriels ... [...] La vague révolutionnaire a saisi et emporté bien loin des syndicats les éléments les meilleurs, les plus capables et les plus actifs du prolétariat industriel, abandonnant l’un sur le front, l’autre dans telle ou telle administration, asseyant le troisième devant le tapis vert de quelque bureau ou devant des monceaux de « pièces sortantes », de « devis » et de « projets ». [...] Aujourd’hui, cet antagonisme existe, et aucun artifice de propagande, aucun procédé d’intimidation ne chassera de la conscience des masses cette idée que les sommets de l’administration soviétiste et du Parti communiste sont devenus une nouvelle « couche sociale » bien caractérisée. [...] La classe ouvrière et ses idéologues, au contraire, savent que les buts nouveaux de leur classe, le communisme en un mot, n’est réalisable que par la création collective, par l’effort commun des ouvriers eux-mêmes. [...] Comment s’est-il fait que notre Parti, avec sa fermeté et sa trempe acquises dans les combats révolutionnaires, se soit laissé détourner du droit chemin prolétarien et se soit mis à errer à travers les sentiers de cet opportunisme si profondément détesté et vilipendé par lui ? [...] Si nous considérons attentivement l’origine de nos dissentiments intérieurs, nous nous convaincrons que la crise actuelle du Parti communiste résulte de trois causes fondamentales. [...] La première, et la principale, c’est la situation difficile dans laquelle le Parti communiste est appelé à travailler et à agir. [...]
1. Complète désorganisation et ruine de l’économie nationale ;
2. Attaques incessantes des puissances impérialistes et de la contre-révolution russe pendant les trois ans de la révolution ;
3. Un pays arriéré économiquement, où la classe ouvrière doit à elle seule incarner le communisme et construire les normes nouvelles de l’économie communiste, tandis que la population paysanne domine ; [...] Un parti qui est à la tête d’un Etat soviétiste d’une composition sociale mélangée est obligé, bon gré, mal gré, de tenir compte aussi des aspirations du petit propriétaire paysan, avec ses intérêts égoïstes et son éloignement du communisme, ainsi que de la couche immense des éléments petits-bourgeois de l’ancienne Russie capitaliste, intermédiaires de toutes sortes, petits commerçants, commis, artisans, petits fonctionnaires, qui se sont rapidement adaptés à l’organisation soviétiste. [...] Les « spécialistes », enfants du passé, liés intimement et indissolublement au régime bourgeois supprimé par nous, se sont glissés dans notre Armée rouge, y apportant leur esprit d’autrefois (subordination, galons, distinctions, obéissance passive au lieu de discipline de classe, arbitraire des chefs, etc.). [...] Enfin, la troisième catégorie de la population, ce sont les hommes d’affaires, les anciens dirigeants du régime capitaliste. [...] L’influence de ces messieurs sur la « sage » politique gouvernementale de nos sommets est grande, infiniment plus grande qu’elle ne devrait l’être. [...] Elle se fait sentir plus manifestement encore dans les relations commerciales actuellement engagées avec les puissances capitalistes, relations qui passent par-dessus la tête du prolétariat organisé, soit des pays étrangers, soit de la Russie. [...] Voyant l’état catastrophique de notre économie nationale, toujours basée sur le système capitaliste (salaires payés en argent, tarifs, catégories de travail, etc.), les dirigeants de notre Parti, dans un accès de méfiance à l’égard des forces créatrices des collectivités ouvrières, cherchent un remède à apporter au désordre économique : chez qui donc ? Chez les représentants du passé bourgeois et capitaliste, chez les hommes d’affaires et les techniciens, dont les facultés créatrices, précisément dans le domaine économique, sont paralysés par la routine, les habitudes, les procédés propres au système économique du capitalisme. [...] La troisième cause déterminante de cette crise, c’est le fait que réellement, pratiquement, au cours de ces trois ans de révolution, les conditions d’existence des masses ouvrières, des producteurs, du peuple des fabriques et des usines, loin de s’améliorer, ont empiré. [...] Pour résoudre la question des logements, on n’a pas trouvé mieux que d’installer les familles ouvrières dans des appartements bourgeois incommodes et mal appropriés pour elles. [4] [...] Le mérite de l’Opposition ouvrière est d’avoir fait entrer l’organisation des conditions d’existence des ouvriers, avec toutes leurs revendications prétendues mesquines et sans importance, dans le plan économique national. L’augmentation de la production est impossible si l’on n’organise pas en même temps l’existence des ouvriers sur des bases nouvelles, rationnelles, communistes. [...] A notre honte, non seulement dans les provinces lointaines, mais au cœur de la République, à Moscou, nous voyons fleurir les casernes ouvrières puantes, surpeuplées, antihygiéniques : quand on entre là-dedans, c’est à croire qu’il n’y a pas eu de révolution. [...] Chose caractéristique, toutes les thèses de nos dirigeants se rencontrent sur un point fondamental : il est trop tôt pour remettre la production et la direction économique entre les mains des syndicats, il faut « patienter ». Les points de vue de Trotsky, de Lénine, de Zinoviev, de Boukharine et autres, diffèrent sur la raison pour laquelle il ne faut pas encore remettre l’administration économique aux syndicats, mais pour affirmer que cette direction doit s’exercer aujourd’hui par-dessus la tête des ouvriers, grâce à un système bureaucratique hérité de l’ancien régime, tous sont d’accord, tous nos camarades des sommets du Parti manifestent une solidarité touchante. [...] Malheureusement, cette vérité qui est simple et claire pour n’importe quel ouvrier est perdue de vue par les sommets de notre Parti. Le communisme ne peut être décrété. Il doit être créé par la recherche des hommes vivants, au prix d’erreurs parfois, mais par l’élan créateur de la classe ouvrière elle-même. Dans les discussions passionnées qui se poursuivent entre les sommets de notre Parti et l’Opposition ouvrière, le point litigieux est celui-ci : à qui notre Parti confie-t-il la constitution de l’économie communiste, au Conseil supérieur d’économie nationale avec toutes ses ramifications bureaucratiques, ou aux syndicats ? [...] Il s’agit en effet de savoir qui édifiera l’économie communiste et comment on l’édifiera. C’est là le fond, le cœur de notre programme. La question n’a pas moins d’importance, sinon plus, que celle de la prise du pouvoir politique par le prolétariat. [...] La direction de l’économie nationale dans la république du Travail, à l’époque de transition où nous sommes, doit être confiée à un organe élu par les producteurs ouvriers. [...]
5. Pour réaliser le plan ainsi esquissé, il faut commencer par renforcer les syndicats à la base, en préparant chaque comité d’usine à prendre la direction de l’entreprise. [...] Il est vrai que dans chaque meeting nous disons aux ouvriers et aux ouvrières : « Créez la vie nouvelle ! Construisez ! Aidez le pouvoir des soviets ! » Mais que la masse, qu’un groupe d’ouvriers et d’ouvrières prenne notre appel à cœur et essaie de le mettre en pratique, et tout aussitôt quelqu’un de nos organes bureaucratiques, s’estimant lésé, donnera sur les doigts aux trop fougueux initiateurs. [...] Une tierce personne décide de votre sort, c’est là l’essence de la bureaucratie. [...] Nous redoutons l’indépendance des masses, nous hésitons à donner libre cours à l’esprit créateur du prolétariat, nous redoutons la critique, nous avons cessé d’avoir confiance dans les masses, voilà d’où vient toute notre bureaucratie. [...] Pour que le Comité central de notre Parti soit, lui, le centre suprême de la politique de classe, l’organe de la pensée communiste et le contrôle permanent de la politique réelle des soviets, l’incarnation morale des principes de notre programme, il faut (surtout dans le Comité central) réduire au minimum le nombre de ses membres qui occupent en même temps des fonctions dans les organes suprêmes de l’Etat. [5] [...] Le quatrième exigence essentielle de l’Opposition ouvrière est le retour de notre parti au principe électif. [...] La nomination crée une atmosphère malsaine dans le Parti, en violant les relations d’égalité et de camaraderie ; elle nourrit le carriérisme ; [...] La nomination ôte de son sentiment de responsabilité à celui qui est désigné d’en haut pour commander les autres, et élargit l’abîme entre les sommets et les échelons inférieurs. [...] Une large publicité, la liberté d’opinion, la liberté de discussion, le droit de critique à l’intérieur du Parti et parmi les membres des syndicats, voilà la méthode décisive pour abolir le système bureaucratique. [...] L’Opposition ouvrière a répété ce qui est déjà écrit par Karl Marx et Engels dans le Manifeste communiste et ce qui sert de base à notre programme, à savoir que le communisme peut être et sera l’œuvre des masses ouvrières seules. [6] [...] Les sommets du Parti ont beau fulminer contre l’Opposition ouvrière, elle a l’avenir pour elle. [...] Si par hasard certains groupes se détachent du Parti, en tout cas ce ne seront pas ceux de l’Opposition ouvrière. [...] Ce n’est pas sans raison que l’homme de la masse ouvrière déclare, confiant et conciliant : « Illitch réfléchira et retournera tout ça dans son cerveau. Il nous écoutera, et il mettra le cap sur l’Opposition. Illitch sera encore avec nous. » [7] »
- Février : grèves à Petrograd et à Moscou. - 28 février : soulèvement de la base navale de Kronstadt :
« 1.- Procéder sans tarder à la réélection des Soviets au scrutin secret, attendu que les Soviets actuels ne reflètent pas la volonté des ouvriers et des paysans ; [...]
2. - Etablir la liberté de parole et de presse pour les ouvriers et les paysans, les anarchistes et les partis socialistes de gauche. [...]
5. - Remettre en liberté tous les prisonniers politiques socialistes ainsi que tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et marins, emprisonnés à la suite de leur agitation. [...]
9. - Distribuer une ration alimentaire égale à tous les travailleurs à l’exception de ceux exerçant des métiers pénibles ... [...] Ici, s’est produit ce nouvel et grand élan révolutionnaire. [...] Ici, à Kronstadt, a été posée la première pierre de la troisième révolution, qui brise les derniers fers entravant les masses laborieuses ... [...] Le changement présent donne aux travailleurs la possibilité d’avoir enfin ses Soviets librement élus, ... » [8]
- 8/16 mars : X° congrès du PCR qui adopte la NEP [Lénine met en place la « reconstruction nationale » : « Emportés par la vague d’enthousiasme, nous comptions, nous qui avions éveillé l’enthousiasme populaire - d’abord politique, puis militaire -, nous comptions pouvoir réaliser directement, à la faveur de cet enthousiasme, les tâches économiques aussi grandioses que les tâches politiques générales, que les tâches militaires. Nous comptions - ou peut-être sera-t-il plus exact de dire : nous pensions, sans un calcul suffisant - pouvoir, par les ordres exprès de l’Etat prolétarien, organiser à la manière communiste, dans un pays de petits paysans, la production et la répartition des produits par l’Etat. La vie a montré notre erreur. [...] Ce n’est pas en s’appuyant directement sur l’enthousiasme, mais au moyen de l’enthousiasme engendré par la grande révolution, en faisant jouer l’intérêt personnel, l’avantage personnel, en appliquant le principe du rendement commercial, qu’il nous faut d’abord, dans un pays de petits paysans, construire de solides passerelles conduisant au socialisme, en passant par le capitalisme d’Etat. » [9] et interdit les fractions :
« Le Congrès déclare dissous et ordonne de dissoudre immédiatement tous les groupes, sans exception, qui seront constitués sur tel ou tel programme. La non-exécution de cette décision doit entraîner sans faute l’exclusion immédiate du Parti. » Radek émet des réserves mais vote quand même : « En votant pour cette résolution, j’estime qu’elle peut fort bien servir contre nous, et pourtant je l’appuie. [...] Que le Comité central, dans un moment de danger, prenne les mesures les plus rigoureuses contre les meilleurs camarades du Parti, s’il le juge nécessaire ... Que le Comité central même soit dans l’erreur ! C’est moins dangereux que le flottement que l’on peut observer en ce moment. » [10]
- 17/18 mars : prise de Kronstadt, « crépuscule des Soviets ».
Au même moment, en Allemagne, « l’Action de mars », tentative de forcer le cours de la révolution, se développe : « Ce jeudi 24 mars, les communistes vont tenter par tous les moyens, y compris la force de déclencher la grève générale. Des détachements de militants essaient d’occuper les usines par surprise afin d’en interdire l’entrée à ceux qu’ils appellent les « jaunes », l’énorme masse des travailleurs non communistes. Ailleurs ce sont des groupes de chômeurs qui s’en prennent aux ouvriers au travail ou s’y rendant. Des incidents se produisent à Berlin, dans plusieurs grandes entreprises, dans la Ruhr ou à Hambourg, où chômeurs et dockers qui ont occupés les quais en sont chassés après une vive fusillade. Le bilan d’ensemble est mince : 200 000 grévistes selon les pessimistes, un demi-million suivant les optimistes. Certains échecs sont cuisants, comme celui de Sült qui ne parvient pas à convaincre ses camarades des centrales électriques. » [11]
- Juin : écrasement de l’insurrection paysanne de Tambov. -
IIIe Congrès de l’IC (22 juin/12 juillet). Jan Appel, sous le pseudonyme d’Hempel, est un délégué du KAPD [12] :
« Nous disons : Le combat qui naît des nécessités économiques, ce combat doit par tous les moyens être poussé en avant. [...] Le prolétariat a besoin d’un parti-noyau ultra formé. [...] Chaque communiste doit être individuellement un communiste irrécusable - que cela soit notre but - et il doit pouvoir être un dirigeant sur place. Dans ses rapports, dans les luttes où il est plongé, il doit pouvoir tenir bon et, ce qui le tient, ce qui l’attache, c’est son programme. [...] La question est : les camarades en Russie sont-ils des surhommes, sont-ils des hommes qui peuvent se détacher des rapports de forces, ou bien leurs actions sont-elles déterminées par les choses qui les entourent ? C’est cela que nous devons examiner. [...] Le parti russe doit être conscient qu’il est le fondement de la III° Internationale et que les autres partis n’ont absolument aucune possibilité, ni intellectuelle, ni matérielle, d’aller contre lui. On le voit en ce qu’aucune opinion ne peut s’élever ici contre les camarades russes. Ceux-ci doivent donc voir et reconnaître qu’ils sont eux-mêmes contraints de plus en plus, par le cours des choses - disons-le une bonne fois - , de diriger vers la droite leur politique d’État russe ; ils ne sont pas non plus des surhommes et ils ont besoin d’un contrepoids, et ce contrepoids ce doit être une III° Internationale liquidant toute tactique de compromis, parlementarisme et vieux syndicats. » [13] Bernhard Reichenbach, lui, intervient sur la situation économique mondiale :
« La question que nous devons traiter de manière décidée est la suivante : comment brisons-nous le capitalisme, comment conduisons-nous ce processus, de quelle manière devons-nous le conduire pour que dans ce processus le prolétariat conserve les rênes en mains ? » [14]
- Août : accord du gouvernement soviétique avec « l’American Relief Administration » pour combattre la famine. Cette famine, résultat de sept années de guerre mondiale, de guerre civile et de blocus, fera cinq millions de morts [15] !
Notes :
[1] SERGE Victor, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, Robert Laffont Bouquins, 2001, pages 600-601. Voir aussi le livre vivant et documenté de VOLINE, La Révolution inconnue, Paris, Belfond, 1986 (avec des extraits sur notre site) ; celui tout récent et très fouillé d’AUNOBLE Eric, Le Communisme, tout de suite ! Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1920), Les nuits rouges, et sur notre site, dans « Études de marxologie (1959-1994) : La lutte pour les soviets libres en Ukraine 1918 - 1921, Alexandre SKIRDA - Avril - Mai 1976 ».
[2] Cf. pp. 119, 142, 150-151, 153-154, 156-158, in TROTSKY Léon, Editions Prométhée 1980.
[3] Cf. pp. 112 et 119 de la « Plate-forme des Dix », in KOLLONTAÏ Alexandra, L’Opposition ouvrière, op. cité. Se situant habilement entre les « excès » de Trotsky et « l’anarcho-syndicalisme » de Kollontaï, la résolution du groupe des Dix fut approuvé par 336 mandats, contre 50 à celle de Trotsky-Boukharine et 18 à l’Opposition ouvrière. Le « bastion prolétarien », malgré la bonne volonté des révolutionnaires les plus dévoués, allait se voir imposer l’impitoyable nécessité de la survie de l’économie nationale. Le PCR finit par soumettre la tactique de l’Internationale aux intérêts de l’Etat soviétique : alliances avec les partis social-chauvins européens ou traités économiques (Rapallo) en vue de tenter de rompre le « cordon sanitaire » qui étouffait la Russie ; interdiction des fractions intérieures (Opposition ouvrière) et internationales (KAPD) ainsi qu’écrasement des insurgés de Kronstadt pour éviter l’affaiblissement du pouvoir de « l’Etat ouvrier ».
[4] On peut en avoir un aperçu dans le Docteur Jivago, un film remarquable de David LEAN (1956), d’après le roman éponyme de Boris PASTERNAK.
[5] Le nez dans le guidon, confrontées à l’écrasante nouveauté de la gestion quotidienne, accrochées à des branches étatiques, les fractions russes ne pouvaient que lancer des bouteilles à la mer. Ces messages serviront à d’autres fractions internationales pour décoder l’énigme russe. Malgré leur courage, leur résistance était impuissante et confuse car comment identifier clairement l’oppresseur si votre Parti est à la tête de votre Etat !
[6] Expliquer simplement la déviation opportuniste de « l’Etat prolétarien » par l’arrivée d’une moisissure bureaucratique (pression paysanne, retour de spécialistes bourgeois ...) manque son but. La société, le Parti, l’Etat ne pouvaient être revivifiés par un afflux massif de prolétaires « purs » car le socialisme, même s’il devra être mis en œuvre par « l’élan créateur de la classe ouvrière elle-même » ne pourra l’être qu’à l’échelle mondiale. Le postulat d’initiative et d’autonomie : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ! » (Statuts de l’Association Internationale des Travailleurs, 1864) se double obligatoirement de la praxis internationaliste : « Prolétaires du monde entier, unissez-vous ! » (Manifeste du Parti communiste). On ne saurait oublier l’avertissement d’Engels : « De là cette vénération superstitieuse de l’Etat et de tout ce qui y touche, vénération qui s’installe d’autant plus facilement qu’on est, depuis le berceau, habitué à s’imaginer que toutes les affaires et tous les intérêts communs de la société entière ne sauraient être réglés que comme ils ont été réglés jusqu’ici, c’est-à-dire par l’Etat et ses autorités dûment établies. [...] Mais, en réalité, l’Etat n’est rien d’autre qu’un appareil pour opprimer une classe par une autre, et cela, tout autant dans la république démocratique que dans la monarchie ; dans le meilleur des cas, c’est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l’Etat." (ENGELS Friedrich, Introduction à l’édition de 1891 de La guerre civile en France, in BENSAÏD Daniel, Inventer l’inconnu, Textes et correspondances autour de la Commune, La fabrique, 2008, p. 206.) On consultera aussi avec profit la brochure du Courant Communiste International, « La période de transition du capitalisme au socialisme. Le dépérissement de l’Etat dans la théorie marxiste », mai 1981 ; et ROCHE Jean-Louis, Dans quel « Etat » est la Révolution ?, Les Editions du Pavé, 2008.
[7] KOLLONTAÏ Alexandra, L’Opposition ouvrière, Seuil, 1974, pp. 43-48, 51-52, 56-57, 60-61, 64, 80-82, 85, 88-89, 93-94.
[8] Résolution de l’Assemblée générale des équipages des 1re et 2e escadres des navires de ligne, tenue le 1er et le 8 mars 1921, in KRONSTADT, Izvestia du Comité révolutionnaire provisoire des matelots, soldats rouges et ouvriers de la ville de Kronstadt, Editions Ressouvenances, 1988, pp. 12-13 et 47. Pour éclairer ce « crépuscule sanglant », on pourra consulter les ouvrages suivants : ANWEILER Oskar, Les Soviets en Russie (1905-1921), Gallimard, 1972 ; BERKMAN Alexandre, La rébellion de Kronstadt 1921 (suivi de textes d’Emma Goldman, Voline et Victor Serge ; présentation de Sylvain Boulouque), La Digitale, 2007 ; MARIE Jean-Jacques, Cronstadt, Fayard, 2005 ; METT Ida, La Commune de Cronstadt, Spartacus, 1977 ; Revue Internationale (CCI) n° 3, Les leçons de Kronstadt, octobre 1975 ...
[9] Cité par BROUE Pierre, Le Parti bolchevique, Editions de Minuit, 1977 ; de LENINE, Œuvres choisies, t. II, p. 917.
[10] Cité par SCHAPIRO Leonard, Les Bolcheviques et l’Opposition (1917-1922), Les nuits rouges, 2007, p. 386.
[11] BROUE Pierre, Révolution en Allemagne, Editions de Minuit, 1977, p. 484.
[12] Au cours de ce Congrès, la délégation du KAPD (comprenant Alexander Schwab - Sachs - , Bernhard Reichenbach -Seeman - et une femme, Käthe Friedländer.) était décidée à mettre sur pieds une opposition internationale : « Au cours de nos prises de contact avec les délégations de Bulgarie, du Mexique, d’Espagne, du Luxemburg, d’Angleterre, de Glasgow, du Groupe Belge et des IWW (Industrial Workers of the World), il s’est avéré que nous avons avec ces groupes un certain nombre de points communs ... » (pp. 328-341, in AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste, Payot, 1976)
[13] Cf. pp. 232, 235, 264 et 268, in AUTHIER Denis et DAUVE Gilles, Ni parlement ni syndicats : les Conseils ouvriers !, les nuits rouges, 2003.
[14] p. 221, in Ni parlement ni syndicats.
[15] ADAMETS Sergueï et BLUM Alain, Guerre civile et famine en Russie. Le pouvoir bolchevique et la population face à la catastrophe démographique (1917-1923), Institut d’Etudes Slaves 2003 ; et sur l’autre famine, celle de 1932-1933,qui fit aussi 6 millions de morts, voir l’ouvrage de CONQUEST Robert, Sanglantes moissons, chez Robert Laffont, 1995.
Quatrième partie - Y a-t’il une cuisinière dans l’aéronef ? :
1920-1921
- Décembre 1920, fin de la guerre civile : pendant un temps incertain, entre novembre 1918 et juin 1919, les anarchistes-communistes, regroupés autour de Makhno, vont tenter de gérer leur "région libérée" (d’un rayon de 100 kms autour de Gouliaï-Polie, peuplée de plus ou moins deux millions d’habitants) d’Ukraine. Dès que les armées blanches furent défaites, l’Armée rouge, forte de son écrasante supériorité numérique et matérielle, écrasa la « Makhnovchtchina » : « Gorki le répétait souvent : le caractère du peuple russe, formé par la résistance et la soumission au despotisme, implique une tendance anti-autoritaire, c’est-à-dire un élément d’anarchisme spontané. Chez les paysans ukrainiens, l’esprit de rébellion, la capacité d’organisation, l’amour de la liberté locale, la nécessité de ne compter que sur eux-mêmes pour se défendre avaient donné naissance à un mouvement extraordinairement vivace et puissant, celui des « Armées paysannes », formées autour de Gouliaï-Polie. Inspirée par Vsevolod Voline et Aaron Baron, la Confédération anarchiste du Tocsin (Nabat) donna une idéologie à ce mouvement : celle de la troisième révolution libertaire. Nestor Makhno, instituteur revenu du bagne, buveur, sabreur, inculte, idéaliste, se révéla un stratège-né. Il disposa par moments de plusieurs dizaines de milliers de combattants. Il prit ses armes à l’ennemi. Ses insurgés marchèrent parfois à la bataille avec un fusil pour deux ou trois hommes ; et le fusil passait alors de la main du mourant à celle du vivant. Makhno inventa une infanterie montée en carrioles, qui fut d’une grande mobilité. Il imagina d’enterrer les armes et de licencier momentanément ses forces qui franchissaient, désarmées, les lignes de feu et, déterrant ailleurs d’autres mitrailleuses, ressurgissaient là où on ne les attendait pas.
En septembre 1919, il infligea à Ouman, au général Denikine, une défaite dont celui-ci ne devait plus se relever. Il était « bakto », « Petit père », Chef. Aux cheminots de Iekaterinoslav (Dniepropetrovsk) qui lui demandaient le paiement des salaires, il répondait : « Organisez-vous vous-mêmes pour exploiter les chemins de fer. Moi, je n’en ai pas besoin. » Son prestige populaire dans la Russie entière était très grand et l’est resté. En octobre 1920, le baron Wrangel tenant encore la Crimée, un traité d’alliance fut signé entre l’Armée noire de Makhno et l’Armée rouge de Bela Kun, Frounzé, Goussev. Le traité prévoyait l’amnistie et la légalisation des anarchistes. La cavalerie noire enfonça la ligne des Blancs et pénétra en Crimée : cette victoire, en même temps que celle que Frounzé et Blücher remportaient à Perekop, décida du sort de la Crimée blanche récemment reconnue par la Grande-Bretagne et la France. A Petrograd et à Moscou, les anarchistes préparaient leur congrès. Mais à peine la victoire commune était-elle acquise qu’ils furent tout à coup arrêtés en masse par la Tcheka (novembre 1920). Les vainqueurs de la Crimée, Karetnik, Gavrilenko et d’autres étaient fusillés, Makhno, cerné à Gouliaï-Polie, se défendit comme un enragé, s’ouvrit un chemin, continua la résistance jusqu’en août 1921. (Interné en Roumanie, en Pologne, à Dantzig, il allait finir sa vie ouvrier d’usine à Paris.) Cette attitude inconcevable du pouvoir bolchevique, qui déchirait ses propres engagements vis-à-vis d’une minorité paysanne infiniment courageuse, eut un effet terriblement démoralisant ; j’y vois une des causes profondes du soulèvement de Kronstadt. » [1]
1921
- Janvier-février : poursuite de la discussion syndicale. Cette « discussion » qui éclata, au sein du Parti bolchevik, à la fin de la guerre civile mit en présence trois principales thèses. En apparence, il s’agissait d’un débat sur le rôle des syndicats sous la dictature du prolétariat. De fait, dans un pays exsangue, peuplé d’une majorité écrasante de paysans, à l’économie désintégrée par sept ans de guerre, en l’absence de révolution mondiale, ne pouvait qu’éclater dans toute son ampleur la contradiction entre la dictature du prolétariat et « l’Etat ouvrier ». La thèse de Trotsky, qui venait d’organiser l’Armée rouge, visait à reconstruire coûte que coûte l’économie nationale en militarisant le travail : « L’homme, peut-on dire, est un animal assez paresseux. Au fond, c’est sur cette qualité qu’est fondé dans une importante mesure le progrès humain. Si l’homme n’avait pas cherché à économiser ses forces, s’il ne s’était pas efforcé d’obtenir au prix du minimum d’énergie le maximum de produits, il n’y aurait eu ni développement de la technique, ni culture sociale. [...] Le travail « libre », c’est-à-dire salarié, n’a pas du tout fait son apparition d’un seul coup, dans toute la plénitude de sa productivité. [...] La bourgeoisie a tout d’abord chassé le paysan de la campagne à coups de gourdin, en le poussant sur la grande route après l’avoir au préalable dépouillé de ses terres. Et lorsqu’il ne voulait pas travailler à la fabrique, elle le marquait au fer rouge, le pendait, l’envoyait aux galères, et finissait par habituer le misérable qui avait été chassé de sa campagne au travail de la manufacture. [...] La militarisation du travail par la volonté des travailleurs eux-mêmes est la dictature socialiste. Que l’obligation et la militarisation du travail ne violentent pas la volonté des travailleurs, comme le faisait le travail « libre », c’est ce qu’atteste mieux que tout l’affluence considérable des travailleurs volontaires aux « samedis communistes », fait unique dans les annales de l’humanité. [...] A l’heure actuelle, la question de vie ou de mort de la Russie soviétique se tranche sur le front du travail. [...] L’Etat ouvrier se considère en droit d’envoyer tout travailleur là où son travail est nécessaire. Et pas un socialiste sérieux ne viendra dénier à l’Etat ouvrier le droit de lever la main sur le travailleur qui refusera d’exécuter le travail qui lui a été assigné. » En écrivant la brochure Terrorisme et communisme, dans l’urgence de la guerre civile, Trotsky montrait comment allait se réaliser l’accumulation primitive sur le dos des ouvriers russes : « Dans la difficile période actuelle, le salaire est pour nous, en premier lieu, non pas un moyen d’assurer l’existence personnelle de chaque ouvrier, mais un moyen d’estimer ce que chaque ouvrier apporte par son travail à la République ouvrière. [...] Sous le régime capitaliste, le travail aux pièces et à forfait, la mise en vigueur du système Taylor, etc., avaient pour but d’augmenter l’exploitation des ouvriers et de leur extorquer la plus-value. Sous le régime de la production socialisée, le travail aux pièces, les primes, etc., ont pour objet d’accroître la masse du produit social et par conséquent d’élever le bien-être commun. Les travailleurs qui concourent plus que les autres à l’intérêt commun acquièrent le droit de recevoir une part plus grande du produit social que les fainéants, les négligents et les désorganisateurs. Enfin, en récompensant les uns, l’Etat ouvrier ne peut pas ne pas punir les autres ... [...] La répression en vue de réaliser les buts économiques est une arme nécessaire de la dictature socialiste. » Et il rajoutait, bien loin des pages lumineuses de 1905 ou des déclarations de Lénine dans l’Etat et la Révolution : « On nous a accusé plus d’une fois d’avoir substitué à la dictature des soviets celle du parti. Et cependant, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que la dictature des soviets n’a été possible que grâce à la dictature du parti : grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, le parti a assuré aux soviets de se transformer, d’informes parlements ouvriers qu’ils étaient, en un appareil de domination du travail. Dans cette « substitution » du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière, il n’y a rien de fortuit et même, au fond, il n’y a là aucune substitution. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu’à l’époque où l’histoire met à l’ordre du jour ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants reconnus de la classe ouvrière dans sa totalité. » [2] Trotsky avait au moins le mérite de la clarté : le prolétariat devait être subordonné au Parti-Etat. Les thèses de Lénine, ou Plate-forme des Dix, corrigeaient les propos trop brutaux de Trotsky, mais étaient d’accord sur le fond avec lui. Les syndicats devaient, selon les Dix, surtout éduquer, stimuler les ouvriers, en un mot servir de « courroies de transmission » : « Les syndicats sont l’organe d’éducation des travailleurs lors du processus de production ; ils sont également, ainsi que l’a démontré l’expérience de trois années de dictature prolétarienne, une école de discipline où tous les travailleurs apprennent quotidiennement à s’incliner devant l’intérêt général et à obéir aux directives du syndicat sur les salaires, les primes, les congés et les séjours en maison de repos, la répartition des vêtements de travail et des produits alimentaires ... [...] La reconstruction des syndicats en partant du sommet est absolument irrationnelle. [...] Il faut appliquer à tous les échelons le principe de l’élection et réduire au minimum inévitable le recours au nominations d’office. [...]
7. Les organisations centrales et locales du parti communiste russe dirigent fermement l’aspect idéologique du travail syndical. » [3]
Alexandra Kollontaï, elle, rédigea en janvier 1921 sa brochure. Avec talent, elle donna de l’envergure à la lutte contre la peste bureaucratique et aux désirs d’autonomie des masses, même si la situation était déjà inextricable : « Qu’est-ce que l’Opposition ouvrière ? [...] L’Opposition comprend presque exclusivement des professionnalistes ... [...] Ce sont des ouvriers, la pointe d’avant-garde qui tient la tête du prolétariat russe, qui a supporté tout le fardeau de la lutte révolutionnaire et qui, au lieu de se disperser à travers les administrations d’Etat en perdant sa liaison avec les masses ouvrières, est restée au contraire liée à ces masses. [...] Premièrement, l’Opposition ouvrière est née du plus profond du prolétariat industriel de la Russie soviétiste et a puisé sa force non seulement dans les effroyables conditions d’existence et de travail de sept millions de prolétaires industriels ... [...] La vague révolutionnaire a saisi et emporté bien loin des syndicats les éléments les meilleurs, les plus capables et les plus actifs du prolétariat industriel, abandonnant l’un sur le front, l’autre dans telle ou telle administration, asseyant le troisième devant le tapis vert de quelque bureau ou devant des monceaux de « pièces sortantes », de « devis » et de « projets ». [...] Aujourd’hui, cet antagonisme existe, et aucun artifice de propagande, aucun procédé d’intimidation ne chassera de la conscience des masses cette idée que les sommets de l’administration soviétiste et du Parti communiste sont devenus une nouvelle « couche sociale » bien caractérisée. [...] La classe ouvrière et ses idéologues, au contraire, savent que les buts nouveaux de leur classe, le communisme en un mot, n’est réalisable que par la création collective, par l’effort commun des ouvriers eux-mêmes. [...] Comment s’est-il fait que notre Parti, avec sa fermeté et sa trempe acquises dans les combats révolutionnaires, se soit laissé détourner du droit chemin prolétarien et se soit mis à errer à travers les sentiers de cet opportunisme si profondément détesté et vilipendé par lui ? [...] Si nous considérons attentivement l’origine de nos dissentiments intérieurs, nous nous convaincrons que la crise actuelle du Parti communiste résulte de trois causes fondamentales. [...] La première, et la principale, c’est la situation difficile dans laquelle le Parti communiste est appelé à travailler et à agir. [...]
1. Complète désorganisation et ruine de l’économie nationale ;
2. Attaques incessantes des puissances impérialistes et de la contre-révolution russe pendant les trois ans de la révolution ;
3. Un pays arriéré économiquement, où la classe ouvrière doit à elle seule incarner le communisme et construire les normes nouvelles de l’économie communiste, tandis que la population paysanne domine ; [...] Un parti qui est à la tête d’un Etat soviétiste d’une composition sociale mélangée est obligé, bon gré, mal gré, de tenir compte aussi des aspirations du petit propriétaire paysan, avec ses intérêts égoïstes et son éloignement du communisme, ainsi que de la couche immense des éléments petits-bourgeois de l’ancienne Russie capitaliste, intermédiaires de toutes sortes, petits commerçants, commis, artisans, petits fonctionnaires, qui se sont rapidement adaptés à l’organisation soviétiste. [...] Les « spécialistes », enfants du passé, liés intimement et indissolublement au régime bourgeois supprimé par nous, se sont glissés dans notre Armée rouge, y apportant leur esprit d’autrefois (subordination, galons, distinctions, obéissance passive au lieu de discipline de classe, arbitraire des chefs, etc.). [...] Enfin, la troisième catégorie de la population, ce sont les hommes d’affaires, les anciens dirigeants du régime capitaliste. [...] L’influence de ces messieurs sur la « sage » politique gouvernementale de nos sommets est grande, infiniment plus grande qu’elle ne devrait l’être. [...] Elle se fait sentir plus manifestement encore dans les relations commerciales actuellement engagées avec les puissances capitalistes, relations qui passent par-dessus la tête du prolétariat organisé, soit des pays étrangers, soit de la Russie. [...] Voyant l’état catastrophique de notre économie nationale, toujours basée sur le système capitaliste (salaires payés en argent, tarifs, catégories de travail, etc.), les dirigeants de notre Parti, dans un accès de méfiance à l’égard des forces créatrices des collectivités ouvrières, cherchent un remède à apporter au désordre économique : chez qui donc ? Chez les représentants du passé bourgeois et capitaliste, chez les hommes d’affaires et les techniciens, dont les facultés créatrices, précisément dans le domaine économique, sont paralysés par la routine, les habitudes, les procédés propres au système économique du capitalisme. [...] La troisième cause déterminante de cette crise, c’est le fait que réellement, pratiquement, au cours de ces trois ans de révolution, les conditions d’existence des masses ouvrières, des producteurs, du peuple des fabriques et des usines, loin de s’améliorer, ont empiré. [...] Pour résoudre la question des logements, on n’a pas trouvé mieux que d’installer les familles ouvrières dans des appartements bourgeois incommodes et mal appropriés pour elles. [4] [...] Le mérite de l’Opposition ouvrière est d’avoir fait entrer l’organisation des conditions d’existence des ouvriers, avec toutes leurs revendications prétendues mesquines et sans importance, dans le plan économique national. L’augmentation de la production est impossible si l’on n’organise pas en même temps l’existence des ouvriers sur des bases nouvelles, rationnelles, communistes. [...] A notre honte, non seulement dans les provinces lointaines, mais au cœur de la République, à Moscou, nous voyons fleurir les casernes ouvrières puantes, surpeuplées, antihygiéniques : quand on entre là-dedans, c’est à croire qu’il n’y a pas eu de révolution. [...] Chose caractéristique, toutes les thèses de nos dirigeants se rencontrent sur un point fondamental : il est trop tôt pour remettre la production et la direction économique entre les mains des syndicats, il faut « patienter ». Les points de vue de Trotsky, de Lénine, de Zinoviev, de Boukharine et autres, diffèrent sur la raison pour laquelle il ne faut pas encore remettre l’administration économique aux syndicats, mais pour affirmer que cette direction doit s’exercer aujourd’hui par-dessus la tête des ouvriers, grâce à un système bureaucratique hérité de l’ancien régime, tous sont d’accord, tous nos camarades des sommets du Parti manifestent une solidarité touchante. [...] Malheureusement, cette vérité qui est simple et claire pour n’importe quel ouvrier est perdue de vue par les sommets de notre Parti. Le communisme ne peut être décrété. Il doit être créé par la recherche des hommes vivants, au prix d’erreurs parfois, mais par l’élan créateur de la classe ouvrière elle-même. Dans les discussions passionnées qui se poursuivent entre les sommets de notre Parti et l’Opposition ouvrière, le point litigieux est celui-ci : à qui notre Parti confie-t-il la constitution de l’économie communiste, au Conseil supérieur d’économie nationale avec toutes ses ramifications bureaucratiques, ou aux syndicats ? [...] Il s’agit en effet de savoir qui édifiera l’économie communiste et comment on l’édifiera. C’est là le fond, le cœur de notre programme. La question n’a pas moins d’importance, sinon plus, que celle de la prise du pouvoir politique par le prolétariat. [...] La direction de l’économie nationale dans la république du Travail, à l’époque de transition où nous sommes, doit être confiée à un organe élu par les producteurs ouvriers. [...]
5. Pour réaliser le plan ainsi esquissé, il faut commencer par renforcer les syndicats à la base, en préparant chaque comité d’usine à prendre la direction de l’entreprise. [...] Il est vrai que dans chaque meeting nous disons aux ouvriers et aux ouvrières : « Créez la vie nouvelle ! Construisez ! Aidez le pouvoir des soviets ! » Mais que la masse, qu’un groupe d’ouvriers et d’ouvrières prenne notre appel à cœur et essaie de le mettre en pratique, et tout aussitôt quelqu’un de nos organes bureaucratiques, s’estimant lésé, donnera sur les doigts aux trop fougueux initiateurs. [...] Une tierce personne décide de votre sort, c’est là l’essence de la bureaucratie. [...] Nous redoutons l’indépendance des masses, nous hésitons à donner libre cours à l’esprit créateur du prolétariat, nous redoutons la critique, nous avons cessé d’avoir confiance dans les masses, voilà d’où vient toute notre bureaucratie. [...] Pour que le Comité central de notre Parti soit, lui, le centre suprême de la politique de classe, l’organe de la pensée communiste et le contrôle permanent de la politique réelle des soviets, l’incarnation morale des principes de notre programme, il faut (surtout dans le Comité central) réduire au minimum le nombre de ses membres qui occupent en même temps des fonctions dans les organes suprêmes de l’Etat. [5] [...] Le quatrième exigence essentielle de l’Opposition ouvrière est le retour de notre parti au principe électif. [...] La nomination crée une atmosphère malsaine dans le Parti, en violant les relations d’égalité et de camaraderie ; elle nourrit le carriérisme ; [...] La nomination ôte de son sentiment de responsabilité à celui qui est désigné d’en haut pour commander les autres, et élargit l’abîme entre les sommets et les échelons inférieurs. [...] Une large publicité, la liberté d’opinion, la liberté de discussion, le droit de critique à l’intérieur du Parti et parmi les membres des syndicats, voilà la méthode décisive pour abolir le système bureaucratique. [...] L’Opposition ouvrière a répété ce qui est déjà écrit par Karl Marx et Engels dans le Manifeste communiste et ce qui sert de base à notre programme, à savoir que le communisme peut être et sera l’œuvre des masses ouvrières seules. [6] [...] Les sommets du Parti ont beau fulminer contre l’Opposition ouvrière, elle a l’avenir pour elle. [...] Si par hasard certains groupes se détachent du Parti, en tout cas ce ne seront pas ceux de l’Opposition ouvrière. [...] Ce n’est pas sans raison que l’homme de la masse ouvrière déclare, confiant et conciliant : « Illitch réfléchira et retournera tout ça dans son cerveau. Il nous écoutera, et il mettra le cap sur l’Opposition. Illitch sera encore avec nous. » [7] »
- Février : grèves à Petrograd et à Moscou. - 28 février : soulèvement de la base navale de Kronstadt :
« 1.- Procéder sans tarder à la réélection des Soviets au scrutin secret, attendu que les Soviets actuels ne reflètent pas la volonté des ouvriers et des paysans ; [...]
2. - Etablir la liberté de parole et de presse pour les ouvriers et les paysans, les anarchistes et les partis socialistes de gauche. [...]
5. - Remettre en liberté tous les prisonniers politiques socialistes ainsi que tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et marins, emprisonnés à la suite de leur agitation. [...]
9. - Distribuer une ration alimentaire égale à tous les travailleurs à l’exception de ceux exerçant des métiers pénibles ... [...] Ici, s’est produit ce nouvel et grand élan révolutionnaire. [...] Ici, à Kronstadt, a été posée la première pierre de la troisième révolution, qui brise les derniers fers entravant les masses laborieuses ... [...] Le changement présent donne aux travailleurs la possibilité d’avoir enfin ses Soviets librement élus, ... » [8]
- 8/16 mars : X° congrès du PCR qui adopte la NEP [Lénine met en place la « reconstruction nationale » : « Emportés par la vague d’enthousiasme, nous comptions, nous qui avions éveillé l’enthousiasme populaire - d’abord politique, puis militaire -, nous comptions pouvoir réaliser directement, à la faveur de cet enthousiasme, les tâches économiques aussi grandioses que les tâches politiques générales, que les tâches militaires. Nous comptions - ou peut-être sera-t-il plus exact de dire : nous pensions, sans un calcul suffisant - pouvoir, par les ordres exprès de l’Etat prolétarien, organiser à la manière communiste, dans un pays de petits paysans, la production et la répartition des produits par l’Etat. La vie a montré notre erreur. [...] Ce n’est pas en s’appuyant directement sur l’enthousiasme, mais au moyen de l’enthousiasme engendré par la grande révolution, en faisant jouer l’intérêt personnel, l’avantage personnel, en appliquant le principe du rendement commercial, qu’il nous faut d’abord, dans un pays de petits paysans, construire de solides passerelles conduisant au socialisme, en passant par le capitalisme d’Etat. » [9] et interdit les fractions :
« Le Congrès déclare dissous et ordonne de dissoudre immédiatement tous les groupes, sans exception, qui seront constitués sur tel ou tel programme. La non-exécution de cette décision doit entraîner sans faute l’exclusion immédiate du Parti. » Radek émet des réserves mais vote quand même : « En votant pour cette résolution, j’estime qu’elle peut fort bien servir contre nous, et pourtant je l’appuie. [...] Que le Comité central, dans un moment de danger, prenne les mesures les plus rigoureuses contre les meilleurs camarades du Parti, s’il le juge nécessaire ... Que le Comité central même soit dans l’erreur ! C’est moins dangereux que le flottement que l’on peut observer en ce moment. » [10]
- 17/18 mars : prise de Kronstadt, « crépuscule des Soviets ».
Au même moment, en Allemagne, « l’Action de mars », tentative de forcer le cours de la révolution, se développe : « Ce jeudi 24 mars, les communistes vont tenter par tous les moyens, y compris la force de déclencher la grève générale. Des détachements de militants essaient d’occuper les usines par surprise afin d’en interdire l’entrée à ceux qu’ils appellent les « jaunes », l’énorme masse des travailleurs non communistes. Ailleurs ce sont des groupes de chômeurs qui s’en prennent aux ouvriers au travail ou s’y rendant. Des incidents se produisent à Berlin, dans plusieurs grandes entreprises, dans la Ruhr ou à Hambourg, où chômeurs et dockers qui ont occupés les quais en sont chassés après une vive fusillade. Le bilan d’ensemble est mince : 200 000 grévistes selon les pessimistes, un demi-million suivant les optimistes. Certains échecs sont cuisants, comme celui de Sült qui ne parvient pas à convaincre ses camarades des centrales électriques. » [11]
- Juin : écrasement de l’insurrection paysanne de Tambov. -
IIIe Congrès de l’IC (22 juin/12 juillet). Jan Appel, sous le pseudonyme d’Hempel, est un délégué du KAPD [12] :
« Nous disons : Le combat qui naît des nécessités économiques, ce combat doit par tous les moyens être poussé en avant. [...] Le prolétariat a besoin d’un parti-noyau ultra formé. [...] Chaque communiste doit être individuellement un communiste irrécusable - que cela soit notre but - et il doit pouvoir être un dirigeant sur place. Dans ses rapports, dans les luttes où il est plongé, il doit pouvoir tenir bon et, ce qui le tient, ce qui l’attache, c’est son programme. [...] La question est : les camarades en Russie sont-ils des surhommes, sont-ils des hommes qui peuvent se détacher des rapports de forces, ou bien leurs actions sont-elles déterminées par les choses qui les entourent ? C’est cela que nous devons examiner. [...] Le parti russe doit être conscient qu’il est le fondement de la III° Internationale et que les autres partis n’ont absolument aucune possibilité, ni intellectuelle, ni matérielle, d’aller contre lui. On le voit en ce qu’aucune opinion ne peut s’élever ici contre les camarades russes. Ceux-ci doivent donc voir et reconnaître qu’ils sont eux-mêmes contraints de plus en plus, par le cours des choses - disons-le une bonne fois - , de diriger vers la droite leur politique d’État russe ; ils ne sont pas non plus des surhommes et ils ont besoin d’un contrepoids, et ce contrepoids ce doit être une III° Internationale liquidant toute tactique de compromis, parlementarisme et vieux syndicats. » [13] Bernhard Reichenbach, lui, intervient sur la situation économique mondiale :
« La question que nous devons traiter de manière décidée est la suivante : comment brisons-nous le capitalisme, comment conduisons-nous ce processus, de quelle manière devons-nous le conduire pour que dans ce processus le prolétariat conserve les rênes en mains ? » [14]
- Août : accord du gouvernement soviétique avec « l’American Relief Administration » pour combattre la famine. Cette famine, résultat de sept années de guerre mondiale, de guerre civile et de blocus, fera cinq millions de morts [15] !
Notes :
[1] SERGE Victor, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, Robert Laffont Bouquins, 2001, pages 600-601. Voir aussi le livre vivant et documenté de VOLINE, La Révolution inconnue, Paris, Belfond, 1986 (avec des extraits sur notre site) ; celui tout récent et très fouillé d’AUNOBLE Eric, Le Communisme, tout de suite ! Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1920), Les nuits rouges, et sur notre site, dans « Études de marxologie (1959-1994) : La lutte pour les soviets libres en Ukraine 1918 - 1921, Alexandre SKIRDA - Avril - Mai 1976 ».
[2] Cf. pp. 119, 142, 150-151, 153-154, 156-158, in TROTSKY Léon, Editions Prométhée 1980.
[3] Cf. pp. 112 et 119 de la « Plate-forme des Dix », in KOLLONTAÏ Alexandra, L’Opposition ouvrière, op. cité. Se situant habilement entre les « excès » de Trotsky et « l’anarcho-syndicalisme » de Kollontaï, la résolution du groupe des Dix fut approuvé par 336 mandats, contre 50 à celle de Trotsky-Boukharine et 18 à l’Opposition ouvrière. Le « bastion prolétarien », malgré la bonne volonté des révolutionnaires les plus dévoués, allait se voir imposer l’impitoyable nécessité de la survie de l’économie nationale. Le PCR finit par soumettre la tactique de l’Internationale aux intérêts de l’Etat soviétique : alliances avec les partis social-chauvins européens ou traités économiques (Rapallo) en vue de tenter de rompre le « cordon sanitaire » qui étouffait la Russie ; interdiction des fractions intérieures (Opposition ouvrière) et internationales (KAPD) ainsi qu’écrasement des insurgés de Kronstadt pour éviter l’affaiblissement du pouvoir de « l’Etat ouvrier ».
[4] On peut en avoir un aperçu dans le Docteur Jivago, un film remarquable de David LEAN (1956), d’après le roman éponyme de Boris PASTERNAK.
[5] Le nez dans le guidon, confrontées à l’écrasante nouveauté de la gestion quotidienne, accrochées à des branches étatiques, les fractions russes ne pouvaient que lancer des bouteilles à la mer. Ces messages serviront à d’autres fractions internationales pour décoder l’énigme russe. Malgré leur courage, leur résistance était impuissante et confuse car comment identifier clairement l’oppresseur si votre Parti est à la tête de votre Etat !
[6] Expliquer simplement la déviation opportuniste de « l’Etat prolétarien » par l’arrivée d’une moisissure bureaucratique (pression paysanne, retour de spécialistes bourgeois ...) manque son but. La société, le Parti, l’Etat ne pouvaient être revivifiés par un afflux massif de prolétaires « purs » car le socialisme, même s’il devra être mis en œuvre par « l’élan créateur de la classe ouvrière elle-même » ne pourra l’être qu’à l’échelle mondiale. Le postulat d’initiative et d’autonomie : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ! » (Statuts de l’Association Internationale des Travailleurs, 1864) se double obligatoirement de la praxis internationaliste : « Prolétaires du monde entier, unissez-vous ! » (Manifeste du Parti communiste). On ne saurait oublier l’avertissement d’Engels : « De là cette vénération superstitieuse de l’Etat et de tout ce qui y touche, vénération qui s’installe d’autant plus facilement qu’on est, depuis le berceau, habitué à s’imaginer que toutes les affaires et tous les intérêts communs de la société entière ne sauraient être réglés que comme ils ont été réglés jusqu’ici, c’est-à-dire par l’Etat et ses autorités dûment établies. [...] Mais, en réalité, l’Etat n’est rien d’autre qu’un appareil pour opprimer une classe par une autre, et cela, tout autant dans la république démocratique que dans la monarchie ; dans le meilleur des cas, c’est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l’Etat." (ENGELS Friedrich, Introduction à l’édition de 1891 de La guerre civile en France, in BENSAÏD Daniel, Inventer l’inconnu, Textes et correspondances autour de la Commune, La fabrique, 2008, p. 206.) On consultera aussi avec profit la brochure du Courant Communiste International, « La période de transition du capitalisme au socialisme. Le dépérissement de l’Etat dans la théorie marxiste », mai 1981 ; et ROCHE Jean-Louis, Dans quel « Etat » est la Révolution ?, Les Editions du Pavé, 2008.
[7] KOLLONTAÏ Alexandra, L’Opposition ouvrière, Seuil, 1974, pp. 43-48, 51-52, 56-57, 60-61, 64, 80-82, 85, 88-89, 93-94.
[8] Résolution de l’Assemblée générale des équipages des 1re et 2e escadres des navires de ligne, tenue le 1er et le 8 mars 1921, in KRONSTADT, Izvestia du Comité révolutionnaire provisoire des matelots, soldats rouges et ouvriers de la ville de Kronstadt, Editions Ressouvenances, 1988, pp. 12-13 et 47. Pour éclairer ce « crépuscule sanglant », on pourra consulter les ouvrages suivants : ANWEILER Oskar, Les Soviets en Russie (1905-1921), Gallimard, 1972 ; BERKMAN Alexandre, La rébellion de Kronstadt 1921 (suivi de textes d’Emma Goldman, Voline et Victor Serge ; présentation de Sylvain Boulouque), La Digitale, 2007 ; MARIE Jean-Jacques, Cronstadt, Fayard, 2005 ; METT Ida, La Commune de Cronstadt, Spartacus, 1977 ; Revue Internationale (CCI) n° 3, Les leçons de Kronstadt, octobre 1975 ...
[9] Cité par BROUE Pierre, Le Parti bolchevique, Editions de Minuit, 1977 ; de LENINE, Œuvres choisies, t. II, p. 917.
[10] Cité par SCHAPIRO Leonard, Les Bolcheviques et l’Opposition (1917-1922), Les nuits rouges, 2007, p. 386.
[11] BROUE Pierre, Révolution en Allemagne, Editions de Minuit, 1977, p. 484.
[12] Au cours de ce Congrès, la délégation du KAPD (comprenant Alexander Schwab - Sachs - , Bernhard Reichenbach -Seeman - et une femme, Käthe Friedländer.) était décidée à mettre sur pieds une opposition internationale : « Au cours de nos prises de contact avec les délégations de Bulgarie, du Mexique, d’Espagne, du Luxemburg, d’Angleterre, de Glasgow, du Groupe Belge et des IWW (Industrial Workers of the World), il s’est avéré que nous avons avec ces groupes un certain nombre de points communs ... » (pp. 328-341, in AUTHIER Denis et BARROT Jean, La Gauche communiste, Payot, 1976)
[13] Cf. pp. 232, 235, 264 et 268, in AUTHIER Denis et DAUVE Gilles, Ni parlement ni syndicats : les Conseils ouvriers !, les nuits rouges, 2003.
[14] p. 221, in Ni parlement ni syndicats.
[15] ADAMETS Sergueï et BLUM Alain, Guerre civile et famine en Russie. Le pouvoir bolchevique et la population face à la catastrophe démographique (1917-1923), Institut d’Etudes Slaves 2003 ; et sur l’autre famine, celle de 1932-1933,qui fit aussi 6 millions de morts, voir l’ouvrage de CONQUEST Robert, Sanglantes moissons, chez Robert Laffont, 1995.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Troisième Internationale ouvrière ( 1919 - 1928 / formellement 1943 )
Résolutions :
« Si la I° Internationale a prévu le développement à venir et a préparé les voies, si la II° Internationale a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la III° Internationale est (...) l’Internationale de la réalisation révolutionnaire (...) La III° Internationale Communiste, fondée en mars 1919, dans la capitale de la République Socialiste Fédérative des Soviets, à Moscou, a déclaré solennellement à la face du monde qu’elle se chargeait de poursuivre et d’achever la grande oeuvre entreprise par la I° Internationale des Travailleurs (...) [Car] la II° Internationale (...) a subi un krach complet. La II° Internationale a péri, minée par l’opportunisme et terrassée par la trahison de ses chefs (...) La III° Internationale Communiste s’est constituée à la fin du carnage impérialiste de 1914-1918, au cours duquel la bourgeoisie des différents pays a sacrifié 20 millions de vies.
Souviens-toi de la guerre impérialiste ! Voilà la première parole que l’Internationale Communiste adresse à chaque travailleur (...) Souviens-toi que, du fait de l’existence du régime capitaliste, une poignée d’impérialistes a eu, pendant quatre longues années, la possibilité de contraindre les travailleurs de partout à s’entr’égorger ! Souviens-toi que la guerre bourgeoise a plongé l’Europe et le monde entier dans la famine et le dénuement ! Souviens-toi que sans le renversement du capitalisme, la répétition de ces guerres criminelles est non seulement possible mais inévitable ! (...)
La guerre impérialiste a confirmé une fois de plus la véracité de ce qu’on pouvait lire dans les statuts de la 1° Internationale : l’émancipation des travailleurs n’est pas une tâche locale, ni nationale, mais bien une tâche sociale et internationale. » (p. 34, Manifeste et p. 37, Statuts de l’IC, in Les quatre premiers congrès mondiaux de l’IC, La Brèche 1984)
... pendant la guerre, les Syndicats se présentèrent le plus souvent en qualité d’éléments de l’appareil militaire de la bourgeoisie ; ils aidèrent cette dernière à exploiter la classe ouvrière avec la plus grande intensité et à faire mener la guerre de la manière la plus énergique, au nom des intérêts du capitalisme (...) la bureaucratie syndicale substitue de faibles ruisseaux au puissant courant du mouvement ouvrier, substitue des revendications partielles réformistes aux buts révolutionnaires généraux (...) entrave d’une manière générale la transformation des efforts isolés du prolétariat en une lutte révolutionnaire unique tendant à la destruction du capitalisme.” (p. 54 de Le mouvement syndical, les comités de fabrique et d’usines)
« 1. La période actuelle est celle de la décomposition et de l’effondrement de tout le système capitaliste mondial (...) 7. La méthode fondamentale de la lutte est l’action de masse du prolétariat, y compris la lutte ouverte à main armée contre le pouvoir d’Etat du capital (...) Une nouvelle époque est née. Epoque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. Epoque de la révolution communiste du prolétariat (...) Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos - et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productrice, la classe ouvrière (...) Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres impossibles, effacer les frontières entre les Etats, transformer le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même (...)
... les institutions de la démocratie politique ne sont plus qu’un amas de débris ensanglantés, le prolétariat est obligé de créer un appareil à lui, qui serve avant tout à conserver la cohésion interne de la classe ouvrière elle-même et qui lui donne la faculté d’intervenir révolutionnairement dans le développement ultérieur de l’humanité. Cet appareil, ce sont les Soviets (...) nouveau type d’organisation large, englobant les masses ouvrières indépendamment de la profession et du degré de développement politique (...) Fortifier les Soviets, élever leur autorité, les opposer à l’appareil gouvernemental de la bourgeoisie, voilà quel est maintenant le but essentiel des ouvriers conscients et loyaux de tous les pays. » (p. 3 de la Lettre d’invitation au Parti Communiste allemand ; p. 19 et 33 de la Plate-forme et du Manifeste de l’IC)
En 1919, ce Parti mondial devait coordonner les luttes à l’échelle de la planète. Fondé trop tard (plus d’un an après Octobre 17, deux mois après la première et sans doute la plus importante défaite à Berlin), il va épouser le recul du prolétariat international et l’isolement croissant russe. Cet isolement est, d’ailleurs, la raison majeure de la monstrueuse mutation stalinienne.
Alors que le 1° congrès rompait avec “les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels...” (Manifeste, p. 34), le 3° [juin 1921] propose à la social-démocratie (qui a du sang sur les mains) une alliance de “Front unique”.
C’est le début de la dégénérescence qui va aboutir à la mise en place d’un organisme au service de l’Etat russe. Cet appareil va broyer la fine fleur du mouvement révolutionnaire international. L’adoption au VIème congrès (1928) de la thèse de l’édification du socialisme « dans quelques pays capitalistes, voir même dans un seul isolément », signe son arrêt de mort en tant qu’internationale ouvrière.
Mais, au sein même de l’IC, des Gauches se dégagent qui vont essayer d’abord de combattre la “bolchévisation” (ou mise au pas) des PC, la dérive opportuniste puis de tirer un bilan de la vague révolutionnaire.
Ces fractions de Gauche communiste (russe, italienne, germano-hollandaise ...), exclues dans les années 20, ont assuré la continuité historique et permis l’existence des révolutionnaires d’aujourd’hui ... et de demain !
Bibliographie indicative :
— ANDREU Maurice, L’internationale Communiste contre le Capital (1919-1924). Comment empoigner l’adversaire capitaliste, Actuel Marx, PUF, 2003 ;
— BROUE Pierre, Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943), Fayard, 1997 ;
— IC, Les quatre premiers congrès mondiaux de l’IC, La Brèche, 1984 ;
— NARINSKI Mikhaïl et al., Komintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste en France, à Moscou, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse (1919-43) , Editions de l’Atelier, 2001 ;
Résolutions :
« Si la I° Internationale a prévu le développement à venir et a préparé les voies, si la II° Internationale a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la III° Internationale est (...) l’Internationale de la réalisation révolutionnaire (...) La III° Internationale Communiste, fondée en mars 1919, dans la capitale de la République Socialiste Fédérative des Soviets, à Moscou, a déclaré solennellement à la face du monde qu’elle se chargeait de poursuivre et d’achever la grande oeuvre entreprise par la I° Internationale des Travailleurs (...) [Car] la II° Internationale (...) a subi un krach complet. La II° Internationale a péri, minée par l’opportunisme et terrassée par la trahison de ses chefs (...) La III° Internationale Communiste s’est constituée à la fin du carnage impérialiste de 1914-1918, au cours duquel la bourgeoisie des différents pays a sacrifié 20 millions de vies.
Souviens-toi de la guerre impérialiste ! Voilà la première parole que l’Internationale Communiste adresse à chaque travailleur (...) Souviens-toi que, du fait de l’existence du régime capitaliste, une poignée d’impérialistes a eu, pendant quatre longues années, la possibilité de contraindre les travailleurs de partout à s’entr’égorger ! Souviens-toi que la guerre bourgeoise a plongé l’Europe et le monde entier dans la famine et le dénuement ! Souviens-toi que sans le renversement du capitalisme, la répétition de ces guerres criminelles est non seulement possible mais inévitable ! (...)
La guerre impérialiste a confirmé une fois de plus la véracité de ce qu’on pouvait lire dans les statuts de la 1° Internationale : l’émancipation des travailleurs n’est pas une tâche locale, ni nationale, mais bien une tâche sociale et internationale. » (p. 34, Manifeste et p. 37, Statuts de l’IC, in Les quatre premiers congrès mondiaux de l’IC, La Brèche 1984)
... pendant la guerre, les Syndicats se présentèrent le plus souvent en qualité d’éléments de l’appareil militaire de la bourgeoisie ; ils aidèrent cette dernière à exploiter la classe ouvrière avec la plus grande intensité et à faire mener la guerre de la manière la plus énergique, au nom des intérêts du capitalisme (...) la bureaucratie syndicale substitue de faibles ruisseaux au puissant courant du mouvement ouvrier, substitue des revendications partielles réformistes aux buts révolutionnaires généraux (...) entrave d’une manière générale la transformation des efforts isolés du prolétariat en une lutte révolutionnaire unique tendant à la destruction du capitalisme.” (p. 54 de Le mouvement syndical, les comités de fabrique et d’usines)
« 1. La période actuelle est celle de la décomposition et de l’effondrement de tout le système capitaliste mondial (...) 7. La méthode fondamentale de la lutte est l’action de masse du prolétariat, y compris la lutte ouverte à main armée contre le pouvoir d’Etat du capital (...) Une nouvelle époque est née. Epoque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. Epoque de la révolution communiste du prolétariat (...) Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos - et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productrice, la classe ouvrière (...) Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres impossibles, effacer les frontières entre les Etats, transformer le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même (...)
... les institutions de la démocratie politique ne sont plus qu’un amas de débris ensanglantés, le prolétariat est obligé de créer un appareil à lui, qui serve avant tout à conserver la cohésion interne de la classe ouvrière elle-même et qui lui donne la faculté d’intervenir révolutionnairement dans le développement ultérieur de l’humanité. Cet appareil, ce sont les Soviets (...) nouveau type d’organisation large, englobant les masses ouvrières indépendamment de la profession et du degré de développement politique (...) Fortifier les Soviets, élever leur autorité, les opposer à l’appareil gouvernemental de la bourgeoisie, voilà quel est maintenant le but essentiel des ouvriers conscients et loyaux de tous les pays. » (p. 3 de la Lettre d’invitation au Parti Communiste allemand ; p. 19 et 33 de la Plate-forme et du Manifeste de l’IC)
En 1919, ce Parti mondial devait coordonner les luttes à l’échelle de la planète. Fondé trop tard (plus d’un an après Octobre 17, deux mois après la première et sans doute la plus importante défaite à Berlin), il va épouser le recul du prolétariat international et l’isolement croissant russe. Cet isolement est, d’ailleurs, la raison majeure de la monstrueuse mutation stalinienne.
Alors que le 1° congrès rompait avec “les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels...” (Manifeste, p. 34), le 3° [juin 1921] propose à la social-démocratie (qui a du sang sur les mains) une alliance de “Front unique”.
C’est le début de la dégénérescence qui va aboutir à la mise en place d’un organisme au service de l’Etat russe. Cet appareil va broyer la fine fleur du mouvement révolutionnaire international. L’adoption au VIème congrès (1928) de la thèse de l’édification du socialisme « dans quelques pays capitalistes, voir même dans un seul isolément », signe son arrêt de mort en tant qu’internationale ouvrière.
Mais, au sein même de l’IC, des Gauches se dégagent qui vont essayer d’abord de combattre la “bolchévisation” (ou mise au pas) des PC, la dérive opportuniste puis de tirer un bilan de la vague révolutionnaire.
Ces fractions de Gauche communiste (russe, italienne, germano-hollandaise ...), exclues dans les années 20, ont assuré la continuité historique et permis l’existence des révolutionnaires d’aujourd’hui ... et de demain !
Bibliographie indicative :
— ANDREU Maurice, L’internationale Communiste contre le Capital (1919-1924). Comment empoigner l’adversaire capitaliste, Actuel Marx, PUF, 2003 ;
— BROUE Pierre, Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943), Fayard, 1997 ;
— IC, Les quatre premiers congrès mondiaux de l’IC, La Brèche, 1984 ;
— NARINSKI Mikhaïl et al., Komintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste en France, à Moscou, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse (1919-43) , Editions de l’Atelier, 2001 ;
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Les convergences paradoxales de l’extrême gauche et de la superclasse mondiale
Communication de Jean-Yves Le Gallou, ancien député français au Parlement européen, président de Polémia, à la XXVe Université annuelle du Club de l’Horloge le 18 octobre 2009
Nous sommes habitués à présenter comme opposés grands patrons et gauchistes, mondialistes et altermondialistes.
Or leurs intérêts convergent souvent ; ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les « antimondialistes » ont changé leur nom en « altermondialistes », marquant ainsi leur ralliement au mondialisme, fût-ce sous une forme différente.
1/ L’extrême gauche sert de bulldozer à la superclasse mondiale : elle procède à la déforestation du couvert culturel des nations.
L’objectif de la superclasse mondiale et des grands oligopoles financiers et économiques qui en constituent le coeur est d’étendre le champ de ses marchés et de ses profits. Pour réaliser des économies d’échelle et conforter leur pouvoir, les grandes firmes transnationales cherchent à étendre toujours plus la sphère marchande ; ils ont besoin de toujours plus de consommateurs et de producteurs.
C’est là que l’extrême gauche se révèle une alliée précieuse de la superclasse mondiale en contribuant à balayer le sentiment national, l’enracinement culturel, les valeurs de la famille.
2/ La superclasse mondiale veut le libréchangisme mondial. L’extrême gauche sape le sentiment national.
Depuis plus de trente ans les cycles de négociations commerciales internationales se succèdent dans l’objectif d’aboutir à la libre circulation la plus complète possible des produits (y compris agricoles), des capitaux (y compris dans les secteurs stratégiques) et des hommes.
L’obstacle à ce mouvement d’ouverture générale des frontières ce sont les intérêts nationaux. Car il est faux de dire que tous les pays et toutes les catégories sociales gagnent au jeu du libréchangisme mondial : il y a des gagnants et des perdants ; et, parmi les nations de la vieille Europe, il y a plutôt des perdants qui devraient donc s’opposer aux desseins de la superclasse mondiale.
De même, le patriotisme économique, c'est-à-dire la volonté des peuples de garder leur souveraineté, devrait faire obstacle au libréchangisme mondial.
C’est ici que l’extrême gauche se révèle un allié précieux de la superclasse mondiale en ringardisant la nation et en diabolisant les patriotes. Lors du pic médiatique, fin 2008, de la crise économique, on a même assisté à la diabolisation d’une théorie économique, le protectionnisme, présenté comme « xénophobe », voire « raciste ».
Nous sommes là toujours sur l’aire du mouvement de Mai-68 dont le slogan phare, à la suite de Daniel Cohn-Bendit, a été : « Nous sommes tous des juifs allemands », parfaite négation d’une identité française et/ou chrétienne.
Aujourd’hui, le toujours narcissique Cohn-Bendit milite pour le libréchangisme mondial dans l’enceinte du Parlement européen.
3/ La superclasse mondiale veut la suppression des frontières.
L’extrême gauche soutient les délinquants étrangers clandestins. Quant au discours immigrationniste qui s’est imposé dans les politiques suivies, il s’est rodé dans les slogans et les affiches de Mai-68 : « Travailleurs français/immigré : Unis », « Français/immigrés : même combat », « Frontières = répression ». Un discours qui parcourt aujourd’hui toute l’Europe.
Dans ce prolongement, l’extrême gauche a beaucoup investi dans la défense des délinquants étrangers clandestins. Ainsi, les trotskystes de « Sud éducation » ont créé le « Réseau éducation sans frontières » (RESF) ; un réseau qui a créé une nouvelle filière d’immigration clandestine via la scolarisation des enfants mineurs des étrangers clandestins. Et ce pour le plus grand profit des marchands de sommeil et des nouveaux négriers ! Les industriels, d’abord, y trouvent une main-d’oeuvre bon marché leur permettant de pratiquer une « délocalisation à domicile » ; les classes aisées y trouvent, quant à elles, des domestiques à bas coût. Certains auteurs d’inspiration marxiste voient d’ailleurs dans « l’immigration une stratégie capitaliste visant à disloquer la spontanéité historique des solidarités prolétaires en hétérogénéisant le substrat du ressenti ouvrier ».
Fruit des luttes de l’extrême gauche, l’affirmation de prétendus nouveaux droits contre « l’exclusion », comme le droit au logement ou le droit au séjour, permet de mobiliser les pouvoirs de coercition de l’Etat contre la société et d’imposer toujours plus d’ouverture des frontières amenant de nouveaux consommateurs dans les pays développés. A noter que la dernière université d’été du MEDEF a consacré l’une de ses tables rondes au sujet suivant : « Qui ne recule pas avance : la logique des nouveaux droits ».
Et cette logique de l’ouverture infinie n’est pas seulement française. Elle se retrouve chez l’ex-terroriste italien Antonio Negri. Dans son livre phare, Empire, l’ex-brigadiste, devenu théoricien de l’altermondialisme, oppose « l’Empire » (c'est-à-dire la superclasse mondiale) à « la multitude », c'est-à-dire les masses déracinées – masses déracinées qui sont justement le vivier de consommateurs et de producteurs dont le système mondialiste a besoin, masses déracinées dont il propose encore d’accroître le nombre en se prononçant pour une abolition de toutes les frontières : « Il faut parler (…) de la mobilité universelle permise à tous les immigrants pour qu’ils puissent se déplacer où ils veulent dans le monde pour la réappropriation des moyens de communication et la construction imaginaire de nouveaux langages ».
Toni Negri définit d’ailleurs comme « premier élément d'un programme politique pour la multitude mondiale, une première exigence mondiale : la citoyenneté mondiale », ceci devant s'accompagner d'une suppression générale des frontières.
Il est peu surprenant, dans ces conditions, que Toni Negri se soit prononcé pour le Oui à la constitution européenne, l’Union européenne lui apparaissant non sans raison comme une étape de plus vers la mondialisation qu’il souhaite.
Le sans-frontiérisme est bien l’un des éléments de l’idéologie commune de la superclasse mondiale et de l’extrême gauche.
(Voir : Les nouveaux penseurs de l'extrême gauche http://www.polemia.com/article.php?id=997)
(Voir aussi : « Les fondements doctrinaux de la violence d’extrême gauche http://www.polemia.com/article.php?id=712)
4/ La superclasse mondiale veut une main-d’oeuvre interchangeable. L’extrême gauche prône la table rase.
Pour le système dominant, l’homme est conçu comme une matière première (dite « ressource humaine »). Il doit avant tout être interchangeable pour les besoins de l’oligarchie marchande. Il doit donc avoir quatre caractéristiques négatives :
– ne pas avoir de racines (ni race, ni nation, ni religion notamment) ;
– ne pas avoir d’idéal : il doit être un consommateur et un producteur matérialiste et relativiste prêt à gober tous les produits lancés sur le marché (y compris les produits bancaires permettant de l’endetter et donc de mieux le soumettre) ;
– ne pas avoir de religion hors celle de son propre ego, pour être plus facilement isolé donc manipulable ;
– ne pas avoir de personnalité afin de se fondre dans la masse (il doit donc être éduqué de façon purement technique et utilitaire, sans culture générale lui permettant de se situer comme homme libre).
Là aussi l’extrême gauche s’est révélée une alliée précieuse de la superclasse mondiale et du nihilisme marchand. Ainsi c’est dans le domaine de la transmission des valeurs à travers l’école ou la famille que l’héritage – curieux mot pour une entreprise de destruction – de Mai-68 reste le plus fort. Il suffit de relire les slogans des affiches ou des graffitis pour constater qu’ils sont devenus programmes : « Il est interdit d’interdire », « Le respect se perd, n’allez pas le chercher ! », « Professeur, vous êtes aussi vieux que votre culture », « Oubliez tout ce que vous avez appris ».
Fondamentalement, Mai-68 est une révolution de rupture avec les permanences et les racines : permanences culturelles, racines identitaires. Or, à travers les syndicats d’inspiration communiste ou trotskystes, c’est toujours l’idéologie de la rupture qui domine dans l’éducation nationale : rupture avec les méthodes d’apprentissage de la lecture, rupture avec l’histoire chronologique, rupture avec l’enseignement des humanités.
Dans beaucoup de pays du monde occidental les pédagomanes sont présents et livrent sur le marché des individus déculturés prêts à gober sans esprit critique le gavage publicitaire.
La haine de l’identité est le dénominateur commun des mouvements d’extrême gauche. Théoricien des manifestations des « forums sociaux », John Holloway, Irlandais installé au Mexique, présente sa critique sociale comme un « assaut contre l’identité », comme le refus de se laisser définir, classer, identifier : « Nous, les non-identiques, combattons cette identification. Le combat contre le capital est un combat contre l’identification et non un combat contre une identité alternative ». Il reproche aux « politiques de l’identité » de figer les identités. Il va même plus loin : « Notre combat ne vise pas à établir une nouvelle identité mais à intensifier une anti-identité ; la crise d’identité est une libération qui libère une multitude de résistances et une multiplicité de cris ».
Un discours anti-identitaire qui fait de John Holloway un idiot utile de la superclasse mondiale qui a d’ailleurs accueilli avec bienveillance les « forums sociaux », forme de contestation (?) privilégiée des années 1998/2005.
5/ La superclasse mondiale veut ouvrir de nouveaux champs à la production et à la consommation marchande. L’extrême gauche l’aide en fragilisant la famille.
« Le capitalisme fait la guerre à la famille pour la même raison qu’il combat les syndicats. Le capitalisme veut le collectivisme pour lui, l’individualisme pour ses ennemis », selon le philosophe Gilbert Keith Chesterton.
La « libération sexuelle », le féminisme militant et la valorisation des sexualités déviantes servent les intérêts de la superclasse mondiale, car en affaiblissant la famille ces idéologies ont ouvert de nouveaux champs à la production et à la consommation marchande :
– une main-d’oeuvre féminine salariée nouvelle, plus nombreuse et plus disponible, y compris le soir et le dimanche ; c’est la déstructuration des cultures traditionnelles qui a permis de faire du monde développé un vaste supermarché ouvert jour et nuit ;
– des activités nouvelles à mettre sur le marché, comme les soins aux jeunes enfants ou aux personnes âgées, devenues des « services à la personne », commercialisables, rentables et intégrables dans le produit intérieur brut (PIB).
A cet égard ce qui est présenté comme une croissance de la richesse produite dans les pays développés est souvent un leurre pour au moins deux raisons :
– l’immigration contribue pour partie à l’augmentation du nombre des producteurs (donc du produit intérieur brut) tout en tirant vers le bas le revenu moyen par tête (il faut partager la richesse avec un plus grand nombre d’improductifs) ;
– une partie des nouveaux services rendus aux personnes étaient hors de la sphère monétaire auparavant mais il est loin d’être certain que leur monétarisation augmente le bien-être des enfants, des anciens et des familles.
6/ La superclasse mondiale craint par-dessus tout l’émergence de courants identitaires et souverainistes qui briseraient la dynamique de la mondialisation. L’extrême gauche joue un rôle d’obstruction face aux populismes nationaux.
L’extrême gauche joue partout en Europe le même rôle : dénoncer et attaquer les forces identitaires et nationales. Elle se constitue en police de la pensée pour le compte du nouvel ordre mondial. Partout en Europe l’extrême gauche est un instrument de pression sur les pouvoirs : à la fois pour casser les mouvements de droitisation des partis traditionnels dans les années 1980 et pour lutter contre l’émergence du populisme dans les années 1990.
Prenant un ascendant moral au nom de la lutte contre les « phobies » – xénophobie, homophobie, islamophobie –, l’extrême gauche utilise une rhétorique incapacitante contre les valeurs familiales et nationales susceptibles de freiner le développement du capitalisme mondialisé. N’hésitant pas à utiliser les lois répressives (« Les “phobies” ne sont pas des opinions, ce sont des délits »), l’extrême gauche est un levier du pouvoir médiatique et judiciaire, souvent exécutrice des basses oeuvres de la superclasse mondiale. L’intimidation et la sidération sont ses moyens d’action privilégiés.
La victimisation des « minorités » sexuelles sert de masque au vieux projet révolutionnaire de dissolution de l’institution familiale obstacle à l’empire du marché ; et, sous couvert de mettre fin à de prétendues discriminations ou de réprimer des propos homophobes, cela permet d’empêcher l’expression des valeurs traditionnelles. Et c’est ainsi que fut écarté de la Commission européenne le peu politiquement correct et très catholique Rocco Buttiglione.
Symétriquement, c’est ainsi que fut protégé Frédéric Mitterrand, ce « magnifique symbole de l’ouverture », selon Nicolas Sarkozy, qui a écrit dans son ouvrage La Mauvaise Vie : « Le sexe et l’argent, je suis au coeur de mon système ».
L’extrême gauche joue aussi dans le registre de la provocation : partout en Europe où des mouvements nationaux identitaires ou populistes se sont développés, l’extrême gauche a appelé à des contre-manifestations, souvent violentes, contre eux avec deux conséquences :
– obtenir de fait l’interdiction des réunions des mouvements menaçant l’idéologie de la superclasse mondiale ;
– conduire ces mouvements dissidents à se défendre pour assurer leurs libertés, au risque de fournir aux télévisions des images de violences.
Dans la revue Contretemps de septembre 2003, Anne Tristan, ancienne responsable de l'association « Ras L'Front », explique la démarche de cette organisation : utiliser des initiatives spectaculaires et des contre-manifestations pour éviter la banalisation du FN – une stratégie payante, utilisée aussi en Allemagne et en Grande-Bretagne, notamment.
7/ La convergence entre le grand patronat et le projet sociétal de la gauche et de l’extrême gauche
L’extrême gauche plaît beaucoup dans les instances patronales. Denis Kessler, qui fréquenta assidûment les mouvances maoïstes et trotskystes, fut un homme clé du patronat durant la période où le MEDEF était présidé par le baron Seillière.
Et il joue encore un rôle important.
Et les trotskystes ou anciens trotskystes (« trotskyste un jour, trotskyste toujours », dit le proverbe) se sont pressés, avec les vieux « maos », à la dernière université d’été du MEDEF en septembre 2009. Cette manifestation organisée par la présidente – « gayfriendly » – Laurence Parisot a notamment accueilli : Henri Weber, ex-dirigeant de la LCR ; l’architecte, ex-mao, Roland Castro ; le « nouveau philosophe », ex-mao, André Glucksmann ; et la psychanalyste Elisabeth Roudinesco.
Bien sûr, ces intellectuels ne viennent pas seulement faire un cachet au MEDEF, leur présence illustre la convergence entre le grand patronat et le projet sociétal de la gauche et de l’extrême gauche. Implicitement le discours patronal est le suivant : laissez-nous faire des profits, nous aussi, nous servons la nouvelle idéologie dominante ; nous mettons en oeuvre les politiques dites de « diversité » et de « lutte contre les discriminations » (à l’exception de la seule discrimination légitime à nos yeux : celle de l’argent !).
Là aussi ce discours n’est ni totalement nouveau, ni seulement français : dès la fin des années 1970, les « pubards », dont beaucoup avaient des affinités avec les trotskystes, se sont servis de l’argent de leurs clients pour transformer la société : on se souvient des publicités à scandale de Benetton en faveur du métissage, d’un côté, contre les valeurs traditionnelles, de l’autre.
La connivence entre l’extrême gauche et le patronat via bien au-delà des colloques : elle concerne aussi les liens avec la presse.
8/ En échange de ses services, l’extrême gauche bénéficie de la complaisance de la superclasse mondiale.
Il est un signe qui ne trompe pas : l’accès aux médias ; l’extrême gauche y bénéficie régulièrement d’un bon accueil quantitatif et qualitatif. Le chef de la LCR, Olivier Besancenot, est toujours présenté comme un sympathique petit facteur. Et les antennes – y compris celles de Bouygues ou Lagardère – sont complaisamment ouvertes à celui qui est désormais la figure de proue du « Nouveau Parti anticapitaliste », NPA, qui bénéficie d’un accueil étonnamment sympathique de la part des… capitalistes. Bienveillance méritée, d’ailleurs : lors des élections européennes de juin 2009, la liste du NPA fut la seule liste de gauche à s’interdire toute référence au protectionnisme.
Ce serait une erreur de croire que ce phénomène est spécifiquement français : ailleurs en Europe, l’extrême gauche jouit aussi de connivences médiatiques, en particulier lorsqu’elle se livre à des actions violentes contre les mouvements populistes ; son rôle de chien de garde de la superclasse mondiale est partout apprécié.
Les liens de la superclasse mondiale et de l’extrême gauche ne sont pas seulement intellectuels, ils sont aussi financiers.
En 2001, TF1 et le groupe Lagardère sont venus sauver le journal communiste L’Humanité alors en grandes difficultés financières.
L’alliance du journal Libération, fondé par Jean-Paul Sartre, et de la superclasse mondiale est encore plus spectaculaire : dès 1993 trois grands capitalistes transnationaux – Antoine Riboud, Gilbert Trigano et Jérôme Seydoux – entrent dans le capital comme actionnaires extérieurs et, en 2005, à la faveur d’une nouvelle crise, c’est Edouard de Rothschild qui apporte 20 millions d’euros à Libération. Son entrée à hauteur de plus de 30% dans le capital du journal se fait avec l’aval de la majorité des journalistes.
9/ Le cosmopolitisme, idéologie commune de l’extrême gauche et de la superclasse mondiale.
Ce mariage entre Libé et le grand capital prête à tort à sourire car les deux partenaires agissent, non seulement dans le sens de leurs intérêts bien compris, mais aussi conformément à leurs idées.
Le père d’Edouard de Rothschild, Edmond de Rothschild, aujourd’hui décédé, a été un visionnaire du mondialisme. Il a fondé, en 1974, la section européenne de la Commission trilatérale, créée aux Etats-Unis par David Rockefeller et Zbignew Brzezinsky, Commission trilatérale d’où découlent aujourd’hui les sommets mondialistes de Davos. Or, dès 1970, Edmond de Rothschild avait discerné l’essentiel, déclarant dans un long entretien-programme donné à la revue Entreprise du 18 juillet : « Le verrou qui doit sauter à présent, c’est la nation ». En sauvant Libération de la faillite Edouard de Rothschild poursuit le combat de son père.
En fait la rédaction de Libération et son nouveau patron communient dans la même idéologie : le cosmopolitisme, qui postule que les nations sont des entités arbitraires qu’il convient de dépasser. Comme cela a déjà été le cas dans l’histoire, ce sont les oligarchies qui adoptent le plus volontiers le cosmopolitisme, oligarchies dont les membres se déclarent volontiers « citoyens du monde » : oligarchies marchandes, d’un côté, oligarchies culturelles, de l’autre, rêvent les unes et les autres d’un gouvernement mondial.
Dans ce concert des cosmocrates, l’extrême gauche joue sa partition.
Mais d’autres thématiques viennent nourrir l’idéologie mondialiste, notamment le catastrophisme planétaire, qu’il soit climatique ou sanitaire.
Bas les masques !
Jean-Yves Le Gallou, 18/10/2009 http://www.polemia.com
Communication de Jean-Yves Le Gallou, ancien député français au Parlement européen, président de Polémia, à la XXVe Université annuelle du Club de l’Horloge le 18 octobre 2009
Nous sommes habitués à présenter comme opposés grands patrons et gauchistes, mondialistes et altermondialistes.
Or leurs intérêts convergent souvent ; ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les « antimondialistes » ont changé leur nom en « altermondialistes », marquant ainsi leur ralliement au mondialisme, fût-ce sous une forme différente.
1/ L’extrême gauche sert de bulldozer à la superclasse mondiale : elle procède à la déforestation du couvert culturel des nations.
L’objectif de la superclasse mondiale et des grands oligopoles financiers et économiques qui en constituent le coeur est d’étendre le champ de ses marchés et de ses profits. Pour réaliser des économies d’échelle et conforter leur pouvoir, les grandes firmes transnationales cherchent à étendre toujours plus la sphère marchande ; ils ont besoin de toujours plus de consommateurs et de producteurs.
C’est là que l’extrême gauche se révèle une alliée précieuse de la superclasse mondiale en contribuant à balayer le sentiment national, l’enracinement culturel, les valeurs de la famille.
2/ La superclasse mondiale veut le libréchangisme mondial. L’extrême gauche sape le sentiment national.
Depuis plus de trente ans les cycles de négociations commerciales internationales se succèdent dans l’objectif d’aboutir à la libre circulation la plus complète possible des produits (y compris agricoles), des capitaux (y compris dans les secteurs stratégiques) et des hommes.
L’obstacle à ce mouvement d’ouverture générale des frontières ce sont les intérêts nationaux. Car il est faux de dire que tous les pays et toutes les catégories sociales gagnent au jeu du libréchangisme mondial : il y a des gagnants et des perdants ; et, parmi les nations de la vieille Europe, il y a plutôt des perdants qui devraient donc s’opposer aux desseins de la superclasse mondiale.
De même, le patriotisme économique, c'est-à-dire la volonté des peuples de garder leur souveraineté, devrait faire obstacle au libréchangisme mondial.
C’est ici que l’extrême gauche se révèle un allié précieux de la superclasse mondiale en ringardisant la nation et en diabolisant les patriotes. Lors du pic médiatique, fin 2008, de la crise économique, on a même assisté à la diabolisation d’une théorie économique, le protectionnisme, présenté comme « xénophobe », voire « raciste ».
Nous sommes là toujours sur l’aire du mouvement de Mai-68 dont le slogan phare, à la suite de Daniel Cohn-Bendit, a été : « Nous sommes tous des juifs allemands », parfaite négation d’une identité française et/ou chrétienne.
Aujourd’hui, le toujours narcissique Cohn-Bendit milite pour le libréchangisme mondial dans l’enceinte du Parlement européen.
3/ La superclasse mondiale veut la suppression des frontières.
L’extrême gauche soutient les délinquants étrangers clandestins. Quant au discours immigrationniste qui s’est imposé dans les politiques suivies, il s’est rodé dans les slogans et les affiches de Mai-68 : « Travailleurs français/immigré : Unis », « Français/immigrés : même combat », « Frontières = répression ». Un discours qui parcourt aujourd’hui toute l’Europe.
Dans ce prolongement, l’extrême gauche a beaucoup investi dans la défense des délinquants étrangers clandestins. Ainsi, les trotskystes de « Sud éducation » ont créé le « Réseau éducation sans frontières » (RESF) ; un réseau qui a créé une nouvelle filière d’immigration clandestine via la scolarisation des enfants mineurs des étrangers clandestins. Et ce pour le plus grand profit des marchands de sommeil et des nouveaux négriers ! Les industriels, d’abord, y trouvent une main-d’oeuvre bon marché leur permettant de pratiquer une « délocalisation à domicile » ; les classes aisées y trouvent, quant à elles, des domestiques à bas coût. Certains auteurs d’inspiration marxiste voient d’ailleurs dans « l’immigration une stratégie capitaliste visant à disloquer la spontanéité historique des solidarités prolétaires en hétérogénéisant le substrat du ressenti ouvrier ».
Fruit des luttes de l’extrême gauche, l’affirmation de prétendus nouveaux droits contre « l’exclusion », comme le droit au logement ou le droit au séjour, permet de mobiliser les pouvoirs de coercition de l’Etat contre la société et d’imposer toujours plus d’ouverture des frontières amenant de nouveaux consommateurs dans les pays développés. A noter que la dernière université d’été du MEDEF a consacré l’une de ses tables rondes au sujet suivant : « Qui ne recule pas avance : la logique des nouveaux droits ».
Et cette logique de l’ouverture infinie n’est pas seulement française. Elle se retrouve chez l’ex-terroriste italien Antonio Negri. Dans son livre phare, Empire, l’ex-brigadiste, devenu théoricien de l’altermondialisme, oppose « l’Empire » (c'est-à-dire la superclasse mondiale) à « la multitude », c'est-à-dire les masses déracinées – masses déracinées qui sont justement le vivier de consommateurs et de producteurs dont le système mondialiste a besoin, masses déracinées dont il propose encore d’accroître le nombre en se prononçant pour une abolition de toutes les frontières : « Il faut parler (…) de la mobilité universelle permise à tous les immigrants pour qu’ils puissent se déplacer où ils veulent dans le monde pour la réappropriation des moyens de communication et la construction imaginaire de nouveaux langages ».
Toni Negri définit d’ailleurs comme « premier élément d'un programme politique pour la multitude mondiale, une première exigence mondiale : la citoyenneté mondiale », ceci devant s'accompagner d'une suppression générale des frontières.
Il est peu surprenant, dans ces conditions, que Toni Negri se soit prononcé pour le Oui à la constitution européenne, l’Union européenne lui apparaissant non sans raison comme une étape de plus vers la mondialisation qu’il souhaite.
Le sans-frontiérisme est bien l’un des éléments de l’idéologie commune de la superclasse mondiale et de l’extrême gauche.
(Voir : Les nouveaux penseurs de l'extrême gauche http://www.polemia.com/article.php?id=997)
(Voir aussi : « Les fondements doctrinaux de la violence d’extrême gauche http://www.polemia.com/article.php?id=712)
4/ La superclasse mondiale veut une main-d’oeuvre interchangeable. L’extrême gauche prône la table rase.
Pour le système dominant, l’homme est conçu comme une matière première (dite « ressource humaine »). Il doit avant tout être interchangeable pour les besoins de l’oligarchie marchande. Il doit donc avoir quatre caractéristiques négatives :
– ne pas avoir de racines (ni race, ni nation, ni religion notamment) ;
– ne pas avoir d’idéal : il doit être un consommateur et un producteur matérialiste et relativiste prêt à gober tous les produits lancés sur le marché (y compris les produits bancaires permettant de l’endetter et donc de mieux le soumettre) ;
– ne pas avoir de religion hors celle de son propre ego, pour être plus facilement isolé donc manipulable ;
– ne pas avoir de personnalité afin de se fondre dans la masse (il doit donc être éduqué de façon purement technique et utilitaire, sans culture générale lui permettant de se situer comme homme libre).
Là aussi l’extrême gauche s’est révélée une alliée précieuse de la superclasse mondiale et du nihilisme marchand. Ainsi c’est dans le domaine de la transmission des valeurs à travers l’école ou la famille que l’héritage – curieux mot pour une entreprise de destruction – de Mai-68 reste le plus fort. Il suffit de relire les slogans des affiches ou des graffitis pour constater qu’ils sont devenus programmes : « Il est interdit d’interdire », « Le respect se perd, n’allez pas le chercher ! », « Professeur, vous êtes aussi vieux que votre culture », « Oubliez tout ce que vous avez appris ».
Fondamentalement, Mai-68 est une révolution de rupture avec les permanences et les racines : permanences culturelles, racines identitaires. Or, à travers les syndicats d’inspiration communiste ou trotskystes, c’est toujours l’idéologie de la rupture qui domine dans l’éducation nationale : rupture avec les méthodes d’apprentissage de la lecture, rupture avec l’histoire chronologique, rupture avec l’enseignement des humanités.
Dans beaucoup de pays du monde occidental les pédagomanes sont présents et livrent sur le marché des individus déculturés prêts à gober sans esprit critique le gavage publicitaire.
La haine de l’identité est le dénominateur commun des mouvements d’extrême gauche. Théoricien des manifestations des « forums sociaux », John Holloway, Irlandais installé au Mexique, présente sa critique sociale comme un « assaut contre l’identité », comme le refus de se laisser définir, classer, identifier : « Nous, les non-identiques, combattons cette identification. Le combat contre le capital est un combat contre l’identification et non un combat contre une identité alternative ». Il reproche aux « politiques de l’identité » de figer les identités. Il va même plus loin : « Notre combat ne vise pas à établir une nouvelle identité mais à intensifier une anti-identité ; la crise d’identité est une libération qui libère une multitude de résistances et une multiplicité de cris ».
Un discours anti-identitaire qui fait de John Holloway un idiot utile de la superclasse mondiale qui a d’ailleurs accueilli avec bienveillance les « forums sociaux », forme de contestation (?) privilégiée des années 1998/2005.
5/ La superclasse mondiale veut ouvrir de nouveaux champs à la production et à la consommation marchande. L’extrême gauche l’aide en fragilisant la famille.
« Le capitalisme fait la guerre à la famille pour la même raison qu’il combat les syndicats. Le capitalisme veut le collectivisme pour lui, l’individualisme pour ses ennemis », selon le philosophe Gilbert Keith Chesterton.
La « libération sexuelle », le féminisme militant et la valorisation des sexualités déviantes servent les intérêts de la superclasse mondiale, car en affaiblissant la famille ces idéologies ont ouvert de nouveaux champs à la production et à la consommation marchande :
– une main-d’oeuvre féminine salariée nouvelle, plus nombreuse et plus disponible, y compris le soir et le dimanche ; c’est la déstructuration des cultures traditionnelles qui a permis de faire du monde développé un vaste supermarché ouvert jour et nuit ;
– des activités nouvelles à mettre sur le marché, comme les soins aux jeunes enfants ou aux personnes âgées, devenues des « services à la personne », commercialisables, rentables et intégrables dans le produit intérieur brut (PIB).
A cet égard ce qui est présenté comme une croissance de la richesse produite dans les pays développés est souvent un leurre pour au moins deux raisons :
– l’immigration contribue pour partie à l’augmentation du nombre des producteurs (donc du produit intérieur brut) tout en tirant vers le bas le revenu moyen par tête (il faut partager la richesse avec un plus grand nombre d’improductifs) ;
– une partie des nouveaux services rendus aux personnes étaient hors de la sphère monétaire auparavant mais il est loin d’être certain que leur monétarisation augmente le bien-être des enfants, des anciens et des familles.
6/ La superclasse mondiale craint par-dessus tout l’émergence de courants identitaires et souverainistes qui briseraient la dynamique de la mondialisation. L’extrême gauche joue un rôle d’obstruction face aux populismes nationaux.
L’extrême gauche joue partout en Europe le même rôle : dénoncer et attaquer les forces identitaires et nationales. Elle se constitue en police de la pensée pour le compte du nouvel ordre mondial. Partout en Europe l’extrême gauche est un instrument de pression sur les pouvoirs : à la fois pour casser les mouvements de droitisation des partis traditionnels dans les années 1980 et pour lutter contre l’émergence du populisme dans les années 1990.
Prenant un ascendant moral au nom de la lutte contre les « phobies » – xénophobie, homophobie, islamophobie –, l’extrême gauche utilise une rhétorique incapacitante contre les valeurs familiales et nationales susceptibles de freiner le développement du capitalisme mondialisé. N’hésitant pas à utiliser les lois répressives (« Les “phobies” ne sont pas des opinions, ce sont des délits »), l’extrême gauche est un levier du pouvoir médiatique et judiciaire, souvent exécutrice des basses oeuvres de la superclasse mondiale. L’intimidation et la sidération sont ses moyens d’action privilégiés.
La victimisation des « minorités » sexuelles sert de masque au vieux projet révolutionnaire de dissolution de l’institution familiale obstacle à l’empire du marché ; et, sous couvert de mettre fin à de prétendues discriminations ou de réprimer des propos homophobes, cela permet d’empêcher l’expression des valeurs traditionnelles. Et c’est ainsi que fut écarté de la Commission européenne le peu politiquement correct et très catholique Rocco Buttiglione.
Symétriquement, c’est ainsi que fut protégé Frédéric Mitterrand, ce « magnifique symbole de l’ouverture », selon Nicolas Sarkozy, qui a écrit dans son ouvrage La Mauvaise Vie : « Le sexe et l’argent, je suis au coeur de mon système ».
L’extrême gauche joue aussi dans le registre de la provocation : partout en Europe où des mouvements nationaux identitaires ou populistes se sont développés, l’extrême gauche a appelé à des contre-manifestations, souvent violentes, contre eux avec deux conséquences :
– obtenir de fait l’interdiction des réunions des mouvements menaçant l’idéologie de la superclasse mondiale ;
– conduire ces mouvements dissidents à se défendre pour assurer leurs libertés, au risque de fournir aux télévisions des images de violences.
Dans la revue Contretemps de septembre 2003, Anne Tristan, ancienne responsable de l'association « Ras L'Front », explique la démarche de cette organisation : utiliser des initiatives spectaculaires et des contre-manifestations pour éviter la banalisation du FN – une stratégie payante, utilisée aussi en Allemagne et en Grande-Bretagne, notamment.
7/ La convergence entre le grand patronat et le projet sociétal de la gauche et de l’extrême gauche
L’extrême gauche plaît beaucoup dans les instances patronales. Denis Kessler, qui fréquenta assidûment les mouvances maoïstes et trotskystes, fut un homme clé du patronat durant la période où le MEDEF était présidé par le baron Seillière.
Et il joue encore un rôle important.
Et les trotskystes ou anciens trotskystes (« trotskyste un jour, trotskyste toujours », dit le proverbe) se sont pressés, avec les vieux « maos », à la dernière université d’été du MEDEF en septembre 2009. Cette manifestation organisée par la présidente – « gayfriendly » – Laurence Parisot a notamment accueilli : Henri Weber, ex-dirigeant de la LCR ; l’architecte, ex-mao, Roland Castro ; le « nouveau philosophe », ex-mao, André Glucksmann ; et la psychanalyste Elisabeth Roudinesco.
Bien sûr, ces intellectuels ne viennent pas seulement faire un cachet au MEDEF, leur présence illustre la convergence entre le grand patronat et le projet sociétal de la gauche et de l’extrême gauche. Implicitement le discours patronal est le suivant : laissez-nous faire des profits, nous aussi, nous servons la nouvelle idéologie dominante ; nous mettons en oeuvre les politiques dites de « diversité » et de « lutte contre les discriminations » (à l’exception de la seule discrimination légitime à nos yeux : celle de l’argent !).
Là aussi ce discours n’est ni totalement nouveau, ni seulement français : dès la fin des années 1970, les « pubards », dont beaucoup avaient des affinités avec les trotskystes, se sont servis de l’argent de leurs clients pour transformer la société : on se souvient des publicités à scandale de Benetton en faveur du métissage, d’un côté, contre les valeurs traditionnelles, de l’autre.
La connivence entre l’extrême gauche et le patronat via bien au-delà des colloques : elle concerne aussi les liens avec la presse.
8/ En échange de ses services, l’extrême gauche bénéficie de la complaisance de la superclasse mondiale.
Il est un signe qui ne trompe pas : l’accès aux médias ; l’extrême gauche y bénéficie régulièrement d’un bon accueil quantitatif et qualitatif. Le chef de la LCR, Olivier Besancenot, est toujours présenté comme un sympathique petit facteur. Et les antennes – y compris celles de Bouygues ou Lagardère – sont complaisamment ouvertes à celui qui est désormais la figure de proue du « Nouveau Parti anticapitaliste », NPA, qui bénéficie d’un accueil étonnamment sympathique de la part des… capitalistes. Bienveillance méritée, d’ailleurs : lors des élections européennes de juin 2009, la liste du NPA fut la seule liste de gauche à s’interdire toute référence au protectionnisme.
Ce serait une erreur de croire que ce phénomène est spécifiquement français : ailleurs en Europe, l’extrême gauche jouit aussi de connivences médiatiques, en particulier lorsqu’elle se livre à des actions violentes contre les mouvements populistes ; son rôle de chien de garde de la superclasse mondiale est partout apprécié.
Les liens de la superclasse mondiale et de l’extrême gauche ne sont pas seulement intellectuels, ils sont aussi financiers.
En 2001, TF1 et le groupe Lagardère sont venus sauver le journal communiste L’Humanité alors en grandes difficultés financières.
L’alliance du journal Libération, fondé par Jean-Paul Sartre, et de la superclasse mondiale est encore plus spectaculaire : dès 1993 trois grands capitalistes transnationaux – Antoine Riboud, Gilbert Trigano et Jérôme Seydoux – entrent dans le capital comme actionnaires extérieurs et, en 2005, à la faveur d’une nouvelle crise, c’est Edouard de Rothschild qui apporte 20 millions d’euros à Libération. Son entrée à hauteur de plus de 30% dans le capital du journal se fait avec l’aval de la majorité des journalistes.
9/ Le cosmopolitisme, idéologie commune de l’extrême gauche et de la superclasse mondiale.
Ce mariage entre Libé et le grand capital prête à tort à sourire car les deux partenaires agissent, non seulement dans le sens de leurs intérêts bien compris, mais aussi conformément à leurs idées.
Le père d’Edouard de Rothschild, Edmond de Rothschild, aujourd’hui décédé, a été un visionnaire du mondialisme. Il a fondé, en 1974, la section européenne de la Commission trilatérale, créée aux Etats-Unis par David Rockefeller et Zbignew Brzezinsky, Commission trilatérale d’où découlent aujourd’hui les sommets mondialistes de Davos. Or, dès 1970, Edmond de Rothschild avait discerné l’essentiel, déclarant dans un long entretien-programme donné à la revue Entreprise du 18 juillet : « Le verrou qui doit sauter à présent, c’est la nation ». En sauvant Libération de la faillite Edouard de Rothschild poursuit le combat de son père.
En fait la rédaction de Libération et son nouveau patron communient dans la même idéologie : le cosmopolitisme, qui postule que les nations sont des entités arbitraires qu’il convient de dépasser. Comme cela a déjà été le cas dans l’histoire, ce sont les oligarchies qui adoptent le plus volontiers le cosmopolitisme, oligarchies dont les membres se déclarent volontiers « citoyens du monde » : oligarchies marchandes, d’un côté, oligarchies culturelles, de l’autre, rêvent les unes et les autres d’un gouvernement mondial.
Dans ce concert des cosmocrates, l’extrême gauche joue sa partition.
Mais d’autres thématiques viennent nourrir l’idéologie mondialiste, notamment le catastrophisme planétaire, qu’il soit climatique ou sanitaire.
Bas les masques !
Jean-Yves Le Gallou, 18/10/2009 http://www.polemia.com
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Étincelles de la Gauche marxiste russe : 1881-1923 (5)
Cinquième partie - Le crash énigmatique : 1921-1923
1922
- Février : Lettre « des 22 » aux membres de la Conférence Internationale de l’IC [1] : « Chers camarades, [...] Au moment où l’élément petit-bourgeois nous presse énergiquement de toutes parts, et pénètre même dans notre Parti, dont la composition sociale (40 % d’ouvriers et 60 % de non-prolétaires) favorise ce danger, les organes dirigeants du Parti mènent une lutte implacable et démoralisante contre tous ceux, et en particulier des prolétaires, qui se permettent d’avoir une opinion personnelle ; l’expression de cette opinion est l’objet au sein du Parti de différentes mesures de répression. [...] Nos fractions dans les syndicats et même dans les congrès sont privées du droit d’exprimer leur volonté pour l’élection de leurs comités centraux. [...] De pareilles méthodes de travail conduisent au carriérisme, à l’esprit d’intrigue et à la servilité, auxquels les ouvriers répondent en sortant du Parti. [...] La situation au sein du Parti est si pénible que nous sommes amenés à demander votre aide pour écarter le danger menaçant d’une scission. » [2]
- Avril : La Pravda annonce l’élection de Staline au poste de secrétaire général du PCR. - Ouverture de la Conférence de Gênes pour le redressement économique de l’Europe, avec la participation d’une délégation soviétique. C’est une conférence importante de stabilisation vue l’inflation galopante ou la famine qui sévissaient surtout en Allemagne, en Autriche et en Russie : « A Moscou, à un certain moment, le désir de ne conserver aucune monnaie pour si peu de temps que ce fût atteignit une acuité incroyable. Si un épicier vendait une livre de fromage, il emportait les roubles qu’il venait de recevoir et courait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter au Marché Central pour reconstituer son stock, en changeant ses roubles en fromage, à moins qu’ils eussent perdu leur valeur avant qu’il eût le temps d’arriver. Il justifiait ainsi les prévisions des économistes qui avaient baptisé ce phénomène « rapidité de circulation ». A Vienne, au moment de la débâcle, d’infimes banques d’échange naissaient à tous les coins de rues. On y pouvait changer en francs suisses les couronnes que l’on venait de recevoir et éviter le risque de baisse que l’on aurait couru si on avait pris le temps d’aller à sa banque habituelle. » (KEYNES J.-M., La Réforme monétaire, Paris 1924, p. 64, note.) [3] - Traité germano-soviétique de Rapallo. Des clauses secrètes autorisent la Reichswehr à s’entraîner ou à faire fabriquer du matériel militaire en Russie, au mépris du prolétariat allemand, mondial. Ce premier accord entre l’Etat - national - soviétique et une puissance impérialiste devient du commerce des principes : « Traités en parias, l’une parce qu’elle était l’Allemagne et qu’elle était vaincue, l’autre parce qu’elle était socialiste, l’Allemagne et la Russie soviétique conclurent un accord, le traité de Rapallo. » [4]
- 1923
- Janvier : Lénine ajoute à son « testament » un post-scriptum recommandant d’écarter Staline du poste de Secrétaire général. - Février : "Manifeste" du Groupe ouvrier du PCR de Miasnikov, de Kuznetzov et d’autres :
« Tout ouvrier conscient, que ne laisse indifférent ni les souffrances et tourments de sa classe ni la lutte titanesque qu’elle mène, a certainement réfléchi plus d’une fois au destin de notre révolution à tous les stades de son développement. Chacun comprend que son sort est lié de façon très étroite à celui du mouvement du prolétariat mondial. [...] Quand le travailleur russe tourne ses regards vers son propre pays, [...] Il lui vient alors les pensées les plus amères. Il a supporté, lui, le travailleur, la totalité du poids de la guerre impérialiste et de la guerre civile ; il est fêté, dans les journaux russes, comme le héros qui a versé son sang dans cette lutte. Mais il mène une vie misérable, au pain et à l’eau. Au contraire ceux qui se rassasient du tourment et de la misère des autres, de ces travailleurs qui ont déposé leurs armes, ceux-là vivent dans le luxe et la magnificence. Où allons-nous donc ? Qu’adviendra-t-il après ? Est-il vraiment possible que la N.E.P. de "Nouvelle économie politique" se transforme en Nouvelle Exploitation du Prolétariat ? Que faut-il faire pour détourner de nous ce péril ? [...] L’état actuel des forces productives dans les pays avancés et particulièrement dans ceux où le capitalisme est hautement développé donne au mouvement prolétarien de ces pays le caractère d’une lutte pour la révolution communiste, pour le pouvoir des mains calleuses, pour la dictature du prolétariat. Ou l’humanité, en d’incessantes guerres nationales et bourgeoises sombrera dans la barbarie en se noyant dans son propre sang ; ou le prolétariat accomplira sa mission historique : conquérir le pouvoir et mettre fin une fois pour toutes à l’exploitation de l’homme par l’homme, à la guerre entre les classes, les peuples, les nations ; planter le drapeau de la paix, du travail et de la fraternité. [...] Nous, le Groupe ouvrier du PCR (bolchevik), nous déclarons, devant le prolétariat du monde entier, que l’Union soviétique est une des plus grandes conquêtes du mouvement prolétarien international. C’est justement à cause de cela que nous lançons le cri d’alarme, parce que le pouvoir des soviets, le pouvoir du prolétariat, la victoire d’octobre de la classe ouvrière russe, menacent de se transformer en une oligarchie capitaliste. Nous déclarons que nous empêcherons de toutes nos forces la tentative de renverser le pouvoir des soviets. Nous le ferons bien qu’au nom du pouvoir des soviets on nous arrête et on nous envoie en prison. [...] A qui l’Internationale communiste s’est-elle fiée corps et âme ? A Wels, à Vandervelde, etc ... Mais a-t-on cherché à obtenir une entente avec le KAPD, étant donné que le camarade Zinoviev soutient que là se trouvent les éléments prolétariens les plus précieux ? Non. Et pourtant le KAPD se bat pour organiser la conquête du pouvoir de la part du prolétariat. [...] L’époque où la classe ouvrière pouvait améliorer sa propre condition matérielle et juridique à travers les grèves et l’entrée au parlement est définitivement passée. On doit le dire ouvertement. La lutte pour les objectifs les plus immédiats est une lutte pour le pouvoir. Nous devons démontrer à travers notre propagande que, bien que nous ayons en diverses occasions incité à la grève, nous n’avons pu réellement améliorer notre condition d’ouvriers, mais vous, travailleurs, vous n’avez pas encore dépassé la vieille illusion réformiste et conduisez une lutte qui vous affaiblit vous-mêmes. Nous pourrons bien être solidaires de vous dans les grèves, mais nous reviendrons toujours vous dire que ces mouvements ne vous libéreront pas de l’esclavage, de l’exploitation et de la morsure du besoin inassouvi. L’unique voie qui vous conduise à la victoire est la prise du pouvoir par vos mains calleuses. [...] Qu’il nous soit permis de poser une question : comment voulez-vous résoudre la grande tâche de l’organisation de l’économie sociale sans le prolétariat ? [...] "Toi, ouvrier et toi paysan, reste tranquille, ne proteste pas, ne raisonne pas parce que nous avons de braves types, qui sont aussi des ouvriers et des paysans à qui nous avons confié le pouvoir et qui l’utilisent d’une façon telle que vous ne vous rendrez même pas compte que vous êtes soudainement arrivés dans le paradis socialiste". Parler ainsi signifie avoir foi dans les individus, dans les héros, non pas dans la classe, parce que cette masse grise aux idéaux médiocres (du moins le pensent les chefs) n’est rien de plus qu’un matériau avec lequel nos héros, les fonctionnaires communistes, construiront le paradis communiste. Nous ne croyons pas aux héros et faisons appel à tous les prolétaires afin qu’ils n’y croient pas. La libération des travailleurs sera seulement l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Oui, nous, prolétaires, nous sommes épuisés, affamés, nous avons froid et nous sommes las. Mais les problèmes que nous avons devant nous, aucune classe, aucun groupe du peuple ne peut les résoudre pour nous. Nous devons le faire nous-mêmes. [...] Sur le terrain de l’insatisfaction profonde de la classe ouvrière, divers groupes se forment qui se proposent d’organiser le prolétariat. Deux courants : la plate-forme des libéraux du Centralisme démocratique et celle de "Vérité ouvrière" témoignent, d’un côté, d’un manque de clarté politique, de l’autre, de l’effort de recherche de la classe ouvrière. La classe ouvrière cherche une forme d’expression à son insatisfaction. [...] Il persiste dans le parti un régime qui est nocif aux rapports du parti avec, la classe prolétarienne et qui, pour le moment ne permet pas de soulever des questions qui soient, d’une quelconque façon, gênantes pour le groupe dirigeant le PCR (b). De là est venue la nécessité de constituer le Groupe ouvrier du PCR (b) sur base du programme et des statuts du PCR, afin d’exercer une pression décisive sur le groupe dirigeant du parti lui-même. Nous faisons appel à tous les éléments prolétariens authentiques (également à ceux du "Centralisme démocratique) ; et de "Vérité ouvrière", d’"Opposition ouvrière" et à ceux qui se trouvent à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur du parti) afin qu’ils s’unissent sur base du Manifeste du Groupe ouvrier du PCR(b). Plus vite ils reconnaîtront la nécessité de s’organiser, moindres seront les difficultés que tous nous devrons surmonter. » [5] - été : crise des ciseaux [6] ; vague de grèves en Russie soviétique et d’arrestations dont celle de Kuznetzov et de vingt-huit autres communistes en septembre.
- Octobre : Lettre de « 46 » personnalités connues, dont des communistes de gauche et de l’opposition (Piatakov, Préobrajensky, Ossinski, Sapronov, Smirnov, etc.) qui critiquent sévèrement la politique économique et plus encore le régime du Parti :
« Nous l’expliquons par le fait qu’au-dessous de la forme extérieure de l’unité officielle, nous avons pratiquement un recrutement de personnalités d’une même catégorie et une direction des affaires qui se fait dans un seul sens et adaptée aux opinions et sympathies d’un cercle étroit. La direction du parti étant déformée par de si étroites considérations, il en résulte que, dans une très grande mesure, le parti a cessé dans une mesure considérable d’être une collectivité vivante et indépendante. [...] C’est un fait connu de chaque membre du parti. Des membres du parti qui n’approuvent pas telle ou telle décision du Comité central ou même d’un comité de province, qui ont tel ou tel problème de conscience qui, en privé, notent telle ou telle erreur, irrégularité ou désordre, ont peur d’en parler aux réunions du Parti, et craignent même d’en parler dans des conversations privées à moins qu’ils n’aient une entière confiance dans la discrétion de leurs interlocuteurs ; [...] Le régime établi à l’intérieur du Parti est absolument intolérable ; [...] Cette situation est due au fait que le régime de la dictature d’une fraction à l’intérieur du Parti, qui a été créé après le X° Congrès, s’est survécu. [...] En 1921, le tournant politique et ensuite la maladie du Camarade Lénine réclamaient - dans l’opinion de plusieurs d’entre nous - une dictature à l’intérieur du Parti comme mesure temporaire. [...] Etant donnée l’impossibilité de discuter entre camarades sur des questions brûlantes, des mouvements d’opposition extrémiste et morbide [7] commencèrent à se développer à l’intérieur du Parti avec naturellement un caractère anti-parti. [...] Les résultats ont été des mouvements illégaux tirant les membres du Parti au-delà des limites du parti et un divorce entre le Parti et les masses ouvrières. » [8]
- Décembre : Trotsky hésite à sortir vraiment du bois :
« C’est dans les contradictions et les divergences de vues que s’effectue inévitablement l’élaboration de l’opinion publique du Parti. La localiser dans l’appareil chargé de fournir ensuite au Parti le fruit de son travail sous forme de directives, d’ordres, c’est idéologiquement et politiquement stériliser le Parti. Faire participer le Parti tout entier à l’élaboration et à l’adoption des résolutions, c’est favoriser les groupements idéologiques temporaires qui risquent de se transformer en groupements durables et même en fractions. Comment faire ? Est-il possible qu’il n’y ait pas d’issue ? Est-il possible qu’il n’y ait pas pour le Parti de ligne intermédiaire entre le régime du « calme » et celui de l’émiettement en fractions ? Non, il en est une et la tâche de la direction consiste à chaque fois qu’il est nécessaire et particulièrement aux tournants à trouver cette ligne correspondant à la situation réelle du moment. [...] Il suffit d’étudier l’histoire de notre Parti, ne fût-ce que pendant la révolution, c’est-à-dire pendant la période où la constitution de fractions est particulièrement dangereuse, pour voir que la lutte contre ce danger ne saurait se borner à une condamnation de forme et à l’interdiction. [9] [...] Le deuxième grand dissentiment surgit à l’occasion de la paix de Brest-Litovsk. Les partisans de la guerre révolutionnaire constituèrent alors une fraction véritable ayant son organe central. [...] Néanmoins le Parti adopta des méthodes plus complexes : il préféra discuter, expliquer, prouver par l’expérience et se résigner temporairement à cette anomalie menaçante qu’était l’existence d’une fraction organisée dans son sein. » [10]
- Fondation de l’URSS (30).
notes :
[1] « Le Comité exécutif ... avait été saisi, par une lettre signée de 22 membres appartenant à l’Opposition ouvrière, de la situation faite à leur tendance. [...] Parmi les signataires, quelques-uns étaient de très vieux membres du Parti - deux depuis 1892 -, presque tous antérieurement à 1914. La lettre fut envoyée pour étude et enquête à une commission dont faisaient partie Clara Zetkin, Cachin, Terracini. Dans une résolution prise à l’unanimité, elle déclarait « ne pouvoir reconnaître fondés les griefs des 22 camarades ; les dangers qu’ils signalent n’ont jamais été ignorés de la direction du Parti communiste russe, et le meilleur moyen de les combattre est de demeurer et d’agir en militants disciplinés à l’intérieur du Parti ». C’est Cachin qui fut chargé de la rapporter devant le Comité. Le choix n’était certainement pas heureux ; nul homme n’était moins qualifié que lui pour réprimander et conseiller de vieux révolutionnaires russes ; il était bien connu pour ses accointances, au début de la première guerre mondiale, avec Mussolini, pour son bas chauvinisme, ses attaques contre le bolchevisme, sa remarquable disposition à suivre le courant. Chliapnikov, qui avait vécu et travaillé en France, vit dans ce choix une injure supplémentaire. Quittant le Comité avec moi, il me dit avec colère : « Vous n’avez pas pu trouver mieux que cette chiffe pour nous condamner ! » (pp. 62-63, in ROSMER Alfred, Moscou sous Lénine, tome II, Maspero 1970.) ; on peut aussi trouver cet épisode dans SCHAPIRO Leonard, Les Bolchéviques et l’Opposition, pp. 400-403.
[2] Cf. pp. 140-141, in KOLLONTAÏ Alexandra, L’Opposition ouvrière, Seuil 1974.
[3] On remplaça l’étalon-or (Gold Standard : une certaine proportion de la circulation des billets de banque devait avoir pour contrepartie de l’or détenu par la Banque émettant ces billets) d’avant-guerre par le Gold Exchange Standard, système qui admettait que cet or gardé en réserve soit remplacé, sous certaines conditions, par des monnaies étrangères elles-mêmes convertibles en or. C’était une mesure de circonstance car pendant la guerre, beaucoup de belligérants s’étaient dépouillés d’une grande partie de leur or au profit des neutres, et tout spécialement des Etats-Unis. Le dollar et la livre sterling devinrent donc monnaies de réserve. Dans une Russie ruinée et affamée, Lénine parle de l’envoi de la délégation qui va rétablir les relations commerciales entre Russie et monde capitaliste : « Bien entendu, nous allons à Gênes non en communistes mais en marchands. Nous avons besoin de faire du commerce, eux de même. Nous désirons faire du commerce à notre avantage à nous ; ils désirent le faire à leur avantage à eux. Quel tour prendra la lutte ? Cela dépendra, dans une faible mesure il est vrai, de l’habileté de nos diplomates. » (Rapport politique du Comité central du parti communiste de Russie au 11e congrès, 27 mars 1922
[4] Cf. pp. 79-82, « Gênes et Rapallo », in ROSMER Alfred, Moscou sous Lénine, tome II, Maspéro 1970.
[5] Moscou, février 1923, Le Bureau central provisoire d’organisation du Groupe ouvrier du PCR (b)
[6] Les « ciseaux » étaient constitués par l’effondrement des prix agricoles d’un côté et la montée des prix industriels de l’autre ; c’était la première crise sérieuse de la nouvelle « économie de marché » appelée NEP ; voir par exemple les explications de BROUE Pierre, Trotsky, Fayard 1988, p. 369.
[7] Ces groupes « morbides » sont sans doute la Vérité ouvrière, autour de Bogdanov et surtout le Groupe ouvrier de Miasnikov. La lettre des « 46 » veut clairement s’en démarquer.
[8] « La déclaration des 46 », in PREOBRAJENSKY, RAKOVSKY et TROTSKY, De la bureaucratie, Maspero 1971, p. 21-23.
[9] On doit obligatoirement rapprocher ce jugement du réquisitoire de Staline : « On parle d’arrestations de désorganisateurs exclus du parti et qui mènent un travail antisoviétique. Oui, nous les arrêtons et les arrêterons s’ils ne cessent de miner notre parti et le pouvoir soviétique ... On dit que ces faits sont inconnus dans l’histoire de notre parti. Ce n’est pas vrai. Et le groupe de Miasnikov ? Et le groupe de la Vérité ouvrière ? Qui donc ignore que les membres de ces groupes ont été arrêtés avec l’appui direct des camarades Trotsky, Zinoviev et Kamenev ? » Ces fortes paroles sont prononcées lors de l’exclusion du Parti de Trotsky et Zinoviev. En janvier 1928, les cadres les plus importants de l’Opposition unifiée seront déportés ou « invités à quitter Moscou » alors que Trotsky est expulsé d’URSS, débarqué avec sa femme et son fils à Constantinople, en janvier 1929 ; in SOUVARINE Boris, Staline, Ivrea 1992, p. 388-389.
[10] TROTSKY Léon, « Cours nouveau », in PREOBRAJENSKY, RAKOVSKY et TROTSKY, De la bureaucratie, Maspero 1971, p. 45-47.
Cinquième partie - Le crash énigmatique : 1921-1923
1922
- Février : Lettre « des 22 » aux membres de la Conférence Internationale de l’IC [1] : « Chers camarades, [...] Au moment où l’élément petit-bourgeois nous presse énergiquement de toutes parts, et pénètre même dans notre Parti, dont la composition sociale (40 % d’ouvriers et 60 % de non-prolétaires) favorise ce danger, les organes dirigeants du Parti mènent une lutte implacable et démoralisante contre tous ceux, et en particulier des prolétaires, qui se permettent d’avoir une opinion personnelle ; l’expression de cette opinion est l’objet au sein du Parti de différentes mesures de répression. [...] Nos fractions dans les syndicats et même dans les congrès sont privées du droit d’exprimer leur volonté pour l’élection de leurs comités centraux. [...] De pareilles méthodes de travail conduisent au carriérisme, à l’esprit d’intrigue et à la servilité, auxquels les ouvriers répondent en sortant du Parti. [...] La situation au sein du Parti est si pénible que nous sommes amenés à demander votre aide pour écarter le danger menaçant d’une scission. » [2]
- Avril : La Pravda annonce l’élection de Staline au poste de secrétaire général du PCR. - Ouverture de la Conférence de Gênes pour le redressement économique de l’Europe, avec la participation d’une délégation soviétique. C’est une conférence importante de stabilisation vue l’inflation galopante ou la famine qui sévissaient surtout en Allemagne, en Autriche et en Russie : « A Moscou, à un certain moment, le désir de ne conserver aucune monnaie pour si peu de temps que ce fût atteignit une acuité incroyable. Si un épicier vendait une livre de fromage, il emportait les roubles qu’il venait de recevoir et courait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter au Marché Central pour reconstituer son stock, en changeant ses roubles en fromage, à moins qu’ils eussent perdu leur valeur avant qu’il eût le temps d’arriver. Il justifiait ainsi les prévisions des économistes qui avaient baptisé ce phénomène « rapidité de circulation ». A Vienne, au moment de la débâcle, d’infimes banques d’échange naissaient à tous les coins de rues. On y pouvait changer en francs suisses les couronnes que l’on venait de recevoir et éviter le risque de baisse que l’on aurait couru si on avait pris le temps d’aller à sa banque habituelle. » (KEYNES J.-M., La Réforme monétaire, Paris 1924, p. 64, note.) [3] - Traité germano-soviétique de Rapallo. Des clauses secrètes autorisent la Reichswehr à s’entraîner ou à faire fabriquer du matériel militaire en Russie, au mépris du prolétariat allemand, mondial. Ce premier accord entre l’Etat - national - soviétique et une puissance impérialiste devient du commerce des principes : « Traités en parias, l’une parce qu’elle était l’Allemagne et qu’elle était vaincue, l’autre parce qu’elle était socialiste, l’Allemagne et la Russie soviétique conclurent un accord, le traité de Rapallo. » [4]
- 1923
- Janvier : Lénine ajoute à son « testament » un post-scriptum recommandant d’écarter Staline du poste de Secrétaire général. - Février : "Manifeste" du Groupe ouvrier du PCR de Miasnikov, de Kuznetzov et d’autres :
« Tout ouvrier conscient, que ne laisse indifférent ni les souffrances et tourments de sa classe ni la lutte titanesque qu’elle mène, a certainement réfléchi plus d’une fois au destin de notre révolution à tous les stades de son développement. Chacun comprend que son sort est lié de façon très étroite à celui du mouvement du prolétariat mondial. [...] Quand le travailleur russe tourne ses regards vers son propre pays, [...] Il lui vient alors les pensées les plus amères. Il a supporté, lui, le travailleur, la totalité du poids de la guerre impérialiste et de la guerre civile ; il est fêté, dans les journaux russes, comme le héros qui a versé son sang dans cette lutte. Mais il mène une vie misérable, au pain et à l’eau. Au contraire ceux qui se rassasient du tourment et de la misère des autres, de ces travailleurs qui ont déposé leurs armes, ceux-là vivent dans le luxe et la magnificence. Où allons-nous donc ? Qu’adviendra-t-il après ? Est-il vraiment possible que la N.E.P. de "Nouvelle économie politique" se transforme en Nouvelle Exploitation du Prolétariat ? Que faut-il faire pour détourner de nous ce péril ? [...] L’état actuel des forces productives dans les pays avancés et particulièrement dans ceux où le capitalisme est hautement développé donne au mouvement prolétarien de ces pays le caractère d’une lutte pour la révolution communiste, pour le pouvoir des mains calleuses, pour la dictature du prolétariat. Ou l’humanité, en d’incessantes guerres nationales et bourgeoises sombrera dans la barbarie en se noyant dans son propre sang ; ou le prolétariat accomplira sa mission historique : conquérir le pouvoir et mettre fin une fois pour toutes à l’exploitation de l’homme par l’homme, à la guerre entre les classes, les peuples, les nations ; planter le drapeau de la paix, du travail et de la fraternité. [...] Nous, le Groupe ouvrier du PCR (bolchevik), nous déclarons, devant le prolétariat du monde entier, que l’Union soviétique est une des plus grandes conquêtes du mouvement prolétarien international. C’est justement à cause de cela que nous lançons le cri d’alarme, parce que le pouvoir des soviets, le pouvoir du prolétariat, la victoire d’octobre de la classe ouvrière russe, menacent de se transformer en une oligarchie capitaliste. Nous déclarons que nous empêcherons de toutes nos forces la tentative de renverser le pouvoir des soviets. Nous le ferons bien qu’au nom du pouvoir des soviets on nous arrête et on nous envoie en prison. [...] A qui l’Internationale communiste s’est-elle fiée corps et âme ? A Wels, à Vandervelde, etc ... Mais a-t-on cherché à obtenir une entente avec le KAPD, étant donné que le camarade Zinoviev soutient que là se trouvent les éléments prolétariens les plus précieux ? Non. Et pourtant le KAPD se bat pour organiser la conquête du pouvoir de la part du prolétariat. [...] L’époque où la classe ouvrière pouvait améliorer sa propre condition matérielle et juridique à travers les grèves et l’entrée au parlement est définitivement passée. On doit le dire ouvertement. La lutte pour les objectifs les plus immédiats est une lutte pour le pouvoir. Nous devons démontrer à travers notre propagande que, bien que nous ayons en diverses occasions incité à la grève, nous n’avons pu réellement améliorer notre condition d’ouvriers, mais vous, travailleurs, vous n’avez pas encore dépassé la vieille illusion réformiste et conduisez une lutte qui vous affaiblit vous-mêmes. Nous pourrons bien être solidaires de vous dans les grèves, mais nous reviendrons toujours vous dire que ces mouvements ne vous libéreront pas de l’esclavage, de l’exploitation et de la morsure du besoin inassouvi. L’unique voie qui vous conduise à la victoire est la prise du pouvoir par vos mains calleuses. [...] Qu’il nous soit permis de poser une question : comment voulez-vous résoudre la grande tâche de l’organisation de l’économie sociale sans le prolétariat ? [...] "Toi, ouvrier et toi paysan, reste tranquille, ne proteste pas, ne raisonne pas parce que nous avons de braves types, qui sont aussi des ouvriers et des paysans à qui nous avons confié le pouvoir et qui l’utilisent d’une façon telle que vous ne vous rendrez même pas compte que vous êtes soudainement arrivés dans le paradis socialiste". Parler ainsi signifie avoir foi dans les individus, dans les héros, non pas dans la classe, parce que cette masse grise aux idéaux médiocres (du moins le pensent les chefs) n’est rien de plus qu’un matériau avec lequel nos héros, les fonctionnaires communistes, construiront le paradis communiste. Nous ne croyons pas aux héros et faisons appel à tous les prolétaires afin qu’ils n’y croient pas. La libération des travailleurs sera seulement l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Oui, nous, prolétaires, nous sommes épuisés, affamés, nous avons froid et nous sommes las. Mais les problèmes que nous avons devant nous, aucune classe, aucun groupe du peuple ne peut les résoudre pour nous. Nous devons le faire nous-mêmes. [...] Sur le terrain de l’insatisfaction profonde de la classe ouvrière, divers groupes se forment qui se proposent d’organiser le prolétariat. Deux courants : la plate-forme des libéraux du Centralisme démocratique et celle de "Vérité ouvrière" témoignent, d’un côté, d’un manque de clarté politique, de l’autre, de l’effort de recherche de la classe ouvrière. La classe ouvrière cherche une forme d’expression à son insatisfaction. [...] Il persiste dans le parti un régime qui est nocif aux rapports du parti avec, la classe prolétarienne et qui, pour le moment ne permet pas de soulever des questions qui soient, d’une quelconque façon, gênantes pour le groupe dirigeant le PCR (b). De là est venue la nécessité de constituer le Groupe ouvrier du PCR (b) sur base du programme et des statuts du PCR, afin d’exercer une pression décisive sur le groupe dirigeant du parti lui-même. Nous faisons appel à tous les éléments prolétariens authentiques (également à ceux du "Centralisme démocratique) ; et de "Vérité ouvrière", d’"Opposition ouvrière" et à ceux qui se trouvent à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur du parti) afin qu’ils s’unissent sur base du Manifeste du Groupe ouvrier du PCR(b). Plus vite ils reconnaîtront la nécessité de s’organiser, moindres seront les difficultés que tous nous devrons surmonter. » [5] - été : crise des ciseaux [6] ; vague de grèves en Russie soviétique et d’arrestations dont celle de Kuznetzov et de vingt-huit autres communistes en septembre.
- Octobre : Lettre de « 46 » personnalités connues, dont des communistes de gauche et de l’opposition (Piatakov, Préobrajensky, Ossinski, Sapronov, Smirnov, etc.) qui critiquent sévèrement la politique économique et plus encore le régime du Parti :
« Nous l’expliquons par le fait qu’au-dessous de la forme extérieure de l’unité officielle, nous avons pratiquement un recrutement de personnalités d’une même catégorie et une direction des affaires qui se fait dans un seul sens et adaptée aux opinions et sympathies d’un cercle étroit. La direction du parti étant déformée par de si étroites considérations, il en résulte que, dans une très grande mesure, le parti a cessé dans une mesure considérable d’être une collectivité vivante et indépendante. [...] C’est un fait connu de chaque membre du parti. Des membres du parti qui n’approuvent pas telle ou telle décision du Comité central ou même d’un comité de province, qui ont tel ou tel problème de conscience qui, en privé, notent telle ou telle erreur, irrégularité ou désordre, ont peur d’en parler aux réunions du Parti, et craignent même d’en parler dans des conversations privées à moins qu’ils n’aient une entière confiance dans la discrétion de leurs interlocuteurs ; [...] Le régime établi à l’intérieur du Parti est absolument intolérable ; [...] Cette situation est due au fait que le régime de la dictature d’une fraction à l’intérieur du Parti, qui a été créé après le X° Congrès, s’est survécu. [...] En 1921, le tournant politique et ensuite la maladie du Camarade Lénine réclamaient - dans l’opinion de plusieurs d’entre nous - une dictature à l’intérieur du Parti comme mesure temporaire. [...] Etant donnée l’impossibilité de discuter entre camarades sur des questions brûlantes, des mouvements d’opposition extrémiste et morbide [7] commencèrent à se développer à l’intérieur du Parti avec naturellement un caractère anti-parti. [...] Les résultats ont été des mouvements illégaux tirant les membres du Parti au-delà des limites du parti et un divorce entre le Parti et les masses ouvrières. » [8]
- Décembre : Trotsky hésite à sortir vraiment du bois :
« C’est dans les contradictions et les divergences de vues que s’effectue inévitablement l’élaboration de l’opinion publique du Parti. La localiser dans l’appareil chargé de fournir ensuite au Parti le fruit de son travail sous forme de directives, d’ordres, c’est idéologiquement et politiquement stériliser le Parti. Faire participer le Parti tout entier à l’élaboration et à l’adoption des résolutions, c’est favoriser les groupements idéologiques temporaires qui risquent de se transformer en groupements durables et même en fractions. Comment faire ? Est-il possible qu’il n’y ait pas d’issue ? Est-il possible qu’il n’y ait pas pour le Parti de ligne intermédiaire entre le régime du « calme » et celui de l’émiettement en fractions ? Non, il en est une et la tâche de la direction consiste à chaque fois qu’il est nécessaire et particulièrement aux tournants à trouver cette ligne correspondant à la situation réelle du moment. [...] Il suffit d’étudier l’histoire de notre Parti, ne fût-ce que pendant la révolution, c’est-à-dire pendant la période où la constitution de fractions est particulièrement dangereuse, pour voir que la lutte contre ce danger ne saurait se borner à une condamnation de forme et à l’interdiction. [9] [...] Le deuxième grand dissentiment surgit à l’occasion de la paix de Brest-Litovsk. Les partisans de la guerre révolutionnaire constituèrent alors une fraction véritable ayant son organe central. [...] Néanmoins le Parti adopta des méthodes plus complexes : il préféra discuter, expliquer, prouver par l’expérience et se résigner temporairement à cette anomalie menaçante qu’était l’existence d’une fraction organisée dans son sein. » [10]
- Fondation de l’URSS (30).
notes :
[1] « Le Comité exécutif ... avait été saisi, par une lettre signée de 22 membres appartenant à l’Opposition ouvrière, de la situation faite à leur tendance. [...] Parmi les signataires, quelques-uns étaient de très vieux membres du Parti - deux depuis 1892 -, presque tous antérieurement à 1914. La lettre fut envoyée pour étude et enquête à une commission dont faisaient partie Clara Zetkin, Cachin, Terracini. Dans une résolution prise à l’unanimité, elle déclarait « ne pouvoir reconnaître fondés les griefs des 22 camarades ; les dangers qu’ils signalent n’ont jamais été ignorés de la direction du Parti communiste russe, et le meilleur moyen de les combattre est de demeurer et d’agir en militants disciplinés à l’intérieur du Parti ». C’est Cachin qui fut chargé de la rapporter devant le Comité. Le choix n’était certainement pas heureux ; nul homme n’était moins qualifié que lui pour réprimander et conseiller de vieux révolutionnaires russes ; il était bien connu pour ses accointances, au début de la première guerre mondiale, avec Mussolini, pour son bas chauvinisme, ses attaques contre le bolchevisme, sa remarquable disposition à suivre le courant. Chliapnikov, qui avait vécu et travaillé en France, vit dans ce choix une injure supplémentaire. Quittant le Comité avec moi, il me dit avec colère : « Vous n’avez pas pu trouver mieux que cette chiffe pour nous condamner ! » (pp. 62-63, in ROSMER Alfred, Moscou sous Lénine, tome II, Maspero 1970.) ; on peut aussi trouver cet épisode dans SCHAPIRO Leonard, Les Bolchéviques et l’Opposition, pp. 400-403.
[2] Cf. pp. 140-141, in KOLLONTAÏ Alexandra, L’Opposition ouvrière, Seuil 1974.
[3] On remplaça l’étalon-or (Gold Standard : une certaine proportion de la circulation des billets de banque devait avoir pour contrepartie de l’or détenu par la Banque émettant ces billets) d’avant-guerre par le Gold Exchange Standard, système qui admettait que cet or gardé en réserve soit remplacé, sous certaines conditions, par des monnaies étrangères elles-mêmes convertibles en or. C’était une mesure de circonstance car pendant la guerre, beaucoup de belligérants s’étaient dépouillés d’une grande partie de leur or au profit des neutres, et tout spécialement des Etats-Unis. Le dollar et la livre sterling devinrent donc monnaies de réserve. Dans une Russie ruinée et affamée, Lénine parle de l’envoi de la délégation qui va rétablir les relations commerciales entre Russie et monde capitaliste : « Bien entendu, nous allons à Gênes non en communistes mais en marchands. Nous avons besoin de faire du commerce, eux de même. Nous désirons faire du commerce à notre avantage à nous ; ils désirent le faire à leur avantage à eux. Quel tour prendra la lutte ? Cela dépendra, dans une faible mesure il est vrai, de l’habileté de nos diplomates. » (Rapport politique du Comité central du parti communiste de Russie au 11e congrès, 27 mars 1922
[4] Cf. pp. 79-82, « Gênes et Rapallo », in ROSMER Alfred, Moscou sous Lénine, tome II, Maspéro 1970.
[5] Moscou, février 1923, Le Bureau central provisoire d’organisation du Groupe ouvrier du PCR (b)
[6] Les « ciseaux » étaient constitués par l’effondrement des prix agricoles d’un côté et la montée des prix industriels de l’autre ; c’était la première crise sérieuse de la nouvelle « économie de marché » appelée NEP ; voir par exemple les explications de BROUE Pierre, Trotsky, Fayard 1988, p. 369.
[7] Ces groupes « morbides » sont sans doute la Vérité ouvrière, autour de Bogdanov et surtout le Groupe ouvrier de Miasnikov. La lettre des « 46 » veut clairement s’en démarquer.
[8] « La déclaration des 46 », in PREOBRAJENSKY, RAKOVSKY et TROTSKY, De la bureaucratie, Maspero 1971, p. 21-23.
[9] On doit obligatoirement rapprocher ce jugement du réquisitoire de Staline : « On parle d’arrestations de désorganisateurs exclus du parti et qui mènent un travail antisoviétique. Oui, nous les arrêtons et les arrêterons s’ils ne cessent de miner notre parti et le pouvoir soviétique ... On dit que ces faits sont inconnus dans l’histoire de notre parti. Ce n’est pas vrai. Et le groupe de Miasnikov ? Et le groupe de la Vérité ouvrière ? Qui donc ignore que les membres de ces groupes ont été arrêtés avec l’appui direct des camarades Trotsky, Zinoviev et Kamenev ? » Ces fortes paroles sont prononcées lors de l’exclusion du Parti de Trotsky et Zinoviev. En janvier 1928, les cadres les plus importants de l’Opposition unifiée seront déportés ou « invités à quitter Moscou » alors que Trotsky est expulsé d’URSS, débarqué avec sa femme et son fils à Constantinople, en janvier 1929 ; in SOUVARINE Boris, Staline, Ivrea 1992, p. 388-389.
[10] TROTSKY Léon, « Cours nouveau », in PREOBRAJENSKY, RAKOVSKY et TROTSKY, De la bureaucratie, Maspero 1971, p. 45-47.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le manifeste du Parti communiste
Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot [1] , les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ?
Il en résulte un double enseignement.
Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe.
Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même.
C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.
I. Bourgeois et prolétaires [2]
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours [3] n'a été que l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande [4] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.
La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.
Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.
La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et a mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.
La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.
A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune [5], ici, république urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades [6]
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.
Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.
Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.
La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.
La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence totale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol - quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?
Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange. sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoise, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.
A sa place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. - Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.
Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires.
A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l'ouvrier tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail [7], comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.
L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du capitalisme industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d'habileté et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe.
Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.
Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; d'une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d'employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes; d'autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.
Le prolétariat passe par différentes phases d'évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.
La lutte est engagée d'abord par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d'une même fabrique, enfin par les ouvriers d'une même branche d'industrie, dans une même localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois de production : ils les dirigent contre les instruments de production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du moyen age.
A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent par l'action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.
Or, le développement de l'industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables; la force des prolétaires augmente et ils en prennent mieux conscience. Les intérêts, les conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l'ouvrier de plus en plus précaire; les collisions individuelles entre l'ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu'à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.
Parfois, les ouvriers triomphent; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l'union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.
Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en Angleterre.
En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même.
De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de l'industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d'existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule d'éléments d'éducation.
Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à la compréhension théorique de l'ensemble du mouvement historique.
De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.
Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat.
Quant au lumpenprolétariat [8], ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.
Les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d'existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l'asservissement de l'ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France, en Amérique qu'en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.
Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider leur situation acquise en soumettant la société aux conditions qui leur assuraient leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent se rendre maîtres des forces productives sociales qu'en abolissant leur propre mode d'appropriation d'aujourd'hui et, par suite, tout le mode d'appropriation en vigueur jusqu'à nos jours. Les prolétaires n'ont rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure.
Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle.
La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie.
En esquissant à grands traits les phases du développement du prolétariat, nous avons retracé l'histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société actuelle jusqu'à l'heure où cette guerre éclate en révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie.
Toutes les sociétés antérieures, nous l'avons vu, ont reposé sur l'antagonisme de classes oppressives et de classes opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions d'existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude. Le serf, en plein servage, est parvenu a devenir membre d'une commune, de même que le petit-bourgeois s'est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de l'absolutisme féodal. L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d'imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatible avec celle de la société.
L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du Capital; la condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l' industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables.
Notes
[1] Pie IX, élu pape en 1846, passait pour "un libéral", mais il n'était pas moins hostile au socialisme que le tsar Nicolas I° qui, dès avant la révolution de 1848, joua en Europe le rôle de gendarme. Juste à ce moment-là, il y eut lieu un rapprochement entre Metternich, chancelier de l'Empire autrichien et chef reconnu de toute la réaction européenne, et Guizot, historien éminent et ministre français idéologue de la grande bourgeoisie financière et industrielle et ennemi intransigeant du prolétariat. A la demande du gouvernement prussien, Guizot expulsa Marx de Paris. La police allemande persécutait les communistes non seulement en Allemagne mais aussi en France, en Belgique et même en Suisse, s'efforçant par tous les moyens d'entraver leur propagande. (N.R.)
[2] On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail. (Note d'Engels pour l'édition anglaise en 1888).
[3] Ou plus exactement l'histoire écrite. En 1847, l'histoire de l'organisation sociale qui a précédé toute l'histoire écrite, la préhistoire, était à peu près inconnue. Depuis Haxthausen a découvert en Russie la propriété commune de la terre. Maurer a démontré qu'elle est la base sociale d'où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et on a découvert, petit à petit, que la commune rurale, avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu'à l'Irlande. Enfin, la structure de cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu'elle a de typique par la découverte de Morgan qui a fait connaître la nature véritable de la gens et sa place dans la tribu. Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, et finalement opposées. J'ai essayé d'analyser ce procès de dissolution dans l'ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 2° édition, Stuttgart 1886. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888).
Haxthausen, August (1792-1866), baron prussien. Le tsar Nicolas Ier l'autorisa à visiter la Russie pour y étudier le régime agricole et la vie des paysans (1843-1844). Haxthausen écrit un ouvrage consacré à la description des vestiges du régime communautaire dans les rapports terriens de la Russie. (N.R.)
Maurer, Georg Ludwig (1790-1872), historien allemand; il étudia le régime de la Germanie et de l'Allemagne du moyen âge et fit un apport important à l'étude de la marche du moyen âge. (N.R.)
Morgan, Lewis Henry (1818-1881), ethnographe, archéologue et historien américain. Grâce aux nombreuses données ethnographiques accumulées au cours de son étude du régime social et de la vie des Indiens de l'Amérique, Morgan fonda sa doctrine sur l'évolution de la gens en tant que la forme principale de la société primitive. C'est à lui également qu'appartient la tentative de diviser en périodes l'histoire de la société primitive sans classes. Marx et Engels appréciaient beaucoup l'oeuvre de Morgan. Marx fit un résumé de son ouvrage la Société ancienne (1877). Dans son ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Engels cite les données de fait fournies par Morgan. (N.R.)
[4] Maître de jurande, c'est-à-dire membre de plein droit d'une corporation, maître du corps de métier et non juré. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[5] On désignait sous le nom de communes les villes qui surgissaient en France avant même qu'elles eussent conquis sur leurs seigneurs et maîtres féodaux l'autonomie locale et les droits politiques du "tiers état". D'une façon générale, l'Angleterre apparaît ici en tant que pays type du développement économique de la bourgeoisie; la France en tant que pays type de son développement politique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
C'est ainsi que les habitants des villes, en Italie et en France appelaient leur communauté urbaine, une fois achetés ou arrachés à leurs seigneurs féodaux leurs premiers droits à une administration autonome. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[6] Expéditions militaires et colonisatrices entreprises en Orient par les gros féodaux et chevaliers de l'Europe de l'Ouest aux XI°-XIII° siècles sous le couvert du mot d'ordre religieux de libération de Jérusalem et de la Terre sainte du joug musulman. (N.R.).
[7] Dans les écrits postérieurs, Marx et Engels remplacent les expressions "valeur du travail" et "prix du travail" par ]es termes plus exacts "valeur de la force de travail" et "prix de la force du travail" introduits par Marx. (N.R.)
[8] Le lumpenprolétariat (terme emprunté de l'allemand où le mot "Lumpen" veut dire "haillons"), éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs, etc. Le lumpenprolétariat est incapable de mener une lutte politique organisée; son instabilité morale, son penchant pour l'aventure permettent à la bourgeoisie d'utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. (N.R.)
http://www.marxists.org
Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot [1] , les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ?
Il en résulte un double enseignement.
Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe.
Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même.
C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.
I. Bourgeois et prolétaires [2]
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours [3] n'a été que l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande [4] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.
La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.
Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.
La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et a mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.
La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.
A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune [5], ici, république urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades [6]
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.
Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.
Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.
La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.
La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence totale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol - quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?
Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange. sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoise, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.
A sa place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. - Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.
Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires.
A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l'ouvrier tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail [7], comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.
L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du capitalisme industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d'habileté et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe.
Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.
Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; d'une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d'employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes; d'autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.
Le prolétariat passe par différentes phases d'évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.
La lutte est engagée d'abord par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d'une même fabrique, enfin par les ouvriers d'une même branche d'industrie, dans une même localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois de production : ils les dirigent contre les instruments de production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du moyen age.
A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent par l'action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.
Or, le développement de l'industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables; la force des prolétaires augmente et ils en prennent mieux conscience. Les intérêts, les conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l'ouvrier de plus en plus précaire; les collisions individuelles entre l'ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu'à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.
Parfois, les ouvriers triomphent; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l'union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.
Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en Angleterre.
En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même.
De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de l'industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d'existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule d'éléments d'éducation.
Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à la compréhension théorique de l'ensemble du mouvement historique.
De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.
Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat.
Quant au lumpenprolétariat [8], ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.
Les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d'existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l'asservissement de l'ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France, en Amérique qu'en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.
Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider leur situation acquise en soumettant la société aux conditions qui leur assuraient leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent se rendre maîtres des forces productives sociales qu'en abolissant leur propre mode d'appropriation d'aujourd'hui et, par suite, tout le mode d'appropriation en vigueur jusqu'à nos jours. Les prolétaires n'ont rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure.
Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle.
La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie.
En esquissant à grands traits les phases du développement du prolétariat, nous avons retracé l'histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société actuelle jusqu'à l'heure où cette guerre éclate en révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie.
Toutes les sociétés antérieures, nous l'avons vu, ont reposé sur l'antagonisme de classes oppressives et de classes opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions d'existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude. Le serf, en plein servage, est parvenu a devenir membre d'une commune, de même que le petit-bourgeois s'est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de l'absolutisme féodal. L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d'imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatible avec celle de la société.
L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du Capital; la condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l' industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables.
Notes
[1] Pie IX, élu pape en 1846, passait pour "un libéral", mais il n'était pas moins hostile au socialisme que le tsar Nicolas I° qui, dès avant la révolution de 1848, joua en Europe le rôle de gendarme. Juste à ce moment-là, il y eut lieu un rapprochement entre Metternich, chancelier de l'Empire autrichien et chef reconnu de toute la réaction européenne, et Guizot, historien éminent et ministre français idéologue de la grande bourgeoisie financière et industrielle et ennemi intransigeant du prolétariat. A la demande du gouvernement prussien, Guizot expulsa Marx de Paris. La police allemande persécutait les communistes non seulement en Allemagne mais aussi en France, en Belgique et même en Suisse, s'efforçant par tous les moyens d'entraver leur propagande. (N.R.)
[2] On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail. (Note d'Engels pour l'édition anglaise en 1888).
[3] Ou plus exactement l'histoire écrite. En 1847, l'histoire de l'organisation sociale qui a précédé toute l'histoire écrite, la préhistoire, était à peu près inconnue. Depuis Haxthausen a découvert en Russie la propriété commune de la terre. Maurer a démontré qu'elle est la base sociale d'où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et on a découvert, petit à petit, que la commune rurale, avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu'à l'Irlande. Enfin, la structure de cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu'elle a de typique par la découverte de Morgan qui a fait connaître la nature véritable de la gens et sa place dans la tribu. Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, et finalement opposées. J'ai essayé d'analyser ce procès de dissolution dans l'ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 2° édition, Stuttgart 1886. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888).
Haxthausen, August (1792-1866), baron prussien. Le tsar Nicolas Ier l'autorisa à visiter la Russie pour y étudier le régime agricole et la vie des paysans (1843-1844). Haxthausen écrit un ouvrage consacré à la description des vestiges du régime communautaire dans les rapports terriens de la Russie. (N.R.)
Maurer, Georg Ludwig (1790-1872), historien allemand; il étudia le régime de la Germanie et de l'Allemagne du moyen âge et fit un apport important à l'étude de la marche du moyen âge. (N.R.)
Morgan, Lewis Henry (1818-1881), ethnographe, archéologue et historien américain. Grâce aux nombreuses données ethnographiques accumulées au cours de son étude du régime social et de la vie des Indiens de l'Amérique, Morgan fonda sa doctrine sur l'évolution de la gens en tant que la forme principale de la société primitive. C'est à lui également qu'appartient la tentative de diviser en périodes l'histoire de la société primitive sans classes. Marx et Engels appréciaient beaucoup l'oeuvre de Morgan. Marx fit un résumé de son ouvrage la Société ancienne (1877). Dans son ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Engels cite les données de fait fournies par Morgan. (N.R.)
[4] Maître de jurande, c'est-à-dire membre de plein droit d'une corporation, maître du corps de métier et non juré. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[5] On désignait sous le nom de communes les villes qui surgissaient en France avant même qu'elles eussent conquis sur leurs seigneurs et maîtres féodaux l'autonomie locale et les droits politiques du "tiers état". D'une façon générale, l'Angleterre apparaît ici en tant que pays type du développement économique de la bourgeoisie; la France en tant que pays type de son développement politique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
C'est ainsi que les habitants des villes, en Italie et en France appelaient leur communauté urbaine, une fois achetés ou arrachés à leurs seigneurs féodaux leurs premiers droits à une administration autonome. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[6] Expéditions militaires et colonisatrices entreprises en Orient par les gros féodaux et chevaliers de l'Europe de l'Ouest aux XI°-XIII° siècles sous le couvert du mot d'ordre religieux de libération de Jérusalem et de la Terre sainte du joug musulman. (N.R.).
[7] Dans les écrits postérieurs, Marx et Engels remplacent les expressions "valeur du travail" et "prix du travail" par ]es termes plus exacts "valeur de la force de travail" et "prix de la force du travail" introduits par Marx. (N.R.)
[8] Le lumpenprolétariat (terme emprunté de l'allemand où le mot "Lumpen" veut dire "haillons"), éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs, etc. Le lumpenprolétariat est incapable de mener une lutte politique organisée; son instabilité morale, son penchant pour l'aventure permettent à la bourgeoisie d'utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. (N.R.)
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Janvier 1943 : Les communistes dénoncent les personnes de confession israélite et les homosexuels
Posté par Olivier de Granvil le 30 octobre 2009
Janvier 1943 les communistes dénoncent les personnes de confession israélite et les homosexuels


Mise en bouche
En 1943 Léa LOECH juive travaille à Monoprix grâce au PC la sale besogne de la gestapo, de la police de Vichy et des SS, était un jeu d’enfant. (1ere p en haut à gauche)
Je détiens l’original
Le document complet icihttp://lelibreimpertinent.hautetfort.com/


http://www.nationspresse.info
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Janvier 1943 les communistes dénoncent les personnes de confession israélite et les homosexuels


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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le manifeste du Parti communiste
Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot [1] , les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ?
Il en résulte un double enseignement. Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe. Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même. C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.
I. Bourgeois et prolétaires [2]
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours [3] n'a été que l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande [4] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.
La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.
Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.
La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et a mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.
La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.
A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune [5], ici, république urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades [6]
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.
Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.
Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.
La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.
La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence totale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol - quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?
Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange. sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoise, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.
A sa place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. - Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.
Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires.
A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l'ouvrier tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail [7], comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.
L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du capitalisme industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d'habileté et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe.
Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.
Notes
[i][1] Pie IX, élu pape en 1846, passait pour "un libéral", mais il n'était pas moins hostile au socialisme que le tsar Nicolas I° qui, dès avant la révolution de 1848, joua en Europe le rôle de gendarme. Juste à ce moment-là, il y eut lieu un rapprochement entre Metternich, chancelier de l'Empire autrichien et chef reconnu de toute la réaction européenne, et Guizot, historien éminent et ministre français idéologue de la grande bourgeoisie financière et industrielle et ennemi intransigeant du prolétariat. A la demande du gouvernement prussien, Guizot expulsa Marx de Paris. La police allemande persécutait les communistes non seulement en Allemagne mais aussi en France, en Belgique et même en Suisse, s'efforçant par tous les moyens d'entraver leur propagande. (N.R.)
[2] On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail. (Note d'Engels pour l'édition anglaise en 1888).
[3] Ou plus exactement l'histoire écrite. En 1847, l'histoire de l'organisation sociale qui a précédé toute l'histoire écrite, la préhistoire, était à peu près inconnue. Depuis Haxthausen a découvert en Russie la propriété commune de la terre. Maurer a démontré qu'elle est la base sociale d'où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et on a découvert, petit à petit, que la commune rurale, avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu'à l'Irlande. Enfin, la structure de cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu'elle a de typique par la découverte de Morgan qui a fait connaître la nature véritable de la gens et sa place dans la tribu. Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, et finalement opposées. J'ai essayé d'analyser ce procès de dissolution dans l'ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 2° édition, Stuttgart 1886. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888).
Haxthausen, August (1792-1866), baron prussien. Le tsar Nicolas Ier l'autorisa à visiter la Russie pour y étudier le régime agricole et la vie des paysans (1843-1844). Haxthausen écrit un ouvrage consacré à la description des vestiges du régime communautaire dans les rapports terriens de la Russie. (N.R.)
Maurer, Georg Ludwig (1790-1872), historien allemand; il étudia le régime de la Germanie et de l'Allemagne du moyen âge et fit un apport important à l'étude de la marche du moyen âge. (N.R.)
Morgan, Lewis Henry (1818-1881), ethnographe, archéologue et historien américain. Grâce aux nombreuses données ethnographiques accumulées au cours de son étude du régime social et de la vie des Indiens de l'Amérique, Morgan fonda sa doctrine sur l'évolution de la gens en tant que la forme principale de la société primitive. C'est à lui également qu'appartient la tentative de diviser en périodes l'histoire de la société primitive sans classes. Marx et Engels appréciaient beaucoup l'oeuvre de Morgan. Marx fit un résumé de son ouvrage la Société ancienne (1877). Dans son ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Engels cite les données de fait fournies par Morgan. (N.R.)
[4] Maître de jurande, c'est-à-dire membre de plein droit d'une corporation, maître du corps de métier et non juré. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[5] On désignait sous le nom de communes les villes qui surgissaient en France avant même qu'elles eussent conquis sur leurs seigneurs et maîtres féodaux l'autonomie locale et les droits politiques du "tiers état". D'une façon générale, l'Angleterre apparaît ici en tant que pays type du développement économique de la bourgeoisie; la France en tant que pays type de son développement politique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
C'est ainsi que les habitants des villes, en Italie et en France appelaient leur communauté urbaine, une fois achetés ou arrachés à leurs seigneurs féodaux leurs premiers droits à une administration autonome. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[6] Expéditions militaires et colonisatrices entreprises en Orient par les gros féodaux et chevaliers de l'Europe de l'Ouest aux XI°-XIII° siècles sous le couvert du mot d'ordre religieux de libération de Jérusalem et de la Terre sainte du joug musulman. (N.R.).
[7] Dans les écrits postérieurs, Marx et Engels remplacent les expressions "valeur du travail" et "prix du travail" par ]es termes plus exacts "valeur de la force de travail" et "prix de la force du travail" introduits par Marx. (N.R.)
À suivre
Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot [1] , les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ?
Il en résulte un double enseignement. Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe. Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même. C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.
I. Bourgeois et prolétaires [2]
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours [3] n'a été que l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande [4] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.
La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.
Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.
La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et a mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.
La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.
A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune [5], ici, république urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades [6]
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.
Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.
Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.
La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.
La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence totale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol - quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?
Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange. sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoise, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.
A sa place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. - Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.
Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires.
A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l'ouvrier tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail [7], comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.
L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du capitalisme industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d'habileté et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe.
Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.
Notes
[i][1] Pie IX, élu pape en 1846, passait pour "un libéral", mais il n'était pas moins hostile au socialisme que le tsar Nicolas I° qui, dès avant la révolution de 1848, joua en Europe le rôle de gendarme. Juste à ce moment-là, il y eut lieu un rapprochement entre Metternich, chancelier de l'Empire autrichien et chef reconnu de toute la réaction européenne, et Guizot, historien éminent et ministre français idéologue de la grande bourgeoisie financière et industrielle et ennemi intransigeant du prolétariat. A la demande du gouvernement prussien, Guizot expulsa Marx de Paris. La police allemande persécutait les communistes non seulement en Allemagne mais aussi en France, en Belgique et même en Suisse, s'efforçant par tous les moyens d'entraver leur propagande. (N.R.)
[2] On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail. (Note d'Engels pour l'édition anglaise en 1888).
[3] Ou plus exactement l'histoire écrite. En 1847, l'histoire de l'organisation sociale qui a précédé toute l'histoire écrite, la préhistoire, était à peu près inconnue. Depuis Haxthausen a découvert en Russie la propriété commune de la terre. Maurer a démontré qu'elle est la base sociale d'où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et on a découvert, petit à petit, que la commune rurale, avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu'à l'Irlande. Enfin, la structure de cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu'elle a de typique par la découverte de Morgan qui a fait connaître la nature véritable de la gens et sa place dans la tribu. Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, et finalement opposées. J'ai essayé d'analyser ce procès de dissolution dans l'ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 2° édition, Stuttgart 1886. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888).
Haxthausen, August (1792-1866), baron prussien. Le tsar Nicolas Ier l'autorisa à visiter la Russie pour y étudier le régime agricole et la vie des paysans (1843-1844). Haxthausen écrit un ouvrage consacré à la description des vestiges du régime communautaire dans les rapports terriens de la Russie. (N.R.)
Maurer, Georg Ludwig (1790-1872), historien allemand; il étudia le régime de la Germanie et de l'Allemagne du moyen âge et fit un apport important à l'étude de la marche du moyen âge. (N.R.)
Morgan, Lewis Henry (1818-1881), ethnographe, archéologue et historien américain. Grâce aux nombreuses données ethnographiques accumulées au cours de son étude du régime social et de la vie des Indiens de l'Amérique, Morgan fonda sa doctrine sur l'évolution de la gens en tant que la forme principale de la société primitive. C'est à lui également qu'appartient la tentative de diviser en périodes l'histoire de la société primitive sans classes. Marx et Engels appréciaient beaucoup l'oeuvre de Morgan. Marx fit un résumé de son ouvrage la Société ancienne (1877). Dans son ouvrage l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Engels cite les données de fait fournies par Morgan. (N.R.)
[4] Maître de jurande, c'est-à-dire membre de plein droit d'une corporation, maître du corps de métier et non juré. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[5] On désignait sous le nom de communes les villes qui surgissaient en France avant même qu'elles eussent conquis sur leurs seigneurs et maîtres féodaux l'autonomie locale et les droits politiques du "tiers état". D'une façon générale, l'Angleterre apparaît ici en tant que pays type du développement économique de la bourgeoisie; la France en tant que pays type de son développement politique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
C'est ainsi que les habitants des villes, en Italie et en France appelaient leur communauté urbaine, une fois achetés ou arrachés à leurs seigneurs féodaux leurs premiers droits à une administration autonome. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[6] Expéditions militaires et colonisatrices entreprises en Orient par les gros féodaux et chevaliers de l'Europe de l'Ouest aux XI°-XIII° siècles sous le couvert du mot d'ordre religieux de libération de Jérusalem et de la Terre sainte du joug musulman. (N.R.).
[7] Dans les écrits postérieurs, Marx et Engels remplacent les expressions "valeur du travail" et "prix du travail" par ]es termes plus exacts "valeur de la force de travail" et "prix de la force du travail" introduits par Marx. (N.R.)
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Stéphane Gatignon : « le marasme intellectuel et le désarroi » règnent au PCF
Le maire communiste de Sevran, en Seine-Saint-Denis, Stéphane Gatignon, a annoncé dans une interview à Libération, qu’il se présentera aux régionales en Ile de France sous la bannière d’Europe Ecologie et en a profité pour dénoncer « le marasme intellectuel et le désarroi » qui règnent, selon lui, au PCF.
Interrogé pour savoir s’il quitte le PCF, M. Gatignon répond : « C’est plutôt le parti qui m’a quitté. Mais je reste communiste. » Il indique avoir parlé de son ralliement à Europe Ecologie avec la secrétaire nationale Marie-George Buffet et assure que « sur le fond, elle a trouvé qu’[il] n’avait pas tort ». « Il n’y a que L’Humanité pour écrire, la semaine dernière, que la RDA c’était mieux », dénonce notamment l’élu au moment du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin.
« Depuis trente ans, la direction du PCF a mis tous ses dissidents dans un ghetto intellectuel et l’extrême gauche s’est enfermée dans la pureté révolutionnaire », ajoute-t-il. « Nous n’avons jamais travaillé sur ce qu’a représenté pour nous l’écroulement du monde soviétique », déplore également M. Gatignon, soulignant par ailleurs que « des éléments nouveaux ont surgi comme le réchauffement climatique, la finitude des ressources de la planète ».
Mme Buffet a confirmé lundi matin sur RTL avoir « rencontré Stéphane », qui lui a « fait part de sa lassitude », de « son désespoir ». « Je respecte Stéphane, mais moi je pense qu’il y a matière à poursuivre le combat tel que nous le menons », a-t-elle affirmé, évoquant le Front de gauche pour les régionales de mars. « Il n’y a pas de désarroi dans le Parti communiste », assure-t-elle. Selon Stéphane Gatignon, au contraire, le PCF « devra participer à la recomposition qui se fera après les régionales autour d’Europe Ecologie. Sinon il mourra ».
http://nationpresse.info/
Le maire communiste de Sevran, en Seine-Saint-Denis, Stéphane Gatignon, a annoncé dans une interview à Libération, qu’il se présentera aux régionales en Ile de France sous la bannière d’Europe Ecologie et en a profité pour dénoncer « le marasme intellectuel et le désarroi » qui règnent, selon lui, au PCF.
Interrogé pour savoir s’il quitte le PCF, M. Gatignon répond : « C’est plutôt le parti qui m’a quitté. Mais je reste communiste. » Il indique avoir parlé de son ralliement à Europe Ecologie avec la secrétaire nationale Marie-George Buffet et assure que « sur le fond, elle a trouvé qu’[il] n’avait pas tort ». « Il n’y a que L’Humanité pour écrire, la semaine dernière, que la RDA c’était mieux », dénonce notamment l’élu au moment du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin.
« Depuis trente ans, la direction du PCF a mis tous ses dissidents dans un ghetto intellectuel et l’extrême gauche s’est enfermée dans la pureté révolutionnaire », ajoute-t-il. « Nous n’avons jamais travaillé sur ce qu’a représenté pour nous l’écroulement du monde soviétique », déplore également M. Gatignon, soulignant par ailleurs que « des éléments nouveaux ont surgi comme le réchauffement climatique, la finitude des ressources de la planète ».
Mme Buffet a confirmé lundi matin sur RTL avoir « rencontré Stéphane », qui lui a « fait part de sa lassitude », de « son désespoir ». « Je respecte Stéphane, mais moi je pense qu’il y a matière à poursuivre le combat tel que nous le menons », a-t-elle affirmé, évoquant le Front de gauche pour les régionales de mars. « Il n’y a pas de désarroi dans le Parti communiste », assure-t-elle. Selon Stéphane Gatignon, au contraire, le PCF « devra participer à la recomposition qui se fera après les régionales autour d’Europe Ecologie. Sinon il mourra ».
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le manifeste du Parti communiste
K. Marx - F. Engels
II. Prolétaires et communistes
Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?
Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.
Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat.
Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.
Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.
Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.
Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du communisme.
Le régime de la propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques.
La Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise
Ce qui caractérise le communisme, ce n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise.
Or, la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.
En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.
On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.
La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit bourgeois du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.
Ou bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?
Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital, c'est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s'accroître qu'à la condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre ces deux termes antinomiques; le Capital et le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie.
Etre capitaliste, c'est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individu, et même, en dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute la société.
Le capital n'est donc pas une puissance personnelle; c'est une puissance sociale.
Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n'est pas une propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change. Il perd son caractère de classe.
Arrivons au travail salarié.
Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l'ouvrier en tant qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier s'approprie par son labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le travail d'autrui. Ce que nous voulons, c'est supprimer ce triste mode d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la classe dominante. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs.
Dans la société bourgeoise, le passé domine donc le présent; dans la société communiste c'est le présent qui domine le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel, tandis que l'individu qui travaille n'a ni indépendance, ni personnalité.
Et c'est l'abolition d'un pareil état de choses que la bourgeoisie flétrit comme l'abolition de l'individualité et de la liberté ! Et avec raison. Car il s'agit effectivement d'abolir l'individualité, l'indépendance, la liberté bourgeoises.
Par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté de commerce, la liberté d'acheter et de vendre.
Mais si le trafic disparaît, le libre trafic disparaît aussi. Au reste, tous les grands mots sur la liberté du commerce, de même que toutes les forfanteries libérales de notre bourgeoisie, n'ont un sens que par contraste avec le trafic entravé avec le bourgeois asservi du moyen âge; ils n'ont aucun sens lorsqu'il s'agit de l'abolition, par le communisme, du trafic, du régime bourgeois de la production et de la bourgeoisie elle-même.
Vous êtes saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c'est bien ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est-à-dire dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé.
Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois, du propriétaire. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.
Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier des produits sociaux; il n'ôte que le pouvoir d'asservir à l'aide de cette appropriation le travail d'autrui.
On a objecté encore qu'avec l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une paresse générale s'emparerait du monde.
Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette tautologie qu'il n'y a plus de travail salarié du moment qu'il n'y a plus de capital.
Les accusations portées contre le monde communiste de production et d'appropriation des produits matériels l'ont été également contre la production et l'appropriation des oeuvres de l'esprit. De même que, pour le bourgeois, la disparition de la propriété de classe équivaut à la disparition de toute production, de même la disparition de la culture de classe signifie, pour lui, la disparition de toute culture.
La culture dont il déplore la perte n'est pour l'immense majorité qu'un dressage qui en fait des machines.
Mais inutile de nous chercher querelle, si c'est pour appliquer à l'abolition de la propriété bourgeoise l'étalon de vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime bourgeois de production et de propriété, comme votre droit n'est que la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé par les conditions matérielles d'existence de votre classe.
La conception intéressée qui vous fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison vos rapports de production et de propriété - rapports transitoires que le cours de la production fait disparaître - , cette conception, vous la partagez avec toutes les classes dirigeantes aujourd'hui disparues.
Ce que vous admettez pour la propriété antique, ce que vous admettez pour la propriété féodale, vous ne pouvez plus l'admettre pour la propriété bourgeoise.
L'abolition de la famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes.
Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n'existe que pour la bourgeoisie; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique.
La famille bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital.
Nous reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l'avouons.
Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la société.
Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur l'éducation; ils en changent seulement le caractère et arrachent l'éducation à l'influence de la classe dominante.
Les déclamations bourgeoises sur la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent l'enfant à ses parents deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail.
Mais la bourgeoisie tout entière de s'écrier en choeur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes !
Pour le bourgeois, sa femme n'est autre chose qu'un instrument de production. Il entend dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de la socialisation.
Il ne soupçonne pas qu'il s'agit précisément d'arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production.
Rien de plus grotesque, d'ailleurs, que l'horreur ultra-morale qu'inspire à nos bourgeois la prétendue communauté officielle des femmes que professeraient les communistes. Les communistes n'ont pas besoin d'introduire la communauté des femmes; elle a presque toujours existé.
Nos bourgeois, non contents d'avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement.
Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d'une communauté des femmes hypocritement dissimulée une communauté franche et officielle. Il est évident, du reste, qu'avec l'abolition du régime de production actuel, disparaîtra la communauté des femmes qui en découle, c'est-à-dire la prostitution officielle et non officielle.
En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.
Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.
Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l'uniformité de la production industrielle et les conditions d'existence qu'ils entraînent.
Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.
Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.
Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité des nations entre elles.
Quant aux accusations portées d'une façon générale contre le communisme, à des points de vue religieux, philosophiques et idéologiques, elles ne méritent pas un examen approfondi.
Est-il besoin d'une grande perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience, changent avec tout changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales leur existence sociale ?
Que démontre l'histoire des idées, si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante.
Lorsqu'on parle d'idées qui révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement ce fait que, dans le sein de la vieille société, les éléments d'une société nouvelle se sont formés et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes conditions d'existence.
Quand le monde antique était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion chrétienne. Quand, au XVIIIe siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux idées de progrès, la société féodale livrait sa dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire. Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du savoir.
"Sans doute, dira-t-on, les idées religieuses, morales philosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont modifiées au cours du développement historique. Mais la religion, la morale, la philosophie, la politique, le droit se maintenaient toujours à travers ces transformations.
"Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu d'en renouveler la forme, et cela contredit tout le développement historique antérieur."
A quoi se réduit cette accusation ? L'histoire de toute la société jusqu'à nos jours était faite d'antagonismes de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes.
Mais, quelle qu'ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l'exploitation d'une partie de la société par l'autre est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien d'étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes communes, formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu'avec l'entière disparition de l'antagonisme des classes.
La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété; rien d'étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles.
Mais laissons là les objections faites par la bourgeoisie au communisme.
Nous avons déjà vu plus haut que la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie.
Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives
Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c'est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.
Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays.
Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être mises en application :
1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat.
2. Impôt fortement progressif.
3. Abolition de l'héritage.
4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.
5. Centralisation du crédit entre les mains de l'Etat, au moyen d'une banque nationale, dont le capital appartiendra à l'Etat et qui jouira d'un monopole exclusif.
6. Centralisation entre les mains de l'Etat de tous les moyens de transport.
7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble.
8. Travail obligatoire pour tous; organisation d'armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture.
9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel; mesures tendant à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne.
10. Education publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec la production matérielle, etc.
Les antagonismes des classes une fois disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l'ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l'antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe.
A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.
K. Marx - F. Engels
II. Prolétaires et communistes
Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?
Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.
Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat.
Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.
Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.
Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.
Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du communisme.
Le régime de la propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques.
La Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise
Ce qui caractérise le communisme, ce n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise.
Or, la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.
En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.
On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.
La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit bourgeois du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.
Ou bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?
Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital, c'est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s'accroître qu'à la condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre ces deux termes antinomiques; le Capital et le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie.
Etre capitaliste, c'est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individu, et même, en dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute la société.
Le capital n'est donc pas une puissance personnelle; c'est une puissance sociale.
Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n'est pas une propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change. Il perd son caractère de classe.
Arrivons au travail salarié.
Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l'ouvrier en tant qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier s'approprie par son labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le travail d'autrui. Ce que nous voulons, c'est supprimer ce triste mode d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la classe dominante. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs.
Dans la société bourgeoise, le passé domine donc le présent; dans la société communiste c'est le présent qui domine le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel, tandis que l'individu qui travaille n'a ni indépendance, ni personnalité.
Et c'est l'abolition d'un pareil état de choses que la bourgeoisie flétrit comme l'abolition de l'individualité et de la liberté ! Et avec raison. Car il s'agit effectivement d'abolir l'individualité, l'indépendance, la liberté bourgeoises.
Par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté de commerce, la liberté d'acheter et de vendre.
Mais si le trafic disparaît, le libre trafic disparaît aussi. Au reste, tous les grands mots sur la liberté du commerce, de même que toutes les forfanteries libérales de notre bourgeoisie, n'ont un sens que par contraste avec le trafic entravé avec le bourgeois asservi du moyen âge; ils n'ont aucun sens lorsqu'il s'agit de l'abolition, par le communisme, du trafic, du régime bourgeois de la production et de la bourgeoisie elle-même.
Vous êtes saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c'est bien ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est-à-dire dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé.
Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois, du propriétaire. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.
Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier des produits sociaux; il n'ôte que le pouvoir d'asservir à l'aide de cette appropriation le travail d'autrui.
On a objecté encore qu'avec l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une paresse générale s'emparerait du monde.
Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette tautologie qu'il n'y a plus de travail salarié du moment qu'il n'y a plus de capital.
Les accusations portées contre le monde communiste de production et d'appropriation des produits matériels l'ont été également contre la production et l'appropriation des oeuvres de l'esprit. De même que, pour le bourgeois, la disparition de la propriété de classe équivaut à la disparition de toute production, de même la disparition de la culture de classe signifie, pour lui, la disparition de toute culture.
La culture dont il déplore la perte n'est pour l'immense majorité qu'un dressage qui en fait des machines.
Mais inutile de nous chercher querelle, si c'est pour appliquer à l'abolition de la propriété bourgeoise l'étalon de vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime bourgeois de production et de propriété, comme votre droit n'est que la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé par les conditions matérielles d'existence de votre classe.
La conception intéressée qui vous fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison vos rapports de production et de propriété - rapports transitoires que le cours de la production fait disparaître - , cette conception, vous la partagez avec toutes les classes dirigeantes aujourd'hui disparues.
Ce que vous admettez pour la propriété antique, ce que vous admettez pour la propriété féodale, vous ne pouvez plus l'admettre pour la propriété bourgeoise.
L'abolition de la famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes.
Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n'existe que pour la bourgeoisie; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique.
La famille bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital.
Nous reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l'avouons.
Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la société.
Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur l'éducation; ils en changent seulement le caractère et arrachent l'éducation à l'influence de la classe dominante.
Les déclamations bourgeoises sur la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent l'enfant à ses parents deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail.
Mais la bourgeoisie tout entière de s'écrier en choeur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes !
Pour le bourgeois, sa femme n'est autre chose qu'un instrument de production. Il entend dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de la socialisation.
Il ne soupçonne pas qu'il s'agit précisément d'arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production.
Rien de plus grotesque, d'ailleurs, que l'horreur ultra-morale qu'inspire à nos bourgeois la prétendue communauté officielle des femmes que professeraient les communistes. Les communistes n'ont pas besoin d'introduire la communauté des femmes; elle a presque toujours existé.
Nos bourgeois, non contents d'avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement.
Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d'une communauté des femmes hypocritement dissimulée une communauté franche et officielle. Il est évident, du reste, qu'avec l'abolition du régime de production actuel, disparaîtra la communauté des femmes qui en découle, c'est-à-dire la prostitution officielle et non officielle.
En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.
Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.
Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l'uniformité de la production industrielle et les conditions d'existence qu'ils entraînent.
Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.
Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.
Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité des nations entre elles.
Quant aux accusations portées d'une façon générale contre le communisme, à des points de vue religieux, philosophiques et idéologiques, elles ne méritent pas un examen approfondi.
Est-il besoin d'une grande perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience, changent avec tout changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales leur existence sociale ?
Que démontre l'histoire des idées, si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante.
Lorsqu'on parle d'idées qui révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement ce fait que, dans le sein de la vieille société, les éléments d'une société nouvelle se sont formés et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes conditions d'existence.
Quand le monde antique était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion chrétienne. Quand, au XVIIIe siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux idées de progrès, la société féodale livrait sa dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire. Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du savoir.
"Sans doute, dira-t-on, les idées religieuses, morales philosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont modifiées au cours du développement historique. Mais la religion, la morale, la philosophie, la politique, le droit se maintenaient toujours à travers ces transformations.
"Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu d'en renouveler la forme, et cela contredit tout le développement historique antérieur."
A quoi se réduit cette accusation ? L'histoire de toute la société jusqu'à nos jours était faite d'antagonismes de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes.
Mais, quelle qu'ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l'exploitation d'une partie de la société par l'autre est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien d'étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes communes, formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu'avec l'entière disparition de l'antagonisme des classes.
La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété; rien d'étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles.
Mais laissons là les objections faites par la bourgeoisie au communisme.
Nous avons déjà vu plus haut que la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie.
Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives
Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c'est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.
Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays.
Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être mises en application :
1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat.
2. Impôt fortement progressif.
3. Abolition de l'héritage.
4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.
5. Centralisation du crédit entre les mains de l'Etat, au moyen d'une banque nationale, dont le capital appartiendra à l'Etat et qui jouira d'un monopole exclusif.
6. Centralisation entre les mains de l'Etat de tous les moyens de transport.
7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble.
8. Travail obligatoire pour tous; organisation d'armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture.
9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel; mesures tendant à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne.
10. Education publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec la production matérielle, etc.
Les antagonismes des classes une fois disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l'ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l'antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe.
A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Le manifeste du Parti communiste
K. Marx - F. Engels
III. Littérature socialiste et communiste
1. Le socialisme réactionnaire
Par leur position historique, les aristocraties française et anglaise se trouvèrent appelées à écrire des pamphlets contre la société bourgeoise. Dans la révolution française de juillet 1830, dans le mouvement anglais pour la Réforme [1] elles avaient succombé une fois de plus sous les coups de cette arriviste abhorrée. Pour elles, il ne pouvait plus être question d'une lutte politique sérieuse. Il ne leur restait plus que la lutte littéraire. Or, même dans le domaine littéraire, la vieille phraséologie de la Restauration [2] était devenue impossible. Pour se créer des sympathies, il fallait que l'aristocratie fît semblant de perdre de vue ses intérêts propres et de dresser son acte d'accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satisfaction de chansonner son nouveau maître et d'oser lui fredonner à l'oreille des prophéties d'assez mauvais augure.
Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l'avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au cœur, son impuissance absolue à comprendre la marche de l'histoire moderne était toujours assurée d'un effet comique.
En guise de drapeau, ces messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d'attirer à eux le peuple; mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux dont s'ornait leur derrière et il se dispersa avec de grands éclats de rire irrévérencieux.
Une partie des légitimistes [3] français et la Jeune Angleterre [4] ont donné au monde ce spectacle.
Quand les champions de la féodalité démontrent que le mode d'exploitation féodal était autre que celui de la bourgeoisie, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la féodalité exploitait dans des circonstances et des conditions tout à fait différentes et aujourd'hui périmées. Quand ils font remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat moderne n'existait pas, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la bourgeoisie, précisément, a nécessairement jailli de leur organisation sociale.
Ils déguisent si peu, d'ailleurs, le caractère réactionnaire de leur critique que leur principal grief contre la bourgeoisie est justement de dire qu'elle assure, sous son régime le développement d'une classe qui fera sauter tout l'ancien ordre social.
Ils reprochent plus encore à la bourgeoisie d'avoir produit un prolétariat révolutionnaire que d'avoir créé le prolétariat en général.
Aussi dans la lutte politique prennent-ils une part active à toutes les mesures de violence contre la classe ouvrière. Et dans leur vie de tous les jours, en dépit de leur phraséologie pompeuse, ils s'accommodent très bien de cueillir les pommes d'or et de troquer la fidélité, l'amour et l'honneur contre le commerce de la laine, de la betterave à sucre et de l'eau-de-vie [5].
De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent toujours la main dans la main, de même le socialisme clérical marche côte à côte avec le socialisme féodal.
Rien n'est plus facile que de donner une teinture de socialisme à l'ascétisme chrétien. Le christianisme ne s'est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le mariage, l'Etat ? Et à leur place n'a-t-il pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l'Eglise ? Le socialisme chrétien n'est que l'eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l'aristocratie.
b) Le socialisme petit-bourgeois
L'aristocratie féodale n'est pas la seule classe qu'ait ruinée la bourgeoisie, elle n'est pas la seule classe dont les conditions d'existence s'étiolent et dépérissent dans la société bourgeoise moderne. Les bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où l'industrie et le commerce sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie florissante.
Dans les pays où s'épanouit la civilisation moderne, il s'est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie; fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse; mais, par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l'heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l'agriculture par des contremaîtres et des employés.
Dans les pays comme la France, où les paysans forment bien plus de la moitié de la population, il est naturel que des écrivains qui prenaient fait et cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique du régime bourgeois des critères petits-bourgeois et paysans et qu'ils aient pris parti pour les ouvriers du point de vue de la petite bourgeoisie. Ainsi, se forma le socialisme petit-bourgeois. Sismondi [6] est le chef de cette littérature, non seulement en France, mais en Angleterre aussi.
Ce socialisme analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d'une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l'anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d'extermination industrielle des nations entre elles, la dissolution des vieilles moeurs, des vieilles relations familiales, des vieilles nationalités.
A en juger toutefois d'après son contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les anciens moyens de production et d'échange, et, avec eux, l'ancien régime de propriété et toute l'ancienne société, ou bien il entend faire entrer de force les moyens modernes de production et d'échange dans le cadre étroit de l'ancien régime de propriété qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l'un et l'autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnaire et utopique.
Pour la manufacture, le régime corporatif; pour l'agriculture, le régime patriarcal : voilà son dernier mot.
Au dernier terme de son évolution, cette école est tombée dans le lâche marasme des lendemains d'ivresse.
c) Le socialisme allemand ou socialisme "vrai"
La littérature socialiste et communiste de la France, née sous la pression d'une bourgeoisie dominante, expression littéraire de la révolte contre cette domination, fut introduite en Allemagne au moment où la bourgeoisie commençait sa lutte contre l'absolutisme féodal.
Philosophes, demi-philosophes et beaux esprits allemands se jetèrent avidement sur cette littérature, mais ils oublièrent seulement qu'avec l'importation de la littérature française en Allemagne, les conditions de vie de la France n'y avaient pas été simultanément introduites. Par rapport aux conditions de vie allemandes, cette littérature française perdait toute signification pratique immédiate et prit un caractère purement littéraire. Elle ne devait plus paraître qu'une spéculation oiseuse sur la réalisation de la nature humaine. Ainsi, pour les philosophes allemands du XVIIIe siècle, les revendications de la première Révolution française n'étaient que les revendications de la "raison pratique" en général, et les manifestations de la volonté des bourgeois révolutionnaires de France n'exprimaient à leurs yeux que les lois de la volonté pure, de la volonté telle qu'elle doit être, de la volonté véritablement humaine.
L'unique travail des littérateurs allemands, ce fut de mettre à l'unisson les nouvelles idées françaises et leur vieille conscience philosophique, ou plutôt de s'approprier les idées françaises en partant de leur point de vue philosophique.
Ils se les approprièrent comme on fait d'une langue étrangère par la traduction.
On sait comment les moines recouvraient les manuscrits des oeuvres classiques de l'antiquité païenne d'absurdes légendes de saints catholiques. A l'égard de la littérature française profane, les littérateurs allemands procédèrent inversement. Ils glissèrent leurs insanités philosophiques sous l'original français. Par exemple, sous la critique française du régime de l'argent, ils écrivirent "aliénation de la nature humaine", sous la critique française de l'Etat bourgeois, ils écrivirent "abolition du règne de l'universalité abstraite", et ainsi de suite.
La substitution de cette phraséologie philosophique aux développements français, ils la baptisèrent : "philosophie de l'action", "socialisme vrai", "science allemande du socialisme", "justification philosophique du socialisme"' etc.
De cette façon on émascula formellement la littérature socialiste et communiste française. Et, comme elle cessait d'être l'expression de la lutte d'une classe contre une autre entre les mains des Allemands, ceux-ci se félicitèrent de s'être élevés au-dessus de l'"étroitesse française" et d'avoir défendu non pas de vrais besoins, mais le besoin du vrai; non pas les intérêts du prolétaire, mais les intérêts de l'être humain, de l'homme en général, de l'homme qui n'appartient à aucune classe ni à aucune réalité et qui n'existe que dans le ciel embrumé de l'imagination philosophique.
Ce socialisme allemand, qui prenait si solennellement au sérieux ses maladroits exercices d'écolier et qui les claironnait avec un si bruyant charlatanisme, perdit cependant peu à peu son innocence pédantesque.
Le combat de la bourgeoisie allemande et surtout de la bourgeoisie prussienne contre les féodaux et la monarchie absolue, en un mot le mouvement libéral, devint plus sérieux.
De la sorte, le "vrai" socialisme eut l'occasion tant souhaitée d'opposer au mouvement politique les revendications socialistes. Il put lancer les anathèmes traditionnels contre le libéralisme, le régime représentatif, la concurrence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le droit bourgeois, la liberté et l'égalité bourgeoises; il put prêcher aux masses qu'elles n'avaient rien à gagner, mais au contraire, tout à perdre à ce mouvement bourgeois. Le socialisme allemand oublia, fort à propos, que la critique française, dont il était l'insipide écho, supposait la société bourgeoise moderne avec les conditions matérielles d'existence qui y correspondent et une Constitution politique appropriée, toutes choses que, pour l'Allemagne, il s'agissait précisément encore de conquérir.
Pour les gouvernements absolus de l'Allemagne, avec leur cortège de prêtres, de pédagogues, de hobereaux et de bureaucrates, ce socialisme devint, contre la bourgeoisie menaçante, l'épouvantail rêvé.
Il ajouta son hypocrisie doucereuse aux coups de fouet et aux coups de fusil par lesquels ces mêmes gouvernements répondaient aux émeutes des ouvriers allemands.
Si le "vrai" socialisme devint ainsi une arme contre la bourgeoisie allemande aux mains des gouvernements, il représentait directement, en outre, un intérêt réactionnaire, l'intérêt de la petite bourgeoisie allemande. La classe des petits bourgeois léguée par le XVIe siècle, et depuis lors sans cesse renaissante sous des formes diverses, constitue pour l'Allemagne la vraie base sociale du régime établi.
La maintenir, c'est maintenir en Allemagne le régime existant. La suprématie industrielle et politique de la grande bourgeoisie menace cette petite bourgeoisie de déchéance certaine, par suite de la concentration des capitaux, d'une part, et de l'apparition d'un prolétariat révolutionnaire, d'autre part. Le "vrai" socialisme lui parut pouvoir faire d'une pierre deux coups. Il se propagea comme une épidémie.
Des étoffes légères de la spéculation, les socialistes allemands firent un ample vêtement, brodé des fines fleurs de leur rhétorique, tout imprégné d'une chaude rosée sentimentale, et ils en habillèrent le squelette de leurs "vérités éternelles", ce qui, auprès d'un tel public, ne fit qu'activer l'écoulement de leur marchandise.
De son côté, le socialisme allemand comprit de mieux en mieux que c'était sa vocation d'être le représentant grandiloquent de cette petite bourgeoisie.
Il proclama que la nation allemande était la nation exemplaire et le philistin allemand, l'homme exemplaire. A toutes les infamies de cet homme exemplaire, il donna un sens occulte, un sens supérieur et socialiste qui leur faisait signifier le contraire de ce qu'elles étaient. Il alla jusqu'au bout, s'élevant contre la tendance "brutalement destructive" du communisme et proclamant qu'il planait impartialement au-dessus de toutes les luttes de classes. A quelques exceptions près, toutes les publications prétendues socialistes ou communistes qui circulent en Allemagne appartiennent à cette sale et énervante littérature [7].
Notes :
[1] Il s'agit du mouvement de la réforme du droit électoral dont le bill fut adopté par la Chambre des Communes en 1831 et ratifié par la Chambre des Lords en juin 1832 Cette réforme visait à saper le monopole politique des aristocrates —propriétaires fonciers et magnats de la finance— et ouvrit l'accès du parlement aux représentants de la bourgeoisie industrielle. Le prolétariat et la petite bourgeoisie, les principaux protagonistes de la lutte pour la réforme, furent dupés par la bourgeoisie libérale et n'obtinrent pas de droits électoraux. (N.R.)
[2] Il ne s'agit pas de la Restauration anglaise de 1660-1689, mais de la Restauration française de 1814-1830. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[3] Légitimistes, partisans de la dynastie "légitime" des Bourbons détrônés en 1830 qui représentait les intérêts de la grande propriété terrienne héréditaire. Dans leur lutte contre la dynastie régnante des Orléans, qui s'appuyait sur l'aristocratie financière et la grande bourgeoisie, les légitimistes recouraient souvent à la démagogie sociale, se faisant passer pour défenseurs des travailleurs contre les exploiteurs bourgeois. (N.R.)
[4] La "Jeune Angleterre", groupe de politiciens et hommes de lettre anglais appartenant au parti conservateur (les tories), formé au début des années 40 du XIX° siècle. Traduisant le mécontentement de l'aristocratie foncière contre l'accroissement de la puissance économique et politique de la bourgeoisie, les hommes d'action de la "Jeune Angleterre" avaient recours à des procédés démagogiques pour utiliser la classe ouvrière dans leur lutte contre la bourgeoisie. (N.R.)
[5] Cela concerne principalement l'Allemagne où l'aristocratie agraire et les hobereaux exploitent la majeure partie de leurs terres pour leur propre compte, à l'aide des gérants; ils sont en outre de gros propriétaires de sucreries et d'entreprises vinicoles. Les plus riches aristocrates anglais n'en sont pas encore là; toutefois ils savent comment il faut récupérer les pertes occasionnées par les chutes de rente, en se faisant représenter par des fondateurs de sociétés anonymes plus ou moins douteuses (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[6] Sismondi Jean Charles Léonard (Sismonde de) (1773-1842), historien et économiste suisse, représentant du socialisme petit-bourgeois. Sismondi ne comprenait pas les tendances progressistes de la grande production capitaliste et cherchait les modèles dans les vieux us et coutumes; i1 estima nécessaire de suivre l'exemple des anciennes corporations dans l'organisation de l'industrie et, dans l'agriculture celui de la vieille agriculture patriarcale bien que cela ne correspondît point aux conditions économiques modifiées. (N.R.)
[7] La tourmente révolutionnaire de 1848 a balayé toute cette pitoyable école et fait passer à ses partisans le goût de faire encore du socialisme. Le principal représentant et le type classique de cette école est Karl Grün. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
Karl Grün (1817-1887), publiciste petit-bourgeois allemand. (N.R.)
à suivre
K. Marx - F. Engels
III. Littérature socialiste et communiste
1. Le socialisme réactionnaire
Par leur position historique, les aristocraties française et anglaise se trouvèrent appelées à écrire des pamphlets contre la société bourgeoise. Dans la révolution française de juillet 1830, dans le mouvement anglais pour la Réforme [1] elles avaient succombé une fois de plus sous les coups de cette arriviste abhorrée. Pour elles, il ne pouvait plus être question d'une lutte politique sérieuse. Il ne leur restait plus que la lutte littéraire. Or, même dans le domaine littéraire, la vieille phraséologie de la Restauration [2] était devenue impossible. Pour se créer des sympathies, il fallait que l'aristocratie fît semblant de perdre de vue ses intérêts propres et de dresser son acte d'accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satisfaction de chansonner son nouveau maître et d'oser lui fredonner à l'oreille des prophéties d'assez mauvais augure.
Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l'avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au cœur, son impuissance absolue à comprendre la marche de l'histoire moderne était toujours assurée d'un effet comique.
En guise de drapeau, ces messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d'attirer à eux le peuple; mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux dont s'ornait leur derrière et il se dispersa avec de grands éclats de rire irrévérencieux.
Une partie des légitimistes [3] français et la Jeune Angleterre [4] ont donné au monde ce spectacle.
Quand les champions de la féodalité démontrent que le mode d'exploitation féodal était autre que celui de la bourgeoisie, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la féodalité exploitait dans des circonstances et des conditions tout à fait différentes et aujourd'hui périmées. Quand ils font remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat moderne n'existait pas, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la bourgeoisie, précisément, a nécessairement jailli de leur organisation sociale.
Ils déguisent si peu, d'ailleurs, le caractère réactionnaire de leur critique que leur principal grief contre la bourgeoisie est justement de dire qu'elle assure, sous son régime le développement d'une classe qui fera sauter tout l'ancien ordre social.
Ils reprochent plus encore à la bourgeoisie d'avoir produit un prolétariat révolutionnaire que d'avoir créé le prolétariat en général.
Aussi dans la lutte politique prennent-ils une part active à toutes les mesures de violence contre la classe ouvrière. Et dans leur vie de tous les jours, en dépit de leur phraséologie pompeuse, ils s'accommodent très bien de cueillir les pommes d'or et de troquer la fidélité, l'amour et l'honneur contre le commerce de la laine, de la betterave à sucre et de l'eau-de-vie [5].
De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent toujours la main dans la main, de même le socialisme clérical marche côte à côte avec le socialisme féodal.
Rien n'est plus facile que de donner une teinture de socialisme à l'ascétisme chrétien. Le christianisme ne s'est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le mariage, l'Etat ? Et à leur place n'a-t-il pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l'Eglise ? Le socialisme chrétien n'est que l'eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l'aristocratie.
b) Le socialisme petit-bourgeois
L'aristocratie féodale n'est pas la seule classe qu'ait ruinée la bourgeoisie, elle n'est pas la seule classe dont les conditions d'existence s'étiolent et dépérissent dans la société bourgeoise moderne. Les bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où l'industrie et le commerce sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie florissante.
Dans les pays où s'épanouit la civilisation moderne, il s'est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie; fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse; mais, par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l'heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l'agriculture par des contremaîtres et des employés.
Dans les pays comme la France, où les paysans forment bien plus de la moitié de la population, il est naturel que des écrivains qui prenaient fait et cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique du régime bourgeois des critères petits-bourgeois et paysans et qu'ils aient pris parti pour les ouvriers du point de vue de la petite bourgeoisie. Ainsi, se forma le socialisme petit-bourgeois. Sismondi [6] est le chef de cette littérature, non seulement en France, mais en Angleterre aussi.
Ce socialisme analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d'une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l'anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d'extermination industrielle des nations entre elles, la dissolution des vieilles moeurs, des vieilles relations familiales, des vieilles nationalités.
A en juger toutefois d'après son contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les anciens moyens de production et d'échange, et, avec eux, l'ancien régime de propriété et toute l'ancienne société, ou bien il entend faire entrer de force les moyens modernes de production et d'échange dans le cadre étroit de l'ancien régime de propriété qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l'un et l'autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnaire et utopique.
Pour la manufacture, le régime corporatif; pour l'agriculture, le régime patriarcal : voilà son dernier mot.
Au dernier terme de son évolution, cette école est tombée dans le lâche marasme des lendemains d'ivresse.
c) Le socialisme allemand ou socialisme "vrai"
La littérature socialiste et communiste de la France, née sous la pression d'une bourgeoisie dominante, expression littéraire de la révolte contre cette domination, fut introduite en Allemagne au moment où la bourgeoisie commençait sa lutte contre l'absolutisme féodal.
Philosophes, demi-philosophes et beaux esprits allemands se jetèrent avidement sur cette littérature, mais ils oublièrent seulement qu'avec l'importation de la littérature française en Allemagne, les conditions de vie de la France n'y avaient pas été simultanément introduites. Par rapport aux conditions de vie allemandes, cette littérature française perdait toute signification pratique immédiate et prit un caractère purement littéraire. Elle ne devait plus paraître qu'une spéculation oiseuse sur la réalisation de la nature humaine. Ainsi, pour les philosophes allemands du XVIIIe siècle, les revendications de la première Révolution française n'étaient que les revendications de la "raison pratique" en général, et les manifestations de la volonté des bourgeois révolutionnaires de France n'exprimaient à leurs yeux que les lois de la volonté pure, de la volonté telle qu'elle doit être, de la volonté véritablement humaine.
L'unique travail des littérateurs allemands, ce fut de mettre à l'unisson les nouvelles idées françaises et leur vieille conscience philosophique, ou plutôt de s'approprier les idées françaises en partant de leur point de vue philosophique.
Ils se les approprièrent comme on fait d'une langue étrangère par la traduction.
On sait comment les moines recouvraient les manuscrits des oeuvres classiques de l'antiquité païenne d'absurdes légendes de saints catholiques. A l'égard de la littérature française profane, les littérateurs allemands procédèrent inversement. Ils glissèrent leurs insanités philosophiques sous l'original français. Par exemple, sous la critique française du régime de l'argent, ils écrivirent "aliénation de la nature humaine", sous la critique française de l'Etat bourgeois, ils écrivirent "abolition du règne de l'universalité abstraite", et ainsi de suite.
La substitution de cette phraséologie philosophique aux développements français, ils la baptisèrent : "philosophie de l'action", "socialisme vrai", "science allemande du socialisme", "justification philosophique du socialisme"' etc.
De cette façon on émascula formellement la littérature socialiste et communiste française. Et, comme elle cessait d'être l'expression de la lutte d'une classe contre une autre entre les mains des Allemands, ceux-ci se félicitèrent de s'être élevés au-dessus de l'"étroitesse française" et d'avoir défendu non pas de vrais besoins, mais le besoin du vrai; non pas les intérêts du prolétaire, mais les intérêts de l'être humain, de l'homme en général, de l'homme qui n'appartient à aucune classe ni à aucune réalité et qui n'existe que dans le ciel embrumé de l'imagination philosophique.
Ce socialisme allemand, qui prenait si solennellement au sérieux ses maladroits exercices d'écolier et qui les claironnait avec un si bruyant charlatanisme, perdit cependant peu à peu son innocence pédantesque.
Le combat de la bourgeoisie allemande et surtout de la bourgeoisie prussienne contre les féodaux et la monarchie absolue, en un mot le mouvement libéral, devint plus sérieux.
De la sorte, le "vrai" socialisme eut l'occasion tant souhaitée d'opposer au mouvement politique les revendications socialistes. Il put lancer les anathèmes traditionnels contre le libéralisme, le régime représentatif, la concurrence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le droit bourgeois, la liberté et l'égalité bourgeoises; il put prêcher aux masses qu'elles n'avaient rien à gagner, mais au contraire, tout à perdre à ce mouvement bourgeois. Le socialisme allemand oublia, fort à propos, que la critique française, dont il était l'insipide écho, supposait la société bourgeoise moderne avec les conditions matérielles d'existence qui y correspondent et une Constitution politique appropriée, toutes choses que, pour l'Allemagne, il s'agissait précisément encore de conquérir.
Pour les gouvernements absolus de l'Allemagne, avec leur cortège de prêtres, de pédagogues, de hobereaux et de bureaucrates, ce socialisme devint, contre la bourgeoisie menaçante, l'épouvantail rêvé.
Il ajouta son hypocrisie doucereuse aux coups de fouet et aux coups de fusil par lesquels ces mêmes gouvernements répondaient aux émeutes des ouvriers allemands.
Si le "vrai" socialisme devint ainsi une arme contre la bourgeoisie allemande aux mains des gouvernements, il représentait directement, en outre, un intérêt réactionnaire, l'intérêt de la petite bourgeoisie allemande. La classe des petits bourgeois léguée par le XVIe siècle, et depuis lors sans cesse renaissante sous des formes diverses, constitue pour l'Allemagne la vraie base sociale du régime établi.
La maintenir, c'est maintenir en Allemagne le régime existant. La suprématie industrielle et politique de la grande bourgeoisie menace cette petite bourgeoisie de déchéance certaine, par suite de la concentration des capitaux, d'une part, et de l'apparition d'un prolétariat révolutionnaire, d'autre part. Le "vrai" socialisme lui parut pouvoir faire d'une pierre deux coups. Il se propagea comme une épidémie.
Des étoffes légères de la spéculation, les socialistes allemands firent un ample vêtement, brodé des fines fleurs de leur rhétorique, tout imprégné d'une chaude rosée sentimentale, et ils en habillèrent le squelette de leurs "vérités éternelles", ce qui, auprès d'un tel public, ne fit qu'activer l'écoulement de leur marchandise.
De son côté, le socialisme allemand comprit de mieux en mieux que c'était sa vocation d'être le représentant grandiloquent de cette petite bourgeoisie.
Il proclama que la nation allemande était la nation exemplaire et le philistin allemand, l'homme exemplaire. A toutes les infamies de cet homme exemplaire, il donna un sens occulte, un sens supérieur et socialiste qui leur faisait signifier le contraire de ce qu'elles étaient. Il alla jusqu'au bout, s'élevant contre la tendance "brutalement destructive" du communisme et proclamant qu'il planait impartialement au-dessus de toutes les luttes de classes. A quelques exceptions près, toutes les publications prétendues socialistes ou communistes qui circulent en Allemagne appartiennent à cette sale et énervante littérature [7].
Notes :
[1] Il s'agit du mouvement de la réforme du droit électoral dont le bill fut adopté par la Chambre des Communes en 1831 et ratifié par la Chambre des Lords en juin 1832 Cette réforme visait à saper le monopole politique des aristocrates —propriétaires fonciers et magnats de la finance— et ouvrit l'accès du parlement aux représentants de la bourgeoisie industrielle. Le prolétariat et la petite bourgeoisie, les principaux protagonistes de la lutte pour la réforme, furent dupés par la bourgeoisie libérale et n'obtinrent pas de droits électoraux. (N.R.)
[2] Il ne s'agit pas de la Restauration anglaise de 1660-1689, mais de la Restauration française de 1814-1830. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[3] Légitimistes, partisans de la dynastie "légitime" des Bourbons détrônés en 1830 qui représentait les intérêts de la grande propriété terrienne héréditaire. Dans leur lutte contre la dynastie régnante des Orléans, qui s'appuyait sur l'aristocratie financière et la grande bourgeoisie, les légitimistes recouraient souvent à la démagogie sociale, se faisant passer pour défenseurs des travailleurs contre les exploiteurs bourgeois. (N.R.)
[4] La "Jeune Angleterre", groupe de politiciens et hommes de lettre anglais appartenant au parti conservateur (les tories), formé au début des années 40 du XIX° siècle. Traduisant le mécontentement de l'aristocratie foncière contre l'accroissement de la puissance économique et politique de la bourgeoisie, les hommes d'action de la "Jeune Angleterre" avaient recours à des procédés démagogiques pour utiliser la classe ouvrière dans leur lutte contre la bourgeoisie. (N.R.)
[5] Cela concerne principalement l'Allemagne où l'aristocratie agraire et les hobereaux exploitent la majeure partie de leurs terres pour leur propre compte, à l'aide des gérants; ils sont en outre de gros propriétaires de sucreries et d'entreprises vinicoles. Les plus riches aristocrates anglais n'en sont pas encore là; toutefois ils savent comment il faut récupérer les pertes occasionnées par les chutes de rente, en se faisant représenter par des fondateurs de sociétés anonymes plus ou moins douteuses (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[6] Sismondi Jean Charles Léonard (Sismonde de) (1773-1842), historien et économiste suisse, représentant du socialisme petit-bourgeois. Sismondi ne comprenait pas les tendances progressistes de la grande production capitaliste et cherchait les modèles dans les vieux us et coutumes; i1 estima nécessaire de suivre l'exemple des anciennes corporations dans l'organisation de l'industrie et, dans l'agriculture celui de la vieille agriculture patriarcale bien que cela ne correspondît point aux conditions économiques modifiées. (N.R.)
[7] La tourmente révolutionnaire de 1848 a balayé toute cette pitoyable école et fait passer à ses partisans le goût de faire encore du socialisme. Le principal représentant et le type classique de cette école est Karl Grün. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
Karl Grün (1817-1887), publiciste petit-bourgeois allemand. (N.R.)
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III. Littérature socialiste et communiste suite
2. Le socialisme conservateur ou bourgeois
Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise.
Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l'on est allé jusqu'à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets.
Citons, comme exemple, la Philosophie de la misère de Proudhon.
Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dessolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie; comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu'il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d'entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l'inviter, au fond, à s'en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu'il s'en fait.
Une autre forme de socialisme, moins systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout mouvement révolutionnaire, en leur démontrant que ce n'était pas telle ou telle transformation politique, mais seulement une transformation des conditions de la vie matérielle, des rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez que, par transformation des conditions de la vie matérielle, ce socialisme n'entend aucunement l'abolition du régime de production bourgeois, laquelle n'est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l'Etat.
Le socialisme bourgeois n'atteint son expression adéquate que lorsqu'il devient une simple figure de rhétorique.
Le libre-échange, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des droits protecteurs, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des prisons cellulaires, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, le seul qu'il ait dit sérieusement.
Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des bourgeois - dans l'intérêt de la classe ouvrière.
3. Le socialisme et le communisme critico-utopiques
Il ne s'agit pas ici de la littérature qui, dans toutes les grandes révolutions modernes, a formulé les revendications du prolétariat (écrits de Babeuf, etc.).
Les premières tentatives directes du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un temps d'effervescence générale, dans la période du renversement de la société féodale, échouèrent nécessairement, tant du fait de l'état embryonnaire du prolétariat lui-même que du fait de l'absence des conditions matérielles de son émancipation, conditions qui ne peuvent être que le résultat de l'époque bourgeoise. La littérature révolutionnaire qui accompagnait ces premiers mouvements du prolétariat a forcément un contenu réactionnaire. Elle préconise un ascétisme universel et un égalitarisme grossier.
Les systèmes socialistes et communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon , de Fourier, d'Owen, etc., font leur apparition dans la première période de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite ci-dessus (voir "Bourgeois et prolétaires").
Les inventeurs de ces systèmes se rendent bien compte de l'antagonisme des classes, ainsi que de l'action d'éléments dissolvants dans la société dominante elle-même. Mais ils n'aperçoivent du côté du prolétariat aucune initiative historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre.
Comme le développement de l'antagonisme des classes marche de pair avec le développement de l'industrie, ils n'aperçoivent pas davantage les conditions matérielles de l'émancipation du prolétariat et se mettent en quête d'une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces conditions.
A l'activité sociale, ils substituent leur propre ingéniosité; aux conditions historiques de l'émancipation, des conditions fantaisistes; à l'organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe, une organisation de la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux, l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.
Dans la confection de ces plans, toutefois, ils ont conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce qu'elle est la classe la plus souffrante. Pour eux le prolétariat n'existe que sous cet aspect de la classe la plus souffrante.
Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de la société, même les plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière sans distinction, et même ils s'adressent de préférence à la classe régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleure des sociétés possibles.
Ils repoussent donc toute action politique et surtout toute action révolutionnaire; ils cherchent à atteindre leur but par des moyens pacifiques et essayent de frayer un chemin au nouvel évangile social par la force de l'exemple, par des expériences en petit qui échouent naturellement toujours.
La peinture fantaisiste de la société future, à une époque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre situation d'une manière elle-même fantaisiste, correspond aux premières aspirations instinctives des ouvriers vers une transformation complète de la société.
Mais les écrits socialistes et communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent la société existante dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, en leur temps, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la société future - suppression de l'antagonisme entre la ville et la campagne, abolition de la famille, du gain privé et du travail salarié, proclamation de l'harmonie sociale et transformation de l'Etat en une simple administration de la production - , toutes ces propositions ne font qu'annoncer la disparition de l'antagonisme de classe, antagonisme qui commence seulement à se dessiner et dont les faiseurs de systèmes ne connaissent encore que les premières formes indistinctes et confuses. Aussi, ces propositions n'ont-elles encore qu'un sens purement utopique.
L'importance du socialisme et du communisme critico-utopiques est en raison inverse du développement historique. A mesure que la lutte des classes s'accentue et prend forme, cette façon de s'élever au-dessus d'elle par l'imagination, cette opposition imaginaire qu'on lui fait, perdent toute valeur pratique, toute justification théorique. C'est pourquoi, si, à beaucoup d'égards, les auteurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes que forment leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces disciples s'obstinent à maintenir les vieilles conceptions de leurs maîtres en face de l'évolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes. Ils continuent à rêver la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales - établissement de phalanstères isolés [8], création de home-colonies, fondation d'une petite Icarie [9], édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem, - et, pour la construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire appel au coeur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs dépeints plus haut et ne s'en distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l'efficacité miraculeuse de leur science sociale.
Ils s'opposent donc avec acharnement à toute action politique de la classe ouvrière, une pareille action ne pouvant provenir, à leur avis, que d'un manque de foi aveugle dans le nouvel évangile.
Les owenistes en Angleterre, les fouriéristes en France réagissent les uns contre les chartistes [10], les autres contre les réformistes [11].
Notes :
[8] Le phalanstère était le nom des colonies socialistes imaginées par Fourier. Cabet a donné le nom d'Icarie à son pays utopique, et plus tard à sa colonie communiste en Amérique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[9] Home-colonies (colonies à l'intérieur du pays). Owen appelait de ce nom ses sociétés communistes modèles. Les phalanstères étaient des palais sociaux imaginés par Fourier. On donnait le nom d'Icarie au pays utopique dont Cabet a décrit les institutions communistes. (Note d'Engels pour l'édition Allemande de 1890).
[10] Le chartisme, mouvement révolutionnaire de masse des ouvriers anglais dû à la pénible situation économique et à l'arbitraire politique. Le mouvement débuta vers 1840 par des meetings et des manifestations grandioses et se poursuivit, discontinu, jusqu'en 1850 environ. L'absence d'une direction révolutionnaire conséquente et d'un programme nettement défini fut la cause essentielle des insuccès du mouvement chartiste. (N.R.)
[11] Allusion aux partisans du journal La Réforme (édité à Paris de 1848 à 1851), qui préconisaient l'instauration de la république et la mise en pratique de réformes sociales et démocratiques. (N.R.)
2. Le socialisme conservateur ou bourgeois
Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise.
Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l'on est allé jusqu'à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets.
Citons, comme exemple, la Philosophie de la misère de Proudhon.
Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dessolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie; comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu'il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d'entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l'inviter, au fond, à s'en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu'il s'en fait.
Une autre forme de socialisme, moins systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout mouvement révolutionnaire, en leur démontrant que ce n'était pas telle ou telle transformation politique, mais seulement une transformation des conditions de la vie matérielle, des rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez que, par transformation des conditions de la vie matérielle, ce socialisme n'entend aucunement l'abolition du régime de production bourgeois, laquelle n'est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l'Etat.
Le socialisme bourgeois n'atteint son expression adéquate que lorsqu'il devient une simple figure de rhétorique.
Le libre-échange, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des droits protecteurs, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des prisons cellulaires, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, le seul qu'il ait dit sérieusement.
Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des bourgeois - dans l'intérêt de la classe ouvrière.
3. Le socialisme et le communisme critico-utopiques
Il ne s'agit pas ici de la littérature qui, dans toutes les grandes révolutions modernes, a formulé les revendications du prolétariat (écrits de Babeuf, etc.).
Les premières tentatives directes du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un temps d'effervescence générale, dans la période du renversement de la société féodale, échouèrent nécessairement, tant du fait de l'état embryonnaire du prolétariat lui-même que du fait de l'absence des conditions matérielles de son émancipation, conditions qui ne peuvent être que le résultat de l'époque bourgeoise. La littérature révolutionnaire qui accompagnait ces premiers mouvements du prolétariat a forcément un contenu réactionnaire. Elle préconise un ascétisme universel et un égalitarisme grossier.
Les systèmes socialistes et communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon , de Fourier, d'Owen, etc., font leur apparition dans la première période de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite ci-dessus (voir "Bourgeois et prolétaires").
Les inventeurs de ces systèmes se rendent bien compte de l'antagonisme des classes, ainsi que de l'action d'éléments dissolvants dans la société dominante elle-même. Mais ils n'aperçoivent du côté du prolétariat aucune initiative historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre.
Comme le développement de l'antagonisme des classes marche de pair avec le développement de l'industrie, ils n'aperçoivent pas davantage les conditions matérielles de l'émancipation du prolétariat et se mettent en quête d'une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces conditions.
A l'activité sociale, ils substituent leur propre ingéniosité; aux conditions historiques de l'émancipation, des conditions fantaisistes; à l'organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe, une organisation de la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux, l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.
Dans la confection de ces plans, toutefois, ils ont conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce qu'elle est la classe la plus souffrante. Pour eux le prolétariat n'existe que sous cet aspect de la classe la plus souffrante.
Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de la société, même les plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière sans distinction, et même ils s'adressent de préférence à la classe régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleure des sociétés possibles.
Ils repoussent donc toute action politique et surtout toute action révolutionnaire; ils cherchent à atteindre leur but par des moyens pacifiques et essayent de frayer un chemin au nouvel évangile social par la force de l'exemple, par des expériences en petit qui échouent naturellement toujours.
La peinture fantaisiste de la société future, à une époque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre situation d'une manière elle-même fantaisiste, correspond aux premières aspirations instinctives des ouvriers vers une transformation complète de la société.
Mais les écrits socialistes et communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent la société existante dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, en leur temps, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la société future - suppression de l'antagonisme entre la ville et la campagne, abolition de la famille, du gain privé et du travail salarié, proclamation de l'harmonie sociale et transformation de l'Etat en une simple administration de la production - , toutes ces propositions ne font qu'annoncer la disparition de l'antagonisme de classe, antagonisme qui commence seulement à se dessiner et dont les faiseurs de systèmes ne connaissent encore que les premières formes indistinctes et confuses. Aussi, ces propositions n'ont-elles encore qu'un sens purement utopique.
L'importance du socialisme et du communisme critico-utopiques est en raison inverse du développement historique. A mesure que la lutte des classes s'accentue et prend forme, cette façon de s'élever au-dessus d'elle par l'imagination, cette opposition imaginaire qu'on lui fait, perdent toute valeur pratique, toute justification théorique. C'est pourquoi, si, à beaucoup d'égards, les auteurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes que forment leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces disciples s'obstinent à maintenir les vieilles conceptions de leurs maîtres en face de l'évolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes. Ils continuent à rêver la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales - établissement de phalanstères isolés [8], création de home-colonies, fondation d'une petite Icarie [9], édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem, - et, pour la construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire appel au coeur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs dépeints plus haut et ne s'en distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l'efficacité miraculeuse de leur science sociale.
Ils s'opposent donc avec acharnement à toute action politique de la classe ouvrière, une pareille action ne pouvant provenir, à leur avis, que d'un manque de foi aveugle dans le nouvel évangile.
Les owenistes en Angleterre, les fouriéristes en France réagissent les uns contre les chartistes [10], les autres contre les réformistes [11].
Notes :
[8] Le phalanstère était le nom des colonies socialistes imaginées par Fourier. Cabet a donné le nom d'Icarie à son pays utopique, et plus tard à sa colonie communiste en Amérique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[9] Home-colonies (colonies à l'intérieur du pays). Owen appelait de ce nom ses sociétés communistes modèles. Les phalanstères étaient des palais sociaux imaginés par Fourier. On donnait le nom d'Icarie au pays utopique dont Cabet a décrit les institutions communistes. (Note d'Engels pour l'édition Allemande de 1890).
[10] Le chartisme, mouvement révolutionnaire de masse des ouvriers anglais dû à la pénible situation économique et à l'arbitraire politique. Le mouvement débuta vers 1840 par des meetings et des manifestations grandioses et se poursuivit, discontinu, jusqu'en 1850 environ. L'absence d'une direction révolutionnaire conséquente et d'un programme nettement défini fut la cause essentielle des insuccès du mouvement chartiste. (N.R.)
[11] Allusion aux partisans du journal La Réforme (édité à Paris de 1848 à 1851), qui préconisaient l'instauration de la république et la mise en pratique de réformes sociales et démocratiques. (N.R.)
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
1945-1953 : la destruction des "Allemands ethniques" et des prisonniers de guerre allemands en Yougoslavie
En parcourant la presse européenne et américaine, on a l'impression que la Seconde Guerre mondiale doit être périodiquement ressuscitée pour crédibiliser les demandes financières d'un groupe ethnique aux dépens des autres. Les morts civils des vaincus du conflit sont, pour la plupart, passés sous silence. L'historiographie est d'ailleurs fondée sur une distinction nette et polémique entre les « mauvais fascistes » qui ont perdu et les « bons antifascistes » qui ont gagné, et peu d'historiens sont prêts à enquêter dans l'ambiguïté grise qui sépare les deux camps. Les pertes militaires et civiles allemandes, pendant et surtout après la Seconde Guerre mondiale, sont ainsi occultées dans les mass-media, même si une large littérature spécialisée existe sur le sujet. Ce silence, dû en grande partie à la négligence académique, mérite une enquête attentive. Pourquoi, par exemple, les pertes civiles allemandes, et tout particulièrement celles, gigantesques, qui sont survenues après guerre chez les « Allemands ethniques » - ou Volksdeutsche -, sont-elles abordées aussi sommairement dans les manuels scolaires d'histoire alors que les victimes se comptent par millions ?
Le traitement infligé à ces civils en Yougoslavie après 1945 peut être considéré comme un cas classique de « nettoyage ethnique » à grande échelle. Un examen attentif de ces tueries de masse présente des problèmes historiques et légaux, surtout quand on examine la loi internationale moderne, notamment celle qui "fonde" le Tribunal des Crimes de Guerre de La Haye qui s'occupe des crimes de guerre survenus dans les Balkans en 1991-1995. Or le triste sort des Allemands ethniques de Yougoslavie pendant et après la Seconde Guerre mondiale ne devrait pas être négligé. Pourquoi les souffrances de certaines nations ou de certains groupes ethniques sont-elles ignorées, alors que celles d'autres nations et groupes reçoivent l'attention sympathique des media et des politiciens occidentaux ?
Au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, plus d'un million et demi d'Allemands ethniques vivaient dans l'Europe du Sud-Est - Yougoslavie, Hongrie et Roumanie. En raison de leur résidence au long du Danube, ces gens étaient connus sous le nom populaire de « Souabes du Danube » ou Donauschwaben. La plupart étaient les descendants des colons qui vinrent dans cette région fertile aux XIIe et XVIIIe siècles, à la suite de la libération de la Hongrie du joug turc. Pendant des siècles, le Saint Empire Romain et ensuite l'Empire des Habsbourg luttèrent contre la domination turque dans les Balkans, et résistèrent à l"'islamisation" de l'Europe. Dans cette lutte, les Allemands du Danube étaient vus comme le rempart de la civilisation occidentale et donc tenus en haute estime par l'empire autrichien (et plus tard austro-hongrois) en raison de leur productivité agricole comme de leurs prouesses militaires. Le Saint Empire Romain et l'Empire des Habsbourg étaient des entités multiculturelles et multinationales au vrai sens du terme, dans lesquelles des groupes ethniques divers vécurent pendant des siècles dans une harmonie relative.
Après la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, qui provoqua l'effondrement de l'empire des Habsbourg, et après le traité de Versailles de 1919, le statut juridique des Donauschwaben allemands devint incertain. Quand le régime national-socialiste fut établi en Allemagne en 1933, les Donauschwaben comptaient parmi les plus de douze millions d'Allemands ethniques qui vivaient en Europe centrale et orientale et en dehors des frontières du Reich allemand. Beaucoup de ces gens furent inclus dans le Reich suite à l'incorporation de l'Autriche et de la région des Sudètes en 1938, de la Tchécoslovaquie en 1939, et de portions de la Pologne à la fin de 1939. La « question allemande », c'est-à-dire la lutte pour l'autodétermination des Allemands ethniques en dehors des frontières du Reich allemand, fut un facteur important dans l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Même après 1939, plus de trois millions d'entre eux restèrent en dehors des frontières du Reich élargi notamment en Roumanie, en Yougoslavie, en Hongrie et en Union Soviétique.
Le premier Etat yougoslave de 1919-1941 avait une population de quelque 14 millions de gens de diverses cultures et religions. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la Yougoslavie incluait près de six millions de Serbes, environ trois millions de Croates, plus d'un million de Slovènes, quelque deux millions de Bosniaques musulmans, un million d'Albanais au Kossovo, a peu près un demi-million d'Allemands et un autre demi-million de Magyars.
Après l'effondrement de la Yougoslavie en avril 1941, suivi par une rapide avance militaire allemande, environ 200 000 Allemands devinrent automatiquement citoyens de l'Etat Indépendant de Croatie nouvellement établi, un pays dont les autorités militaires et civiles restèrent alliées au Troisième Reich jusqu'à la dernière semaine de la guerre en Europe. La plupart des Allemands restants - environ 300 000 dans la région de Voïvodine - passèrent sous la juridiction de la Hongrie, qui incorpora cette région pendant la guerre (après 1945, elle fut rattachée à la partie serbe de la Yougoslavie).
Le sort des Allemands ethniques devint sinistre pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, surtout après la fondation de la seconde Yougoslavie, Etat communiste multiethnique dirigé par le maréchal Josip Broz Tito. Vers la fin d'octobre 1944, les forces de guérilla de Tito, aidées par l'avance soviétique et généreusement assistées par les fournitures aériennes des Alliés occidentaux, prirent le contrôle de Belgrade, la capitale serbe qui servit plus tard de capitale à la nouvelle Yougoslavie. L'un des premiers actes juridiques du nouveau régime communiste fut le décret du 21 novembre 1944 sur la « décision concernant le transfert des biens de l'ennemi dans la propriété de l'Etat ». Il déclarait « ennemis du peuple » les citoyens d'origine allemande, et les privait de droits civiques. Le décret ordonnait aussi la confiscation par le gouvernement de tous les biens, sans compensation, des Allemands ethniques de Yougoslavie auxquels une loi additionnelle, promulguée à Belgrade le 6 février 1945, retira la citoyenneté yougoslave.
A la fin de 1944 - alors que les forces communistes avaient déjà pris le contrôle de l'est des Balkans, Bulgarie, Serbie et Macédoine -, l'Etat de Croatie, allié aux Allemands, tenait encore bon. Cependant, au début du mois d'avril 1945, les troupes allemandes, en même temps que les troupes et les civils croates, commencèrent à faire retraite vers le sud de l'Autriche, notamment vers la Carinthie. Pendant les deux derniers mois de la guerre, la majorité des Volksdeutsche de Yougoslavie rejoignirent aussi ce nouveau « grand trek ». La crainte des réfugiés devant la torture et la mort était tout à fait fondée, étant donné l'horrible traitement infligé par les forces soviétiques aux Allemands civils en Prusse orientale et dans d'autres parties de l'Europe de l'Est. A la fin de la guerre, en mai 1945, les autorités allemandes avaient évacué environ 220 000 Allemands de Yougoslavie vers l'Allemagne et l'Autriche. Pourtant, beaucoup restèrent dans leur patrie ancestrale ravagée par la guerre.
Après la fin des combats en Europe, le 8 mai 1945, plus de 200 000 d'entre eux, qui étaient restés en Yougoslavie, devinrent effectivement les captifs du nouveau régime communiste. Quelque 63 635 civils allemands ethniques yougoslaves (femmes, hommes et enfants) périrent sous le règne communiste entre 1945 et 1950 - c'est-à-dire environ 18 % de la population civile allemande. La plupart moururent d'épuisement par le travail forcé et le « nettoyage ethnique », ou de maladie et de malnutrition. Le « miracle économique » tellement vanté par la Yougoslavie titiste et plus tard par les "soixante-huitards" occidentaux dont Michel Rocard, grand admirateur de l'autogestion à la yougoslave, fut, il faut le noter, le résultat direct du labeur de milliers de travailleurs forcés allemands qui, à la fin des années 1940, aidèrent à reconstruire le pays.
Leurs biens, évidemment confisqués, représentaient 97 490 petits commerces, usines, magasins, fermes et affaires diverses. Les biens immobiliers et terres cultivées spoliées couvraient 637 939 hectares et devinrent propriété de l'Etat yougoslave. D'après un calcul de 1982, la valeur des biens confisqués aux Allemands ethniques de Yougoslavie atteignait 15 milliards de marks, ou environ 7 milliards de dollars US. En prenant en compte l'inflation, cela correspondrait aujourd'hui à 18 milliards de dollars américains. De 1948 à 1985, plus de 87 000 de ces Allemands qui résidaient encore en Yougoslavie se sont installés en RFA et sont devenus automatiquement citoyens allemands.
Tout cela constitua la « solution finale de la question allemande » en Yougoslavie titiste.
Sur le million et demi de Donauschwaben qui vivaient dans le bassin du Danube en 1939-1941, quelque 93 000 servirent durant la Seconde Guerre mondiale dans les forces armées de la Hongrie, de la Croatie et de la Roumanie - des pays de l'Axe, alliés à l'Allemagne - ou dans les forces armées allemandes régulières. Les Allemands ethniques de Hongrie, de Croatie et de Roumanie qui servirent dans les formations militaires de ces pays demeurèrent citoyens de ces Etats respectifs.
De plus, beaucoup servirent dans la division Waffen-SS « Prinz Eugen », qui regroupa quelque 10 000 hommes pendant son existence durant la guerre (cette formation fut nommée en l'honneur du prince Eugène de Savoie, qui avait remporté de grandes victoires contre les forces turques à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe dans les Balkans). S'engager dans la « Prinz Eugen » conférait automatiquement la citoyenneté allemande à la recrue. Mais les pertes de la « Prinz Eugen » furent particulièrement élevées, le gros de la division s'étant rendu après le 8 mai 1945 et quelque 1 700 de ces prisonniers furent tués dans le village de Brezice prés de la frontière croato-slovène, et la moitié restante périt au travail forcé dans les mines de zinc proches de la ville de Bor, en Serbie.
En dehors du « nettoyage ethnique » des civils et soldats allemands du Danube, quelque 70 000 Allemands qui avaient servi dans les forces régulières de la Wehrmacht périrent en captivité en Yougoslavie. La plupart d'entre eux moururent lors de représailles, ou comme travailleurs forcés dans les mines, en construisant des routes, dans des chantiers navals, etc. C'étaient principalement des soldats du « Groupe d'Armée E » qui s'étaient rendus aux autorités militaires britanniques dans le sud de l'Autriche au moment de l'armistice du 8 mai 1945. Les autorités britanniques livrèrent environ 150 000 de ces prisonniers de guerre allemands aux partisans yougoslaves communistes sous prétexte d'un rapatriement ultérieur en Allemagne.
La plupart de ces anciens soldats réguliers de la Wehrmacht périrent dans la Yougoslavie d'après-guerre en trois phases. Pendant la première phase, plus de 7 000 soldats allemands capturés moururent dans les « marches d'expiation » (Suhnemärsche) organisées par les communistes, faisant 1 300 kilomètres depuis la frontière sud de l'Autriche jusqu'à la frontière nord de la Grèce. Pendant la seconde phase, à la fin de l'été 1945, de nombreux soldats allemands en captivité furent sommairement exécutés ou jetés vivants dans de grandes carrières de karst le long de la côte dalmate. Dans la troisième phase, de 1945 à 1955, 50 000 autres périrent comme travailleurs forcés, de malnutrition et d'épuisement. Le nombre total des pertes allemandes en captivité yougoslave après la fin de la guerre - incluant les civils et soldats « allemands du Danube » ethniques, ainsi que les Allemands « du Reich » (Reichsdeutsche) - peut donc être estimé à 120 000 assassinés, affamés, tués au travail ou disparus.
Quelle est l'importance de ces chiffres ? Quelles leçons peut-on tirer de ces drames ? Il convient de souligner que le triste sort des civils allemands des Balkans n'est qu'une petite partie de la topographie de la mort communiste. Au total, entre 7 et 10 millions d'Allemands - personnel militaire ou civils - moururent pendant et après la Seconde Guerre mondiale en Europe et en Union Soviétique. La moitié d'entre eux succombèrent dans les derniers mois de la guerre, ou après la reddition sans conditions de l'Allemagne le 8 mai 1945. Les pertes allemandes, à la fois civiles et militaires, furent sensiblement plus élevées pendant la "paix" que pendant la guerre.
Durant les mois qui précédèrent et suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ethniques furent tués, torturés et dépossédés dans toute l'Europe orientale et centrale, notamment en Silésie, en Prusse orientale, en Poméranie et dans les Sudètes. En tout 12 à 15 millions d'Allemands s'enfuirent ou furent chassés de leurs foyers au cours de ce qui reste peut-être le plus grand « nettoyage ethnique » de l'histoire. Sur ce nombre, plus de deux millions de civils allemands furent tués ou perdirent la vie.
Les génocides communistes dans la Yougoslavie d'après-guerre sont rarement abordés par les media des pays qui émergèrent des ruines de la Yougoslavie communiste en 1991, même si, chose remarquable, il y a aujourd'hui dans ces nouveaux pays une plus grande liberté d'expression et de recherche historique que dans les pays d'Europe occidentale. Les élites postcommunistes de Croatie, de Serbie et de Bosnie, largement composées d'anciens communistes, semblent partager un intérêt commun à refouler leur passé criminel concernant le traitement des civils allemands.
L'éclatement de la Yougoslavie en 1990-91, les événements qui y conduisirent, ainsi que la guerre et les atrocités qui suivirent, ne peuvent être compris que dans le cadre de grandes tueries menées par les communistes yougoslaves de 1945 à 1950. Comme nous l'avons déjà noté, le « nettoyage ethnique » n'a rien de nouveau. Même si l'on considère l'ancien dirigeant serbe Slobodan Milosevic et les prévenus croates actuellement jugés par le Tribunal International des Crimes de Guerre de La Haye comme de vils criminels, leurs crimes, soit réels, soit présupposés, demeurent minuscules par rapport à ceux du fondateur de la Yougoslavie communiste, Josip Broz Tito. Tito mena le « nettoyage ethnique » et les tueries de masse sur une bien plus grande échelle, contre les Croates, les Allemands et les Serbes, souvent avec l'aval des gouvernements britannique et américain. Son règne en Yougoslavie (1945-1980), qui coïncida avec l'ère de la « Guerre froide », fut néanmoins généralement soutenu par les puissances occidentales, qui considéraient son régime comme un facteur de stabilité dans cette région de l'Europe.
Par ailleurs, la tragédie des Allemands des Balkans fournit aussi des leçons sur le sort des Etats multiethniques et multiculturels. Deux fois, durant le XXe siècle, la Yougoslavie multiculturelle éclata dans un carnage inutile tout en déclenchant une spirale de haines entre ses groupes ethniques constituants. On peut conclure, par conséquent, que pour des nations et des cultures différentes, sans parler de races différentes, il vaut mieux vivre à part, séparés par des murs, plutôt que de vivre dans une fausse convivialité qui cache des animosités et laisse des ressentiments durables.
Peu de gens pouvaient prévoir les sauvages tueries interethniques qui balayèrent les Balkans après l'effondrement de la Yougoslavie en 1991, et ceci entre des peuples d'origine anthropologique relativement similaire. On ne peut que s'interroger avec inquiétude sur l'avenir des Etats-Unis et de la France ou des tensions communautaires entre les populations autochtones et des masses d'allogènes du Tiers Monde laissent présager un désastre avec des conséquences beaucoup plus sanglantes.
La Yougoslavie multiculturelle fut avant tout la création des dirigeants français, britanniques et américains qui signèrent le Traité de Versailles en 1919, et des dirigeants britanniques, soviétiques et américains qui se rencontrèrent à Yalta et à Postdam en 1945. Les figures politiques qui créèrent la Yougoslavie ex nihilo comprenaient très mal la perception que les différents peuples locaux avaient d'eux-mêmes et de leurs voisins immédiats.
Bien que les morts, les souffrances et les dépossessions subies par les Allemands ethniques des Balkans pendant et après la Seconde Guerre mondiale soient bien connues des autorités allemandes et des historiens indépendants, elles continuent donc à être ignorées dans le reste de l'Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi ? On peut penser que si ces pertes allemandes étaient plus largement discutées et mieux connues, elles stimuleraient probablement une vision alternative de la Seconde Guerre mondiale, et en fait de toute l'histoire du XXe siècle. Une meilleure connaissance des pertes civiles allemandes pendant et après la Seconde Guerre mondiale pourrait aussi encourager une discussion sur la dynamique des sociétés multiculturelles d'aujourd'hui. Or, cette démarche, à son tour, risquerait d'affecter significativement les idées et les mythes dominants qui façonnent l'Europe depuis 1945. Un débat ouvert sur les causes et les conséquences de la Seconde Guerre mondiale ternirait aussi la réputation de nombreux spécialistes et faiseurs d'opinion aux Etats-Unis et en Europe. Il est probable qu'une meilleure connaissance des crimes commis par les Alliés pendant et après la Seconde Guerre mondiale, au nom de « la démocratie », pourrait changer les mythes fondateurs de nombreux États contemporains.
Tomislav SUNIC*,
< tomislav, sunic@zg.htnet.hr >,
* Ecrivain et historien. T. Sunic est auteur de Homo americanus, Child of the Postmodern Age (2007).
En parcourant la presse européenne et américaine, on a l'impression que la Seconde Guerre mondiale doit être périodiquement ressuscitée pour crédibiliser les demandes financières d'un groupe ethnique aux dépens des autres. Les morts civils des vaincus du conflit sont, pour la plupart, passés sous silence. L'historiographie est d'ailleurs fondée sur une distinction nette et polémique entre les « mauvais fascistes » qui ont perdu et les « bons antifascistes » qui ont gagné, et peu d'historiens sont prêts à enquêter dans l'ambiguïté grise qui sépare les deux camps. Les pertes militaires et civiles allemandes, pendant et surtout après la Seconde Guerre mondiale, sont ainsi occultées dans les mass-media, même si une large littérature spécialisée existe sur le sujet. Ce silence, dû en grande partie à la négligence académique, mérite une enquête attentive. Pourquoi, par exemple, les pertes civiles allemandes, et tout particulièrement celles, gigantesques, qui sont survenues après guerre chez les « Allemands ethniques » - ou Volksdeutsche -, sont-elles abordées aussi sommairement dans les manuels scolaires d'histoire alors que les victimes se comptent par millions ?
Le traitement infligé à ces civils en Yougoslavie après 1945 peut être considéré comme un cas classique de « nettoyage ethnique » à grande échelle. Un examen attentif de ces tueries de masse présente des problèmes historiques et légaux, surtout quand on examine la loi internationale moderne, notamment celle qui "fonde" le Tribunal des Crimes de Guerre de La Haye qui s'occupe des crimes de guerre survenus dans les Balkans en 1991-1995. Or le triste sort des Allemands ethniques de Yougoslavie pendant et après la Seconde Guerre mondiale ne devrait pas être négligé. Pourquoi les souffrances de certaines nations ou de certains groupes ethniques sont-elles ignorées, alors que celles d'autres nations et groupes reçoivent l'attention sympathique des media et des politiciens occidentaux ?
Au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, plus d'un million et demi d'Allemands ethniques vivaient dans l'Europe du Sud-Est - Yougoslavie, Hongrie et Roumanie. En raison de leur résidence au long du Danube, ces gens étaient connus sous le nom populaire de « Souabes du Danube » ou Donauschwaben. La plupart étaient les descendants des colons qui vinrent dans cette région fertile aux XIIe et XVIIIe siècles, à la suite de la libération de la Hongrie du joug turc. Pendant des siècles, le Saint Empire Romain et ensuite l'Empire des Habsbourg luttèrent contre la domination turque dans les Balkans, et résistèrent à l"'islamisation" de l'Europe. Dans cette lutte, les Allemands du Danube étaient vus comme le rempart de la civilisation occidentale et donc tenus en haute estime par l'empire autrichien (et plus tard austro-hongrois) en raison de leur productivité agricole comme de leurs prouesses militaires. Le Saint Empire Romain et l'Empire des Habsbourg étaient des entités multiculturelles et multinationales au vrai sens du terme, dans lesquelles des groupes ethniques divers vécurent pendant des siècles dans une harmonie relative.
Après la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, qui provoqua l'effondrement de l'empire des Habsbourg, et après le traité de Versailles de 1919, le statut juridique des Donauschwaben allemands devint incertain. Quand le régime national-socialiste fut établi en Allemagne en 1933, les Donauschwaben comptaient parmi les plus de douze millions d'Allemands ethniques qui vivaient en Europe centrale et orientale et en dehors des frontières du Reich allemand. Beaucoup de ces gens furent inclus dans le Reich suite à l'incorporation de l'Autriche et de la région des Sudètes en 1938, de la Tchécoslovaquie en 1939, et de portions de la Pologne à la fin de 1939. La « question allemande », c'est-à-dire la lutte pour l'autodétermination des Allemands ethniques en dehors des frontières du Reich allemand, fut un facteur important dans l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Même après 1939, plus de trois millions d'entre eux restèrent en dehors des frontières du Reich élargi notamment en Roumanie, en Yougoslavie, en Hongrie et en Union Soviétique.
Le premier Etat yougoslave de 1919-1941 avait une population de quelque 14 millions de gens de diverses cultures et religions. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la Yougoslavie incluait près de six millions de Serbes, environ trois millions de Croates, plus d'un million de Slovènes, quelque deux millions de Bosniaques musulmans, un million d'Albanais au Kossovo, a peu près un demi-million d'Allemands et un autre demi-million de Magyars.
Après l'effondrement de la Yougoslavie en avril 1941, suivi par une rapide avance militaire allemande, environ 200 000 Allemands devinrent automatiquement citoyens de l'Etat Indépendant de Croatie nouvellement établi, un pays dont les autorités militaires et civiles restèrent alliées au Troisième Reich jusqu'à la dernière semaine de la guerre en Europe. La plupart des Allemands restants - environ 300 000 dans la région de Voïvodine - passèrent sous la juridiction de la Hongrie, qui incorpora cette région pendant la guerre (après 1945, elle fut rattachée à la partie serbe de la Yougoslavie).
Le sort des Allemands ethniques devint sinistre pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, surtout après la fondation de la seconde Yougoslavie, Etat communiste multiethnique dirigé par le maréchal Josip Broz Tito. Vers la fin d'octobre 1944, les forces de guérilla de Tito, aidées par l'avance soviétique et généreusement assistées par les fournitures aériennes des Alliés occidentaux, prirent le contrôle de Belgrade, la capitale serbe qui servit plus tard de capitale à la nouvelle Yougoslavie. L'un des premiers actes juridiques du nouveau régime communiste fut le décret du 21 novembre 1944 sur la « décision concernant le transfert des biens de l'ennemi dans la propriété de l'Etat ». Il déclarait « ennemis du peuple » les citoyens d'origine allemande, et les privait de droits civiques. Le décret ordonnait aussi la confiscation par le gouvernement de tous les biens, sans compensation, des Allemands ethniques de Yougoslavie auxquels une loi additionnelle, promulguée à Belgrade le 6 février 1945, retira la citoyenneté yougoslave.
A la fin de 1944 - alors que les forces communistes avaient déjà pris le contrôle de l'est des Balkans, Bulgarie, Serbie et Macédoine -, l'Etat de Croatie, allié aux Allemands, tenait encore bon. Cependant, au début du mois d'avril 1945, les troupes allemandes, en même temps que les troupes et les civils croates, commencèrent à faire retraite vers le sud de l'Autriche, notamment vers la Carinthie. Pendant les deux derniers mois de la guerre, la majorité des Volksdeutsche de Yougoslavie rejoignirent aussi ce nouveau « grand trek ». La crainte des réfugiés devant la torture et la mort était tout à fait fondée, étant donné l'horrible traitement infligé par les forces soviétiques aux Allemands civils en Prusse orientale et dans d'autres parties de l'Europe de l'Est. A la fin de la guerre, en mai 1945, les autorités allemandes avaient évacué environ 220 000 Allemands de Yougoslavie vers l'Allemagne et l'Autriche. Pourtant, beaucoup restèrent dans leur patrie ancestrale ravagée par la guerre.
Après la fin des combats en Europe, le 8 mai 1945, plus de 200 000 d'entre eux, qui étaient restés en Yougoslavie, devinrent effectivement les captifs du nouveau régime communiste. Quelque 63 635 civils allemands ethniques yougoslaves (femmes, hommes et enfants) périrent sous le règne communiste entre 1945 et 1950 - c'est-à-dire environ 18 % de la population civile allemande. La plupart moururent d'épuisement par le travail forcé et le « nettoyage ethnique », ou de maladie et de malnutrition. Le « miracle économique » tellement vanté par la Yougoslavie titiste et plus tard par les "soixante-huitards" occidentaux dont Michel Rocard, grand admirateur de l'autogestion à la yougoslave, fut, il faut le noter, le résultat direct du labeur de milliers de travailleurs forcés allemands qui, à la fin des années 1940, aidèrent à reconstruire le pays.
Leurs biens, évidemment confisqués, représentaient 97 490 petits commerces, usines, magasins, fermes et affaires diverses. Les biens immobiliers et terres cultivées spoliées couvraient 637 939 hectares et devinrent propriété de l'Etat yougoslave. D'après un calcul de 1982, la valeur des biens confisqués aux Allemands ethniques de Yougoslavie atteignait 15 milliards de marks, ou environ 7 milliards de dollars US. En prenant en compte l'inflation, cela correspondrait aujourd'hui à 18 milliards de dollars américains. De 1948 à 1985, plus de 87 000 de ces Allemands qui résidaient encore en Yougoslavie se sont installés en RFA et sont devenus automatiquement citoyens allemands.
Tout cela constitua la « solution finale de la question allemande » en Yougoslavie titiste.
Sur le million et demi de Donauschwaben qui vivaient dans le bassin du Danube en 1939-1941, quelque 93 000 servirent durant la Seconde Guerre mondiale dans les forces armées de la Hongrie, de la Croatie et de la Roumanie - des pays de l'Axe, alliés à l'Allemagne - ou dans les forces armées allemandes régulières. Les Allemands ethniques de Hongrie, de Croatie et de Roumanie qui servirent dans les formations militaires de ces pays demeurèrent citoyens de ces Etats respectifs.
De plus, beaucoup servirent dans la division Waffen-SS « Prinz Eugen », qui regroupa quelque 10 000 hommes pendant son existence durant la guerre (cette formation fut nommée en l'honneur du prince Eugène de Savoie, qui avait remporté de grandes victoires contre les forces turques à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe dans les Balkans). S'engager dans la « Prinz Eugen » conférait automatiquement la citoyenneté allemande à la recrue. Mais les pertes de la « Prinz Eugen » furent particulièrement élevées, le gros de la division s'étant rendu après le 8 mai 1945 et quelque 1 700 de ces prisonniers furent tués dans le village de Brezice prés de la frontière croato-slovène, et la moitié restante périt au travail forcé dans les mines de zinc proches de la ville de Bor, en Serbie.
En dehors du « nettoyage ethnique » des civils et soldats allemands du Danube, quelque 70 000 Allemands qui avaient servi dans les forces régulières de la Wehrmacht périrent en captivité en Yougoslavie. La plupart d'entre eux moururent lors de représailles, ou comme travailleurs forcés dans les mines, en construisant des routes, dans des chantiers navals, etc. C'étaient principalement des soldats du « Groupe d'Armée E » qui s'étaient rendus aux autorités militaires britanniques dans le sud de l'Autriche au moment de l'armistice du 8 mai 1945. Les autorités britanniques livrèrent environ 150 000 de ces prisonniers de guerre allemands aux partisans yougoslaves communistes sous prétexte d'un rapatriement ultérieur en Allemagne.
La plupart de ces anciens soldats réguliers de la Wehrmacht périrent dans la Yougoslavie d'après-guerre en trois phases. Pendant la première phase, plus de 7 000 soldats allemands capturés moururent dans les « marches d'expiation » (Suhnemärsche) organisées par les communistes, faisant 1 300 kilomètres depuis la frontière sud de l'Autriche jusqu'à la frontière nord de la Grèce. Pendant la seconde phase, à la fin de l'été 1945, de nombreux soldats allemands en captivité furent sommairement exécutés ou jetés vivants dans de grandes carrières de karst le long de la côte dalmate. Dans la troisième phase, de 1945 à 1955, 50 000 autres périrent comme travailleurs forcés, de malnutrition et d'épuisement. Le nombre total des pertes allemandes en captivité yougoslave après la fin de la guerre - incluant les civils et soldats « allemands du Danube » ethniques, ainsi que les Allemands « du Reich » (Reichsdeutsche) - peut donc être estimé à 120 000 assassinés, affamés, tués au travail ou disparus.
Quelle est l'importance de ces chiffres ? Quelles leçons peut-on tirer de ces drames ? Il convient de souligner que le triste sort des civils allemands des Balkans n'est qu'une petite partie de la topographie de la mort communiste. Au total, entre 7 et 10 millions d'Allemands - personnel militaire ou civils - moururent pendant et après la Seconde Guerre mondiale en Europe et en Union Soviétique. La moitié d'entre eux succombèrent dans les derniers mois de la guerre, ou après la reddition sans conditions de l'Allemagne le 8 mai 1945. Les pertes allemandes, à la fois civiles et militaires, furent sensiblement plus élevées pendant la "paix" que pendant la guerre.
Durant les mois qui précédèrent et suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ethniques furent tués, torturés et dépossédés dans toute l'Europe orientale et centrale, notamment en Silésie, en Prusse orientale, en Poméranie et dans les Sudètes. En tout 12 à 15 millions d'Allemands s'enfuirent ou furent chassés de leurs foyers au cours de ce qui reste peut-être le plus grand « nettoyage ethnique » de l'histoire. Sur ce nombre, plus de deux millions de civils allemands furent tués ou perdirent la vie.
Les génocides communistes dans la Yougoslavie d'après-guerre sont rarement abordés par les media des pays qui émergèrent des ruines de la Yougoslavie communiste en 1991, même si, chose remarquable, il y a aujourd'hui dans ces nouveaux pays une plus grande liberté d'expression et de recherche historique que dans les pays d'Europe occidentale. Les élites postcommunistes de Croatie, de Serbie et de Bosnie, largement composées d'anciens communistes, semblent partager un intérêt commun à refouler leur passé criminel concernant le traitement des civils allemands.
L'éclatement de la Yougoslavie en 1990-91, les événements qui y conduisirent, ainsi que la guerre et les atrocités qui suivirent, ne peuvent être compris que dans le cadre de grandes tueries menées par les communistes yougoslaves de 1945 à 1950. Comme nous l'avons déjà noté, le « nettoyage ethnique » n'a rien de nouveau. Même si l'on considère l'ancien dirigeant serbe Slobodan Milosevic et les prévenus croates actuellement jugés par le Tribunal International des Crimes de Guerre de La Haye comme de vils criminels, leurs crimes, soit réels, soit présupposés, demeurent minuscules par rapport à ceux du fondateur de la Yougoslavie communiste, Josip Broz Tito. Tito mena le « nettoyage ethnique » et les tueries de masse sur une bien plus grande échelle, contre les Croates, les Allemands et les Serbes, souvent avec l'aval des gouvernements britannique et américain. Son règne en Yougoslavie (1945-1980), qui coïncida avec l'ère de la « Guerre froide », fut néanmoins généralement soutenu par les puissances occidentales, qui considéraient son régime comme un facteur de stabilité dans cette région de l'Europe.
Par ailleurs, la tragédie des Allemands des Balkans fournit aussi des leçons sur le sort des Etats multiethniques et multiculturels. Deux fois, durant le XXe siècle, la Yougoslavie multiculturelle éclata dans un carnage inutile tout en déclenchant une spirale de haines entre ses groupes ethniques constituants. On peut conclure, par conséquent, que pour des nations et des cultures différentes, sans parler de races différentes, il vaut mieux vivre à part, séparés par des murs, plutôt que de vivre dans une fausse convivialité qui cache des animosités et laisse des ressentiments durables.
Peu de gens pouvaient prévoir les sauvages tueries interethniques qui balayèrent les Balkans après l'effondrement de la Yougoslavie en 1991, et ceci entre des peuples d'origine anthropologique relativement similaire. On ne peut que s'interroger avec inquiétude sur l'avenir des Etats-Unis et de la France ou des tensions communautaires entre les populations autochtones et des masses d'allogènes du Tiers Monde laissent présager un désastre avec des conséquences beaucoup plus sanglantes.
La Yougoslavie multiculturelle fut avant tout la création des dirigeants français, britanniques et américains qui signèrent le Traité de Versailles en 1919, et des dirigeants britanniques, soviétiques et américains qui se rencontrèrent à Yalta et à Postdam en 1945. Les figures politiques qui créèrent la Yougoslavie ex nihilo comprenaient très mal la perception que les différents peuples locaux avaient d'eux-mêmes et de leurs voisins immédiats.
Bien que les morts, les souffrances et les dépossessions subies par les Allemands ethniques des Balkans pendant et après la Seconde Guerre mondiale soient bien connues des autorités allemandes et des historiens indépendants, elles continuent donc à être ignorées dans le reste de l'Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi ? On peut penser que si ces pertes allemandes étaient plus largement discutées et mieux connues, elles stimuleraient probablement une vision alternative de la Seconde Guerre mondiale, et en fait de toute l'histoire du XXe siècle. Une meilleure connaissance des pertes civiles allemandes pendant et après la Seconde Guerre mondiale pourrait aussi encourager une discussion sur la dynamique des sociétés multiculturelles d'aujourd'hui. Or, cette démarche, à son tour, risquerait d'affecter significativement les idées et les mythes dominants qui façonnent l'Europe depuis 1945. Un débat ouvert sur les causes et les conséquences de la Seconde Guerre mondiale ternirait aussi la réputation de nombreux spécialistes et faiseurs d'opinion aux Etats-Unis et en Europe. Il est probable qu'une meilleure connaissance des crimes commis par les Alliés pendant et après la Seconde Guerre mondiale, au nom de « la démocratie », pourrait changer les mythes fondateurs de nombreux États contemporains.
Tomislav SUNIC*,
< tomislav, sunic@zg.htnet.hr >,
* Ecrivain et historien. T. Sunic est auteur de Homo americanus, Child of the Postmodern Age (2007).
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Re: Communisme : le devoir de mémoire
Communisme impuni et totalitarisme

Mon état de santé, franchement misérable ces dernières semaines, n'a pas seulement entravé la rédaction de cette chronique, il ne m'a pas permis d'assister à la prometteuse conférence de Stéphane Courtois sur le thème Communisme et Totalitarisme. Les lignes qui suivent paraîtront donc ou bien entièrement hors sujet par rapport à son propos, ou entièrement creuses en comparaison des apports indiscutables de cet historien auquel on ne rendra jamais assez hommage (1).
Eh bien tant pis. Qu'il me pardonne si j'empiète ou si je diverge. 20 ans après la chute du mur de Berlin, édifié en 1961 en tant que soi-disant Mur de protection antifasciste, les crimes du communisme étant demeurés essentiellement impunis, on doit se prémunir contre sa réhabilitation.
La première chose qui me paraît indispensable consiste, quand on évoque de tels concepts, comme d'ailleurs n'importe lesquels, à poser leurs définitions.
Par communisme, on doit évidemment entendre, non pas l'idée abstraite de suppression de la propriété privée, mais, bien évidemment "l'entreprise" de Lénine. Jules Monnerot ayant, selon moi, définitivement circonscrit le sujet dans sa Sociologie du communisme, on fera remonter l'éclosion du phénomène à 1917. Mais on ne peut pas, on ne doit pas, le considérer comme clos.
Il conserve des admirateurs, plus actifs et plus motivés, semble-t-il, que la défense de la liberté ne compte de véritables militants.
On rappellera aussi que le pays le plus peuplé du monde est gouverné par un parti unique se réclamant encore du communisme. Son économie semi-esclavagiste a permis à sa banque centrale d'accumuler les plus énormes réserves de change de la planète. Et ces jours-ci encore l'UMP, parti gouvernemental de notre Hexagone, vient encore de tomber dans le panneau et d'accepter le 22 octobre un protocole de coopération de parti à parti. Malraux admirait Lénine et Mao Tsé-toung. Sur ce terrain une seule chose a changé sous la houlette de M. Xavier Bertrand : le talent.
Le soubassement théorique léniniste fait en partie novation par rapport à la pensée de Marx et Engels (2). La nouveauté s'affirme dans la polémique avec les mencheviks russes et avec la sociale démocratie allemande, qui, sans mériter pour autant un brevet d'innocence, représentent la vraie tradition marxiste et demeurent, grosso modo, dans la lignée humaniste de la pensée occidentale. La rupture définitive commence avec la thèse de 1913 sur "l'orient avancée" qui ouvre les portes de l'entente avec la barbarie.
Marx lui-même s'était écarté de ce qu'il appelle le "socialisme utopique". Encore plus rejetait-il l'idée que le "communisme", défini avant lui comme la simple mise en commun des biens (et des relations familiales) puisse intervenir avant le passage à une économie d'abondance.
Au bout du compte, le communisme, au sens réel du terme, au sens de "l'entreprise" de Lénine, se résume à une dictature. Celle-ci prétend agir au nom du prolétariat. Le pouvoir y est exercé sans partage par un parti révolutionnaire se fixant pour but théorique d'aboutir, un jour proche ou lointain, à une prétendue "société sans classe".
En ce sens, le voisinage entre communisme et totalitarisme saute aux yeux.
Encore faut-il aussi s'entendre plus précisément sur la signification de l'étiquette "totalitaire".
Or, le seul régime politique ayant utilisé, revendiqué le mot, le fascisme italien, me semble s'être vanté. Au sens le plus juste il s'agissait d'un gouvernement autoritaire, dont certes les velléités, les pulsions, les mises en scènes ressemblaient à ce que nous pourrions appeler "totalitarisme", comme le canada-dry ressemble à l'alcool.
À l'inverse le national-socialisme allemand, et les deux ou trois régimes effectivement apparentés à son idéologie raciste spécifique, c'est-à-dire celui de Quisling en Norvège, de Mussert aux Pays-Bas ou de Szalasi en Hongrie répondaient véritablement aux critères du totalitarisme. Ils développaient l'utopie de changer l'homme en purifiant la race. Sous d'autres couleurs, encore que disposant de moyens technologiques limités, divers régimes du Tiers-monde s'apparentaient ou s'apparentent encore à des formes de totalitarismes. Et puis surtout, finalement dans leur intégralité, les 30 ou 35 expériences gouvernementales communistes de 1917 jusqu'à nos jours se sont toutes révélées effectivement totalitaires. Le régime communiste cambodgien des Khmers rouges ne doit pas être considéré comme une exception, mais simplement, en termes de mortalité proportionnelle, comme un record. Les victimes de la terreur stalinienne des années 1930, ou celles des gardes rouges, ou les patriotes hongrois écrasés dans le sang en 1956, représentent la règle.
On ne peut pas citer un seul contre-exemple, celui d'un gouvernement communiste non totalitaire. Quand Gorbatchev cherche une voie vaguement, très vaguement, entre 1985 et 1989, démocratique, le système s'effondre.
Simplement, et à l'inverse des fascistes italiens, ni les nazis, ni les kémalistes turcs, ni aucun régime tiers-mondiste, ni les staliniens, ni les khrouchtchéviens avec leur prétendu "État du peuple tout entier", ne se sont pourtant avoués "totalitaires". Au contraire, en façade, la Constitution soviétique de 1936 se voulait "la plus démocratique du monde". Mieux que "démocratiques" les staliniens ont imposé l'usage de l'expression insupportable de "démocraties populaires" pour désigner les répugnantes dictatures de l'est.
On doit donc citer ici in extenso un passage décisif des "Habits neufs du président Mao" de Simon Leys
"M. William Hinton, auteur bien connu de divers livres sur la Chine contemporaine, se trouvait à Pékin au moment des massacres. Je lis dans les journaux qu'il a vigoureusement dénoncé ces atrocités. On ne peut naturellement que partager son indignation, mais le langage dans lequel il l'exprime, semble trahir une étonnante confusion d'idées - hélas ! très répandue. Selon lui, en effet, les dirigeants qui ont ordonné les massacres « ne sont pas des communistes ; ce sont des fascistes.»
On peut formuler bien des accusations à l'endroit des dirigeants chinois, la seule chose qu'on ne saurait leur reprocher, c'est de ne pas s'être comportés en communistes. Le fond du problème, précisément, c'est qu'ils ont agi purement et exclusivement en communistes. Les comparer à des fascistes ', c'est recourir à un bien chétif lumignon pour éclairer le tableau. On pourrait aussi bien comparer la férocité d'un tigre du Bengale à celle d'un chat de gouttière.
D'un point de vue communiste, on ne saurait même pas condamner la sottise des massacres. Non seulement ils étaient nécessaires, mais leur logique apparaît impeccablement léniniste."
Ce passage figure dans la préface publiée sous le titre "20 ans après", en 1989, au lendemain de la répression de la place Tian An-men et il me semble qu'il faille l'opposer à toutes les feintes dialectiques de toutes les fausses bonnes consciences (3).
Le retournement sémantique du mot "totalitarisme" n'échappe donc pas à ces détournements de sens. Dans le vocabulaire mussolinien le "totalitarisme" se réduisait en définitive à une vision "étatiste" de la société que, certes, il convient de récuser du point de vue libéral comme du point de vue chrétien, et à cet égard il l'a été, mais qu'on ne peut confondre avec l'horreur du communisme, intrinsèquement pervers.
On doit noter d'ailleurs une manipulation sémantique grossière fabriquée par l'appareil de propagande soviétique : la confusion entre fascisme et national-socialisme. Dans la novlangue précitée, la "grande guerre patriotique" n'est pas supposée avoir opposé, entre 1941 et 1945, l'URSS à l'Allemagne hitlérienne. Elle aurait été dirigée contre le "fascisme" en général, et contre "l'Allemagne fasciste" en particulier.
Cet abus de langage, cette litote surprenante, constamment réitérée à l'est, se trouve rarement relevée à l'ouest.
Or, ils se trompent ceux qui penseraient que tout cela appartient au passé. Dans l'article publié en mai 2005, pour le 60e anniversaire de la victoire, sous la signature de Vladimir Vladimirovitch Poutine dans Le Figaro, l'antienne réapparaissait sans pudeur.
On fêtait en somme, à suivre VV Poutine, la victoire des "démocraties", URSS stalinienne comprise, sur le "fascisme". Et d'inclure par conséquent Joseph Vissarionovitch Staline au sein de la grande famille des démocrates.
Au fond de l'enfer où il rôtit nécessairement le "Petit Père des peuples" en rigole certainement encore. "L'antifascisme", il connaît. Il a lui-même forgé le concept dans les années 1930 en utilisant son génial propagandiste Willy Mützenberg (4) et son compère tchèque Otto Katz.
Quiconque combat réellement le communisme, et par là même, le totalitarisme s'expose à se voir cloué au pilori comme "fasciste", et l'a été d'une manière ou d'une autre.
En ce sens on se retrouve, comme dans les geôles de la plupart des révolutions, entre gens classés de la sorte "ennemis du peuple", le plus souvent en excellente compagnie. (5) Je sais, je choque, mais je préfère choquer ainsi, en disant la vérité que de mourir idiot.
Apostilles
1. Pour le Livre Noir du communisme qu'il a dirigé, bien sûr, mais aussi pour l'ensemble de son œuvre.
2. Les "petites intrigues" que les mencheviks reprochaient déjà à Lénine s'inscrivent à la suite des écœurants grenouillages et des dénonciations sectaires auxquels se livrait Marx lui-même, de son vivant, au sein de l'Internationale. Edmond Laskine dans son livre "l'Internationale et le pangermanisme" les a remarquablement et précisément décrites. Ce travail, hélas sombre dans une explication, liée à la date de ce livre publié en 1916. Elle ne nous semble pas tenir la route : il s'agirait d'une vaste élimination, par les "méchants" allemands (il consacra un petit volume, dans le même esprit, aux "Socialistes du Kaiser") des "bons" socialistes français. Ces derniers peuvent être effectivement considérés comme plus libertaires, plus attachants, s'agissant de Proudhon, mais d'autres, parmi nos compatriotes, se révèlent au moins aussi "totalitaires" si l'on pense à Blanqui et/ou aux utopistes, aux communards ou aux saint-simoniens, etc. D'autre part, les crimes du stalinisme ont été préparés et mis en place par Lénine, continuateur de Blanqui et de Netchaïev, mais aussi par certains aspects, fort peu "humanistes", de l'œuvre de Marx et d'Engels, ne l'oublions jamais.
3. cf. "Les Habits neufs du président Mao" édition 1989 du Livre de Poche Essais N° 4112 p. 7.
4. Évidemment liquidé lors de la période d'alliance entre Staline et Hitler. On doit recommander à son sujet l'ouvrage de Stephen Koch "La fin de l'innocence" (tr. de l'américain, Grasset 1995)
5. Un passage du "Zéro et l'Infini" d'Arthur Koestler, livre culte de notre jeunesse, doit être rappelé : celui où le héros, originellement communiste lui-même, se réjouit de découvrir dans sa prison "enfin un authentique contre-révolutionnaire".
JG Malliarakis http://www.insolent.fr

Mon état de santé, franchement misérable ces dernières semaines, n'a pas seulement entravé la rédaction de cette chronique, il ne m'a pas permis d'assister à la prometteuse conférence de Stéphane Courtois sur le thème Communisme et Totalitarisme. Les lignes qui suivent paraîtront donc ou bien entièrement hors sujet par rapport à son propos, ou entièrement creuses en comparaison des apports indiscutables de cet historien auquel on ne rendra jamais assez hommage (1).
Eh bien tant pis. Qu'il me pardonne si j'empiète ou si je diverge. 20 ans après la chute du mur de Berlin, édifié en 1961 en tant que soi-disant Mur de protection antifasciste, les crimes du communisme étant demeurés essentiellement impunis, on doit se prémunir contre sa réhabilitation.
La première chose qui me paraît indispensable consiste, quand on évoque de tels concepts, comme d'ailleurs n'importe lesquels, à poser leurs définitions.
Par communisme, on doit évidemment entendre, non pas l'idée abstraite de suppression de la propriété privée, mais, bien évidemment "l'entreprise" de Lénine. Jules Monnerot ayant, selon moi, définitivement circonscrit le sujet dans sa Sociologie du communisme, on fera remonter l'éclosion du phénomène à 1917. Mais on ne peut pas, on ne doit pas, le considérer comme clos.
Il conserve des admirateurs, plus actifs et plus motivés, semble-t-il, que la défense de la liberté ne compte de véritables militants.
On rappellera aussi que le pays le plus peuplé du monde est gouverné par un parti unique se réclamant encore du communisme. Son économie semi-esclavagiste a permis à sa banque centrale d'accumuler les plus énormes réserves de change de la planète. Et ces jours-ci encore l'UMP, parti gouvernemental de notre Hexagone, vient encore de tomber dans le panneau et d'accepter le 22 octobre un protocole de coopération de parti à parti. Malraux admirait Lénine et Mao Tsé-toung. Sur ce terrain une seule chose a changé sous la houlette de M. Xavier Bertrand : le talent.
Le soubassement théorique léniniste fait en partie novation par rapport à la pensée de Marx et Engels (2). La nouveauté s'affirme dans la polémique avec les mencheviks russes et avec la sociale démocratie allemande, qui, sans mériter pour autant un brevet d'innocence, représentent la vraie tradition marxiste et demeurent, grosso modo, dans la lignée humaniste de la pensée occidentale. La rupture définitive commence avec la thèse de 1913 sur "l'orient avancée" qui ouvre les portes de l'entente avec la barbarie.
Marx lui-même s'était écarté de ce qu'il appelle le "socialisme utopique". Encore plus rejetait-il l'idée que le "communisme", défini avant lui comme la simple mise en commun des biens (et des relations familiales) puisse intervenir avant le passage à une économie d'abondance.
Au bout du compte, le communisme, au sens réel du terme, au sens de "l'entreprise" de Lénine, se résume à une dictature. Celle-ci prétend agir au nom du prolétariat. Le pouvoir y est exercé sans partage par un parti révolutionnaire se fixant pour but théorique d'aboutir, un jour proche ou lointain, à une prétendue "société sans classe".
En ce sens, le voisinage entre communisme et totalitarisme saute aux yeux.
Encore faut-il aussi s'entendre plus précisément sur la signification de l'étiquette "totalitaire".
Or, le seul régime politique ayant utilisé, revendiqué le mot, le fascisme italien, me semble s'être vanté. Au sens le plus juste il s'agissait d'un gouvernement autoritaire, dont certes les velléités, les pulsions, les mises en scènes ressemblaient à ce que nous pourrions appeler "totalitarisme", comme le canada-dry ressemble à l'alcool.
À l'inverse le national-socialisme allemand, et les deux ou trois régimes effectivement apparentés à son idéologie raciste spécifique, c'est-à-dire celui de Quisling en Norvège, de Mussert aux Pays-Bas ou de Szalasi en Hongrie répondaient véritablement aux critères du totalitarisme. Ils développaient l'utopie de changer l'homme en purifiant la race. Sous d'autres couleurs, encore que disposant de moyens technologiques limités, divers régimes du Tiers-monde s'apparentaient ou s'apparentent encore à des formes de totalitarismes. Et puis surtout, finalement dans leur intégralité, les 30 ou 35 expériences gouvernementales communistes de 1917 jusqu'à nos jours se sont toutes révélées effectivement totalitaires. Le régime communiste cambodgien des Khmers rouges ne doit pas être considéré comme une exception, mais simplement, en termes de mortalité proportionnelle, comme un record. Les victimes de la terreur stalinienne des années 1930, ou celles des gardes rouges, ou les patriotes hongrois écrasés dans le sang en 1956, représentent la règle.
On ne peut pas citer un seul contre-exemple, celui d'un gouvernement communiste non totalitaire. Quand Gorbatchev cherche une voie vaguement, très vaguement, entre 1985 et 1989, démocratique, le système s'effondre.
Simplement, et à l'inverse des fascistes italiens, ni les nazis, ni les kémalistes turcs, ni aucun régime tiers-mondiste, ni les staliniens, ni les khrouchtchéviens avec leur prétendu "État du peuple tout entier", ne se sont pourtant avoués "totalitaires". Au contraire, en façade, la Constitution soviétique de 1936 se voulait "la plus démocratique du monde". Mieux que "démocratiques" les staliniens ont imposé l'usage de l'expression insupportable de "démocraties populaires" pour désigner les répugnantes dictatures de l'est.
On doit donc citer ici in extenso un passage décisif des "Habits neufs du président Mao" de Simon Leys
"M. William Hinton, auteur bien connu de divers livres sur la Chine contemporaine, se trouvait à Pékin au moment des massacres. Je lis dans les journaux qu'il a vigoureusement dénoncé ces atrocités. On ne peut naturellement que partager son indignation, mais le langage dans lequel il l'exprime, semble trahir une étonnante confusion d'idées - hélas ! très répandue. Selon lui, en effet, les dirigeants qui ont ordonné les massacres « ne sont pas des communistes ; ce sont des fascistes.»
On peut formuler bien des accusations à l'endroit des dirigeants chinois, la seule chose qu'on ne saurait leur reprocher, c'est de ne pas s'être comportés en communistes. Le fond du problème, précisément, c'est qu'ils ont agi purement et exclusivement en communistes. Les comparer à des fascistes ', c'est recourir à un bien chétif lumignon pour éclairer le tableau. On pourrait aussi bien comparer la férocité d'un tigre du Bengale à celle d'un chat de gouttière.
D'un point de vue communiste, on ne saurait même pas condamner la sottise des massacres. Non seulement ils étaient nécessaires, mais leur logique apparaît impeccablement léniniste."
Ce passage figure dans la préface publiée sous le titre "20 ans après", en 1989, au lendemain de la répression de la place Tian An-men et il me semble qu'il faille l'opposer à toutes les feintes dialectiques de toutes les fausses bonnes consciences (3).
Le retournement sémantique du mot "totalitarisme" n'échappe donc pas à ces détournements de sens. Dans le vocabulaire mussolinien le "totalitarisme" se réduisait en définitive à une vision "étatiste" de la société que, certes, il convient de récuser du point de vue libéral comme du point de vue chrétien, et à cet égard il l'a été, mais qu'on ne peut confondre avec l'horreur du communisme, intrinsèquement pervers.
On doit noter d'ailleurs une manipulation sémantique grossière fabriquée par l'appareil de propagande soviétique : la confusion entre fascisme et national-socialisme. Dans la novlangue précitée, la "grande guerre patriotique" n'est pas supposée avoir opposé, entre 1941 et 1945, l'URSS à l'Allemagne hitlérienne. Elle aurait été dirigée contre le "fascisme" en général, et contre "l'Allemagne fasciste" en particulier.
Cet abus de langage, cette litote surprenante, constamment réitérée à l'est, se trouve rarement relevée à l'ouest.
Or, ils se trompent ceux qui penseraient que tout cela appartient au passé. Dans l'article publié en mai 2005, pour le 60e anniversaire de la victoire, sous la signature de Vladimir Vladimirovitch Poutine dans Le Figaro, l'antienne réapparaissait sans pudeur.
On fêtait en somme, à suivre VV Poutine, la victoire des "démocraties", URSS stalinienne comprise, sur le "fascisme". Et d'inclure par conséquent Joseph Vissarionovitch Staline au sein de la grande famille des démocrates.
Au fond de l'enfer où il rôtit nécessairement le "Petit Père des peuples" en rigole certainement encore. "L'antifascisme", il connaît. Il a lui-même forgé le concept dans les années 1930 en utilisant son génial propagandiste Willy Mützenberg (4) et son compère tchèque Otto Katz.
Quiconque combat réellement le communisme, et par là même, le totalitarisme s'expose à se voir cloué au pilori comme "fasciste", et l'a été d'une manière ou d'une autre.
En ce sens on se retrouve, comme dans les geôles de la plupart des révolutions, entre gens classés de la sorte "ennemis du peuple", le plus souvent en excellente compagnie. (5) Je sais, je choque, mais je préfère choquer ainsi, en disant la vérité que de mourir idiot.
Apostilles
1. Pour le Livre Noir du communisme qu'il a dirigé, bien sûr, mais aussi pour l'ensemble de son œuvre.
2. Les "petites intrigues" que les mencheviks reprochaient déjà à Lénine s'inscrivent à la suite des écœurants grenouillages et des dénonciations sectaires auxquels se livrait Marx lui-même, de son vivant, au sein de l'Internationale. Edmond Laskine dans son livre "l'Internationale et le pangermanisme" les a remarquablement et précisément décrites. Ce travail, hélas sombre dans une explication, liée à la date de ce livre publié en 1916. Elle ne nous semble pas tenir la route : il s'agirait d'une vaste élimination, par les "méchants" allemands (il consacra un petit volume, dans le même esprit, aux "Socialistes du Kaiser") des "bons" socialistes français. Ces derniers peuvent être effectivement considérés comme plus libertaires, plus attachants, s'agissant de Proudhon, mais d'autres, parmi nos compatriotes, se révèlent au moins aussi "totalitaires" si l'on pense à Blanqui et/ou aux utopistes, aux communards ou aux saint-simoniens, etc. D'autre part, les crimes du stalinisme ont été préparés et mis en place par Lénine, continuateur de Blanqui et de Netchaïev, mais aussi par certains aspects, fort peu "humanistes", de l'œuvre de Marx et d'Engels, ne l'oublions jamais.
3. cf. "Les Habits neufs du président Mao" édition 1989 du Livre de Poche Essais N° 4112 p. 7.
4. Évidemment liquidé lors de la période d'alliance entre Staline et Hitler. On doit recommander à son sujet l'ouvrage de Stephen Koch "La fin de l'innocence" (tr. de l'américain, Grasset 1995)
5. Un passage du "Zéro et l'Infini" d'Arthur Koestler, livre culte de notre jeunesse, doit être rappelé : celui où le héros, originellement communiste lui-même, se réjouit de découvrir dans sa prison "enfin un authentique contre-révolutionnaire".
JG Malliarakis http://www.insolent.fr
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