Il y a soixante-cinq ans, s'achevait à Saint-Rémy-de-Provence la vie de Léon Daudet. Francis Bergeron, pour qui les polémistes du XIXe siècle ont peu de secrets, a fait le pari d'entrer dans la lignée de ses biographes. Non pas sous la forme du pavé que l'existence tumultueuse et polymorphe de son personnage semblait exiger, mals dans les limites de la collection «Qui suis-je ?» de Pardès, dont le format et la pagination, réduits, contraignent, salutairement, à dire beaucoup sur une surface limitée. Le pari de Francis Bergeron a été gagné haut la main. Confronté à un écrivain très productif, un combattant politique sur toutes les brèches, un découvreur de talents au flair exceptionnel, à un être joyeux et spontané qui fut frappé par un drame personnel terrible, Il a choisi d'en traiter successivement les divers aspects, en en mettant la profonde unité en relief. Et Il fait aimer Léon Daudet, sans jamais dissimuler les contradictions et les errements du dirigeant royaliste, que nous finissons par accepter comme naturelles.
Au départ, Léon Daudet était un fils de ... Avec un père Alphonse, déjà connu dans le royaume des lettres, lorsqu'il naît en 1867, difficile de se doter d'un prénom bien à lui. Le milieu où il grandit est d'esprit républicain, les enfants de Victor Hugo le fréquentent, on y croise Clemenceau ou Gambetta. Léon s'oriente vers la médecine. A 23 .ans, en 1890, il passe le concours d'internat. Une injustice, mineure mais blessante, commise à son encontre, le dissuade d'aller plus loin. Il tira de cette expérience interrompue la matière d'un livre qui le fera remarquer en digne fils de son père, Les morticoles (1894). En 1891, il se marie civilement avec Jeanne Hugo, petite-fille du poète. La situation se détériore vite, en 1895, il divorce. Cette séparation est le signe avant-coureur qu'un fossé se creuse entre lui et le camp républicain.
Les facettes d'une vie exubérante
Dans le temps où il s'éloigne de Jeanne Hugo, il se lance dans l'écriture, et il ne s'àrrêtera plus. Il s'apparente aux naturalistes à la Zola par ses descriptions très crues, et cela lui vaudra l'hostilité persistante de feuilles proches de l'Eglise, tel Ouest Eclair, dont Francis Bergeron donne un recueil de citations très significatif. Il s'attaque à des milieux variés, à des genres forts, Rabelais est évoqué à son propos, et Francis Bergeron le souligne. S'il eut pu choisir, il eut voulu vivre au ~ siècle, lui qui détestait le « stupide XIXe siècle »,période de son arrivée à l'âge d'homme. Parmi ses œuvres, Le Voyage de Shakespeare subsiste encore en 2007 chez les libraires. Parallèlement à l'écriture, il découvre la politique engagée etil sera un antidreyfusard de la première heure. Il évolue vers le rejet du système parlementaire et, au début du nouveau siècle, il découvre pleinement le royalisme, mutation achevée en 1904. Il rejoint l'Action Française, Charles Maurras, Jacques Bainville, Henri Vaugeois, Maurice Pujo ... Son périple fougueux à travers la politique s'ébranle. Il sera de toutes les luttes, avec frénésie, et se fera haïr par son style mordant, sa façon de stigmatiser l'adversaire au travers de son physique et de son comportement. Voici le temps des duels - il est blessé plusieurs fois - et des arrestations. Il est toujours dans la rue, à la tête des Camelots du Roi. Son remariage en 1903 avec sa cousine Marthe Allard contribuera à sa maturation politique. Les deux époux feront bloc, et le couple sera surnommé «Martéléon».
La souffrance d'un père
La Grande Guerre fait surgir un Léon Daudet pourchasseur des germanophiles, si hauts placés fussent-ils. De contempteur du «mongol» Clémenceau, il se mue en soutien enthousiaste du Père La Victoire. Après l'Armistice, l'antiparlementaire Daudet parvient à la Chambre des Députés, et il n'y passe pas inaperçu. Ses discours constituent des morceaux d'anthologie, à l'effarement de ses adversaires. Au sommet de sa popularité, en 1923, il est frappé d'un coup épouvantable du sort, la mort de son fils Philippe, adolescent, retrouvé tué d'une balle en pleine tête dans un taxi. Le père dénoncera l'assassinat, on évoquera aussi un suicide. Léon Daudet, emprisonné pour avoir fustigé à cette occasion les grands du régime, est emprisonné. Il s'évade de la Santé, vit en exil, avant de se voir enfin, en 1929, gracié.
En dehors des luttes politiques, Léon Daudet se signale comme un critique littéraire des plus avisés au cours des années 30. LaIssant de côté, ses convictions, il pousse, à l'Académie Goncourt, des jeunes talents aux idées diamétralement opposées aux siennes. Il suffira de mentionner Céline, voire Joseph Kessel. Il est le premier à saluer l'apparition de Georges Bernanos.
La fin de sa vie sera marquée par une nouvelle guerre, et la défaite de la France. Disparu en 1942, à 75 ans, il ne connaîtra pas la guerre civile déchaînée de 1944-1945. La dernière phrase qu'il écrivit fut: « VIve l'avenir de l'intelligence ! ».
Ce météore a eu plusieurs biographes de talent, citons ainsi Michel Bassi, François Broche, Pierre Dominique, Jean-Noël Marque, Eric Vatré ... S'inscrire dans une cohorte pareille s'avérait difficile. Francis Bergeron y est parvenu, mettant en scène la renaissance de ce génie truculent, qui n'eut pas déparé sous le roi François Ie .
Alexandre MARTIN, National Hebdo
Francis Bergeron : Léon Daudet Collection «Qui suis-je ?»,Pardès, 128 pages 12€ .
