L'INVITATION AU VOYAGE...

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Pat
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L'INVITATION AU VOYAGE...

Messagepar Pat » 12/09/2007 - 22:40

L'esprit de découverte vint au Moyen Âge plus tôt qu'on ne le croit d'ordinaire.
Toutefois, jusqu'à la fin du xV' siècle, dans l'expérience du voyageur, la vérité littéraire pèse aussi lourd que la réalité du monde ...


On se représente communément la société médiévale comme un monde enraciné où, « du serf au roi, il n'est personne qui ne soit attaché à la terre ». Un monde borné par des horizons étroits, terrorisé par les périls de la mer, où voyager revient, selon l'expression saisissante du chevalier anglais du XIV" siècle Jean de Mande-ville, à« trépasser» ces limites infranchissables que sont les frontières mentales.
L'appel au voyage considéré comme une pénitence met en mouvement cette société faussement stable qu'est la société médiévale: on pense évidemment d'abord aux pèlerinages qui, à partir du X' et XIe siècle surtout, jettent tant de voyageurs sur les routes.
Mais le pèlerin n'est pas un explorateur. Que cherche-t-il en effet, sinon à retrouver du connu au coeur de l'inconnu? Les guides de pèlerinage décrivent des itinéraires balisés; leurs étapes sont autant d'îlots de l'Occident chrétien dans le monde lointain, qui permettent de le parcourir comme l'on traverserait à gué une rivière.
Le pèlerinage est bien, d'une certaine manière, l'envers de l'exploration. Le pèlerin cherche à retrouver au plus loin l'espace familier de ses certitudes, alors que l'explorateur accepte, lui, de se laisser bousculer par l'« estrangement », ce sentiment mêlé d'inquiétude et d'exaltation devant le neuf et l'inouï.
Dès lors, une histoire de la curiosité devient possible: elle consiste à mesurer la capacité des sociétés médiévales à accueillir l'idée de nouveauté. Remarquons au passage que reconnaître cette nouveauté oblige à remettre en cause un préjugé bien plus profond que celui qui envisage la société médiévale comme immobile: celui, hérité de la Renaissance, d'une pensée médiévale où l'autorité du passé est indiscutable, et où jamais l'expérience ne saurait faire douter de la tradition. C'est en partie vrai: on sait combien Christophe Colomb peine à décrire ce qu'il n'a pas lu, et embarque pour le « Nouveau Monde » la tête pleine d'une culture livresque qu'il entend toujours préserver des assauts du réel.
Mais ce n'est vrai qu'en partie. Comme l'a récemment remarqué le penseur turc Levent Yilmaz, le nouveau monde ne vient pas d'un coup, en« un grand basculement des sociétés dans le temps historique », mais au contraire par une série de décrochements qui ont lézardé peu à peu le monde figé des certitudes. Dans ces lézardes se sont faufilés les explorateurs du Moyen Âge. Ils en ont éprouvé une joie mêlée de crainte, qui fait la saveur inimitable de leurs témoignages.
Le tournant décisif intervient au milieu du XIII" siècle, au moment où de hardis explorateurs - qui sont, comme le suggère l'histoire du mot, à la fois éclaireurs, ambassadeurs et espions - se lancent à l'assaut des régions jugées inaccessibles que sont l'Asie centrale, l'Inde et la Chine.
A l'origine de cet élan est un événement qui bouleverse le monde. En 1237, un peuple inconnu a fait son apparition aux confins orientaux de l'Europe. Des cavaliers nomades que l'on dit terribles et sanguinaires ravagent Moscou, Novgorod et Kiev. L'année suivante, un prince musulman d'Asie Mineure écrit au roi de France: « Une certaine race d'hommes monstrueux et cruels est descendue des montagnes du Nord pour dompter les nations rebelles. Elle se nourrit de chair crue et même de chair humaine.» En 1241, ces nouveaux barbares submergent la Pologne, la Hongrie et s'arrêtent non loin de Vienne.
Ce sont les Mongols des steppes que Gengis Khan (v. 1160-1227) a structurés en un vaste empire à vocation universelle, comprenant l'essentiel de l'Asie continentale, de la Volga à la Chine du Nord. Mais les Occidentaux ne le savent pas encore: pour eux, ceux qu'ils nomment les « Tartares» ne peuvent être que les peuples de Gog et Magog décrits par l'Apocalypse. Satan les contenait derrière de hautes murailles, attendant le moment de les lâcher aux quatre coins du monde pour accabler l'humanité. Les portes du monde ont cédé. La fin des temps est proche.
Or il apparaît bientôt que« cette gent barbare sortie des extrémités de la terre», selon l'expression de l'empereur Frédéric II, se fixe et cesse sa progression. Certains disent même qu'ils seraient bien disposés à l'égard des chrétiens. Une fois la période de terreur passée, vient le temps du calcul politique: et si l'on parvenait à convertir les Tartares, ou du moins à faire alliance avec eux, pour arrêter l'avancée des infidèles? Lancée par le pape Innocent IV au concile de Lyon de 1245, l'idée est bientôt reprise par les princes chrétiens, et par le premier d'entre eux, le roi de France Louis IX.
Les revers essuyés par les chrétiens en Terre sainte les avaient fait douter de la possibilité de convertir par la force. En revanche, on accorde une confiance sans borne à l'efficacité de cette « parole nouvelle» dont les ordres mendiants (Franciscains et Dominicains, pour l'essentiel) se sont rendus maîtres par leur art de la prédication. C'est donc un disciple italien de saint François d'Assise du nom de Jean Du Plan Carpin qui est envoyé en 1245 par le pape Innocent IV auprès du khan à Qaraqorum, capitale de l'Empire mongol (dans l'actuelle Mongolie), avec pour mission d'« examiner toutes choses avec soin ». Huit ans plus tard, un autre franciscain, le Flamand Guillaume de Rubroek, entreprend le voyage en Asie centrale pour vérifier une rumeur selon laquelle un prince mongol y aurait été baptisé.
Le récit de voyage de Rubroek est lu avec passion. D'abord parce qu'il a exactement rempli sa mission, décrivant avec précision les pays parcourus, les mœurs de leurs habitants, les structures politiques de l'État mongol. Son rapport, adressé au roi de France, permet à la papauté de mettre en place un dense réseau de missions: en 1307, un franciscain est nommé premier archevêque de Pékin et, en 1318, on compte 34 couvents des frères mineurs dans l'Empire mongol.
Mais le Voyage dans l'Empire mongol de Rubroek, au-delà du premier cercle de ses destinataires, séduit aussi un lectorat bien plus large : il résonne comme une invitation au voyage chez de jeunes esprits, au premier rang desquels Marco Polo.
Conjuguant souci narratif et puissance descriptive, ce texte est en effet un témoignage profond et enjoué sur le courage qu'il y a à parcourir des terres inconnues. Courage physique, certainement : de 1253 à 1255, Guillaume aura parcouru 16 000 kilomètres et enduré des « souffrances intolérables». Il raconte de manière parfois poignante le découragement des compagnons harassés, mais aussi l'enthousiasme de la rencontre avec l'imprévu. Il faut du courage intellectuel à Guillaume pour tout observer ainsi, et noter les habitudes de ces nomades mangeurs de rats et buveurs de kumis, ce lait de jument fermenté dont« la nouveauté et l'étrangeté font tressaillir d 'horreur ».
Nouveau et étrange est aussi le sentiment d'immensité. Au début de sa relation de voyage, Rubroek tente de mesurer les distances à l'aide d'unités familières: ainsi, chevauchant en Pannonie (qui correspond à l'ouest de l'actuelle Hongrie et à une partie de la Croatie), parcourt-il «à peu près chaque jour la distance de Paris à Orléans» ; plus tard, il estime le Don «aussi large que la Seine à Paris ». A la fin de son rapport, il estime bien court le chemin de Cologne jusqu'à Constantinople, puisqu'« il n'y a que quarante journées en chariot ».
«Nous allions donc vers l'Orient, n'ayant autre chose à voir que le ciel et la terre ... » : en Asie, les explorateurs sont désorientés. Il faut du temps à Rubroek pour comprendre qu'une fois arrivé à destination, au cœur du pays mongol, Jérusalem se trouve désormais à l'ouest. La seule manière de conjurer cette angoisse de la perte des repères est sans doute de s'informer et d'observer. Rubroek, en effet, ne croit guère aux monstres et aux merveilles ; «j'ai vu» et« j'ai demandé» reviennent sans cesse dans son récit.
Dans le sillage des missionnaires d'Asie centrale, d'autres s'engouffrent bientôt. Et, parmi eux, certains marchands qui cherchent aussi à décrire le monde tel qu'il est, à travers ses sources d'approvisionnement, ses débouchés, ses voies d'échange.
Tel est peut-être le projet initial de Marco Polo (1254-1324) qui accompagne son père et son oncle à la cour du grand khan de Pékin en 1271 et qui reste au service de ce dernier seize ans. Il livre à la postérité le témoignage de son séjour dans Le Devisement du monde. Marco Polo trouve en Chine un gisement inépuisable de « merveilles » (le mot apparaît plus de 120 fois dans le récit). Autrement dit, en passant la « porte de fer» que la légende médiévale d'Alexandre le Grand situe à la passe de Darial, le long de la Caspienne, Marco Polo est tout prêt à reconnaître les hommes à tête de chien ou l'oiseau géant décrits dans les livres qu'il a lus avec passion.
Avec Marco Polo, mais aussi et surtout avec Jean de Mande-ville, dont Le Livre des merveilles du monde, composé en 1356, connaît un immense succès (on a conservé de ce texte plus de 250 manuscrits, traduits dans toutes les langues européennes), la littérature de voyage s'enrichit d'une veine fabuleuse où l'historien peine à démêler la réalité du songe, l'esprit d'observation de l'imaginaire débridé.
Sans doute applique-t -on trop naïvement aux textes de voyage nos catégories communes de la vérité et de l'erreur, en prêtant aux lecteurs médiévaux une crédulité qu'ils n'avaient pas. Il en va ainsi, par exemple, de la fameuse lettre du Prêtre Jean, qui fut l'un des textes les plus lus au Moyen Âge (cf « La fausse lettre du Prêtre Jean », p. 78). Lorsque les explorateurs portugais décrivent l'Éthiopie, où ils auraient dû, selon la légende, trouver le royaume du Prêtre Jean, leurs dépêches et mémoires ne témoignent d'aucune déception: ils s'attendent à rencontrer un roi chrétien, mais non un royaume merveilleux. Pourtant, la lettre du Prêtre Jean continue à être imprimée, jusqu'au XVIe siècle, totalement inchangée (y compris en ce qui concerne les dimensions du royaume). Autrement dit, l'histoire de la transmission manuscrite de ce texte ne manifeste aucune tentative de réduire l'écart entre la narration et ce que l'on sait de la réalité.
Il faut bien se rendre à l'évidence: si l'exploration n'invalide jamais le mythe, c'est parce que la lettre du Prêtre Jean n'est pas lue comme une source de renseignements sur l'Asie, mais comme un monde imaginaire, une société parfaite, dont l'ordre englobe les contraires et crée un effet d'étourdissement. On aurait tort, par conséquent, de postuler une lecture naïve et crédule du texte. De même, dans un manuscrit du XIVe siècle, en marge de la rubrique « Sur les merveilles de l'Inde», la main d'un lecteur anonyme a ajouté: « Dis plutôt: sur les mensonges. »
Une nouvelle étape est franchie au XVe siècle, avec le début des grandes explorations d'État. Reste que le XVe siècle est héritier d'une double tradition. La première, puisant ses racines dans le récit des missions orientales du milieu du XIIIe siècle, poursuit une quête de vérité et reste accueillante à la nouveauté, l'esprit d'observation et la valeur de l'expérience. La seconde, nourrie de réminiscences chevaleresques et d'un imaginaire fabuleux, fait du voyage l'allégorie d'une expérience tantôt mystique, tantôt philosophique où la vérité littéraire pèse plus lourd que la réalité du monde.
Suivons par exemple Bertrandon de la Broquière, petit noble originaire de Guyenne au service du duc de Bourgogne Philippe le Bon, et pour qui il accomplit à partir de 1421 des missions secrètes en Syrie et en Turquie. Son Voyage d'outre-mer se donne un double projet: « Instruire et distraire les cœurs des nobles hommes qui désirent voir du monde », mais aussi consigner une relation précise des « cités, régions, contrées, rivières, paysages et pays» parcourus pour faciliter les projets de croisade des princes chrétiens.
Bertrandon rencontre à Péra, colonie génoise, un marchand napolitain. Celui-ci le presse de le suivre au pays du Prêtre Jean qu'il affirme avoir découvert en remontant le Nil. Là, le souverain se trouve à la tête d'une armée de « gens de grande stature, ni blancs ni noirs mais de couleur fauve», en guerre perpétuelle contre le « grand khan de Chinemachin ».
Parce qu'il cherche aussi à distraire son lecteur à l'évocation d'un pays mythique où l'or pousse comme le gingembre, Bertrandon consigne dans son récit ce témoignage, lui-même largement inspiré de Jean de Mandeville et de Marco Polo. Mais, dans son texte, cet épisode n'a pas le même statut narratif que ceux qu'il consacre à décrire précisément les forces militaires du sultan Mourad II. Il faut supposer qu'un lecteur médiéval faisait plus aisément que nous le partage entre l'étoffe des songes et la matérialité des choses.
Reste qu'on aurait tort de croire que, du Xme au xve siècle, la découverte de la nouveauté du monde a progressé au même pas que les explorateurs. Certes, l'esprit d'expérience progresse et la représentation cartographique du monde habité bénéficie d'une amélioration continue au fur et à mesure qu'elle intègre les observations des explorateurs.
Mais on trouve encore au XV" siècle des récits de voyage qui doivent plus aux descriptions du passé qu'aux découvertes du temps. Il en va ainsi de Gomés Eanes de Zurara, bibliothécaire d'Henri le Navigateur, dont Les Faits notables de la conquête de Guinée témoignent d'une géographie livresque, fondée sur l'autorité des Anciens, d'Aristote à Thomas d'Aquin, suffisamment sûre d'elle-même pour résister aux démentis des explorateurs. Il est vrai que Zurara n'est pas lui-même navigateur. Et que dire alors de Christophe Colomb, qui tente toujours de sauver la tradition rapportée dans les ouvrages anciens des assauts de ses propres observations?
Ainsi l'esprit de découverte vint au Moyen Age: plus tôt qu'on ne le croit d'ordinaire, mais de manière moins assurée qu'on ne l'aurait espéré. L'expansion de l'Empire mongol fut le grand tournant, au XIIIe siècle; elle mettait en contact deux parties du monde qui s'ignoraient jusqu'alors; elle suscitait par contrecoup une vague d'explorations qui ne cessa jamais plus d'alimenter ce goût inédit pour la nouveauté, l'immensité, la curiosité du monde.
Expérience déstabilisante, sans doute, pour un Occident à l'ancre de ses certitudes, qui fait écrire en 1331-1332 au frère prêcheur Étienne Raymond, après vingt -quatre ans de missions en Afrique orientale et dans l'océan Indien: «Avec notre Jésus-Christ nous gisons resserrés à l'extrémité du monde, coincés dans une très petite partie de la terre habitée où nous sommes confinés pour la honte et l'opprobre de tous les fidèles chrétiens. En effet, comme je l'ai dit et prouvé, si l'on divise la part du monde habité par les hommes en dix parties, nous les vrais chrétiens nous ne sommes même pas la dixième, que dis-je, la vingtième partie du monde. » Comment conjurer cette angoisse nouvelle, sinon en se réfugiant dans l'évocation des « merveilles» qui se trouvent dans les livres ?
Mais cette inquiétude produit aussi d'autres explorations, d'autres introspections. Voici, quittant son couvent d'Ulm en 1483, Félix Fabri. Ce frère dominicain incarne la figure du pèlerin insatisfait. Félix Fabri ne veut pas revivre l'expérience de son premier voyage en Terre sainte trois ans plus tôt. Il s'était gavé de lectures, avait lu tous les livres possible, et pourtant, écrit-il,« nous avons traversé à la course les Lieux saints sans rien comprendre et sans rien ressentir ». Il ne sert à rien de voyager, dit -il, si l'on s'encombre de son ego : « Dépose ce fardeau, dépouille-toi, deviens un autre, va t'en et marche. » Au Caire (ville qu'il juge « monstrueuse, insolite, incroyable»), Félix Fabri comprend qu'il peut alors retourner chez lui, dans sa douce patrie; il s'éprouve «réconcilié avec lui-même dans un monde dont il a pris la mesure».
La découverte des Découvertes, disait Michel Mollat, c'est l'altérité. Sans doute. Nourrie de l'idéal d'une aventure chevaleresque qui met en scène la quête de « l'intranquillité », la culture médiévale était bien armée pour éprouver cet esprit de découverte. Esprit qui consiste aussi à traquer l'autre en soi-même.

Patrick Boucheron • Maître de conférences à l'université Paris-l Les collections de l'histoire.
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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

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