Un palais pour la Dame de Vix (grande découverte)

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Pat
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Un palais pour la Dame de Vix (grande découverte)

Messagepar Pat » 12/09/2007 - 19:53

Une découverte extraordinaire a été faite au sommet du mont Lassois à Vix, en Côte d'or. Il s'agit des vestiges d'un très grand bâtiment, le plus imposant jamais exhumé dans le monde celte, qui pourrait bien être lié à la fameuse Dame de Vix, dont la tombe fut mise à jour en 1953 à proximité. Par ailleurs, l'étude de l'ensemble du site indique une urbanisation planifiée, très organisée, trois siècle avant les débuts reconnus de l'urbanisation en Europe occidentale.

"NOUS avons trouvé la clef du palais de la Dame de Vix !", s'exclame mi-amusé, mi-sérieux, Bruno Chaume, responsable de la fouille. En effet, du 16 juillet au 17 août dernier, une équipe franco-allemande a dégagé ce qui apparaît comme un vestige majeur et absolument unique à ce jour dans le monde celte.
Au sommet du mont Lassois, éminence boisée de 300 m de hauteur prise dans un méandre de la Seine, se dressait donc, voici 2 500 ans environ, un haut bâtiment, peut-être un palais, d'une surface au sol d'environ 500 m2, sans doute l'un des plus grands du monde celte. Il est fort probable que son sol fut foulé par la fameuse Dame de Vix, dont la très riche tombe sous tumulus assure la renommée du petit village de Vix depuis sa découverte en 1953.
Le site du palais en lui-même n'est guère évocateur: une large surface de pierre feuilletée, percée de trous et de fossés profonds, mise à nu sous une vingtaine de centimètres de terre.

Un palais de bois haut comme une église
Pourtant, c'est à partir de ces maigres vestiges que les archéologues ont pu reconstituer, sous forme d'une maquette et bientôt en modélisation 3D, le palais de la Dame de Vix.
Il s'agit donc d'un bâtiment de 35 m de longueur et de 21,5 m de largeur, ouvert à l'est et fermé à l'ouest par un mur arrondi, en forme d'abside. Ses structures de base étaient en bois, d'immenses poteaux plantés dans le sol en pierre, sans doute des troncs de chênes, abondants et de qualité dans la région, qui soutenaient un toit en bâtière couvert de bardeaux (tuiles de bois), assez incliné (40 à 45 degrés) pour protéger de la pluie et de la neige. La hauteur totale de l'édifice atteignait sans doute 15 m, soit l'équivalent d'un immeuble de cinq étages. Les murs étaient probablement en clayonnage recouvert d'enduits peints de couleur rouge.
L'entrée est originale: ses murs en avancée soutenaient un porche de 6 m de hauteur, ce qui confère au plan d'ensemble des airs de mégaron (type de maison grecque).
Du niveau de circulation nous ne savons rien, car il ne reste que les fondations.

Une révolution dans l'histoire de l'urbanisation

Dans l'état actuel des connaissances, le site du mont Lassois était une résidence princière fortifiée datée de la fin du Vie-début Ve siècle av. J.-C. Une équipe autrichienne dégage des portions du rempart qui ceignait la partie supérieure du mont, celle où les preuves d'une urbanisation émergent depuis quelques années.
Car, au-delà du palais, c'est bien la planification des aménagements qui surprend les chercheurs. Ainsi, les débuts de l'urbanisme en Europe occidentale ne remonteraient pas aux IIIe' siècles av. J.-C., avec les oppida gaulois, mais à au moins trois siècles plus tôt.
Avec cette découverte, qui trouve des échos sur d'autres sites princiers de premier ordre, tels La Heuneburg (Hundersingen) et Ipf en Allemagne, ce sont de nouvelles fenêtres qui s'ouvrent sur l'évolution de l'occupation du territoire. Et peut être aussi sur les liens unissant ces cultures continentales avec le sud, puisque outre la vaisselle grecque trouvée en abondance (une dizaine de fragments), l'urbanisme et le plan des maisons résonnent comme autant d'échos possibles d'une lointaine influence grecque.

Prospection et fouilles: une archéologie de pointe
La méthode d'exploration du site est originale et très productive : depuis 2003, cette importante surface (9 ha) est prospectée à l'aide de technologies géophysiques qui permettent, sans creuser, de détecter les zones perturbées par des constructions. C'est ainsi que sont apparues sur les relevés les traces de maisons parfaitement alignées et la silhouette des fondations du palais.
Les archéologues peuvent ensuite étudier les données et choisir les endroits à fouiller, sans dépendre du hasard ou des découvertes fortuites. Cette étude s'inscrit dans le programme "Vix et son environnement", qui explore également la géologie du site, pour en comprendre l'évolution depuis la Préhistoire.
Un programme est en cours d'élaboration pour mettre en valeur trois grands sites bourguignons, témoins au sens large de l'époque celte: Vix, Bibracte et Alésia. Tous trois vont voir leurs musées rénovés très prochainement et les liens entre les chercheurs renforcés. Une initiative attendue depuis longtemps, et qui devrait ravir autant les archéologues que le public.
Sophie Crançon.

"Toutes les découvertes font de Vix un site hors norme"


Rencontre avec Bruno Chaume, responsable de la fouille et coordinateur du programme.

Archéologia. Le Mont Lassois est très vaste et couvert d'arbres. À ce jour, il est mal connu, archéologiquement parlant. Pourquoi avez-vous choisi de fouiller à cet endroit?

Bruno Chaume. Ce site a été choisi à la suite des prospections géophysiques réalisées par Harald van der Osten entre 2004 et 2007 sur le plateau Saint-Marcel, où nous sommes. À notre grande surprise, ses travaux ont mis en évidence une organisation de l'habitat. On voit sur ses relevés des structures très organisées autour d'un grand espace central de circulation, qui correspond au chemin actuel menant au site. On peut le suivre jusqu'au bout du plateau, il n'a pas bougé depuis 2 500 ans.

Comment est organisé cet espace?

L'espace de circulation jouait le rôle de rue ou de place, et de chaque côté se trouvaient des enclos palissadés (un fossé dans lequel se dresse une palissade). Dans chaque enclos ont été bâties trois ou quatre maisons alignées les unes par rapport aux autres et disposées parallèlement à la palissade bordant l'espace de circulation. C'est ce que nous observons de façon très claire sur le magnétogramme, entre le bâtiment à abside que nous venons de mettre au jour et l'entrée du plateau. En 2004, nous avons fouillé deux maisons d'habitation pour avoir une référence. Ce sont bien des maisons-type du monde hallstattien, à deux nefs, trois lignes de poteaux, d'une surface de 50-60 m2 au sol.
"Un phénomène unique: L'urbanisation au VI siècle av. J-C."
Elles sont parfaitement alignées, ce qui tranche avec les situations habituelles d'habitat ouvert ou fortifié, où tout est dense, voire chaotique. Ici rien de tel, c'est quasiment un lotissement moderne, pensé comme tel, avec un plan d'urbanisme préalable. Cela suppose un pouvoir fort, ayant réussi à concevoir et à imposer ce schéma directeur, dans un temps relativement court.
Il s'agit d'un cas sans équivalent pour cette période au nord des Alpes. Mais même dans le Midi on trouve très rarement des habitats aussi structurés. Nages est de ceux-ci mais son plan est beaucoup moins élaboré.
Nous sommes donc ici face à un phénomène unique: on peut parler d'urbanisation du plateau.

Est-ce comparable aux plans en damier, hippodamiens, connus en Grèce aux mêmes périodes?

Non, car il se structure seulement autour de cet axe de circulation, qui est bordé, de chaque coté, d'enclos qui lui sont parfaitement perpendiculaires. Derrière les maisons, un espace libre non construit, apparemment sans grenier ni silo, était sans doute réservé à des jardins. Le plan d'ensemble, en l'état des connaissances, est très aéré. C'est encore un détail qui tranche avec ce qui est connu. En général sur des habitats de hauteur comme ici, le moindre espace était occupé.

D'autres aménagements ont-ils été notés?

Dans la partie nord du plateau, il y a des structures, dont une fouillée dans les années 1950 par René Joffroy, mais elles ne sont pas visibles sur le magnétogramme. Il faudrait sans doute débroussailler et enlever une partie de la couche de terre pour les repérer en prospections géophysiques. En dehors des structures d'habitat, il y a deux éléments intéressants mieux connus: greniers et citerne.
Trois grands greniers de stockage de denrées alimentaires, céréale ou autres, ont été bâtis à l'entrée du plateau. Ils mesurent environ 20 m de longueur, sur pilotis, avec des poteaux espacés tous les mètres. Leur présence indique une gestion collective des ressources alimentaires et de l'approvisionnement en eau. Ce n'est pas le cas de figure habituel pour la période, où l'on a dans les villages des unités domestiques qui comprennent la maison, le grenier et les silos. Ici, il ne semble pas y avoir de greniers individuels associés aux maisons. On peut donc envisager que la tranche supérieure de la société qui vivait ici, quelques centaines de personnes au maximum, gérait collectivement ses ressources alimentaires. C'est quelque chose de tout à fait nouveau, jamais mis en évidence ailleurs.
Il y a aussi une grosse "citerne" qui a pu être un contenant pour stocker l'eau. Il n'y a aucune source sur le plateau, il fallait la monter de la plaine.

Qu'en est-il du grand bâtiment à abside que vous avez fouillé, le palais de la dame de Vix?

Au centre de cet impressionnant dispositif, coté est, se trouve un grand enclos, beaucoup plus vaste que les autres, également palissadé mais plus puissamment.
En son coeur se dressait le plus grand bâtiment du plateau, construit dans un axe ouest-est. Il a été vu dès la première année de prospection géophysique: avant de le fouiller, nous avions déjà son plan.

Maintenant qu'il a été mis au jour, votre interprétation première, à savoir qu'il s'agirait du palais de la Dame de Vix, a-t-elle changé?

Non. Je l'ai toujours interprété comme le palais de la dame de Vix. Son plan, qui rappelle celui d'une église paléochrétienne, a suscité quelques discussions lors de sa découverte sur les relevés photogrammétriques mais les résultats des fouilles démontrent clairement qu'il est daté de la fin de l'époque de Hallstatt.
"le palais est contemporain de la tombe de la Dame"
Nous avions tout de suite vu qu'il s'agissait d'un bâtiment exceptionnel: une architecture hors norme au centre du plus grand enclos de plateau,
35 m de longueur, 21,50 m de largeur, avec d'énormes poteaux, une hauteur estimée à 15 m ... Il ne pouvait qu'être dévolu a une fonction particulière, de premier plan.
Si l'on considère que la strate supérieure de la société vivait ici, il est naturel d'y situer la demeure de la Dame de Vix, de sa famille, de son clan, ceux qui l'ont précédée et/ou qui l'ont suivie. En tout cas, comme le bâtiment est contemporain de la tombe, même si elle n'y a pas vécu, elle l'a vu, l'a connu, l'a fréquenté. De cela nous sommes certains.

Quels éléments permettent de dater ce bâtiment?

Le mobilier date de la fin de l'époque hallstattienne, la grande époque de Vix. Il y a de la céramique attique (grecque). C'est même la structure qui a donné le plus de céramique attique au nord des Alpes. Nous avons une dizaine de tessons.
Vix est déjà le site qui, de très loin, a donné le plus de tessons attiques (150 dont au moins une centaine de vases identifiés; les autres sites contemporains comptent tous moins de 10 vases). C'est de la céramique à figures noires de la fin \II'-tout début V' siècle av. J.-C. Si l'on rapporte ce chiffre à la surface fouillée (10000 m2), il faut multiplier le nombre de vases attiques par 100. C'est tout à fait considérable. À La Heuneburg, où les 2/3 du plateau ont été fouillés, nous sommes loin de ce chiffre-là!

Vous avez comparé ce palais à un mégaron grec ...


Le fait que le bâtiment ait des antes suggère, à mon avis, un plan d'origine méditerranéenne. Les deux murs de la façade s'avancent pour former un porche à l'entrée, ouvert à l'est.
Mais quand on restitue le bâtiment en 3D, la vision est tout autre, ne serait-ce que par la structure de base qui est constituée de poteaux porteurs en bois, ce qui est typiquement protohistorique.
"Les poteaux étaient des troncs de chênes entiers"
La surface intérieure du bâtiment, environ 500 m', est divisée en trois pièces: la première où l'on entrait, la seconde au centre du bâtiment, qui était fort vaste, pouvait accueillir facilement 150 personnes, et ensuite l'abside.
Les trous de poteaux sont énormes, ils correspondent à des troncs d'arbres entiers, mesurant entre 35 et 50 cm de diamètre selon leur emplacement. C'était sans doute du chêne (l'étude anthracologique, réalisée par S. Thiébault, directeur de recherche au CNRS, devrait le démontrer). Nous avons trouvé aussi des pierres de calage dans le fond des trous de poteaux.

À quoi correspondent les vestiges aujourd'hui visibles du palais?

Ce sont les fondations. Il ne reste rien des niveaux d'occupation, tout à été détruit par l'érosion naturelle et par les travaux agricoles qui ont perduré jusqu'à la seconde guerre mondiale. Malheureusement cette absence de niveau de sol interdit tout étude de l'organisation interne du bâtiment ... C'est le cas en général sauf exception comme à Ruscino près Perpignan. Sur ce site, une maison à antes plus petite que celle-ci, où les sols étaient conservés, a été fouillée. Les archéologues ont pu établir qu'il s'agissait d'une habitation.

Vous avez trouvé des traces d'enduits ...


Oui, le bâtiment était en clayon nage, recouvert de mortier et d'un enduit peint. C'est une technique que l'on retrouvera à ['époque gallo-romaine. D'après les premières analyses, il est probable que l'intérieur et l'extérieur du bâtiment étaient colorés en rouge et en jaune.

Le bâtiment aurait subi un incendie?


Oui, d'après ce que nous avons pu observer, il aurait été ravagé par un feu intense. Dans une structure en bois et torchis, rien ne résiste. Actuellement, nous ne pouvons ma/heureusement pas dire si cette destruction correspond à la dernière phase d'occupation du bâtiment. En l'état des données, le bâtiment à abside aurait eu deux, voire trois phases de reconstruction complète.
Pour le moment, nous ne savons pas exactement quand le bâtiment a été détruit, ni quand il a été construit. Nous savons juste qu'une phase a été contemporaine de la tombe de la Dame de Vix.

Comment interpréter un tel édifice?

Il y a bien sûr plusieurs options.
Je privilégie la fonction domestique, c'est-à-dire la demeure, la résidence palatiale de la dame de Vix, ou de sa famille, du clan auquel elle appartenait. Mais je n'exclus pas du tout d'autres fonctions, qui peuvent d'ailleurs se combiner: la fonction cultuelle par exemple, même s'il est difficile de préciser la nature de ces cultes. On peut supposer que c'était un lieu où l'on a banqueté car on y a -",trouvé huit cruches de céramique imitant de la vaisselle en bronze, des oenochoés rhodiennes. C'est tout à fait étonnant. Ces vases étaient probablement destinés à contenir des boissons alcoolisées. On peut tout imaginer quant à leur usage: cérémonies religieuses, réceptions aristocratiques, banquets, etc.
En général, quand on trouve un fragment de ce genre de céramique sur un site, c'est déjà extraordinaire. Ici, huit ou neuf individus indiquent une utilisation inhabituelle. De même nous avons des pourcentages tout à fait anormaux de céramique fine de qualité.
Ces tessons proviennent des fossés, des trous de poteaux. Il n'y a plus rien sur le sol, qui a été complètement laminé. Les objets se retrouvent sur les pentes du plateau. C'est d'ailleurs là que se sont portées les premières recherches sur le site de Vix dans les années 1930.

Aujourd'hui que la campagne de fouille est terminée, quelles sont vos premières conclusions?

L'organisation du plateau, de manière générale, pose la question de la proto-urbanisation de ces grands sites hallstattiens de hauteur que l'on appelle des résidences princières, tels Heuneburg ou Ipf pour l'Allemagne et sans doute d'autres. Le sujet avait déjà été débattu, il revient au premier plan de l'actualité scientifique.
Ici, à l'évidence, un pouvoir politique a décidé de l'organisation. Elle n'a pas été laissée à l'initiative individuelle ou familiale. C'est nouveau et encore unique.

Quelle place tient Vix parmi les résidences princières déjà connues dans le monde celte?

Il existe une hiérarchie des sites, dans laque/le La Heuneburg, Vix ou lpf, où les fouilles débutent, ont la première place. Dans ces lieux, tous les éléments sont hors norme: organisation de l'habitat, structuration de l'espace, richesse des sépultures, etc. Cela renvoie à une hiérarchisation sociale. À Vix, la hiérarchie sociale s'inscrit très directement dans l'organisation de l'habitat du plateau supérieur. C'est donc une découverte majeure pour comprendre ces sociétés.
La découverte d'un sanctuaire et de deux statues anthropomorphes près de la tombe de la Dame, en 1991, était un autre élément tout à fait unique. C'est pour toutes ces raisons que Vix est un site très important, qu'il faut fouiller avec méthode et discernement. Les archéologues du futur doivent pouvoir continuer à l'explorer. Cette étude passionnante est partie, nous l'espérons, pour durer de très nombreuses années encore!
Propos recueillis par Sophie Crançon. Archéologia septembre 2007
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