La TRAGIQUE ÉPOPÉE DE NUMANCE

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Pat
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La TRAGIQUE ÉPOPÉE DE NUMANCE

Messagepar Pat » 09/09/2007 - 10:24

Le nom de Numance résonne comme un exemple et un défi. Les européens devraient le connaître.Ils ne le connaissent pas. Retour aux sources.
Héroïquement tragique. Ainsi fut la ténacité opposée au conquérant romain par la citadelle celtibère de Numance. Inscrit en lettres de sang parmi les faits d'armes légendaires, le vieux nom de Numance résonne depuis l'Antiquité comme un défi. Lhistorien latin Florus, dans son Histoire romaine, rendit hommage à la geste des vaincus: «Si l'on veut être impartial, Numance fut la plus grande gloire de l'Espagne» (II, 18). Symbole de l'esprit de résistance, l'opposition acharnée des derniers guerriers de Celtibérie a frappé sa marque jusque dans la langue espagnole. L' adjectif numantino est ainsi employé pour qualifier une résistance exemplaire, celle «qui résiste avec ténacité jusqu'à la dernière limite, souvent dans des conditions précaires ».
Les Celtes atteignent la péninsule Ibérique au XIII' siècle avant notre ère, lors de la grande expansion de la civilisation dite des champs d'urnes. En s'établissant à l'extrême sud occidental de l'Europe, ils vont se forger une personnalité propre parmi l'ancienne population autochtone des Ibères. À partir du VI' siècle avant notre ère, ce peuple appelé depuis lors «celtibère» jouera un rôle historique et culturel des plus importants
Selon Strabon, «la plus puissante» des peuplades celtibères est celle des Arévaques (Arevaci) (Géographie, III, 4). Numance Numancia en espagnol-, cité qu'ils fondent àla fin du III' siècle av. J.-C, devient leur capitale. Bâtie sur la butte de La Muela située sur la vaste plaine de Garray (dans le nord de l'Espagne), cette puissante forteresse de 4500 mètres de circonférence dresse sa muraille à 70 mètres au-dessus de la rive gauche du fleuve Douro.
À cette époque, la conquête de l'Hispanie par la république romaine a déjà commencé avec les guerres puniques de la deuxième moitié du III' siècle av. J.-c. Lorsqu'en 197 av. J.-c. il n'y a plus d'Hispanie carthaginoise, les légions n'ont toutefois pu planter leurs aigles dans toute la péninsule. La Celtibérie est entrée en révolte contre la romanisation. En dépit d'une lutte farouche, ses guerriers sont défaits à la bataille du Mons Chaunu et le pays semblera temporairement pacifié par le traité de Gracchus (179 av. J.-c.).
En 154 av. J.-C., l'importante peuplade celtibère des Belles (Belli) établie dans la cité de Segeda décide de refonder son agglomération centrale et de se doter d'une enceinte neuve. La fortification de Segeda, interprétée par les Romains comme une violation du traité de paix, va être la cause d'une intervention armée. Pour mater la rébellion, le Sénat envoie le préteur Fulvius Nobilior à la tête de 30 000 soldats des légions consulaires.
N'ayant pas achevé de lever leur nouvelle muraille, les guerriers de Segeda vont confier à une ville alliée le soin d'accueillir leurs femmes et leurs enfants. Il s'agit de Numance, leur voisine occidentale, capitale des Arévaques, cité fortifiée de leurs frères de sang. C'est ainsi que Numance, qui jusqu'alors s'était abstenue de participer aux combats, se voit irrémédiablement entraînée dans la guerre. «En vérité, observera l'historien Florus, jamais aucun motif de guerre ne fut plus injuste» (Histoire romaine, II, XVIII).
Nobilior, après avoir contrôlé la région de Segeda en y installant des camps d'appui et de protection, fait marcher ses légions vers Numance. Les Belles s'unissent aux Arévaques pour élire un chef de guerre, Caros. Celui-ci attaque l'armée romaine par surprise, embusqué dans une forêt. Bien que les 8000 Celtibères essuient de lourdes pertes et que leur chef tombe à leur tête, c'est pour No bilior un douloureux désastre: 6000 légionnaires sont morts au combat. Ce 23 août de l'an 153 av. J.-c., jour de la fête des Vulcanales, fut néfaste pour Rome. C'est pourquoi, écrit Appien, «plus aucun général romain ne peut désormais engager ce jour-là un combat de son plein gré» (Ibérique, IX).
Les combattants celtibères ayant rejoint Numance, ils prennent pour chefs Ambon et Leucon et décident de continuer la lutte pour leur liberté. Un mois plus tard, l'armée de Fulvius Nobilior a reçu de nouveaux renforts et se présente aux portes de la cité. La première ligne de front est formée de 300 cavaliers africains envoyés par le roi de Numidie, allié de Rome, tandis qu'une petite cohorte d'éléphants constitue l'arrière-garde. Les Numantins attendent le combat au-devant de leur muraille. Un jet de pierres ayant blessé l'un des monstrueux pachydermes, le troupeau des éléphants, pris de panique, se rue finalement sur les légionnaires. Cette furie provoque de nombreuses victimes parmi les assiégeants, tandis que les Numantins en profitent pour fondre sur les Romains. Ils s'emparent de leurs armes et de leurs enseignes, laissant 4000 ennemis sans vie sur le champ de bataille.
Fulvius Nobilior ne tentera rien de plus et prendra ses quartiers d'hiver. Et l'hiver sera difficile: le froid glacial qui règne à cette altitude, le rationnement limité, la disette, la maladie et les impétueuses sorties des Numantins tourmentent sans cesse le campement romain.
Au printemps 152 av. J.-c., Fulvius Nobilior est relevé et remplacé par Claudius Marcelus, l'un des meilleurs généraux de Rome. Il arrive avec de nouveaux renforts, soit 500 cavaliers et une infanterie forte de 8000 hommes. Les soldats ont cependant dû être recrutés par tirage au sort en raison du peu d'enthousiasme des citoyens romains.« La fréquence des batailles, le nombre de ceux qui mouraient et la valeur des Celtibères étaient tellement élevés que la peur s'empara des jeunes et que les anciens confessèrent n'avoir jamais vu quelque chose de comparable» (Polybe, Histoires, XXXV, 4). Habile et conciliant, Marcelus cherchera donc à négocier la paix avec le nouveau chef numantin Litennon. Toutes les cités celtibères en révolte vont accepter l'accord qui sera ratifié parle Sénat en 151 av. J.-c.
La paix est de nouveau troublée en 147 av.J-c. Les Lusitaniens, peuple d'origine celtique, réussissent à s'emparer d'une bonne partie du sud de la péninsule Ibérique. Infligeant des défaites répétées aux Romains, plusieurs peuples celtibères se soulèvent à leur tour. Afin de se prévenir contre l'insurrection de Numance, le Sénat préfère violer son accord avec la cité et envoie en 141 av. J.-C.le préteur Quintus Pompeius avec 30 000 soldats et 2 000 cavaliers. Pompeius cherche à encercler la ville en tentant de détourner le fleuve Douro de son cours pour fermer aux Celtibères le passage vers la plaine orientale.
Mais les effectifs romains fondent au gré du harcèlement continu des guerriers numantins commandés par Megara. Ayant réussi à empêcher l'achèvement des travaux, Megara parvient à imposer à Pompeius ses conditions de paix en 139 av. J.-c. Le Sénat se refusera néanmoins à reconnaître ce nouvel accord considéré comme honteux et décidera la poursuite du siège.
Le général Popillius Laenas, puis le consul Hostilius Mancinus échouent à leur tour lamentablement devant Numance. Les assiégés celtibères infligent en 137 av. J.-c. une humiliante déroute à ce dernier. Les 20 000 soldats de l'armée romaine en fuite sont pris en embuscade par les 4000 Numantins. Alors qu'il ne leur reste plus qu'à s'ouvrir la route l'épée au poing, les guerriers celtibères ne vont pourtant pas pousser plus loin leur avantage, montrant par là qu'ils préfèrent une paix durable aux victoires fugaces. Ils négocient donc un traité équitable auquel le consul romain se lie par serment (!ides).
Bien qu'elle soit parvenue à épargner la vie de tous ses soldats, la reddition de Mancinus provoque à Rome un «effroyable désordre» (Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 2). La paix est dénoncée par le Sénat qui, indigné. refuse de ratifier l'accord (foedus Mancinul11 La responsabilité du traité est rejetée sur celui qui l'a souscrit. Le consul Mancinus, dépouillé de ses insignes et enchaîné, est traîné nu jusqu'aux avant-postes de Numance pour être livré à ses vainqueurs.
Mais les Numantins refusent de se souille les mains, ne voulant pas admettre la nullité du traité de paix, car «la violation publique de la parole donnée ne devait pas être lavée dans le sang d'un seul homme» (Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 1).
Cette succession d'humiliations décide le Sénat, en 134 av. J.-c., à envoyer le plus illustrè de ses soldats, Scipion Emilien, dit «le seconè Africain». D'abord tribun militaire en Espagne, puis consul, c'est lui qui avait donner l'assaut décisif lors du siège de Carthage en 149 av. J.-c., avant de faire raser la ville trois ans plus tard. Cette guerre victorieuse l'avait auréolé d'un immense prestige.
Scipion maîtrise également l'accès au fleuve Douro, neutralisant ainsi le dernier moyen de communication de Numance avec l'extérieur. Un fort est élevé sur chacune des rives et, à l'aide de grandes cordes, des poutres massives sont tendues sur la largeur du cours d'eau. Sur les madriers de ce pont suspendu ont été clouées des piques acérées afin d'interdire tout passage.
Le long de l'enceinte romaine sont placées des catapultes et des balistes de guerre. Des archers et des frondeurs sont mis en garnison dans chacun des sept forts. Au sein de cet immense camp retranché de 60000 hommes, la moitié des soldats est chargée de la protection du mur, 20 000 assurent les sorties nécessaires et 10000 sont tenus en réserve. Ainsi, « Scipion fut le premier général qui fit construire un mur autour d'une ville qui ne refusait pas le combat» (Appien, Ibérique, XV).
Scipion compte maintenant affamer son adversaire jusqu'à la reddition. Face à un tel dispositif, les 4 000 âmes de Numance ne peuvent forcer le siège et se voient condamner à la mort lente. Afin d'obtenir secours auprès des populations voisines, un Numantin audacieux, Rétogène, parvient à percer les lignes romaines, aidé par cinq compagnons. «Ils se dirigèrent vers les villes des Arévaques, avec des branches d'olivier, les suppliant, puisqu'ils étaient de même sang, d'aider les Numantins» (Appien, Ibérique, XV). Seule la jeunesse fougueuse de la cité de Lutia tentera de répondre à l'appel. Mais Scipion punira les meneurs en faisant trancher la main droite à quatre cents d'entre eux.
Coupés de l'extérieur, privés de vivres et d'eau, les assiégés voient toutes leurs tentatives de sortie brisées. Les Numantins envoient une ambassade à Scipion, offrant de conclure une paix où ils seraient traités en braves, ou bien de périr dans l'honneur d'un dernier combat. Car « le pire des maux n'était pas la famine mais, d'après le concept de l'honneur qu'ont les Celtibères, celui de ne pouvoir mourir en luttant ». Sans mansuétude aucune, le consul inflexible exige une soumission à merci. Le siège continuera donc. La faim hante tellement les Numantins que ceux-ci en arrivent à achever les moribonds pour se nourrir de leur chair.
Après onze mois de siège, l'invincible Numance est vaincue par la faim. À l'été de l'an 133 av. J.-c., quand tout semble fini, Scipion requiert une ultime fois la reddition inconditionnelle. Mais les guerriers celtibères se cabrent dans leur refus. Ils vont choisir la mort volontaire plutôt que la soumission. «Beaucoup se donnèrent la mort comme ils l'avaient décidé», rapporte Appien (Ibérique, XV). Les historiens romains plus tardifs - Orose, Florus et Valère Maxime - évoqueront un final davantage crépusculaire, portant jusqu'à l'exaltation un héroïsme tragique. Selon eux, les Numantins auraient brûlé ce qui restait de leur ville afin qu'elle ne tombât pas en des mains ennemies. Après avoir jeté leurs armes dans les brasiers, ils auraient choisi le suicide collectif en s'égorgeant réciproquement.
Ni la vaillance ni l'endurance de Numance ne vont incliner Scipion à la clémence. Il n'aura aucune compassion à leur égard, préférant fulminer sur les ruines une malédiction solennelle. Éternel Vae victis! ... Numance sera rasée totalement, «détruite à la racine» (Cicéron, Liber l, Il). Son territoire est dépecé entre les cités indigènes directement alliées à Rome. Les rares Numantins survivants sont vendus comme esclaves. Cinquante d'entre eux orneront le triomphe du consul, célébré à Rome en 132 av. J. -G Scipion agrégera dès lors à son nom d'«Africanus» celui de «Numantinus».
Après la chute de la citadelle, la résistance se poursuivra dans la péninsule Ibérique. Il faudra un siècle à Rome pour venir à bout des derniers peuples celtiques indépendants. Mais l'attitude des Numantins eut un tel impact sur la conscience des conquérants que nombre d'entre eux se sentirent finalement conquis par leur geste.
Le récit le plus complet du siège sera fourni par l'historien grec Appien (Les Guerres civiles. L'Ibérique, IX-XV). Puis il y aura les écrits des géographes romains et grecs, avec Strabon, Pomponius Mela, Pline l'Ancien et Ptolémée, ou encore L'Itinéraire d'Antonin, précieux guide de voyage dans l'Empire romain du III' siècle, ainsi que les recensions toponymiques de l'Anonyme de Ravenne au VII' siècle. En définitive, pas moins d'une trentaine d'auteurs antiques se référeront à la cité celtibère, chantant sa résistance et exaltant son final héroïque.
Disparu durant l'invasion musulmane, le nom de Numance ressurgit au X' siècle lorsque les rois de Léon, afin de se parer d'une identité illustre, choisissent d'asseoir la capitale de leur royaume à l'emplacement même de la vieille cité. Mais le temps avait gommé Numance de la mémoire et son emplacement géographique fut situé par erreur à Zamora.
La lecture fouillée des textes antiques permettra finalement d'en retrouver la trace dans les terres de Soria vers 1409. Au début du XVI' siècle, l'érudit marrane Antonio de Nebrija parvient à préciser son emplacement. La situation véritable de Numance est ensuite renforcée dans la seconde moitié du XVI' siècle par les arguments de l'historien Ambrosio de Morales (Crônica general de Espafza. Las Antigüedades, 1575), puis sera encore confirmée par les explications topographiques du lettré Mosquera de Barnuevo (La Numantina, 1612). Coïncidant avec la splendeur qu'est en train de vivre l'Empire espagnol sous le règne de Philippe II (1556-1589), Michel de Cervantes tire alors une tragédie du fameux siège, La destruccion de la Numancia(1582).
À partir du XVIII' siècle, le chanoine Juan Loperraez réalise d'importantes investigations sur le terrain et facilite le premier tracé du plan des ruines. Le caractère légendaire de Numance excite l'intérêt des historiens et les premières fouilles commencent en août 1803. En réponse à la menace étrangère incarnée par l'invasion napoléonienne, le peintre Madrazo va développer les thèmes du passé héroïque sur des toiles célèbres comme Le Chef numantin Megara obligeant les Romains à capituler ou La Destruction de Numance.
En 1853, les travaux de l'ingénieur et archéologue Eduardo Saavedra établiront scientifiquement que les ruines de Garray à Soria sont bien celles de Numance. Les fouilles vont se succéder de 1861 à 1867 sous l'égide de l'Académie royale d'histoire. L' histoire de Numance suscite également, au début du xx' siècle, l'intérêt de l'archéologue allemand Adolf Schulten (1870-1960). Ses premiers travaux sont placés sous le patronage du kaiser Guillaume II, l'empereur germanique ayant été nommé colonel d'honneur du régiment de dragons de Numance. Schulten fouille le sein de la cité celtibère en 1905, puis, de 1906 à 1912, il exhume les vestiges des campements romains alentour. Le résultat de ses travaux paraîtra à Munich dans une volumineuse Histoire de Numance en quatre volumes .
Parallèlement aux investigations de Schulten, l'Espagne poursuit avec l'Académie royale d'histoire ses propres recherches sur la trame urbaine de Numance (1906-1923) . Aujourd'hui encore, les nombreux travaux de José Ignacio de la Torre et d'Alfredo Jimeno, professeurs de préhistoire à l'université Complutense de Madrid, viennent d'aboutir en 2005 dans leur brillante monographie Numance, symbole et histoire.
L'héroïque attitude de Numance et sa fin tragique ont forgé sa légende. Victoire de la ténacité, symbole farouche d'un peuple en lutte pour sa liberté, Numance, avec des moyens très inférieurs, a résisté pendant vingt ans à !' assaut d'un adversaire tout-puissant. Un peuple accablé qui, sans aucun appui, soutint l'un des plus longs sièges de l'histoire. Une poignée de guerriers résolus tinrent bon contre Rome, maîtresse du monde, qui avait pourtant détruit Carthage et complètement subjugué la Grèce et la Macédoine. Une vigoureuse leçon d'énergie et d'espérance où la noblesse transcende la fatalité.
Une brève phrase d'Appien aurait pu servir d'épitaphe aux derniers défenseurs de Celtibérie: « Tel était l'amour de la liberté et de la bravoure dans cette petite cité barbare» (Ibérique, XV). lIIl
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Yann Le Gwalc'h, La Nouvelle Revue d'Histoire
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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

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