UN SOCIALISTE NIEZSCHÉEN:ÉDOUARD BERTH

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UN SOCIALISTE NIEZSCHÉEN:ÉDOUARD BERTH

Messagepar Pat » 24/08/2007 - 14:52

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Marqué par les pensées de Pascal, Proudhon, Nietzsche et Bergson, Edouard Berth (1875-1939) a été le principal traducteur de la pensée de Georges Sorel, le théoricien le plus en vue du syndicalisme révolutionnaire, de la grève générale et d'un socialisme héroïque. Une épopée qui fut autant guerrière que révolutionnaire. Séduisit Maurras. Mais était vouée à l'échec.

Voici presque un siècle que les lecteurs de Georges Sorel et les nostalgiques des légendaires Cahiers du Cercle Proudhon, qui réunissaient dans les années 1910 maurrassiens et révolutionnaires, attendaient la réédition des Méfaits des intellectuels,Edouard Berth a consigné l'essentiel de sa pensée. C'est chose faite, dans une édition précédée d'une longue préface d'Alain de Benoist, qui constitue à elle seule un livre dans le livre : cent cinquante pages, justement intitulées "Edouard Berth ou le socialisme héroïque ". Car il y a eu, de la seconde moitié du XIX' siècle jusqu'à la guerre de 14, un socialisme héroïque que Marx a brocardé sous le nom d'anarcho-syndicalisme et de socialisme rétrograde, et qui allait de Blanqui, l'" emmuré ", comme l'appela un jour l'un de ses biographes Lequel Blanqui passa trente-trois ans de sa vie en prison), à Georges Sorel, l'auteur des Réflexions sur la violence, dont se recommanderont tout à la fois Lénine et Mussolini.

Le père, avec Sorel, du syndicalisme révolutionnaire


Georges Sorel aura été le compagnon, l'aîné, le mentor d'Edouard Berth. A eux deux, ils ont été un peu au syndicalisme révolutionnaire ce que le couple Marx-Engels a été au communisme. Ils lui donneront son substrat théorique et sa coloration guerrière. Le syndicalisme, en France, a été accouché au forceps, sans économiser le sang ouvrier. La bourgeoisie le redoutait, craignant qu'il n'installe la classe ouvrière dans un état de soulèvement permanent. Les premiers marxistes y voyaient un retour à l'ancienne organisation du travail : les corporations d'Ancien Régime.
C'est dans ce contexte qu'apparaît, fugitivement, à l'orée du XX' siècle, le syndicalisme révolutionnaire et le "mythe" de la grève générale qui en est le noyau dur. Les théoriciens du mouvement syndicaliste, à commencer par Sorel et Berth, ont voulu rendre à l'ouvrier la maîtrise de son destin, en le délivrant une fois pour toutes des intermédiaires : banquiers, idéologues marxistes, intellectuels bourgeois. Tout part du travailleur et doit lui revenir.
Ce que les deux hommes poursuivent à travers la volonté d'autonomie ouvrière, c'est la chimère d'un capitalisme sans capitalistes. Ils plaident pour la souveraineté de l'économie. Tout au social, tout à l'économie, rien au politique. Ils ne s'adressent d'ailleurs jamais au citoyen, catégorie qui n'existe pas à leurs yeux, mais au seul travailleur (le "producteur"). En ce sens, leur syndicalisme est une mystique de la production. Tous les deux sont des marxistes dissidents, bien plus proches en réalité de Proudhon, auquel ils reviennent constamment. Ils ont cependant hérité de la fascination de Marx pour le capitalisme, exception faite de sa dimension fInancière. C'est toujours en termes hyperboliques qu'ils évoquent le gigantisme industriel.
La pensée de Berth est si indissociablement liée à celle de Sorel que Les Méfaits des intellectuels semblent comme l'œuvre d'un jumeau, certes moins doué, mais au patrimoine génétique commun. Georges Sorel est le grand homme de Berth. Il l'appelle le " Tertullien du socialisme ". Tertullien, le plus véhément des premiers grands imprécateurs chrétiens, pourfendeur impitoyable des spectacles, dont la polémique alimentera la longue querelle de l'Eglise contre le théâtre.

Empêcher l'ouvrier de sombrer dans l'embourgeoisement


Quoique antichrétien (et encore, parce qu'il raisonne comme un vieux Romain qui condamnerait la conversion au christianisme de l'empereur Constantin), Sorel n'est jamais parvenu à tracer une frontière nette entre la religion et la politique. Elles s'interpénètrent constamment chez lui. Il fait de la politique sur des bases religieuses. On retrouve la même confusion chez son disciple. Tous deux poursuivent des absolus éthiques, pour parler comme le sociologue Max Weber. Or, de pareils absolus n'ont pas leur place en politique, domaine par excellence de la négociation et du compromis (mot honni par eux).
Ils prêchent une rupture d'ordre métaphysique avec la vie bourgeoise. Ils croient possible d'arracher l'ouvrier à la tentation du confort, à son impiété, à son réformisme maladif, à sa femme, à son mauvais vin. Ils veulent l'héroïser. L'embourgeoisement est la tombe de l'ouvrier. La seule manière de l'en préserver, c'est de revenir à la vertu des Anciens. Quoi de plus roboratif qu'une plongée dans l'Antiquité pour ranimer la morale héroïque et l'éthique guerrière. C'est là que l'une et l'autre se sont manifestées avec le plus de vigueur.
Berth revêt Sorel de l'autorité du Censeur, au sens romain du terme et de la fonction. A Rome, le Censeur disposait d'un pouvoir absolu. C'est lui qui veillait à la bonne application des lois morales. Le Censeur par excellence restera à jamais Caton l'Ancien, celui " qui a corrigé les mœurs". Sorel, lui, aspirait à corriger celles de l'ouvrier, tant et si bien qu'il a fini par l'idéaliser. Il voulait opérer à travers lui la synthèse du plébéien et de l'aristocrate, de Proudhon et de Nietzsche.


Se défier des gens « inaptes à la Guerre comme au Travail»

Ce qui l'intéressait avant tout, c'était de repérer le moment où le sentiment moral prend forme et celui où il fait faillite, quand l'idée de progrès se développe. D'où le choix des Anciens contre les Modernes, de l'ascétisme de Pascal contre la rationalité scientifique incarnée par Descartes. C'est du reste sur "la victoire de Pascal" que s'achèvent Les Méfaits des intellectuels. Sorel et Berth sont tous deux des jansénistes. Jaurès et même Jules Guesde, le fondateur du premier parti ouvrier français, sont vus et traités comme des jésuites. C'est le ton des Provinciales qui est convoqué pour accabler la mauvaise graisse de Jaurès.
A côté de Pascal, ils placent Nietzsche. Au même rang. On a oublié aujourd'hui l'impression que Nietzsche a fait sur ses premiers lecteurs. La sidération devant de tels coups de marteau. A nous, lecteurs éloignés, ils sont arrivés comme amortis par l'effet de distance, pareils au fond à l'annonce d'une grande nouvelle connue de tous. Mais pour ses quasi-contemporains (la génération de Sorel, de Drieu, de Malraux), la nouveauté si radicale du nietzschéisme a été trop grisante pour qu'ils en assimilent tous les sucs sans en recevoir en même temps le venin. Nietzsche les a littéralement ensorcelés. L'apologie sorélienne de la violence (barbare, sauvage, presque délurée) ne se conçoit pas sans le préalable nietzschéen.
De même que le recours au mythe, dont Sorel est l'un des théoriciens les plus originaux. Le mythe est chez lui l'expression de la volonté générale, le symbole de la représentation collective tout autant qu'urie force mobilisatrice, seule capable de transmuer la violence révolutionnaire en acte créateur.
L'anti-intellectualisme, qui donne son titre à l'essai de Berth, mais qui n'y occupe pas une place centrale, procède d'une combinaison à parts égales de Bergson et de Nietzsche. Procès de la froide raison intellectuelle et procès du raisonneur stérile de type socratique. Berth vilipende à plaisir " la Pédantocratie et le Mandarinat de gens inaptes à la Guerre comme au Travail". Sa critique de l'intellectuel recoupe sa condamnation du parasite financier.
Alain de Benoist rattache Berth à la figure du révolutionnaire conservateur. C'est particulièrement visible à travers l'aventure du Cercle Proudhon, lancé en 1911 par des maurrassiens et animé par la figure si attachante de Georges Valois, rejoint bientôt par Berth. Le Cercle Proudhon a cherché à établir un point de jonction, sur une base assez martiale, entre les maurrassiens et les syndicalistes révolutionnaires. Dans leur esprit, la guerre était dans le même rapport au patriotisme que la grève générale au socialisme.
C'est bien pourtant la guerre de 1418 qui les séparera. Berth refusera d'associer son nom à l'Union sacrée. L'heure n'est plus où il condamnait sans réserve l'internationalisme pacifiste de Jaurès. La guerre a changé la physionomie du monde, elle n'a plus rien à voir avec l'héroïsme classique. La barbarie industrielle, insoupçonnée par Berth et Sorel, n'est pas sans les renvoyer tous les deux à quelques-unes de leurs contradictions, du moins aux impasses d'un certain radicalisme. Comment concilier l'ascétisme et l'éloge du productivisme, dont la mécanisation de la guerre vient de révéler le vrai visage ? Comment dépasser l'état de guerre permanent, cette guerre civile organique, qu'ils appellent de leurs vœux? Autant d'obstacles qui ont sûrement conduit le syndicalisme révolutionnaire à l'échec.

Leur chant est magnifique, mais qui veut l'écouter ?


L'héroïsation de la classe ouvrière pouvait--elle réussir? C'est douteux. L'ouvrier n'a été soldat qu'en de rares circonstances. C'est d'abord un employé, derrière lequel pointe un consommateur. Si jamais une forme de communisme pouvait lui convenir, c'est assurément le" communisme à la Labiche "de Céline.
Proudhon, Sorel, Berth partagent des illusions que les formules meurtrières de Marx avaient pourtant ruinées. Le capitalisme n'a que faire de l'héroïsme. Marx envisageait le capital pour ce qu'il était, un rapport de production tronqué qui ne prend en considération que le calcul d'intérêt. Pas la moralité. On ne trouvera pas chez lui d'éloge, sinon rhétorique, de l'atelier ou du métier. C'était pour lui des formes précapitalistes et préindustrielles complètement dépassées.
L'échec, à tous les égards malheureux, de Sorel et de Berth nous rappelle qu'il n'y a pas de salut collectif possible à tirer d'une philosophie tragique de l'existence ni d'un pessimisme héroïque. Pareille vision du monde ne peut s'adresser qu'à quelques individus, au petit nombre d'élus. Comme le Port-Royal de Pascal. C'est une parole inaudible à l'heure de la consommation de masse et des loisirs. Sorel et Berth défendent une morale dure, sombre, qui a sa source bien plus dans l'éthique puritaine que dans le marxisme de Marx. Dans une société qui a escamoté le problème du mal et liquidé l'héroïsme, ils sont condamnés à crier dans le désert. Leur chant est magnifique, mais qui veut l'écouter?
François Bousquet: Le Choc du Mois juillet 2007

Edouard Berth, Les Méfaits des intellectuels, préface de Georges Sorel, présentation d'Alain de Benoist, Krisis, 388 pages, 25 euros (à commander à : Krisis, 5 rue Carrière-Mainguet, 75011 Paris ou sur : www.alaindebenoist.com).
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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

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