Jules Laforgue
Publié : 27/05/2007 - 3:01
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http://www.laforgue.org/
Cet écrivain français, grand poète, trop injustement méconnu, fera l'objet de toute notre attention, puisque nous sommes des amoureux de la belle langue française.
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http://www.laforgue.org/san052.htm
À Saint-Cloud
Sonnet
L'après-midi - souvent - à Paris, au mois d'Août
Je veux fuir les journaux, les fiacres, la poussière
Et les cafés poisseux où ruisselle la bière,
Et je prends le bateau qui conduit à Saint-Cloud.
Là, je gravis le parc. Du vert, du vert partout !
Je m'étends sur le dos, lâchement, la lumière
Du vaste azur me fait cligner de la paupière,
La grande paix des bois calme mon sang qui bout.
Je sens tourner ma tête à suivre les nuages
Qui mouchètent le ciel de leurs flocons soyeux,
Une immense torpeur me prend ; je clos mes yeux...
Je me fonds aux senteurs des fleurettes sauvages,
Et je rêve qu'ainsi je m'éparpille aux cieux
Dans le bruissement infini des feuillages.
Jules Laforgue
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http://www.laforgue.org/pre09.htm
Ce qu’aime, le gros Fritz
Oui, j'aime à promener ma belle âme allemande
À travers l'Esthétique et les brouillards d’Hegel ;
Un nuage en Bouteille est tout ce que demande
L'âme éprise de vague et d'immatériel.
La nuit, quand s’ouvre en moi la fleur des rêveries,
De ma blonde Gretchen, oh ! j'aime bien encor
À contempler les yeux de pervenches fleuries,
Oh! j’aime à caresser les belles tresses d'or.
J’aime à charmer aussi mon ouïe allemande
Quand l’orgue de Cologne, aux gothiques accents,
Eveille dans mon cœur quelque vieille légende
Où passent des Willis dans des rayons flottants.
Mais surtout, au tic-tac des pendules de France,
Le soir, j'aime, repu de choucroute au gratin,
Voir, en fumant ma pipe à fourneau de faïence,
Mousser la bière ambrée aux bords des brocs d'étain.
Jules Laforgue
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http://www.laforgue.org/pre15.htm
Certes, ce siècle est grand...
Certes, ce siècle est grand ! quand on songe à la bête
De l'âge du silex, cela confond parfois
De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète,
Malgré tout, en domptant une à une les Lois.
Le télescope au loin fouille les Nébuleuses,
Le microscope atteint l'infiniment petit,
Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses
Unit deux continents dans l'éclair de l'esprit ;
Des peuples de démons qui vivent dans la terre,
En extraient les granits, la houille, les métaux,
Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre
De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux ;
Les ballons vont rêver aux solitudes bleues,
Un moteur met en branle une usine d'enfer,
Les trains et les vapeurs soufflent mangeant les lieues,
On perce des tunnels dans les monts, sous la mer ;
Nous avons les parfums, les tissus, l'eau-de-vie,
Les fusils compliqués, les obusiers ventrus,
Les livres, l'art, le gaz, et la photographie,
Nous sommes libres, fiers ; nous vivons mieux et plus ;
Jamais l'Homme pourtant n'a tant pleuré. La Terre
Meurt de se savoir seule ainsi dans l'Infini,
Et trouvant tout menteur depuis qu'elle est sans Père
Ne sait plus que ce mot : lamasabacktani.
Ah ! l'homme n'a qu'un jour ; que lui font la science,
La santé, le bien-être, et les arts superflus,
Si l'au-delà suprême est clos à l'espérance ?
Et quel but à sa vie alors qu'on ne croit plus ?
Oh n'est-ce pas mon Christ, mieux valait l'esclavage,
Les terreurs et la lèpre et la mort sans linceul,
Et sous un ciel de plomb l'éternel Moyen-Age,
Avec la certitude au moins qu'on n'est pas seul !
Ah ! la vie est bien peul ses douleurs sont sacrées
Quand on est SUR d'entrer après ce mauvais jour
Dans la grande douceur où, toujours altérées,
Les âmes se fondront de tristesse et d'amour !
Jules Laforgue
1ère publication :
Poésies Complètes (Le Livre de Poche) 1970
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http://www.laforgue.org/comp24.htm
Complainte des blackboulés
«Ni vous, ni votre art, monsieur. » C'était un dimanche,
Vous savez où.
À vos genoux,
Je suffoquai, suintant de longues larmes blanches.
L'orchestre du jardin jouait ce « si tu m'aimes »
Que vous savez ;
Et je m'en vais
Depuis, et pour toujours, m'exilant sur ce thème.
Et toujours, ce refus si monstrueux m'effraie
Et me confond
Pour vous au fond,
Si regard incarné ! Si moi-même ! Si vraie !
Bien, maintenant, voici ce que je vous souhaite,
Puisque, après tout,
En ce soir d'août,
Vous avez craché vers l'art, par-dessus ma tête.
Vieille et chauve à vingt ans, sois prise pour une autre
Et sans raison,
Mise en prison,
Très loin, et qu'un geôlier, sur toi, des ans, se vautre.
Puis, passe à Charenton, parmi de vagues folles,
Avec Paris
Là-bas, fleuri,
Ah ! Rêve trop beau ! Paris où je me console.
Et demande à manger, et qu'alors on confonde !
Qu'on croie à ton
Refus ! Et qu'on
Te nourrisse, horreur ! Horreur ! Horreur ! à la sonde.
La sonde t'entre par le nez, Dieu vous bénisse !
À bas, les mains !
Et le bon vin,
Le lait, les oeufs te gavent par cet orifice.
Et qu'après bien des ans de cette facétie,
Un interne (aux
Regards loyaux !)
Se trompe de conduit ! Et verse, et t'asphyxie.
Et voilà ce que moi, guéri, je vous souhaite,
Coeur rose, pour
Avoir un jour
Craché sur l'Art ! L'Art pur ! Sans compter le poète.
Jules Laforgue
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http://www.laforgue.org/comp02.htm
Complainte propiatoire à l'inconscient
Ô loi, qui êtes parce que vous êtes,
Que votre nom soit la retraite !
- Elles ! ramper vers elles d'adoration ?
Ou que sur leur misère humaine je me vautre ?
Elle m'aime, infiniment ! Non, d'occasion !
Si non moi, ce serait infiniment un autre !
Que votre inconsciente Volonté
Soit faite dans l'Éternité !
- Dans l'orgue qui par déchirements se châtie.
Croupir, des étés, sous les vitraux, en langueur ;
Mourir d'un attouchement de l'Eucharistie,
S'entrer un crucifix maigre et nu dans le coeur ?
Que de votre communion nous vienne
Notre sagesse quotidienne !
- Ô croisés de mon sang ! Transporter les cités !
Bénir la Pâque universelle, sans salaires !
Mourir sur la Montagne, et que l'Humanité,
Aux âges d'or sans fin, me porte en scapulaires !
Pardonnez-nous nos offenses, nos cris,
Comme étant d'à jamais écrits !
- Crucifier l'infini dans des toiles comme
Un mouchoir, et qu'on dise : « Oh ! L'idéal s'est tu ! »
Formuler tout ! En fugues sans fin dire l'Homme !
Être l'âme des arts à zones que veux-tu !
Non, rien ; délivrez-nous de la pensée,
Lèpre originelle, ivresse insensée,
Radeau du mal et de l'exil ;
Ainsi soit-il.
Jules Laforgue
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http://www.laforgue.org/
Cet écrivain français, grand poète, trop injustement méconnu, fera l'objet de toute notre attention, puisque nous sommes des amoureux de la belle langue française.
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http://www.laforgue.org/san052.htm
À Saint-Cloud
Sonnet
L'après-midi - souvent - à Paris, au mois d'Août
Je veux fuir les journaux, les fiacres, la poussière
Et les cafés poisseux où ruisselle la bière,
Et je prends le bateau qui conduit à Saint-Cloud.
Là, je gravis le parc. Du vert, du vert partout !
Je m'étends sur le dos, lâchement, la lumière
Du vaste azur me fait cligner de la paupière,
La grande paix des bois calme mon sang qui bout.
Je sens tourner ma tête à suivre les nuages
Qui mouchètent le ciel de leurs flocons soyeux,
Une immense torpeur me prend ; je clos mes yeux...
Je me fonds aux senteurs des fleurettes sauvages,
Et je rêve qu'ainsi je m'éparpille aux cieux
Dans le bruissement infini des feuillages.
Jules Laforgue
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http://www.laforgue.org/pre09.htm
Ce qu’aime, le gros Fritz
Oui, j'aime à promener ma belle âme allemande
À travers l'Esthétique et les brouillards d’Hegel ;
Un nuage en Bouteille est tout ce que demande
L'âme éprise de vague et d'immatériel.
La nuit, quand s’ouvre en moi la fleur des rêveries,
De ma blonde Gretchen, oh ! j'aime bien encor
À contempler les yeux de pervenches fleuries,
Oh! j’aime à caresser les belles tresses d'or.
J’aime à charmer aussi mon ouïe allemande
Quand l’orgue de Cologne, aux gothiques accents,
Eveille dans mon cœur quelque vieille légende
Où passent des Willis dans des rayons flottants.
Mais surtout, au tic-tac des pendules de France,
Le soir, j'aime, repu de choucroute au gratin,
Voir, en fumant ma pipe à fourneau de faïence,
Mousser la bière ambrée aux bords des brocs d'étain.
Jules Laforgue
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http://www.laforgue.org/pre15.htm
Certes, ce siècle est grand...
Certes, ce siècle est grand ! quand on songe à la bête
De l'âge du silex, cela confond parfois
De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète,
Malgré tout, en domptant une à une les Lois.
Le télescope au loin fouille les Nébuleuses,
Le microscope atteint l'infiniment petit,
Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses
Unit deux continents dans l'éclair de l'esprit ;
Des peuples de démons qui vivent dans la terre,
En extraient les granits, la houille, les métaux,
Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre
De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux ;
Les ballons vont rêver aux solitudes bleues,
Un moteur met en branle une usine d'enfer,
Les trains et les vapeurs soufflent mangeant les lieues,
On perce des tunnels dans les monts, sous la mer ;
Nous avons les parfums, les tissus, l'eau-de-vie,
Les fusils compliqués, les obusiers ventrus,
Les livres, l'art, le gaz, et la photographie,
Nous sommes libres, fiers ; nous vivons mieux et plus ;
Jamais l'Homme pourtant n'a tant pleuré. La Terre
Meurt de se savoir seule ainsi dans l'Infini,
Et trouvant tout menteur depuis qu'elle est sans Père
Ne sait plus que ce mot : lamasabacktani.
Ah ! l'homme n'a qu'un jour ; que lui font la science,
La santé, le bien-être, et les arts superflus,
Si l'au-delà suprême est clos à l'espérance ?
Et quel but à sa vie alors qu'on ne croit plus ?
Oh n'est-ce pas mon Christ, mieux valait l'esclavage,
Les terreurs et la lèpre et la mort sans linceul,
Et sous un ciel de plomb l'éternel Moyen-Age,
Avec la certitude au moins qu'on n'est pas seul !
Ah ! la vie est bien peul ses douleurs sont sacrées
Quand on est SUR d'entrer après ce mauvais jour
Dans la grande douceur où, toujours altérées,
Les âmes se fondront de tristesse et d'amour !
Jules Laforgue
1ère publication :
Poésies Complètes (Le Livre de Poche) 1970
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
http://www.laforgue.org/comp24.htm
Complainte des blackboulés
«Ni vous, ni votre art, monsieur. » C'était un dimanche,
Vous savez où.
À vos genoux,
Je suffoquai, suintant de longues larmes blanches.
L'orchestre du jardin jouait ce « si tu m'aimes »
Que vous savez ;
Et je m'en vais
Depuis, et pour toujours, m'exilant sur ce thème.
Et toujours, ce refus si monstrueux m'effraie
Et me confond
Pour vous au fond,
Si regard incarné ! Si moi-même ! Si vraie !
Bien, maintenant, voici ce que je vous souhaite,
Puisque, après tout,
En ce soir d'août,
Vous avez craché vers l'art, par-dessus ma tête.
Vieille et chauve à vingt ans, sois prise pour une autre
Et sans raison,
Mise en prison,
Très loin, et qu'un geôlier, sur toi, des ans, se vautre.
Puis, passe à Charenton, parmi de vagues folles,
Avec Paris
Là-bas, fleuri,
Ah ! Rêve trop beau ! Paris où je me console.
Et demande à manger, et qu'alors on confonde !
Qu'on croie à ton
Refus ! Et qu'on
Te nourrisse, horreur ! Horreur ! Horreur ! à la sonde.
La sonde t'entre par le nez, Dieu vous bénisse !
À bas, les mains !
Et le bon vin,
Le lait, les oeufs te gavent par cet orifice.
Et qu'après bien des ans de cette facétie,
Un interne (aux
Regards loyaux !)
Se trompe de conduit ! Et verse, et t'asphyxie.
Et voilà ce que moi, guéri, je vous souhaite,
Coeur rose, pour
Avoir un jour
Craché sur l'Art ! L'Art pur ! Sans compter le poète.
Jules Laforgue
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
http://www.laforgue.org/comp02.htm
Complainte propiatoire à l'inconscient
Ô loi, qui êtes parce que vous êtes,
Que votre nom soit la retraite !
- Elles ! ramper vers elles d'adoration ?
Ou que sur leur misère humaine je me vautre ?
Elle m'aime, infiniment ! Non, d'occasion !
Si non moi, ce serait infiniment un autre !
Que votre inconsciente Volonté
Soit faite dans l'Éternité !
- Dans l'orgue qui par déchirements se châtie.
Croupir, des étés, sous les vitraux, en langueur ;
Mourir d'un attouchement de l'Eucharistie,
S'entrer un crucifix maigre et nu dans le coeur ?
Que de votre communion nous vienne
Notre sagesse quotidienne !
- Ô croisés de mon sang ! Transporter les cités !
Bénir la Pâque universelle, sans salaires !
Mourir sur la Montagne, et que l'Humanité,
Aux âges d'or sans fin, me porte en scapulaires !
Pardonnez-nous nos offenses, nos cris,
Comme étant d'à jamais écrits !
- Crucifier l'infini dans des toiles comme
Un mouchoir, et qu'on dise : « Oh ! L'idéal s'est tu ! »
Formuler tout ! En fugues sans fin dire l'Homme !
Être l'âme des arts à zones que veux-tu !
Non, rien ; délivrez-nous de la pensée,
Lèpre originelle, ivresse insensée,
Radeau du mal et de l'exil ;
Ainsi soit-il.
Jules Laforgue
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