Les rapports entre politiques et journalistes ont toujours été complexes, parfois équivoques et difficiles parce qu'équivoques, justement. Les uns ont besoin des autres et réciproquement. Ainsi, ces deux mondes d'essence différente sont condamnés à se côtoyer; voire à s'interpénétrer tout en poursuivant des fins qui ne sont pas toujours les mêmes, avec, surtout, des méthodes qui n'ont rien de semblable. Le remède existe, et il est simple et valable pour les deux groupes: un brin d'honnêteté ...
J' ai le douteux privilège d'avoir vécu les deux situations de l'intérieur. J'ai été, à vingt et un ans, le président des Jeunes indépendants de Paris, l'un des mouvements qui contribuèrent, dans les années cinquante, à reprendre le Quartier latin aux communistes, dont Alain Jamet fut secrétaire général, dont le très regretté Pierre Durand fut, comme à son habitude, le trésorier, et dont trois membres du bureau directeur devaient être tués en Algérie, ayant mis, pour reprendre l'admirable expression du défunt Pierre Sergent, leur peau au bout de leurs idées. Je fus ensuite, des années plus tard, l'un des membres fondateurs du Front national, mouvement où je ne sollicitai jamais le moindre poste, car j'estimais que mon rôle n'était pas là, non plus que mon utilité véritable.
Des années passées à Minute et National Hebdo ...
Je suis, en effet, journaliste. Par goût, par instinct et, je l'espère, par aptitude. C'est mon métier, ma profession. Je me suis efforcé de lui donner tout ce que je pouvais, et elle, en tout cas, m'a tout donné. Journaliste à Minute pendant vingt ans avant d'en devenir rédacteur en chef puis directeur-adjoint, rédacteur en chef de National-Hebdo plusieurs années, beaucoup connaissent mon parcours. Et ceux-là conviendront peut-être que ma double expérience m'autorise à essayer d'apporter- au risque de provoquer un ou deux courts-circuits spectaculaires - quelques lumières sur les difficultés· de rapports ayant récemment dégénéré en une ténébreuse et odieuse affaire.
De façon que des esprits naïfs pourraient trouver paradoxale, les relations entre le Front national et la presse réputée "amie" se sont souvent révélées plus difficiles que celles avec la presse dite "normale". Il y a à cela, en fait, d'assez multiples raisons. Je passerai rapidement sur les premières et les plus élémentaires, comme le fait que, pour certains, il est toujours plus amusant et moins dangereux de frapper sur les plus proches - plus facile, aussi, puisqu'on les connaît mieux. Quel plaisir y a-t-il à égorger un inconnu alors qu'on peut poignarder un ami ?
Quand la presse "amie" ne croyait pas au Front national
Mais d'autres causes plus profondes sont également à prendre en considération dans ces rapports entre le FN et les journaux réputés sympathisants. Ces derniers pensent parfois que, sans eux, le premier ne serait pas devenu ce qu'il est. Et, de leur côté, les dirigeants du Front national tendent parfois à estimer que cette presse "amie" leur doit beaucoup, si ce n'est tout. Sentiments également fallacieux: personne en cette affaire, ne doit tout à personne. Chacun s'est fait soi-même. Cela fait quelque cinquante ans que je connais Jean-Marie Le Pen - cinquante ans de combats communs, de conciliabules amicaux, parfois de coups de gueule homériques, mais surtout cinquante ans d'affection, de confiance et d'un respect que j'ai la faiblesse de croire mutuel. Il n'a jamais eu besoin de personne pour se faire, ni, surtout, pour faire ce qu'il entendait juste, et qui, souvent, paraissait utopique et inaccessible à bien d'autres. Le Front national, par exemple ...
Initialement, nous ne fûmes pas beaucoup à y croire. Quant à la presse "amie" de l'époque, elle se montra prudente; réservée, même, en bien des cas. Voire, insultante. Je n'ai ni le goût ni, ici, la place d'entrer dans les détails, mais reportez-vous seulement aux collections de journaux de l'époque. Ce n'est que lorsque ce mouvement se fut implanté et eut connu ses premiers succès, et notamment après la percée aux élections européennes de 1984, qu'il fut si définitivement reconnu et si hautement revendiqué. Que s'installa même - et c'est l'une des causes du problème actuel - dans certaines rédactions jeunes ou moins jeunes, une sorte de sentiment de propriété, une fausse impression d'avoir le droit divin, non seulement de rendre compte, mais aussi et surtout, de trancher de ce qui se passait à l'intérieur du FN.
Mégalomanie ou amateurisme professionnel?
On peut attribuer, dans une bonne partie des cas, cette curieuse mégalomanie à une absence de professionnalisme. Il y a des gens qui n'apprendront jamais-- et, pour certains, l'âge ne fait malheureusement rien à l'affaire - que le rôle du journalisme est d'informer et non pas de juger ex cathedra, en invectivant et en éructant au besoin.
La démonstration la plus caricaturale de ce phénomène survint lors de la crise qui ébranla le Front national en décembre 1998, où l'on vit soudain au moins deux responsables - mais est-ce bien le mot qui s'impose en pareil cas? - de publications "amies" prétendre, après bien des dérobades et des retournements de jaquette, s'ériger en tribunal pour trancher des événements internes d'un mouvement qui ne leur demandait rien.
Tout journaliste a totalement droit à la critique et à la discussion, mais ce droit ne s'étend ni à l'ingérence ni à propagande calomnieuse.
Mais oublions, comme a eu l'intelligence de le faire Jean-Marie Le Pen lui-même, cette révolution de palais avortée où l'on vit quelques personnes se gargarisant chaque matin d'honneur et de fidélité faire fi de l'un comme de l'autre, sous l'œil bienveillant d'un Rivarol croyant reconnaître les siens, d'un Présent en volte-face permanente et d'un Libre journal où l'invective sordide et le fiel ont toujours tenu lieu de courtoisie.
Lors de la récente fête de BBR, le coup d'éponge a été passé. De façon spectaculaire. Les ex-dissidents ont été accueillis au bercail au même titre que des nouveaux venus aux allures dynamiques, trentenaires et quadragénaires, naguère trop rares dans cette manifestation.
Les chaisières contre Marine Le Pen
Il est tristement remarquable que ces rentrées et ces arrivées, ces marques de rajeunissement, d'élargissement et de reprise de la marche vers un nouveau 21 avril 2002 aient été accueillies par les imprécations renouvelées d'un quarteron de bureaucrates du Front, fossiles oubliés sur leurs chaises ou gros malins louchant déjà, après avoir imprudemment fait une croix sur le patron, vers les huis entrouverts du vicomte de Villiers. Qui les recevra sans doute à l'office ...
Et ce sont évidemment ceux-là dont la presse dite "amie", à la notable exception de Minute, où l'on ne s'est jamais sali les mains dans ce genre d'affaires - a choisi d'écouter et de répercuter les chevrotantes doléances. Il est permis d'aimer la paléontologie, mais à ce point-là ...
D'autant que le propos s'accompagnait de perfidies et de calomnies sordides fleurant bon la chaisière d'église de province ayant liquidé trois maris à l'arsenic. Il y a des genres qui ne trompent pas.
La première cible fut, bien entendu, Marine Le Pen. Elle avait, de fait, tout pour indisposer les chaisières - mâles ou femelles. Jeune, brillante, professionnelle, ayant l'assurance et l'abattage de son redoutable papa, elle n'avait pas tardé à crever les écrans de télévision et à conquérir un nouveau public au Front National. "Un nouveau public", quelle horreur pour des gens étant passés, depuis belle lurette, de l'esprit de chapelle à l'esprit de secte!
La seconde est maintenant le nouveau secrétaire général du Front, Louis Aliot. Ce professeur de droit de trente-six ans a eu l'impertinence de jouer au rugby, sport d'équipe par excellence, où l'on a la naïve habitude de réserver les coups de pied en vache à l'adversaire plutôt qu'aux partenaires. Qu'allez-vous faire comprendre à un homme si bizarrement élevé?
Assez des leçons de morale!
Ne nous y trompons pas: ces gaillardes et gaillards gravitant autour de l'association Générations Le Pen sont dangereux. Ils risquent fort, à terme, de faire gagner le Front, de l'amener aux hautes responsabilités. Et il faudrait alors dire adieu au confort des petits colloques de vaincus, où, entre soi, on raconte ses campagnes perdues tout en émettant quelques doutes sur la moralité de la femme du voisin.
En conséquence, tous les moyens sont bons pour arrêter la marche de ces jeunes ambitieux. Et l'on va jusqu'à évoquer leur abandon des "principes fondamentaux" du Front. Quant à moi, qui ai vécu l'affaire depuis le début, je n'ai qu'une question à poser: quels "principes fondamentaux" ? Le Front national n'a jamais eu qu'un principe fondamental: la défense de la France et des Français de toute la France et de tous les Français, sans restrictions ni préjugés.
Et c'est bien pourquoi moi, qui ai horreur de la vie politique, j'ai modestement aidé à créer, à fonder ce mouvement. L'adhésion au Front national me paraissait un geste non politique, mais civique, le prolongement naturel de mes années d'Armée d'Afrique et de mon engagement dans l'OAS. Qui n'a pas saisi cette vérité n'a rien compris.
Mais, de toute manière, pour en revenir au propos initial, nous n'allons quand même pas nous laisser éternellement donner des leçons de morale par une poignée de déracinés errant interminablement entre l'Église de Scientologie et Saint-Nicolas-du-Chardonnet, la Grande Loge Écossaise et la Division Charlemagne.
À certains de ces pseudo-augures, je dirai: "Cela n'est pas digne de vous." À d'autres, je dirai plus simplement: " Vous ne me surprenez pas, mais, de grâce, pour votre bien et celui de tous, allez d'urgence consulter un médecin spécialisé."
Par Jean Bourdier
Membre fondateur du Front National
Français d' Abord ! novembre 2005·


Monsieur BOURDIER