Page 1 sur 1

Freud, l'imposteur !

Publié : 15/06/2010 - 22:39
par Pat
Qu'on aime ou non le personnage, il faut au moins reconnaître à Michel Onfray le courage de mener à terme une réflexion sans se soucier de l'opinion des petits flics de l'intelligentsia parisienne.
Avec Le Crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne (Grasset, 22 €), paru le 21 avril dernier, le créateur de l'Université populaire de Caen a créé le scandale du début d'année, en n'hésitant pas à déboulonner la statue du fondateur de la psychanalyse, dont il fut lui-même jadis un adepte. L'éructation de la cohorte des adorateurs du roi du divan fut à la hauteur de la stupeur qui les saisit. L'un des leurs avait osé toucher au Dogme !
« Réducteur, puéril, pédant, parfois à la limite du ridicule. inspiré par des hypothèses complotistes aussi abracadabrantes que périlleuses », lança BHL (Le Point, 29 avril) ; « réhabilitation des thèses paganistes de l'extrême droite française », tonna Élisabeth Roudinesco, la chienne de garde du Temple freudien (Le Monde des livres, 15 avril). Sans oublier la désormais obligatoire épithète de "révisionniste", qui lui fut accolée pour souligner l'affreuseté d'un ouvrage à ne recommander sous aucun prétexte à ceux qui pourraient y voir matière à se rebeller contre le gavage de cerveau dont ils sont victimes depuis le lycée !
De fait, Onfray n'a pas hésité à frapper fort, reprenant des thèmes déjà lus sous la plume du néo-droitiste Pierre Debray-Ritzen dans La Scolastique freudienne (Fayard, 1972), de Jacques Bénesteau, (Mensonges freudiens, Mardaga, 2002), ou encore de Gérard Zwang. « J'ai lu ces livres : ils disent vrai », ose écrire Onfray, citant encore le Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005), qui a fait polémique à sa sortie.
Dans les 600 pages bien tassées qu'il nous propose, Onfray s'inspire de la méthode que Nietzsche professe dans Par-delà le bien et le mal, selon laquelle une philosophie n'est jamais que le pendant théorique du corps du philosophe qui la produit, c'est-à-dire du fabriqué sur mesure. Il brosse ainsi une réjouissante synthèse biographique et doctrinale de Dr Freud - la vie explique l'œuvre, tout comme, à rebours, l'interprétation nous donne des clés sur l'interprète qu'il karchérise sans lui laisser un poil de sec.
Qu'est-ce que la psychanalyse, en fin de compte ? Certainement pas une science universelle, comme le prétendait Freud qui aimait à se comparer à Copernic et Darwin, mais au contraire « une discipline vraie et juste tant qu'elle concerne Freud et personne d'autre ». Le principal problème du personnage : « avoir pris son cas pour une généralité ». Sa grande passion ? « Consacrer toute son existence à donner raison à sa mère aux yeux de qui il incarnait la huitième merveille du monde ». Son obsession ? « Gagner de l'argent, devenir célèbre » Ses caractéristiques : de mauvaise foi, cupide, psychorigide, superstitieux (suivant une mode de Basse-Saxe, il trace trois croix sur ses lettres quand il veut conjurer le mauvais sort... ), cyclothymique, menteur, dépressif, phobique, atteint de délire numérologique (en raison du numéro envoyé par l'administration des télécommunications, il croit qu'il va mourir à 62 ans... ) et de tabagisme aigu (il fume vingt cigares par jour), cocaïnomane, etc. Joli monsieur !
Le premier lièvre soulevé par Onfray n'est pas le moindre. Comme Einstein (ce qu'Onfray se garde de souligner), Freud est un plagiaire qui n'a fait que rassembler des idées et des techniques existant bien avant lui. Pour faire disparaître ses sources d'inspiration compromettantes, il a brûlé de son vivant une grande partie de sa correspondance, de ses notes et de ses journaux et a également dissimulé ses emprunts en arguant d une prétendue "cryptomnésie" fort utile quand il s'agit de faire mine de découvrir ce qu'on vient juste de lire.
Sa théorie du refoulement, il la doit ainsi au Schopenhauer du Monde comme volonté et comme représentation ; le concept d'inconscient (dont Freud ne donne pas une définition claire dans les six mille pages de son œuvre complète !), comme l'idée du rôle pathogène de la civilisation pour réprimer les instincts, se trouvent déjà sous la plume de Nietzsche ; les instincts de vie et de mort ne sont rien d'autre qu'une reprise des deux forces actives d'un poème d'Empédocle, écrit au Ve siècle avant notre ère ; la passerelle entre la méthode symbolique de son Interprétation des rêves et l'onirocritique de La Clé des songes d'Artémidore (IIe siècle de notre ère) est claire comme le jour ; sa technique de soin des pathologies en faisant parler des malades payant après avoir soulagé leur conscience est une resucée de celle d'Antiphon d'Athènes...
Pour couronner le tout, le concept même de "psycho-analyse", première forme de psychanalyse, n'est pas de lui, mais d'un autre médecin viennois, le Dr Joseph Breuer !
Au commencement de tout ça, il y a, comme par hasard, les problèmes (pas minces !) existants entre le petit Sigmund et ses parents. Sigmund déteste son père, Jakob, qui aurait abusé de l'un de ses frères et de ses plus jeunes sœurs. Il va dès lors passer sa vie à le déconsidérer dans son esprit comme dans celui de sa clientèle chez qui il ne cesse de vouloir diagnostiquer un sombre désir de « meurtre du père », qu'il juge inhérent à l'espèce humaine depuis l'aube des temps (la fameuse « horde primitive ») jusqu'à la consommation des siècles. Toutes les figures pouvant s'apparenter au père, à commencer par Dieu, comme Père céleste, puis Moïse, comme Père des juifs feront l'objet de son acharnement obsessionnel.
D'autre part, Freud éprouve une adoration malsaine pour sa « mère juive archétypique », Amalia, qui le lui rend bien puisqu'elle considère son « Sig en or » comme la huitième merveille du monde. De cette relation trouble naît le complexe d'Œdipe que Freud n'a de cesse de vouloir établir comme pathologie universelle. Son père s'étant remarié à une jeune femme ayant vingt ans de moins que lui (Amélia a le même âge que Philipp, le demi-frère de Sigmund), il est certes compréhensible que ces secondes noces aient pu quelque peu troubler le futur fondateur de la psychanalyse... Il en aura des frayeurs et des crampes à l'estomac toute sa vie.
Freud, s'interrogeant sur le tard, croira possible d'avoir vu sa mère se déshabiller dans le train les conduisant de Leipzig à Vienne... Quelle histoire ! Cette seule hypothèse devient sous sa plume vérité historique, magister dixit, et sera le socle sur lequel s'édifie toute la pseudo-science freudienne. Remettant les choses dans leur contexte, Onfray note que ce fameux "complexe" qui a nourri tant de passions au XXe siècle, n'est à l'origine que le problème « d'un homme, d'un seul, qui parvient à névroser l'humanité tout entière dans le fol espoir que sa névrose lui paraîtra plus facile à supporter. »
La sinistre vie familiale et privée de Freud nous est aussi d'une grande aide pour comprendre la fabrication d'une doctrine centrée sur les pathologies de son fondateur. Les « sentiments exagérément tendres » que Sigmund avoue nourrir pour sa fille Mathilde en sont le premier exemple flagrant. Les relations tortueuses qu'il noue avec son autre fille, Anna, le prouvent sans aucune réserve. Dès sa puberté, Freud la fait en effet assister à des séances de la Société psychanalytique, où l'on débat tranquillement de la sexualité pathologique, de la détresse libidinale, des perversions, de l'onanisme et de l'inceste. Résultat : Anna souffre d'anorexie. Comme c'est bizarre ! Et qui la soumet à une analyse ? Freud en personne ! Lequel la surnomme Antigone, du nom du personnage mythologique issu d'un inceste entre Œdipe et Jocaste... Pendant neuf longues années, à raison de cinq à six séances hebdomadaires, le père écoute ainsi sa pauvre fille lui avouer qu'elle fantasme sur des scènes de fustigation infligées par son géniteur. Inutile de se demander pourquoi elle est à ce point détraquée. La malheureuse reste vierge toute sa vie durant (elle est décédée en 1982), devient lesbienne et se met en couple avec une Américaine, Dorothy Burlingham, que Freud va, comme s'il n'y avait rien de plus naturel, allonger sur le divan, ainsi que les enfants d'ycelle... Faut-il, après ça, s'étonner que ce grand malade voie de l'inceste à tous les étages et affirme qu'à l'origine de toute pathologie il y a toujours un abus sexuel du père sur son enfant ?
La psychanalyse guérit-elle au moins ? La fameuse « Anna O. », alias Bertha Pappenheim, qui a permis à Freud de fonder la psychanalyse, se révèle être « le premier mensonge psychanalytique », nous dit Onfray. Atteinte de multiples troubles, cette patiente âgée de vingt ans et dont Freud note la disparition durable des symptômes après l'expression verbale formalisée sous hypnose, en 1882, n'a, en fait, jamais été guérie et vécut de nombreuses rechutes jusqu'à sa mort. Le célèbre « Homme aux loups », Sergueï Pankejeff, soi-disant guéri par Freud lui aussi, a avoué en 1974, à l'âge de 87 ans, qu'il allait de dépression en dépression, ne croyait plus en aucune thérapie et que l'interprétation que Freud avait donnée de son cas était « plus ou moins tirée par les cheveux ».
Bref, tous les autres cas analysés, parmi les plus fameux comme le Petit Hans ou l'Homme aux rats, démontrent que Freud n'a jamais guéri personne. Certains ont sans doute pu se sentir en meilleur état après quelques séances : rien moins que l'« effet placebo », selon Onfray, qui parle à cet égard du "chamanisme" de Freud, le thérapeute qui tente de soigner par la pure suggestion verbale, à l'image du sophiste Gorgias.
Freud convient d'ailleurs, avec le temps, que la psychanalyse ne guérit que des gens bien portants ! Et de préférence les riches, car les névrosés de faible condition ont du mal à se débarrasser de leur névrose, qui leur rend, écrit Freud sans honte, « dans la lutte pour la vie, de signalés services » à cause du sentiment de pitié dont on leur témoigne. Pas de divan pour les indigents !
Onfray a fait le calcul : en 1925, Freud prend par séance l'équivalent de 415 euros, ce qui lui laisse 3 300 euros en fin de journée ! L'essentiel, c'est que ça rapporte : « Les patients, c'est de la racaille, ils ne sont bons qu'à nous faire vivre », laisse tomber Freud.
Onfray n'oublie pas de montrer, en quelques pages éparses, la parenté étroite liant psychanalyse et judaïsme. Dans l'avant-propos à l'édition de Totem et tabou en hébreu, Freud écrit d'ailleurs, lui, petit-fils et arrière-petit-fils de rabbin (l'un de ses ancêtres fut « l'un des plus grands talmudistes de Galicie ». précise Onfray), qu'il inscrivait son travail « dans l'esprit du nouveau judaïsme ». Il écrira aussi, dans Résistances à la psychanalyse, que « ce n'est peut-être pas un simple hasard que le promoteur de la psychanalyse se soit trouvé être un juif ». C'est à tel point vrai que Freud, trouvant « la surreprésentation juive problématique dans la psychanalyse », remarque Onfray, va chercher en Carl Jung une caution "aryenne" !
Du coup, poursuit Onfray, ses sectateurs vont chercher à diffuser l'idée que « toute critique de la psychanalyse » reposant « sur une critique de Freud qui était juif, elle est donc toujours suspecte d'antisémitisme » .. On connaît la musique.
Onfray est, dès lors, moins convaincant quand il suspecte Freud d'être pro-fasciste, voire étrangement muet devant la montée du nazisme, pour avoir simplement rédigé, à la demande d'un psychanalyste italien, une dédicace élogieuse à Mussolini eu 1933 : « avec le salut respectueux d'un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture ». A cette époque, le Duce recevait des gens aussi différents que Walt Disney, Sacha Guitry ou Gandhi, peu suspects de fascisme mais admirant simplement la rénovation de l'Italie qui se déroulait sous la conduite de son Chef. Freud était un conservateur bon teint, s'intéressant peu à la chose politique car trop occupé à peigner son nombril - sans plus.
Plus amusant pour la petite histoire eût été de se demander si Freud avait un jour rencontré Adolf Hitler. Dans Le Point (4 mars 2010), on apprenait en effet qu'une aquarelle signée « A. Hitler » et datée de 1910 était mise en vente à Londres. Mise à prix : 17 800 euros. Au dos de ce tableau, déniché en Autriche par un soldat américain en 1945, figurait une mention troublante : « Cabinet médical Sigmund Freud, Vienne. » Or on sait que le futur Chanceler du Reich et l'inventeur de la psychanalyse ont vécu tous deux dans la capitale autrichienne avant la Première Guerre mondiale... Voilà en tout cas un mystère que Onfray ne nous révèle pas !
par Donatella MAï Rivarol du 14 mai 2010