Yémen : du communisme à la terreur islamiste
Avec une population de 15 millions d'habitants répartis dans 150 000 villages isolés entre les montagnes et le désert, le Yémen dont la superficie est quasiment égale à celle de la France, fait figure d'un pays ravagé par une extrême pauvreté en dépit de ses ouvertures sur la mer Rouge et le golfe d'Aden. Ali Abdullah Saleh est assis entre plusieurs chaises et doit négocier son pouvoir auprès de puissants chefs de clans corrompus. Entré en fonction en 1978 comme dirigeant du Yémen-nord (ancienne République arabe du Yémen), il deviendra en 1990 le président d'un pays réunifié mais disparate. Le sud est agité par les séparatistes, tandis que dans le nord, les Chiites continuent de se rebeller. Pour la mouvance Al Qaida, le Yémen est devenu la nouvelle base du terrorisme à l'échelle mondiale comme l'atteste entre autres le colis piégé retrouvé fin octobre dans un avion en provenance du Yémen ayant fait escale en Angleterre, à East Midlands. Selon la police britannique, le colis était programmé pour exploser au-dessus de la côte est des États-Unis.
« LES ATTENTATS SONT UNE BÉNÉDICTION »
À quelques flots du rivage, l'île de Sira et son ancien fort juché au-dessus d'une côte rocheuse fait office de gardien de la ville d'Aden, ancienne capitale du Yémen du Sud (République démocratique populaire du Yémen) créé en 1970 et qui disparait à la réunification. Certains croient que le jardin d'Eden se trouvait ici. En-bas, est amarré le destroyer américain Cole contre lequel Al Qaida a commis un attentat en octobre 2000 et où 17 soldats américains perdirent la vie. Aujourd'hui, celui qui veut passer inaperçu à Aden doit ressembler à un islamiste. Les temps ont changé. « Nous sommes dans un pays occupé », expose Nassir al-Taawid. Cet ancien général de l'armée de l'air habite avec sa famille dans une vieille maison en ciment surplombant le port. Il adhère au mouvement politique Harak qui milite pour le retour d'un Yémen divisé. La partie nord était fondée sur un État islamique et le sud était socialiste, en lien avec Moscou. Le représentant du Harak, Ali Salim al-Bid, ne vit plus dans le palais, sur le rocher, mais en exil. Pendant des années, toute cette actualité demeurait oubliée, jusqu'en décembre 2009, où un jeune Yéménite Omar Farouk Abdulmutallab déjouant tous les systèmes de détection, portait des explosifs sur le vol transatlantique Amsterdam-Détroit.
Le ministre des Affaires étrangères yéménite a déclaré que « les attentats sont une bénédiction ; ils ont alarmé le monde sur notre situation ». À la conférence réunissant des experts du terrorisme, il est ressorti que le Yémen a remplacé l'Afghanistan comme base arrière d'Al Qaida. Depuis janvier 2009, un réseau de l'intraitable Ben Laden implanté en Arabie-Séoudite et au Yémen, se nomme Al Qaida dans la péninsule arabique (AQAP). Les services secrets estiment à deux mille le nombre de ses combattants . Ce groupe en pleine structuration comprendrait des anciens du camp de Guantanamo et des islamistes expulsés d'Arabie séoudite. Le Yémen et ses écoles dispensant un enseignement islamiste seraient devenus la base arrière idéale des terroristes. Dans les montagnes désertiques du sud, l'armée n'ose plus s'aventurer, et la colère à l'égard du nord, plus riche, a atteint des proportions inquiétantes. Les séparatistes reprochent au gouvernement de Sanaa (la capitale située dans la partie nord) d'instrumentaliser Al Qaida pour opposer une résistance à la terreur du sud.
L'UNIFICATION À LA FAVEUR DE L'ISLAMISME
Sur la promenade d'Aden, rouillent des anciennes grues de l'époque socialiste. Si en 1990, l'ouest n'avait pas chassé l'élite communiste, Aden ressemblerait encore à un port de l'ancienne Europe de l'est. Les Yéménites du Sud sont persuadés que l'unification a amené la pauvreté et la dépendance. Boire de l'alcool devient un acte puni publiquement. « C'est l'héritage de la culture du nord où domine encore une société tribale, même si l'on conduit des autos », commente un homme qui a connu de bien meilleurs temps. Dans l'ancienne République démocratique populaire du Yémen, les tribus et le voile étaient désapprouvés. L'armée recrutait même les femmes. Les communistes qui considéraient les écrits de Lénine avec autant de rigidité que les agitateurs islamistes interprètent le Coran, faisaient enlever les climatisations. Car si le peuple transpirait, tout le monde devait transpirer. En outre, les hommes portent encore des kandjars (poignards recourbés) dans des étuis et mâchent du khat à longueur de journée. Ces feuilles aussi banales que le Chew-gum en occident, sont interdites dans les pays voisins. Russian Rocket est la meilleure marque. En face de l'île de Sira, le Crater, enchâssé dans un vieux volcan paraissant toucher le ciel, est la plus ancienne partie du port d'Aden. C'est aussi l'ancien comptoir commercial dans lequel travailla Arthur Rimbaud en 1880. Le poète y faisait le commerce du café, des épices et des armes. Les portes de la maison sont à présent verrouillées et les fenêtres sont noires de poussière. La culture a déserté Aden, et les quelques librairies ouvertes ne proposent que de la propagande islamiste. Les femmes ne sortent plus sans le niqab, à tel point que la ville portuaire est « un lieu sans visage féminin ». « Ce n'est plus notre pays », constate le général Taawid, « nous voulons retrouver notre pays d'avant, et le gouvernement doit retourner à Sanaa ». Il parle aussi avec enthousiasme du Crescent Hôtel où avait dormi la reine Elisabeth II. Un demi-siècle plus tard, ce prodige de l'architecture coloniale, le premier hôtel du Yémen construit en 1928, aurait servi de planque à Anwar al-Awlaki. L'imam extrémiste, Américain originaire du Yémen, était soi-disant le conseiller spirituel de trois des auteurs des attentats du 11 - Septembre et de Nidal Hasan, officier américain de confession musulmane qui en novembre 2009 a tué treize soldats. Anwar al-Awlaki est mort en avril dernier dans une attaque menée par l'armée de l'air du Yémen contre des activistes d'Al Qaida. Le Crescent Hôtel abrite maintenant le siège de la police secrète.
La mouvance AQAP combat pour la construction d'une théocratie selon le modèle des Talibans. Elle est guidée par un homme chétif, Nassir al-Wuhaishi, alias « Abu Bassir », ancien secrétaire privé de Ben Laden. En 2006, avec vingt-deux de ses complices, il a réussi à s'enfuir de la prison très sécurisée de Sanaa. En janvier dernier, le président Saleh aurait négocié avec les combattants de l'AQAP. Il aurait promis la libération de prisonniers avec escorte jusqu'en Somalie et en Arabie Séoudite. Vingt des soixante combattants auraient accepté. Le chef de l'AQAP n'en faisait pas partie. Cette nouvelle génération d'Al Qaida qui ne s'associe ni avec les nostalgiques du sud ni avec le régime du nord, proviendraient du clan d'Anwar al-Awlaki, dans les provinces de Maarib et de Shabwa, à l'ouest de Sanaa. Le père d'Awlaki, ancien ministre de l'Agriculture, est présenté comme un parlementaire influent ayant ses entrées dans le gouvernement qui, comme le président américain Barack Obama, ne veut pas d'action militaire dans cette région : une attaque engendrerait un nouveau front.
LE DOUBLE JEU DU PRÉSIDENT SALEH
Le portrait du président Saleh figure sur tous les murs en terre glaise de Sanaa. Le président yéménite qui n'avait pas hésité à soutenir Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe en 1990, apparaît sous une posture sévère et de côté. Cela lui donne un aspect visionnaire. Ses détracteurs l'accusent de bâtir son pouvoir sur des clivages claniques, d'acheter ses ennemis et de s'entendre avec les islamistes. Pourtant « la collaboration avec Saleh est bonne », constatait le général américain James Mattis devant le sénat : « nous devons nouer des liens très étroits avec les Yéménites ». Il est un fait que le président Saleh utilise les islamistes et les chefs de clan, et tire le meilleur parti des États-Unis. En signe de bonne volonté, l'« Avenue d'Iran » dans le quartier des ambassades de Sanaa a été renommée « Avenue Morgenthau». Nabil al-Fakih, ministre du Tourisme, refaçonne également à grand coup de crayon l'image de son pays : « Peu de touristes ont été kidnappés, et encore moins ont été assassinés ». Bien que cette allégation soit juste, le slogan est néanmoins peu racoleur. « Notre pays se transforme en vrai eldorado pour les touristes européens », lance le ministre tout en présentant des brochures. Il omet de mentionner qu'en mars 2009, dans le sud-Yémen, quatre touristes sud-coréens et un Yéménite ont péri dans l'explosion de leur voiture. L'origine de l'accident aurait été un attentat-suicide. Le ministre ne dit pas non plus que dans l'ouest les eaux sont sillonnées par les puissants bateaux des pirates. Au nord, dans la région frontalière de l'Arabie-séoudite, les milices Houthi qui rêvent d'un retour au califat, se rebellent depuis des années. Le gouvernement yéménite accuse l'Iran de financer et de livrer des armes à ce clan chiite zaydite des Houthi. De plus, 800 000 Somaliens ayant fui la guerre civile provoquée par les islamistes et le président el-Béchir, se sont réfugiés au Yémen.
On murmure que le gouvernement a établi un programme de rééducation pour les anciens combattants qui dans les années 1980 ont été des milliers à avoir combattu en Afghanistan. Le président Saleh souligne : « Il n'y a aucun danger provenant d'Al Qaida pour les étrangers résidant au Yémen ». La lumière s'éteignit et plongea dans l'obscurité la salle de presse du gouvernement : une des habituelles coupures de courant. La pauvreté est comme la poussière dans les rues de la belle ville de Sanaa où l'on voit des enfants courir pieds nus traînant derrière eux des bouteilles plastiques tout en se faufilant entre des maisons traditionnelles, patrimoines de l'Unesco. En 2009, le budget du Yémen montait à peine à neuf milliards de dollars. D'ailleurs, pour 2011, Washington a accordé 250 millions de dollars d'aide. D'après une étude, les réserves d'eau du Yémen seront bientôt épuisées. 80 % de l'eau passent dans la culture du khat. Les ressources de pétrole et de gaz disparaissent plus vite que prévu.
Saleh est accusé par une partie des Yéménites d'être la cause des malheurs d'une nation qui n'a jamais été aussi désunie. Le 17 juillet, le président a célébré son trente-deuxième anniversaire de pouvoir avec des mets luxueux. Il assurait : « Nous sommes prêts à former un gouvernement national représentant l'ensemble du spectre politique en vue de l'organisation de nouvelles élections en avril 2011 ». Pour montrer qu'il mérite le soutien des États-Unis, de l'Arabie Séoudite et des nations démocrates, le 2 novembre, l'armée a effectué une opération de grande envergure contre l'AQAP. Depuis le mois d'août, les militaires lancent de fréquentes attaques dans les provinces du sud qui exacerbent et renforcent surtout les positions des terroristes comme Anwar al-Awlaki : « À partir de maintenant, il y a du sang à verser et des têtes à couper. Aussi longtemps que vous servirez le despote Saleh, le laquais de l'Amérique qui mène une croisade contre l'Islam, les soldats ne seront pas épargnés ». En septembre, dans les rues de Zinjibar, des listes noires publiant cinquante-cinq menaces de mort contre des officiers, ont été distribuées. Dans les villes de Lawdar et de Houta, après avoir pris soin d'évacuer la population, les tanks de l'armée ont encerclé les quartiers qui auraient abrité des combattants de l'AQAP. L'attaque a été menée conjointement au sol par l'artillerie et dans les airs par l'aviation yéménite. Malgré tous ces moyens, les combattants de l'AQAP se sont échappés. Et en raison des menaces d'attentat planant sur la Coupe de football du Golfe organisée du 22 novembre au 4 décembre, pas moins de 30 000 soldats ont été déployés pour maintenir le calme dans le sud du Yémen.
LE TERRORISME AU SECOURS DES INTÉRÊTS AMÉRICAINS
À Aden, des versets du Coran sont inscrits sur la porte d'un bâtiment quelconque. C'est l'Institut pour l'étude des droits de l'homme. Takija Abd al-Wahid, le directeur du centre, affirme : « Le président est sous la pression des États-Unis, de l'Europe et des États du Golfe ». C'est une évidence. Il conduit ensuite son hôte dans un garage où discutent des hommes vêtus de chamisa et feignant de s'activer autour de feuilles de khat arrachées à des morceaux de branches. Sous le régime socialiste, le khat était interdit à l'exception du jeudi et du vendredi. Certains sont d'anciens ministres, diplomates ou gouverneurs de la République démocratique populaire du Yémen. Ils ont fait leurs études en Union soviétique ou dans l'ancienne RDA. Dans ce lieu de débat clandestin, local des droits de l'homme et repère d'anciens “camarades” yéménites, on spécule sur l'avenir. Ce petit groupe est composé de Nasseristes prônant l'unité du monde arabe et rejetant le libéralisme économique, et de Baathistes (parti Baas auquel appartenait le regretté Saddam Hussein). Aux prochaines élections, ils donneront leur voix au parti islamiste car, « il est le seul à pouvoir influencer le président pour une décentralisation du pouvoir ». Le poète populaire Muajjad Barakhat suggère que : « le cadre approprié serait aussi un pays en plusieurs États comme la Belgique ou l'ancienne Tchécoslovaquie ». La terreur des islamistes n'a donc pas réussi à racheter la nostalgie des staliniens yéménites. C'est dans ce Yémen unifié à la situation politique et clanique confuse que les États-Unis ne tarderont pas de marquer leur empreinte par le biais du terrorisme, comme en Afghanistan. Et pour cause… Un communiqué de l'OTAN du 10/11/09 rapportait que « le golfe d'Aden est une région d'importance stratégique pour les nations qui échangent dans le monde. 22 000 navires marchands traversent la zone chaque année, transportant environ 8 % du commerce mondial, ce qui comprend plus de 12 % du pétrole et de produits finis de l'Extrême Orient vers l'Europe ».
Laurent BLANCY. Rivarol du 26 novembre 2010
cf. : Écrits de Paris de juillet 2010 : Les ambiguïtés de la politique antiterroriste américaine
Le Canard enchaîné du 3/11/10 : Le Yémen “troisième front” du terrorisme
Suddeutsche Zeitung du 10/9/10 dans Jemen : al-Quaida droht Sicherheitskraften (Yémen : Al Qaida menace les forces de sécurité).
Yémen : du communisme à la terreur islamiste
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