Les Etats-Unis d'Amérique et le reste du monde

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Pat
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Les Etats-Unis d'Amérique et le reste du monde

Messagepar Pat » 13/04/2010 - 13:27

Les responsables américains ont développé depuis longtemps une vision du monde déterminée par leurs ambitions planétaires. Mais le reste de la planète ne peut partager une conception qui ne lui assigne qu'un rôle accessoire et qui exige l'existence d'une altérité et d'une adversité pour maintenir l'unité américaine.

"Il faut que la Maison Blanche veille au respect légitime de la primauté américaine sur l'Eurasie car les objectifs des USA sont généreux". C'est ainsi que s'exprime Zbigniew Brzezinski dans son ouvrage majeur "Le grand échiquier ; l'Amérique et le reste du monde", traduit et publié chez Bayard en 1997. Dans cette logique implacable, défier l'Amérique reviendrait à agir "contre les intérêts fondamentaux de l'humanité" ajoute cet auteur, membre de la Trilatérale et du Bidelberg Group, ancien conseiller à la sécurité de l'ancien président Jimmy Carter, expert fort écouté du Center For Strategic and International Studies, membre du très influent Council on Foreign Relations (CFR) et professeur à la John Hopkins University.

Cette vision du monde, unilatérale et cynique, n'est pas l'apanage du seul Brzezinski. D'autres auteurs ont développé des propos et des réflexions comparables. Citons Georges Kennan ou Dean Acheson au début de la Guerre Froide et, plus récemment, Charles Krauthammer, Robert Kagan, Donald H. Rumsfeld, Francis Fukuyama et Samuel P. Huntington. Ce dernier s'est acquis la notoriété qui est la sienne aujourd'hui en publiant un article dans le magazine américain "Foreign Affairs" avant d'en tirer un ouvrage mondialement connu : "Le choc des civilisations" (traduit en français aux Editions Odile Jacob en 1997).
La thèse d'Huntington - dont le succès est à la mesure de sa simplicité - réside dans une approche originale du monde d'aujourd'hui et des conflits potentiels de l'avenir. L'auteur affirme en effet que nous sommes confrontés à une nouvelle organisation du monde dans laquelle les antagonismes ne sont plus nationaux, idéologiques, politiques ou économiques mais culturels et civilisationnels.
Dans cette perspective, il réserve aux Etats-Unis une place de choix, celle de "pays phare" du bloc civilisationnel "occidental".

La thèse huntingtonienne - comme les nombreuses études issues de la Rand Corporation, de la Heritage Foundation ou de la Brooking Institution - "modèle le monde" (shape the world, pour reprendre le mot utilisé par l'ancien président William Clinton) mais, si ces discours américains ne sont pas univoques, force est de constater que cette modélisation se fait toujours à l'aune des seuls intérêts américains et de la tradition messianique liée à l'héritage puritain de ce pays.

Qu'est-ce que l'américanisme ?

Que retenir de ces différentes visions du monde américaines ?
Premièrement, que les Américains pensent le monde, car produire un discours sur le monde, c'est d'abord percevoir celui-ci, l'analyser et donc le penser.
Secundo, que leur pensée est originale. L'analyse américaine n'est pas et ne pourrait être celle que produiraient des Français, des Européens ou des Asiatiques dans la mesure où l'on pense toujours à partir de son Histoire de sa tradition, de sa singularité.
Tertio, qu'il ne s'agit pas de ratiocinations purement gratuites et futiles. Contrairement aux réflexions d'un grand nombre de nos intellectuels en France et en Europe, il faut reconnaître que leurs homologues américains travaillent et produisent en symbiose totale avec l'appareil du pouvoir et leur pensée « pratique » intéresse au plus haut point les décideurs politiques.
Ce serait donc une erreur grossière de considérer les discours américains sur le monde comme étant ceux d'apprentis sorciers naïfs et stupides ; si les Etats-Unis ont pris le relais de l'Europe après 1945, ce n'est pas le fruit du pur et seul hasard. Quand la politique étrangère américaine se met en œuvre, elle le fait souvent à partir des scenarii proposés par ces différents think-tank cités plus haut.

Ces "groupes de réflexion" sont les véritables centres stratégiques de la politique américaine et les méconnaître conduirait à renoncer à comprendre l'hyperpuissance d'aujourd'hui.
Pour un adepte de la realpolitik, la politique est un choc de volontés et une lutte de tous les instants. L'adversaire d'aujourd'hui n'en est pas diabolisé pour autant car il peut devenir l'allié de demain, ce que confirment de nombreux exemples fournis par l'Histoire.
À l'inverse, les Américains assimilent volontiers leurs ennemis au mal. C'est ce qu'exprimait le regretté Jean-Paul Mayer dans "Dieu de colère ; Stratégie et puritanisme aux Etats-Unis" (Addim 1995) : "Un puritain ne fait pas la guerre pour de simples questions d'intérêts qui peuvent et doivent se régler par une discussion loyale. Si cela ne se déroule pas de façon satisfaisante et conduit à des difficultés, c'est parce que l'interlocuteur est méchant et ne joue pas le jeu". Cela conduit, après le 11 septembre, à des propos présidentiels incongrus, du genre "Pourquoi nous haïssent-ils tant ? Que leur avons-nous fait de mal ? "
Le seul problème face à ces discours, c'est que lorsque l'on appartient "au reste du monde" (ROW, pour reprendre l'acronyme états-unien) ces visions ne peuvent nous satisfaire.

« Civilisation » contre nations ?

Tout géopoliticien, même débutant, sait que la civilisation n'est pas et ne peut être l'élément unique à même de permettre une analyse méthodique et rationnelle de la réalité du monde. La géographie, la réalité des nations, les différences ethniques et raciales, la religion, l'idéologie, la politique et l'économie sont autant de facteurs entrant en ligne de compte pour lire le monde et analyser ses mouvements. Il y a certes une hiérarchie entre ces différents éléments, mais il nous appartient de ne pas choisir celle qui nous est proposée par autrui, ce dernier fût-il le maître du monde, l'hyperpuissance elle-même.
Le choix de ces éléments et leur hiérarchisation ne peuvent et ne doivent être que le résultat de l'analyse politique des rapports de pouvoirs dans les relations internationales, c'est-à-dire le produit de la réflexion et de l'action de l'homme politique, œuvre géostratégique qu'il établit à partir des intérêts propres de son pays.

Dans le but de pallier la difficulté que représente le principe de souveraineté des Etats, les Américains ont produit différentes parades stratégiques.
L'une d'entre elles consiste à assimiler un certain nombre de pays à une aire américano-centrée. On a ainsi entendu parler de "monde libre" ou de "monde occidental", ce qui pouvait parfaitement se comprendre mais à une époque bien particulière qui était celle de la Guerre froide. Le monde bipolaire d'alors est aujourd'hui révolu et nous sommes entrés dans un monde multipolaire, en contradiction avec le processus de mondialisation marchande américano-centrée qui est à l'œuvre depuis une décennie.
La dernière parade en date réside dans la "lutte contre le terrorisme" qui s'inscrit dans la logique totalitaire bien connue du "qui n'est pas avec nous est contre nous". Il n'est pas nécessaire d'être un savant géopoliticien pour observer que cette lutte globale est livrée, dans une large mesure, dans le seul dessein de créer un "nous", composé pour une bonne part de supplétifs asservis ou vassalisés au nom d'une "liberté" immuable.
Malgré cela, une forte entité économique se constitue au fur et à mesure que se réalise le projet européen (et quelles que soient les limites de celui-ci) et ce nouvel ensemble se pose en s'opposant jour après jour à la seule hyperpuissance mondiale d'aujourd'hui, c'est-à-dire les Etats-Unis.
En Afrique comme en Asie, divers pays commencent à se penser comme pôles économiques régionaux et à s'opposer à la vision du monde unilatérale qui prévaut à Washington.
Il n'y a pas là d'antiaméricanisme primaire mais simplement l'évolution naturelle, historique et économique des nouveaux centres de pouvoir, des nouvelles puissances émergentes du XXIe siècle.

Penser un monde non-américain

C'est dans ces pensées essentiellement "non américaines" que s'ouvrent des perspectives de nouvelles relations entre les nations et la France, comme l'Europe, auraient tort de ne pas se penser dans les rapports qui s'établissent entre les nouveaux pôles de puissance. On a pu vérifier la pertinence d'une telle posture quand la France, appuyée par la Russie et l'Allemagne, a été en mesure de dissuader les Etats-Unis de demander au Conseil de Sécurité de l'ONU une nouvelle résolution justifiant leur agression contre l'Irak au printemps dernier.

La production d'un discours non américain, non américano-centré, commande dans une large mesure l'avenir de la paix mondiale car plus il y aura de pôles de puissance, plus l'éventualité d'un conflit mondial de grande envergure s'éloignera. Comme l'affirme dans son "Avant guerre civile" (éditions l'Age d'Homme, http://www.polemia.com/contenu.php?cat_id=43&iddoc=758), le philosophe Eric Werner, les conflits seront d'autant moins possibles qu'il y aura plus de singularité et d'options politico-stratégiques car, dans ce cas, les antagonismes demeureront diffus mais il est certain que ce type de discours affirmant la diversité du monde sera toujours perçu aux Etats-Unis comme la formulation d'une doctrine anti-américaine.

Le seul discours proprement anti-américain au sens politique précis de ce terme est celui professé par les fondamentalistes islamistes d'Al Qaeda qui ne représentent aucune puissance étatique. C'est le seul pôle qui ose aujourd'hui affronter directement l'hyperpuissance. Il peut en cela séduire et attirer les sympathies d'une partie de la population mondiale, mais il ne faut pas pour autant se tromper dans l'analyse du phénomène. "Ben Laden et ses cinq anneaux" (cf. article sur le terrorisme du préfet Bernard Gérard, ancien directeur de la DST, dans "Intelligence et Sécurité" n°23 d'octobre 2002) s'intègrent en fait parfaitement dans la vision du monde américaine. Les Etats-Unis en ont besoin au point que l'on peut sérieusement avancer que si Ben Laden n'existait pas, il aurait été inventé.
Cela relève en effet d'une nécessité vitale pour une puissance comme les Etats-Unis d'avoir, après la chute du communisme soviétique, un ennemi désigné pour pouvoir exister et reconstituer un "nous", ce qui nous renvoie à la désignation de l'ennemi placée à l'origine de l'action politique telle que l'analysait naguère le regretté Julien Freund.

Un autre avenir est possible

Dans une approche intelligente et ouverte du monde actuel, il ne s'agit pas de s'opposer à l'autre et de le nier mais de se poser simplement, id est de se dire tel que l'on est, sans crainte, sans complexe.
Le discours simple de la bonne foi des nations non américaines d'Europe, d'Asie ou d'Afrique doit donc les amener à se penser en dehors du jeu des belligérants du jour (les USA contre "l'islamisme" ou contre "l'axe du Mal") pour établir leurs rapports dans l'intelligence de leurs singularités, de créer, dans la diversité unie, les conditions d'un monde réellement pluriel, à l'opposé du "mélange global" que nous propose la propagande cosmopolite.
Le monde est un arc-en-ciel de nations dont les couleurs doivent rester distinctes.
Philippe Raggi
SOURCE : Bulletin N°7 de l'Association pour l'Histoire, septembre 2003, pp. 8-9
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http://www.polemia.com Le : 29 Novembre 2003
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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

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