L’Afghanistan où l’histoire se répète…

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Pat
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L’Afghanistan où l’histoire se répète…

Messagepar Pat » 23/02/2010 - 18:40

L'Etat afghan se constitue en 1747, aux confins de trois dispositifs géopolitiques : l'Empire moghol, les Khanats ouzbeks et l'Empire perse. La structure de cet État est fondée sur la domination des tribus pachtounes sur les autres ethnies (Tadjiks, Ouzbeks, Baloutches, Turkmènes ainsi qu'une minorité montagnarde chiite, les Hazaras). Afghanistan signifie en effet « pays des Afghans », autre mot pour les Pachtouns.

Le royaume afghan devient, au XIXe siècle, un lieu d'affrontement majeur entre l'Empire russe et l'Empire britannique. Appelé le « Grand Jeu », cet affrontement entre “l'Empire de la Mer” et “l'Empire de la Terre” consiste, du Tibet à la mer Caspienne, en une course de vitesse entre deux poussées : la poussée russe vers l'océan Indien, l'Inde et la Chine (dite poussée vers les mers chaudes), et la poussée britannique à partir de l'Inde vers l'Est (Birmanie, Chine, Tibet, bassin du Yang-Tsé Kiang), et surtout vers l'Ouest en direction du Pakistan actuel, de l'Afghanistan, de l'Iran, vers le Caucase, la mer Noire, la Mésopotamie et le Golfe. Dans cette confrontation russo-anglaise, l'Afghanistan passe partiellement sous la tutelle britannique laquelle a beaucoup de mal à contrôler les tribus pachtounes. L'Angleterre, soucieuse d'absorber l'Afghanistan afin d'assurer une continuité entre l'Empire des Indes et la Perse qu'elle contrôle à moitié, doit mener trois guerres contre des forces rebelles afghanes décidées à récupérer les régions pachtounes que la fixation de la ligne Durand en 1879 a intégrées à l'Inde anglaise (l’actuel Pakistan).

En 1919, l'Afghanistan réussit, au terme de la troisième guerre anglo-afghane, à acquérir son indépendance. Pendant quelques années, le régime de Kaboul, à l'instar de l'Iran des Pahlévi ou de la Turquie kémaliste, entame la modernisation du pays, se rapprochant parallèlement de Moscou. Cela dure peu. L'Afghanistan replonge en effet dans l’anarchie sur fond d'archaïsmes sociaux et économiques.

Après 1945, le retrait britannique de l'Inde et le début de la Guerre froide font de l'Afghanistan un enjeu stratégique majeur en raison de sa frontière avec l'Union soviétique. Le système géopolitique de l'Afghanistan est alors entièrement conditionné par la question pachtoune. D'une part, Kaboul ne parvient pas à récupérer les régions pachtounes situées à l'est de la ligne Durand au moment du départ des Anglais (elles reviennent au Pakistan), d'autre part, le Pakistan entre dans le système d'alliance occidentale destiné à ceinturer l'Union soviétique et la Chine communiste (C.E.N.T.O. et O.T.A.S.E). En réaction, l'Afghanistan se rapproche de Moscou et de New Delhi. Durant la période de la Guerre froide, l'Afghanistan est soumis à la pression des deux piliers régionaux du système américain (l'Iran et le Pakistan), ainsi qu'à celle de l'Union soviétique toujours plus influente, comme en témoignent les succès du parti communiste afghan lequel est partagé en 1967 sur une base ethnique : un parti pachtoune et un parti tadjik.

Le contexte d'antagonisme bipolaire et l'état d'arriération profond dans lequel se trouve le pays, accélèrent la chute de la monarchie ; celle-ci est renversée en 1973 au profit des communistes qui parviennent à s'emparer du pouvoir en 1978 par un coup d'État.

La mise en place d'un système socialiste dans un pays dont la structure reste ethno-féodale déclenche une guerre civile. Une leçon que les Occidentaux devraient tirer, eux qui, prisonniers du même piège utopique que les Bolchéviques, prétendent transformer le pays…

Déchiré par des luttes intestines opposant, d’une part Tadjiks et Pachtounes, d’autre part diverses factions pachtounes, le pouvoir communiste est gravement menacé. Pour sauver le régime allié, l'Union soviétique envoie en 1979 une armée de 500 000 hommes en Afghanistan.

Sur le terrain, les troupes soviétiques et le régime communiste afghan tiennent les vallées et les villes, tandis que les insurgés se livrent, à partir des montagnes où ils trouvent refuge, à des attaques systématiques des forces communistes. Petit à petit, les Afghans imposent le lieu et l’heure des combats à leur adversaire…

Confrontée à de redoutables guerriers équipés d'armements de plus en plus sophistiqués, l'armée soviétique ne parvient pas à réduire la rébellion afghane laquelle est soutenue activement par le Pakistan et les États-Unis. Cette guerre (on parla alors d’un « Vietnam russe ») provoque la mort de plus d'un million d'Afghans, de dizaines de milliers de soldats soviétiques, et l'émigration de millions de réfugiés afghans au Pakistan et en Iran.

Dix ans plus tard, en 1989, l'armée soviétique évacue l'Afghanistan puis le régime communiste parvient à se maintenir jusqu’en 1992. Et l’histoire recommence…

L’Afghanistan a toujours été un lieu de choc de civilisations. Les civilisations perse, indienne, russe puis occidentale, avec les Britanniques au XIXe siècle, les Américains et leurs alliés européens aujourd’hui, n’ont cessé de tenter de le contrôler. C’est en Afghanistan, au XIXe siècle, que les Britanniques ont subi de terribles défaites militaires, et ce sont les Afghans qui, avec les Japonais et les Thaïlandais, sont les seuls asiatiques à avoir pu faire échec aux puissances coloniales européennes. Les Russes aussi ont échoué sur cette terre de sang, confrontés à l’activisme islamiste du Pakistan pro-américain, d’y maintenir leur influence. Face aux Soviétiques, un puissant djihadisme international a pu s’y reconstituer, structurant de manière internationale des mouvances jusqu’alors régionales (Algérie, Bosnie, Philippines, Arabie Saoudite, Palestine, Egypte…). L’islam est d’ailleurs le ciment de l’identité afghane, car l’Afghanistan, constitué de multiples ethnies (Pachtouns, Tadjiks, Ouzbeks…) et variantes islamiques (sunnites et chiites) est l’anti-nation (mot du géographe Xavier de Planhol) par excellence.

La fin du communisme en Afghanistan a comme corollaire la formation d'une coalition anti-pachtoune qui rassemble des résistants ouzbeks, tadjiks, hazaras et ismaéliens, lesquels prennent la direction politique du pays. Le front anti-pachtoune fait long feu et est remplacé par une coalition anti-tadjik (contre Rabani et Massoud, deux anciens chefs de la résistance anti-soviétique), née de la défection du général ouzbek Dostom qui craint autant l'hégémonie des Tadjiks que celle des Pachtouns.

A partir de 1994, les Talibans apparaissent sur la scène afghane. Pour l’essentiel issus du clan Durrani, ces Pashtouns formés dans les écoles coraniques déobandi (voir notre encadré), trouvent de nombreux appuis : mafia des transporteurs routiers soucieux de sécuriser la circulation entre le Turkménistan et le Pakistan, services secrets pakistanais (ISI), grands groupes pétroliers (l’Américain Unocal et le saoudien Delta Oil qui veulent désenclaver le pétrole et le gaz turkmènes par l’Afghanistan puis le Pakistan).

Pour les Américains, compte tenu des rivaux stratégiques russe, iranien et chinois, les richesses en hydrocarbures de l’Asie centrale ne peuvent en effet que sortir, vers l’Ouest par la Géorgie, vers l’Est par l’Afghanistan. Sous l’ère Clinton, la compagnie UNOCAL (Union Oil of California) associée à des intérêts saoudiens, projette de construire un gazoduc qui transportera le gaz turkmène à travers l’Afghanistan puis le Pakistan jusqu’à l’océan Indien. Mais les seigneurs de guerre, qui contrôlent chacun une portion de territoire, font du chantage : il faut payer une « dîme » sur le transit sinon le gaz ne passera pas. La compagnie décide alors, avec le soutien de la CIA et de l’ISI (service secret pakistanais), de soutenir une solution politique transcommunautaire, celle des fondamentalistes les plus radicaux ; elle soutient les Talibans qui parviennent à s’emparer du pouvoir en 1997. Mais, à la fin décembre 1998, après un an de coopération intense, UNOCAL et les Talibans ne s’entendent plus. Le « Cent Gas Project » est arrêté. L’alliance entre Oussama Ben Laden et le mollah Omar semble devenue incontrôlable. Les Chinois s’y développent et l’Amérique s’inquiète.

Tout redevient possible pourtant pour les Américains en 2001 : le 9 septembre, sans doute le seul chef de guerre incontrôlable pour l’Occident, Massoud, meurt assassiné ; le 11 septembre les tours jumelles de New York s’effondrent. Les Américains peuvent désormais défaire ceux qu’ils ont faits, les Talibans, et leur allié Ben Laden. L’opération « Liberté immuable », lancée le 7 octobre avec mandat de l’ONU (car l’Amérique a pu invoquer clairement la légitime défense), permet une nouvelle fois, dix ans après la première Guerre du Golfe, de coaliser les alliés occidentaux : le Royaume Uni, le Canada, l’Allemagne, la France et avec eux au total une trentaine de pays, font front autour de Washington. En cinq semaines, par la combinaison de puissants bombardements (la projection de puissance navale et aérienne des Etats-Unis et du Royaume-Uni) et de l’action intérieure (les forces spéciales occidentales et quelques 20 000 Tadjiks et Ouzbeks de l’Alliance du Nord) le régime des Talibans est balayé ; un régime qui ne s’était pas contenté de s’attaquer fortement aux femmes, mais qui était aussi parvenu à détruire les merveilleux bouddhas de Bâmiyân lesquels avaient résisté à plus de seize siècles de guerre. Le 11 août 2003, l’OTAN prend le commandement de la Force Internationale d’assistance et de sécurité (37 pays contributeurs) et depuis lors l’Afghanistan vit sous contrôle des forces de l’OTAN avec, à sa tête, un gouvernement de collaboration.

La phase d’élimination du régime taliban a fait moins de morts parmi les Occidentaux qu’elle n’en fait depuis 2005, année depuis laquelle les Talibans relèvent la tête ; grâce à des complicités pakistanaises et sans doute à un appui discret de l’Iran qui, bien que chiite (les Talibans sont des sunnites férocement anti-chiites) a intérêt à empêcher les Occidentaux de stabiliser Afghanistan, toute comme la Chine d’ailleurs qui ne se prive pas de vendre des armes aux Talibans. Pour UNOCAL, avoir à la tête de l’Afghanistan un homme jadis chargé de défendre ses intérêts auprès des Talibans (Hamid Karzaï) simplifie singulièrement les choses et redonne des perspectives. L’époque est également faste pour les trafiquants de drogue. L’Afghanistan est redevenu le premier producteur mondial de pavot (dont le latex sert à la fabrication de l’opium et de l’héroïne). Cet âge pré-fondamentaliste, sous les Rois puis les hommes de Moscou, durant lequel l’Afghanistan produisait d’excellents vins qui lui fournissait des revenus significatifs, semble lointain.

Certains pensent que la défense de la civilisation occidentale impose la guerre d’Afghanistan. Pourtant, si les dirigeants américain, britannique, français et allemand envoient leurs armées au nom de la civilisation occidentale, comment expliquer alors qu’ils aient bombardé Belgrade, rempart de l’islam dans les Balkans, voilà dix ans.

Le soldat européen qui risque sa vie sur cette terre d’Asie centrale peut croire qu’il repousse le Barbare loin du limes romain ; mais ce n’est malheureusement pas la vérité ; car la guerre d’Afghanistan n’est rien d’autre qu’une guerre révolutionnaire, une guerre mondialiste, voulue par Washington, au profit de son idéologie de transformation du monde, et au service de ses intérêts propres ; une guerre qui s’inscrit dans la filiation directe des guerres du Golfe et de Yougoslavie.

Écrit par Aymeric Chauprade Jeudi, 01 Octobre 2009 http://realpolitik.tv/
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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

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Re: L’Afghanistan où l’histoire se répète…

Messagepar Prodeo » 23/02/2010 - 18:58

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En Irak c'était pétrole contre nourriture...
En Afghanistan c'est pavot contre bastos...
Comme quoi la culture basique américaine se réduit à peu de chose : business avant tout.

:tir2:
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Re: L’Afghanistan où l’histoire se répète…

Messagepar françares » 23/02/2010 - 19:37

Prodeo a écrit :.
En Irak c'était pétrole contre nourriture...
En Afghanistan c'est pavot contre bastos...
Comme quoi la culture basique américaine se réduit à peu de chose : business avant tout.

:tir2:
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tout à fait !!


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