La Russie, nouveau centre du monde ? Par sa position, à la jonction de l'Europe et de l'Asie, elle est dès à présent appelée à jouer un rôle géostratégique de premier plan.
Pourquoi le 8 août 2008 est une date destinée à entrer dans les livres d'histoire ?
Cette date symbolique est le point de départ du nouveau XXIe siècle, celui du retour de la souveraineté nationale, théorisé par Jacques Sapir, professeur d'économie à l'EHESS et spécialiste de la Russie. Date de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Pékin et de la mise au pas russe de son voisin géorgien. La Russie et la Chine ont signé ce jour-là leurs retours au premier plan international.
Pourquoi la Georgie a-t-elle attaqué ?
Les statuts de l'alliance Atlantique sont formels : seul un pays ayant la pleine souveraineté sur son territoire peut adhérer à l'Otan. Pour rejoindre le parapluie américain, le jeune président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili devait donc mettre fin aux sécessions ossète et abkhaze par tous les moyens. Y compris en lançant une offensive militaire sur Tskhinvali, la capitale de l'0ssétie.
Pourquoi la Russie a-t-elle riposté ?
L'intervention militaire de la Russie était inévitable parce que l'0ssétie du Sud est peuplée de... citoyens russes ! On imagine mal l'Ossétie du Nord, qui fait partie de la Fédération de Russie, rester insensible aux bombardements massifs géorgiens qui ont eu lieu dans la nuit du 8 août sur une partie de la ville de Tskhinvali. La réaction russe et, par la suite, la reconnaissance de l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud « constitue une modification de la politique russe des quinze dernières années à l'égard des provinces séparatistes », constate Jacques Sapir pour qui « seule la reconnaissance de ces deux régions pouvait garantir la sécurité de ses habitants, citoyens russes ». Quant à la légitimité de cette riposte, Jacques Sapir explique : « Le véritable problème est que nous avons une rupture du droit international de façon répétée depuis 2001 par les puissances occidentales » .
Pourquoi les États-Unis soutiennent-ils les Géorgiens ?
« La politique extérieure n'est pas un sentiment : c'est une affaire », affirmait Charles Maurras dans Kiel et Tanger. Les États-Unis n'ont pas fait de sentiment. Moins d'une semaine après le déclenchement de la crise géorgienne, le gouvernement polonais signait l'accord sur l'implantation d'un bouclier antimissile en territoire polonais, alors que les discussions traînaient en longueur depuis plus d'un an. En Finlande, pays farouchement neutre jusqu'à présent et qui possède 1300 kilomètres de frontières communes avec la Russie, le ministre des Affaires étrangères évoque la question d'une intégration à l'Otan. Les trois pays baltes, ainsi que la Pologne, l'Ukraine et la Georgie s'alignent derrière les États-Unis lors d'une déclaration commune : le danger russe justifie a posteriori l'expansion de la présence américaine.
Quel est le but des États-Unis ?
Depuis la chute du régime communiste, les gestes de bonne volonté des dirigeants russes à l'égard des Etats-Unis et de l'Europe sont restés lettre morte. Au démantèlement des bases militaires russes à Cuba et au Vietnam, Georges Bush a répondu par l'installation de bases américaines en Pologne, en Tchéquie et en Géorgie. A l'entrée de la Russie dans l'OSCE (organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), l'administration américaine a répliqué par les appels du pied à l'Ukraine et à la Georgie à intégrer l'Otan. Dernière provocation en date : l'implantation du bouclier antimissile. Depuis l'accession à la présidence de George Bush, les États-Unis n'ont eu de cesse de rejeter la Russie à l'intérieur du continent eurasiatique, en poussant les frontières de l'Otan le plus possible vers l'est. Toujours cette même obsession de l'endiguement défini par Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Carter : les États-Unis ne resteront la superpuissance unique et globale qu'à condition d'isoler la Russie sur ses marches. Conséquence de cet « autisme occidental », selon le mot de Jacques Sapir : la Russie s'éloigne de l'Europe et signe un contrat stratégique avec la Chine de Hu Jintao. Le premier voyage officiel du président Medvedev, nouvellement élu, a été pour la Chine. La coopération économique russo-chinoise n'a jamais été aussi importante.
Les échanges commerciaux entre les deux pays atteignent le chiffre record de 48,16 milliards de dollars en 2007 : + 44,3 % par rapport à l'année précédente.
Pourquoi l'Europe a-t-elle besoin de la Russie, et vice-versa ?
L'Europe a besoin du soutien russe, moins en raison de son pétrole et de son gaz, comme les médias le répètent à satiété, que de sa situation, aux avant-postes face au géant chinois et au monde arabo-musulman. Pour recouvrer son indépendance l'Europe a besoin de retrouver toute sa profondeur continentale Le député européen Paul-Marie Couteaux ne dit pas autre chose quand il évoque la Russie « qui pourrait être le poumon inespéré d'une Europe anémiée, privée de perspective et de plus en plus dépendante pour ses approvisionnements essentiels, alors que la partie orientale de notre continent possède ce qui manque à sa partie occidentale et réciproquement ».
Quel peut être le rôle de la France ?
Elle peut devenir le maître d'oeuvre du renouveau européen. Peu suspect d'anti-américanisme primaire, Alexandre Adler se faisait l'écho de cette position dans une chronique éclairante « La vérité toute simple, c'est que l'intérêt géopolitique de l'Europe continentale, France, pays latins tout comme l'Allemagne et pays germaniques, diverge nettement de celui des États-Unis et peut-être même de la Grande-Bretagne ». Conséquence : dépendants du pétrole et du gaz du golfe Persique, les pays européens deviennent une force d'appoint au service des impératifs politiques de Washington au Moyen-Orient. Adler résume lucidement la situation : « Nous pourrions très bien nous affranchir pour l'essentiel de toute dépendance saoudienne en établissant un partenariat définitif, pétrolier gazier, avec la Russie. Les manoeuvres américaines pour empêcher ce partenariat ont donc un sens bien précis, surtout lorsqu'elles proviennent du complexe militaro-énergétique, dont le vice-président Cheney est aujourd'hui encore le chef de file ».
Pascal Viscontini monde & vie - 20 septembre 2008
La géopolitique européenne en questions
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