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Tout n'est pas géopolitique, mais...

Publié : 17/08/2009 - 15:41
par Pat
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Vieille science qui fut d'abord prussienne et aux objectifs inavouables, la géopolitique à fait un retour en force comme discipline autonome depuis une trentaine d'années.

On reconnaîtra à Aymeric Chauprade d'en être un des plus brillants et complets promoteur à l'aune du volume extrêmement fouillé et exhaustif que constitue cette grosse somme de plus de mille pages. La formation scientifique de l'auteur a eu au moins pour conséquence une grande rigueur dans la démarche et une volonté de totaliser - sans les épuiser - l'ensemble des phénomènes naturels et humains, dans une sorte d'entreprise de rassemblement des sciences humaines visant à proposer une nouvelle science soucieuse d'embrasser l'intégralité des causes et d'éviter toute réduction de l'histoire à l'idéologie ou à la "mono-causalité".
Cet ouvrage roboratif, accessible par toutes ses entrées telles que la dualité centre-périphérie, l'opposition terre-mer, l'enclavement, l'insularité, le relief, l'ethnie, la langue, la religion, les représentations territoriales et civilisationnelles, les catégories socio-économiques, la quête des ressources fondamentales - comme l'eau ou le pétrole -, le poids des dynamiques démographiques fait penser dans son inspiration aux travaux de Braudel et dessine ce que ce dernier avait nommé la grammaire des civilisations. Géographie et histoire, religion et idéologie, relief et climat, toutes ces données s'entrecroisent...

Admettre que tout n'est pas géopolitique
Pour autant, Aymeric Chauprade ne tombe pas dans le piège de l'explication totalisante, et c'est dans les premières pages que l'on retrouvera une belle synthèse mûrie de celui qui est le fondateur de la nouvelle école géopolitique française. Ainsi, pas question de répéter les erreurs matérialistes des historiens marxistes qui plombèrent la pensée française dans les années soixante-dix. « Il n'y a pas de notre point de vue, supériorité d'une science humaine sur les autres : pour parvenir à se rapprocher de la vérité des causes, toutes les sciences sociales doivent être dominées par un seul impératif : la recherche de la vérité scientifique ». Il faut s'interdire absolument de clore un modèle sur un facteur explicatif unique.
Autour de cette discipline, gravite un certain nombres de présupposés que revendique l'auteur, dans la mesure où ils ont fait leurs preuves dans le temps long : tant d'abord le rôle central de l'État, appréhendé selon une définition "schmittienne", et que l'on veut, à l'heure du "village global", enterrer trop vite : « il y a confusion entre la contestation des États en place et la contestation de l'État lui-même, en tant que construction politique adaptée à une société humaine ». N'est-il pas, ontologiquement, le cœur même de la réflexion géopolitique ?
Autre élément essentiel : l'étude du facteur religieux, qui selon Chauprade, « établit un pont entre géopolitique et étude des systèmes de pensée ». La religion est au cœur de l'identité des peuples et doit s'appréhender sur le temps long, au contraire des systèmes idéologiques traditionnels.

Maîtres à penser
Parmi les grandes figures qui influencent la vision géopolitique qui transparaît de cet ouvrage très riche, Chauprade convoque les meilleurs artisans de la pensée historique, sociologique et philosophique contemporaine : Xavier de Planhol, Fernand Braudel, Raymond Aron, Marc Bloch, Lucien Febvre, Jean-Baptiste Duroselle, Pierre Renouvin, mais aussi plus inhabituel Edmond Jouve. Sur la base d'un "empirisme organisateur", Chauprade convie sans cesse l'histoire, la technique, la géographie ou la philosophie, quitte à mettre en valeur des contre-exemples qui s'opposent à des lois générales mono causales et réductrices.

Une approche philosophique exigeante
La démarche de Chauprade nous aide à comprendre ce qui arrache l'histoire à la pesanteur des déterminismes, et modifie les données de la puissance : les grandes révolutions géographiques, les conséquences des progrès techniques, les effets de la montée en force des acteurs transnationaux licites ou criminels, ceux des dégradations écologiques, la signification de la mondialisation et de la régionalisation... Au centre de cette pensée, l'homme qui en dernier ressort reste l'acteur du destin des sociétés et une leçon d'humilité face aux ruses de l'histoire et à la diversité des évolutions sociale.
Enfin, l'ouvrage constitue un outil très complet pour tous, diplomates, curieux, étudiants, enseignants : 112 cartes éclairent les situations étudiées, un index colossal permet une recherche géographique, historique et thématique aisée et d'abondantes notes infrapaginales viennent ouvrir en permanence d'autres perspectives et attester du sérieux de la démarche.
« Rien de ce qui est humain ne m'est étranger », selon le mot du poète latin, une devise que l'auteur aurait pu faire sienne dans cette œuvre magistrale.
Frédéric Pichon monde et vie 19 mai 2007