Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Tout ce qui concerne les rivalités de pouvoirs ou d'influence sur des territoires et les populations qui y vivent.
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Pat
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Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Messagepar Pat » 06/10/2008 - 16:11

Sept ans après l'entrée des troupes irakiennes au Koweït qui devait déboucher sur la guerre du Golfe, l'ONU annonce que l'Irak vient de passer trois contrats de vente, dans le cadre de la résolution 986 (« Pétrole contre nourriture ») avec trois compagnies pétrolières française, suisse et italienne. Cela après plusieurs contrats d'achat, notamment de blé (à la France). Cela signifie-t-il, sinon la fin du blocus pour l'Irak, du moins son retour à une vie plus normale ? On sait que la résolution 986 autorise l'Irak, en principe et sous réserve de certains contrôles suspensifs, à vendre du pétrole pour un montant de deux milliards de dollars par an, afin d'acheter des vivres, des médicaments, des produits dits de première nécessité. Où en est-on ?

Lorsque Jean-Marie Le Pen rentra de sa dernière visite à Bagdad au printemps 1996, l'accord sur la résolution 986 venait d'être signé. Ce fut la liesse. La situation antérieure était en effet catastrophique. Le manque de nourriture, de lait maternisé pour les bébés, de médicaments, de matériel hospitalier engendrait un état sanitaire de la population effroyable, avec une surmortalité des plus fragiles (enfants, vieillards) estimée par Le Monde à 300 par jour. Au-delà des souffrances indicibles (césariennes opérées sans anesthésie par exemple), la dégradation de la santé résultait de l'accumulation de carences alimentaires : six ans après la guerre, les Irakiens touchaient une ration officielle de 1 250 calories par jour contre 3 100 avant la guerre. De quoi doucement mourir de faim. Certes il ne s'agissait là que des distributions gouvernementales de sucre. riz farine, etc ... à prix conventionnés, et l'on pouvait s'approvisionner au marché libre : mais à des prix «occidentaux», que l'effondrement de la monnaie irakienne et des revenus, y compris ceux de la bourgeoisie, rendait prohibitifs. Cela établissait une ségrégation sociale, et forçait peu à peu les riches à vendre leur patrimoine pour s'acheter de la viande.

Il en allait de même pour l'économie du pays : si l'effort de restructuration avait permis de remettre en état routes et ponts, et de rebâtir l'essentiel des villes, le blocus interdisait de relancer l'industrie, et l'absence de pièces de rechange menait le parc automobile, des machines, et même des hôtels vers l'usure totale.

Aujourd'hui, qu'en est-il ? Les choses ont un peu changé, mais très peu, ambulances, blocs opératoires, matériel d'anesthésie etc ... n'ont guère fait de progrès. L'Etat sanitaire de l'Irak, de nouveau européen avant 1990, reste aujourd'hui plus proche de celui du tiers monde. Cependant, les rations servies par le gouvernement ont été « un peu relevés ». Grâce notamment aux contrats passés sur le blé. Le pain ordinaire devient mangeable. Cependant le dinar a perdu la moitié de sa valeur depuis un an. Et le peuple, qui ne voit pas d'amélioration rapide, se fatigue.

Il se trouve manifestement pris en otage. Par qui ? Par Saddam Hussein, lui même, affirment certains spécialistes, dont la thèse est résumée dans Les cahiers français, n° 278. Selon eux, « l'exception humanitaire » s'imposerait aux pays promoteurs du blocus, si les Irakiens avaient demandé à bénéficié des produits de première nécessité, en vertu notamment de la résolution 706 qui en autorise l'acheminement depuis 1991. Le hic est que la résolution 706 y met comme condition le contrôle de toutes les opérations par l'ONU, c'est-à-dire de la fin de l'indépendance irakienne. Peut-être, se trompent-ils, à cela les mêmes répondent que Saddam Hussein a fait traîner pendant un an, du 14 avril 1995 au 20 mai 1996, l'accord sur la résolution 986.

Que faut-il penser de cette argumentation ? En gros, elle ne correspond pas à la réalité. Durant toute la période de négociations, on a vu la commission des sanctions élever des exigences toujours plus tatillonnes de sorte que les refus irakiens étant mécaniquement provoqués. Un rapport américain antérieur à la guerre indiquait d'ailleurs que, si le blocus n'était pas un sûr moyen d'éliminer le régime de Saddam Hussein, c'était en revanche un prélude efficace à l'élimination de son peuple (voir NH n° 592 du 23 novembre 1995). Alors que l'objectif affiché des Etats-Unis est le changement de régime en Irak, les intentions réelles sont plus concrètes, et plus perverses. Lors de l'entrevue de la dernière chance en décembre 1990 à Genève, le chef de la diplomatie américaine Baker a déclaré à son homologue Tarek Aziz : « Votre objectif n'est pas de détruire notre armée, il est de ramener l'Irak aux temps préindustriels ». Le véritable motif de la guerre du Golfe fut le désir des Etats-Unis de maîtriser entièrement l'approvisionnement en pétrole. La raison du probable assouplissement de la situation en Irak est le boom de la demande d'énergie en Asie. Mais aujourd'hui, le principal allié des Etats-Unis au Proche-Orient, l'Arabie Saoudite, s'est approprié le quota des ventes pétrolières de l'Irak avant la guerre : on comprend donc, étant donné le pactole ainsi ramassé, que Washington et ses protégés retardent le plus possible le retour de l'Irak à la normale.

Deux poids, deux mesures

Pour cette raison, leur position vis-à-vis de Saddam Hussein est ambivalente : ils le haïssent parce qu'il leur a tenu tête, ils ont essayé plusieurs fois d'infiltrer le régime et ne perdent pas une occasion de le déstabiliser ou de l'humilier, mais ils s'en accommodent aussi parce que c'est le bad boy dont le diabolisme supposé permet de justifier aux yeux du monde les innombrables manœuvres dilatoires qui leur permettent de bloquer la situation. Par un maximalisme constant, la Commission des sanctions parvient, malgré la bonne volonté devenue réelle des Irakiens, à repousser la plupart des demandes : 186 contrats sont ainsi en instance, sine die, ni acceptés, ni refusés. Alors que l'Irak a rempli les demandes de l'ONU à plus de 95 %. Et que les nouvelles exigences portent non sur l'élimination d'armes prohibées, déjà accomplie, mais sur des questions vitales pour la souveraineté irakienne. Les inspecteurs veulent carrément un droit de contrôle sur le renseignement et l'état-major opérationnel du pays. De telles demandes sont à l'évidence en opposition avec le mandat de l'ONU qui couvre officiellement les intérêts anglo-saxons. Mais ceux-ci n'en ont cure.

Ils imposent des conditions telles, qu'ils espèrent que la vérité sera longtemps cachée. Ainsi interdiction est faite aux dirigeants irakiens de voyager à l'étranger pour s'expliquer. Et puis, sur place, les Américains travaillent en famille. La commission et ses missions sont composées d'une majorité d' Anglo-Saxons et toujours présidée par un Américain. Leur tactique consiste donc, en provoquant les Irakiens par des demandes inconsidérées, à provoquer la tension, pour retarder les échéances sinon rompre. Madeleine Albright, lorsqu'elle était représentante des Etats-Unis à l'ONU, avait avoué tout de go à son homologue français que le juridisme des européens l'agaçait : « Pour nous, tout est politique ».

Parce que tout est politique, l'ensemble des grands médias internationaux, orientés par les Américains, se taisent religieusement quand la Turquie nettoie le Kurdistan irakien, agissant militairement en pays étranger, alors qu'ils glapissaient comme un chœur de putois lorsque Saddam Hussein prétendait faire le ménage chez lui. De même juge-t-on normal l'extrême sévérité de la Commission des sanctions, qui bloque tout le processus de normalisation pour un site insuffisamment inspecté, alors qu'ailleurs, en Israël, au Liban, en Palestine, les mêmes estiment naturel que des dizaines de résolutions de l'ONU demeurent lettre morte depuis des années. Il y a là manifestement deux poids deux mesures, qui ne peuvent manquer d'engendrer un durable et formidable ressentiment contre Israël, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Aujourd'hui l'Irak est épuisé : avec les atermoiements autour de la résolution 986, le peuple se plaint que l'amélioration de sa vie quotidienne est trop lente. A la suite de la guerre et du blocus, trois partis religieux sont nés dans un Irak traditionnellement laïque, et les Etats-Unis ont tout fait pour engendrer une sécession chiite. Eux-mêmes et leurs alliés ont besoin de l'intégrisme comme diable, ils le financent notamment, par le biais de l'Arabie Saoudite. Cependant, cela est rare au Moyen-Orient, les minorités chrétiennes d'Irak, nombreuses, ne sont encore l'objet d'aucune agression. L'embargo a eu aussi des effets positifs. La population a fait bloc, et elle a développé des secteurs que la prospérité antérieure lui avait fait négliger, l'agriculture par exemple. Mais elle n'est pas autosuffisante en matière alimentaire. L'Irak cherche maintenant des appuis internationaux. Arabes et locaux d'abord. Ses rapports avec les Emirats du golfe se sont améliorés. Même avec la Syrie et l'Iran les choses bougent : pour faire pièce, éventuellement, à la grande alliance Israël-Turquie-Etats-Unis que Clinton organise. Avec la Syrie, des questions de personne, des divergences sur la stratégie vis à vis d'Israël et au Liban ont longtemps prévalu sur le l'idéologie baasiste connue aux deux régimes et la complémentarité géographique des deux pays. Mais l'incroyable intransigeance de Netanyahou qui refuse de restituer le Golan rapproche Assad de Saddam.

Un rôle pour la France

Avec l'Iran, il y a bien entendu les suites de la guerre. Des différends sur la frontière, les vingt mille prisonniers qui demeurent. Et surtout le principe khomeynien de l'exportation de la révolution islamique, qui inquiète l'Irak, coincé entre le fanatisme sunnite de l'Arabie Saoudite, et le fanatisme chiite des ayatollahs. Mais les circonstances d'aujourd'hui, et notamment l'alliance Israël-Turquie, peuvent rendre utiles des conversations hier impensables.

Bagdad cherche aussi a faire agir sa diplomatie en direction des grands pays, en particulier vers les membres permanents du Conseil de sécurité à l'ONU. Le drame est que, malgré les différences d'intérêt et l'agacement que suscite l'impérialisme anglo-saxon, ni la France, ni la Russie, ni la Chine ne vont jamais jusqu'à opposer leur veto aux extravagances de Washington. Cependant l'Irak attend encore beaucoup de la France, en raison de liens économiques et politiques anciens, en raison d'une opposition commune à l'hégémonie anglo-saxonne qui date au moins d'entre les deux guerres. Bagdad attend que Paris réclame un examen juridique des questions pendantes et une application des résolutions qui ne soit pas la pure expression du précepte machiavélien selon lequel la raison du plus fort est toujours la meilleure. Et que la France agisse pour que le Moyen-Orient retrouve son équilibre, notamment grâce à la fin du blocus contre l'Irak. Outre une satisfaction morale, elle y trouverait un intérêt direct. Politique : le mélange de cynisme pétrolier et d'intégrisme qui règne au Moyen-Orient est hautement détonnant. Economique : plus que tout autre pays, elle a perdu dans cette région du monde depuis dix ans. Un peu de courage et d'esprit de suite lui feraient retrouver, avec son crédit, des marchés.

Mais nos dirigeants velléitaires, atlantistes ou israélomanes en sont-ils capables ?

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Re: Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Messagepar Prodeo » 26/10/2009 - 5:44

.
Douze ans après cet article, en connaissant la suite des événements qui ont vu l'élimination de Saddam Hussein et le changement de maître à la tête d'un Etat Irakien vassalisé, il est intéressant d'en tirer les leçons géopolitiques d'un tel bouleversement.

La question essentielle à se poser est : à qui profite le crime ? La réponse est évidente : essentiellement au gouvernement "amirequin" et son poisson-pilote israélien.

Profit pétrolier, bien sûr, où les forces de coalition mettent la main sur une carte maîtresse du jeu de poker énergétique, et où même les pays du Golfe y trouvent leur modeste compte.

Profit religieux où les J'uifs marquent des points et où les chrétiens d'orients sont de nouveau menacés, sous l'oeil complaisant du christianisme bling-bling américain.

Mais surtout, profit dans la guerre psychologique où l'islam est un instrument puissant pour servir de bouc émissaire à Israël et ses alliés, mais aussi pour déstructurer les pays européens où il agit comme un cancer. L'Irak était le pays idéal pour servir de test tout en dégageant un maximum de profits pour un minimum de risques.

Quand les Français et tous les peuples européens prendront-ils la pleine mesure de ces fléaux et décideront-ils de réagir ?
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[Malheur aux aveugles qui mènent ! Malheur aux aveugles qui suivent !] » Saint Augustin.
« On sait par quelle fatalité les grands talents sont, pour l’ordinaire, plus rivaux qu’amis ; ils croissent et brillent séparés, de peur de se faire ombrage : les moutons s’attroupent, et les lions s’isolent. » Comte A. de Rivarol.

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Re: Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Messagepar JCL31 » 26/10/2009 - 16:47

Le vice inhérent au capitalisme consiste en une répartition inégale des richesses.
La vertu inhérente au socialisme consiste en une égale répartition de la misère
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Re: Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Messagepar Miroir » 26/10/2009 - 17:21

JCL31 a écrit :J'ai trouvé ceci qui m'a intéressé.

vidéo
Ruppert lit Brzezinski : The Grand Chessboard
http://www.dailymotion.com/video/x5koqv_ruppert-lit-brzezinski-the-grand-ch_news

Et ça
http://www.dailymotion.com/video/x8gbdi_brzezinski-prevoit-la-provocation-d_tech

En résumé, si j'ai bien compris, Brzezinski avertit les américains de l'imminence probable d'une catastrophe due à la mise en application par les gouvernements US successifs de ses propres plans. Gonflé, non?
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Re: Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Messagepar JCL31 » 26/10/2009 - 17:55

Miroir a écrit :
JCL31 a écrit :J'ai trouvé ceci qui m'a intéressé.

vidéo
Ruppert lit Brzezinski : The Grand Chessboard
http://www.dailymotion.com/video/x5koqv_ruppert-lit-brzezinski-the-grand-ch_news

Et ça
http://www.dailymotion.com/video/x8gbdi_brzezinski-prevoit-la-provocation-d_tech

En résumé, si j'ai bien compris, Brzezinski avertit les américains de l'imminence probable d'une catastrophe due à la mise en application par les gouvernements US successifs de ses propres plans. Gonflé, non?


Gonflé, oui et non !
Sagesse de point de vue pourquoi pas !!
Vision de dégâts collatéraux je pense !!
Effet boomerang par péché d'orgueil, surement !!
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Re: Les États-Unis ont le pétrole. Et l'idée d'étrangler l'Irak.

Messagepar Prodeo » 27/10/2009 - 9:10

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En Amérique, comme en Europe, le peuple dans sa majorité ne semble pas s'apercevoir qui dirige vraiment le monde. Ce groupe d'acteurs est d'un tel cynisme, qu'il devient difficile d'en croire ses yeux et ses oreilles. Au pire, certains passeront pour un peu fous, alors qu'ils ne le sont pas. D'ailleurs, le diable est tout, sauf fou.
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