Le pétrole au Proche-Orient

Tout ce qui concerne les rivalités de pouvoirs ou d'influence sur des territoires et les populations qui y vivent.
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Pat
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Le pétrole au Proche-Orient

Messagepar Pat » 24/11/2007 - 19:33

Après 1918 et surtout 1945, plusieurs dates vont scander la lutte des puissances pour le contrôle des sources de pétrole: 1956, 1973, 1979, 1991 et 2003.
À la fin du XIXe siècle, l'huile noire n'est pas encore l'or noir: elle alimente les lampes à pétrole tandis que l'éclairage électrique lui fait déjà concurrence. Mais dans les premières années du xxe siècle, le passage de la chauffe au charbon à la chauffe au mazout dans les marines de guerre, augmente la valeur stratégique du pétrole. LAngleterre et l'Allemagne ont du charbon à pléthore, mais elles ne contrôlent pas de zones pétrolières.
En 1901, les Anglais développent en Perse la première concession pétrolière; le 26 mai 1908, le pétrole jaillit au pied des monts Zagros. Un an plus tard naît l'APOC (AngloPersian ail Company, la future British Petroleum) dont l'Amirauté britannique, sous l'impulsion de Churchill, deviendra en 1914, l'actionnaire majoritaire.
Les Allemands, eux, profitent du fameux Bagdadbahn pour marier en 1912, une banque allemande aux intérêts de l'APOC et de la Shell (anglo- néerlandaise qui avait fait ses débuts en Insulinde): il en résulte un consortium international, la TPC (Turkish Petroleum Company), qui reçoit promesse de l'exploitation du pétrole dans l'Empire ottoman.
Désormais le Proche-Orient est bien plus que le théâtre d'affrontement pour le contrôle des Lieux saints ou qu'une étape stratégique sur la route des Indes. Le pétrole y devient l'un des facteurs géopolitiques prééminents.
Au sortir de la Première Guerre mondiale, l'Angleterre renforce son hégémonie sur les pétroles perse et irakien et substitue les Français aux Allemands au sein de la TPC (accord de San Remo d'avril 1920).
L'Amérique peut-elle rester indifférente à une telle tentative de monopolisation du pétrole proche-oriental? Au nom du libre accès (open door) et fidèle à son refus des zones d'influence coloniales ou mandataires, elle exige l'entrée des compagnies pétrolières américaines dans la région.
Il est vrai que depuis quatre-vingts ans déjà, l'épopée américaine du pétrole a commencé (en Pennsylvanie). Il y a plus de cinquante ans que John D. Rockefeller a fondé la Standard ail. Lorsque le gouvernement américain s'est décidé à morceler (l) ce gigantesque empire pétrolier (1911), ce dernier assume seul 80 % de la production mondiale! Quant aux Rothschild' au moment où les Anglais commencent à prospecter au Proche-Orient, ils travaillent depuis trente-cinq ans à faire de la Russie tsariste une puissance pétrolière.
Qui peut croire alors que l'Amérique, enrichie considérablement par la fourniture en pétrole de l'Entente durant la guerre 14-18, va laisser les Européens bâtir leur indépendance énergétique au Proche-Orient grâce à une sorte de monopole des concessions?
L'Empire ottoman défunt, la TPC devient l'IPC (Iraq Petroleum Company). LAPOC, la compagnie anglaise, est contrainte de s'ouvrir aux Américains. En juillet 1928, l'accord dit de la Ligne rouge (elle suit les frontières de l'ex-Empire ottoman et rassemble les territoires actuels de la Turquie, de l'Irak, de la Syrie, de la péninsule Arabique, à l'exception du Koweït) fait entrer un consortium américain (Near East Development Corporation (2)) dans l'IPC. Les Français sont aussi présents, avec la CFP (Compagnie française des pétroles, future Total) créée en 1924. La même année, l'accord d'«Achnaccary» (Sa du New Jersey, APac et Shell) empêche le pétrole du Proche Orient, grâce à un mécanisme d'alignement des prix, de devenir plus compétitif que celui produit dans le golfe du Mexique.
Mais les majors américaines, bien qu'associées à l'IPC, ne se satisfont pas d'un système qui leur ferme d'autres concessions, dans le reste du Proche-Orient. Les Américains s'implantent alors à Bahreïn grâce à une compagnie non membre de l'Ipc. Puis, profitant de la sortie de la Gulf de l'IPC, ils prospectent au Koweït. Les voilà ensuite en Arabie saoudite où la Socal profite de la méfiance d'Ibn Séoud envers les Britanniques. En 1939, l'Aramco (Arabian American ail Company) vient consacrer le quasi-monopole américain sur l'exploitation du pétrole saoudien.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Anglo-saxons et la Russie soviétique tiennent la quasi-totalité des réserves et de la production de pétrole dans le monde. Pour l'Allemagne, la quête de la suprématie passe nécessairement par une remise en cause du contrôle anglo-saxon du Proche-Orient (qui ne représente cependant en 1939 que guère plus de 5 % de la production mondiale). C'est le sens du pari allemand d'une alliance avec l'Islam.
En 1945, les majors contrôlent près de 90 % de la production mondiale. Le reste est soviétique. Le Proche-Orient représente déjà 30 % des réserves, mais sa part dans la production mondiale n'atteint pas encore 10 %; les 2/3 viennent d'ailleurs d'Iran, ce qui signifie que les Anglais sont encore très forts.
Les États-Unis établissent un pacte d'alliance avec l'Arabie saoudite (pacte de Quincy entre Roosevelt et Séoud). L'Amérique protège le royaume wahhabite et exploite son pétrole; en échange l'Arabie saoudite est un allié fidèle dans la Guerre froide et use de l'épée islamique contre les tentations communistes au Proche-Orient; elle devient aussi un territoire de prépositionnement des troupes américaines. Mais l'Occident ne voit pas encore qu'un islam intransigeant dispose désormais d'une manne pour financer la «cause islamique». L argent wahhabite commence à se déverser partout où l'Islam cherche à repousser les autres civilisations. LAmérique ferme les yeux, car l'Islam est son allié contre le soviétisme.
En pleine Guerre froide, les nationalismes pétroliers qui depuis les années 1930 (Mexique, Venezuela) tentent partout de redonner aux gouvernements nationaux le contrôle de leurs ressources, gagnent les régimes pétroliers du Proche-Orient. Tous renégocient avec les majors, tous constituent des compagnies nationales. En 1950, celles que l'on appelle les 7 sœurs, c'est-à-dire les 5 majors américaines (3) (45 % de la production régionale) et les deux anglo-néerlandaises (4) (53 % de la production régionale), commencent à être sérieusement contestées. En réalité ce sont surtout les intérêts anglais qui souffrent, sans doute de ne pas savoir partager avec les nationalismes, ou de ne pas savoir les instrumentaliser comme le font les Américains. D'abord en Iran, en 1951 avec la crise entre les nationalistes et l' Anglo- Iranian. La chute de Mossadegh en 1953 s'accompagne à la fois d'un échec du nationalisme pétrolier iranien, d'un recul net des intérêts pétroliers britanniques au profit de parts américaines, et de l'entrée de l'Iran dans l'alliance avec les États-Unis (pacte de Bagdad).
Mais l'idée du nationalisme pétrolier est là. LIrak sort en 1959 du pacte de Bagdad et réduit deux ans plus tard les concessions de l'IPC. Les Britanniques reculent au profit d'une compagnie nationale irakienne, mais aussi des Soviétiques (1967) et des Français (1968). En 1973, l'IPC est complètement nationalisée.
Non seulement les majors, et plus généralement l'Occident, doivent composer avec ces nationalismes pétroliers, mais leur jeu est compliqué par l'opposition israélo-arabe. Les conséquences des crises israélo-arabes vont se faire sentir à deux niveaux: dans le désenclavement des ressources elles-mêmes, dans l'utilisation du pétrole comme une arme contre l'Occident.
Pour désenclaver le pétrole produit dans le Golfe vers la Méditerranée, il existe deux routes: le canal de Suez (plus de 70 % du pétrole est évacué par là à partir des années 1950) ou les oléoducs (voie complémentaire). La crise de Suez en 1956 révèle aux Français la fragilité de leur approvisionnement pétrolier en l'absence de position forte dans le monde arabe. Le choix pro-israélien provisoire s'explique pour partie dans la prise de conscience de cette faiblesse. Après l'épisode de 1956, la fermeture du canal en 1967 vient justifier la construction de pétroliers géants destinés à emprunter la voie longue (contournement de l'Afrique).
Durant l'entre-deux- guerres, l'IPC avait construit un oléoduc à deux branches, l'une traversant le mandat français (Syrie jusqu'à Tripoli du Liban), l'autre le mandat anglais (Palestine jusqu'à la raffinerie d'Haïfa). Plus tard, l'Aramco installera un second oléoduc, le tapline, traversant la Jordanie, la Syrie et débouchant à Saïda au Liban. La guerre du Liban à partir de 1975 coupera tout désenclavement par la Méditerranée.
Le pétrole devient aussi une arme dans le conflit israélo- palestinien.
Les créations de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), en 1960, et de l' 0 P AEP (les pays arabes exportateurs ... ), en 1968, se font dans un contexte de nationalisme postcolonial et de non-alignement; elles ouvrent la voie à une ère de coalition des nationalismes pétroliers, qu'ils soient vénézuélien, libyen, algérien ou irakien. Leur objectif est de «rendre» aux pays producteurs une part de profit engendrée par les majors. La guerre israélo-arabe de 1973 provoque le premier choc pétrolier, les pays arabes tentant de faire pression sur l'Occident en diminuant la production, ce qui provoque une hausse sensible du prix du baril et affole les économies occidentales. C'est la fin des Trente Glorieuses. Mais l'arme admet des limites, tant les régimes qui en usent vivent de la rente pétrolière.
La révolution iranienne de 1979 provoque le second choc pétrolier. Cette fois-ci ce n'est plus la Grande- Bretagne, mais l'Amérique, qui voit ses intérêts pétroliers durement frappés. Malgré les rivalités entre nationalismes musulmans, l'OPEP menace de gagner encore en puissance. Heureusement pour les États- Unis, dès 1980, le déclenchement de la guerre entre l'Irak et l'Iran tue dans l'œuf tout effort unitaire de l'OPEP. En 1988,le régime irakien sort exsangue d'une longue guerre, où, avec le soutien de la France, de l'Allemagne, des États- Unis (soutien ambivalent, puisqu'on se souvient du scandale de l'Irangate, l'affaire des ventes d'armes américaines à l'Iran), Bagdad a assumé la défense du monde arabo-sunnite face à la Révolution islamique chiite. Mais à la sortie de la guerre, l'Irak affiche une dette de 70 milliards de dollars dont 30 sont dus à l'Arabie et au Koweït. Alors que les Saoudiens acceptent d'annuler leur créance, les Koweïtis refusent et augmentent leur production (ce qui provoque la chute du prix du baril et aggrave encore les déficits irakiens) ; pire, ils pompent le pétrole de zones faisant l'objet d'un litige entre les deux voisins. Convaincu de la neutralité américaine, Saddam Hussein déclenche en août 1990 la guerre du Golfe.
L écrasement de l'Irak par la coalition pro américaine en 1991 ouvre une ère d'américanisation complète du Proche-Orient. L'Irak sous embargo et affaibli, ne peut concurrencer l'Arabie saoudite en tant que principal producteur de pétrole mondial. Les nationalismes pétroliers sont affaiblis. La prise de contrôle directe des zones pétrolières par les Américains s'amplifie avec la guerre de 2003.
En s'implantant dans le Grand Moyen-Orient, de l'Asie centrale jusqu'à la Corne de l'Afrique, les Américains cherchent à contrôler la dépendance en énergie de leur adversaire chinois. La Chine est en effet la seule puissance capable de faire obstacle à la dynamique de mondialisation américaine engagée dès 1917; ils font aussi contrepoids à la superpuissance énergétique qu'est la Russie (1/4 de la production mondiale comme l'Arabie saoudite et 1/3 des réserves prouvées de gaz).
Reste, indompté, l'Iran. En 2006, dans le classement mondial des réserves, le vieux pays des Perses est à la fois le 2e pays (derrière l'Arabie Saoudite et devant l'Irak) pour le pétrole (plus de 11% ) et pour le gaz (l'Iran et le Qatar constituant à eux deux 30 % des réserves mondiales de gaz, soit autant que la Russie). L'Iran veut le nucléaire civil pour ne pas consommer son pétrole et continuer à l'exporter, condition de la survie d'un régime qui, comme beaucoup d'autres dans la région, ne vit que de la rente pétrolière.
Aymeric Chauprade: La Nouvelle Revue d'Histoire
1. En 1911, de la Standard Oil, naissent la Standard Oil of New Jersey (future Exxon); la Standard Oil of New York (Mobil), la Standard Oil ofCalifornia (Socal et future Chevron), la Standard Oil of Ohio (Sohio), la Standard Oil of Indiana (Amoco), la Continental Oil (Conoco), l'Atlantic (Arco), soit 7 compagnies pétrolières.
2. Précisément: la Standard Oil ofJersey (future Exxon) , la Standard Oil of New York (future Mobil) , la Gulf, l'Atlantic, la Pan American Petroleum.
3. SO of New Jersey, Socony Vaccum, SO of California,Texas,Gulf.
4. LAnglo-Persian devenue Anglo-Iranian en 1935, et la Shell.
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Que les hommes d'arme bataillent et que Dieu donne la victoire! (Jeanne d'Arc) Patriotiquement votre.

Yassou07
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Messagepar Yassou07 » 08/01/2008 - 17:46


Yassou07
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Messagepar Yassou07 » 08/01/2008 - 18:21


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Messagepar Yassou07 » 08/01/2008 - 18:29



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