LA NOUVELLE GUERRE FROIDE COUVE SOUS LA GLACE
Publié : 30/10/2007 - 15:53
La nouvelle guerre froide a commencé. C'est une guerre économique dont l'enjeu est de faire du réchauffement probable de la planète une nouvelle manne. À ce jeu, le feu brûle déjà sous la glace.
Le 2 août dernier, les Russes plantaient un drapeau en titane par 4 300 mètres de fond, à la verticale du Pôle Nord, au bout de la Dorsale Lomonossov. On s'en doute, l'expédition conduite par Artour Tchilingarov n'était pas seulement à vocation scientifique. L'exploit polaire a en effet deux buts : le premier, politique, est d'imposer de nouveau la Russie comme une puissance internationale incontournable ; le second, économique, est de prendre une option sérieuse sur les ressources de l'Arctique en revendiquant la possession d'un territoire grand comme la moitié de l'Europe.
En effet, si l'on ne connaît pas exactement l'importance des gisements de la zone polaire, on sait quelle recèle en quantité pétrole (on parle du quart, voire du tiers des réserves mondiales), gaz, métaux lourds et diamant.
Mais ce que savent les Russes, les Canadiens, les Américains, les Norvégiens ou les Danois le savent tout autant. Et pas plus sots, ils comptent bien eux aussi mettre la main là où l'homme n'a pas encore planté ses forages. C'est ainsi que, quelques jours après les Russes, les Danois sont eux aussi partis en expédition pour cartographier les fonds marins. Pourquoi les fonds ? Parce que la convention des Nations Unies sur le droit de la mer reconnaît aux Etats une "zone économique exclusive" de 200 miles marins au delà de leurs côtes et, plus important dans le cas présent, leur permet d'étendre leur souveraineté jusqu'à l'extrême limite de leur plateau continental à la condition qu'ils apportent la preuve de la continuité géologique de cette zone avec leur territoire.
Les Russes, en plantant leur drapeau, entendent donc démontrer que la dorsale Lomonossov, chaîne de montagnes sous-marine, n'est que le prolongement de leur plateau continental. La Norvège et le Danemark - ce dernier soutenu par l'Allemagne ont fait savoir qu'ils avaient des revendications identiques. La Russie considère d'ailleurs la Norvège comme l'un de ses principaux concurrents, le contentieux territorial portant particulièrement sur le Spitzberg.
À qui appartiennent les fonds marins ?
Mais la réaction la plus vive est arrivée du Canada où le Premier ministre s'est exprimé officiellement, huit jours seulement après l'expl oit russe. Le 10 août, M. Stephen Harper annonçait, depuis Resolute Bay, dans le territoire du Nunavut, la création d'un port en eaux profondes et l'installation d'une base militaire dans l'extrême nord canadien, affirmant ainsi la souveraineté de son pays sur le fameux Passage du Nord-Ouest. Cette déclaration intervenait au terme d'une tournée de trois jours dans le Grand Nord, destinée à « signale(r) au monde que le Canada exerce une présence réelle, croissante et à long terme dans l'Arctique », a dit le Premier ministre. Dans "l'espoir" que le réchauffement planétaire libérera incessamment de ses glaces la voie mythique qui relie l'Atlantique au Pacifique (le passage du Nord-Ouest fut découvert par Amundsen en 1906), permettant un bouleversement du trafic commercial, un port en eaux profondes sera donc construit à Nanisivik, site d'une ancienne mine de zinc à la pointe de l'île de Baffm. Et pour compléter le dispositif de ce lieu hautement stratégique, une base « pour l'entraînement aux opérations dans l'Arctique » sera installée en face, à Resolute Bay, sur l'île Cornwallis, et les effectifs des Rangers, les patrouilleurs Inuits du Grand Nord, sérieusement renforcés.
Tout comme on voit l'Allemagne se rapprocher du Danemark, d'autres alliances se dessinent, et non des moindres, les Russes parlant de s'allier à la Chine pour l'exploitation du pétrole arctique. Ce qui, bien sûr, ne plaît pas du tout à Washington. Un membre du Département d'Etat est donc monté au créneau, assurant d'une part que les Russes n'ont aucune légitimité dans leurs revendications, d'autre part que ... « Si Moscou propose de mettre en valeur les ressources de l'Arctique en partenariat avec les Etats-Unis et d'autres pays, ce projet pourrait servir d'exemple de coopération internationale féconde ». Autrement dit tout sera parfait si les Etats-Unis en profitent. Sauf que ... Sauf que les Etats-Unis n'ont jamais ratifié la convention de l'ONU sur le droit de la mer; dès lors, ils sont bien mal fondés à contester ou revendiquer quoi que ce soit.
Bref, après avoir mis le Proche-Orient à feu et à sang, la guerre du pétrole et du gaz risque maintenant de faire exploser la banquise. Cela avant même qu'elle ne soit fondue.
M.-C.ROY : National Hebdo
Le 2 août dernier, les Russes plantaient un drapeau en titane par 4 300 mètres de fond, à la verticale du Pôle Nord, au bout de la Dorsale Lomonossov. On s'en doute, l'expédition conduite par Artour Tchilingarov n'était pas seulement à vocation scientifique. L'exploit polaire a en effet deux buts : le premier, politique, est d'imposer de nouveau la Russie comme une puissance internationale incontournable ; le second, économique, est de prendre une option sérieuse sur les ressources de l'Arctique en revendiquant la possession d'un territoire grand comme la moitié de l'Europe.
En effet, si l'on ne connaît pas exactement l'importance des gisements de la zone polaire, on sait quelle recèle en quantité pétrole (on parle du quart, voire du tiers des réserves mondiales), gaz, métaux lourds et diamant.
Mais ce que savent les Russes, les Canadiens, les Américains, les Norvégiens ou les Danois le savent tout autant. Et pas plus sots, ils comptent bien eux aussi mettre la main là où l'homme n'a pas encore planté ses forages. C'est ainsi que, quelques jours après les Russes, les Danois sont eux aussi partis en expédition pour cartographier les fonds marins. Pourquoi les fonds ? Parce que la convention des Nations Unies sur le droit de la mer reconnaît aux Etats une "zone économique exclusive" de 200 miles marins au delà de leurs côtes et, plus important dans le cas présent, leur permet d'étendre leur souveraineté jusqu'à l'extrême limite de leur plateau continental à la condition qu'ils apportent la preuve de la continuité géologique de cette zone avec leur territoire.
Les Russes, en plantant leur drapeau, entendent donc démontrer que la dorsale Lomonossov, chaîne de montagnes sous-marine, n'est que le prolongement de leur plateau continental. La Norvège et le Danemark - ce dernier soutenu par l'Allemagne ont fait savoir qu'ils avaient des revendications identiques. La Russie considère d'ailleurs la Norvège comme l'un de ses principaux concurrents, le contentieux territorial portant particulièrement sur le Spitzberg.
À qui appartiennent les fonds marins ?
Mais la réaction la plus vive est arrivée du Canada où le Premier ministre s'est exprimé officiellement, huit jours seulement après l'expl oit russe. Le 10 août, M. Stephen Harper annonçait, depuis Resolute Bay, dans le territoire du Nunavut, la création d'un port en eaux profondes et l'installation d'une base militaire dans l'extrême nord canadien, affirmant ainsi la souveraineté de son pays sur le fameux Passage du Nord-Ouest. Cette déclaration intervenait au terme d'une tournée de trois jours dans le Grand Nord, destinée à « signale(r) au monde que le Canada exerce une présence réelle, croissante et à long terme dans l'Arctique », a dit le Premier ministre. Dans "l'espoir" que le réchauffement planétaire libérera incessamment de ses glaces la voie mythique qui relie l'Atlantique au Pacifique (le passage du Nord-Ouest fut découvert par Amundsen en 1906), permettant un bouleversement du trafic commercial, un port en eaux profondes sera donc construit à Nanisivik, site d'une ancienne mine de zinc à la pointe de l'île de Baffm. Et pour compléter le dispositif de ce lieu hautement stratégique, une base « pour l'entraînement aux opérations dans l'Arctique » sera installée en face, à Resolute Bay, sur l'île Cornwallis, et les effectifs des Rangers, les patrouilleurs Inuits du Grand Nord, sérieusement renforcés.
Tout comme on voit l'Allemagne se rapprocher du Danemark, d'autres alliances se dessinent, et non des moindres, les Russes parlant de s'allier à la Chine pour l'exploitation du pétrole arctique. Ce qui, bien sûr, ne plaît pas du tout à Washington. Un membre du Département d'Etat est donc monté au créneau, assurant d'une part que les Russes n'ont aucune légitimité dans leurs revendications, d'autre part que ... « Si Moscou propose de mettre en valeur les ressources de l'Arctique en partenariat avec les Etats-Unis et d'autres pays, ce projet pourrait servir d'exemple de coopération internationale féconde ». Autrement dit tout sera parfait si les Etats-Unis en profitent. Sauf que ... Sauf que les Etats-Unis n'ont jamais ratifié la convention de l'ONU sur le droit de la mer; dès lors, ils sont bien mal fondés à contester ou revendiquer quoi que ce soit.
Bref, après avoir mis le Proche-Orient à feu et à sang, la guerre du pétrole et du gaz risque maintenant de faire exploser la banquise. Cela avant même qu'elle ne soit fondue.
M.-C.ROY : National Hebdo