Le coût et les vices du syndicalisme d'État
Publié : 21/12/2011 - 18:54
Le coût et les vices du syndicalisme d'État
Par leur recrutement et leur financement, les organisations dites professionnelles apparaissent, en France, comme des rouages étatiques intégrés au fonctionnement de la sphère publique.
Les syndicats français ne sont pas à la fête en cette fin d'année 2011 : épingles une première fois par un rapport parlementaire mort-né qui dénonçait leurs modes de financement opaques, ils le sont une deuxième fois par un rapport de la Cour des comptes qui dénoncent les pratiques abusives du Comité d'entreprise de la RATP - une affaire qui rappelle celles des CE d'EDF, de la SNCF, de France-Télécom ou d'Air-France. En période de crise et de chasse aux déficits, voilà qui n'arrange pas l'image déjà bien écornée du syndicalisme à la française.
Un chiffre suffit à souligner le désamour : dans notre pays, le taux de syndicalisation des salariés n'excède pas 8 % - c'est le plus bas d'Europe - et dépasse à peine 5 % dans le secteur privé. En regard, le financement public des (syndicats coûte à l'ensemble des contribuables 4 milliards d'euros par an, à en croire feu le rapport Perruchot.
Ce rapport a certes été enterré, mais le Figaro-Magazine, ayant pu le consulter auparavant, en a divulgué les grandes lignes. On y trouve la confirmation que les organisations syndicales sont droguées à l'argent public. Entre « les détachements syndicaux, les décharges horaires, les subventions aux comités d'entreprise ou encore la gestion des organismes sociaux et de la formation professionnelle », le journal dresse le tableau d' « un système bien huilé mis en place au lendemain de la guerre et que personne - même en ces temps de crise - n'a osé remettre en cause. »
À cet égard, la loi de 2008 imposant aux organisations syndicales et patronales de publier leurs comptes constitue certes un progrès, mais apparaît néanmoins comme un trompe-l'œil : toutes ne se plient pas à la nouvelle règle et lorsqu'elles le font, comme la CGT, leur franchise est sujette à caution. Les députés s'étant fondés pour mener leur enquête sur les éléments fournis par les fédérations, tout porte à croire que le chiffre de 4 milliards d'euros est sous-évalué.
Il ressort de l'article du Figaro-Magazine que des moyens humains considérables sont mis à la disposition des syndicats « par les entreprises et surtout par l'État », par le biais des détachements et des décharges horaires : « Ces petites mains se comptent par dizaines de milliers dans la fonction publique. Ou plutôt, elles ne se comptent pas. Car en la matière, l'unité de mesure, c'est l'estimation », note le magazine, qui précise que « Soumis aux questions des inspecteurs de l'administration, les directeurs des ressources humaines des ministères ont bien dû admettre qu'ils ne disposaient d'aucun tableau de bord détaillé de leurs effectifs. »
Estimation, donc : « Du bout des lèvres, au ministère de la Fonction publique, on reconnaît qu'environ 17 000 agents (en postes équivalents temps plein) seraient mis à la disposition des syndicats dans la fonction publique. » Soit un coût de 1,3 milliards... au minimum. Car les parlementaires « ont conclu de cet aveu à moitié officiel que la réalité devait se situer bien au-dessus et Perruchot avance le chiffre de "28000 équivalents temps plein pour les trois fonctions publiques". »
Les cotisations n'assurent que 3 à 4 % du financement
Autre manne : les Comités d'entreprise de la sphère publique bénéficient, outre de généreuses subventions, de « la mise à disposition de locaux et de moyens matériels » importants et sont devenus au fil des ans « de véritables coffres-forts ». Ainsi, la subvention annuellement versée par la RATP à ses syndicats s'élève à 16 millions d'euros, soit 7 millions de plus que ce que prévoient les textes.
Surtout, « les organisations syndicales et patronales se partagent enfin également, depuis plus de soixante ans, le gros gâteau du paritarisme », à travers la gestion de la formation professionnelle (6,3 milliards), du « 1 % logement », des organismes de la Sécu et de l'Unedic, « mastodontes qui assoient leur puissance et font vivre des dizaines de milliers de militants promus au rang d'administrateurs. Indemnités forfaitaires, frais déformation, prise en charge de secrétariat, voyages d'études... » On comprend alors qu' « au plus fort de la crise, les confédérations affichent une insolente santé financière ».
En regard de ces largesses publiques, les cotisations des adhérents n'assurent que 3 à 4 % du financement des syndicats de salariés et 15 à 60 % (selon les cas) de celui des organisations patronales. Par comparaison, dans le reste de l'Europe, les caisses des syndicats sont alimentées à 80 % par les cotisations de leurs membres.
Cette exception française n'est pas sans conséquence sur le fonctionnement des syndicats et la politique sociale en France.
Premier constat : les syndicats, ne tirant pas leur existence des cotisations de leurs membres sont dépendants de l'Etat, sinon du gouvernement au contrôle duquel ils échappent grâce à la prédominance des fonctionnaires en leur sein : c'est ainsi que l'on a vu naguère le puissant Syndicat national unifié des impôts (SNUI) obtenu-la tête d'un ministre socialiste de l'Économie, Christian Sautter, qui prétendait réformer le ministère des Finances.
Mais cette situation les conduit naturellement à défendre prioritairement les fonctionnaires et à se couper des salariés du secteur privé - par ailleurs moins facilement mobilisables en cas de conflit avec le gouvernement -, dont ils sacrifient allègrement les intérêts.
Ainsi le syndicalisme français, revendicatif, ultra-politisé et marqué à l'origine par l'idéologie de la lutte des classes, apparaît aujourd'hui comme un rouage conservateur voué à la défense des « droits acquis » de la sphère publique, tandis que dans les pays voisins les syndicats réformistes continuent d'accomplir leur mission première, à savoir la défense des salariés. Il est probable, hélas, que la crise actuelle aggravera le mal.
Hervé Bizien monde & vie . 10 décembre 2011
Par leur recrutement et leur financement, les organisations dites professionnelles apparaissent, en France, comme des rouages étatiques intégrés au fonctionnement de la sphère publique.
Les syndicats français ne sont pas à la fête en cette fin d'année 2011 : épingles une première fois par un rapport parlementaire mort-né qui dénonçait leurs modes de financement opaques, ils le sont une deuxième fois par un rapport de la Cour des comptes qui dénoncent les pratiques abusives du Comité d'entreprise de la RATP - une affaire qui rappelle celles des CE d'EDF, de la SNCF, de France-Télécom ou d'Air-France. En période de crise et de chasse aux déficits, voilà qui n'arrange pas l'image déjà bien écornée du syndicalisme à la française.
Un chiffre suffit à souligner le désamour : dans notre pays, le taux de syndicalisation des salariés n'excède pas 8 % - c'est le plus bas d'Europe - et dépasse à peine 5 % dans le secteur privé. En regard, le financement public des (syndicats coûte à l'ensemble des contribuables 4 milliards d'euros par an, à en croire feu le rapport Perruchot.
Ce rapport a certes été enterré, mais le Figaro-Magazine, ayant pu le consulter auparavant, en a divulgué les grandes lignes. On y trouve la confirmation que les organisations syndicales sont droguées à l'argent public. Entre « les détachements syndicaux, les décharges horaires, les subventions aux comités d'entreprise ou encore la gestion des organismes sociaux et de la formation professionnelle », le journal dresse le tableau d' « un système bien huilé mis en place au lendemain de la guerre et que personne - même en ces temps de crise - n'a osé remettre en cause. »
À cet égard, la loi de 2008 imposant aux organisations syndicales et patronales de publier leurs comptes constitue certes un progrès, mais apparaît néanmoins comme un trompe-l'œil : toutes ne se plient pas à la nouvelle règle et lorsqu'elles le font, comme la CGT, leur franchise est sujette à caution. Les députés s'étant fondés pour mener leur enquête sur les éléments fournis par les fédérations, tout porte à croire que le chiffre de 4 milliards d'euros est sous-évalué.
Il ressort de l'article du Figaro-Magazine que des moyens humains considérables sont mis à la disposition des syndicats « par les entreprises et surtout par l'État », par le biais des détachements et des décharges horaires : « Ces petites mains se comptent par dizaines de milliers dans la fonction publique. Ou plutôt, elles ne se comptent pas. Car en la matière, l'unité de mesure, c'est l'estimation », note le magazine, qui précise que « Soumis aux questions des inspecteurs de l'administration, les directeurs des ressources humaines des ministères ont bien dû admettre qu'ils ne disposaient d'aucun tableau de bord détaillé de leurs effectifs. »
Estimation, donc : « Du bout des lèvres, au ministère de la Fonction publique, on reconnaît qu'environ 17 000 agents (en postes équivalents temps plein) seraient mis à la disposition des syndicats dans la fonction publique. » Soit un coût de 1,3 milliards... au minimum. Car les parlementaires « ont conclu de cet aveu à moitié officiel que la réalité devait se situer bien au-dessus et Perruchot avance le chiffre de "28000 équivalents temps plein pour les trois fonctions publiques". »
Les cotisations n'assurent que 3 à 4 % du financement
Autre manne : les Comités d'entreprise de la sphère publique bénéficient, outre de généreuses subventions, de « la mise à disposition de locaux et de moyens matériels » importants et sont devenus au fil des ans « de véritables coffres-forts ». Ainsi, la subvention annuellement versée par la RATP à ses syndicats s'élève à 16 millions d'euros, soit 7 millions de plus que ce que prévoient les textes.
Surtout, « les organisations syndicales et patronales se partagent enfin également, depuis plus de soixante ans, le gros gâteau du paritarisme », à travers la gestion de la formation professionnelle (6,3 milliards), du « 1 % logement », des organismes de la Sécu et de l'Unedic, « mastodontes qui assoient leur puissance et font vivre des dizaines de milliers de militants promus au rang d'administrateurs. Indemnités forfaitaires, frais déformation, prise en charge de secrétariat, voyages d'études... » On comprend alors qu' « au plus fort de la crise, les confédérations affichent une insolente santé financière ».
En regard de ces largesses publiques, les cotisations des adhérents n'assurent que 3 à 4 % du financement des syndicats de salariés et 15 à 60 % (selon les cas) de celui des organisations patronales. Par comparaison, dans le reste de l'Europe, les caisses des syndicats sont alimentées à 80 % par les cotisations de leurs membres.
Cette exception française n'est pas sans conséquence sur le fonctionnement des syndicats et la politique sociale en France.
Premier constat : les syndicats, ne tirant pas leur existence des cotisations de leurs membres sont dépendants de l'Etat, sinon du gouvernement au contrôle duquel ils échappent grâce à la prédominance des fonctionnaires en leur sein : c'est ainsi que l'on a vu naguère le puissant Syndicat national unifié des impôts (SNUI) obtenu-la tête d'un ministre socialiste de l'Économie, Christian Sautter, qui prétendait réformer le ministère des Finances.
Mais cette situation les conduit naturellement à défendre prioritairement les fonctionnaires et à se couper des salariés du secteur privé - par ailleurs moins facilement mobilisables en cas de conflit avec le gouvernement -, dont ils sacrifient allègrement les intérêts.
Ainsi le syndicalisme français, revendicatif, ultra-politisé et marqué à l'origine par l'idéologie de la lutte des classes, apparaît aujourd'hui comme un rouage conservateur voué à la défense des « droits acquis » de la sphère publique, tandis que dans les pays voisins les syndicats réformistes continuent d'accomplir leur mission première, à savoir la défense des salariés. Il est probable, hélas, que la crise actuelle aggravera le mal.
Hervé Bizien monde & vie . 10 décembre 2011