L'argent fantôme des syndicats
Publié : 30/05/2010 - 17:43
En vingt ans, le nombre d'employés dans les centrales syndicales a doublé, voire triplé, alors que le nombre de militants se réduisait d'autant. Un miracle ? Certainement pas ... Il est peu probable que la Providence accorde des grâces - qui plus est sonnantes et trébuchantes - à ces champions de la lutte des classes et des revendications à répétition.
Pour comprendre ce paradoxe et savoir d'où vient l'argent qui permet de financer de véritables armées d'apparatchiks, il faut donc se plonger dans les comptes des syndicats. Mais, là, les curieux vont être déçus. Voilà moins de deux ans encore, les syndicats n'avaient aucune obligation légale de tenir des comptes, leurs finances étaient carrément hors la loi !
Les entreprises doivent tenir des bilans qui sont consultables dans les greffes. Les administrations sont exposées au contrôle de la Cour des comptes et aux sanctions de la Cour de discipline budgétaire. Les associations produisent elles aussi des comptes et sont susceptibles d'être inspectées à tout moment par les services de Bercy. Mais, les syndicats, tranquilles, n'étaient tenus d'en rendre aucun, alors même qu'ils sont arrosés d'argent public. Circulez, il n'y a rien à voir...
Le scandale de l'IUMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie), en 2007, où le président de cette noble institution, Denis Gautier-Savagnac, a été pris, valises à la main, en train de « fluidifier les relations sociales », a poussé le gouvernement à réagir avant que des scandales encore plus grands n'éclatent... Selon l'ancien ministre socialiste, Henri Emmanuelli, qui en connaît un rayon sur le financement occulte - l'affaire Urba ! - il fallait faire vite car « après les partis politiques, ce sont les syndicats qui sont dans l'œil des juges ». Pour sauver les apparences et contenir le zèle de quelques magistrats, la loi du 20 août 2008 a donc prévu que, désormais, les syndicats auraient l'obligation de tenir des comptes et de les publier au Journal officiel, dès lors que leurs ressources annuelles dépassent 230 000 euros par an.
Ne rêvons pas... Les premiers comptes tardent à être publiés et, le peu qui le sont apparaissent expurgés de toutes les aides et subventions accordées aux mille et un organismes satellites, type organismes d'études, agences de communication et centres de formation. Sans parler, bien sûr, des emplois fictifs répartis dans les différentes institutions paritaires : caisses de retraite, HLM, ANPE, etc.; ni même, bien sûr, des sièges généreusement attribués aux apparatchiks au sein de fromages comme le Conseil économique et social national ou de ses avatars : les conseils économiques et sociaux régionaux.
Une chose est cependant claire : cela fait belle lurette que les syndicats ne vivent plus des cotisations de leurs adhérents et cela n'a sans doute jamais été le cas. Selon Dominique Labbé, maître de conférence à l'Institut de sciences politiques de Grenoble et grand spécialiste de la question, « au mieux, leurs cotisations couvrent 20 % à 40 % de leurs frais de fonctionnement ».
En réalité, aujourd'hui encore, il est rigoureusement impossible de savoir combien des syndicats comme FO ou la CGT brassent de millions d'euros. Et l'énumération exhaustive des combines et petites ficelles, qui leur permettent de vivre grassement et de mener leurs « luttes sociales » à travers tout le pays, relève plus de l'enquête policière que du travail journalistique. Cependant, ces derniers temps, quelques affaires particulièrement sulfureuses, mais vite oubliées, ont éclaboussé l'actualité et permis d'entrevoir une partie de ce qui s'apparente, ni plus ni moins, à des pratiques de grands truands. L'une d'entre elles a touché la CRI (Caisse de retraite interprofessionnelle). Un rapport de l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales) a révélé, en 1999, que cette caisse, gérée par les « partenaires sociaux», comptait une trentaine d'emplois fictifs, distribuait des salaires exorbitants, et accordait des subventions d'une dizaine de millions de francs, partagées essentiellement entre la CGT, la CFDT, et FO.
Une autre affaire, plus récente, est un modèle du genre. Il s'agit de la Caisse centrale d'action sociale d'EDF, plus gros comité d'entreprise (CE) d'Europe, dont le budget s'élève à 400 millions d'euros. « Géré » par la CGT, il rend de « grands services » Le rapport réalisé par la Cour des comptes, en 2007, dénonce une foultitude de délits. À tel point que Bernard Thibault, secrétaire général, a été longuement entendu par la justice et qu'une enquête judiciaire a été ouverte pour abus de confiance, escroquerie, faux et usage de faux et abus de biens sociaux. Pour faire court, il semble que la CGT, de mèche avec le PCF, ait ponctionné la caisse, en veux-tu en voilà, par tous les moyens : surfacturations de prestataires complices, salariés bidon, subventions à des organismes amis, etc. Rien de très créatif au demeurant, mais ils n'y ont pas été avec le dos de la cuillère.
Pour ceux qui se demandent, naturellement, combien de temps ces malversations vont gangrener notre pays, la réponse a été donnée par un responsable syndical à Erwan Seznec, journaliste, lors d'une enquête qu'il a osé mener dans le milieu et qu'il a publiée dans son ouvrage « Syndicats, grands discours et petites combines » (Hachette Littératures, 2006) : « Les trésoriers des organisations vivent avec la conviction rassurante que l'URSAFF, la police et la magistrature sont des fiefs syndicaux et qu'il sera toujours temps de bloquer les enquêtes. Ils se sentent protégés ».
Feu Maurice Druon nous avait prévenus : « La France est aux ordres d'un cadavre ». Soit, mais il bouge encore !
Pierre Brionne monde & vie. 15 mai 2010
Pour comprendre ce paradoxe et savoir d'où vient l'argent qui permet de financer de véritables armées d'apparatchiks, il faut donc se plonger dans les comptes des syndicats. Mais, là, les curieux vont être déçus. Voilà moins de deux ans encore, les syndicats n'avaient aucune obligation légale de tenir des comptes, leurs finances étaient carrément hors la loi !
Les entreprises doivent tenir des bilans qui sont consultables dans les greffes. Les administrations sont exposées au contrôle de la Cour des comptes et aux sanctions de la Cour de discipline budgétaire. Les associations produisent elles aussi des comptes et sont susceptibles d'être inspectées à tout moment par les services de Bercy. Mais, les syndicats, tranquilles, n'étaient tenus d'en rendre aucun, alors même qu'ils sont arrosés d'argent public. Circulez, il n'y a rien à voir...
Le scandale de l'IUMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie), en 2007, où le président de cette noble institution, Denis Gautier-Savagnac, a été pris, valises à la main, en train de « fluidifier les relations sociales », a poussé le gouvernement à réagir avant que des scandales encore plus grands n'éclatent... Selon l'ancien ministre socialiste, Henri Emmanuelli, qui en connaît un rayon sur le financement occulte - l'affaire Urba ! - il fallait faire vite car « après les partis politiques, ce sont les syndicats qui sont dans l'œil des juges ». Pour sauver les apparences et contenir le zèle de quelques magistrats, la loi du 20 août 2008 a donc prévu que, désormais, les syndicats auraient l'obligation de tenir des comptes et de les publier au Journal officiel, dès lors que leurs ressources annuelles dépassent 230 000 euros par an.
Ne rêvons pas... Les premiers comptes tardent à être publiés et, le peu qui le sont apparaissent expurgés de toutes les aides et subventions accordées aux mille et un organismes satellites, type organismes d'études, agences de communication et centres de formation. Sans parler, bien sûr, des emplois fictifs répartis dans les différentes institutions paritaires : caisses de retraite, HLM, ANPE, etc.; ni même, bien sûr, des sièges généreusement attribués aux apparatchiks au sein de fromages comme le Conseil économique et social national ou de ses avatars : les conseils économiques et sociaux régionaux.
Une chose est cependant claire : cela fait belle lurette que les syndicats ne vivent plus des cotisations de leurs adhérents et cela n'a sans doute jamais été le cas. Selon Dominique Labbé, maître de conférence à l'Institut de sciences politiques de Grenoble et grand spécialiste de la question, « au mieux, leurs cotisations couvrent 20 % à 40 % de leurs frais de fonctionnement ».
En réalité, aujourd'hui encore, il est rigoureusement impossible de savoir combien des syndicats comme FO ou la CGT brassent de millions d'euros. Et l'énumération exhaustive des combines et petites ficelles, qui leur permettent de vivre grassement et de mener leurs « luttes sociales » à travers tout le pays, relève plus de l'enquête policière que du travail journalistique. Cependant, ces derniers temps, quelques affaires particulièrement sulfureuses, mais vite oubliées, ont éclaboussé l'actualité et permis d'entrevoir une partie de ce qui s'apparente, ni plus ni moins, à des pratiques de grands truands. L'une d'entre elles a touché la CRI (Caisse de retraite interprofessionnelle). Un rapport de l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales) a révélé, en 1999, que cette caisse, gérée par les « partenaires sociaux», comptait une trentaine d'emplois fictifs, distribuait des salaires exorbitants, et accordait des subventions d'une dizaine de millions de francs, partagées essentiellement entre la CGT, la CFDT, et FO.
Une autre affaire, plus récente, est un modèle du genre. Il s'agit de la Caisse centrale d'action sociale d'EDF, plus gros comité d'entreprise (CE) d'Europe, dont le budget s'élève à 400 millions d'euros. « Géré » par la CGT, il rend de « grands services » Le rapport réalisé par la Cour des comptes, en 2007, dénonce une foultitude de délits. À tel point que Bernard Thibault, secrétaire général, a été longuement entendu par la justice et qu'une enquête judiciaire a été ouverte pour abus de confiance, escroquerie, faux et usage de faux et abus de biens sociaux. Pour faire court, il semble que la CGT, de mèche avec le PCF, ait ponctionné la caisse, en veux-tu en voilà, par tous les moyens : surfacturations de prestataires complices, salariés bidon, subventions à des organismes amis, etc. Rien de très créatif au demeurant, mais ils n'y ont pas été avec le dos de la cuillère.
Pour ceux qui se demandent, naturellement, combien de temps ces malversations vont gangrener notre pays, la réponse a été donnée par un responsable syndical à Erwan Seznec, journaliste, lors d'une enquête qu'il a osé mener dans le milieu et qu'il a publiée dans son ouvrage « Syndicats, grands discours et petites combines » (Hachette Littératures, 2006) : « Les trésoriers des organisations vivent avec la conviction rassurante que l'URSAFF, la police et la magistrature sont des fiefs syndicaux et qu'il sera toujours temps de bloquer les enquêtes. Ils se sentent protégés ».
Feu Maurice Druon nous avait prévenus : « La France est aux ordres d'un cadavre ». Soit, mais il bouge encore !
Pierre Brionne monde & vie. 15 mai 2010