✑ Il existe des hommes dont le seul nom évoque une période historique bien définie, un événement précis ou un courant de pensée, une école intellectuelle. Le lieutenant colonel René de la Tour du Pin Chambly, marquis de la Charce (1834-1924), auquel Antoine Murat a consacré un beau livre, La Tour du Pin en son temps (1), fait incontestablement partie de ces héros qui ont marqué de leur empreinte la très riche histoire des idées françaises. Françaises, en effet, tant le catholicisme social étudié et mis en œuvre par ce Picard épouse comme un bon gant une belle main l'essence de la vie sociale de notre millénaire nation.
✑ UN PRÉCURSEUR INCONTESTÉ DE MAURRAS
Encore faut-il ajouter, car il ne s'agit certainement pas d'un hasard, que La Tour du Pin, dans toutes ses actions, dans sa conduite, son caractère, ses œuvres, témoigne d'une francité quasiment parfaite. Fervent catholique, il était également un royaliste de raison (et de cœur) et en cela un précurseur incontesté de Charles Maurras qui reconnaissait bien volontiers sa dette.
La Tour du Pin était considéré par le Martégal comme « le plus fin et le plus complet des théoriciens sociaux de son époque, le plus réaliste et le plus fécond, celui qui n'est pas homme à laisser contester la primauté essentielle de l'ordre social et de la réforme sociale au point de vue du degré de leur importance », un homme ne craignant pas « d'admettre que, dans l'ordre du temps, dans la série des actes à réaliser, la réforme politique passe la première. » La déférence de Maurras envers ce noble personnage était telle que sa riposte à quelqu'un qui s'exclamait « Comment ! Monsieur de La Tour du Pin est de l'Action française ? » fut la suivante : « Ce n'est pas Monsieur de La Tour du Pin qui est de l'Action française ; c'est l'Action française qui est de lui ! »
Cet officier plein de bravoure, désirant se battre en 1914 alors qu'il atteignait le crépuscule de sa vie, n'abandonna jamais son combat pour la vérité et assuma jusqu'au bout ses nombreuses responsabilités. « Aux doctrines subversives, aux enseignements funestes, écrivait-il, il faut opposer les saintes leçons de l'Evangile ; au matérialisme, les notions du sacrifice ; à l'esprit cosmopolite, l'idée de la patrie ; à la négation athée, l'affirmation catholique. » Mais contrairement aux catholiques libéraux, La Tour du Pin ne pense pas (l'Homme étant peccable par nature) que le seul libre-arbitre des responsables et patrons chrétiens puisse déterminer spontanément un ordre social juste. Il est aisé de lui donner raison à l'aune de certains propos formulés par ses adversaires. Comme cette sortie de Gustave Théry qui annonçait l'horrible cosmopolitisme économique dont est malade aujourd'hui le monde : « Quand un ouvrier ne gagne pas de quoi vivre, il émigre ! » (entendons : et c'est bien ainsi... ) En 1891, Léon XIII critiqua d'ailleurs vivement dans Rerum novarum ce libéralisme individualiste et mondialiste défendu par une part de catholiques désorientés. L'encyclique faisait sienne la théorie de l'Œuvre, le grand cercle de catholiques sociaux regroupés autour de La Tour du Pin. L'ordre corporatif qu'il prônait constituait en effet la grande alternative nécessaire face à cette immonde Gueuse, centralisée et maçonnique jusqu'à la moelle. Jalouse de son pouvoir, la République se désintéressait cependant du sort du peuple, exploité (comme venait de le démontrer Frédéric Le Play), des enfants de France, mal nutris, cassés physiquement par un labeur lui-même organisé par certains individus motivés par leur soif inextinguible d'or.
✑ SOLIDARITÉ NATURELLE
Pour sortir de cette instabilité permanente, du climat révolutionnaire anxiogène, la France devait s'organiser en divers cercles qui se chevauchent : Professions, Communes, Cantons, Régions. Nation. L'objectif suprême du projet étant de réconcilier les Français, de recréer une solidarité naturelle; il est hautement nationaliste et impitoyable à l'encontre de la ploutocratie et du cosmopolitisme. Plus aucune place n'étant disponible au capitalisme mortifère pour lessiver la Patrie. Tout en haut, au sommet, le roi. Un travailleur politique expérimenté, riche d'une tradition familiale sans prix et gardien éternel de la France organique.
✍ François-Xavier ROCHETTE.
(1) Ed. Via Romana (5 rue Maréchal Joffre, 78000 Versailles), 384 pages avec préface de René Pillorget et avant-propos de l'abbé Christian Thouvenot. 29 €.
Aux origines du catholicisme social français
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Re: Aux origines du catholicisme social français
Aux origines du catholicisme social français
Beaucoup l'ont oublié, mais le catholicisme social doit beaucoup moins aux démocrates chrétiens qu'aux royalistes français du XIX' siècle, dont la réflexion et l'action n'ont eu de cesse de s'opposer, comme La Tour du Pin, à un « régime économique [...] qui repose sur l'usure » et consacre « la souveraineté de l'argent »
Sans parler même de Benoît XVI, certains catholiques, qu'on qualifierait bientôt de sociaux, n'auront pas attendu Léon XIII, et la publication, le 15 mai 1891, du premier grand texte de ce qui devait devenir la doctrine sociale de l'Eglise, à savoir l'encyclique Rerum Novarum, pour agir et dénoncer tout à la fois, dès le XVIII' siècle, les doctrines qu'on n'allait pas tarder à nommer libéralisme et socialisme. Si l'expression de « catholicisme social » n'est employée qu'à partir de 1890, à la veille de la publication de cette encyclique, la réalité qu'elle recouvre lui est bien antérieure.
Dans la pratique, deux courants catholiques peuvent revendiquer cette paternité du catholicisme social. Ceux que l'on qualifiera rapidement de réactionnaires, dans la mesure où ils s'opposeront au libéralisme aussi bien politique qu'économique ; et, plus tardivement, les milieux dits progressistes qui, tout en défendant la démocratie, rejetteront le libéralisme économique.
Les premiers, dont les figures les plus connues demeurent, encore aujourd'hui, Albert de Mun et François-René de La Tour du Pin, sont, à l'origine, essentiellement monarchistes ; et même légitimistes - dans la pratique, le point qui séparera principalement ces deux chefs de file sera le Ralliement à la République voulu par Léon XIII. Lors d'un congrès organisé à Reims, les 5 et 6 décembre 1896, par la Réunion d'Etudes Sociales, le père de Pascal, jésuite, qui célèbre la messe inaugurale, déclare notamment : « Je suis très social parce que royaliste, peut-être plus que parce que catholique. Comme catholique je m'occuperais plutôt de questions de charité que de justice. »
Défendre l'ouvrier contre la dictature aveugle de l'argent

Ces contre-révolutionnaires, qui voient découler logiquement la misère ouvrière de la Révolution (et notamment de la loi Le Chapelier interdisant les associations d'ouvriers et les corporations), entendent défendre l'ouvrier contre la dictature aveugle de l'argent. Parmi eux, et dans la foulée de Mgr Ketteler dont Albert de Mun découvrit l'œuvre lors de sa captivité en Allemagne, nommons, parmi tant d'autres, l'avocat Pierre-Antoine Berryer (« fils »), Charles Périn, Charles de Coux, le vicomte Armand de Melun, cofondateur de la Société d'économie charitable et promoteur des premières lois sociales ou, avant lui, le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, préfet de Lille sous la Restauration, puis député légitimiste sous la monarchie de Juillet, qui, le 22 décembre 1840, sera le premier, bien avant que la militante socialiste Flora Tristan ne lance l'idée de « lutte des classes », à oser poser le problème ouvrier devant la Chambre des députés, à l'occasion de la discussion d'un projet de loi relatif au travail des enfants dans les manufactures : « Si l'on recherche les causes nombreuses de cette misère ainsi généralisée et perpétuée, on est forcé de reconnaître que la première et la plus active de toutes se trouve dans le principe d'une production presque sans bornes, et d'une concurrence également illimitée, qui impose aux entrepreneurs d'industrie l'obligation toujours croissante d'abaisser le prix de la main-d'œuvre, et aux ouvriers la nécessité de se livrer, eux, leurs femmes et leurs enfants, à un travail dont l'excès ne suffit pas toujours à la plus chétive subsistance. »
Après eux, Frédéric Le Play, qui parcourt l'Europe en tous sens pendant un quart de siècle pour étudier la condition ouvrière à travers la famille et le travail, fonde l'économie sociale, et l'abbé Maignen, frère de Saint-Vincent de Paul, crée le Cercle des jeunes ouvriers, avant d'attirer au catholicisme social, au lendemain des luttes sanglantes de la Commune, deux officiers : François-René de La Tour du Pin, qui deviendra le principal doctrinaire du catholicisme social, et Albert de Mun. Ce dernier, devenu député du Morbihan, défendra devant la Chambre de nombreuses lois sociales sur l'interdiction du travail de nuit pour les femmes, sur celle de faire travailler des enfants de moins de dix ans, sur le repos dominical, etc.
A l'individualisme, opposer l'association...
Tous trouveront, dans la Lettre publique sur les ouvriers publiée en 1865 par le comte de Chambord, héritier du trône de France, matière à confirmer leur royalisme social. Ce dernier, rappelant que « La royauté a toujours été la patronne des classes ouvrières », n'entendait-il pas « à l'individualisme opposer l'association ; à la concurrence effrénée, le contrepoids de la défense commune ; au privilège industriel, la constitution volontaire et réglée des corporations libres » ?
René de La Tour du Pin résumera simplement la question en affirmant que « l'objet de l'économie politique est d'organiser le monde de l'utile conformément à la justice et en vue du bien commun ».
Albert de Mun se ralliera plus tard à la République, pour obéir au souhait de Léon XIII, tandis que La Tour du Pin, demeuré royaliste, inspirera la jeune Action française : « Ce n'est pas Monsieur de La Tour du Pin qui est de l'Action française ; c'est l'Action française qui est de lui ! », s'exclame Charles Maurras.
En pratique, et conformément à ce principe, la corporation reste, pour la plupart de ces catholiques sociaux, la meilleure organisation politique et sociale du travail.
A l'autre bout d'une chaîne qui, aux yeux de nos contemporains, pourra paraître bien ténue, se trouvent d'autres catholiques sociaux, appelés tantôt progressistes, tantôt libéraux, et qui, sous la conduite des Lacordaire, Ozanam, Lamennais, Montalembert... (puis, après le Ralliement, par des hommes comme Léon Harmel), entendent développer un catholicisme social qui évoluera, pour certains, tels Marc Sangnier, jusqu'à un socialisme chrétien, mais qui aura la caractéristique d'être, en tout état de cause, républicain. Tout en s'étant, au fil du temps, singulièrement étiolée, c'est aujourd'hui la seule branche dont subsistent des reliquats constitués, se revendiquant de la démocratie chrétienne, tels l'UDF ou, dans le milieu syndical, la CFTC.
Olivier Figueras, Monde & Vie, 29 août 2009.
Beaucoup l'ont oublié, mais le catholicisme social doit beaucoup moins aux démocrates chrétiens qu'aux royalistes français du XIX' siècle, dont la réflexion et l'action n'ont eu de cesse de s'opposer, comme La Tour du Pin, à un « régime économique [...] qui repose sur l'usure » et consacre « la souveraineté de l'argent »
Sans parler même de Benoît XVI, certains catholiques, qu'on qualifierait bientôt de sociaux, n'auront pas attendu Léon XIII, et la publication, le 15 mai 1891, du premier grand texte de ce qui devait devenir la doctrine sociale de l'Eglise, à savoir l'encyclique Rerum Novarum, pour agir et dénoncer tout à la fois, dès le XVIII' siècle, les doctrines qu'on n'allait pas tarder à nommer libéralisme et socialisme. Si l'expression de « catholicisme social » n'est employée qu'à partir de 1890, à la veille de la publication de cette encyclique, la réalité qu'elle recouvre lui est bien antérieure.
Dans la pratique, deux courants catholiques peuvent revendiquer cette paternité du catholicisme social. Ceux que l'on qualifiera rapidement de réactionnaires, dans la mesure où ils s'opposeront au libéralisme aussi bien politique qu'économique ; et, plus tardivement, les milieux dits progressistes qui, tout en défendant la démocratie, rejetteront le libéralisme économique.
Les premiers, dont les figures les plus connues demeurent, encore aujourd'hui, Albert de Mun et François-René de La Tour du Pin, sont, à l'origine, essentiellement monarchistes ; et même légitimistes - dans la pratique, le point qui séparera principalement ces deux chefs de file sera le Ralliement à la République voulu par Léon XIII. Lors d'un congrès organisé à Reims, les 5 et 6 décembre 1896, par la Réunion d'Etudes Sociales, le père de Pascal, jésuite, qui célèbre la messe inaugurale, déclare notamment : « Je suis très social parce que royaliste, peut-être plus que parce que catholique. Comme catholique je m'occuperais plutôt de questions de charité que de justice. »
Défendre l'ouvrier contre la dictature aveugle de l'argent

Ces contre-révolutionnaires, qui voient découler logiquement la misère ouvrière de la Révolution (et notamment de la loi Le Chapelier interdisant les associations d'ouvriers et les corporations), entendent défendre l'ouvrier contre la dictature aveugle de l'argent. Parmi eux, et dans la foulée de Mgr Ketteler dont Albert de Mun découvrit l'œuvre lors de sa captivité en Allemagne, nommons, parmi tant d'autres, l'avocat Pierre-Antoine Berryer (« fils »), Charles Périn, Charles de Coux, le vicomte Armand de Melun, cofondateur de la Société d'économie charitable et promoteur des premières lois sociales ou, avant lui, le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, préfet de Lille sous la Restauration, puis député légitimiste sous la monarchie de Juillet, qui, le 22 décembre 1840, sera le premier, bien avant que la militante socialiste Flora Tristan ne lance l'idée de « lutte des classes », à oser poser le problème ouvrier devant la Chambre des députés, à l'occasion de la discussion d'un projet de loi relatif au travail des enfants dans les manufactures : « Si l'on recherche les causes nombreuses de cette misère ainsi généralisée et perpétuée, on est forcé de reconnaître que la première et la plus active de toutes se trouve dans le principe d'une production presque sans bornes, et d'une concurrence également illimitée, qui impose aux entrepreneurs d'industrie l'obligation toujours croissante d'abaisser le prix de la main-d'œuvre, et aux ouvriers la nécessité de se livrer, eux, leurs femmes et leurs enfants, à un travail dont l'excès ne suffit pas toujours à la plus chétive subsistance. »
Après eux, Frédéric Le Play, qui parcourt l'Europe en tous sens pendant un quart de siècle pour étudier la condition ouvrière à travers la famille et le travail, fonde l'économie sociale, et l'abbé Maignen, frère de Saint-Vincent de Paul, crée le Cercle des jeunes ouvriers, avant d'attirer au catholicisme social, au lendemain des luttes sanglantes de la Commune, deux officiers : François-René de La Tour du Pin, qui deviendra le principal doctrinaire du catholicisme social, et Albert de Mun. Ce dernier, devenu député du Morbihan, défendra devant la Chambre de nombreuses lois sociales sur l'interdiction du travail de nuit pour les femmes, sur celle de faire travailler des enfants de moins de dix ans, sur le repos dominical, etc.
A l'individualisme, opposer l'association...
Tous trouveront, dans la Lettre publique sur les ouvriers publiée en 1865 par le comte de Chambord, héritier du trône de France, matière à confirmer leur royalisme social. Ce dernier, rappelant que « La royauté a toujours été la patronne des classes ouvrières », n'entendait-il pas « à l'individualisme opposer l'association ; à la concurrence effrénée, le contrepoids de la défense commune ; au privilège industriel, la constitution volontaire et réglée des corporations libres » ?
René de La Tour du Pin résumera simplement la question en affirmant que « l'objet de l'économie politique est d'organiser le monde de l'utile conformément à la justice et en vue du bien commun ».
Albert de Mun se ralliera plus tard à la République, pour obéir au souhait de Léon XIII, tandis que La Tour du Pin, demeuré royaliste, inspirera la jeune Action française : « Ce n'est pas Monsieur de La Tour du Pin qui est de l'Action française ; c'est l'Action française qui est de lui ! », s'exclame Charles Maurras.
En pratique, et conformément à ce principe, la corporation reste, pour la plupart de ces catholiques sociaux, la meilleure organisation politique et sociale du travail.
A l'autre bout d'une chaîne qui, aux yeux de nos contemporains, pourra paraître bien ténue, se trouvent d'autres catholiques sociaux, appelés tantôt progressistes, tantôt libéraux, et qui, sous la conduite des Lacordaire, Ozanam, Lamennais, Montalembert... (puis, après le Ralliement, par des hommes comme Léon Harmel), entendent développer un catholicisme social qui évoluera, pour certains, tels Marc Sangnier, jusqu'à un socialisme chrétien, mais qui aura la caractéristique d'être, en tout état de cause, républicain. Tout en s'étant, au fil du temps, singulièrement étiolée, c'est aujourd'hui la seule branche dont subsistent des reliquats constitués, se revendiquant de la démocratie chrétienne, tels l'UDF ou, dans le milieu syndical, la CFTC.
Olivier Figueras, Monde & Vie, 29 août 2009.
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Re: Aux origines du catholicisme social français
L'écologie sociale de La Tour du Pin
La Tour du Pin... Sous ce nom à tiroirs se cache l'un des plus profonds penseurs de la question sociale en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Antoine Murat a passé sa vie dans la fréquentation des écrits du marquis. Après plusieurs monographies, il nous offre une synthèse inédite sur la Tour du Pin et son temps.
Charles-Imbert-René de La Tour du Pin (1834-1924) est l'une des principales figures de l'esprit social chrétien. Alors que la lutte faisait rage, aux plus hautes instances, entre un libéralisme sans entrailles, qui se présentait comme l'héritier légitime de la Révolution française, et un socialisme revendicateur, prêt à organiser ici et maintenant la nouvelle fête révolutionnaire, La Tour du Pin était habité, lui, par la conviction que c'est le christianisme qui détient la clef de la question sociale. Cette conviction, il la voulait non pas idéologique mais avant tout pragmatique.
Recueillant les leçons que Frédéric Le Play avait administrées à l'Empire finissant, La Tour du Pin s'est voulu d'abord observateur empirique de la réalité sociale. Loin de l'entraîner à la culture de je ne sais quelles idées généreuses, détachées du réel, sa foi avait donné à l'officier supérieur qu'il était un goût inné pour l'observation des faits sociaux. Inconvénient de cette méthode : bien des textes de La Tour du Pin portent la marque des circonstances qui les ont fait naître. On peut s'ennuyer à compulser ces études que lui-même a voulu appeler des « jalons » vers un ordre social chrétien. Il faut remettre ces observations dans leur contexte et brosser le portrait de la Tour du Pin en son temps, sous peine de n'y rien comprendre.
L'homme : une chose, une bête ou un frère ?
Antoine Murat excelle à restituer, en toile de fond de la doctrine qu'il expose, l'époque qui l'a vu naître. Première scène, à Frohsdorf, lieu d'exil : le jeune officier, attaché militaire français en Autriche, petit-fils du dernier ministre de la guerre de Louis XVI, rend visite à Henri V, petit neveu de Louis XVI. La pensée sociale du comte de Chambord doit beaucoup à la Tour du Pin.
Deuxième scène : la guerre de 1870. Cette fois, c'est, à Rezonville, le courage du soldat, ramassant un étendard dont personne n'ose plus se charger qui émeut le lecteur. Troisième scène : le mariage. À 58 ans, le marquis épouse la dame de ses pensées, sa cousine germaine enfin devenue veuve. Chevaleresque tout cela ? En diable.
Au-delà des principes éternels de ce que l'on a pu appeler la politique naturelle, au-delà des vertus traditionnelles qui sont celles de sa race, pétries de christianisme, ce sont les faits qui importent à La Tour du Pin pour construire une théorie. Certes, la civilisation chrétienne a existé. La question est de savoir comment elle doit se manifester de nouveau : « Il y a trois écoles irréductibles en philosophie sociale : celle où l'on considère l'homme comme une chose ; celle où on le considère comme une bête et celle où on le considère comme un frère. »
II serait trop long de considérer les exemples que notre auteur ne manque pas de donner à l'appui de son assertion. À propos des premiers - les libéraux - parmi lesquels, il faut le souligner, de nombreux catholiques bien en cour, il conclut : « Ceux-là ne conçoivent comme principes de la vie économique que les transformations de la lutte pour la vie qui sont la loi de la matière organique. » « Les autres - ce sont les socialistes - qui ne songent qu'à la conservation et au bien-être de l'espèce, ce qui est la tendance de l'animalité. » La perspective de La Tour du Pin se trouve dans une troisième voie, résolument anti-individualiste : « Quant à nous, nous concevons l'humanité vivant à l'état organique de corps social, dont toutes les parties sont solidaires, se prêtant par conséquent assistance entre elles, parce que c'est leur loi de vie naturelle aussi bien que morale. »
Cette troisième voie est la plus évidente. Elle demeure introuvable pourtant depuis un siècle et demi. Mais à force d'avoir le dernier mot, l'Attila libéral va finir par constater que l'herbe n'a pas repoussé sur son passage. Viendra alors peut-être le temps d'une véritable écologie sociale, celle dont la Tour du Pin et Charles Maurras après lui ont rappelé les principes. Celle qu'il faudra mettre en œuvre sans idées préconçues, pour la survie morale de l'humanité.
Joël Prieur, Minute du 25 juin 2009.
Antoine Murat, La Tour du Pin et son temps, Via romana, 388 pp., 34 euros port compris. Sur commande à : Minute, 15 rue d'Estrées, 75007 Paris.
La Tour du Pin... Sous ce nom à tiroirs se cache l'un des plus profonds penseurs de la question sociale en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Antoine Murat a passé sa vie dans la fréquentation des écrits du marquis. Après plusieurs monographies, il nous offre une synthèse inédite sur la Tour du Pin et son temps.
Charles-Imbert-René de La Tour du Pin (1834-1924) est l'une des principales figures de l'esprit social chrétien. Alors que la lutte faisait rage, aux plus hautes instances, entre un libéralisme sans entrailles, qui se présentait comme l'héritier légitime de la Révolution française, et un socialisme revendicateur, prêt à organiser ici et maintenant la nouvelle fête révolutionnaire, La Tour du Pin était habité, lui, par la conviction que c'est le christianisme qui détient la clef de la question sociale. Cette conviction, il la voulait non pas idéologique mais avant tout pragmatique.
Recueillant les leçons que Frédéric Le Play avait administrées à l'Empire finissant, La Tour du Pin s'est voulu d'abord observateur empirique de la réalité sociale. Loin de l'entraîner à la culture de je ne sais quelles idées généreuses, détachées du réel, sa foi avait donné à l'officier supérieur qu'il était un goût inné pour l'observation des faits sociaux. Inconvénient de cette méthode : bien des textes de La Tour du Pin portent la marque des circonstances qui les ont fait naître. On peut s'ennuyer à compulser ces études que lui-même a voulu appeler des « jalons » vers un ordre social chrétien. Il faut remettre ces observations dans leur contexte et brosser le portrait de la Tour du Pin en son temps, sous peine de n'y rien comprendre.
L'homme : une chose, une bête ou un frère ?
Antoine Murat excelle à restituer, en toile de fond de la doctrine qu'il expose, l'époque qui l'a vu naître. Première scène, à Frohsdorf, lieu d'exil : le jeune officier, attaché militaire français en Autriche, petit-fils du dernier ministre de la guerre de Louis XVI, rend visite à Henri V, petit neveu de Louis XVI. La pensée sociale du comte de Chambord doit beaucoup à la Tour du Pin.
Deuxième scène : la guerre de 1870. Cette fois, c'est, à Rezonville, le courage du soldat, ramassant un étendard dont personne n'ose plus se charger qui émeut le lecteur. Troisième scène : le mariage. À 58 ans, le marquis épouse la dame de ses pensées, sa cousine germaine enfin devenue veuve. Chevaleresque tout cela ? En diable.
Au-delà des principes éternels de ce que l'on a pu appeler la politique naturelle, au-delà des vertus traditionnelles qui sont celles de sa race, pétries de christianisme, ce sont les faits qui importent à La Tour du Pin pour construire une théorie. Certes, la civilisation chrétienne a existé. La question est de savoir comment elle doit se manifester de nouveau : « Il y a trois écoles irréductibles en philosophie sociale : celle où l'on considère l'homme comme une chose ; celle où on le considère comme une bête et celle où on le considère comme un frère. »
II serait trop long de considérer les exemples que notre auteur ne manque pas de donner à l'appui de son assertion. À propos des premiers - les libéraux - parmi lesquels, il faut le souligner, de nombreux catholiques bien en cour, il conclut : « Ceux-là ne conçoivent comme principes de la vie économique que les transformations de la lutte pour la vie qui sont la loi de la matière organique. » « Les autres - ce sont les socialistes - qui ne songent qu'à la conservation et au bien-être de l'espèce, ce qui est la tendance de l'animalité. » La perspective de La Tour du Pin se trouve dans une troisième voie, résolument anti-individualiste : « Quant à nous, nous concevons l'humanité vivant à l'état organique de corps social, dont toutes les parties sont solidaires, se prêtant par conséquent assistance entre elles, parce que c'est leur loi de vie naturelle aussi bien que morale. »
Cette troisième voie est la plus évidente. Elle demeure introuvable pourtant depuis un siècle et demi. Mais à force d'avoir le dernier mot, l'Attila libéral va finir par constater que l'herbe n'a pas repoussé sur son passage. Viendra alors peut-être le temps d'une véritable écologie sociale, celle dont la Tour du Pin et Charles Maurras après lui ont rappelé les principes. Celle qu'il faudra mettre en œuvre sans idées préconçues, pour la survie morale de l'humanité.
Joël Prieur, Minute du 25 juin 2009.
Antoine Murat, La Tour du Pin et son temps, Via romana, 388 pp., 34 euros port compris. Sur commande à : Minute, 15 rue d'Estrées, 75007 Paris.
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