L'Europe face à la crise
L'Europe n'a pas protégé de la crise les Etats membres; sans doute les a-t-elle même affaiblis. L'alibi économique continue à justifier les abandons de souveraineté, mais que vaut-il ?
A lors que, depuis l'été 2008, une crise d'une ampleur inédite frappe l'économie mondiale, on a assisté à une remise à l'honneur du politique dans le débat économique et le jeu international.
Dans un contexte de hausse massive du chômage et de chute des PIB nationaux, la réunion, début avril, du G20 à Londres, s'était donné pour mission d'esquisser les grandes lignes d'une refondation du capitalisme et d'une nouvelle régulation de la finance. La grande absente de ce « nouveau Bretton Woods » appelé de ses vœux par Nicolas Sarkozy semble être l'Union Européenne, incapable de faire entendre sa voix dans le marasme et d'assurer la prééminence de l'intérêt général européen.
Le premier constat qui s'impose, c'est que la zone euro a subi, comme les autres pays, les suites réelles de l'effondrement des marchés. Ainsi, dans l'état actuel des institutions communautaires, l'union économique et monétaire ne représente pas un rempart suffisant contre les conséquences néfastes de la mondialisation économique.
A la peine dans le traitement des questions économiques, qui constituent pourtant sa principale raison d'être, la légitimité de l'Union Européenne pour faire face aux autres enjeux (compétition pour la supériorité technologique et le contrôle des ressources, vieillissement de la population, instabilité du Moyen Orient... ) reste posée. En effet, si l'Union a d'abord pêché dans la prévention de la crise, elle ne dispose pas non plus des moyens d'y répondre.
● Rôle de l'euro : la stabilité, pas la croissance
En éliminant les fluctuations de change, la monnaie unique avait notamment permis d'aligner les conditions d'emprunt des pays les moins avancés d'Europe sur celles de l'Allemagne, que cette dernière avait acquises au prix d'une rigueur budgétaire et de modération salariale. La facilité de l'endettement s'est retournée contre eux lors de la contraction du crédit, réduisant d'autant leurs marges de manœuvre. L'indépendance de la Banque Centrale Européenne (BCE), dont la mission principale est de contenir l'inflation, a par ailleurs empêché, non seulement toute politique monétaire «accommodante» pour accompagner la relance budgétaire, même si elle a beaucoup baissé ses taux directeurs, mais surtout toute relance adaptée à la situation particulière de tel ou tel Etat membre.
Enfin, l'euro reste fort par rapport au dollar et pénalise les exportations européennes tout en renchérissant le coût des importations.
● Pas de budget européen
C'est l'une des plus grandes faiblesses de l'Union Européenne : son budget ne représente que 1,1% du PIB de la zone (dont presque la moitié est consacrée à la Politique agricole commune). Par ailleurs, les plans de relance combinés des Etats membres n'atteignent que 1% du PIB (si l'on n'inclut pas les « stabilisateurs automatiques », c'est-à-dire le rôle d'amortissement joué par n'importe quel budget public, via les dépenses de protection sociale notamment). A titre de comparaison, les Etats-Unis y consacrent 5%.
Même si les limitations issues du Pacte de Stabilité et de Croissance (dette publique inférieure à 60% du PIB et déficit public inférieur à 3%) sont suspendues pour l'instant à cause des « circonstances exceptionnelles », Ia procédure pour déficits excessifs fait peser une épée de Damoclès sur les Etats membres.
● La « tentation du protectionnisme »
On prêche contre le retour du protectionnisme national, qui serait une fausse bonne idée, en arguant qu'il a retardé le retour à la croissance lors de la Grande Crise de 1929. Premièrement, le protectionnisme est une arme économique fréquemment utilisée par tous les pays développés, les Etats-Unis au premier chef. Ces derniers n'hésitent pas à soutenir leur filière automobile et à renflouer massivement leur système bancaire. Résultat : trois banques d'affaires annoncent qu'elles sont en mesure de rembourser les aides perçues et donc de s'affranchir des limitations apportées aux revenus de leurs employés.
Deuxièmement, le moment est peut-être venu de réfléchir aux implications concrètes de la croissance. L'élévation des niveaux de vie depuis les Trente Glorieuses est indéniable; à supposer qu'elle soit constante et que ses fruits soient répartis de manière un tant soit peu équitable, la capacité de la croissance à rendre compte du bien-être est de plus en plus faible. Elle est aujourd'hui réduite au pouvoir d'achat et à la liberté de consommer. Ne serait-il pas temps de remettre en cause le dogme de la Croissance ?
● Une question avant tout politique
Dans la perspective des élections européennes du 7 juin 2009, la plupart des projets politiques remettent à l'honneur le protectionnisme, mais organisé à l'échelon européen. En effet, l'Europe économique dispose aujourd'hui d'un tarif douanier commun et d'une politique monétaire indépendante des Etats membres. Ces outils ont montré leurs limites dans un contexte ou la coordination et la rapidité des réponses semblent s'imposer.
La nécessité de disposer d'une légitimité politique pour mettre en œuvre des outils de politique économique à l'échelon communautaire se pose avec une acuité qu'accroît l'urgence de la situation. C'est le vrai dilemme auquel fait face l'Europe aujourd'hui, face à ta mondialisation : assumer le déficit démocratique d'institutions communautaires trop éloignées des électeurs, en vue d'une meilleure gestion économique (théorique) d'une Europe à 27 ; ou bien respecter la légitimité et les particularismes des Etats, au détriment d'une réponse économique à la crise (théoriquement) optimale. En somme, existe-t-il vraiment un intérêt général communautaire, qui justifie des abandons supplémentaires de souveraineté ? La question qui se pose aujourd'hui à l'Europe économique, c'est l'opportunité ou non d'une Europe politique. Mais la réponse à cette question fondamentale, relevant d'un choix de société, voire de civilisation, est elle-même d'ordre avant tout politique.
monde & vie 6 juin 2009
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