Au-delà des questions économiques se pose évidemment la question "culturelle", tant il est vrai qu'un pays s'identifie à et par sa monnaie. Le cas est encore plus flagrant pour la France et son franc qui expriment expressément la filiation. Les pays d'Europe - et la France, là encore, plus que tout autre - ont sombré dans la déliquescence culturelle et le mépris de soi. Il se peut, alors, que l'avènement de l'euro entretienne pour beaucoup l'illusion que la monnaie unique redonnera à l'Europe son rayonnement de naguère.
C'est la question que pose dans Newsweek Fareed Zakaria, le directeur de la revue américaine « Foreign Affairs ». (On peut lire son texte dans le Courrier international du 23 décembre).
« Bon nombre de dirigeants européens espèrent que la monnaie unique permettra au continent de renouer avec son histoire. Qu'en renforçant son unité, elle lui redonnera le rang prééminent qu'il occupait autrefois dans le monde », écrit F. Zakaria. Cela n'est pas étonnant, poursuit-il, car le XXe siècle a été essentiellement un désastre pour l'Europe. Crises économiques et guerres ont ravagé le Vieux Continent, au terme desquelles « l'Europe en ruines a été divisée et placée sous la double tutelle des Etats-Unis et de l'Union soviétique ». La question se pose alors, en effet, de savoir si l'Europe peut, comme certains le croient, retrouver son passé glorieux grâce à l'euro. Impossible, dit F. Zakaria, car les deux piliers sur lesquels reposait la vieille Europe, le christianisme et le rationalisme, se sont effondrés.
Il n'y a guère que depuis le début du XXe siècle qu'on parle de "civilisation occidentale", dit F. Zakaria, expliquant « auparavant, pour évoquer cette communauté d'idées, d'institutions et de peuples, on employait le terme de "chrétienté". Le christianisme était le principe structurant des sociétés européennes. Il était le fondement de l'éducation, des arts, de la musique et de la culture. En tant qu'institution, l'Eglise possédait un pouvoir et une richesse qui la classaient tout juste derrière l'Etat ». La laïcisation de l'Occident et particulièrement de l'Europe, dit F. Zakaria, a été le moteur du changement et, partant, de la chute. « Lentement mais sûrement, écrit-il, elle a vidé la culture occidentale de son sens, laissant ses créations - églises, cantates, portraits de Vierge à l'enfant - intactes mais dépouillées de leur portée symbolique ». Vidés de leur principe vital, les pays européens ne sont plus que « des sociétés bourgeoises modernes, avec quelques belles villes anciennes et des musées magnifiques », mais où « il n'y a pas de communauté de pensée, pas de résonance culturelle susceptible de donner un sens aux mots "Europe" ou "Occident" ». Aussi bien, souligne F. Zakaria, « quand on parle aujourd'hui à de jeunes Européens, notamment avec la génération d'après 1945, on est frappé de constater à quel point ils ne se sentent pas tributaires de leur histoire ».
La fin de l'histoire
Au XIXe siècle, l'héritage des Lumières, c'est-à-dire « la foi dans la science, l'humanisme et le rationalisme » s'est substitué à la foi chrétienne. La révolution industrielle, le progrès, la prospérité ont assis ces croyances. Et puis est arrivé le XXe siècle avec sa cohorte de malheurs : « la crise économique, le fascisme, les guerres mondiales et - peut-être plus important encore - le doute », souligne F. Zakaria qui désigne fort justement les coupables. Ce sont les intellectuels. « A la fin des années 40, alors même que le continent amorçait sa reconstruction économique et politique, ses intellectuels se livraient à une offensive en règle, contre les certitudes léguées par l'humanisme des Lumières ». Toute l'histoire de l'Occident, et bien sûr sa part ressentie comme la plus glorieuse, fut revisitée, révisée : « il n'y avait plus de vérités et de vertus objectives. Loin d'avoir été le phare de l'humanité, l'Europe l'avait réduite en esclavage et opprimée ». Dès lors, conclut F. Zakaria, « les intellectuels sont parvenus à leurs fins : le doute, le scepticisme et l'ironie post-moderne règnent en maître en Europe ». Et dans ce contexte, la foi et la ferveur qui sont « le ciment de toute communauté politique », semblent a priori exclues. « Peut-on en effet imaginer, relève F. Zakaria, qu'un jeune Européen - un Irlandais, par exemple (son pays reçoit une aide financière conséquente de Bruxelles) - soit prêt à se battre et à mourir pour l'Union européenne ? ». Certainement non, et pourtant, « même à notre époque et même en Europe, cela reste l'épreuve de vérité ».
Que peut donc l'euro à cela ? Rien, sans doute, tant il apparaît - comme « un symbole de ses propres limites », souligne F. Zakaria. L'euro est moche et, surtout, on a pris garde de n'y faire figurer « aucun des emblèmes traditionnels d'un peuple - monuments ou personnages héroïques », « Il semble avoir été imaginé pour un épisode de la série Star Trek qui se déroulerait sur un territoire culturellement vierge de la planète Mars, dit-il, et non pas pour la patrie de Socrate, de Charlemagne, de Martin Luther, de Notre-Dame, de la galerie des Offices, de Bach, de Mozart et de Beethoven ».
Le texte de Fareed Zakaria se conclut donc sur une certitude : « Que l'euro arrive ou non à s'imposer en tant que monnaie, il ne sera pas la force de cohésion susceptible de restaurer le sentiment identitaire brisé de l'Europe ». Les Américains, ayant fait en quelque sorte le cheminement inverse, savent que le melting-pot est un leurre absolu et qu'on ne peut rien construire sans l'enraciner. Dès lors, l'ultime remarque de F. Zakaria mérite d'être longuement méditée : « Tout au long du XXe siècle, dit-il, les Européens n'ont cessé de répéter aux Américains que l'argent n'était pas tout. C'est maintenant au Vieux Continent d'en faire l'expérience ».
Marie-Claire ROY National Hebdo du 7 au 13 janvier 1999
L'euro ne nous rendra pas la grande Europe
Re: L'euro ne nous rendra pas la grande Europe
Un peuple ne peut s'unir, entre autres, qu'autour d'un drapeau, d'une communauté de pensée, d'une monnaie et de frontières clairement tracées.
La laïcité voulue et installée de force par les franc macs est un échec et précipite la chute des nations. Mais, c'est peut être justement cela qu'ils voulaient.
La laïcité voulue et installée de force par les franc macs est un échec et précipite la chute des nations. Mais, c'est peut être justement cela qu'ils voulaient.
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Re: L'euro ne nous rendra pas la grande Europe
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