« La Stratégie de Lisbonne est un mauvais arbre qui a donné de mauvais fruits»
La Stratégie de Lisbonne est un mauvais arbre qui a donné peu de fruits et de mauvais fruits. Son adoption en mars 2000 signe le début de la glissade de l’Europe vers l’euroscepticisme dans les pays fondateurs qu’elle a renforcé alors même qu’elle reste très peu connue du grand public. Mais les gens savent d’où viennent les coups.
Au départ un diagnostic évident : une économie vieillissante ne peut compter que sur les gains de productivité pour assurer sa croissance sur le long terme. Par conséquent il faut renforcer la capacité d’innovation par l’éducation tout au long de la vie, par la R-D, principalement au niveau des firmes elles-mêmes, par le renforcement de la capacité des entreprises à innover.
L’unification du marché des services horizontaux (énergie, finance, télécommunications) doit soutenir les gains de productivité en abaissant le coût de ces intrants.
Mais la véritable cible de Lisbonne est la mobilité de la main d’œuvre et la flexibilité du travail (salaires et horaires). On s’attaque aux trappes à emploi -le chômage de longue durée trop rémunéré - au taux de participation au marché du travail jugé trop faible ( durée du travail, travail des femmes, des jeunes et des vieux, âge de la retraite) et aux législations faisant obstacle à la mobilité (« hire and fire »(*) ou « flexicurité », celle-ci tenant toutefois du « pâté d’alouette »).
La Stratégie de Lisbonne souffre de cinq faiblesses :
– son caractère emphatique bien dans le spin anglo-saxon : « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde en 2010 »
– son déficit de méthode: ni Livre Blanc, ni débat public, ni Traité ad hoc comme pour le Marché unique et l’Euro, mais un caucus diplomatique improvisé, le Conseil Européen de Mars 2000.
– le choix des Etats-Unis comme étalon de référence alors même qu’ils sont surendettés, de plus en plus inégalitaires et les plus énergivores de la planète.
– son déséquilibre ensuite : elle se concentre sur l’efficience dans l’allocation des ressources, mais ignore la stabilisation (eurozone) et la redistribution (concurrence sociale et fiscale).
– de son inspiration néolibérale et intergouvernementale.
– L’inspiration est néolibérale (le marché fait mieux ; tout au marché ; privatisation de la puissance publique), mais paradoxe jusqu’ici ignoré et inexpliqué : 13 gouvernements des 15 qui l’ont approuvé à l’unanimité en mars 2000 étaient à composition social-démocrate, preuve du désarroi de la gauche traditionnelle devant la mondialisation par le capitalisme de marché, désarroi qui prévaut encore aujourd’hui. La crise est jusqu’ici une énigme pour la gauche qui ne l’avait pas vu venir et qui ne sait trop comment y répondre aujourd’hui au niveau européen, pourtant le seul niveau pertinent.
– L’inspiration est intergouvernementale : ni renforcement du budget UE (voir écart entre maximum autorisé de 1,24 % du PIB et un projet de 0,90% pour 2009), ni nouvelle politique commune (industrielle, investissement, recherche, défense espace, énergétique), ni correction du déficit de gouvernance de la zone euro, mais une ‘ Méthode Ouverte de Coordination’, forme la plus faible de coopération entre Etats-membres qui revient en fait à une modalité d’émulation entre eux , complétée par la concurrence sociale et fiscale . De ce point de vue, un fait majeur a été négligé en mars 2000 : le passage à une UE-27 entre 2004 et 2007, une UE plus nombreuse, plus hétérogène et, paradoxalement encore, plus intergouvernementale et plus néolibérale.
Quel est le bilan de la Stratégie de Lisbonne ?
Ni l’innovation, ni la croissance n’ont été au rendez-vous, mais la création d’emplois, oui. Seulement il s’agit essentiellement d’emplois précaires, intérimaires et partiels et mal rémunérés (d’où le RSA – revenu de solidarité active – en France).
Les inégalités de revenu et de patrimoine qui ont commencé à se creuser voici trente ans se sont aggravées: d’abord entre capital et travail (retour du balancier des trente glorieuses, retour justifié jusqu’à un certain point pour les besoins de l’investissement privé), mais ensuite du fait de la différenciation des salaires d’une part, des rendements (retour sur investissement) d’autre part (entreprises cotées versus PME). Se superposent à ces inégalités, des inégalités multiples plus problématiques encore pour la cohésion sociale : le logement, la mobilité, la sécurité, l’éducation, la santé, la culture.
Les causes des inégalités sont diverses : le progrès technique, l’instabilité des couples, la globalisation (concurrence et immigration) et, dans une certaine mesure, pour l’UE-15, de l’élargissement.
Mais un facteur-clé a été délibérément ignoré par Bruxelles et par les capitales : l’hypertrophie de la finance qui depuis dix ans s’est arrogé une part tout-à-fait excessive de la valeur ajoutée (rendements, commissions et rémunérations) tout en poussant les entreprises cotées au rendement à court terme, et a miné la stabilité de l’économie européenne.
La protection apportée par l’Euro a été d’abord ébranlée par une politique monétaire qui a négligé l’inflation des actifs - bourse et immobilier - et par la suite par le déficit de régulation financière au niveau de l’UE, qui a permis aux grandes banques européennes d’importer des actifs toxiques - les subprimes- des Etats-Unis alors même que ces pratiques étaient interdites sur le continent.
Le retard pris par l’intégration des marchés horizontaux (énergie et finance) a conduit à des déficits d’infrastructures qui ont handicapé les économies en voie de rattrapage.
La crise change la donne en profondeur
– probable aggravation du transfert du poids économique de l’Ouest vers l’Est : test pour les modes de régulation de l’économie de marché (US, UE, Chine) et pour l’équilibre de la gouvernance globale
– crise interne à l’UE en raison de la diversité inévitable des réponses nationales (nationalisations, interventions, plans de relance) : il existe une menace pour l’unité de marché et pour la stabilité de la zone euro. L’absence de fonds de péréquation communautaire obligerait les Etats en crise à s’adresser au FMI !
– nécessité corrélative de repenser en profondeur l’intégration : régulation financière (y compris paradis fiscaux internes et offshore), budget (taille et ressources propres, celles-ci couplées avec harmonisation de l’impôt sur les facteurs mobiles), gouvernance de la zone euro, politiques structurantes (recherche, industrie, investissement espace, énergie et climat, défense).
–Bien entendu ce resserrement de l’intégration (après le coup d’accordéon initial) va bien au-delà du Traité de Lisbonne, qu’il soit ratifié ou non. On entre dans l’univers des coopérations renforcées, voire de leur rationalisation dans une forme de « fédération au sein de l’Union » pour reprendre le mot de Valéry Giscard d’Estaing
Mais la crise économique va immanquablement déboucher sur des changements plus profonds de société. Car la problématique européenne n’est pas seulement économique et sociale : elle est anthropologique, éthique et politique (notamment déficit de citoyenneté européenne).
L’UE n’est pas seulement un héritage, mais un projet qui doit revitaliser en permanence cet héritage et qui l’enrichit. L’Europe a dérivé, sous la pression néolibérale, vers un économicisme réducteur, générateur d’aliénations et d’obsolescences artificielles. Arracher l’Europe à la vulgarité et à la pauvreté de la culture de ‘l’argent crû’, rencontrer l’immense défi de l’intégration sociale - banlieues et immigrés -, respecter et restaurer l’environnement par des modes de vie plus soutenables, sont des tâches qui requièrent bien plus que des ressources financières et humaines, mais une conversion profonde des mentalités et des attitudes. L’exemple de l’éducation est sans doute le plus parlant et le plus pressant : parents, enfants et professeurs sont en définitive les principaux artisans de la révolution à entreprendre et à mener à bien.
L’Europe doit rester un laboratoire d’idées et de pratiques pour le monde. Elle doit aussi peser de tout son poids dans les instances de la gouvernance mondiale. Elle ne pourra être prise au sérieux par les USA, la Chine, la Russie et l’Inde, que si elle se dote d’une politique étrangère s’appuyant sur un système européen de défense.
Tout est dans tout. La puissance est indissociable du projet.
Table Ronde
Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale
Paris le 29 janvier 2009
Pierre Defraigne, Directeur Exécutif de la Fondation Madariaga-Collège d’Europe
Correspondance Polémia 14/02/09
SOURCE Source : Athena
Anna-Maria Campogrande
Février 2009
Note de la rédaction
(*) Embaucher et licencier
http://www.polemia.com/article.php?id=1867
« La Stratégie de Lisbonne est un mauvais arbre qui a donné
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