JEAN-CLAUDE MARTINEZ : "Le matin des paysans a sonné. Et nous n'avons pas semé."

Jean-Claude Martinez, député français FN au Parlement européen, avait prévu la crise alimentaire mondiale dont on parle tant aujourd'hui. C'est lui qui avait révélé l'affaire de la vache folle, que les autorités européennes voulaient cacher, et qui était un des signes avant-coureurs de la crise actuelle. Nous l'avons trouvé à... l'université de Salamanque, où il donnait un cours, et nous lui avons demandé ce qu'il pensait de la situation.
National Hebdo - Quand on connaît vos écrits et vos interventions au Parlement européen, on peut douter que vous ayez été surpris par la crise alimentaire qui fait tout-à-coup la une de l'actualité ...
Jean-Claude Martinez - Mais comment n'a-t-on pas vu cette crise arriver? C'était prévisible, et je l'avais expliqué par exemple dans mon livre Demain 2021. On voyait bien qu'il allait y avoir un appel d'offre alimentaire géant, qui aurait dû entraîner ce que j'ai appelé un matin des paysans. Il était criminel de faire disparaître chez nous le monde paysan alors qu'il va y avoir plus que jamais besoin des paysans pour nourrir la planète.
- On s'inquiétait naguère de la surproduction et des« stocks ». Alors qu'aujourd'hui la France ne peut même pas atteindre les quotas de production laitière fixés par l'Europe ...
- Lorsque je suis arrivé au Parlement européen, les discours étaient pleins de ces sottises sur les montagnes de beurre, les torrents de lait, les Himalayas de céréales, les frigos remplis de viande ... et sur le coût déraisonnable de gestion de ces stocks déraisonnables. L'Union européenne était soumise à la domination idéologique anglâ-saxonne, particulièrement britannique : les Anglais avaient pris le parti de supprimer leur agriculture parce qu'ils étaient nourris par le Commonwealth. Ils n'avaient donc besoin que de quelques agriculteurs pour entretenir les paysages. Ils n'ont eu de cesse de reproduire ce modèle. L'Europe n'avait plus besoin de paysans, elle devait basculer dans l'ère des services. D'autre part, on se lançait dans les négociations agricoles planétaires. L'idée était que l'Europe abandonnait l'agriculture aux pays du sud, et demandait en contrepartie, sous la pression des lobbies industriels et de services, qu'on lui réserve le secteur financier, de l'adduction d'eau, de la téléphonie mobile, des assurances ...
Dans le même temps on surfait sur la vague écolo : l'agriculture biologique ne remettra pas en cause le grand partage planétaire, et sur la vague de la sensibilité en ajoutant la nécessité du bien-être animal, qui exige naturellement de réduire la production.
Et puis on montrait à l'opinion publique qu'il n'était pas raisonnable que plus de 50 % du budget européen soit englouti par l'agriculture, et qu'en outre ce sont toujours les gros qui en bénéficient le plus : c'est injuste. Comme il est injuste d'exporter des produits agricoles, de les vendre aux pays du sud ...
On a ainsi mis en condition l'opinion publique contre les agriculteurs.
Et à Seattle en 1999, on a officialisé le concept de« multifonctionnalité » de l'agriculture. En bref sa fonction alimentaire est accidentelle, il restera la dimension esthétique ...
- Et l'on a continué dans cette voie, jusqu'à l'absurde.
- Après avoir fabriqué des outils idéologiques, un discours économique (ça coûte trop cher), et en s'abritant derrière les impératifs du libre-échange, la Communauté européenne a créé des outils malthusiens : les quotas (pour le lait, les céréales, etc.) Et ils ont importé des Etats-Unis un nouvel instrument : la jachère. Il fallait mettre en jachère 10 % des terres cultivables. Les paysans allaient être payés pour ne pas produire.
Dans le cadre des négociations de l'Uruguay Round, en 1994, l'Union européenne s'interdisait de produire davantage d'oléagineux pour l'alimentation du bétail. Les Etats-Unis obtenaient que les superficies soient limitées à 5 millions d'hectares. Les élevages français sont tombés sous la dépendance américaine pour l'alimentation du bétail. Ils ont 60 jours d'autonomie ...
Dans les années 2000, on a inventé le concept de découplage, appliqué à partir de 2005 : le paiement des primes découplé de la production. Que vous produisiez ou non, vous recevez la prime. Naturellement, le paysan se dit qu'il va arrêter de produire ....
- L'Union européenne a donc refusé de voir ce qui se passait dans le monde.
- Et pas seulement dans le monde.
De petites crises, en Europe, avaient attiré mon attention et auraient dû attirer l'attention des décideurs. Ce fut l'affaire de la vache folle : les responsables européens osaient nier le problème, on a vu les proportions qu'elle a prise. Puis ce fut l'affaire de la fièvre aphteuse en Grande-Bretagne, avec 5 millions de bêtes brûlées sur de gigantesques bûchers.
On n'a pas voulu voir le facteur démographique : l'Inde, la Chine ... On n'a pas voulu voir que les Chinois éliminaient leur classe agricole en envoyant les paysans construire les mégalopoles, qu'une~classe aisée se développait qui demandait à manger de la viande (si l'on veut des poulets, il faut cultiver du maïs), des fruits et légumes, du vin ...
On n'a pas vu qu'en Inde on épuisait les nappes phréatiques, ou on l'a vu sous l'angle écologique sans voir les conséquences sur l'agriculture. L'Inde s'est lancée dans les OGM, dans une agriculture industrielle exportatrice au détriment des cultures vivrières. On n'a pas vu qu'en Afrique l'irrigation à outrance avait des conséquences dramatiques : c'est' le désastre du lac Tchad. S'il s'assèche il n'y a plus de limite à l'extension du Sahara. Au Brésil on voit aussi que le zébu a été chassé par la culture du soja, puis le soja par la canne à sucre, et la canne à sucre pour faire du biocarburant ...
Les Etats-Unis procuraient une aide alimentaire importante aux pays qui ont faim, une aide d'allure généreuse, en fait financée par l' ONU. Mais ils se sont mis à faire du biocarburant avec le maïs... .
Tout cela, à quoi s'ajoute le réchauffement climatique, sensible notamment en Australie, pays qui est un faux géant agricole, conduisait à la catastrophe.
Et le processus s'est accéléré, notamment par la spéculation. Je pensais qu'on avait encore une dizaine d'années devant nous. Mais nous y sommes.
- Les autorités européennes ne paraissent pas prendre la mesure de la situation.
- Bruxelles n'a pas la souplesse mentale qui lui permettrait de changer de comportement. C'est l'idéologie qui gouverne, une idéologie malthusienne, et cette idéologie est fondamentalement la haine du vivant , alliée au culte du profit. Son stade ultime est l'euthanasie.
- Nicolas Sarkozy va présider le conseil européen à partir du 1er juillet. Peut-il modifier la donne ?
- Nicolas Sarkozy prétend qu'il défend la préférence communautaire. Mais il a fait adopter un traité européen par lequel le Parlement européen sera à égalité avec le Conseil européen. Or au Parlement européen les pays du Nord et anglo-saxons, foncièrement anti-agricoles, son majoritaires. Et il donne pouvoir à l'Union européenne pour conclure des accords commerciaux planétaires à l'OMC, . qui est bien évidemment contre la préférence communautaire ...
La France risque de rater le rendez-vous historique. Le Brésil devait être la ferme du monde. Mais il ne peut faire face seul à la demande. La France a tous les atouts, dans ce que j'ai appelé le quadrilatère de l'humanité, les biens publics planétaires : l'alimentation, l'eau, l'éducation, les médicaments.
Ce grand rendez-vous planétaire devrait répondre à l'appel au secours. La France est le mieux placé. Mais pour cela elle devrait prendre les mesures qui s'imposent : des aides massives à l'installation des jeunes agriculteurs, une fiscalité favorable aux agriculteurs, la suppression de leurs dettes.
Lors de la présidence de l'Union européenne, Nicolas Sarkozy pourrait prendre l'initiative, montrer que nous pouvons répondre à cet appel. En valorisant nos atouts, en inventant de nouveaux concepts, comme les droits de douane déductibles. En montrant la France au service de l'humanité. Mais on voit qu'il n'en fera rien. Au lieu de cela, il va faire du spectacle.
La crise actuelle montre que le matin des paysans a sonné. Et nous n'avons pas semé. ce qui se passe était prévisible, et nous sommes passés à côté. Seul Jean-Marie Le Pen avait mis cette question en avant dans sa campagne présidentielle, Aucun autre candidat n'a vu ce qui arrivait. Parce qu'aucun autre n'a compris qu'il s'agissait d'une question philosophique fondamentale. La ligne philosophique ne peut être que la vie. Il faut sauver l'humanité, pas l'anéantir.
Propos recueillis par _____ Yves. DAOUDAL National Hebdo du 1er au 7 mai 2008
