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Finalement, l'ouvrage de l'Américain Arthur M. Schlesinger, « La balkanisation de l'Amérique » (éditions Economica, 172 pages, 15 €) dont nous avons déjà parlé le 28 novembre dernier et dont la sortie il y a une quinzaine d'années n'avait guère fait couler d'encre, se révèle des plus instructifs. En particulier, les idées développées dans un long chapitre : L'Histoire comme arme.
Si l'auteur nous dit que les historiens doivent toujours s'efforcer d'atteindre à l'objectivité, il nous rappelle aussi que c'est là un but quasi inaccessible. Tous les jours se révèlent des problèmes différents et des situations et préoccupations nouvelles. Les faisceaux de lumière que nos interrogations portent sur le passé se font donc à partir d'angles différents et ces nouvelles projections peuvent mettre sous éclairage des détails qui n'avaient pas alors frappé l'attention des chercheurs. En ce sens, écrit Schlesinger, on peut dire du présent qu'il récrit un autre passé. Une opinion avec laquelle historiens révisionnistes et chercheurs de tous bords seront sûrement d'accord.
Lorsque la mémoire prétend être l'histoire elle n'en reste pas moins soumise à la tentation de rajouter quelques « broderie », en particulier si ces rajouts ornementaux sont jugés éducatifs et politiquement corrects. Et on en arrive vite au « noble mensonge » dont parle Platon dans sa République. Depuis toujours, pendant les conflits, ces broderies et nobles mensonges se sont révélés des plus utiles et régulièrement mis en avant pour les besoins de la cause. Une fois les conflits terminés, cependant, il a souvent été assez difficile de s'en débarrasser.
L'histoire et la mémoire peuvent aussi être des armes à double tranchant lorsque des "communautés" à l'intérieur des nations s'emparent de certains événements et les exploitent selon leurs sentiments et intérêts. A la lumière de certains documents, les Noirs peuvent être enclins à porter sur les Européens, voire sur les Juifs, des accusations qui peuvent nuire à la cohésion nationale, d'où le terme de balkanisation utilisé par Schlesinger.
Mais nul mieux qu'Alain de Benoist n'a su nous éclairer sur la différence entre l'histoire et la mémoire. « La mémoire n'est pas l'histoire, écrit-il dans une récente livraison de la revue Eléments. Elle en est même parfois le contraire. L'histoire est extérieure à l'événement. Elle n'a de chances d'atteindre à la vérité des faits qu'à la condition de s'en extraire et c'est pourquoi elle est toujours revisitée. La mémoire, elle, se situe au coeur de l'événement. Elle entretient le souvenir qui, par définition, doit toujours rester identique à lui-même. Son affaire n'est pas la vérité mais la fidélité. Or, cette fidélité au passé peut être cause d'une cécité sur le présent... Une société amnésique est mal partie, mais une société qui passe son temps à se souvenir ne vaut pas mieux. La mémoire, enfin, peut être dangereuse et destructive. Tel est le cas quand elle est utilisée à des fins immédiates, quand elle est instrumentalisée au service de l'esprit de vengeance ou des polémiques du moment présent. Elle n'est plus alors conservation du souvenir mais simple instrument au service des passions et des fins subjectives. »
« Il y a mémoire et mémoire, observe de son côté Arno J. Meyer. Celle-ci peut être source de progrès ou de régression. Mais, la plupart du temps, elle tire dans les deux directions et risque donc de déraper. De plus, la mémoire privilégie l'orthodoxie et le consensus au détriment de la liberté de pensée et de critique. Elle tend à couper court à la discussion plutôt qu'à l'ouvrir et l'encourager. »
« Toute civilisation, écrit encore Schlesinger, a des squelettes dans son placard, toutes les races, cultures et nations ont commis des crimes, des atrocités, des horreurs à une époque ou à une autre ». Baptiser un crime Shoah ne suffit donc pas à le rendre unique et la mémoire ne devrait pas être prétexte à culpabilisation et réparations éternelles.
L'histoire, toute imparfaite qu'elle est, n'avance donc que par révision et contre-révision. « History proceeds by revision and counterrevision ». Et Schlesinger cite aussi l'historien hollandais Peter Geyl : « L'Histoire n'est qu'une dispute sans fin ».
Espérons donc que, enfin débarassé de la loi Gayssot et des textes également liberticides (Perben, Lellouche...) qui l'ont aggravée, le cours de l'histoire retrouvera un lit en accord avec les besoins de Clio et que notre mémoire à nous n'oubliera pas que, pour délit de « dispute sans fin », un prisonnier à Mannheim vient de passer six ans derrière les barreaux : Ernst Zündel. Et il n'est, hélas, pas seul.
Léon Arnoux.
Rivarol n° 2903 du 30 avril 2009.
http://www.rivarol.com
Histoire et mémoire
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