Discours de Margaret Thatcher à La Haye

"Ne craignez pas de vous répéter, craignez d'être incompris", disait Léon Daudet. Il avait entièrement raison. Mais, comme on s'en fatigue, voici un petit lexique qui témoigne et clarifie les choses.
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Discours de Margaret Thatcher à La Haye

Messagepar Prodeo » 24/07/2007 - 1:54

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[center]Discours de Margaret Thatcher à La Haye
(15 mai 1992)

L’architecture politique de l’Europe
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Introduction

MONSIEUR LE PRESIDENT, Nous avons la chance de nous réunir à La Haye, cette ville superbe dont la beauté a été préservée par une nation attachée à son héritage architectural. Pour Goethe, l’architecture était de la « musique figée ». Dans une telle ville, il est aisé d’imaginer quelles symphonies grandioses donneraient l’hôtel de ville et les grandes places si ces monuments venaient à s’animer.

L’architecture nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, sur notre idée de Dieu comme sur nos rapports avec nos prochains ou notre vision de la destinée humaine.

Les grandes cathédrales du Moyen-Age nous ont laissé une vision spirituelle élevée de la place de l’homme dans un univers gouverné par un Dieu d’amour omniscient.

Au siècle des Lumières, l’homme civilisé s’aménagea un paysage urbain géométrique et policé, aux structures néo-classiques – avec jamais plus d’une petite touche d’extravagance.

De nos jours, la vision du Nouvel Européen avançant résolument vers la Politique agricole commune s’incarne avec un goût exquis dans le complexe Berlaymont à Bruxelles.

Quelle musique entendrait donc Goethe s’il pouvait voir le Berlaymont ? Peut-être le ferait-il d’ailleurs en tant que conseiller auprès du Commissaire chargé d’élaborer une politique européenne pour la culture – laquelle a pâti pendant des siècles, comme chacun sait, de l’absence de ce poste...

Quelles envolées discordantes, quelle cacophonie ! De fait, le Berlaymont, aux salles tapissées d’amiante cancérigène est destiné à être bientôt démoli.

Qu’on se penche sur l’architecture des cinquante dernières années, en particulier sur celle qui se voulait plus futuriste que moderne. Elle a été spectaculaire, certes, mais elle ne peut prétendre représenter l’avenir. Ce qu’elle exprime est la vision du futur qui prévalait hier, celle du poète John Betjeman en 1945 :

« J’ai une vision de l’avenir, l’ami.
Les logis des ouvriers, dans les champs de soja,
Des tours dressées telles des crayons d’argent, les uns contre les autres. »

Mais l’école architecturale qui a créé le Berlaymont symbolise fort bien l’architecture politique de la Communauté européenne. Car elle aussi est inspirée par l’esprit de « l’avenir du passé ».

Monsieur le Président, la Communauté européenne que nous connaissons a été créée dans des circonstances très différentes de celles d’aujourd’hui et afin de régler de tout autres problèmes. Elle s’est construite sur des hypothèses très différentes à l’égard du devenir du monde. Et elle incarnait des idées politiques et des théories économiques qu’il nous faut réexaminer à la lumière de l’histoire récente. C’est ce que je veux faire aujourd’hui. Je vais essayer de répondre, en particulier, à trois questions.

D’abord, comment allons-nous faire face au déséquilibre engendré par la réunification et la résurrection de l’Allemagne ?

Ensuite, comment pouvons-nous réformer les institutions européennes afin qu’elles reflètent la diversité de l’Europe post-communiste et soient véritablement démocratiques ?

Enfin, comment s’assurer que la nouvelle Europe contribue à la prospérité économique du monde et à sa stabilité politique, au lieu de les menacer ?

Nos réponses à ces questions ne sauraient plus longtemps reposer sur le conformisme collectiviste des années 40 et 50. Ça, c’est l’avenir du passé. Nous devons nous inspirer des idées de liberté et de démocratie, d’ouverture des marchés et d’indépendance nationale qui ont changé la face du monde depuis une dizaine d’années.


Les débuts de la Communauté

Ce fut Winston Churchill qui, avec sa magnanimité caractéristique, plaida, dans son discours de Zürich en 1946, pour la réhabilitation de l’Allemagne au sein de ce qu’il appelait « l’Union européenne » dont une « association entre la France et l’Allemagne serait la locomotive ». Cela ne put se faire du jour au lendemain, et il y fallut une initiative américaine. Après avoir visité l’Europe pendant le terrible et glacial hiver 1947, George Marshall, alors Secrétaire d’Etat, avança l’idée de l’aide américaine. Le plan Marshall fut appliqué par des institutions spécialement créées à cet effet – c’était obligatoire, ne serait-ce que parce que les États européens ne disposaient pas des mécanismes de contrôle adéquats, le délégué grec ayant par exemple été surpris en train de maquiller les statistiques concernant les besoins de son pays... Et je pense que d’autres institutions y participèrent parallèlement.

L’élan initial visait à la reconstruction européenne et devait beaucoup à la générosité des Américains. Les calculs commerciaux n’y étaient certes pas étrangers : la prospérité de l’Europe, dans les conditions du libre-échange, entraînerait celle des États-Unis. Mais l’impulsion principale venait de la menace que faisait peser Staline. L’Europe orientale avait montré que des peuples démoralisés ne pouvaient empêcher les communistes de prendre le pouvoir. Le plan Marshall était destiné à remettre l’Europe sur pied. Il connut un succès prodigieux.

Or nous avons constaté, à maintes reprises, que des institutions conçues pour régler un ensemble de problèmes ponctuels peuvent devenir des obstacles face aux problèmes nouveaux – et qu’elles peuvent d’ailleurs en elles-mêmes constituer des problèmes. La Politique agricole commune en est un exemple. A l’origine, ses objectifs modestes étaient loin d’être déraisonnables.

Nous savons pourtant tous que la PAC constitue à présent une coûteuse source de problèmes, susceptible de faire échouer les négociations de l’Uruguay Round. Au nom de la protection de l’agriculture, nous avons cessé d’importer des produits alimentaires en provenance des pays les plus pauvres. Ces pays sont de nos jours d’ardents partisans des principes du marché : c’est du groupe Cairns, qui réunit des pays en voie de développement, que proviennent les plus pressants appels à la liberté des échanges commerciaux. Pourtant, dans la partie industrialisée du monde, le contribuable et le consommateur doivent allonger 270 milliards de dollars, en additionnant subventions et coûts plus élevés. Et la Banque mondiale a calculé que si les tarifs douaniers étaient diminués de moitié, les pays les plus pauvres y gagneraient tout de suite 50 milliards de dollars. Au cas où vous trouveriez cette opinion quelque peu antieuropéenne, je dois préciser qu’elle a été exprimée dans un éditorial des pages économiques du Frankfurter Allgemeine Zeitung du 4 mai dernier.

Nous nous trouvons ici face à l’exemple typique d’une solution d’hier en passe de devenir le problème de demain. On pourrait appliquer ce raisonnement à l’ensemble des institutions européennes. Elles ont été conçues pour résoudre les problèmes de l’après-guerre, et dans de nombreux domaines, elles ont parfaitement bien fonctionné. L’Europe occidentale s’est en effet unie contre la menace soviétique et, adoptant les préceptes anglo-saxons, elle est devenue libre et très prospère. Cette prospérité, dont furent privés les peuples d’Europe orientale et de Russie, a fini par démobiliser les dirigeants communistes et par pousser la base à la révolte. Avec la fin de la guerre froide, les circonstances ont changé du tout au tout.

En analysant les institutions européennes aujourd’hui, je me souviens d’une remarque sur les partis politiques français de la IIIe République. Certains portaient des noms qui reflétaient leurs origines républicaines radicales des années 1870, alors qu’ils étaient, les années passant, devenus conservateurs. Ces noms révolutionnaires étaient semblables à la lumière qui atteint la Terre en provenance d’étoiles éteintes depuis longtemps. Avec la fin de la guerre froide, c’est un regard neuf qu’il nous faut ainsi porter sur l’Europe et sur ses institutions.


La question allemande

Monsieur le Président, je vais, avec votre permission, me pencher sur la situation nouvelle qu’a engendrée l’unité allemande. Si j’étais allemande, aujourd’hui, je serais fière... fière mais inquiète aussi. Je serais fière de cette oeuvre magnifique que constituent la reconstruction du pays, sa prépondérance indiscutable en Europe et le renforcement de la démocratie. Mais je serais également inquiète au sujet de la Communauté européenne et de ses orientations. Le contribuable allemand paie cher sa place en Europe. La Grande-Bretagne et l’Allemagne ont un intérêt commun évident à s’assurer que les autres membres de la Communauté versent une part équitable – et contrôlent avec plus d’efficacité les dépenses de la Communauté – sans se décharger sur nos deux pays d’une telle part du fardeau.

L’Allemagne est bien placée pour encourager une telle prudence financière. J’accorderais certainement plus de confiance à la Bundesbank qu’à toute autre Banque centrale européenne pour ce qui est de combattre l’inflation – car les Allemands ont conservé le souvenir, pas si lointain, du chaos et de l’extrémisme politique qu’engendre l’hyper-inflation. Les Allemands ont donc raison de s’inquiéter des conditions de l’Union économique et monétaire qu’ils ont approuvées. Si j’étais allemande, je préférerais que ce soit la Bundesbank qui fournisse l’équivalent moderne de l’étalon or plutôt qu’un regroupement des Banques centrales européennes.

Mais Bonn montre une réticence parfaitement compréhensible à défendre ses positions et ses intérêts aussi directement. Pendant des années, les Allemands ont été incités par leurs voisins à croire que leur respectabilité reposait sur la soumission de leur intérêt national aux décisions collectives de la Communauté. Mieux vaut en finir avec ce prétexte. Une Allemagne unie ne pourra ni ne voudra subordonner indéfiniment ses intérêts nationaux, dans le domaine économique comme dans celui des affaires étrangères, à ceux de la Communauté, il arrive que l’Allemagne ait raison quand les autres ont tort, on l’a vu à propos de la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie. En effet, si la République fédérale avait pu entraîner plus tôt ses partenaires dans la reconnaissance de ces pays, l’agression serbe et le bain de sang qui s’en est suivi auraient pu être évités. Qu’elle soit exercée à juste titre ou non, la nouvelle prédominance de l’Allemagne est en tout cas un fait. Nous ferions tous mieux de reconnaître que l’Allemagne démocratique moderne est arrivée à l’âge adulte.

Il n’en reste pas moins que la puissance de l’Allemagne est un problème – autant pour les Allemands que pour les autres Européens. L’Allemagne est trop grande pour n’être qu’un partenaire comme les autres du jeu européen, mais elle n’est pas assez grande pour établir une suprématie absolue sur ses voisins. Et l’histoire de l’Europe depuis 1870 a largement tourné autour de la recherche d’une structure permettant de contenir l’Allemagne.

Ce sont les voisins les plus immédiats de l’Allemagne, les Français, qui ont le mieux compris cet aspect des choses. Briand en 1929 et Schuman après la Seconde Guerre mondiale ont avancé des projets d’union économique pour parvenir à une telle structure. La proposition de Briand vint à un moment où l’ascension des nazis condamnait à l’échec un projet aussi visionnaire. La vision que Schuman avait d’une Communauté européenne a réussi, quant à elle, grâce à un exceptionnel concours de circonstances. La menace soviétique rendait la coopération européenne obligatoire. L’Allemagne était elle-même divisée. D’autres nations occidentales souhaitaient sa participation à la défense de l’Europe de l’Ouest. L’Allemagne de l’Ouest aspirait à la respectabilité que lui assuraient l’OTAN et la Communauté. Et la présence de troupes américaines en Europe et le leadership qu’y exerçaient les États-Unis rassuraient les voisins de l’Allemagne.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique et la réunification allemande, cet équilibre a été bouleversé de fond en comble. Une nouvelle Europe de trente États est née ; le problème de la puissance allemande est de nouveau à l’ordre du jour et les hommes d’Etat font des pieds et des mains pour le résoudre. Dans un premier temps, les dirigeants français avaient espéré que le partenariat franco-allemand, avec la France comme principal partenaire, se poursuivrait. Le succès des négociations séparées du Chancelier Kohl avec M. Gorbatchev ne tarda pas à prouver que c’était une illusion.

La réaction qu’adoptèrent ensuite la France et d’autres pays européens consista à tenter de ligoter le Gulliver allemand dans le filet des décisions communautaires. Là encore, on s’aperçut que c’était illusoire. La prédominance de l’Allemagne au sein de la Communauté est telle qu’aucune décision importante ne peut être réellement prise contre ses vœux. Dans de telles circonstances, la Communauté accroît la puissance de l’Allemagne plutôt qu’elle ne la contient.

Je vais illustrer ce point à l’aide de deux exemples où je suis en accord avec la position allemande. Le premier est, comme je l’ai indiqué, la décision allemande de reconnaître la Croatie et la Slovénie, qui a obligé le reste de l’Europe à faire de même. Le second est le refus de la Bundesbank de se lancer dans une politique financière plus audacieuse sous la pression de certains pays du G7. Même si j’approuve certains aspects de cette politique, la vérité brutale est que l’Allemagne a agi selon ses intérêts plutôt que sur les conseils de ses voisins, lesquels se sont alors vus forcés d’ajuster leurs propres politiques financières.


L’équilibre des pouvoirs

On s’accommodera plus aisément, en conséquence, de la puissance allemande au sein d’une Europe moins rigide, dans laquelle les États conserveraient leur liberté d’action. Si l’Allemagne, ou n’importe quelle autre puissance, tentait d’appliquer une politique que rejettent les autres pays, elle provoquerait automatiquement la création d’une coalition contre elle. Et la solution qui s’en dégagerait refléterait le poids respectif des adversaires. Alors qu’une politique étrangère commune n’est susceptible que de représenter les intérêts du principal partenaire. Et une grave querelle entre membres de la Communauté coincés par une politique étrangère commune ne ferait que précipiter une crise affectant tout ce qui est du domaine communautaire.

Paradoxalement, les tentatives de coopération risquent, lorsqu’elles sont trop ambitieuses, de se transformer en conflits. Les relations entre États européens seront plus harmonieuses si ces derniers continuent de jouir d’une liberté suffisante pour décider par eux-mêmes et pour agir conformément à leurs intérêts, comme cela s’est passé pendant la guerre du Golfe.

Mais il serait vain de contester qu’un tel équilibre des forces – car c’est bien là ce que je viens de décrire – a parfois été rompu, ce qui a mené à la guerre. Et l’Europe, quel que soit son niveau d’organisation, ne résoudra jamais seule le problème allemand. L’Europe n’a véritablement joui d’une certaine stabilité que depuis que l’Amérique est devenue une puissance européenne.

La troisième réaction consiste, en conséquence, à maintenir une présence américaine en Europe. La puissance américaine est si imposante qu’aucun pays européen pris isolément ne saurait rivaliser avec elle. Elle rassurait l’Europe face à la puissance soviétique jusqu’à il y a peu ; et elle assure la même sécurité face à l’ascension actuelle de l’Allemagne ; les Allemands eux-mêmes en sont conscients.

Pourquoi ne craignons-nous pas de voir les États-Unis abuser de leur pouvoir ? Il est difficile de s’inquiéter des visées d’une puissance qui se montre si peu encline à la domination que ce que nous redoutons pardessus tout est de voir les troupes américaines rentrer chez elles.

Voilà le hic. Les courants isolationnistes de l’opinion font campagne aux États-Unis pour un retrait des troupes basées en Europe. Cette campagne est à la fois alimentée et encouragée par une pensée symétrique au sein de la Communauté, protectionniste en économie et partisane d’une stratégie de la « Petite-Europe ». Dans le domaine commercial, dans les négociations du GATT, dans la restructuration de l’OTAN, nous devons adopter une ligne qui puisse convaincre l’Amérique de rester une puissance européenne.


L’Europe libre et démocratique

Si la présence américaine est requise pour conserver sa sécurité à l’Europe, que faut-il faire pour que l’Europe reste libre et démocratique ?

Lorsque les fondateurs de la Communauté européenne rédigèrent le traité de Rome, ils y mêlèrent des ingrédients provenant de deux traditions économiques très différentes. Au libéralisme, ils empruntèrent la liberté du commerce, de la concurrence et des marchés. Le socialisme (sous des habits aussi divers que le catholicisme social ou le corporatisme) leur inspira la réglementation et l’interventionnisme. Et, pendant trente ans – jusqu’à la signature de l’Acte unique européen –, ces deux traditions ont cohabité au milieu de tensions latentes permanentes.

Alors que la Commission européenne profite de l’Acte unique pour renforcer ses pouvoirs en matière de réglementation et d’intervention, l’Europe arrive aujourd’hui au stade où elle doit choisir entre les deux approches. Doit-elle devenir un État fédéral, strictement réglementé et bureaucratiquement centralisé, imposant des normes uniformes à tout le continent ? Ou doit-elle au contraire, constituer une Europe des États souverains, décentralisée et libérale, fondée sur la concurrence, au sein d’une zone de libre-échange, entre systèmes fiscaux et sociaux propres à chaque pays ?

Les intentions des fédéralistes, du moins, paraissent claires. Le traité de Maastricht donnait satisfaction à la Commission en matière de « cadre institutionnel unique » pour la Communauté. Avant même que l’encre du traité ne soit sèche, on apprit pourtant que le président de la Commission européenne réclamait plus de fonds et plus de pouvoirs pour une Commission appelée à devenir l’exécutif de la Communauté – en d’autres termes, un gouvernement européen. Il ne semble y avoir aucun doute quant à l’orientation que les fédéralistes appellent désormais de leurs vœux les plus pressants : se diriger à grands pas vers l’Europe fédérale.

Leur hâte à faire progresser la cause fédéraliste n’est nullement mystérieuse. Même s’ils souhaitent différer le plus possible l’« élargissement » de la Communauté que constituerait l’adhésion des pays de l’Europe orientale, ils se rendent compte que c’est absurde. Une demi-Europe imposée par la tyrannie soviétique était le fruit de la nécessité ; une demi-Europe imposée par Bruxelles constituerait une catastrophe morale privant la Communauté de sa légitimité européenne.

La Commission sait qu’il va lui falloir admettre de nombreux nouveaux membres au cours des prochaines décennies. Mais elle espère bâtir à l’avance un super-Etat centralisé irréversible, afin que les nouveaux membres soient contraints de soumettre leur demande d’adhésion sur des bases fédéralistes.
Mais il n’en est pas question.

Imaginez une Communauté de trente nations européennes, allant de l’Allemagne à l’Ukraine, pour la productivité économique, et de la Grande-Bretagne à la Pologne pour la stabilité politique,
— toutes gouvernées depuis Bruxelles ;
— obéissant toutes à la même réglementation du travail ;
— offrant toutes aux salariés les mêmes droits qu’aux syndicalistes allemands ;
— toutes assujetties aux mêmes politiques monétaires, fiscales et économiques et aux mêmes taux d’intérêt ;
— appliquant toutes une seule politique de défense, une seule politique étrangère ;
— et acceptant toutes l’autorité d’un exécutif et d’un lointain Parlement étranger sur « 80 % de la législation économique et sociale ».

Monsieur le Président, un tel organisme est une entreprise encore plus utopique que la tour de Babel. Car du moins les bâtisseurs de Babel parlaient-ils la même langue lorsqu’ils ont commencé. On pourrait dire qu’ils étaient, à leur manière, communautaires.

Monsieur le Président, la pensée qui inspire les propositions de la Commission est en gros la pensée de « l’avenir du passé ». Il s’agit de la vision de l’avenir qu’avaient les meilleurs cerveaux de l’Europe dans les décombres de l’après-guerre.

Mais ils ont commis une erreur intellectuelle fondamentale, ils ont estimé que le mode de gouvernement idéal consisterait en une bureaucratie centralisée destinée à faire remonter l’information vers le haut, puis à décider au sommet pour faire redescendre ensuite les ordres vers la base. Ce qui passait pour le summum de la sagesse en 1945 était en fait une illusion grossière. La bureaucratie hiérarchisée peut être une bonne méthode de gestion pour une petite entreprise exposée à une concurrence féroce, mais c’est un facteur de stagnation et d’inefficacité dans presque tous les autres contextes.

C’est pourtant ce modèle d’organisation centralisée, inaccessible et bureaucratique que la Commission européenne et ses partisans fédéralistes cherchent à imposer à une Communauté dont ils envisagent l’élargissement prochain à de nombreux autres pays, aux niveaux de développement politique et économique des plus variés, et dans lesquels on parle plus de quinze langues. C’est magnifique mais ce n‘est pas de la politique.

Plus l’Europe s’élargit, plus diverses doivent être les formes de coopération que nécessite son fonctionnement. Au lieu d’une bureaucratie centralisée, le modèle devrait être un marché – pas seulement un marché de personnes privées et de sociétés, mais aussi un marché dont les acteurs sont des gouvernements.

Ainsi les gouvernements entreraient en concurrence les uns avec les autres en matière d’investissements étrangers, de recrutement des meilleurs gestionnaires grâce à une diminution de la pression fiscale et de la réglementation. Un tel marché serait à même d’imposer une discipline fiscale aux gouvernements en les incitant à retenir leurs entreprises et leurs cerveaux. Il contribuerait également à établir quelle politique fiscale et réglementaire engendre les meilleurs résultats économiques globaux. Pas étonnant que les socialiste ne l’aiment pas.

Pour faire fonctionner un tel marché, les gouvernements nationaux doivent, bien sûr, conserver la plupart de leurs prérogatives actuelles dans les affaires sociales et économiques. Et puisque ces gouvernements sont plus proches de leurs électeurs et qu’ils sont mandatés par ceux-ci, il est doublement souhaitable de leur laisser le pouvoir réel.


Le rôle de la Commission

Monsieur le Président, en 1996, lorsque les accords de Maastricht seront soumis à révision, et sans doute bien avant, la Communauté devra emprunter la direction exactement opposée à celle que proposent les fédéralistes européens.

Une Communauté d’états souverains engagés dans une collaboration volontaire, attachés à la liberté du marché et à un commerce très peu réglementé ne justifie pas l’existence de la Commission dans sa forme actuelle. Le gouvernement de la Communauté – pour peu que ce terme soit approprié – est le Conseil des ministres, qui est composé de représentants des gouvernements démocratiquement élus. Le travail de la Commission devrait cesser d’avoir la moindre portée législative. La Commission devrait être un simple organisme administratif, comme n’importe quel service public. Elle ne devrait pas décider d’une politique, mais se contenter de l’appliquer. Pour ce faire, elle devrait être soumise au contrôle du Parlement européen, lequel s’en chargerait en s’inspirant du modèle des commissions d’enquête de la Chambre des communes. De cette manière, quelles que soient les réglementations collectives nécessaires, leur adoption proviendrait d’une délibération entre gouvernements démocratiques, responsables devant leurs parlements nationaux, au lieu d’être imposés par une bureaucratie n’obéissant qu’à ses propres critères.


La coopération européenne

Mais a-t-on vraiment besoin d’agir systématiquement dans le même « cadre institutionnel unique » ? De nouveaux problèmes surgissent sans cesse. Nécessiteront-ils le même niveau et le même type de coopération, au sein des mêmes institutions ? J’en doute. Nous avons besoin d’une plus grande souplesse que celle dont ont fait montre les structures de la Communauté européenne jusqu’à présent.

Un cadre institutionnel unique de cette nature tend à déléguer trop de pouvoir aux autorités centrales. C’est une bonne chose que la politique étrangère commune continue d’être appliquée aux termes d’un traité séparé, sans être du ressort de la Cour européenne, ni dans le champ des attributions d’une Commission toujours prompte à prendre des initiatives. Si « l’Europe » s’étend à d’autres domaines, elle doit le faire en vertu de traités séparés définissant clairement les prérogatives concédées.

Et pourquoi chaque nouvelle initiative européenne nécessiterait-elle la participation de tous les membres de la Communauté ? il adviendra parfois – surtout après l’élargissement – que seuls quelques membres décident d’avancer vers un stade ultérieur d’intégration.

Je dois ici rendre hommage à John Major qui est parvenu à convaincre les onze autres chefs de gouvernement de la Communauté qu’ils pouvaient faire un pas vers l’Europe sociale, mais pas en vertu d’une clause du traité et sans la participation britannique. Cette attitude crée un précédent vital. Car une Communauté élargie ne saurait fonctionner que si nous y apportons une souplesse de ce genre.

Nous devrions avoir pour objectif une Europe à plusieurs voies au sein de laquelle des États auraient la faculté de se regrouper ponctuellement – comme dans le cadre des accords de Schengen –, définissant, à partir d’analyses au cas par cas, différents niveaux de coopération et d’intégration. Une telle structure manquerait certes de la cohésion absolue dont rêvent les technocrates. En revanche, elle pourrait accueillir l’Europe post-communiste dans toute sa diversité.


Le Parlement européen

Les partisans du fédéralisme estiment, sans doute sincèrement, que nous pouvons accueillir une telle diversité en accordant plus de pouvoirs au Parlement européen. Or les exigences de la démocratie vont bien au-delà.

Une véritable démocratie européenne ne pourrait voir le jour que s’il existait une opinion publique paneuropéenne, s’exprimant dans la même langue ; des partis politiques paneuropéens, pourvus de programmes identiques d’un pays à l’autre ; et un débat politique à l’échelle du continent, avec une terminologie, des concepts politiques et économiques qui auraient partout le même sens.

Sinon, nous risquerions de renouer avec la lenteur et la pesanteur du Parlement de l’empire des Habsbourg.


Le Parlement des Habsbourg

Ce Parlement connut un échec éclatant. Il comportait des dizaines de partis politiques et une douzaine de peuples y étaient représentés : allemands, italiens, tchèques, polonais, etc. Chaque mesure que le gouvernement lui soumettait – comme, par exemple, une légère augmentation du nombre des conscrits – mettait un temps inouï à être adoptée, tant il y avait d’intérêts à concilier. Lorsque tel ou tel groupe de pression n’était pas satisfait, ses représentants au Parlement recouraient à l’obstruction : interminables discours en russe, concerts de pupitres, jets d’encriers... On vit même, une fois, un distingué professeur de droit de l’université allemande de Prague sonner la charge au clairon de cavalerie. Aucune mesure ne parvenait à passer et les crédits ne pouvaient être répartis que par décret. Le comte Taaffe, le Premier ministre autrichien ayant conservé le plus longtemps ses fonctions, remarqua un jour que toute son ambition politique se résumait à rendre supportable l’insatisfaction de tous les partis. Voilà qui n’est pas une mauvaise description de ce que la Communauté risque de devenir.

En raison de l’irresponsabilité de son Parlement, la monarchie des Habsbourg ne pouvait être réellement gouvernée que par les bureaucrates. Il fallait vingt-cinq signatures pour valider un versement fiscal. Un salarié sur quatre travaillait pour l’État, sous une forme ou une autre, même en 1914. Le secteur public absorbait tant de ressources qu’il ne restait pas grand-chose pour la défense, jusqu’aux fanfares militaires qui subirent des réductions budgétaires... Ce fut bien sûr une époque formidable dans le domaine culturel, tant à Vienne qu’à Budapest. Nous autres Anglais avons d’ailleurs largement profité de l’exil souvent forcé de tant de sujets doués originaires d’Europe centrale. Le fait est qu’ils durent quitter leur terre natale parce que la vie politique y était devenue impossible.

Je pourrais citer encore d’innombrables exemples. La Belgique et la Hollande, qui ont tant de points communs, se sont séparées en 1831. La Suède et la Norvège, qui en ont encore plus, ont divorcé en 1905. Cela paraît la règle, dans les temps modernes, que les pays où l’on parle deux langues, même lorsqu’elles sont très semblables, finissent toujours par se diviser, à moins qu’une des deux langues n’absorbe l’autre. Il serait agréable d’imaginer un retour au monde médiéval, lorsque les lettrés parlaient latin et que les dirigeants n’échangeaient que des borborygmes.

Mais c’est impossible. A moins de se limiter à une coopération et à des alliances, librement consenties, entre nations, nous créerons des structures artificielles qui deviendront elles-mêmes le problème qu’elles étaient censées résoudre. La Société des Nations, lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale, choisit d’ignorer l’événement et entreprit de débattre plutôt de la normalisation des passages à niveaux.


Une Europe fédérale

Monsieur le Président, je suis parfois tentée de penser que la nouvelle Europe que sont en train de créer la Commission et les fédéralistes est doublement mal équipée pour satisfaire les besoins de ses membres et les aspirations de ses peuples. C’est en fait une combinaison des échecs les plus flagrants de notre époque.

Le temps des États tentaculaires et artificiels est révolu. C’est pourquoi les fédéralistes mettent tant de hâte à en construire un.
L’État-providence à la suédoise a échoué, même en Suède. Cela incite les euro-étatistes à se dépêcher de faire adopter leur clause sociale.

L’immigration à grande échelle en France et en Allemagne a déjà encouragé la montée en puissance de partis extrémistes. La Commission européenne nous presse donc de supprimer les contrôles frontaliers.

Si la Communauté européenne continue dans la direction que la majorité des États membres et la Commission paraissent souhaiter, elle engendrera l’insécurité et le chômage, les ressentiments nationaux et les conflits ethniques.

L’insécurité – parce que le protectionnisme européen risque de tendre, voire de rompre, ce lien précieux avec les États-Unis qui garantit en définitive la sécurité du continent.

Le chômage – parce que la poursuite de la politique de réglementation provoquera un accroissement des coûts et privera d’emplois la main-d’œuvre européenne, devenue trop chère.
Les ressentiments nationaux – parce qu’une monnaie unique et la politique économique centralisée qui va de pair mécontenteront les électorats nationaux en les privant de la possibilité de changer leurs conditions d’existence.

Les conflits ethniques – d’abord parce que les pays européens riches auront à faire face à des vagues d’immigrants en provenance du Sud et de l’Est. Mais également parce que les effets conjugués de la monnaie unique et de la réglementation des salaires et des charges sociales entraîneront, au sein de l’Europe elle-même, soit un transfert massif de fonds de certains pays vers d’autres, ce qui ne sera guère praticable financièrement, soit des migrations massives en provenance des zones les moins prospères vers les pays les plus riches.

Puisque l’avenir que l’on nous promet comporte tant de dangers et si peu de bienfaits réels, pourquoi donc paraît-il aussi inéluctable ?
La réponse est fort simple. Dans presque tous les pays européens, on s’est refusé à tout débat sur les questions qui importent vraiment. Et rien n’est plus important que de déterminer si les anciennes nations européennes, si chargées d’Histoire, sont vraiment destinées à voir leurs institutions politiques et leurs identités culturelles sournoisement fondues en une entité que leur électorat ni ne souhaite ni ne comprend. Il est de bon ton, pourtant, d’approuver cette union toujours plus étroite, à tel point que toute remise en question de ce destin fédéral annoncé provoque l’incrédulité, voire la moquerie. Cet euro-snobisme, cette connivence entre politiciens, fonctionnaires, universitaires, journalistes et hommes d’affaires empêchent tout débat objectif.

John Major mérite donc tous les éloges pour avoir assuré à Maastricht que nous ne nous laisserions pas imposer la monnaie unique ou les contraintes absurdes du volet social. Notre industrie, notre main-d’œuvre et notre prospérité nationale profiteront de cette fermeté. En effet, tant que la Grande-Bretagne contrôlera strictement ses dépenses et réduira son déficit budgétaire, elle restera dans le groupe de tête européen. Car nos impôts sont peu élevés, notre taux d’inflation est faible, notre endettement est raisonnable et notre réglementation réduite est avantageuse pour les entreprises.

Nous trouvons rassurant que notre Premier ministre et notre ministre des Affaires étrangères se soient tous deux prononcés sans détour contre les forces de la bureaucratie et du fédéralisme.


Le choix

Notre choix est clair. Soit nous exerçons un contrôle démocratique de l’Europe grâce à la coopération entre les gouvernements et les Parlements nationaux qui disposent d’une légitimité et d’une expérience réelles, et qui sont en outre proches des populations. Soit nous transférons nos pouvoirs de décision à un Parlement polyglotte, n’ayant de compte à rendre à aucune opinion publique européenne véritable et donc appelé à se soumettre toujours davantage à une bureaucratie omnipotente. Aucun propos trompeur sur la souveraineté collective n’y pourra rien changer.


L’Europe et le reste du monde

Monsieur le Président, dans les affaires du monde, l’Europe a engendré, au cours de la plus grande partie de ce siècle, bien des problèmes sans offrir de solutions. Les fondateurs de la Communauté européenne ont essayé de changer cela. La démocratie et la prospérité de l’Europe devaient en faire un exemple pour les peuples des autres continents. Un tel discours s’est parfois montré trop ambitieux lorsqu’il a pu évoquer l’Europe comme une troisième force, faisant office de courtier entre les deux superpuissances. Cette dernière approche s’est toujours fondée sur une désastreuse illusion : l’Europe occidentale pourrait un jour se passer du bouclier militaire américain.

A présent que les forces du communisme ont fait retraite et que la menace des chars et des missiles soviétiques pointés sur le cœur de l’Europe a disparu, la vieille tendance à séparer l’Europe des États-Unis risque de se manifester à nouveau. C’est un péril dont les Européens eux-mêmes doivent se garder – et dont les Américains doivent avoir pleine conscience.

Ce danger pourrait devenir réalité de plusieurs façons.


Les échanges commerciaux

D’abord vient la question du commerce. Le fait que nous ayons laissé les négociations actuelles sur le GATT traîner aussi longtemps constitue en lui-même un terrible aveu de la suffisance qui caractérise le monde d’après la guerre froide. Le libre-échange est pourtant le principal moteur de prospérité et de coopération pacifique.

Lorsque l’Europe et les États-Unis en viennent à considérer leurs intérêts respectifs comme conflictuels, ce n’est pas très bon pour l’Alliance des pays occidentaux. Dans la pratique, quoi qu’en disent les théoriciens, les querelles économiques aigrissent les relations politiques. Les subventions agricoles et les tarifs douaniers sont au cœur de la discorde, laquelle ne s’éteindra que si nous, les Européens, décidons que la Politique agricole commune doit être fondamentalement modifiée. Cela contribuera grandement à déterminer quelle sorte d’Europe nous sommes en train de bâtir.
Car, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, j’aimerais voir la Communauté européenne – élargie aux anciens pays communistes d’Europe orientale – développer une zone de libre-échange atlantique avec les États-Unis.

Cela constituerait un moyen d’accélérer l’ouverture du commerce mondial : l’Europe doit chercher à entraîner le commerce mondial au-delà d’une simple concurrence entre blocs régionaux, non à encourager la prépondérance de ces derniers. Dans une telle configuration commerciale, la Grande-Bretagne jouerait un rôle essentiel en tant que passerelle transatlantique – tout comme l’Allemagne peut constituer un pont vers l’Est et les pays de l’ex-Union soviétique.


L’Europe orientale

Ensuite, nous devons modifier et moderniser notre défense. Les périls auxquels l’Europe devait faire face sur ses frontières orientales se sont éloignés. Mais n’oublions pas que de la crédibilité de la puissance militaire de l’OTAN dépendent tous nos objectifs primordiaux : le soutien moral aux pays post-communistes, la stabilité en Europe, la coopération politique transatlantique.

Le communisme a peut-être été vaincu, mais bien souvent, hélas ! les communistes eux-mêmes ne l’ont pas été. Les aptitudes caméléonesques des camarades n’ont jamais été aussi bien établies que depuis qu’ils se sont transformés en sociaux-démocrates ou en nationalistes dans les pays de l’Europe centrale et orientale. Grâce à la puissante influence qu’ils conservent dans la bureaucratie, les forces de sécurité et l’armée, grâce à leur rôle à la tête d’entreprises pas vraiment privatisées, ils restent capables de faire de l’obstruction, de saboter et de piller.

Leurs manœuvres ont pu réussir d’autant mieux que les systèmes électoraux fondés sur la représentation proportionnelle, que tant de ces pays ont adoptés, ont engendré des gouvernements faibles ainsi qu’une pléthore inouïe de partis politiques. Tout cela risque de discréditer la démocratie. Si les pays de l’Est européen, qui ont conservé quelques liens avec leur passé précommuniste et peuvent s’appuyer plus ou moins sur une classe moyenne, trébuchent ainsi sur la voie des réformes, pourquoi les dirigeants des pays de l’ex-URSS oseraient-ils s’y aventurer ?

Nous pouvons aider ces pays en leur ouvrant l’accès à nos marchés. Je suis ravie que des accords bilatéraux aient été signés entre la Communauté européenne et plusieurs d’entre eux. J’aimerais que des actions soient rapidement entreprises pour passer avec les autres des accords similaires. Mais le délai de dix ans avant la pleine levée des restrictions commerciales est trop long. Et j’aimerais également que ces pays se voient rapidement offrir une adhésion à part entière à la Communauté européenne.
Par-dessus tout, nous devons offrir à ces pays la sécurité. Les troupes russes sont toujours stationnées sur le territoire polonais. En outre, il est compréhensible que les pays d’Europe centrale et orientale s’inquiètent de ce qu’augurent les conflits dans l’ex-Yougoslavie et dans l’ex-URSS. Même si je reconnais que le Conseil de coopération de l’Atlantique-Nord a été créé dans ce but, je n’en pense pas moins que les pays anciennement communistes méritent les garanties plus sûres que fournirait une relation plus étroite avec l’OTAN.


La sécurité

Mais, Monsieur le Président, la plupart des menaces qui pèsent sur l’Europe et les intérêts occidentaux ne viennent plus de ce continent. J’estime que les Américains et les Européens devraient pouvoir déployer les forces de l’OTAN au-delà de la zone prévue par le traité de l’Atlantique Nord – et je presse depuis 1990 les membres de l’OTAN d’accomplir une telle révision. Il est impossible de savoir d’où viendront les prochains dangers. Mais deux observations devraient nous rendre pleinement conscients des risques réels qui planent sur notre sécurité.

D’abord, l’effondrement de l’Union soviétique a rendu un grand nombre d’armements de pointe accessibles à d’éventuels acheteurs, et ce à des prix défiant toute concurrence. Il ne serait pas raisonnable d’imaginer qu’une partie, au moins, de ce matériel de guerre, ne puisse tomber dans les pires mains qui soient.

Ensuite, l’Europe ne saurait ignorer sa dépendance pétrolière vis-à-vis du Proche-Orient. Saddam Hussein est toujours au pouvoir. Le fondamentalisme est plus fort que jamais. De vieux comptes restent à régler. Nous devons faire très attention. Et nous devons renforcer notre aptitude à défendre nos intérêts et être prêts à agir si nécessaire.


Un rôle plus important pour la Communauté

Enfin, la Communauté européenne doit trouver sa place dans ce qu’on appelle le nouvel ordre mondial.

La fin de la guerre froide permet aux institutions internationales créées dans les années d’après-guerre – l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, le GATT – de fonctionner beaucoup plus efficacement. Cela signifie que le rôle de la Communauté s’en trouve inévitablement restreint. En Europe même, le rôle plus important de l’OTAN et de la CSCE devrait également se refléter dans une révision à la baisse des ambitions diplomatiques de la Communauté. En Yougoslavie, la Communauté s’est montrée incapable de gérer efficacement les questions de sécurité. Hors d’Europe, le GATT, dont la fonction est de réduire les barrières commerciales, a pleine vocation à être l’organisme établissant les règles du jeu en matière d’échanges commerciaux. La Communauté doit apprendre à se conformer à ces règles. L’un dans l’autre, la Communauté doit se préparer à s’intégrer dans le nouvel équilibre international plutôt qu’à s’y substituer.


Conclusion

Monsieur le Président, je vais terminer comme j’ai commencé... par l’architecture. La Haye est une capitale splendide, et il faut admirer les Hollandais de l’avoir si bien conservée, comme ils l’ont fait avec tant de leurs cités. Le Mauritshuis témoigne du génie dont ils ont fait preuve. C’est ici, et à Amsterdam, que le monde moderne a en grande partie été inventé, au cours de la longue lutte des Hollandais pour la liberté.

L’architecture hollandaise possède sa propre élégance, distincte et durable. Elle a été copiée dans tout le nord de l’Europe, de Wick dans le nord de l’Ecosse à Tallinn en Estonie. il y a donc des styles architecturaux qui durent, et d’autres pas. Faisons en sorte de bâtir une Europe aussi splendide et durable que le Mauritshuis, plutôt qu’une Europe aussi miteuse et éphémère que le Berlaymont.
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