Preuve par l'exemple
Emmanuel Kant et le concept de Dieu
Si Dieu est un être parfait, il ne peut être privé d'aucune qualité, y compris l'existence. Un argument que réfute le philosophe de Königsberg en faisant jouer le bon sens des comptables contre les arguments théologiques.
Par Mathieu Horeau
Peut-on prouver l'existence de Dieu ? À cette question cruciale, Emmanuel Kant répond par la négative et entreprend de réfuter les raisonnements que la scolastique et la philosophie dogmatique ont produits avant lui. Il affirme que toutes les prétendues preuves reposent sur une seule d'entre elles, qu'il rebaptise « preuve ontologique ». Prenant le contre-pied des arguments spéculatifs, Kant leur oppose la simplicité de considérations matérielles. Quitte à mettre sur le même plan l'idée de Dieu et une vulgaire liasse de billets, car sous une apparence de subtilité se cache une escroquerie !
La preuve ontologique remonte à saint Anselme, archevêque de Canterbury au XIIe siècle, et a souvent été reprise, notamment par Descartes et Leibniz. Elle consiste à dire que Dieu étant l'être le plus parfait, il ne saurait être privé d'être, puisque l'être est une perfection et le néant, un défaut. Le concept même de Dieu, son essence, implique ainsi son existence, et la simple analyse de ce concept fait apparaître la non-existence de Dieu comme contradictoire.
Très bien, répond Kant, mais où se situe la contradiction ? Elle n'apparaît que si on a admis implicitement ce qui est en question. La définition même de Dieu en fait un être nécessaire et pose sa non-existence comme une impossibilité. Mais la question demeure de savoir si un quelconque objet correspond à cette définition. L'existence est une propriété essentielle du concept de Dieu, qui doit être maintenue tant que le concept l'est aussi. De même, il serait absurde de définir un triangle pour prétendre ensuite qu'on peut lui retirer l'un de ses trois angles. Mais, pour Kant, rien n'empêche de supprimer le triangle tout entier. Il n'y a donc, dans l'absolu, aucune contradiction à dire que Dieu n'est pas, quand bien même on accorderait que, s'il était, son existence serait nécessaire. Le concept de Dieu est un concept comme les autres.
Comment de grands penseurs ont-ils pu faire ainsi fausse route ? C'est l'usage spontané du langage qui est trompeur. Dans la phrase « Dieu est l'être le plus parfait », le verbe « être » revêt un sens strictement logique. Il exprime la position d'un concept et de ses déterminations, mais n'indique pas qu'il y ait dans l'expérience un quelconque objet réel qui corresponde à ce concept. Il est donc abusif de faire de l'existence réelle une propriété du concept. La différence qui sépare l'objet réel (Dieu, s'il existe) de l'objet pensé (le concept de Dieu) n'est pas une différence conceptuelle.
Dans Critique de la raison pure, Kant illustre ce raisonnement hautement spéculatif par un exemple provocant mais très probant, à partir d'un enjeu qui nous parle plus directement : « Cent thalers (1) réels ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles. Car, comme les thalers possibles expriment le concept et les thalers réels, l'objet et sa position en lui-même, au cas où celui-ci contiendrait plus que celui-là, mon concept n'en serait pas le concept adéquat. Mais je suis plus riche avec cent thalers réels qu'avec leur simple concept (c'est-à-dire avec leur possibilité). »
Kant est à la fois brutal et convaincant, car on voit bien la différence entre cent pièces d'argent en pensée et cent autres dans sa poche. Seule l'expérience peut enrichir notre connaissance en nous donnant à considérer des objets réels. La pensée ne fait que développer par l'analyse le contenu des concepts : « Nul homme ne saurait, par de simples idées, devenir plus riche de connaissances, pas plus qu'un marchand ne le deviendrait en argent, si, pour augmenter sa fortune, il ajoutait quelques zéros à l'état de sa caisse. » La même chose vaut pour Dieu : qu'il existe ou non, son concept est le même, à savoir qu'il implique son existence. Mais le concept ne prouve rien, il se contente d'indiquer une possibilité. Kant ruine ainsi le fonds de commerce des théologiens, qui exerçaient depuis des siècles leur emprise sur le discours philosophique. Les bons comptes font aussi les bons philosophes .
(1) Le thaler est une pièce de monnaie en argent.
Deux notions-clés
Existence : elle est perçue au moyen d'une intuition sensible. Que l'objet soit en lui-même non contradictoire (comme le serait un cercle carré) et qu'il s'accorde avec les conditions générales de notre expérience, il est alors possible. C'est seulement lorsqu'il est inséré dans le contexte d'une expérience particulière, lorsqu'il est donné dans l'espace et le temps, qu'on peut dire qu'il existe.
Croyance : en réfutant les preuves de l'existence de Dieu, Kant ne fait nullement la promotion de l'athéisme. Comme il l'annonce dès la préface de la Critique de la raison pure, il entend limiter le savoir pour faire une place à la croyance. Le concept de Dieu comme étant suprême n'est pas remis en cause, mais il est désormais l'objet d'une foi rationnelle et non plus d'un savoir spéculatif.
Dieu par Kant
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" La différence entre le candidat Le Pen et les autres, c'est que eux pratiquent le massage et moi le message. Eux vous disent " relaxez-vous " et moi " réveillez-vous ". " ” - Jean Marie Le Pen
Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde - Louis Ferdinand Céline
Salut Silvia.
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