L'encyclique Caritas in veritate : guide de lecture

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Pat
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L'encyclique Caritas in veritate : guide de lecture

Messagepar Pat » 22/10/2009 - 16:24

Nous avons un pape sérieux. La preuve ? Il vient d'envoyer à toute la chrétienté un sacré programme de devoirs de vacances sur la Doctrine sociale de l'Eglise. 78 paragraphes. 159 notes de bas de page.
Notre Rédacteur en chef se réserve d'y revenir dans le prochain numéro de Monde et Vie en proposant un vrai dossier.
D'ici là, je voudrais faciliter la tâche de ceux qui vont lire cette première charte du christianisme social au XXIe siècle, en indiquant les points forts de ce texte et en déblayant quelques obstacles qui nuisent à une lecture en profondeur.
J'espère contribuer ainsi à mettre nos lecteurs... au boulot, en frayant à tous un chemin dans ce massif textuel.


La lecture de ce texte fleuve, signé par l'un des plus grands intellectuels de ce temps, et fruit de trois ans de consultations diverses, est difficile. Je voudrais, une fois n'est pas coutume, commencer par la fin, en espérant trouver dans les dernières lignes, un fil rouge. Mon regard, dès réception de l'encyclique, alors que comme font les enfants lorsqu'ils lisent un roman, je me précipitai sur la fin du texte, fut attiré par une expression que je connaissais bien, l'ayant rencontré maintes fois au cours de mes études de philosophie : le pape déclarait vouloir édifier « un véritable humanisme intégral ». Cette référence, en un tel lieu, à l'ouvrage fondamental de Jacques Maritain, publié en 1944, me paraissait vraiment un peu décevante. J'eus l'impression fugace que, comme quelqu'un qui n'a rien à dire, le pape allait rabâcher les vieilles lunes de l'humanisme chrétien, dont tout le monde sait qu'elles ont été politiquement et socialement particulièrement stériles : le destin de la Démocratie chrétienne italienne, submergée sous le poids des affaires, suffirait à montrer qu'historiquement rien de bon n'était sorti de cette entreprise. Et puis j'ai réfléchi. Et bien sûr, j'ai lu l'encyclique : deux jours n'ont pas été de trop pour en venir à bout.

Parler d'un « véritable » humanisme intégral, cela suppose qu'il y ait eu un « faux » humanisme intégral. Le faux humanisme intégral est celui de Jacques Maritain, qui repose sur une confiance aveugle dans l'élan de ce que Jean Fourastié avait nommé « les trente glorieuses », les trente années de prospérité qui ont fait l'Occident entre 1950 et 1980 et qui se nourrit d'une admiration sans borne pour le modèle américain. Modèle américain, il n'y a plus, alors que l'Hyperpuissance est déficitaire à hauteur de 12 % de son PNB (7 % pour la France) et que, selon la formule d'Emmanuel Todd, depuis la Deuxième guerre d'Irak, nous vivons déjà « après l'Empire ». Significatif : il n'y a pas de trace du « modèle américain » dans l'encyclique, qui apparaît dans ses sources et ses modèles comme profondément européenne. Quant aux Trente Glorieuses, comme le notait Fourastié, elles ont changé les conditions de vie de l'humanité de manière considérable. Mais de nouveaux changements sont intervenus depuis, liés au développement d'Internet et à la diffusion de la téléphonie mobile. C'est un monde encore plus interactif et encore plus individualiste que le monde dans lequel nous vivons. Les vieilles recettes ne lui suffisent plus. La crise est là, non seulement économique mais « morale et spirituelle ». « La crise nous oblige à reconsidérer notre itinéraire, à nous donner de nouvelles règles et à trouver de nouvelles formes d'engagement, à miser sur les expériences positives et à rejeter celles qui sont négatives » (n° 21).

L'encyclique propose trois choses à ce monde nouveau, qui, à peine né, a expérimenté sa fragilité dans ce que l'on peut bien appeler la crise de 1988, et ce sont les trois fils rouges que je vous proposerai comme guide de lecture de l' encyclique.
Benoît XVI expose d'abord la vérité d'une anthropologie chrétienne (anthropologie, ça veut dire : conception de l'homme, rien de grave, rien de difficile).
Face aux idéologies toutes plus fausses les unes que les autres, face à la dernière idéologie qui est l'idéologie technocratique ou administrative, Benoît XVI propose ensuite une nouvelle vision de l'économie, reposant non seulement sur la justice mais sur la charité.
Enfin, d'une manière qui peut paraître un peu utopique, Benoît XVI se projette dans l'avenir et pose son regard sur l'histoire, en lui imposant la forme d'une espérance, nécessaire pour faire face au défaitisme - et qui sait ? à l'apocalypse sociale - engendré par la crise.

Vérité de l'anthropologie chrétienne

Il y a un paradoxe étonnant à constater qu'il a fallu attendre une encyclique sociale et que c'est à travers la doctrine sociale de l'Église fièrement revendiquée que l'on arrive à construire la vision chrétienne de l'homme la plus précise qui ait jamais été donnée dans un document pontifical. Depuis Vatican II, on invoque rituellement et avec raison, la vision chrétienne de l'homme. Mais Gaudium et spes a engendré, on le sait, plus de confusion que de précision à ce sujet, laissant certains imaginer que la conception de l'homme que se fait l'Église catholique est justement celle que les Lumières et l' idéologie maçonnique proposent à notre adhésion. Quant à Jean Paul II, on avait l'impression (souvenez-vous de son discours au Bourget sur la liberté, l'égalité et la fraternité) qu'il n'allait pas au bout de son propos et que c'était de manière tout à fait volontaire (ou apologétique) qu'il entretenait l'ambiguïté. Désormais, grâce à Caritas in veritate, nous disposons d'instruments précis. D'abord, le pape revient explicitement à l'idée scolastique de « nature », en faisant référence au discours qu'il a prononcé récemment sur la loi naturelle le 12 février 2007 (note 140). Il précise que cette nature est profondément liée à une culture humaine qui la transcende. Mais il ajoute à cette perspective naturaliste (caractéristique du néo-thomisme et des encycliques sociales d'avant Vatican II) une vision personnaliste qui envisage « la vocation de l'homme », c'est-à-dire la dimension vraiment surnaturelle (ce mot est employé à deux reprises) de son développement. Pas question d'imaginer un développement vraiment humain, sans ce lien explicite entre chaque personne et sa vocation supérieure de fils ou de fille de Dieu. L'idée maritainienne de « chrétienté profane » ou d'une relation à Dieu qui ne serait qu'implicite, qui serait purement « profane » est ici totalement dépassée. Ce n'est pas la nature qui, de façon toute profane et avec ses propres ressources, aspire implicitement à la grâce, comme on l'enseigne depuis Vatican II, c'est chaque personne qui a une histoire spirituelle avec Dieu et une responsabilité spirituelle devant Dieu. Le malaise que l'on ressent actuellement dans la société vient de ce que Dieu est absent de la sphère publique et qu'il finit par disparaître des consciences elles-mêmes. Notre société paiera cher son athéisme pratique. Elle le paie déjà : « Les nouvelles formes d'esclavage de la drogue et le désespoir dans lequel tombent de nombreuses personnes ont une explication non seulement sociologique et psychologique mais essentiellement spirituelle » (n° 76). Notre société dépressive est une société qui crève du « laïcisme » et qui est spirituellement malade.

les propositions économiques

Benoît XVI ne cherche pas à canoniser notre monde comme il ne va pas. « La société actuelle doit réellement changer son style de vie, qui en de nombreuses régions du monde est porté à l'hédonisme et au consumérisme, demeurant indifférente aux dommages qui en découlent » (n° 51). Plus de trace de l'optimisme béat que l'on rencontrait dans la Constitution Gaudium et spes. On sent que Benoît XVI pressent la possibilité d'une sorte d'apocalypse économique, si notre monde ne se réforme pas. Il dénonce le court-termisme du marché, les « faux prodiges de la finance » (n° 68), l'impératif du rendement à tout prix qui implique des délocalisations systématiques et une exploitation du capital humain de la Planète. Il dénonce « les flux migratoires incontrôlés » et la destruction égoïste de l'environnement. Son idée est que « la raison économique elle-même » doit faire comprendre aux opérateurs qu'un progrès purement économique ne correspond pas au vrai développement de l'homme. Le Marché, pour ne pas déboucher sur « l'horreur économique » a besoin de ce que le pape appelle « la charité de la vérité ». Comprenez : le christianisme. « Sans l'orientation de l'amour dans la vérité, l'élan planétaire actuel [la mondialisation donc] risque de provoquer des dommages inconnus jusqu'ici, ainsi que de nouvelles fractures dans la famille humaine » (n° 33).

Une espérance historique

Ce pape de 82 ans nous touche parce que s'il écrit cette encyclique sociale, c'est animé par une espérance dont il ne verra pas la réalisation, mais qui le pousse à prêcher hardiment. Il se défend de fournir des solutions techniques à la crise : ce n'est pas son travail. Ce qu'il offre lui, c'est une vision humaine à long terme qui repose essentiellement sur la prédication chrétienne. Si l'humanité se décidait à regarder favorablement « la charité dans la vérité », elle tiendrait son salut. On peut dire que tout le propos de l'encyclique se trouve dans ses premières lignes : « L'amour dans la vérité, dont Jésus s'est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l'humanité tout entière » (n° 1).
Loin de sortir de sa mission en évoquant les difficultés sociales politiques et culturelles au sein desquelles se déroule le processus de mondialisation, le pape entend bien l'assumer jusqu'au bout et maintenir vive la flamme de l'espérance chrétienne.
On peut contester l'utopique gouvernement mondial qu'il envisage comme nécessaire (n° 67). Nous y reviendrons dans le prochain numéro. Mais une chose est sûre : dans l'esprit du pape, il n'est pas question d'une technocratie mondialiste. Benoît XVI s'en prend d'ailleurs vertement à leurs principales courroies de transmission, qui sont les Organisation internationales : « Les organismes internationaux devraient s'interroger sur l'efficacité réelle de leurs structures bureaucratiques et administratives souvent trop coûteuses, en s'engageant à œuvrer dans la pleine transparence » (n° 47). Son seul but est d'opposer sans concession l'irrépressible espérance chrétienne à l'apocalypse que risque sans cesse d'engendrer le matérialisme planétaire.
Claire Thomas monde et vie 18 juillet 2009
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Re: L'encyclique Caritas in veritate : guide de lecture

Messagepar Pat » 22/10/2009 - 16:26

Les six formules-chocs de l'encyclique :
« La vérité est une lumière qui donne sens et valeur à l'amour. Dépourvu de vérité, l'amour bascule dans le sentimentalisme » (n° 3).
« Il n'y a pas deux typologies différentes de doctrine sociale, l'une préconciliaire et l'autre postconciliaire, mais un unique enseignement cohérent et en même temps toujours nouveau » (n° 12).
« La doctrine sociale de l'Église peut remplir une fonction d'une efficacité extraordinaire, avec une dimension de sagesse, en offrant une synthèse directrice pour laquelle une claire vision de tous les aspects économiques, sociaux culturels et spirituels est exigée » (n° 31).
« Les devoirs délimitent les droits parce qu'ils renvoient au cadre anthropologique et éthique, dans la vérité desquels ces derniers s'insèrent et donc ne deviennent pas arbitraires » (n° 43).
« La religion chrétienne et les autres religions ne peuvent apporter leur contribution au développement que si Dieu a sa place dans la sphère publique, particulièrement en politique. La doctrine sociale de l'Église est née pour revendiquer ce droit de cité du christianisme » (n° 56).
« Dans le laïcisme comme dans le fondamentalisme, la possibilité d'un dialogue fécond et d'une collaboration efficace entre la raison et la foi s'évanouit » (n° 56).
monde et vie 18 juillet 2009
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Messagepar Pat » 22/10/2009 - 16:28

Six règles de la santé économique
« Abandonné aux seuls principes de l'équivalence de valeurs échangées, le marché n'arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner » (n° 35).
« Dans les relations marchandes, le principe de gratuité et la logique du don peuvent et doivent trouver leur place à l'intérieur de l'activité économique normale » (n° 36).
« Il est bon qu'à tout travailleur soit offerte la possibilité d'apporter sa contribution propre de sorte que lui-même sache travailler à son compte » (n°41).
« Quel projet d'aide peut engendrer une croissance de valeur significative pour l'économie mondiale, sinon le soutien aux populations qui se trouvent encore à une phase peu avancée du processus de leur développement économique ? » (n° 60).
« Rappelons que la plus grande ressource à mettre en valeur dans les pays qui ont besoin d'aide au développement est la ressource humaine » (n° 58).
« Les consommateurs doivent être éduqués en permanence » (n° 66).
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Messagepar Prodeo » 09/11/2009 - 7:53

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J'espère que tout le monde méditera ces valeurs de sortie de crise, et que ces valeurs se retrouveront dans l'exercice quotidien de tous nos actes, aussi infimes soient-ils.

:wink:
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« Vae caecis ducentibus, vae caecis sequentibus !
[Malheur aux aveugles qui mènent ! Malheur aux aveugles qui suivent !] » Saint Augustin.
« On sait par quelle fatalité les grands talents sont, pour l’ordinaire, plus rivaux qu’amis ; ils croissent et brillent séparés, de peur de se faire ombrage : les moutons s’attroupent, et les lions s’isolent. » Comte A. de Rivarol.


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