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Quand l'écologie était de droite

Publié : 05/03/2008 - 17:28
par Pat
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Quand l'écologie était de droite

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Revendiquée par la gauche depuis plusieurs décennies, l'écologie est pourtant un thème foncièrement de droite. Des penseurs, écrivains et poètes louant les vertus de l'enracinement et honorant la nature tout en vitupérant l'idéologie du progrès l'ont bien prouvé. Devoir de mémoire.
" La nature est à droite ", affirmait avec un brin d'audace l'écrivain helvète Charles-Ferdinand Ramuz, qui avait "pris parti, mais tantôt à gauche et tantôt à droite" (1), durant son existence. Cette première formule revient malicieusement sous la plume du penseur anarcho-personnaliste Bernard Charbonneau, l'une des grandes figures intellectuelles engagées de l'écologie, dans son livre le Feu vert: auto-critique du mouvement écologique (Karthala,1980). Un constat exactement partagé par Jean-Marie Domenach dans l'ouvrage collectif La Droite aujourd'hui(2) : "Toute une partie de la gauche, tout au moins de l'extrême gauche, a repris des thèmes qui étaient autre fois des thèmes de droite: la défense du paysage, de la beauté, de la nature, des arbres qui étaient des valeurs de la droite opposées à l'éloge de l'industrie, de l'instruction obligatoire, de la produdion qui étaient le lot habituel de la gauche". Lui-même, s'étant "droitisé ", il recourt au terme d'" écologie "pour désigner cette " réserve de mémoire de langage qui est la substance d'un pays ". Georges Suffert emboîte le pas, répondant comme en écho dans la même enquête : " La pensée de droite est une pensée gaie, d'une certaine manière; elle ne faisait pas une théorie du bonheur; elle le vivait autrefois. Elle était écologique avant la lettre. Elle a eu une idée de la naître bien avant Rousseau ".

la nature comme conservatoire de l'ordre du monde

Même si la notion d'écologie remonte aux années 1860, l'écologie politique est d'expression récente, tout comme les enjeux de la conservation de la nature, Pour autant, une écologie informelle a irrigué tout au long du XIXe siècle le grand courant de la pensée traditionaliste, loin du tumulte des villes et des doctrines du progrès. S'il y un antécédent à une vision authentiquement écologique, il est bien à chercher ici. Organiciste et agrarienne, chrétienne et d'ancien Régime, cette école de pensée concevait la nature comme le conservatoire de l'ordre du monde et l'œuvre d'un Dieu rustique, se reflétant dans des sociétés sans trouble, harmonieuses et ordonnées, conformes en cela au dessein divin. De la glèbe à la terre nourricière, c'est la figure du paysan qui en incarnait les valeurs et en assurait la pérennité.
Cette vision immémoriale survivra chez bon nombre de romanciers, jusqu'au milieu du XXe siècle, à l'heure du déclin de l'agriculture traditionnelle. " L'homme à la bêche travaille accordé à la création (...). Il fait entrer sa vie dans le train vivant de la grande nature ", écrivait Henri Pourrat, dans Vents de Mars, prix Goncourt en 1941. On retrouve ce courant ruraliste, appréhendé dans une sorte d'intemporalité cosmique sur fond de nature élémentaire, dans les descriptions du pays de Vaud de C.-F. Ramuz.
Le thème des patries chamelles voisinant avec l'écologie abonde clans la littérature française des XIXe et XXe siècles. Ainsi, est-il abordé_quand il n'est pas central_ dans les romans des Normands Jules Barbey d'Aurevilly et Jean de La Varende, des Provençaux que sont Frédéric Mistral et Charles Maurras (particulièrement dans son œuvre de jeunesse), du romancier faussement lorrain (en réalité Auvergnat) Maurice Barrès, mais aussi chez Maurice Genevoix, Jean Giono, René Bazin, Joseph Delteil, René Barjavel, Jean Giraudoux, Henri Vincenot, etc. Répugnant au sacro-saint progrès, ils représentent des écrivains soucieux de la préservation de leur Terre, dans ce qui pourrait préfigurer une écologie des terroirs.
Ces accents écologiques se retrouvent dans l'œuvre de Charles Péguy, et notamment dans Zangwill- texte paru en 1903 -, où il fait l'apologie de l'enracinement surnaturel et naturel, tout en anathématisant le projet moderne qu'accompagne le fameux mythe du progrès. Il réitère dans Eve (1913), son célèbre poème cosmique consacré au christianisme, où il sollicite la métaphore de l'Arbre de vie : "Car le surnaturel est lui-même charnel/et l'arbre de la grâce est raciné profond/et plonge dans le sol, et cherche jusqu'au fond/et l'arbre de la race est lui-même éternel. "

« Lorsque je vois supprimer la nature : on me tue mon infini »

Celui qui a le plus clairement incarné un "naturalisme conservateur" et à tous les égards antimodeme est le théoricien, écrivain, sculpteur et peintre animalier suisse Robert Hainard (1906-1999), l'un des grands précurseurs de l'écologie avec son livre, Et la nature ?(3) Il défend une écologie traditionnelle et enracinée, rejetant le cosmopolitisme et l'indifférenciation des sexes - ce qui lui vaut la réprobation des milieux écologistes de gauche et lui fait dire : " Un jour, le gauchisme s'en prendra, dans son désir d'effacer les structures, aux espèces et le malentendu au sujet de la protection de la nature sera éclairci. "
Chantre de la joie de vivre dans un univers sauvage et vierge, il pourfend sûrement le progrès comme fin en soi : "Son aspect destructeur dépasse de beaucoup à mes yeux ses vertus productives, puisqu'il tue la joie dont je suis affamé pour des biens dont j'ai assez et, comme dit un orateur catholique, sacrifie des raisons d'être pour procurer quelques moyens d'existence ". Attaché lui aussi aux patries chamelles qu'il relie à la défense de la nature, Hainard prolonge sa réflexion en soumettant le fétichisme de l'innovation à la question décisive : " Quel moyen plus sûr de ruiner l'attachement au pays que de détruire son caractère, sa nature même ? " Dans Et la nature ?, Hainard écrit : "Si j'aime tant ma vie de peintre, c'est qu'elle est à la fois immense et très centrée, car je vis la vie de la vaste nature, mais je la veux tenir entre mes mains par une conquête très âpre et personnelle. j'ai l'infini à ma portée, je le vois, je le sens, je le touche, je m'en nourris et je sais que je ne pourrais jamais l'épuiser. Et je comprends mon irrépressible révolte lorsque je vois supprimer la nature: on me tue mon infini. "
" Sans Hainard, reconnaîtra Yves Frémion, ancien député des Verts au Parlement européen et actuel conseiller régional d'Île-de-France, il n'y aurait jamais eu un Philippe Lebreton ni un Antoine Waechter, qui lui voue un culte ancien, tant pour ses travaux que pour sa philosophie, ni même une Solange Fernex"(4), l'une des figures les plus en vue de l'activisme écologique, pacifiste, féministe et antinucléaire dans les armées 1970 et qui fut porte-parole des Verts dans les années 1980.
Dans une perspective philosophique écologique, le sage-paysan Gustave Thibon (1903-2001) publie ses premiers livres, la Science du caractère (Desclée de Brouwer, 1934), Diagnostics. Essai de physiologie sociale (librairie de Médicis, 1940), préfacé par Gabriel Marcel et Retour au Réel, nouveaux diagnostics (H. lardanchet, 1943) (5). Thibon y défend une éthique de vie réaliste, en adéquation avec un traditionalisme chrétien, hostile aux utopies progressistes comme au matérialisme bourgeois. Il prône une anthropologie fondée sur les grandes réalités spirituelles, culturelles et organiques de l'homme, c'est-à-dire en faveur de ses attachements concrets face aux idéologies de l'abstraction. Il fera éditer L'Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être l'humain(6), ouvrage capital et posthume de son amie la philosophe Simone Weil. Un titre tout aussi révélateur sur la nécessité pour l'homme de concilier la Terre et le Ciel.

Les Trente Glorieuses sont aussi les Trente Piteuses

De son côté, Marcel de Corte. le plilosophe aristotélo-thomiste belge s'affirme partisan d'un vitalisme catholique contre l'essoufflement de la civilisation européenne. Selon lui, l'homme doit renouer l'ordre naturel, c'est-à-dire être un coopérateur et non un compétiteur - dont les prothèses techniques témoignent - de la nature. Il consigne notamment ses vues dans Essai sur la fin d'une civilisation(7) et L'homme contre lui-même(8) .
Si la droite est dépossédée du référent écologique après 1945, c'est d'une part en raison d'une identification abusive à Pétain et à sa célèbre formule inspirée d'Emmanuel Berl : "La terre, elle, ne ment pas" ; d'autre part, parce que, jusqu'en 1981, avec l'entrée de la France dans l'ère industrielle secondaire et tertiaire, la droite technocratique et libérale gère les affaires économiques plutôt que de s'occuper des relations de l'homme avec son environnement naturel.
Les Trente Glorieuses, sur le plan du développement techno-économique, sont aussi les " Trente Piteuses " d'un point de vue écologique ! Centralisation étatique et productivisme à tout crin marquent terriblement les présidences gaullienne, pompidolienne et giscardienne : ascension des ingénieurs nucléaires, promoteurs immobiliers, constructeurs autoroutiers et autres grands pollueurs. la pollution devient même acceptable et négociable (" le droit de polluer ") dans le cadre privé (droit du propriétaire). Industrialisation, privatisation, pollution : même combat en faveur du profit contre la vie.
Récusant le techno-libéralisme des années 1970, des hommes libres et situés "à droite" de l'échiquier politico-intellectuel prennent le parti de l'écologie et des traditions populaires. Paul Sérant, par exemple, défend les milieux écolo-régionalistes, et Louis Pauwels, le directeur du Figaro magazine, avec lequel il a longuement polémiqué, écrit: "Que l'écologie puisse être invoquée, pour refuser, démagogiquement, toutes les contraintes de la société moderne, c'est possible. Mais l'attitude d'un certain optimisme technocratique qui prétend repousser tous les arguments écologiques en les attribuant à la "sinistrose" n' est ni moins facile, ni moins suspecte. Il y a des poètes parmi les défenseurs de la nature blessée- et l'on ne peut d'ailleurs que s'en réjouir; il ya aussi des savants, qui ne parlent pas au nom de l'esthétique, mais au nom du péril mortel qu'un développement technologique incontrôlé fait courir à l'espèce humaine aussi bien qu'aux espèces animales. (9) Paul Sérant est suivi par son ami, Jean Mabire, qui aime à se définir paradoxalement comme "gauchiste de droite" et " socialiste européen ", militant régionaliste de longue date, écologiste par équation logique.

Et maintenant ? Se réapproprier son héritage spirituel

A la fin des années 1970, de vifs débats font découvrir la Nouvelle Droite, qui existe déjà depuis une décennie et dont le paganisme fait polémique. Elle évolue au milieu et à la fin des années 1980, puisque son chef de file, Alain de Benoist, non seulement rallie les valeurs écologiques mais soutient les Verts, dont le candidat à l'élection présidentielle de 1988 est Antoine Waechter. Face à l'idéologie du progrès et au mythe du développement techno-économique comme nouvelle forme de colonialisme occidental, il plaide en faveur de l'identité des peuples et de ses rapports privilégiés avec la nature. Il se fait l'avocat d'une écologie politique à la fois conservatrice (protection du vivant) et révolutionnaire (en rupture avec le capitalisme marchand planétaire).
Au milieu des années 1990, une association éphémère, proche de la Nouvelle Droite, intitulée Pour une nouvelle écologie, dirigée par Laurent Ozon, lance une revue, Le Recours aux Forêts - en référence à un ouvrage d'Ernst Jünger(10). Elle organise un colloque et quelques conférences (avec_ Waechter notamment). Edward Goldsmith, un des piliers de l'association Ecoropa et fondateur de la revue anglaise The Ecologist, frère de l'homme d'affaires Jimmy Goldsmith qu'il a sensibilisé à l'écologie, participe aux initiatives de la Nouvelle Ecologie. Il cèdera cependant aux pressions de ses amis écologistes de gauche qui l'incitent à prendre ses distances.
Car c'est tout le problème. Initialement de droite, l'écologie s'est redéployée ces trente dernières années, par un curieux renversement des rôles, à gauche ; la droite se ralliant à l'idéologie du progrès, pendant qu'une partie de la gauche s'en déprenait. Ainsi, en dehors d'une poignée de catholiques traditionalistes et de quelques intellectuels s'exprimant dans des livres et des revues anticonformistes, la droite ne s'est guère donné le temps de réfléchir aux problématiques écologiques. Or, c'est en se réappropriant son héritage spirituel, culturel et intellectuel, dont l'écologie fait partie assurément, qu'elle saura affronter les nouveaux périls de la planète comme de l'environnement immédiat.
Arnaud Guyot-Jeannin

1. Questions, Editions Aujourd'hui, 1935.
2. Jean-Pierre Apparu, Albin Michel, 1979. Alors que Bernard Charbonneau et son ami Jacques Ellui, le fameux contempteur du "système technicien" ont collaboré à la revue Esprit, mais dès les années 1930, Jean-Marie Domenach en a été le rédacteur en chef, puis le directeur de la rédaction après 1945. L'article de Charbonneau, Le sentiment de la nature, force révolutionnaire, (1937), peut être considéré comme fondateur de l'écologie politique dans l'espace francophone.
3. Editions Gérard de Buren, 1943. Rééd. éditions Hesse, 1994.
4. ln Histoire de la révolution écologiste, par Yves Frémion, Hoëbeke, 2007.
5. Le premier et le demier titre ne sont pas réédités. Diagnostics a été réédité chez Fayard (1985).
6. Gallimard, 1949, rééd. 1990.
7. Librairie de Médicis, 1949, réédité par les éditions Rémi Penin en 2001.
8. N.E.L 1950, réédité par Les éditions de Paris en 2006. Préface de Jean Madiran.
9. L'aventure spirituelle des Normands, Robert Laffont, 1980. Il avait déjà répondu à la Lettre aux gens heureux et qui ont bien raison de l'être (Albin Michel, 1971) de Louis Pauwels par Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien raison de l'être (la Table Ronde, 1972).
10. Traité du rebelle ou le recours aux forêts, 1951, Christian Bourgois (1981).

le Choc du Mois - Décembre 2007

Publié : 05/03/2008 - 17:38
par Pat
Deux pionniers de l'écologie à redécouvrir

L'un est français, l'autre suisse. Bertrand de Jouvenel et Denis de Rougemont sont deux penseurs anticonformistes des années trente. Ils ont aussi été, dans les années 1960-1970, des pionniers de l'écologie politique.

Bertrand de Jouvenel (1903-1987). Visionnaire aux multiples facettes, économiste, juriste, politologue, fondateur de la prospective, foncièrement libéral, Bertrand de Jouvenel est l'un des pionniers de l'écologie en France, même si son œuvre est paradoxalement beaucoup plus lue à l'étranger. Auteur d'Arcadie. Essais sur le mieux-vivre (1968) (1), il pourfend tout au long d'une œuvre polymorphe « la civilisation de puissance » au profit d'une vision écologique du monde, où l'homme vit dans des communautés à taille humaine et redevient maître de son destin, en communion avec la nature.
C'est à Jouvenel que l'on doit l'expression « écologie politique» (dès 1957). a été également l'un des premiers à s'alarmer de la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. A la commission des Comptes de la nation, où il siégeait, il préconisa de comptabiliser l'oxygène dans le calcul du Produit intérieur brut (PIB), s'interrogeant sur la valeur d'un arbre (en le coupant, enrichit-on ou appauvrit-on la nation ?). a très tôt posé la nécessité pour l'économie et les entreprises d'intégrer dans les coûts de fabrication l'impact environnemental.ll soutiendra tous les candidats du mouvement écologique jusqu'à sa mort
En 1983, un procès retentissant l'a opposé à Zeev Stemhell, l'auteur de Ni droite, ni gauche, l'idéologie fasciste en France, qui l'avait accusé d'avoir rallié la Collaboration. Procès perdu par l'historien israélien. Appelé à témoigner; Raymond Aron est venu rendre publiquement justice à celui qui inspira à sa belle-mère (et occasionnellement maîtresse), la romancière Colette, son roman Le Blé en herbe. En sortant du tribunal,Aron mourait

• Denis de Rougemont (1906-1985)
(2). Engagé dans la réflexion et l'action écologiques, le théoricien du fédéralisme européen, Denis de Rougemont, fonde et préside Ecoropa (association écologique européenne). Dans son dernier ouvrage, L'avenir est notre affaire (Stock, 1977), inspiré par le Rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance, il diagnostique une crise civilisationnelle généralisée, marquée par le matérialisme, l'urbanisation cancéreuse, l'explosion démographique, l'épuisement des ressources naturelles, la destruction de la nature ou encore la prolifération des armes nucléaires. Il se prononce en faveur d'une écologie empruntant les chemins de la croissance négative (décroissance soutenable), à distinguer d'une croissance zéro (décroissance insoutenable).
Il avertit du danger résidant dans une production, une consommation et une pollution infinies dans un monde fini: « Je propose [...] que l'on s'inspire des lois de la croissance vivante, donc réglée par ses fins particulières dans un ensemble cohérent, auto-réglée par sa fonction dans l'économie de la Nature; et cela s'appelle écologie. Mais, je crois très urgent de dénoncer les dangers que fait courir à la Terre vivante, donc aussi à l'humanité qui vit en symbiose avec elle, une croissance sans limites, qui n'est en fait qu'une excroissance maligne
1. Réédité par Gallimard, coll. Tel, 2002.
2. Voir, Denis de Rougemont, un Européen non conformiste ., in Le Choc du mois, n° 4, septembre 2006.

le Choc du Mois décembre 2007