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_ Comment vos enfants se font racketterLe Point.fr - Publié le 28/05/2011 à 10:43 - Modifié le 28/05/2011 à 12:48
Quel que soit le quartier, sous les yeux des passants indifférents, les ados sont de plus en plus nombreux à se faire détrousser.C'est un après-midi tranquille dans une rue du centre de Paris. Trois garçons se parlent, plantés au milieu d'un trottoir. L'un a une demi-tête de moins que les deux autres. Les grands se sont rapprochés du plus petit, ils lui tapotent furtivement le blouson, puis les poches du pantalon. Et s'éloignent l'instant d'après. Lestés d'un nouvel iPod. Des passants les ont frôlés, sans rien saisir de la scène : tout paraît si normal, des copains qui discutent... Et ce samedi de Pâques, place de la Bastille, auriez-vous remarqué, alors que se presse la foule des beaux jours, qu'au milieu de ces six garçons qui les entourent deux adolescents sont en difficulté, en train de se faire détrousser ? Pas de cris, pas de geste brutal. Les adolescents ont repris leur chemin, sans rien dire.
Voilà comment vos enfants se font tranquillement dépouiller dans la rue. Sous vos yeux. "En 2002, 20 % des appels que nous recevions concernaient le racket, dit Sylvia Berdin, juriste à l'association Jeunes Violences Écoute. En 2010, ce chiffre est tombé à 4 %. Cela ne signifie pas que le racket est en diminution, mais que sa banalisation est extrême. Se faire taxer est considéré comme normal." Dans cette classe d'un lycée du quartier du Marais, à Paris, la moitié des garçons ont été rackettés. Le scénario est immuable. Les agresseurs entament d'abord la conversation avec leurs futures victimes : "T'as l'heure ?", "T'aurais pas une garo (cigarette) ?", "Tu me prêtes ton phone ?". Ou cherchent l'embrouille : "Pourquoi t'as poussé mon ami ?" Les voyous sont jeunes et s'en prennent bien sûr à plus petit qu'eux, ou à moins nombreux, et à des proies bien habillées.
Sur le qui-viveVictor, 14 ans, et Max, 15 ans, deux ados sans histoire du 19e arrondissement, viennent d'avoir affaire à des racketteurs. Depuis, ils ne se sentent pas tranquilles dans la rue et prennent le bus. Un sentiment nouveau les habite : la peur. "On a plus peur après que pendant le racket." Comme tous les garçons de leur âge, Victor et Max ont acquis des réflexes pour échapper à leurs prédateurs. Dès qu'ils aperçoivent d'autres jeunes dans la rue, ils jaugent d'un coup d'oeil leur allure, leur nombre, leur taille... Au moindre doute, ils changent de trottoir, marchent à côté d'un adulte, repèrent des boutiques où ils peuvent se réfugier... Les parents savent-ils que leurs enfants, sur le chemin de l'école, sont sur le qui-vive ?
Peur, impuissance, honte. Antoine, 15 ans, accompagné de deux copains, a voulu voler au secours de Thomas et Achille aux prises avec des "racailles". À cinq contre deux, il a cru que ce serait facile... Mais : "C'est bizarre, on est paralysé, on recule. C'est plus fort que nous, la peur prend le dessus sur le courage." Les adultes ne sont pas plus à l'aise quand, dans le bus, Jules et ses amis leur demandent de l'aide alors qu'ils se font dépouiller sous leur nez. "Les gens ont baissé les yeux", s'indigne Jules.
En mode capucheMalik a 16 ans. Lui aussi a fait l'expérience du racket, mais du côté opposé. Il s'est essayé au détroussage et a été arrêté dès sa première tentative. Il sort de chez le juge des enfants. À sa manière, il a bien compris qu'au coeur du rapport de force entre voleurs et volés, il y avait un seul ressort : la peur. Il a abordé sa première victime comme un débutant : "Je lui ai dit On va être clairs, soit tu donnes, soit... euh... y a pas d'autres solutions." Son "pote" qui l'accompagnait, six gardes à vue à son actif, a su être plus persuasif : "Tu donnes ou t'es mort, il lui a fait. Et puis quand vous voyez mon pote, un Black de 1,95 m, habillé tout en noir, en mode capuche et tout... Le gars tremblait."
Essayer de ne pas trembler, tout est là, explique Jean-Marie Petitclerc, éducateur, qui préconise la stratégie du canard : "Calme au-dessus de l'eau, mais pédalant sans cesse sous la ligne de flottaison. Il faut essayer de montrer qu'on n'est pas impressionné, même si à l'intérieur le coeur bat la chamade."
Les petites frappesThéo, 16 ans, racketté six fois, s'efforce de garder son sang-froid : il parlemente, donne des bricoles comme des bonbons ou 1 ou 2 euros, l'honneur des racketteurs sera sauf. Si ses jambes lui paraissent plus rapides que celles de ses attaquants, il court. Un jour, deux jeunes, dont l'un à vélo, le bloquent contre un mur. Il frappe, prend le vélo et s'enfuit en pédalant à toute vitesse. Guillaume, lui, a balancé son téléphone dans un jardin clôturé, laissant les agresseurs les bras ballants. Ethan, qui a remarqué que les petites frappes ne s'attaquent pas aux filles, a glissé en douce son portable à une de ses amies. Pierre, sourd de naissance et appareillé, a répondu aux agresseurs qu'il était malentendant. Désarçonnés, ceux-ci l'ont laissé partir. Sophie, qui connaissait de vue les assaillants, a tenté de les dissuader de dépouiller ses amis. Mais là, peine perdue. "On s'en fout, nous, on a besoin d'un téléphone, on le prend, c'est tout. C'est comme ça, c'est la loi."
Charles, 14 ans, ne s'est, lui, pas démonté. "Ils étaient cinq. J'avais une bouteille d'Oasis à la main. Ils m'ont demandé la bouteille. J'ai dit d'accord pour garder mon portable. Mais ils m'ont insulté. Je leur ai répondu Vos mères, les p... Ils m'ont frappé, j'ai eu une agrafe à la tête."
Les policiers sont formels : mieux vaut donner que prendre un mauvais coup. Les élèves du collège Pablo-Picasso de Garges-lès-Gonesse en savent quelque chose, dont le camarade Love, 14 ans, a été sauvagement tabassé le 12 mai après une embrouille autour de son portable volé.
"Pochon de beu"Après le choc du racket, le pire est de se taire, par honte du jugement des autres. "Ce serait paradoxal, car c'est de la parole que provient la possibilité de surmonter cette honte, explique Éric Waroquet, psychanalyste. Le traumatisme ne résulte pas tant du heurt provoqué par l'événement que de l'impossibilité à en dire quelque chose." "On ne se souvient pas de la même manière d'une offense vengée", nous dit Freud. Que ce soit avec des mots ou des gestes. Comme le dépôt de plainte. L'histoire qui s'est déroulée sur le terre-plein Saint-Paul, dans le Marais, il y a trois semaines, est à cet égard riche d'enseignements. Léo et Arsène se font taxer un paquet de cigarettes. Mais la serveuse du café voisin, une jeune beur, a tout vu. Elle houspille les deux garçons : "Vous les laissez faire, vous ne leur courez pas après ? J'appelle la police !" Une patrouille qui faisait sa ronde non loin arrête les voleurs. La jeune femme leur aboie dessus : "C'est à cause de jeunes comme vous qu'on a mauvaise opinion des Arabes !" Tout le monde se retrouve au poste, les policiers ont convaincu Arsène et Léo de porter plainte pour les besoins de l'enquête. Alors que la taille du "pochon de beu" (sac de cannabis) trouvé sur l'un des agresseurs suffisait largement à les coffrer.
"Les jeunes n'imaginent pas que déposer plainte permet de remonter jusqu'au racketteur", explique Sylvia Berdin. D'où l'étonnement d'Elies quand il reçut du commissariat un courrier lui annonçant que son racketteur avait été retrouvé... deux ans après les faits.
REGARDEZ Le commissaire général Wierzba évoque le problème du racket dans son arrondissement et détaille les motivations des agresseurshttp://www.lepoint.fr/societe/comment-vos-enfants-se-font-racketter-28-05-2011-1336038_23.php