La croissance est-elle bien le bon remède pour éradiquer la crise ? (1/2)
La croissance, voilà bien le mot du moment et la pomme de discorde entre Européens. Yves-Marie Laulan, président de l’Institut de géopolitique des populations, et Frédéric Malaval, universitaire et chercheur, l’un et l’autre contributeurs réguliers de Polémia, ont envoyé, chacun sans se connaître, une tribune libre traitant de la croissance, de ses vertus et de ses handicaps. Yves-Marie Laulan s’en tient à la thèse la plus orthodoxe : la croissance, oui, mais elle doit s’accompagner de plans d’austérité indispensables à la réduction de la dette publique et à la limitation des dépenses. Frédéric Malaval, dont la recherche est consacrée à l’écologie et plus particulièrement à l’environnement, auteur de plusieurs ouvrages, a une vue très différente. C’est en non-économiste qu’il raisonne : pour lui, « évoquer l’omniprésence de la “croissance”, n’apporte rien ». Polémia soumet ces deux points de vue à la réflexion de ses lecteurs, en deux articles : celui d’Yves-Marie Laulan suivi de celui de Frédéric Malaval.
Polémia
1- L’économie mondiale en perte de vitesse
Un économiste célèbre qualifiait naguère la science économique de « dismal science », la discipline lugubre. Et c’est vrai que les économistes (comme d’ailleurs les démographes) ont rarement de bonnes nouvelles à annoncer au public. C’est bien le cas aujourd’hui. Car, absorbés dans les délices de leurs consultations électorales en cascade, les Français n’ont pas remarqué que le monde tournait sans eux. Or l’économie mondiale se porte mal. Plusieurs faits remarquables devraient pourtant retenir l’attention.
Un ralentissement général dans le monde
A tout seigneur tout honneur, c’est aux Etats-Unis que le malaise est le plus perceptible. Après un début d’année qui laissait entrevoir enfin la sortie de la crise interminable dans laquelle ce pays se débat depuis près de 5 ans maintenant, les dernières statistiques, notamment celles de l’emploi, critère essentiel dans la période actuelle, laissent craindre que l’économie américaine pourrait retomber lourdement en récession (double dip recession dans le jargon savant des économistes) et cela en dépit des plans de relance divers et variés mis en place par l’administration américaine et de l’action incitative vigoureuse de la Federal Reserve.
Du coup, la réélection du président Obama, quasi acquise voici encore quelques mois, pourrait être singulièrement compromise, si bien que Paul Krugman, conjoncturiste attitré du Hérald Tribune prix Nobel d’économie s’il vous plaît mais surtout keynésianiste convaincu, ne cesse de hurler à la lune à la une de ce quotidien en réclamant toujours plus de relance, c’est-à-dire plus de dépenses publiques, de déficit fédéral et plus d’endettement, bien entendu – et de citer en exemple le plan de relance de la Chine. Le problème est que les investisseurs internationaux commencent subrepticement à se détourner de la monnaie américaine, ce qui pourrait sérieusement compliquer à l’avenir le placement des bons du Trésor américains sur les marchés internationaux.
Malheureusement, le ralentissement économique des Etats-Unis se reflète un peu partout dans le monde. Ainsi les 4 pays du fameux BRIC (Brésil, Chine, Russie, Inde, qui forment 20% de l’économie mondiale), voici peu ruban bleu de la croissance dans le monde, donnent aussi des signes de faiblesse. Le Brésil, en particulier, retombe à un taux de croissance de 3% seulement, cependant que l’Inde, empêtrée dans d’inextricables problèmes politiques, enregistre sa plus mauvaise performance depuis des années. Oh, certes, ce n’est pas encore la Bérézina de style européen mais quand même : leur taux de croissance cumulé qui flirtait avec 10% en 2010 est retombé à 8%. Ce n’est pas catastrophique mais c’est nettement moins bien. Les Etats-Unis, de leur côté (22% de la production du monde), ont rétrogradé de 3 à 2% de croissance. Quant à la zone euro (18% de l’économie mondiale), devenue la lanterne rouge du monde, son taux de croissance, déjà médiocre à 2% voici deux ans, risque fort de passer en dessous de la barre, avec -0,3% cette année, une croissance négative. Décidément, l’Europe n’a pas fini de payer au prix fort la monstrueuse erreur de la création de l’euro. Le modèle chinois tire-t-il à sa fin ?
Le cas de la Chine mérite qu’on s’y attarde quelque peu. Les commentateurs américains, avec une certaine « joie mauvaise » (la Schadenfreude de nos amis allemands), s’en donnent à cœur joie et se délectent à décliner les difficultés innombrables dans lesquelles, selon eux, la Chine se débat. Et de citer le sort funeste du malheureux Bo Xilai, naguère « petit empereur » de la région de Chongqing, promptement débarqué de son poste de gouverneur pour s’engloutir dans l’abîme sans fond du shuanggui (1) mais non sans avoir révélé au grand jour l’étendue de la corruption en Chine. A cela s’ajoutent les méfaits d’une économie entièrement tenue par l’appareil d’Etat, avec un secteur industriel gorgé de subventions et de prêts bancaires commandités par l’Etat qui investit à tire-larigot dans des secteurs peu rentables ; des taux d’intérêt et des taux de change étroitement contrôlés ; un marché financier hermétique ; une technologie rustique qui commence à dater et une compétitivité qui s’épuise avec la hausse des salaires. Tout cela résulte dans un énorme gaspillage de ressources (les investissements absorbent presque la moitié du PNB chinois) qui commencent à devenir rares, sans compter les méfaits d’une pollution oppressante (et croissante : le charbon !).
A cela s’ajoute l’impatience grandissante de la partie déshéritée de la population (il n’y a pas que des milliardaires en Chine) manifestement excédée par les exactions des potentats locaux du Parti communiste chinois bénéficiant d’une quasi totale impunité, jusqu’à l’affaire Bo. Bref, la Chine ralentit et ressent un certain malaise existentiel. Les observateurs américains estiment que le modèle de développement chinois, d'une remarquable efficacité depuis 30 ans, donne désormais des signes d’essoufflement. Robert Zoellick, qui va quitter son poste de président de la Banque mondiale, estime pour sa part que ce modèle est « unsustainable », c’est-à-dire non durable et que la Chine doit envisager d’adopter un nouveau modèle de croissance plus ouvert et guidé par le marché (2).
Le « miracle chinois » va-t-il tirer à sa fin ? Pour ceux qui ont de la mémoire, tout ceci rappelle singulièrement les caractéristiques du modèle soviétique à bout de souffle des années 1980, du temps du président Brejnev, qui ont abouti à l’implosion de l’URSS dans les années 1990. La Chine connaîtra-t-elle le même sort ? Cela paraît peu probable (à vrai dire, on en disait autant de l’URSS en 1980). Mais le rapprochement est quand même significatif. Ce que préconisent, non sans une certaine dose de naïveté, les Américains est ni plus ni moins une révolution non seulement économique, mais aussi politique et sociale. La Chine y est-elle prête ? Peut-elle s’engager dans cette voie sans s’exposer à l’effondrement du Parti communiste chinois, base inébranlable du régime (avec l’Armée rouge) ? Il nous manque un nouvel Alain Peyrefitte pour le prédire (3).
Restent les contradictions inextricables de l’économie mondiale
Il faut se demander si ce ralentissement constaté plus haut ne reflète pas en partie les contradictions dans lesquelles se débat l’économie mondiale. Qu’on en juge.
Tous les pays au monde, à des titres divers, aspirent désespérément à une reprise forte de la croissance mondiale accompagnée d’une vigoureuse création d’emplois (4). Fort bien. Mais l’on sait bien aussi que la croissance dépend étroitement d’une énergie disponible à des coûts abordables et en grande quantité. C’est le cas du charbon dont d’immenses gisements se trouvent en Inde, en Chine, aux Etats-Unis aussi. Le hic est que l’exploitation du charbon coûte deux fois plus cher que l’énergie dite conventionnelle, à savoir le pétrole, et qu’elle libère aussi d’énormes et intolérables quantités de pollution dans l’atmosphère. On en dirait autant des gisements de pétrole désormais accessibles, soit dans l’océan à des profondeurs inouïes (5 km et plus), ou de la technique du « fracking » qui rend exploitables les schistes bitumineux (sans parler des sables asphaltiques).
En conséquence, la croissance mondiale ne risque guère désormais d’être étranglée faute d’énergie. Mais le revers de la médaille est que l’exploitation de ces ressources provoque une invraisemblable augmentation de la pollution atmosphérique qui ne peut qu’aggraver considérablement le réchauffement climatique. On en peut désormais mesurer l’incidence sur le dérèglement des saisons, sans parler des problèmes d’insalubrité publique provoqués par la pollution, lesquels rendent certaines régions de Chine quasi invivables.
Alors que faire ? Renoncer à la croissance économique pour préserver un environnement salubre ou relancer la croissance au prix de désastres écologiques inévitables ? En fait, il semblerait bien que les opinions publiques, et les responsables politiques qui leur ont emboîté le pas, ont déjà fait leur choix. Plutôt survivre avec des tornades, et des inondations, et la sécheresse, que vivre dans un chômage permanent. La contradiction est résolue si bien que l’écologie n’est plus à la mode (5).
La crise existentielle de l’Europe
Un humoriste américain disait tantôt que l’Europe rassemble des pays qui ne sont plus tout à fait sûrs de vouloir se marier entre eux mais qui décident néanmoins d’ouvrir un compte bancaire commun, et d’ajouter que la sage Allemagne se désole de voir son amant méditerranéen vider allégrement ledit compte alors que ce dernier déclare hautement être prêt à tous les sacrifices mais à condition que cela ne lui coûte rien. C’est à peine exagéré.
C’est l’occasion, il ne faut pas la rater, de tordre le cou à ce nouveau « buzz word », ce nouveau cliché de la croissance à tout prix qu’il suffit de réclamer pour qu’elle vous tombe dessus comme une manne céleste. Mais de quelle croissance s’agit-il et quel prix faut-il y mettre ?
C’est là que le bât blesse. Car l’Allemagne se déclare prête à porter encore davantage l’énorme poids de l’endettement des pays du Sud (Grèce, Espagne, et Italie probablement, mais la France aussi, ne l’oublions pas), mais à condition de mettre en place un contrôle rigoureux de la dépense publique dans la zone euro (6). Sans cela le mécanisme pervers qui a créé l’endettement massif des pays du Sud serait automatiquement relancé. Mais lesdits pays endettés se refusent catégoriquement (jusqu’à aujourd’hui, tout au moins) à aliéner leur souveraineté budgétaire. Et cela se comprend bien. Car si, à l’instigation de l’Allemagne, Bruxelles ou tout organisme ad hoc européen fermait autoritairement le robinet budgétaire, comment les partis politiques grec, italien ou même français pourraient-ils revenir paisiblement à leurs chers déficits publics qui alimentent leurs clientèles électorales respectives ?
C’est à un véritable suicide politique qu’ils sont aimablement conviés. C’est également le sort promis à notre nouveau président de la République fraîchement élu. On comprend qu’il renâcle. L’Europe réclamée dans le passé avec tant d’énergie par les socialistes, c’était bien joli tant qu’il s’agissait d’une lointaine vision parée de tous les charmes oniriques aux heureux temps de la prospérité. Mais aujourd’hui, c’est tout autre chose. Il s’agit de compromettre à coup sûr toutes les futures consultations électorales pour cause de rigueur budgétaire. Perspective intolérable. Comment s’en sortir ? Comment retrouver la formule magique du déficit sans pleurs ? La solution est simple pourtant, à portée de la main, concoctée par les cerveaux fertiles de l’entourage présidentiel.
Il s’agit de permettre à la Banque centrale européenne, la BCE, de financer généreusement les budgets des pays délinquants par la création monétaire (la fameuse planche à billets), puisqu’ils ne peuvent plus, ou difficilement, se refinancer sur les marchés financiers (sauf à des taux prohibitifs : plus de 7%). Mais ses statuts le lui interdisent formellement. Qu’à cela ne tienne ! On va créer un nouvel organisme bancaire européen, un de plus, ou doter le Fonds européen de stabilisation financière (FESF) d’un statut bancaire qui lui permettra d’emprunter massivement à la BCE puis de prêter, par le biais des fameux eurobonds, aux pays endettés jusqu’au cou (7). C’est évidemment la fuite en avant dans l’inflation monétaire. La France, et d‘autres encore, y tiennent car c’est une solution de facilité qui ne coûte rien, politiquement, à court terme. L’Allemagne d’Angela Merkel ne veut pas en entendre parler. Pourquoi ?
A cet égard la presse française et la presse américaine font un mauvais procès à la chancelière allemande. Car elle a d’excellentes raisons de s’opposer fermement à la mise en place de ce mécanisme infernal. Les Allemands n’oublient pas que c’est l’inflation galopante de la République de Weimar qui a amené Hitler aux portes du pouvoir. Mais, en dehors de ces considérations historiques propres à l’Allemagne, il faut bien voir qu’il y a deux sortes de croissance : la fausse et la vraie.
La fausse est celle qui consiste à inonder les marchés de liquidités (par le biais du déficit budgétaire et de l’endettement) et de relancer la croissance par l’inflation. Les prix montent, le public est satisfait, pour un temps. Mais, rongé sournoisement par l’inflation, le niveau de vie ne tarde pas à stagner ou décliner car la production de biens et de services n’augmente pas, ou peu. C’est l’illusion monétaire de la croissance, celle que François Hollande veut à toute force mettre en place, car elle lui permettrait de sortir de l’impasse dans laquelle il est engagé et qu’il n’a rien d’autre à offrir, sauf d’insupportables sacrifices financiers.
La vraie croissance, la croissance réelle, est celle qui permet d’obtenir une amélioration de la production nationale, le PNB, grâce à de profondes réformes structurelles destinées à rétablir la productivité et la compétitivité. Ce processus vertueux a deux gros défauts aux yeux des pays délinquants : il est lent (plusieurs années) et il est douloureux (comme toute réforme digne de ce nom). Or nos socialistes veulent de l’immédiat et sans douleur : d’où les eurobonds salvateurs. Le conflit avec l’Allemagne est inévitable. Ira-t-on jusqu’à compromettre l’amitié franco-allemande sur l’autel de la vraie/fausse croissance ?
En fait, l’histoire nous apprend que l’inflation exerce immanquablement des effets ravageurs sur la croissance réelle au prix de graves perturbations sociales. Est-cela que le nouveau président veut offrir aux Français au lendemain de son élection ?
Yves-Marie Laulan Lettre de l’IGP n° 34 http://www.polemia.com/
5/06/2012
Notes :
1.La géhenne version chinoise qui engloutit sans rémission les cadres politiques chinois convaincus de forfaiture.
2. Bien sûr, les Américains prêchent pour leur paroisse.
3. L’inoubliable auteur de Quand la Chine s’éveillera.
4. Ah ! Qu’il est loin le temps de l’ouvrage de la délicate Viviane Forester L’Horreur économique, Prix Médicis 1996, vendu à 200.000 exemplaires, un succès de libraire fabuleux, qui faisait pâmer d’aise les journalistes du Monde et les « bobos » du VIIe arrondissement de Paris à l’emploi garanti. En France, les marchands de rêve font toujours recette.
5. Sauf en France naturellement, et encore. Mais qui se souvient de Al Gorre ?
6. Hans-Werner Sinn, directeur du Centre des études économiques à l’Université de Munich, calcule ainsi que, si Grèce, Italie, Irlande, Portugal, Espagne devaient faire faillite, mais avec survie de l’euro, l’Allemagne perdrait 899 milliards. Mais si l’euro venait à disparaître l’Allemagne subirait une perte de 1.350 milliards, plus de 40% de son PNB. Il y a de quoi réfléchir.
7. Les eurobonds sont ni plus ni moins des obligations classiques qui seraient garanties par l’ensemble des pays de la zone euro, c’est-à-dire essentiellement par l’Allemagne. On comprend qu’elle rechigne.
La croissance est-elle bien le bon remède pour éradiquer la
- Pat
- Administrateur délégué
- Messages : 25496
- Inscription : 03/12/2006 - 23:46
- Localisation : Les Alleuds dans le 49
- Contact :
Re: La croissance est-elle bien le bon remède pour éradiquer la
La croissance est-elle bien le bon remède pour éradiquer la crise ? (2/2)
2- Et si on pensait décroissance…
Croi…ssance, croi…ssance, croi…ssance… Il ne manque qu’une gestuelle associée à cette litanie pour que l’idéologie de la croissance devienne une vraie religion. La seule issue envisagée pour rembourser la dette est de « booster » la croissance. Or, l’Ecologie et toutes les sciences de la vie en général montrent que la croissance infinie est une chimère. Penser une décroissance proactive est donc vital pour envisager le futur.
La croissance
L'idéologie de la croissance a été essentiellement pensée par des prosélytes de la décroissance, majoritairement des écologistes. Pour les autres, elle est tellement intériorisée qu'elle ne génère aucune introspection. Schématiquement, elle est issue de la Modernité. Celle-ci se déploie dans des versions religieuses ou séculaires : le judéo-christianisme, le libéralo-capitalisme, le socialo-communisme, le développement durable… Son but : créer le Paradis sur terre, c'est-à-dire garantir à chacun l'abondance matérielle, la protection contre les maladies, etc. Elle est fondée sur la dissociation Homme/Nature. Le premier est pensé comme une unité formalisée par la notion anthropologique d'homo sapiens sapiens ; la seconde est considérée par notre droit civil comme l'ensemble des choses de personne (res nullius). Dans la Modernité, la vocation de la nature est d'être instrumentalisée ou de disparaître.
Une des disciplines s'intéressant à la réalisation de la Modernité est l'économie. La techno-science en est la source. Son but est d'augmenter la quantité de biens et de services disponibles par individu. L'indicateur de référence est le PIB/hab. qui hiérarchise le niveau de « développement » entre les peuples et les individus. Plus c'est élevé, mieux c'est… pour les économistes. Un regard écologiste est drastiquement différent.
Evoquer l'omniprésence de la « croissance » n'apporte rien. C'est une antienne. A l'image, en 2007, d'un Nicolas Sarkozy conquérant s'engageant à chercher la croissance avec les dents, toute la classe politique espère la martingale salutaire. Les économistes, majoritairement acquis à cette idéologie, s'empressent d'en proposer. Ainsi, dans Les leviers de la croissance française (2007), la solution envisagée est d'augmenter le volume de travail en mobilisant la population en âge de travailler. Plusieurs mesures sont proposées pour assurer un meilleur fonctionnement du marché du travail. Parmi celles-ci : stimuler la concurrence sur le marché des biens, revaloriser et réformer l’enseignement supérieur et la recherche. Une des conséquences les plus concrètes de cette ambition est qu'aujourd'hui, le Contrat à durée indéterminée (CDI) est perçu comme un « frein à la performance du capital humain ». Le supprimer est programmé. Autre manifestation de cette idéologie – et on arrêtera là : dans le Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française (2008), il est envisagé d'élargir et de favoriser la venue de travailleurs étrangers au motif que « l’immigration a été dans le passé et peut être dans l’avenir un puissant facteur de croissance ».
L'économique est par conséquent indissociable d'une interrogation sur l'idéologie qui l'anime et d'une conception de l'individu et des rapports sociaux. Cela amène naturellement à interroger la dimension sociétale de ces approches. Beaucoup d'auteurs ont contribué à cette réflexion. Mais le sujet est loin d'être saturé.
De la finance à l’écosystème
Toute la classe politique est focalisée sur la croissance. Elle seule pourrait résorber une dette publique obérant l'avenir des banques, voire des Etats. Or, cette réflexion essentiellement financière n'envisage que des réponses financières. La plus populaire est de créer des eurobonds. Cela reviendrait à financer les dettes des Etats par des dettes contractées à un niveau supérieur. Et après…
Dans sa version vulgaire, le théorème d'incomplétude de Gödel établit que la démonstration d'une déduction dans un système composé d'un nombre fini d'axiomes oblige à recourir à des éléments en dehors du système. Dit en termes crus, « il faut sortir du cadre… » Aussi, traiter la question centrale de la dette oblige à s'extraire d'un réductionnisme financier pour envisager d'autres analyses. Quatre espaces sont donc à envisager: le financier, l'économique, le sociétal et l'écosystémique.
Une première remarque face à ces catégories est que Tout est dans Tout. Distinguer ces quatre espaces d'analyse est une facilité intellectuelle pour décrypter les dynamiques en cours. Il n'y a pas d'espaces d'analyse étanches aux autres. Le taux du marché obligataire est en relation directe avec la réalité écosystémique. Une approche écologiste postule donc que la base de cette pyramide est la nature de l'écosystème dont elle détermine en fin de compte la situation financière. S’il n’y a pas d’herbe, il n’y a pas de superprédateurs.
Sur le thème de la dette, il suffit de parcourir les médias pour avoir une idée des enjeux et des solutions avancées. Cela va de il faut rembourser à il ne faut pas rembourser. Celle-ci aurait comme origine une création monétaire intégrée à l'économie sous forme de prêts. Une autre origine est une ponction sur l'épargne privée. Depuis plus de trente ans, les Français sont invités à placer leur épargne dans de l'assurance-vie pour préparer leur retraite. Or, l'actif en représentation de ces engagements est essentiellement de l'emprunt obligataire (environ mille milliards d'euros d’encours obligataires). Difficile de dire aux épargnants qu'ils n'ont plus rien. C'est déjà arrivé ; en France dans les années 1930 ou à l'étranger ; en Russie, en 2008, par exemple. Il appartient aux économistes d'avancer des propositions. Eux seuls disposent de la technique intellectuelle pour penser dans cette sphère. Distinguer dans l'origine de la dette ce qui relève d'une création monétaire de la ponction sur l'épargne serait un préalable intéressant. Il y en a d'autres.
Cette dimension financière est déterminante pour le fonctionnement de l'économie. Dans cet espace, les économistes sont, là encore, les augures incontestés. Mais les politiciens, et aussi un peu tout le monde, ont droit à la parole, car nous sommes tous concernés. L'économie (eco nomos), c'est ce qui permet à chacun de nous de disposer des biens et des services permettant de vivre. Savoir de quels biens et quels services on a indiscutablement besoin, comment ceux-ci doivent être répartis, comment les produire et les distribuer, s’il est utile de disposer de l'inutile, etc. figurent parmi la multitude d'interrogations animant cet espace. Une certitude cependant : l'augmentation indéfinie des artefacts, c'est-à-dire des biens et services disponibles, est le but de la Modernité. Les « développistes » cherchent par tous les moyens à le réaliser afin d'augmenter partout le PIB par habitant. De nombreux auteurs ont disserté sur les fondements de cette posture. L’anthropocentrisme en est le cœur. La dimension sociétale est donc à envisager comme un déterminant des situations analysées.
Dans cet espace sociétal, la conception de l'homme et des rapports sociaux est la clé de l'analyse. Mais alors que la dimension financière ou économique relève du temps présent, la dimension sociétale, à l'instar de la dimension écosystémique, se pense sur des temps longs. Evoluer dans cet espace d'analyse est délicat. Le risque est grand de stigmatiser l'une ou l'autre catégorie sociale. Les jeux de pouvoir et de domination sociale seraient alors fragilisés. La prudence est donc de mise. En revanche, comme l'écologie est essentiellement perçue comme une science de la nature, il est plus facile d'être raisonnable, loin des passions qu’un discours sur l’homme suscite. Vu de l'écologie, l'apport individuel dans la dynamique sociale se résume à la question suivante : quelle valeur ajoutée apporte-t-on ? La contribution de chacun, comme individu ou identifié à une catégorie sociale, est alors perçue comme une composante de l’écosystème artificiel dont il est partie.
Dans la dimension écosystémique, l'écologie est conçue comme la science de référence du fonctionnement des écosystèmes. Ceux-ci sont envisagés comme l'espace où ressources et contraintes sont optimisées. C'est là où, que ce soit comme individu ou comme population (ensemble d'individus semblables), les chances de survie sont les plus élevées à court et moyen termes. La transgression des principes de fonctionnement des écosystèmes provoque des crises rééquilibrant le système sur des bases plus réalistes. C'est un peu bref, mais ce court article ne permet pas d'autres développements.
L'écologie s'est extraordinairement développée au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Elle a été nourrie par de multiples disciplines comme la thermodynamique, par exemple, et a engendré de nouvelles façons d'envisager la dynamique de la biosphère. La sociobiologie en est une. C'est une discipline intégrative, donc de synthèse. Tout ceci aboutit à des modèles intellectuels à contre-pied des stéréotypes d'aujourd'hui. Distinguer quatre espaces d'analyse et admettre que le fondement de l'ensemble est l'écosystémique suffit pour le moment. Connaître les fondements de l'écologie permet alors d'envisager d'autres perspectives que celles issues du réductionnisme financier. Le but est d'anticiper les crises pour éviter des rééquilibrages violents fragilisant ceux qui auraient été épargnés si une transition proactive avait été engagée.
L'écologie
La formation des classes dirigeantes françaises est imprégnée de science. Or, la science qui est enseignée est la physique mathématique. Quel que soit le niveau attendu des élèves, le paradigme de référence est le même. Les épistémologues le qualifient de paradigme classique, newtonien, mécaniste ou laplacien selon les auteurs. Ses composantes principales sont déterminisme, causalité, complétude, etc. En termes un petit peu plus techniques, les savants considèrent que l'essence de ce paradigme est la symétrie des équations par rapport au temps, lui-même qualifié de chronologique ou d'absolu. L’irréversibilité en est absente. La vision du monde des personnes issues de ce cursus est donc le même. C'est le monde parfait envisagé par toutes les idéologies de la Modernité, qu'elles soient d'essence religieuse ou séculaire. C'est le monde dans lequel nous espérons vivre, particulièrement en France. C'est là que cette vision s'est le plus développée. Pensons aux illustres savants et philosophes qui ont bercé la jeunesse d'hier et d'aujourd'hui : Lagrange, Laplace, Fournier, Ampère, Monge, Carnot, Fresnel, etc. Ce sont eux qui ont créé l'Ecole polytechnique et Normale Sup où sont formées nos classes dirigeantes. Toutes les écoles de France s'identifient aux modèles portés par les grandes.
Or, ce paradigme a été élaboré il y a deux siècles dans un contexte écosystémique bien différent de celui d'aujourd'hui. Depuis, le monde a changé. La science a ouvert de nouveaux espaces, mais les fronts de recherche sont en dehors de notre pays. Ainsi, la physique quantique a(vait) son siège en Allemagne dans les années 1920-1930. Elle a ébranlé la notion de complétude et engendré l'indéterminisme métaphysique. La thermodynamique, initialement envisagée dans un paradigme mécaniste, s'en est affranchie, elle aussi. Cette thermodynamique a, depuis, nourri une approche énergétiste du fonctionnement des organismes vivants, dont les écosystèmes.
L'écologie est la science qui s'intéresse aux relations entre populations et milieu. Imaginée, entre autres, par Humboldt et Haeckel au XIXe siècle, elle s'est imposée comme système de pensée au milieu du XXe siècle. C'est dans les années 1930 qu’Arthur Tansley invente le mot « écosystème ». C'est donc une science récente, paradoxalement peu diffusée, alors même que les mots qu’elle utilise sont omniprésents.
La courbe en S
L'écologue étudiant les relations trophiques entre les composantes d'un écosystème cherche à en déterminer des principes de fonctionnement absolus, à l'instar des grandes lois de la physique comme la loi de la gravitation de Newton (1683). Parmi les principes nous intéressant, celui de la courbe en « S », avec ses quatre zones (lancement-croissance-maturité-déclin), est particulièrement éclairant. Selon cette approche, tout organisme vivant connaît une croissance rapide précédée d’une phase de démarrage plus ou moins longue. Ceci l'amène à une maturité longue dont l'issue est une dégénérescence caractérisée par l'incapacité à se régénérer. La mort en est l'issue certaine. Cela fait peur mais, depuis, des écologues regroupés dans la catégorie des sociobiologistes ont avancé l'idée que nos génotypes, eux, sont beaucoup plus durables que les formes qu'ils engendrent. Il y a donc une vie après la mort…
Aussi, comme tout individu qui passe par l'enfance (démarrage), l'adolescence (croissance rapide) pour aboutir à l'état adulte (maturité-phase de reproduction), sauf accident ou maladie, nous arrivons au stade de la vieillesse (incapacité à se régénérer). Tous les organismes vivants connaissent ces stades de vie, des eucaryotes les plus simples jusqu'aux méga-écosystèmes artificiels enchâssés dans l'écosphère.
La phase de croissance (enfance-adolescence), quelle qu'elle soit, est toujours limitée par des facteurs endogènes ou exogènes. Ces derniers sont qualifiés de facteurs limitants. Ainsi, toute population envisagée en écologie comme un ensemble d'individus semblables évolue à maturité selon une dynamique cadrée par des facteurs limitants. L'un d'entre eux est la prédation, mais il y a aussi les facteurs limitants comme l'accès aux ressources ou la variabilité climatique. Exemple : un hiver rude ou un été sec ou trop humide provoquent une baisse de population. Ce sont les individus les plus fragiles qui succombent à ces pressions, c'est-à-dire ceux ayant le potentiel reproductif le plus faible.
Dans cette vision, l'écosystème apparaît alors comme un ensemble de populations en relations trophiques les unes aux autres. La stabilité de l'écosystème est garantie par le respect de l'efficience énergétiste de l'ensemble. Celui-ci permet en retour d'optimiser les chances de reproduction, donc de survie, des individus et populations qui le composent.
Il n'est pas possible en quelques lignes d'envisager tous les apports de l'écologie. Des arguments plus hermétiques seraient les bienvenus, mais ils ne sont guère recevables dans un débat politique. Relevons simplement que tout ceci soutient l'idée fondamentale que la croissance infinie n'existe pas. C'est une chimère. A un moment ou à un autre, il faut envisager autre chose. Or, notre classe politique, bercée dans un paradigme dont l'écologie est exclue, envisage toujours la croissance comme issue aux maux que rencontrent nos sociétés économâtres.
La décroissance
Envisager la décroissance comme un outil de la politique n'est pas une idée contemporaine. Parmi les penseurs s'étant manifestés sur ce thème, Robert Malthus (1766-1834) est un des plus connus. Conscient de l'écart croissant entre ressources disponibles et population, il avait prôné des actions rigoureuses pour limiter la croissance de cette dernière.
Ce n'est qu'avec l'extraordinaire développement de l'artisphère pendant la seconde moitié du XXe siècle que cette perspective s’impose. Explosion démographique et développement économique suscitèrent des interrogations ayant nourri la théorie de la décroissance. Les personnalités y ayant contribué abondent. René Dumont, notamment à l'occasion des élections présidentielles de 1974, alerte l'opinion sur les conséquences de cette euphorie développiste. D'autres s'attellent à construire un discours argumenté. Il en est ainsi de l'équipe de Dennis Meadows qui publia en 1972 un rapport intitulé The Limits To Growth, traduit en français par Halte à la croissance. Un des théoriciens de cette approche est Nicholas Georgescu-Roegen. A la croisée des mathématiques, de l'économie, de l'écologie et de la thermodynamique, il tente une formulation scientifique de la notion de décroissance. Une de ses œuvres maîtresses est The Entropy Law and the Economic Process. D'autres auteurs ont apporté leur pierre à cet édifice. L'originalité de leurs vues ne leur a cependant pas garanti le succès médiatique.
Quelle est l'idée animant ces personnalités ? Simplement que les développements économiques et démographiques que l'écosphère subit obèrent l'avenir. Deux options sont alors envisageables : soit on encourage ou on laisse faire ces développements, et alors une catastrophe viendra rééquilibrer l'écosphère ; soit on gère une décroissance et l'on évite la catastrophe. Un des exemples les plus fameux d’une telle politique est celle menée par les autorités chinoises pour limiter l'explosion démographique de sa population. On est cependant loin d'une décroissance.
D'autres décroissances se font naturellement. Ainsi, aucun démographe ne pourrait contester que la population française de souche est stable depuis plus d'un siècle à périmètre constant, voire en régression. Entre 1914 et 1918, l'armée française a mobilisé plus de 8 millions d'hommes (*). La population française de souche pourrait-elle fournir un tel effort aujourd'hui ? La croissance de la population en France européenne a deux causes : d'une part, l'artificialisation des milieux permettant une augmentation radicale de la durée de vie ; d'autre part, l'immigration qui a amené sur le sol de la France européenne environ 12 millions de non-Européens. La conclusion s'impose donc d'elle-même. La population française de souche, à périmètre constant, est stabilisée depuis plus d'un siècle ; ceci sans qu'aucune politique n'en soit à l'origine. Les variations démographiques, comme le baby-boom des années 1950, ne sont que la réponse démographique aux déficits créés par les événements de la première moitié du XXe. Cette stabilisation s'est faite naturellement. Si nous sommes passés en cinquante ans de 40 millions d’habitants à près de 70 millions, c’est par l’effet d’une politique de « forçage » démographique. Au même titre que de nombreux climatologues considèrent que le « forcage radiatif » dû à l’injection de polluants dans l’atmosphère impacte le climat, le « forçage développiste » est à l'origine d'une surcroissance à l'origine des dysfonctionnements dénoncés.
Penser la décroissance
Penser la décroissance oblige, avant toute chose, d'en parler. C'est un truisme, mais comme ce mot est tabou dans le débat public, il est nécessaire de passer par cette étape. Les « développistes » dominent les cœurs et les esprits. Nul ne songe à porter un autre discours et, lorsque cela se fait, c’est un angle accusatoire qui l’anime. Aujourd'hui, le discours sur la décroissance est très culpabilisateur. L'approche est purement consumériste. Chacun de nous y est envisagé comme un délinquant écologique ou social construisant son confort sur la pénurie des plus faibles. La conséquence la plus directe de cette posture est que l'honnête homme ne s’y intéresse pas. Un autre discours est donc à inventer. Il aurait comme but de démontrer comment la décroissance pourrait être un facteur de sécurité pour nos existences et celles de nos descendants. Le préalable, d’ici là, est d’être conscient que notre pays et l'Europe ont de formidables atouts pour s'engager dans une décroissance proactive.
Frédéric Malaval http://www.polemia.com/
15/06/2012
Voir : La croissance est-elle bien le bon remède pour éradiquer la crise ? (1/2)
(*) http://combattant.14-18.pagesperso-oran ... 01Qui.html
2- Et si on pensait décroissance…
Croi…ssance, croi…ssance, croi…ssance… Il ne manque qu’une gestuelle associée à cette litanie pour que l’idéologie de la croissance devienne une vraie religion. La seule issue envisagée pour rembourser la dette est de « booster » la croissance. Or, l’Ecologie et toutes les sciences de la vie en général montrent que la croissance infinie est une chimère. Penser une décroissance proactive est donc vital pour envisager le futur.
La croissance
L'idéologie de la croissance a été essentiellement pensée par des prosélytes de la décroissance, majoritairement des écologistes. Pour les autres, elle est tellement intériorisée qu'elle ne génère aucune introspection. Schématiquement, elle est issue de la Modernité. Celle-ci se déploie dans des versions religieuses ou séculaires : le judéo-christianisme, le libéralo-capitalisme, le socialo-communisme, le développement durable… Son but : créer le Paradis sur terre, c'est-à-dire garantir à chacun l'abondance matérielle, la protection contre les maladies, etc. Elle est fondée sur la dissociation Homme/Nature. Le premier est pensé comme une unité formalisée par la notion anthropologique d'homo sapiens sapiens ; la seconde est considérée par notre droit civil comme l'ensemble des choses de personne (res nullius). Dans la Modernité, la vocation de la nature est d'être instrumentalisée ou de disparaître.
Une des disciplines s'intéressant à la réalisation de la Modernité est l'économie. La techno-science en est la source. Son but est d'augmenter la quantité de biens et de services disponibles par individu. L'indicateur de référence est le PIB/hab. qui hiérarchise le niveau de « développement » entre les peuples et les individus. Plus c'est élevé, mieux c'est… pour les économistes. Un regard écologiste est drastiquement différent.
Evoquer l'omniprésence de la « croissance » n'apporte rien. C'est une antienne. A l'image, en 2007, d'un Nicolas Sarkozy conquérant s'engageant à chercher la croissance avec les dents, toute la classe politique espère la martingale salutaire. Les économistes, majoritairement acquis à cette idéologie, s'empressent d'en proposer. Ainsi, dans Les leviers de la croissance française (2007), la solution envisagée est d'augmenter le volume de travail en mobilisant la population en âge de travailler. Plusieurs mesures sont proposées pour assurer un meilleur fonctionnement du marché du travail. Parmi celles-ci : stimuler la concurrence sur le marché des biens, revaloriser et réformer l’enseignement supérieur et la recherche. Une des conséquences les plus concrètes de cette ambition est qu'aujourd'hui, le Contrat à durée indéterminée (CDI) est perçu comme un « frein à la performance du capital humain ». Le supprimer est programmé. Autre manifestation de cette idéologie – et on arrêtera là : dans le Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française (2008), il est envisagé d'élargir et de favoriser la venue de travailleurs étrangers au motif que « l’immigration a été dans le passé et peut être dans l’avenir un puissant facteur de croissance ».
L'économique est par conséquent indissociable d'une interrogation sur l'idéologie qui l'anime et d'une conception de l'individu et des rapports sociaux. Cela amène naturellement à interroger la dimension sociétale de ces approches. Beaucoup d'auteurs ont contribué à cette réflexion. Mais le sujet est loin d'être saturé.
De la finance à l’écosystème
Toute la classe politique est focalisée sur la croissance. Elle seule pourrait résorber une dette publique obérant l'avenir des banques, voire des Etats. Or, cette réflexion essentiellement financière n'envisage que des réponses financières. La plus populaire est de créer des eurobonds. Cela reviendrait à financer les dettes des Etats par des dettes contractées à un niveau supérieur. Et après…
Dans sa version vulgaire, le théorème d'incomplétude de Gödel établit que la démonstration d'une déduction dans un système composé d'un nombre fini d'axiomes oblige à recourir à des éléments en dehors du système. Dit en termes crus, « il faut sortir du cadre… » Aussi, traiter la question centrale de la dette oblige à s'extraire d'un réductionnisme financier pour envisager d'autres analyses. Quatre espaces sont donc à envisager: le financier, l'économique, le sociétal et l'écosystémique.
Une première remarque face à ces catégories est que Tout est dans Tout. Distinguer ces quatre espaces d'analyse est une facilité intellectuelle pour décrypter les dynamiques en cours. Il n'y a pas d'espaces d'analyse étanches aux autres. Le taux du marché obligataire est en relation directe avec la réalité écosystémique. Une approche écologiste postule donc que la base de cette pyramide est la nature de l'écosystème dont elle détermine en fin de compte la situation financière. S’il n’y a pas d’herbe, il n’y a pas de superprédateurs.
Sur le thème de la dette, il suffit de parcourir les médias pour avoir une idée des enjeux et des solutions avancées. Cela va de il faut rembourser à il ne faut pas rembourser. Celle-ci aurait comme origine une création monétaire intégrée à l'économie sous forme de prêts. Une autre origine est une ponction sur l'épargne privée. Depuis plus de trente ans, les Français sont invités à placer leur épargne dans de l'assurance-vie pour préparer leur retraite. Or, l'actif en représentation de ces engagements est essentiellement de l'emprunt obligataire (environ mille milliards d'euros d’encours obligataires). Difficile de dire aux épargnants qu'ils n'ont plus rien. C'est déjà arrivé ; en France dans les années 1930 ou à l'étranger ; en Russie, en 2008, par exemple. Il appartient aux économistes d'avancer des propositions. Eux seuls disposent de la technique intellectuelle pour penser dans cette sphère. Distinguer dans l'origine de la dette ce qui relève d'une création monétaire de la ponction sur l'épargne serait un préalable intéressant. Il y en a d'autres.
Cette dimension financière est déterminante pour le fonctionnement de l'économie. Dans cet espace, les économistes sont, là encore, les augures incontestés. Mais les politiciens, et aussi un peu tout le monde, ont droit à la parole, car nous sommes tous concernés. L'économie (eco nomos), c'est ce qui permet à chacun de nous de disposer des biens et des services permettant de vivre. Savoir de quels biens et quels services on a indiscutablement besoin, comment ceux-ci doivent être répartis, comment les produire et les distribuer, s’il est utile de disposer de l'inutile, etc. figurent parmi la multitude d'interrogations animant cet espace. Une certitude cependant : l'augmentation indéfinie des artefacts, c'est-à-dire des biens et services disponibles, est le but de la Modernité. Les « développistes » cherchent par tous les moyens à le réaliser afin d'augmenter partout le PIB par habitant. De nombreux auteurs ont disserté sur les fondements de cette posture. L’anthropocentrisme en est le cœur. La dimension sociétale est donc à envisager comme un déterminant des situations analysées.
Dans cet espace sociétal, la conception de l'homme et des rapports sociaux est la clé de l'analyse. Mais alors que la dimension financière ou économique relève du temps présent, la dimension sociétale, à l'instar de la dimension écosystémique, se pense sur des temps longs. Evoluer dans cet espace d'analyse est délicat. Le risque est grand de stigmatiser l'une ou l'autre catégorie sociale. Les jeux de pouvoir et de domination sociale seraient alors fragilisés. La prudence est donc de mise. En revanche, comme l'écologie est essentiellement perçue comme une science de la nature, il est plus facile d'être raisonnable, loin des passions qu’un discours sur l’homme suscite. Vu de l'écologie, l'apport individuel dans la dynamique sociale se résume à la question suivante : quelle valeur ajoutée apporte-t-on ? La contribution de chacun, comme individu ou identifié à une catégorie sociale, est alors perçue comme une composante de l’écosystème artificiel dont il est partie.
Dans la dimension écosystémique, l'écologie est conçue comme la science de référence du fonctionnement des écosystèmes. Ceux-ci sont envisagés comme l'espace où ressources et contraintes sont optimisées. C'est là où, que ce soit comme individu ou comme population (ensemble d'individus semblables), les chances de survie sont les plus élevées à court et moyen termes. La transgression des principes de fonctionnement des écosystèmes provoque des crises rééquilibrant le système sur des bases plus réalistes. C'est un peu bref, mais ce court article ne permet pas d'autres développements.
L'écologie s'est extraordinairement développée au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Elle a été nourrie par de multiples disciplines comme la thermodynamique, par exemple, et a engendré de nouvelles façons d'envisager la dynamique de la biosphère. La sociobiologie en est une. C'est une discipline intégrative, donc de synthèse. Tout ceci aboutit à des modèles intellectuels à contre-pied des stéréotypes d'aujourd'hui. Distinguer quatre espaces d'analyse et admettre que le fondement de l'ensemble est l'écosystémique suffit pour le moment. Connaître les fondements de l'écologie permet alors d'envisager d'autres perspectives que celles issues du réductionnisme financier. Le but est d'anticiper les crises pour éviter des rééquilibrages violents fragilisant ceux qui auraient été épargnés si une transition proactive avait été engagée.
L'écologie
La formation des classes dirigeantes françaises est imprégnée de science. Or, la science qui est enseignée est la physique mathématique. Quel que soit le niveau attendu des élèves, le paradigme de référence est le même. Les épistémologues le qualifient de paradigme classique, newtonien, mécaniste ou laplacien selon les auteurs. Ses composantes principales sont déterminisme, causalité, complétude, etc. En termes un petit peu plus techniques, les savants considèrent que l'essence de ce paradigme est la symétrie des équations par rapport au temps, lui-même qualifié de chronologique ou d'absolu. L’irréversibilité en est absente. La vision du monde des personnes issues de ce cursus est donc le même. C'est le monde parfait envisagé par toutes les idéologies de la Modernité, qu'elles soient d'essence religieuse ou séculaire. C'est le monde dans lequel nous espérons vivre, particulièrement en France. C'est là que cette vision s'est le plus développée. Pensons aux illustres savants et philosophes qui ont bercé la jeunesse d'hier et d'aujourd'hui : Lagrange, Laplace, Fournier, Ampère, Monge, Carnot, Fresnel, etc. Ce sont eux qui ont créé l'Ecole polytechnique et Normale Sup où sont formées nos classes dirigeantes. Toutes les écoles de France s'identifient aux modèles portés par les grandes.
Or, ce paradigme a été élaboré il y a deux siècles dans un contexte écosystémique bien différent de celui d'aujourd'hui. Depuis, le monde a changé. La science a ouvert de nouveaux espaces, mais les fronts de recherche sont en dehors de notre pays. Ainsi, la physique quantique a(vait) son siège en Allemagne dans les années 1920-1930. Elle a ébranlé la notion de complétude et engendré l'indéterminisme métaphysique. La thermodynamique, initialement envisagée dans un paradigme mécaniste, s'en est affranchie, elle aussi. Cette thermodynamique a, depuis, nourri une approche énergétiste du fonctionnement des organismes vivants, dont les écosystèmes.
L'écologie est la science qui s'intéresse aux relations entre populations et milieu. Imaginée, entre autres, par Humboldt et Haeckel au XIXe siècle, elle s'est imposée comme système de pensée au milieu du XXe siècle. C'est dans les années 1930 qu’Arthur Tansley invente le mot « écosystème ». C'est donc une science récente, paradoxalement peu diffusée, alors même que les mots qu’elle utilise sont omniprésents.
La courbe en S
L'écologue étudiant les relations trophiques entre les composantes d'un écosystème cherche à en déterminer des principes de fonctionnement absolus, à l'instar des grandes lois de la physique comme la loi de la gravitation de Newton (1683). Parmi les principes nous intéressant, celui de la courbe en « S », avec ses quatre zones (lancement-croissance-maturité-déclin), est particulièrement éclairant. Selon cette approche, tout organisme vivant connaît une croissance rapide précédée d’une phase de démarrage plus ou moins longue. Ceci l'amène à une maturité longue dont l'issue est une dégénérescence caractérisée par l'incapacité à se régénérer. La mort en est l'issue certaine. Cela fait peur mais, depuis, des écologues regroupés dans la catégorie des sociobiologistes ont avancé l'idée que nos génotypes, eux, sont beaucoup plus durables que les formes qu'ils engendrent. Il y a donc une vie après la mort…
Aussi, comme tout individu qui passe par l'enfance (démarrage), l'adolescence (croissance rapide) pour aboutir à l'état adulte (maturité-phase de reproduction), sauf accident ou maladie, nous arrivons au stade de la vieillesse (incapacité à se régénérer). Tous les organismes vivants connaissent ces stades de vie, des eucaryotes les plus simples jusqu'aux méga-écosystèmes artificiels enchâssés dans l'écosphère.
La phase de croissance (enfance-adolescence), quelle qu'elle soit, est toujours limitée par des facteurs endogènes ou exogènes. Ces derniers sont qualifiés de facteurs limitants. Ainsi, toute population envisagée en écologie comme un ensemble d'individus semblables évolue à maturité selon une dynamique cadrée par des facteurs limitants. L'un d'entre eux est la prédation, mais il y a aussi les facteurs limitants comme l'accès aux ressources ou la variabilité climatique. Exemple : un hiver rude ou un été sec ou trop humide provoquent une baisse de population. Ce sont les individus les plus fragiles qui succombent à ces pressions, c'est-à-dire ceux ayant le potentiel reproductif le plus faible.
Dans cette vision, l'écosystème apparaît alors comme un ensemble de populations en relations trophiques les unes aux autres. La stabilité de l'écosystème est garantie par le respect de l'efficience énergétiste de l'ensemble. Celui-ci permet en retour d'optimiser les chances de reproduction, donc de survie, des individus et populations qui le composent.
Il n'est pas possible en quelques lignes d'envisager tous les apports de l'écologie. Des arguments plus hermétiques seraient les bienvenus, mais ils ne sont guère recevables dans un débat politique. Relevons simplement que tout ceci soutient l'idée fondamentale que la croissance infinie n'existe pas. C'est une chimère. A un moment ou à un autre, il faut envisager autre chose. Or, notre classe politique, bercée dans un paradigme dont l'écologie est exclue, envisage toujours la croissance comme issue aux maux que rencontrent nos sociétés économâtres.
La décroissance
Envisager la décroissance comme un outil de la politique n'est pas une idée contemporaine. Parmi les penseurs s'étant manifestés sur ce thème, Robert Malthus (1766-1834) est un des plus connus. Conscient de l'écart croissant entre ressources disponibles et population, il avait prôné des actions rigoureuses pour limiter la croissance de cette dernière.
Ce n'est qu'avec l'extraordinaire développement de l'artisphère pendant la seconde moitié du XXe siècle que cette perspective s’impose. Explosion démographique et développement économique suscitèrent des interrogations ayant nourri la théorie de la décroissance. Les personnalités y ayant contribué abondent. René Dumont, notamment à l'occasion des élections présidentielles de 1974, alerte l'opinion sur les conséquences de cette euphorie développiste. D'autres s'attellent à construire un discours argumenté. Il en est ainsi de l'équipe de Dennis Meadows qui publia en 1972 un rapport intitulé The Limits To Growth, traduit en français par Halte à la croissance. Un des théoriciens de cette approche est Nicholas Georgescu-Roegen. A la croisée des mathématiques, de l'économie, de l'écologie et de la thermodynamique, il tente une formulation scientifique de la notion de décroissance. Une de ses œuvres maîtresses est The Entropy Law and the Economic Process. D'autres auteurs ont apporté leur pierre à cet édifice. L'originalité de leurs vues ne leur a cependant pas garanti le succès médiatique.
Quelle est l'idée animant ces personnalités ? Simplement que les développements économiques et démographiques que l'écosphère subit obèrent l'avenir. Deux options sont alors envisageables : soit on encourage ou on laisse faire ces développements, et alors une catastrophe viendra rééquilibrer l'écosphère ; soit on gère une décroissance et l'on évite la catastrophe. Un des exemples les plus fameux d’une telle politique est celle menée par les autorités chinoises pour limiter l'explosion démographique de sa population. On est cependant loin d'une décroissance.
D'autres décroissances se font naturellement. Ainsi, aucun démographe ne pourrait contester que la population française de souche est stable depuis plus d'un siècle à périmètre constant, voire en régression. Entre 1914 et 1918, l'armée française a mobilisé plus de 8 millions d'hommes (*). La population française de souche pourrait-elle fournir un tel effort aujourd'hui ? La croissance de la population en France européenne a deux causes : d'une part, l'artificialisation des milieux permettant une augmentation radicale de la durée de vie ; d'autre part, l'immigration qui a amené sur le sol de la France européenne environ 12 millions de non-Européens. La conclusion s'impose donc d'elle-même. La population française de souche, à périmètre constant, est stabilisée depuis plus d'un siècle ; ceci sans qu'aucune politique n'en soit à l'origine. Les variations démographiques, comme le baby-boom des années 1950, ne sont que la réponse démographique aux déficits créés par les événements de la première moitié du XXe. Cette stabilisation s'est faite naturellement. Si nous sommes passés en cinquante ans de 40 millions d’habitants à près de 70 millions, c’est par l’effet d’une politique de « forçage » démographique. Au même titre que de nombreux climatologues considèrent que le « forcage radiatif » dû à l’injection de polluants dans l’atmosphère impacte le climat, le « forçage développiste » est à l'origine d'une surcroissance à l'origine des dysfonctionnements dénoncés.
Penser la décroissance
Penser la décroissance oblige, avant toute chose, d'en parler. C'est un truisme, mais comme ce mot est tabou dans le débat public, il est nécessaire de passer par cette étape. Les « développistes » dominent les cœurs et les esprits. Nul ne songe à porter un autre discours et, lorsque cela se fait, c’est un angle accusatoire qui l’anime. Aujourd'hui, le discours sur la décroissance est très culpabilisateur. L'approche est purement consumériste. Chacun de nous y est envisagé comme un délinquant écologique ou social construisant son confort sur la pénurie des plus faibles. La conséquence la plus directe de cette posture est que l'honnête homme ne s’y intéresse pas. Un autre discours est donc à inventer. Il aurait comme but de démontrer comment la décroissance pourrait être un facteur de sécurité pour nos existences et celles de nos descendants. Le préalable, d’ici là, est d’être conscient que notre pays et l'Europe ont de formidables atouts pour s'engager dans une décroissance proactive.
Frédéric Malaval http://www.polemia.com/
15/06/2012
Voir : La croissance est-elle bien le bon remède pour éradiquer la crise ? (1/2)
(*) http://combattant.14-18.pagesperso-oran ... 01Qui.html
Revenir vers « Politique internationale »
Qui est en ligne ?
Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 2 invités
