
Comme chacun le sait, le dollar occupe un statut particulier parmi toutes les autres monnaies. Créé en 1785, il constitue la monnaie nationale des États- Unis et de leurs territoires d'outre-mer (comme Porto-Rico), mais il est en même temps la principale monnaie de réserve, la monnaie la plus utilisée au monde pour les transactions commerciales, la principale devise traitée sur le marché des changes, la devise possédant les marchés financiers les plus importants.
Jusqu'en 1810, le système monétaire en usage dans les pays occidentaux était fondé sur le bimétallisme, avec comme étalons l'or et l'argent. À cette date, l'Angleterre choisit le monométallisme sous les espèces de l'étalon-or. La plupart des pays en firent autant entre 1820 et 1876. le système monétaire dit du Gold Exchange Standard, fondé sur l'étalon-or, fut alors institué en 1922 par les accords de Gênes, avant d'être suspendu en 1933 par Franklin D. Roosevelt, qui voulait dévaluer le dollar. Il fut réinstauré en 1944 par les accords de Bretton Woods.
Le système de Bretton Woods reposait sur deux piliers principaux : un système de changes fixes entre les monnaies et, surtout, la reconnaissance du dollar comme monnaie de réserve internationale, celle-ci restant convertible en or (au taux fixe de 35 dollars l'once d'or fin), mais seulement dans le cadre des échanges entre banques centrales. En fait, les institutions mises en place à partir de 1944 consacraient le rapport de forces économiques et politiques au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale : la nouvelle domination des États-Unis, seul pays à s'être enrichi durant cette période, la ruine de l'Europe, l'inexistence politique de l'Asie.
Mais le 15 août 1971, le président Richard Nixon décidait l'inconvertibilité du dollar par rapport à l'or, suite à l'accumulation durant les années 1960 de déficits américains encore accrus par les dépenses liées à la guerre du Vietnam, qui avaient entraîné de très fortes pressions sur la monnaie américaine. Cette décision en forme de diktat - elle fut prise par les États-Unis sans qu'aucun de ses partenaires n'ait été consulté s'expliquait alors par la crainte de l'administration américaine de voir certains pays exiger la conversion en or de leurs excédents en dollars.
Marquant la fin du système de Bretton Woods, l'inconvertibilité du dollar et sa transformation en simple dollar-papier se traduisirent aussitôt par une série de tensions qui aboutirent, en décembre 1971, aux « accords de Washington » - dits aussi « accords du Smithsonian Institute »-, lesquels prévoyaient des parités centrales et des marges de fluctuation entre les monnaies n'excédant pas 2,25 %. C'est à cette époque que le secrétaire américain au Trésor, John Connally ; lança sa célèbre apostrophe : « Le dollar, c'est maintenant notre devise et votre problème » (« The doIIar is our currency and your problem »). Cependant, dès mars 1973, le « groupe des Dix » (la CEE, la Suède, les États-Unis, le Canada et le Japon) décidait l'abandon de la fixité des taux de change des diverses monnaies par rapport au dollar, ce qui permettait aux banques centrales des autres pays de cesser d'acheter du dollar pour maintenir sa parité. Un nouveau système, dit de « changes flottants », voyait ainsi le jour. Il sera formellement entériné en janvier 1976 par les accords de la Jamaïque.
Les déséquilibres vont alors se poursuivre. Dès les années 1980, le dollar va commencer à se déprécier tendanciellement. On assistera à une forte hausse des taux d'intérêt à long terme, puis, en octobre 1987, au double krach des marchés obligataires et des marchés d'action. Cette dépréciation du dollar s'est encore accélérée suite à la crise hypothécaire qui a déclenché la crise actuelle. Alors qu'en 2002, un euro ne valait encore que 86 centimes de dollar, il a atteint le 2 juin dernier la cote de 1,43 dollar -le record historique d'un euro pour 1,6 dollar ayant déjà été atteint le 15 juillet 2008. Cette dépréciation relative du dollar pénalise évidemment les exportations européennes, dont les produits deviennent de plus en plus chers pour les Américains : on estime que le seuil de vulnérabilité pour les industries européennes se situe autour d'un euro à 1,24 -1,35 dollar. Si le dollar continue à se déprécier, les possibilités pour les Européens d'exporter vers les États-Unis vont encore fondre, et la situation deviendra rapidement intenable.
Il est évident que le pays qui émet la monnaie de réserve internationale dispose d'un formidable outil pour financer son économie et sa dette publique, imposer ses conditions financières au reste du monde et s'abstraire de la contrainte extérieure. À quoi bon se soucier de ses déficits extérieurs quand il est possible de fabriquer des dollars pour payer ses fournisseurs ?
Source Éléments n°133

. Les forçats du gosier :