ALGORE est prix Nobel de la paix. Cela signifierait que lutter contre le réchauffement climatique, c'est lutter contre la guerre. Voilà qui se discute, comme se discute cette perspective de pénurie pétrolière qui sauverait peut-être le climat mais risquerait de provoquer bien des conflits. Depuis quelques années, une querelle oppose les analystes et les représentants de l'industrie pétrolifère sur la quantité des réserves de pétrole conventionnelles et potentielles dans le monde. Selon certains, l'exploitation du pétrole dans le monde a déjà atteint son maximum, son peak en anglais, ou l'atteindra d'ici à très peu d'années. On spécule que ce pic sera atteint d'ici 2010 et, comme nous sommes en 2007, ce point fatidique n'est plus guère éloigné dans le temps.
UN PIC BIENTÔT ATTEINT
A partir de ce moment-là, 50 % des réserves disponibles et exploitables auront été mis en œuvre et la diminution annuelle de la production pétrolière sera de 2 à 3 %, ce qui contribuera effectivement à rendre la situation de plus en plus préoccupante. Les champs pétrolifères séoudiens, considérés comme les plus riches de la planète, seraient le détonateur et le baromètre de la crise énergétique mondiale. Autre raison de craindre une raréfaction de l'offre pétrolière dans un futur somme toute assez proche: tous les pronostics de la demande, à l'échelle du globe, sont nettement en hausse et personne ne paraît envisager que Gore and Co soient entendus. Si la consommation mondiale en 2005, selon le «Oil Market Report» de l'Agence Internationale de l'Energie (IEA), était de 83,68 millions de barils par jour et, en 2006, de 84,48 millions, l'agence prévoit d'ores et déjà une augmentation de la consommation de 1,6 million de barils pour 2007, ce qui portera la consommation à quelque 86 millions de barils quotidiens. Cette augmentation est due à l'expansion de l'économie mondiale. Mais ce sont surtout les prévisions à long terme qui suscitent le débat sur la raréfaction du pétrole. Car si le sommet, le peak de la production pétrolière est atteint, comment fera-t-on pour satisfaire, dans l'avenir, une demande sans cesse croissante avec la soif de consommation des « pays émergents » qui représentent plus de quatre milliards de bipèdes?
D'après International Energy Outlook 2007, on prévoit pour les années-références 2010, 2020 et 2030 des demandes respectives de 90,7 millions, de 103,7 millions et de 117,6 millions de barils par jour. Cela correspond à une croissance annuelle de 1,4 %. Si l'on compare ces donnees aux chiffres de 2006, la demande augmentera s donc de 6,2 millions, 19,2 millions et 33,1 millions de barils par jour. Ces données permettent de se rendre compte des défis auxquels l'industrie pétrolière devra faire bientôt face : l'Arabie Séoudite a produit en 2005 9,55 millions de barils par jour; or une demande de 33 millions de barils par jour en plus excède tout ce que produisent les pays de l'OPEP quotidiennement.
FAUT-IL CROIRE CES CHIFFRES ALARMANTS?
Pour autant, les chiffres avancés quant aux réserves disponibles sont sérieusement mis en doute par d'autres analystes. Les réserves pétrolières du royaume séoudien sont évaluées, depuis la fin des années 1980, à 260 milliards de barils, mais les estimations plus critiques pensent qu'elles ne s'élèvent en réalité qu'à 175 milliards. Notons enfin que Ghawar, le plus grand champ pétrolifère du monde, qui fournit près de 50 % du pétrole séoudien, produit de 4,5 à 5 millions de barils par jour. Une telle concentration de la production sur un seul champ pétrolifère, fût'il énorme, n'est pas tenable à terme.
Ce qui vaut pour Ghawar vaut également pour le champ pétrolifère de Burgan au Koweït. Cette année, bon nombre d'articles se sont interrogés sur la possibilité que les réserves pétrolières de cet émirat ne soient en fait que la moitié de celles annoncées officiellement; quoi qu'il en soit, l'exploitation du champ de Burgan a déjà fortement baissé.
La question qui se pose est de savoir si tout cela est vrai. La prochaine crise pétrolière est-elle imminente? Devons-nous croire les sceptiques ?
Les consortiums pétroliers et les instituts habitués à établir les prévisions quant aux besoins d'énergie et/ou de pétrole voient l'évolution des choses de manière plus optimiste. Dans certains pays de l'OPEP, l'exploitation des gisements pétrolifères sera considérablement étendue. En Irak, d'ici à 2030, la production pétrolière devrait passer à 5,3 millions de barils par jour, à condition évidemment que la paix soit restaurée dans ce malheureux pays; au Nigéria à 5,2 millions; en Iran à 5 millions; au Koweït à 4,1 millions ; en Angola à 4 millions ; en Algérie à 3,1 millions et en Arabie Séoudite à 16,4 millions. Le Kazakhstan en produira 3,7 millions par jour et le Brésil 3,9 millions, mais ces pays pourront encore augmenter leurs capacités de production. Par ailleurs, la production non conventionnelle, c'est-à-dire l'obtention de carburants au départ de pétroles lourds (Venezuela), de carburants biologiques ou éthanol (Brésil, Allemagne) ou de bitumes (Canada) se révélera toujours plus importante et permettra, augure-t-on, de produire 10,5 millions de barils par jour.
DE NOUVELLES POSSIBILITÉS D'EXPLOITATION
Dans l'hypothèse où les prix du pétrole deviendraient très élevés, l'Energy Information Administration, dans son rapport intitulé International Energy Outlook 2007, évoque même le chiffre hallucinant de 14,3 millions de barils quotidiens. Dans ce cas, l'Arabie n'augmenterait sa production, d'ici à 2030, que de 11,6 millions de barils par jour; les autres pays de l'OPEP n'accroîtront guère leur production. Le sommet ne serait atteint que vers 2030. Saudi Aramco, la plus grande entreprise pétrolière du monde qui n'est pas cotée en Bourse, a aussi répondu au cours de ces dernières années aux critiques concernant les réserves de pétrole et l'exploitation par une offensive stratégique. Ainsi évoque-telle dans ses rapports annuels les réserves pétrolières et les projets qu'elle cultive pour augmenter la production grâce à de nouveaux investissements. D'ici à 2010, Saudi Aramco veut accroître les capacités d'exploitation de 10,5 à 12 millions de barils par jour. Par ailleurs, cette entreprise prétend qu'après sept décennies d' exploitation pétrolière, seuls 28 % des réserves de pétrole connues ont été épuisés (et non pas plus de 60 % comme on l'a écrit dans certains articles). Le 19 avril 2007, le Financial Times a provoqué la surprise à' Londres en titrant sur cinq colonnes à la une que les réserves pétrolières de l'Irak, d'après une étude très récente de l' IHS Consultancy américain, s'élèvent au double de ce que l'on avait cru jusqu'ici, et notamment de ce qu'avait affirmé British Petroleum en disant qu'elles s' élevaient à 115 milliards de barils (cf. BP Statistical Review of World Energy, 2006).
Si cette affirmation est exacte, alors l'Irak pourra prendre la deuxième place, immédiatement derrière l'Arabie Séoudite, dans la liste des pays disposant d'énormes réserves pétrolières. Seuls 27 des 78 champs pétrolifères irakiens sont activement exploités.
Entre 2000 et 2007, les plus grande réserves pétrolières réévaluées à la hausse l'ont été au Canada (où l'on est passé de 174,3 milliards de barils à 179,2, grâce à une réévaluation des bitumes canadiens) ; en Iran (où l'on est passé de 46,6 milliards de barils à 136,3 milliards) ; au Kazakhstan (de 24,6 milliards à 30 milliards) ; a Nigeria (de 13,7 milliards à 36,2 milliards et en Libye (de 12 milliards à 41,5 mil liards). Tous ces chiffres n'expliqueraient donc pas la panique devant des puits à sec.
UNE DIMENSION GÉOPOLITIQUE ÉVIDENTE
Ce contexte nous renvoie à la situation géopolitique: nul doute que la « lutte pour le pétrole » a commencé depuis belle lurette. Les besoins énergétiques globaux ont provoqué une âpre lutte entre acteurs concurrents pour l'accès au pétrole disponible. Tous constatent que la Chine est en pleine croissance et devient une nouvelle grande puissance mondiale. Les pays producteurs de pétrole constatent clairement, pour leur part, qu'ils pourront, prochainement, vendre leur pétrole à des puissances autres qu'occidentales. Désormais, des puissances montantes en Orient deviennent des clients potentiels. Au cours de ces deux dernières années, la Chine a suscité, à elle seule, 30 % de l'augmentation de la demande de pétrole dans le monde. Les prévisions estiment que l'accroissement de la demande chinoise passera de 6,4 à 15,7 millions de barils par jour d'ici à 2030. Pour sa part, l'Iran tente de vendre son pétrole et son gaz là où ces matières premières sont urgemment nécessaires. Les exportations pétrolières et gazières de l'Iran vont donc en priorité , vers les régions d'Asie en pleine croissance. Les accords commerciaux portent sur des milliards de dollars; ils concernent certes la Chine, en premier lieu, mais aussi l'Inde, que l'Iran tente d'avoir pour client.
DE L'IRAK A L'IRAN
Dans ce contexte, les Etats-Unis ne cessent d'exercer des pressions diplomatiques sur les pays concernés par la stratégie commerciale et pétrolière iranienne pour faire échouer les transactions. La Russie semble s'intéresser à une coopération renforcée avec l'Iran.
La dernière guerre d'Irak, qui a été planifiée dans ses moindres détails par le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney, tous deux étroitement liés au lobby pétrolier texan, n'a été rien d'autre qu'une guerre pour le pétrole, surabondant dans ce pays, comme vient de le confirmer dans ses Mémoires Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale des Etats-Unis (voir RIV. du 28/9/07). Auparavant, William R. Clark avait explicité de manière exhaustive les mobiles du gouvernement américain dans son livre paru en 2005, Petrodollar Warfare - ail, Iraq and the Future of the Dollar. De même, Antonia Juhasz, dans son livre The Bush Agenda (2006) expliquait en long et en large les tenants et aboutissants du gouvernement Bush et ses intentions au Moyen-Orient où « un changement de gouvernement imprévu pourrait rappeler cruellement la dépendance de l'Occident ».
« Mais, précisait récemment Mme Juhasz (1), il y a d'autres régions où des conflits pourraient survenir », en Asie notamment: « Entre la Chine et le Japon sommeille une querelle portant sur des revendications territoriales dans l'Est de la Mer de Chine. Dans cette zone océanique, on pense qu'il y a d'énormes réserves de pétrole et de gaz, pouvant bien entendu faire l'enjeu d'un conflit chaud, surtout si l'un des actuels pays fournisseurs de pétrole venait à faire défaut. Dans la mer Caspienne, les revendications encore floues ne sont pas devenues véhémentes mais le statut de cette mer intérieure n'a pas été établi et les portions qui devraient revenir, d'une part à la Russie, au Kazakhstan et à l'Azerbaïdjan, et d'autre part, à l'Iran, n'ont pas été définies. Ensuite, toute une série de pays connaissent des conflits intérieurs pour savoir comment répartir et redistribuer les revenus des exportations pétrolières: c'est le cas en Equateur et au Nigeria. Raison pour laquelle la production et l'exploitation des gisements s'arrêtent parfois dans ces pays, ce qui provoque des fluctuations en bourse, donc des augmentations de prix. D'autres mobiles de conflits potentiels pourraient survenir, lorsque l'offre ne peut satisfaire la demande, lorsqu'il y a "panne d'offre". Ce scénario n'est pas encore prévisible, à l'heure actuelle, vu l'augmentation planifiée des capacités dans de nombreux pays. Les conflits d'ordre géopolitique créeront dans l'avenir des tensions entre certains pays. D'autre part, les futurs besoins en énergie, dans le monde, constituent, pour nous Européens, une chance historique à saisir: nous devons prévoir une coopération entre toutes les régions, puis la concrétiser, la renforcer et la consolider. Ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons maîtriser les grands défis du siècle ».
Mais, à la lumière du passé, on nous permettra d'être sceptique sur la capacité de notre continent asservi à saisir dans l'avenir cette « chance historique ».
Pierre-Patrice BELESTA. RIVAROL
(1) Article paru dans la revue « Deutschland in Geschichte und Gegenwart », Tübingen, n°3/2007
MOURIR POUR L'OR NOIR: RÉALITÉS ET FANTASMES
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